(
ALEXANDRE DUMAS
ILLUSTRÉ
-►*-
Ascanio
ILLUSTRATIONS
GERLIER •& J. DÉSANDRÉ
PARIS
A. LE VASSEUR ET C'', ÉDITEURS
33, rue de- Fleiirus, 33
non
ASCANIO
LA RUE ET L ATELIER
C'était le 10 juillet de l'an de grâce 1540, à quatre heures de
relevée, à Paris, dans . l'enceinte de l'Université, à 1 entrée
de l'Eglise des Grands-Augustlns, près du bénitier, auprès
de la porte.
Un grand et beau jeune liomme au teint brun, aux longs
cbeveux et aux grands yeux noirs, vêtu avec une simplicité
pleine d'élégance, et portant pour toute arme un petit
poignard au manche merveilleusement ciselé, était là de-
bout, et, par pieuse humilité sans doute, n'avait pas bougé
de cette place pendant tout le temps qu'avaient duré les
vêpres ; le front courbé et dans l'attitude d'une dévote
lontemplatlon, il murmurait tout bas je ne sais quelles
paroles, ses prières assurément, car il parlait si bas qu'il
n'y avait que lui et Dieu qui pouvaient savoir ce qu'il di-
sait ; mais cependant, comme l'olflce tirait à sa fin, il releva
la tête, et ses plus proches voisins purent entendre ces
mots prongncés à demi-voix :
— Que ces moines français psalmodient abominablement !
ne pourraient-ils mieux chanter devant Elle, qui doit être
habituée à entendre chanter les anges? Ah! ce n'est point
malheureux ! voici les vêpres achevées. Mon Dieu ! mon
Dieu ! faites qu'aujourd'hui je sois plus heureux que diman-
che déifier, et qu'elle lève au moins les yeux sur moi !
Cette dernière prière n'est, véritablement point maladroite,
car si celle à qui elle est adressée lève les yeux sur celui
i!Ui la lui adresse, elle apercevra la plus adorable tête d'ado-
lescent qu'elle ait jamais rêvée en lisant ces belles fables
mythologiques si tort à la mode à cette époque, grâce aux
belles poésies de maître Clément Marot, et dans lesquelles
sont racontées les amours de Psyché et la mort de Narcisse.
En effet, et comme nous l'avons dit, sous son costume sim-
ple et de couleur sombre, le jeune homme que nous venons
de metti'e en scène est d'une beauté remarquable et d'une
élégance suprême : il a en outre dans le sourire une dou-
ceur et une grâce infinies, et son regard, qui n'ose pas
encore être hardi, est du moins le plus passionné que puis-
sent lancer deux grands yeux de dix-huit ans.
Cependant au bruit des chaises qui annonce la fir de
l'office, notre amoureux (car aux quelques paroles qu'il
a prononcées, le lecteur a pu reconnaître qu'il avait droit
à ce titre), notre amoureux, dis-je, se retira un peu à
l'écart et regarda passer la foule qui s'écoulait en silence
et qui se composait de graves marguilliers, de respectables
matrones devenues discrètes et de fillettes avenantes. Mais
ce n'était pas pour tout cela que le beau jeune homme était
venu, car son regard ne s'anima, car il ne s'avança avec
empressement que lorsqu'il vit s'approctfer une jeune fille
vêtue de blanc qu'accompagnait une duègne, mais une
duègne de bonne maison et qui paraissait savoir son monde,
une duègne assez jeune, assez réjouie, et d'aspect peu bar-
bare, ma foi ! Quand ces deux dames s'approchèrent du bé-
nitier, notre jeune homme prit de l'eau bénite et leur en
présenta galamment.
La duègne fit le plus gracieux des sourires, la pins recon-
naissante des révérences, toucha les doigts du jeune homme
et, à son grand désappointement, offrit elle-même à sa
compagne cette eau bénite de seconde main, laquelle com-
pagne, malgré la fervente prière dont elle avait été l'objet
quelques minutes auparavant, tint constamment ses yeux
baissés, preuve qu'elle savait que le beau jeune homme était
là, si bien que lorsqu'elle se fut éloignée, le beau jeune
homme frappa du pied en murmurant : ■• Allons, elle ne
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
m'a pas encore tu cette fois-ci » Preuve que le beau jeune
homme, ainsi que nous croyons l'avoir dit, n'avait guère
plus de dix-huit ans.
Mais le premier moment de dépit passé, notre inconnu
se hâta de descendre les marches de l'église, et voyant
qu'après avoir abaissé son voile et donné le bras à sa
suivante, la jolie distraite avait pris à droite, il se hâta de
prendre à droite, en remarquant d'ailleurs que c'était pré-
cisément son chemin. La jeune fille suivit le quai jusqu'au
pont Saint-Michel et prit le pont Saint-Michel ; c'était en-
core le chemin de notre inconnu. Elle traversa ensuite la
rue de la Barillerie et le pont au Change. Or. comme
c'était toujours le chemin de notre inconnu, notre inconnu
la suivit comme son ombre.
L'ombre de toute jolie fllle c est un amoureux.
Mais, hélas ! à la hauteur du Grand-Châtelet, ce bel astre
dont notre inconnu s'était fait le satellite s'éclipsa subite-
ment; le guichet de la prison royale s'ouvrit comme de
lui-même aussitôt que la duègne y eut frappé, et se re-
ferma aussitôt.
Le jeune homme demeura Interdit un instant, mais comme
c'était un garçon fort décidé quand il n'y avait plus la
une jolie fille pour lui ôter sa résolution, il eut bientôt
pris son parti.
Un sergent d'armes, la pique sur l'épaule, se promenait
gravement devant la porte du Châtelet. Notre jeune in-
connu lit comme cette digne sentinelle, et après s'être
éloigné à quelque distance pour ne pas être remarqué, mais
non pas assez loin pour perdre la porte de vue. il com-
mença héroïquement sa faction amoureuse.
Si le lecteur a monté une faction quelconque dans sa vie,
11 a dû remarquer qu'un des moyens les plus sûrs d'abré-
ger cet exercice est de se parler a soi-même. Or. sans
doute notre jeune homme était habitué aux factions, car
à peine avait-il commencé la sienne qu'il s'adressa le
monologue suivant :
— Ce n'est point là assurément qu'elle demeure. Ce ma-
tin après la messe, et ces deux derniers dimanches où je
n'ai osé la suivre que des yeux. — niais que j'étais: —
elle ne prenait pas le quai à droite, mais à gauche, et du
côté de la porte de Nesle et du Préau-Clercs. Que diable
vient-elle faire au Chatclct ! — Voyons. — Visiter un pri-
sonnier peut-être, son frère probablement. — Pauvre jeune
flUe I elle doit bien souffrir alors, car sans doute elle est
aussi bonne qu'elle est belle. Pardieu ! j'ai grande envie de
l'aborder, moi, et de lui demander franchement ce qu'il
en est, et de lui offrir mes services. — Si c'est .son frère.
Je confie la chose au patron et je lui demande conseil.
Quand on s'est évadé du château de Saint-Ange, comme lui.
on sait de quelle manière on sort de prison. C'est donc dit.
je sauve le frère. Après un pareil service à lui rendu, le
frère devient mon ami à la vie à la mort. — Il me de-
mande à son tour ce qu'il peut faire pour moi qui ai tant
fait pour lui. — Je lui avoue que j'aime sa sœur. Il me
présente à elle, je tombe à ses genoux, et nous verrons bien
alors si elle ne lève pas les yeux.
Une fois lancé sur une pareille voie, on comprend com-
bien l'esprit d'un amoureux fait de chemin sans s'arrêter.
Aussi notre jeune homme fut-il tout étonné d'entendre
sonner quatre heures et de voir relever la sentinelle
Le nouveau sergent commença sa faction, et le jeune
homme reprit la sienne. Le moyen lui avait trop bien réussi
pour ne pas continuer d'en faire usage ; aussi reprit-il sur
un texte non moins fécond que le premier :
— Qu'elle est belle ! quelle grâce dans ses gestes ! quelle
pudeur dans ses mouvemens i quelle pureté dans ses lignes ;
Il n'y a dans le monde entier que le grand Léonard de
■Vinci ou le divin Raphaël qui eussent été dignes de repro-
duire l'Image de cette blanche et chaste créature ; encore
eût-Il fallu que ce filt au plus beau de leur talent. Oh : que
ne suis-je peintre, mon Dieu ! au lieu d'être ciseleur, sta-
tuaire, émallleur, orfèvre! SI j'étais peintre, d'abord je
n'aurais pas besoin de l'avoir (}evant les yeux pour faire son
portrait. Je verrais sans cesse ses grands yeux bleus, ses
beaux cheveux blonds, son teint si blanc, sa taille si fine.
SI J'étais peintre. Je la mettrais dans tous mes tableaux,
comme faisait Santlo pour la Fornarine. et André del Sario
pour la Lucrèce. Et quelle dlUérence entre elle et la For-
narine ; c'est-à-dire que ni l'une ni l'autre ne sont dignes
de dénouer les cordons de ses souliers. D'abord la Forna-
rine ..
Le jeune homme n'était pas au bout de ses comparai-
sons tout à l'avantage, comme on le comprend iio'i ■!>
SI maîtresse, lorsque l'heure sonna
On releva la seconde sentinelle.
— Six heures. C'est étrange comme le temps passe vite :
murmura le jeune homme, et s'il passe ainsi à l'attendri-,
comment dolt-ll donc passer près d'elle ! Oh '. près d'elle
11 n'y a plus de temps, c'est le paradis. SI j'étais près d'elle.
Je la regarderais, et les heures, les jours, les mois, la vie.
passeraient ainsi. Quelle heureuse vie serait celle-là. mon
Dieu ; Et le jeune homme resta en extase, car devant ses
yeux d'artiste sa maîtresse quoique absente passa en réa-
lité.
On releva la troisième sentinelle.
Huit heures sonnaient à toutes les paroisses, et l'ombre
commençait à descendre, car tout nous autorise à penser
qu'il y a trois cents ans la brune se faisait en juillet vers
les huit heures, absolument comme de nos jours ; mais ce
qui étonnera davantage peut-être, c'est la fabuleuse persé-
vérance des amans du seizième siècle. Tout était puissant
alors, et les âmes jeunes et vigoureuses ne s'arrêtaient pas
plus à moitié chemin en amour qu'en art et en guerre.
Du reste, la patience du jeune artiste, car maintenant
nous connaissons sa profession, fut enfin récompensée quand
il vit la porte du Châtelet se rouvrir pour la vingtième fois,
mais cette fois pour donner passage à celle qu'il attendait.
La même matrone était toujours à ses côtés, et, de plus. .
deux hoquetons aux armes de la prévôté l'escortaient à dix
pas.
On reprit le chemin qu'on avait fait trois heures aupara-
vant, a savoir le pont au Change, la rue de la Barilleri-
le pont Saint-Michel et les quais ; seulement on dépassa les
Augustins. et à trois cents pas de la, dans une encoignure,
on s'arrêta devant une énorme porte à côté de laquelle se
trouvait une autre petite porte de service. La duègne y
frappa ; le portier vint ouvrir. Les deu.x hoquetons, après
un profond salut, reprirent la route du Châtelet, et notre
artiste se retrouva une seconde fois immobile devant une
porte close
Il y serait probablement resté jusqu'au lendemain, car il
avait commencé la quatrième série de ses rêves ; mais le
hasard voulut qu'un iiassant quelque peu aviné vînt donner
de la tête contre lui.
— Hé ! l'ami, dit le passant, saris indiscrétion, ëtes-vous
un homme ou une borne? Si vous êtes une borne, vous êtes
dans votçe droit et je vous respecte ; si vous êtes un
homme, gare ! que je passe.
— Excusez, reprit le jeune homme distrait, mais Je suis
étranger â la bonne ville de Paris, et...
— Oh ! c'est autre chose, alors ; le Français est hospitalier,
c'est moi qui vous demande pardon ; vous êtes étranger,
c'est bien. Puisque vous m'avez dit qui vous étiez, il est
juste que je vous dise qui je suis. Je suis écolier et je
m'appelle...
— Pardon, interrompit le jeune artiste, mais avant de
savoir qui vous êtes, je voudrais bien savoir où je suis.
— Porte de Kesle, mon cher ami, et voici l'hôtel de Nesle.
dit l'écolier en montrant des yeux la grande porte que
l'éti-anger n'avait pas quittée du regard.
— Fort bien ; et pour aller rue Saint-Martin, oOi je de-
meure, dit notre amoureux, pour dire quelque chose et espé-
rant qu'il se débarrasserait de son compagnon, par où faut-
il que je passe?
— Rue Saint-Martin, dites-vous ! 'Venez avec mol, Je vous
accompagnerai, c'est Justement ma route, et au pont Saint-
Michel je vous indiquerai votre chemin. Je vous dirai donc
que je suis écolier, que Je reviens du Pré-au.x-Clercs. et que
je m'appelle .
-- Savez-vous â qui il appartient, l'hôtel de Nesle? de-
manda le jeune inconnu.
— Tiens ! est-ce qu'on ne sait pas son Université ! L'hôtel
de Nesle, jeune homme, appartient au roi notre sire, et est
présentement aux mains du prévôt de Parts, Robert d'Es-
tourvlUe.
— Comment ! c'est là que demeure le prévôt de Paris l
s'écria l'étranger.
— Je ne vous ai dit en rien que le prévôt de Paris demeu-
rât là, mon fils, reprit l'écolier ; le prévôt de Paris demeu-
re au Grand-Châtelet.
— .\'i ! au Grand-Châtelet ! Alors, c'est cela. Mais com-
ment se -fait-il que le prévôt demeure au Grand-Châtelet et
que le roi lui laisse l'hôtel de Nesle?
— Voici l'histoire. Le roi, voyez-vous, avait jadis donné
l'hôtel de Nesle â notre bailli, homme extrêmement vénéra-
ble, qui gardait les privilèges et jugeait les procès de
l'Université de la façon la plus paternelle : superbe fonc-
tion : Par malheur, cet excellent bailli était si Juste, si
juste... pour nous, qu'on a aboli sa charge depuis deux ans.
sous prétexte qu'il dormait aux audiences, comme si balUI
ne dérivait pas de bâiller. Sa charge donc étant supprimée,
on a rendu au prévôt de Paris le soin de protéger l'Univer
slté. Beau protecteur, ma fol '. si nous ne savons pas nous
protéger nous-mêmes ! Or, mondlt prévôt, — tu me suis
mon enfant? — mondlt prévôt, qui est fort rapace. a Jugé
que, puisqu'il succédait à l'office du bailli, il devait hériter
en même temps de ses propriétés, et il a tout doucement
pris possession du Grand et du Petlt-Nesle. avec la uro-
tectlon lie mail.'.me d'Etampes.
— Et cependant, d'après ce que vous me dites. Il ne
l'occupe pas.
— Pas le moins du monde, le ladre, et pourtant je
crois qu'il y loge une fille ou nièce à lui. le vieux Cassandre,
une belle enfant qu'on appelle Colombe ou Colombine, Je
ASCA.MO
ne sais plus bien, et iiu'il tient enfermée dans un coin
du Petit-.Xesle.
— Alt : vraiment, fit l'aitis.te, qui respirnit à peine, car
pour la première fois il entendait prononct-r le nom de sa
maîtresse ; cette usurpation me parait un abus criant. Com-
ment : cet immense liOiel pour loger une jeune flUe seulo
avec une iluèîrne i
— Et lion viens-tu donc, ù étranger! pour ne pas savoi/
i|ue c'est un abus tout naturel que nous autres pauvres
clercs hal)iiions ù six un méchant taudis, pendant iiuun
grand seigneur abandonne aux orties cette immense pro-
priété ave: ses jardins, ses préaux, son jeu de paume :
— Ali I il y a un jeu de paume?
— Magnifique ! mon fils, magiiifiiiue !
— Mais, en définitive, c'est la propriété du roi Fran-
çois l'"'. cet liotcl de Nesle?
— Sans doute : mais qu'est-ce iiue tu veux qu'il en tassa.
de sa propriété, le roi François !<'i'?
— Qu'il la donne aux autres, puisque le prévôt ne l'iia-
bite pas.
— Eh bien I fais-la-lui demander pour toi. alors.
— Pourquoi pas? Aimez-vous le jeu de paume, vous?
— J'en lafïole.
— Je vous invite alors ù venir faire une partie avec moi
dimniu'iie procliain
— Où cela?
— Dans l'Iiôtel de Nesle.
— l'ope C monseigneur le grand-niaiice des châteaux
royaux. Ah çà : il est bon que tu saches mon nom au moins ;
j9 m'appelle...
Mais comme l'étranger savait ce qu'il voulait savoir, ei
que le teste rinipiiéi;ut prol)ahlement tort peu, il n'enten-
dit pas un mot de l'hi.stoire de son ami, qui lui raconta
pourtant en détail comme quoi il s'appelait Jacques Aubry.
était écrivain en l'Université, et pour le moment il reve-
nait du l'ré-aux-Clercs, où il avait eu un rendez-vous avec
Il femme de son tailleur; comme quoi celle-ci, retenu:
sans doute par son indigne époux, n'était pas venue; comme
quoi il s'était consolé de l'absence de Simonne en buvant
du vin de Suresne, et comme quoi enfin il allait retirer sa
pratique à l'indélicat marcliand dliabits, qui lui taisaii
faire le pied de grue et le contraignait de s'enivrer, ce qui
était i intre toutes ses liabitudes.
Quand les deux jeunes gens furent arrivés a la rue de la
Harpe, Jacques Aubry indiqua ù notre inconnu son chemin.
que celui-ci savait mieux que lui ; puis ils se donnéren'
rendez-vous pour le dimanciie suivant, à midi, à la port.
de Nesle, et se séparèrent, l'un chantant, l'autre rêvani.
Et celui qui rêvait avait matière à rêver, car il en avait
plus appris dans cette journée que pendant les tiois sf-
maines précédentes.
• Il avait appris que celle qu'il aimait habitait le .Peti-
Nesle. qu'elle était fille du prévôt de Paris, messire Roberi
d'Estourville. et qu'elle sapptlait Colombe. Cpmme on 1
voit, il n'avait pas perdu sa journée.
Et tout en rêvant, il s'enfonça dans la rue Saint-Martin.
et s'arrêta devant une maison de belle apparence, au-des-
sus de la porte de laquelle étaient sculptées les armes di;
cardinal de Ferrare. 11 frappa trois coups.
— Qui est là? demanda de l'intérieur et après quelques
secondes d'attente une voix fraîche, jeune et sonore.
— Moi, dame Catherine, répondit l'inconnu.
— Qui, vous?
— Ascanio.
— Ah ! eniln !
La porte s'ouvrit et Ascanio entra.
Une jolie fille de dix-huit à vingt ans. un peu brune, un
peu petite, un peu vive, mais admirablement bien faite
reçut le vagaljond avec mille transports de joie. « Le voilà
le déserteur : le voila : • s'écria-t-ellc. et elle courut ou
plutôt elle bondit devant lui pour l'annoncer, éteignant
la lampe qu'elle portait et laissant ouverte la porte de la
rue. qn .Vsranio, beaucoup moins écervelé qu'elle, prit soin
de refermer.
Le jeune homme, malgré l'otjscuritfi où le laissait la pré-
cipitation de dame Catherine, traversa d'un pas sûr une
assez vaste cour où une bordure d'herbe encadrait chaque
pavé, et que dominaient de leur masse sombre de grands
bàtimens d'aspect sévère. C'était bien, au reste, la demeure
austère et humide d'un cardinal, quoique depuis longtemp-
son maitre ne l'habitât plus. .Ascanio franchit lestement un
perron aux marches vertes de mousse, et entra dans une
immense salle, la seule de la maison qui fût éclairée.
une espèce de réfectoire monacal, triste, noir et nu d'ordi-
naire, mais depuis deux mois brillant, vivant, chantant.
Depuis deux mois, en effet, dans cette froide et colossale
cellule se remuait, travaillait, riait, tout un monde d'acti-
vité et de bonne huroei^r ; depuis deux mois dix établis,
deux enclumes, et au fond une forge improvisée, avaient
rapetissé l'énorme chambre ; des dessins, des modèles, des
planches cliargées de pinces, de marteaux et de limes ; des
faisceaux d'épées aux poignées ciselées merveilleusement et
aux lames découpées à jour ; des trophées de casques, de
cuirasses et de boucliers damasquinés en or, sur lesquels
ressortaient en bosse les amours des dieux et des déesses,
comme si l'on eût voulu faire oublier par les sujets qu'ils
représentaient l'usage auquel ils étaient destinés, avaient
habillé les murailles grisâtres ; le soleil avait pu largement
entrer par les fenêtres toutes grandes ouvertes, et l'air
s'était égayé aux chansons des travailleurs alertes et bons
vivans.
Le réfectoire d'un cardinal était devenu l'atelier d'un
orfèvre.
Pourtant, pendant cette soirée du 10 juillet I5i0, la sain-
teté du dimanche avait momentanément rendu à la salle
désennuyée la tranquillité où elle avait langui durant un
siècle. Mais une table en désordre, sur laquelle se voyaient
les restes d'un excellent souper éclairés par une lampe que
l'on eut crue dérobée aux fouilles de Ponipéia. tant sa forme
était à la fois élégante et pure, attestait cjue si les habitans
temporaires de la maison du cardinal aimaient parfois le
repos, ils n'étaient nullement partisans du jeune.
(^uand Ascanio entra, quatre personnes se trouvaient dans
l'atelier.
Ces quatre personnes étaient une vieille servante qui des-
servait. Catherine qui rallumait la lampe, un jeune homme
qui dessinait dans un coin et qui attendait cette lampe
que Catherine avait enlevée de devant lui, pour continuer à
dessiner, et le maître, debout, les bras croisés, et appuyé
contre la forge.
C'est ce dernier qu'eût aperçu tout d'abord quiconque fût
entré dans l'atelier.
En effet, je ne sais quelle .'ie et quelle puissance éma-
naient de ce personnage étrange et attiraient l'attention
même de ceux qui eussent voulu la lui refuser. C'était un
liomrae maigre, grand, vigoureux, de quarante ans à peu
près ; mais il faudrait le ciseau de Miehel-.\nge ou le pinceau
de Ribeira pour retracer ce profil fin et énergique ou pour
peindre ce teint brun et animé, pour rendre enfin tout
cet air hardi et comme royal. Son front élevé s'ombrageait
de sourcils prompts ;i se froncer ; son regard, net, franc
et incisif, jetait parfois des éclairs sublimes; son sourire,
plein de bonté et de clémence, mais avec des plis quelque
peu railleurs, vous charmait et vous intimidait en même
temps; de sa main, par un geste qui lui était familier, il
caressait sa barbe et ses moustaches noires ; cette main
n'était pas précisément petite, mais nerveuse, souple, al
longée, industrieuse, serrant bien, et avec tout cela fine,
aristocrate, élégante, et enfin dans sa façon de regarder,
de parler' de tourner la tête, dans ses gestes vifs, expressifs
sans être heurtés, jusque dans l'attitude nonchalante qu'il
avait' prise quand .-\scanio entra, la force se faisait sentir :
le lion au repos n'en était pas moins le lion.
Quant à Catherine et à l'apprenti qui dessinait, ils for-
maient entre eux le contraste le plus singulier. Celui-ci.
s: inhre. taciturne, au front étroit et déjà ridé, aux yeux à
demi clos, aux lèvres serrées: celle-là gaie comme un oi-
seau, éiianouie comme une fieur. et dont les paupières lais-
saient toujours voir l'œil le plus malin, dont la bouche
même montrait sans cesse les dents les plus blanches. L'ap-
prenti, enfoncé dans son coin, lent et langoureux, semblait
économiser ses mouvemens ; Catherine allait, tournait, vi-
rait, ne restant jamais une seconde en place, tant la vie
débordait en elle, tant cette organisation jeune et vivace
avait besoin de mouvement à défaut d'émotions.
Aussi était-ce le lutin de la maison, une vraie alouette
par la vivacité et par son petit cri vif et clair, menant
enfin avec assez de prestesse, d'abandon et d'imprévoyance,
cette vie dans laquelle elle eritrait à peine pour justifier
parfaitement le surnom de Scozrone que le maitre lui avait
donné, et qui en italien signifiait alors et signifie encore
aujourd'hui quelque chose comme casse-cou. Du reste, pleine
do gentillesse et de grâce, dans toute cette pétulance d'en-
fant Scozzone était l'âme de l'atelier; quand elle chantait
on faisait silence, quand elle riait en riait avec elle, quand
elle ordonnait on obéissait, et cela sans mot dire, son ca-
price ou sa fantaisie n'étant pas d'ailleurs ordinairement
fort exigeant ; et puis elle était si franchement et si naïve-
ment heureuse, qu'elle répandait sa bonne humeur autour
d'elle, et qu'on se sentait joyeux de la voir joyeuse.
Pour son histoire, c'est une vieille histoire sur laquelle
nous reviendrons peut-être : orplieline et sortie du peuple,
on avait abandonné son enfance à l'aventure; mais Dieu la
protégea. Destinée à être un plaisir pour tous, elle ren-
contra un homme pour qui elle devint un bonheur.
Ces nouveaux personnages posés, reprenons notre récit
oii nous l'avons laissé.
— Ah! çà, d'oii arrlves-tu. coureur? dit le maitre a
Ascanio.
— D'où j'arrive? j'arrive de courir pour vous, maître.
— Depuis le matin?
— Depuis le matin.
— Dis plutôt que tu te seras mis en quête de quelque
aventure.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Quelle aventure voulez-vous que je poursuive, maître?
murmura A«canio.
— Que sais-je, moi?
— Eh bien ! quand cela serait, voyez le grand mal ! dit
Scozzone. D'ailleurs il est assez Joli garçon s'il ne court pas
après les aventures pour que les aventures courent après lui.
— Scozzone! interrompit le maître en fronçant le sourcil.
— Allons, allons, n 'allez-vous pas être jalou.x de celui-ci
encore, jiauvre cher enfant ! Et elle releva le menton d'As-
canio avec la main. Eh bien ! il ne manquerait plus que
cela. Mais, Jésus! comme vous êtes paie! Est-ce que vous
n'auriez pas soupe, monsieur le vagabond?
— Tiens, non, s'écria Ascanio, je l'ai oublié.
— Oh ! alors je me range à l'avis du maître : il a oublia
qu'il n'avait pas soupe, décidément il est amoureux. Ru-
bcrla ! Ruberla ! vite, vite à souper à messire Ascanio.
La servante apporta d'excellens reliefs, sur lesquels se
précipita notre jeune homme, lequel, après ses stations en
plein air, avait bien le droit d'avoir faim.
Scozzone et le maître le regardaient en souriant, lune
avec une affection fraternelle, l'autre avec une tendresse
de père. Quant au travailleur du coin, il avait levé la tête
au moment où Ascanio était entré ; mais aussitôt que Scoz-
zone avait replacé devant lui la lampe qu'elle avait prise
pour aller ouvrir la porte, il avait de nouveau abaissé la
tête sur son ouvrage.
— .le vous disais donc, maître, que c'était pour vous (jne
j'avais couru toute la journée, reprit Ascanio, s'aiiercevanl
de l'attention maligne que lui accordaient le maître et
Scozzone, et désirant mener la conversation sur tin autre
.liapitre que celui de ses amours.
— Et comment as-tu couru pour moi toute la journée ?
Voyons.
— Oui : n'avez-vous pas dit hier que le jour était mau-
vais ici et qu'il vous fallait un autre atelier?
— Sans doute.
— Eh bien, je vous en al trouvé un, moi !
— Entends-tu, Pagolo? dit le maître en se retournant
vers le travailleur.
— Plaît-il, maître? fit celui-ci en relevant une seconde fois
la tête.
— Allons, quitte donc un peu ton dessin, et viens écouter
cela. Il a trouvé un atelier, entends-tu 5
— Pardon, maître, mais j'entendrai très bien d'ici ce que
dira mon ami .ascanio. Je voudrais terminer cette étude:
Il me seml)le que ce n'est pas un mal, quand on n
religieusement accompli le dimanche ses devoirs .de chré-
tien, d'occuper ses loisirs à quelque ijrofltable exercice : tra-
vailler c'est prier.
— Pagolo. mon ami, dit le maître eu secouant la tête
et d'un ton plus triste que filché, vous feriez mieux, croyez-
moi, de travailler plus assidûment et plus courageusement
dans la semaine, et de vous divertir comme un bon compa-
gnon le dimanche, au lieu de fainéanter les jours ordi-
naires et de vous distinguer hypocritement des autres en
feignant tant d'ardeur les jours de fêtes ; mais vous êtes
le maître, agissez comme bon vous semble ; et toi, Ascanio,
mon enfant, continu.i-t-il avec une voix dans laquelle il y
avait un mélange infini de douceur et de tendresse, tu dis
donc?
— Je dis que je vous ai trouvé un atelier magnifique.
— Lecpiel?
— Connaissez-vous l'hûtel de Neslc?
— A merveille, pour avoir passé devant c'est-à-dire, car
le n'y suis jamais entré.
— Mais, sur l'apparence, yo\is plaît-11?
— Je le crois pardieu ! bien; mais...
— Mais quoi ?
— Mais n'esl-il donc occupé par personne?
— SI fait, par M. le prévAt de Paris, messire Robert
d'Estourville, lequel s'en est emparé sans y avoir aucun
droit. D'ailleurs, pour mettre votre conscience en repos, il
me sembli' que nous pourrions parfaitcmeiil lui laisser le
Petlt-Nesle. où habite quelqu'un de la famille, Je crois, et
nous contenter, nous, du Grand-Ncsle, avec ses cours, ses
préaux, ses jeux de boule et son jeu de paume.
— Il y a un jeu de paume?
— Plus beau que celui de Santn-Croce à Florence.
— Pcr Bacco ! c'est mon jeu favori: tu le sais. Ascanio.
— Oui ; et puis, maître, outre cela, im emplacement
superbe: de l'air partout; et quel air! l'air de la cam-
pagne: ce n'est pas comme dans cet affreux coin où nous
moisissons et où le soleil nous oublie ; là le Pré-aux-Clercs
d'un cûté, la Seine de l'autre, et le roi, votre grand roi, â
deux pas, dans son Louvre.
— Mais à qui est ce diable d'hiMel?
— A qui? Pardieu ! au roi.
— Au roi !.. Répète cette parole, mon enlaiit : — riiotel
de Nesle est au roi !
— En personne : maintenant, reste à savoir s'il consen-
tira à vous donner un logement si magnifique.
— Qui, le roi? Comment s'appelle-t-il, .\scanlo?
— Mais, François I", que je pense.
— Ce qui veut dire que dans huit jours l'hôtel de Nesle
sera ma propriété.
— Jlais le prévôt de Paris se fâchera peut-être.
— (Jue m'importe !
— Et s'il ne veut pas lâcher ce qu'il tient ?
— S'il ne veut pas! — Comment m'appelle-t-on, Ascanio?
— On vous appelle Benvenuto Cellini, maître.
-— Ce qui veut dire que s'il ne veut pas faire les choses
de bonne volonté, ce digne prévôt, eh bien ! on les lui fait
faire de force. Sur ce, allons nous coucher. Demain nous
reparlerons de tout cela, et comme il fera jour, nous y
verrons clair.
Et sur l'invitation du maître, chacun se retira, à Tex-
cepiion de l'agolo. qui resta encore quelque temps à tra-
vailler dans son coin ; mais aussitôt qu'il jugea que cha-
cun était au lit, l'apprenti se leva, regarda autour de lui,
s'approcha de la table, se versa un grand verre de vin,
qu'il avala tout duu trait, et s'en alla se coucher à son
tour.
UN ORFÈVRE AU SEIZIÈME SIÈCLE
Puisiiue nous avons fait le portrait et que nous avons
prononcé le nom de Benvenuto Cellini, que le lecteur nous
permette, afin qu'il puisse entrer plus avant dans le sujet
tout artistique que nous traitons, une petite digression
sur cet iiomme étrange qui depuis deux mois habitait la
France, et qui est destiné, comme on s'en doute bien, à de-
venir un des per.sonnages principaux de cette histoire.
Jlais auparavant disons ce que c'était qu'un orfèvre au
seizième siècle.
11 y a à Florence un pont qu'on appelle le Pont-Vieux,
et qui est encore aujourd'hui tout chargé de maisons : ces
maisons étaient des boutiques d'orfèvrerie.
Mais pas- d'orfèvrerie comme nous l'entendons de. «os
jours : l'orfèvrerie aujourd'hui est un métier ; autrefois
l'orfèvrerie était un art.
.\ussi rien n'était merveilleux comme -ces boutiques ou
plutôt comme les objets qtii les garnissaient: c'étaient des
coupes d'onyx arrondies, autour desquelles rampaient des
queues de dragons, tandis que les têtes et les corps de ces
animaux fantastiques, se dressant en face l'un de l'autre,
étendaient leurs ailes azurées tout étollées d'or, et. la gueule
ouverte comme des chimères, se menaçaient avec leurs yeux
de rubis C'étaient des aiguières d'agate au pied desquelles
s'enroulait un feston de lierre qui, remontant en forme
d'anse, s'arrondissait bien au-dessus de son orifice, cachant
au milieu de ses feuilles d'émeraude quelque merveilleux
oiseau des tropiques tout habillé d'émail, et qui semblait
vivre et prêt à chanter. C'étaient des urnes de lapls-lazuli
dans lesquelles se penchaient, comme pour boire, deux
lézards si habilement ciselés qu'on eût cru voir les reflets
changeans de leur cuirasse d'or, et qu'on eût pu penser
qu'au moindre bruit ils allaient fuir et se réfugier dans
quelque gerçure de la muraille. C'étaient encore des calices,
des ostensoirs, des médailles de bronze, d'argent, d'or :
tout cela émaillé de pierres précieuses, comme si, à cette
époque, les rubis, les topazes, les escarboucles et les dla-
mans. se trouvaient en fouillant le sable dès rivières, ou
en soulevant la poussière des chemins ; c'étaient enfin des
nymphes, des naïades, des dieux, des déesses, tout un
Olympe resplendissant, mêlé à des crucifix, à des croix, .'i
des calvaires: des Mater dolorosa et des Vénus, des Christs
et des ApoUons, des Jupiters lançant la foudre, et des Jého-
vahs créant le monde: et tout cela, non seulement habile-
ment exécuté, mais poétiquement conçu, non seulement
admirable comme bijoux à orner le boudoir d'une femme,
mais splendide comme chefs-d'œuvre .'i Immortall.ser le
règne d'un roi ou le génie d'une nation.
Il est vrai que les orfèvres de cette époque se nommaient
Don.Ttcllo i.liiberti. Guirlandajo. et lienvenuta Cellini.
Or, Benvenuto Cellini a raconté lui même, dans ses mé-
moires plus curieux que les plus curieux romans, cette vie
aventurière des artistes du quinzième et du seizième siècle,
quand Titien peignait la cuirasse sur le dos, et que Michel-
-Vnge sculptait l'épée au côté, quand Masnrcio et le Domlnl-
quin mouraient du poison, et quand Co>me I" s'enfermait
pour retrouver la trempe d'un acier qui pût tailler le
poiphjTe.
Nous ne prendrons donc pour faire connaître cet homme
qu'un épisode de .sa vie : celui qui le conduisit en France.
Benvenuto était à Rome, où le paije Clément VII l'avait
j fait appeler, et 11 travaillait avec passion au beau calice
1 que Sa Sainteté lui avait commandé: mais comme il vou-
lait mettre tous ses soins à ce précieux ouvrage, il n'avan-
I çalt que bien lentement Or, Benvenuto, comme on le pense
ASCAMO
bien, avait fiuve envieux, tant à cause des belles commandes
iiu 11 recevait des ducs, des rois et des papes, iiu'à cause
du grand talent avec lequel il exécutait ces commandes.
Il en résultait qu'un de ses confrères nommé Ponipeo, qui
n'avait rien à taire qu'a calomnier, lui. profitait de ces
retards pour le desservir lant qu'il pouvait près du pape,
et cela tous les jours, sans trêve, sans relâche, tantôt tout
bas, tantôt tout haut, assurant qu'il n'en finirait jamais, et
que comme il était accablé de besogne, il exécutait d'antres
travaux, au lît-trimeni de ceux commandés par Sa Sainteté.
11 dit et fit tant, ce digne Poinpeo, qu'un jour en le
voyant entrer dans sa boutique Henvenuto Cellini jugea
tout de suite à son air riant qu'il était porteur d'une mau-
vaise nouvelle.
— Eh bien ! mon cher confrère, dit-11, je viens vous sou-
lager d'une lonrde nbliiration : Sa Sainteté a bien vu que
si vous tardiez tant à lui livrer son calice, ce n'était pas
faute de zèle, mais faute de temps. Elle a pensé en consé-
quence qu'il fallait débarrasser vos journées de quelque soin
important, et de son propre mouvement elle vous retire
la charge de graveur de la Monnaie. C'est neuf pauvres
ducats d or que vous aurez par mois de moin.s, mais une
heure par jour que vous aurez de plus.
Benvenuto Cellini se sentit une soiu-de et furieuse envie
de jeter le railleur par la fenêtre, mais il se contint, et
Pompeo. ne voyant bouger aucun muscle de sou visage, crut
que le coup n'avait pas porté.
— Kn outre, coutiiiua-t-il, et je ne sais pourquoi, malgré
tout ce qtie j'ai pu dire en votre faveur. Sa Sainteté vous
redemande son calice tout de suite, et dans l'état où il est.
.l'ai vraiment peur, mon cher Benvenuto, et je vous préviens
de cela en ami, qu'elle n'ait l'intention de le faire achever
par quelque auire.
— Oh ! pour cela, non ! s'écria l'orfèvre, se redressant cette
înis comme un homme pi(iué par un serpent, ?.ton calice est
I moi comme l'office de la Monnaie est au pape. Sa Sainteté
;i a d'autre droit que d'exiger les cinq cents écus qu'elle
ma fait payer d'avance, et je ferai de mon travail ce que
lion me semblera.
— Prenez garde, mon maître, dit Pompeo, car peut-être
la prison est-elle au bout de ce refus.
— Monsieur Pompeo, vous êtes un âne, répondit Benvenuto
Cellini.
Pompeo sortit furieux.
Le lendemain, deux camerieri du saint-père vinrent trou-
ver Benvenuto Cellini.
— Le pape nous mande vers toi. dit l'un d'eux, afin que
ta nous remettes le calice ou que nous te conduisions en
prison.
— Messeigneurs, répondit Benvenuto. un homme comme
moi ne méritait pas moins que des archers comme vous. Me-
nez-moi en prison, me voilà. Mais je vous en préviens.
• ela n'avancera point d'un coup de burin le calice du pape.
Et Benvenuto s'en alla avec eux chez le gouverneur, qui.
yant sans doute reçu ses instructions d'avance, l'invita à
-e mettre à table avec lui. Pendant tout le dîner le gou-
verneur engagea Benvenuto par toutes les raisons possibles
.1 fontenter le pape en lui portant son travail, lui affirmant
au reste que s'il faisait cette soumission, Clément A'II, tout
vfrlent et entêté qu'il était, s'apaiserait de cette seule sou-
mission ; mais Benvenuto répondit quiil avait déjà montré
six fois au saint-père son calice commencé, et que c'était
fout ce que l'exigence po.ntificale pouvait demander de lui ;
lue d'ailleurs il connaissait Sa Sainteté, qu'il n'y avait pas
à s'y fier, et qti'elle pourrait bien profiter de ce qu'elle le
i^nait à sa disposition pour lui reprendre son calice et le
'lonner à finir à quelque imbécile qui le gâterait. En revan-
che il déclara de nouveau qu'il était prêt à rendre au pape
les cinq cents écus qu'il lui avait avancés.
Cela dit, Benvenuto ne répondit plus à toutes les instan-
ces du gouverneur qu'en vantant son cuisinier et en exal-
tant ses vins.
Après le diner, tous ses compatriotes, tous ,ses amis les
plus chers, tous ses apprentis conduits par .\scanio. vin-
rent le supplier de ne pas courir à sa ruine en tenant
tête à Clément VIT ; mais Benvenuto Cellini répondit qtie
'depuis longtemps il désirait constater cette grande vérité,
qu'un orfèvre pouvait être plus entêté qu'un pape; qu'en
conséquence, comme l'occasion s'en présentait aussi belle
qu'il la pouvait désirer, 11 ne la laisserait point échapper
de peur qu'elle ne se présentât plus.
Ses compatriotes se retirèrent en haussant les épaules,
^s amis en déclarant qu'il était fou, et Ascanlo en pleurant.
HenreiLsement Pompeo n'oubliait pas Cellini, et pendant
ce temps 11 disait au pape :
— Très .saint-père, laissez faire votre serviteur, je vais
envoyer dire à cet entêté que, puisqu'il le veut absolument,
II ait à faire remettre chez mol les cinq cents écus, et
comme c'est un gaspilleur et un déiJensier qui n'aura pas
cette somme à sa disposition, Il sera bien forcé de me
remettre le calice.
Clément VIT trouva le moyen excellent, et répondit à Pom-
peo d'agir comme il l'entendrait. En conséquence, le même
soir, et tomme on allait conduire lîenvenuto Cellini à la
chambre qui lui était destinée, un cameriere se présenta
disant a l'orfèvre que Sa Sainteté acceptait son ultimatum
et désirait avoir à l'instant même les cinq cents écus ou
le calice.
fienvenuto répondit qu'on n'avait qu'à le ramener à sa
boutique et qu'il donnerait les cinq cents écus.
Quatre Suisses recoMcluisirent chez lui Benvenuto. suivi
du cameriere. Arrivé dans sa chambre à coucher, Benvenuto
tira une clef de sa poche, ouvrit une petite armoire en fer
pratiquée dans le mur. plongea sa main dans un grand
sac, en tira les cinq cents écus, et les ayant donnés au
cameriere, il le mit u la porte lui et les quatre Suisses.
Ceux-ci reçui-ent même, il faut le dire à la louange de
Benvenuto Cellini, quatre écus pour la peine qu'ils avaient
prise, et Ils se relirèreut en lui baisant les mains, il faut
le dire a la louange des Suisses.
Le cameriere retourna aussitôt prés du saint-père et lui
remit les cinq cents écus. sur quoi Sa Sainteté dé.sespérée
entra dans une grande colère et se mit à injurier Pompeo.
— \A trouver toi-même mon grand ciseleur à sa boutique,
animal, lui dit-il; fais-lui toutes les caresses dont ton igno-
rante bêtise est capable, et dis-lui que s'il consent à me
faire mon calice, je lut donnerai toutes les facilités qu'îl.me
demandera.
— Mais. Votre Sainteté, dit Pompeo, ne serait-il pas temps
demain matin ?
— 11 est déjà trop tard ce soir, imbécile, et je ne veux
pas que Benvenuto s'endorme sur sa ranctine ; fais donc
à l'instiint ce que j'ordonne, et que demain â mon lever
j'aie une bonne réponse.
Le Pompeo sortit donc du 'Vatican l'oreille basse, et s'en
vint à la boutique de Benvenuto: elle était fermée.
Il regarda à travers le trou de la serrure, à travers les
fentes de la porte, passa en revue toutes les fenêtres pour
voir s'il n'y en avait pas quelqu'une d'illuminée; mais
voyant que tout était sombre, il se ha.sarda à frapper une
seconde fois plus fort que la première, puis enfin une troi-
sième plus fort encore que la seconde.
Alors une croisée du premier étage s'ouvrit et Benvenuto
parut en chemise et son arquebuse à la main.
— Qui va là ? demanda Benvenuto.
— Moi. répondit le messager.
— Qui. toi? reprit l'orfèvre, qui avait parfaitement re-
connu son homme.
— Moi, Pompeo
— Tu mens, dit Benvenuto, je connais parfaitement Pom
peo, et c'est un trop grand lâche pour se hasarder à cette
heure dans les rues de Rome.
— Mais, mon cher Cellini, je vous jure...
— Tais-toi : tu es un brigand qui a pris le nom de ce
pauvre diable pour te faire ouvrir ma porte et pour me
voler.
— Maître Benvenuto, je veux mourir...
— Dis encore un mot, s'écria Benvenuto en abaissant l'ar-
quebuse dans la direction de son interlocuteur, et ce souhait
sera exaucé.
Pompeo s'enfuit à toutes jambes en criant au meurtre,
et disparut à l'angle de la plus prochaine rue.
Quand il eut disparu, Benvenuto referma sa fenêtre,
raccrocha son arquebuse à son clou, et se recoucha en
riant dans sa barbe de la peur qu'il avait faite au pauvre
Pompeo.
Le lendemain, au moment oi"i il descendait dans sa bon-
tique, ouverte déjà depuis une heure par ses apprentis,
Benvenuto Cellini aperçut de l'autre côté de la rue Pompeo.
qui. depuis le point du jour en faction, attendait qu'il
descendit.
En apercevant Cellini. Pompeo lui fit de la main le geste
le plus tendrement amical qu'il ait jamais fait à personne
— Ah ! fit Cellini. c'est vous, mon cher Pompeo. Ma foi !
j'ai manqué cette nuit faire payer cher à un drôle l'inso-
lence qu'il avait eue de prendre votre nom.
— Vraiment, dit Pompeo en s'efforcant de sourire et en
s'approchant peu à peu de sa boutique, et comment cela'?
Benvenuto raconta alors au messager de Sa Sainteté ce
qui s'était passé : mais comme dans le dialogue nocturne
son ami Benvenuto l'avait traité de lache. Il n'osa avouer
que c'était à lui en per.sonne que Benvenuto avait eu affaire.
Puis, ce récit achevé. Cellini demanda à Pompeo quelle heu-
reuse circonstance lui valait si matin l'honneur de son
aimable visite.
Alors Pompeo s'acquitta, mais dans d'autres termes, bien
entendu, de la commission dont Clément VII l'avait tihargé
près de son orfèvre.
A mesure qu'il parlait, la figure de Benvenuto Cellini
s'épanotiissait. Clément VII cédait donc. L'orfè\Te avait été
plus entêté que le pape : puis, qii.md II eut fini son discours-.
— Répondez à Sa Sainteté, dit Benvenuto. que je serai heu-
reux de lui obéir et de faire tout au monde pour regagner
ses bonnes grâces que j'ai perdues, non par rna faute, mais
1(1
ALEXANDHE DUMAS lU.USiTir
par la méchanceté des envieux. Quant à vous, monsieur
Pompeo, comme le pape ne manqué pas de domestiques, je
vous engage, dans votre intérêt, à me faire envoyer â
l'avenir un autre valet que vous : pour votre santé, monsieur
Pompeo, ne vous mêlez plus de ce qui me regarde ; par
pitié pour vous, ne vous rencontrez jamais sur mou cl>e-
min, et. pour le salut de mon ime. priez Dieu, l'orapco, que
je ne sois pas votre César.
Pompeo ne demanda point son reste et s'en alla reporter
a Clément VII la réponse de Benvenuto Cellini, eu suppri-
mant toutefois la péroraison.
A quelque temps de là. pour se raccommoder tout à fait
avec Uenvenuio, Clément Vil lui commanda sa médaille.
Benvenuto la lui frappa en bronze, en argent et en or.
puis il la lui porta. Le pape en tut si émerveillé qu'il
s'écria dans son admiration que jamais les anciens n'avaient
fait une si belle médaille.
— Eh bien i Votre Sainteté, dit Benvenuto, si cependant je
n'avais pas montré un peu de fermeté, nous serions brouil-
lés tout â fait à cette heure : car jamais je ne vous eusse
pardonné, et vous eussiez perdu un serviteur dévoué. Voyez-
vous très Saint-Père, continua Benvenuto en manière d avis.
Votre Sainteté ne ferait pas mal de se rappeler quelquefois
l'opinion de certaines gens d'un gros bon sens, qui disent
qu'il faut saigner sept fois avant de couper une, et vous
feriez bien aussi de vous laisser un peu moins aisément
duper par les méchantes langues, les envieux et les calom-
niateurs; cela soit dit pour votre gouverne, et n'en parlons
plus, très Saint-Père.
Ce lut ainsi que Benvenuto pardonna à Clément VII. ce
qu'il n'eût certainement pas fait s'il l'eût moins aimé ;
mais en qualité de compatriote il était fort attaché à lui.
Aussi .sa désolation fut grande lorsque, quelques mois
après l'aventure que nous venons de raconter, le pape mou-
rut presque subitement. Cet homme de fer fondit en larmes
à cette nouvelle, et pendant huit jours il pleura comme un
enfant.
Au reste, cette mort fut doublement funeste au pauvre
Benvenuto Cellini, car le jour même où l'on ensevelit le
pape, il rencontra Pompeo qu il n'avait pas vu depuis le
moment où 11 l'avait invité à lui épargner sa trop fréquente
présence.
Il faut dire que depuis les menaces de Benvenuto Cellini.
le malheureux Pompeo n'osait plus sortir qu'accompagné de
douze hommes bien armés à qui 11 donnait la même solde
que le pane donnait a sa garde suisse, si bien que chaque
promenade en ville lui coûtait deux ou trois écus ; et encore
au milieu de ses douze sbires tremblalt-il de rencontrer
Benvenufo Cellini. sacliant que si quelque rixe suivait cette
rencontre et qu'il arrivât malheur à Benvenuto, le pape,
qui au fond aimait fort son orfèvre, lui ferait un mauvais
parti; mais Clément Vil, comme nous l'avons dit, venait
d? mourir, et cette mort rendait quehiue hardiesse à Pom-
peo.
Benvenuto était allé A Saint-Pierre baiser les pieds du
pape décédé, et comme il revenait par la rue del Banchi.
accompagné d'Ascanlo et de Pagolo. Il se trouva face ù
face avec Pompeo et ses douze hommes. .\ l'apparition de
son ennemi. Pompeo devint très pAle ; mais regardant au-
tour de lui et se voyant bien environné, tandis que Ben-
venuto n'avait avec lui que deux enfans. il reprli courage,
et s'arrètant, Il fit ;i Benvenuto un salut ironique de la tète,
tandis que de sa main droite il jouait avec le manche de
son poignard.
A la vue de cette troupe qui menaçait son maître. -Ascanio
porta la main .à son épée. tandis que Pagolo faisait .semblant
de regarder autre chose : mais Benvenuto ne voulait pas
exposer son élève chéri ii une lutte si inégale. Il lui mlî
la main sur la sienne, et reiioussant au fourreau l'épée d'.As-
canio à demi tirée. Il continua son chemin comme s'il n'avait
rien vu. ou comme si ce qu'il avait vu ne l'avait aucune-
ment blessé, .\scanio ne reconnaissait pas lA son maître,
mais comme son maître se retirait, il se retira avec lui.
Pompeo. triomphant, flt une profonde salutation il Ben-
venuto. et continua son chemin toujours environné de ses
sbires, qui imitèrent ses bravades.
Benvenuto se mordait, en dedans, les lèvres jusqu'au sang,
mais au dehors 11 avait l'air de sourire. C'était A n'y plus
rien comprendre pour quiconque connaissait le caractère
irascible de r.illustre or.'èvrc.
Mais A peine eut-il fait cent pas que. se trouvant en face
de la boutique d'un de ses confrères. Il entra chez lui sous
prétextée de voir un vase antique qu'on venait de retrouver
dans les tombeaux étrusques de Cornelo. ordonnant à ses
deux élèves de suivre leur chemin, et leur promettant .
les rejoindre dans quelques minutes A la boutique.
Comme on le comprend bien, ce n'était qu'un prétexte
pour éloigner Asc:inio. car à peine eut-il pensé cjue le jeune
homme et son compagnon, dont 11 s'Inquiétait moins at-
tendu qu'il était sûr que son courage né l'emporterait p:"
trop loin, avalent tourné l'angle de la rue. que, reposant
le vase sur la planche où il l'avait trouvé, il s'élança hors
de la maison.
En trois bonds Benvenuto fut dans la rue où il avait
rencontré Pompeo; mais Pompeo n'y était plus: heureuse-
ment ou plutôt malheureusement c'était chose remarquable
que cet homme entouré de ses douze sbires ; aussi, lorsque
Benvenuto demanda où 11 était passé, la première personne
a laquelle il s'adressa lui montra-t-elle le chemin qu'il
avait pris, et. comme un limier remis eu voie. Benvenuto
se lança sur sa trace.
Pompeo s'était arrêté â la porte d'un pharmacien, au coin
de la Chlavica. et il racontait au digne apothicaire les
prouesses au.xquelles il venait de se livrer à l'endroit de
Benvenuto Cellini. lorsque tout à coup il vit apparaître
celui-ci il l'angle de la rue, l'œil ardent et la sueur au
front.
Benvenuto jeta un cri de joie en l'apercevant, et Pompeo
coupa court au milieu de sa phrase.
11 était évident qu'il allait se passer quelque chose de
terrible.
Les bravis se rangèrent autour de Pompeo et tirèrent leurs
épées.
C'était quehiue chose d'Insensé â un homme que d'atta-
quer treize hommes, mais Benvenuto était, comme nous
l'avons dit. une de ces natures léonines qui ne comptent pa>
leurs ennemis. 11 tira, contre ces treize épées qui le mena-
çaient, un petit poignard aigu qu'il portait toujours A sa
ceinture, s'élança au milieu de cette troupe, ramassant avec
un de ses bras deux ou trois épées. renversant de l'autre
un ou deux hommes, si bien qu'il arriva du coup jusqu'à
Pompeo. qu'il saisit au collet : mais aussitôt le groupe
se referma sur lui.
.\lors on vit plus rien qu'une mêlée confuse de laquelle
sortaient des cris, et au-dessus de laquelle s'agitaient des
épées. Pendant un instant ce groupe vivant roula par
terre, informe et désordonné, puis un homme se releva en
jetant un cri de victoire, et d'un violent effort, comme 11
était entré dans le groupe il en sortit, tout sanglant lui-
môme, mais secouant triomphalement son poignard ensan-
glanté c'était Benvenuto Cellini.
Un autre resta couché sur le pavé se roulant dans les con
vulslons de l'agonie. Il avait reçu deux coups de poignard,
l'un au-dessous de l'oreille, l'antre derrière la clavicule,
au bas du cou. dans l'intervalle du sternum A l'épaule. Au
bout de quelques .secondes il était mort ; c'était Pompeo.
Un autre que Benvenuto après avoir fait un pareil coup Se
serait sauvé à toutes j.a'mbes. mais Benvenuto fit passer son
poignard dans sa main gauche, tira son épée de sa main
droite, et attendit résolument les douze sbires
Mais les sbires n'avalent plus rien à faire à Benvenuto
Celui qui les p.ayait était mort et par conséquent ne pouvait
plus les payer. Ils se sauvèrent comme un troupeau de
lièvres effarouchés, laissant le cadavre de Pompeo.
En ce moment .\scnnlo parut et s'élança dans les bras de
son maître; il n'avait pas été dupe du vase étrusque, il
était revenu sur ses pas; mais si vite qu'il fût accouru, il
était encore arrivé quelques secondes trop tard.
III
DÉD.4LE
Benvenuto se retira avec lui assez inquiet, non pas des
trois blessures qu'il avait reçues, elles étaient toutes trois
trop légères poiu' qu'il s'en occupât, mais de ce qui allaii
se passer. 11 avait déjà tué. six mois auparavant. Ouascontl.
le meurtrier de son frère, mais il s'était tiré de cette mau-
vaise alTaire grâce à la protection du pape Clément VII ;
d ailleurs cette mort n'était qu'une espèce de représailles :
mais cette fois le protecteur de Benvenuto était trépassé et
le cas devenait autrement épineux.
Le remords, bien entendu, il n'en fut pas un seul instant
question.
Que nos lecteurs ne prennent pas pour cela le moins du
monde une mauvaise Idée de notre digne orfèvre, qui.
après avoir tué un homme, qui, après avoir tué deux
hrjmmes. et qui même en cherchant bien dans sa vie aprè-
avoir tué trois hommes, redoute fort le guet, mais ne craint
pas une minute nieu.
Car cet homme-là. eu l'an de grâce 1540, c'est un homme
ordinaire, un homme de tous les jours, comme disent les
Allemands Que voulez-vous? on se souciait si peu de mou
rir en ce temps-là. qu'en revanche on ne s'inquiétait guère
de tuer ; nous sommes encore braves aujourd hui, nons :
eux étalent téméraires alors ; nous sommes des hommes
faits. Ils étalent des jeunes gens. La vie était si abondante
A cette époque qu'on la perdait, qu'on la donnait, qu'on
ASCAXIO
la vemlait, qu'on la prenait avec une profonde insouciance
et une parfaite légèreté.
11 fut uu écrivain longtemps calomnié, avec le nom du-
nuel on a fait un synonyme de traîtrise, de cruauté, de
tous les mots enfin qui veulent dire infamie, et il a fallu
le dix-neuvième siècle, le plus impartial des siècles qua
vécus l'hiimanité, ixiur. réhabiliter cet écrivain, graud
patriote et homme de lœur : Et pourtant, le seul tort de
Nicolas Machiavel est d avoir appartenu â une époque où la
force et le succès étaient tout ; où l'on estimait les faits
et non les mots, et où marchaient droit à leur but. sans souci
aucun des moyens et des raisonnemeus, le souverain, César
Borgia ; le penseur. Machiavel ; louvrier. Benvenuto Cel-
Uni.
Uu jour on trouva sur la place de Cesena un cadavre
coupé en quatre quartiers ; ce cadavTe était Celui de Ramiro
aOrco. Or, comme Ramiro dOrco était un personnage te-
nant son rang en Halie, la république florentine voulut
savoir les causes de cette mort. Les huit de la seigneurie
tirent donc écrire à Machiavel, leur ambassadeur, afin
qu il satisfit leur curiosité.
Mais Machiavel se contenta de répondre :
" Magnifiques Seigneurs,
'■ Je n'ai rien a vous dire sur la mort de Ramiro d'Orco.
si ce n'est que César Borgia est le prince qui sait le mieux
faire et défaire les hommes selon leurs mérites.
« JIACHIAVEL. »
Benvenuto était la pratique de la théorie émise par l'il-
lustre secrétaire de la république llorentine. Benvenuto
génie, César Borgia prince, se croyaient tous les deux au-
dessus des lois par leur droit de puissance. La distinction
du juste et de l'injuste pour eux, c était ce qu ils pouvaient
et ce qu'ils ne pouvaient pas : du devoir et du droit pas
la moindre notion.
Un homme gênait, on supprimait cet homme.
Aujourd'hui, la civilisation lui fait l'honneur de l'ache-
ter.
Mais alors tant de sang bouillonnait dans les veines des
jeunes nations qu'on le répandait pour raison de santé.
On se battait d'instinct, tort peu pour la patrie, fort peu
pour les dames, beaucoup pour sî- battre, nation contre
nation, homme contre homme. Benvenuto faisait la guerre
à l'ompeo comme François 1»'' à Charles-Quint. La France
et l'Espagne se battaient en duel, tantôt à Marlgnan, tan-
tôt à Pavie ; le tout très simplement, sans préambules, sans
phrases, sans lamentations.
De même on exerçait le génie comme une faculté native,
comme une puissance absolue, comme une royauté de
droit divin ; l'art était au seizième siècle ce qu'il y avait
de plus nattirel au monde.
Il ne faut donc pas s'étonner de (;es hommes qui ne
s'étonnaient de rien ; nous avons pour expliquer leui's ho-
micides, leurs boutades et leurs écarts, un mot qui expli-
que et justifie toute chose dans notre pays et surtout
dans notre temps ;
Cela se laisail.
Benvenuto avait donc fait tout simplement ce qui se fai-
sait : Pompeo gênait Benvenuto Cellini, Benvenuto Cellini
avait supprimé Pompeo.
Mais la police senquérait parfois de ces suppressions ;
elle se serait bien gardée de protéger un homme pendant
sa vie, mais une fois sur dix il lui prenait des velléités
de le venger lorsqu'il était mort.
Cette susceptibilité la prit à l'endroit de Benvenuto Cel-
lini. Comme, rentré chez lui, il mettait quelques papiers au
feu et quelques écns dans sa poche, les sbires pontificaux
l'arrêtèrent et le conduisirent au château Saint-.\nge. évé-
nement dont Benvenuto se consola presque en songeant que
c'était au château Saint-Ange que 1 on mettait les gentils-
hommes.
Mais une autre consolation qui agissait non moins effica-
cement sur Benvenuto Cellini en entrant au château Saint-
Ange, c'était l'idée qu'un homme doué d une imagination
aussi Inventive que la sienne ne pouvait, d'une façon ou
d'une autre, tarder d'en sortir.
Aussi en entrant dit-il au gouverneur, qui était assis de-
vant une table couverte d'un tapis vert, et qui rangeait bon
nombre de papiers sur cette table :
— Monsieur le gouverneur, triplez les verroux, les gril-
les et les sentinelles ; enfermez-moi dans votre chambre la
plus haute ou dans votre 'cachot le plus profond, que votre
surveillance veille tout le. jour et ne s'endorme pas de toute
la nuit, et je vous préviens que malgré tout cela je m'enfui-
rai.
Le gouverneur leva les yeux sur le prisonnier qui lui par-
lait avec un si miraculeux aplomb, et reconnut Benve-
nuto Cellini, que trois mois auparavant il avait déjà eu
l'honneur de taire asseoir à sa table.
Malgré cette connaissance, et peut-être à cause de cette
connaissance, l'allocution de Benvenuto plongea le digne
gouverneur dans la plus profonde stupéfaction : c'était un
florentin nommé messire Georgio. chevalier des Ugolini.
excellent homme, mais de tète un peu faible. Cependant il
revint bientôt de son premier étonnement, et fit conduire
Benvenuto dans la chambre la plus élevée du château. Le
toit de cette chambre était la plate-forme même ; une sen-
tinelle se promenait sur cette plate-forme, une autre sen-
tinelle veillait au bas de cette muraille.
Le gouverneur fit remarquer au prisonnier tous ces dé-
tails, puis lorsqu'il eut cru que le prisonnier les avait ap-
préciés :
— Mon cher Benvenuto, dit-il. on peut ouvrir les serru-
res, on peut forcer les portos, on peut creuser le sol d'un
cachot souterrain, on peut percer un mur, on peut gagner
les sentinelles, on peut endormir les geôliers, mais, à
moins d'avoir des ailes, on ne peut descendre de cette
hauteur dans la plaine.
— J'y descendrai pourtant, dit Benvenuto Cellini.
Le gouverneur le regarda en face, et commençait à croire
que son prisonnier était fou.
— Mais vous vous envolerez donc alors?
— Pourquoi pas? j'ai toujours eu l'idée que l'homme
pouvait voler, moi ; seulement le temps m'a manqué pour
en faire l'expérience. Ici, j'en aurai le temps, et pardieu '.
je veux en avoir le cœur net. L'aventure de Dédale est une
histoii'e et non pas une fable.
— Prenez garde au soleil, mon cher Benvenuto, répon-
dit en ricanant le gouverneur ; prenez garde au soleil.
— Je m'envolerai la nuit, dit Benvenuto.
Le gouverneur ne s'attendait pas à cette réponse, de sorte
qu'il ne trouva pas le plus petit mot à riposter, et qu'il
se retira hors de lui.
En effet, il lallait fuir à tout prix. En d'autres temps.
Dieu merci ! Benvenuto ne se serait pas Inquiété d'un homme
tué, et il en eût été quitte pour suivre la procession de
Notre-Dame d'août vêtu d'un pourpoint et d'un manteau
d'armoise bleu. Mais le nouveau pape Paul III était vindi-
catif eu diable, et Benvenuto avait eu, quand il nétalr
encore que monseigneur Farnèse, maille à partir avec lui
a propos d'un vase d'argent qu'il refusait de lui livrer
faute de paiement, et que Son Eminence avait voulu fair--
enlever de vive force, ce qui avait mis Benvenuto dans la
dure nécessité de maltraiter quelque peu les gens de Son
Eminence; en outre, le .saint-pcre était jaloux de ce que
le roi François I^r lui avait déjà tait demander Benvenuto
par monseigneur de Montluc. son ambassadeur près du
Saint-Siège. En apprenant la captivité de Benvenuto. monsei-
gneur de Montluc croyant rendre service au pauvre pri-
sonnier avait insisté d autant plus ; mais il s'était fort
trompé au caractèi-e du nouveau pape, qui était encore
plus entêté que son prédécesseur Clément VII. Or, Paul III
avait juré que Benvenuto lui payerait son escapade, et s'il
ne risquait pas précisément la mort, un pape y eût re-
gardé à deux fois a cette époque pour faire pendre un pareil
artiste, il risquait fort au moins d'être oublié dans sa pri-
son. Il était donc important en pareille occurrence ciue Benve-
nuto ne s'oubliât point lui-même, et voilà pourquoi il étal;
résolu à fuir sans attendre les interrogatoires et jugemens
qui auraient bien pu n'arriver jamais, car le page, irrité de
linterveutiou du roi François !=■■, ne voulait plus même
entendre prononcer le nom de Benvenuto Cellini. Le pri-
sonnier savait tout cela par ,\scaiiio, qui tenait sa bouti-
que, et qui, à force d'instances, avait obtenu la permission
de visiter son maître : bien entendu que ces visites se fai-
saient à travers deux grilles et en présence de témoins qui
veillaient à ce que l'élève ne passât au maitre ni lime, ni
corde, ni couteau.
Aussi du moment où le gouvernejir avait fait refermer la
porte de sa chambre derrière Benvenuto, lui. Benvenuto
s'était rais à faire l'inspection de sa chambre.
Or, voici ce que contenaient les quatre murs de son
nouveau logement ; un Ut. une cheminée où l'on pouvait
faire du feu, une table et deux chaises ; deux jours après
Benvenuto obtint de la terre et un outil à modeler. Le gou-
verneur avait refu.?é d'abord ces objets de distraction à
son prisonnier, mais il s'était ravisé en réfléchissant qu'en
occupant 1 esprit de l'artiste il le détournerait peut-être de
cette tenace idée d'évasion dont il avait paru possédé; le
même jour Benvenuto ébaucha une Vénus colossale.
Tout cela n'était pas grand'chose ; mais en y ajoutant
l'Imagination, la patience et 1 énergie, c'était beaucoup.
Un jour de décembre qu'il faisait très froid et qu'on avait
allumé du feu dans la cheminée de Benvenuto Cellini, on
vint changer les draps de son Ut et l'on oublia les draps sur
la seconde chaise ; aussitôt que la porte fut refermée, Ben-
venuto ne fit qu'un bond de sa chaise à son grabat, tira
de sa paillasse deux énormes poignées de ces feuilles de
mais qui composent les paillasses italiennes, fourra à leur
place la paire de draps, revint à sa statue, reprit son outil
et se remit au travail, .\u même Instant le domestique ren-
ALEXANDRE DVMAS ILLUSTRE
lia pour reprendre les draps oubliés, chercha pariout, de-
mandant à lienTenuto s'il ne les avait pas vus; mais Ben-
venuto réiKindit négligemment et comme absorbé par son
travail d<- modeleur (lue ciuelquesuns de ses camarades
étaient >aiis doute venus les premire. ou que lui-même les
avait emportés sans y prendre garde. Le domestique ne
conçut aucun soupçon, tant il s'était écoulé peu de temps
entre sa sortie et sa rentrée, tant Benvenuto joua natu-
rellement son rôle ; et comme les draps ne se retrourêrent
point, il se garda bien d'en parler de peur d'èire lorcé de
les payer ou d'être mis a la porte.
On ne sait pas ce que les événemens suprêmes contiennent
de péripéties terribles et d'angoisses poignantes. Alors les
accldens les plus communs de la vie deviennent des circons-
tances qiii éveillent en nous la joie ou le désespoir. Dès «lue
le domestique (ut sorti. Benvenuto se jeta à genoux et re-
mercia Dieu du secours au il lui envovaii.
Puis, comme une fois son lit fait on ne retouchait jamais
.i son lit que le lendemain matin, il laissa tranquillement
les draps détournés dans sa paillasse.
La nuit venue, il commença à couper ces draps, qui se
trouvèrent par bonheur neufs et assez grossiers, en ban-
des de trois ou quatre pouces de large, puis il se mit à les
tresser le plus solidement qu'il lui fut possible ; puis en-
fin il ouvrit le ventre de sa statue, qui était en terre glaise,
lévida entièrement, y fourra son trésor, repassa dessus la
blessure une jiincée de terre, qu'il lissa avec le pouce et
avec son outil, si bien que le plus habile praticien n eût
ras pu s'apercevoir qu'on venait de faire â la pauvre Vénus
1 op. ration césarienne.
Le lendemain matin, le gouverneur entra à l'improviste,
comme il avait Ihabitude de le faire, dans la chambre du
prisonnier, mais comme d'habitude il le trouva calme et
travaillant. Chaque matin le pauvre homme, qui avait été
iiieii;icé spêrialement pour la nuit, tremblait de trouver Ta
chambre vide. Et, il faut le dire à la louange de sa franchise,
il ne cachait pas sa joie chaque matin en la voyant occupée.
— Je vous avoue que vous m'inquiétez terriblement, Ben-
venuto. dit le pauvre gouverneur au prisonnier : cepen-
dant je commence à croire que vos menaces d'évasion étaient
vaines.
— Je ne vous menace pas, maître Georgio, répondit Ben-
venuto, je TOUS avertis.
— Espérez-vous donc toujours tous envoler?
— Ce n'est heureusement pas une simple espérance, mais
pardien : bien une certitude.
— Mais, démon io ! comment ferez-vous donc? s'écria le
pauvre gouverneur, que cette confiance apparente ou réelle
de Benvenuto dans ses moyens d'évasion bouleversait.
— C'est mon secret, maître. Mais je vous en préviens,
mes ailes poussent.
Le frnuverneur porta machinalement les yeux aux épaule»
de son prisonnier.
— C'est comme cela, monsieur le gouverneur, reprit celui-
ci tout en modelant sa statue, dont il arrondissait les han-
ches de telle façon qu'on eût cru qu'il voulait en faire la
rivale de la venus Callipygc. Il y a lutte et défl entre nous.
Vous avez pour vous des tours énormes, des portes épaisses.
des verrons à l'épreuve, mille gardiens toujours prêts
j'ai pour moi la tête et les mains que voici, et je vous
préviens très .simplement que vous serez vaincu. Seule-
ment, comme vous êtes un homme habile, comme vous aurez
'- ■- 'lûtes vos précautions, il vous restera, moi parti, la con-
n de savoir qu'il n'y avait pas de votre faute, mes-
•orglo, que vous n'avez pas le plus petit reproche a
vous faire, messire Georgio, et que vous n'avez rien négligé
pour me retenir, messire Georgio. Là, maintenant que
dites-vous de cette hanche, car vous êtes amateur d'art,
je le sais.
Tant il'assurance exaspérait le pauvTe commandant. Son
prisonnier était dévenu pour lui une idée fixe où se brouil-
laient tous les yeux de son entendement ; il en deTenalt
triste, n'en mangeait plus, et tressalUait à tout moment
comme un homme qu'on réveille en sursaut. Une nuit Ben-
venuto entendit un grand tumulte sur la plate-forme, puis
ce tumulte s'avança dans son corridor, puis enfin il s'arrêta
à sa porte; alors sa porte s'ouvrit, et il aperçut messire
G'orgio, en robe de chambre et en bonnet de nuit, suivi de
qu.iM-e geôliers et de huit garde.s. lequel s'élança vers son
lit l.i ligure toute dé<?omposée. — Benvenuto s'assit sur son
matelas et lui rit au nez. — Le gouverneur, .«ans siiiquio-
ter (le le sourire, respira comme un plongeur qui revient
sur l'eau.
— Ah ! s'écria-t-il, Dieu soit loué ! 11 y est encore, le mal-
heureux ! ■ (in a raison de dire : .Songe — mensonge.
— Eh bien i i|u y a-t-il donc, demanda Benvenuto Cellinl.
et quelle est I heureuse circonstance qui me procure le
plaisir de vous voir ;\ pareille heure, maître Georgio?
— Jésus-DIeU ! ce n'est rien, et j'en suis quitte cette fois
encore pour la peur. X al-je pas été rêver que ces maudites
ailes vous étaient poussées ; — mais des ailes Immenses, avec
lesquelles vous planiez tranquillement au-dessus du château
Saint-Ange, en me disant : — Adieu, mon cher gouverneur,
adieu : je n'ai pas voulu partir sans prendre congé de vous.
)e m'en rais ; au plaisir de ne jamais vous revoir.
— Comment I je vous disais cela, maître Georgio ?
— Celaient vos propres paroles... Ah: Benvenuto, vous
êtes le mal venu pour moi.
— Oh : vous ne me tenez pas pour si mal appris, je l'es-
père. Heui'eusement que ce n est qu'un rêve, car sans
cela je ne vous le pardonnerais pas.
— Mais par bonheur il n en est rien. Je vous tiens, mou
cher ami, et quoique votre société ne me soit pas des plus
agréables, je dois le dire, j'espère vous tenir longtemps
encore.
— Je ne crois pas, répondit Benvenuto avec ce sourire
confiant qui faisait damner son hôte.
Le gouverneur sortit en envoyant Benvenuto à tous les
diables, et le lendemain, il donna ordre que nuit et jour,
et de deux heures en deux heures, on vint inspecter sa
prison. Cette inspection dura pendant un mois ; mais au
bout d'un mois, comme il n'y avait aucun motif visible de
croire que Benvenuto s'occupât même de son évasion, la sur-
veillance se ralentit.
Ce mois, Benvenuto l'avait cependant einployé à un
terrible travail.
Benvenuto avait, comme nons l'avons dit. minutieusement
examiné sa chambre du moment où il y était entré, et de
ce moment il avait été fixé sur ses moyens d'évasion. Sa
fenêtre était grillée, et les barreaux étalent trop forts
pour être enlevés avec la main ou déchaussés avec son
outil à modeler, le seul Instrument de fer qu'il possédât.
Quant à sa cheminée, elle se rétrécissait au point qu'il eût
fallu (rue le prisonnier eût le privilège de se changer en
serpent comme la fée Méluslne pour y passer. Restait la
porte.
.\h ! la porte : Voyons un peu comment était faite la
porte.
La porte était une porte de chêne épaisse de deux doigts,
fermée par deux serrures, close par quatre verrous, et re-
couverte en dedans de plaques de fer maintenues en haut
et en bas par des clous.
C'était par cette porte (lu'il fallait passer.
Car Benvenuto avait remarqué qu'à quelques pas de cette
porte et dans le corridor qui y conduisait était l'escalier
par lequel on sUait relever la sentinelle de la plateforme
De deux heures en deux heures, Benvenuto entendait donc
le bruit des pas (fui montaient ; puis les pas redescendaient,
et il en avait pour deux autres heures sans être réveillé par
aucun bruit.
Il s'agissait donc tout simplement de se trouver de l'au-
tre côté de cette porte de chêne, épaisse de deux doigts,
fermée par deux serrures, close par quatre verrous, et,
de plus recouverte en dedans, comme nous l'avons dit. de
plaques de fer maintenues en haut et en bas par des clous.
Or. voici le travail auquel Benvenuto s'était livré pen-
dant ce mois qui venait de s'écouler.
.\vec son outil à modeler, qui était en fer, 11 avait lune
après l'autre enlevé toutes les fëies de clous, ;'i l'excep-
tion de quatre en haut et de quatre en bas (ju'U réservai;
pour le dernier jour, puis, pour qu'on ne s'aperçût pas de
leur absence. Il les avait remplacées par des têtes de clous
exactement pareilles qu'il avait modelées avec de la glaise, et
qu'il avait recouvertes avec de la raclure de fer. de sorte qu'il
était impossible à l'œil le plus exercé de reconnaître lestiMes
declous véritables d'avec les têtes de clous fausses. Or, comme
il y avait, tant en haut qu'en bas de la porte, une soixan
taine de clous, que cha(iue clou prenait quelquefois une
heure, même deux heures à décapiter, on comprend le tra-
vail (lu'avait dû donner au prisonnier une pareille exêcu
tlon.
Puis chaque soir, lorsque tout le monde était couché et
qtt'il n'entendait pins que le bruit des pas de la senti-
nelle qui se promenait au-dessus de sa tète, il faisait grand
feu dans sa cheminée, et transportait de sa cheminée, le
long des plaques de fer de sa porie, un amas de braises
ardentes ; alors le fer rougissait et réduisait tout douce-
ment en charbon le bois sur lequel il était appliqué, sans
que cependant du côté opposé de la porte on put s'aperce-
voir de cette carbonisation.
Pendant un mois, comme nous l'avons dit. Benvenuto se
livra ■'i ce travail, mais aussi au bout d'un mois 1! était
complètement achevé, et le prisonnier n'attendait plus
qu une nuit favorable k son évasion. Or, 11 lui fallait atten-
dre (luelques jours encore, car *à l'époque même où ce
travail fut fini il faisait pleine lune.
Benvenuto n'avait plus rien à faire à ses clous, il conti
nua de chauffer la porte et de faire enrager le gouver-
neur. Ce jonr-l.à même le gouverneur entra chez lui plus
préoccupé que jamais.
— Mon cher prisonnier, lui dit le brave homme, qui en
revenait sans cesse â son idée fixe, est-ce (fue vous comptez
toujours TOUS envoler? Voyons, répondez-moi franchement.
ASCAMO
13
II
— Plus que jamais, mon cher hôte, lui répondit Benve-
auto.
— Ecoutez, dit le gouverneur, vous me conterez tout ce
que vous voudrez, mais, Iranchement, je crois la chose Im-
possible.
— Impossible, maître c.oorgio, impossible ! reprit l'ai-tiste.
mais vous savez bien que ce mot-là n'existe pas pour moi
qui me suis toujours exercé à laire les choses les plus im-
possibles aux hommes, et cela avec succès. Impossible,
mon clier hôte: et ne me suis-je pas amusé quelquefois à
rendre la nature jalouse, en créant avec de lor, des éme-
raudes et des diamaus, quelque fleur plus belle qu aucune
des Heui'S qu'emperle la rosée? Croyez-vous que celui qui
fait des fleurs ne puisse pas laire des ailes?
— Que Dieu m assiste i dit le gouverneur, mats avec
votre confiance insolente, vous me ferez perdre la tote !
Jlais enfin, pour que ces ailes pussent vous soutenir dans
les airs, ce qui, je vous l'avoue, me parait impossible, à moi,
quelle forme leur donneriez-vous?
— Mais j'y al beaucoup réfléchi, comme vou:S pouvez bien
le penser, puisque la sûreté de ma personne dépend de la
forme de ces ailes.
— Eh bien?
— Eh bien : en examinant tous les animaux qui volent,
si je voulais refaire par l'art ce qu'il ont reçu de Dieu, je
ne vois guère que la chauve-souris que l'on puisse imiter
avec succès.
— liais enfin, Benvenuto, reprit le gouverneur, quand vous
auriez le moyen de vous fabriquer une paire d ailes, est-ce
qu'au moment de vous en servir la courage ne vous man-
(iuerait pas?
— Donnez-moi ce qu'il me faut pour les confectionner,
mon cher gouverneur, ei je vous répondrai en m'envolant.
— Mais que vous faut-il donc?
— Oli ! mon Dieu, presque rien : une petite forge, une
enclume, des limes, des tenailles et des pinces pour labri-
(luer les ressorts, et une vingtaine de bras de toile cirée pout
remplacer les membranes.
— Bon, bon, dit maître Georgio, me voilà un peu rassuré.
car jamais, quelle que soit votre inielligence, vous ne
parviendrez à vous procurer tout cela ici.
— C'est fait, répondit Benvenuto.
Le gouverneur bondit sur sa chaise, mais au même ins-
tant il réfléchit que la chose était matériellement impos-
sible. Cependant, toute impossible que cette chose ét^lt,
elle ne laissait pas un instant de relâche à sa pauvre tète. A
chaque oiseau qui passait devant sa fenêtre, il se figu-
rait que c'était Benvenuto Cellini, tant est grande l'in-
llueuce dune puissante pensée sur une pensée médiocre.
Le même jour, maître Georgio envoya cherclier le plus
habile mécanicien de Rome, et lui ordonna de prendre
mesure d'une paire d'ailes de cliauve-souris.
Le mécanicien, stupéfait, regarda le gouverneur sans
lui répondre, pensant avec quelque raison que maître
Georgio était devenu fou.
Mais comme maître Georgio insista, que maître Georgio
était riche, et que s'il faisait des folies, maître Georgio
avait le moyen de les payer, le mécanicien ne s en mit
pas moins à la besogne commandée, et huit jours après il
lui ai>porta une paire d'ailes magnifiques, qui s'adaptaient
au corps par un corset de 1er, et qui se mouvaient à l'aide
de ressorts extrêmement ingénieux avec une régularité
tout à lait rassurante.
Maître Cieorgio paya la mécanique le prix convenu, me-
sura la place que pouvait tenir cet appareil, monta chez
Benvenuto Cellini, et, sans rien dire, bouleversa toute la
chambre, regardant sous le lit, guignant dans la clieminée.
fouillant dans la paillasse, et ne laissant pas le plus petit
coin sans l'avoir visité.
Puis il sortit, toujours sans rien dire, convaincu qu'à
moins que Benvenuto ne lut sorcier, il ne pouvait cachei'
dans sa chambre une paire d'ailes pareilles aux siennes.
Il était évident que la tête du malheureux gouverneur se
dérangeait de plus en plus.
En redescend.ant cliez lui, maître Georgio retrouva le mé-
canicien ; il était revenu pour lui laire observer qu'il y
avait au bout de chaque aile un cercle de 1er destiné a
maintenir les jambes de l'homme volant dans une posi-
tion liorizontale.
.\ peine le mécanicien fut-il sorti que maître Georgio s'en-
tcrma, mit son corset, déploya ses ailes, accrocha ses jam-
bes, el se couchant à plat ventre, essaya de s'envoler.
Mais, malgré tous ses efforts, il ne put parvenir à quitter
la terre.
Après deux ou trois essais du même genre, 11 envoya qué-
rir de nouveau le mécanicien.
— Monsieur, lui dit-il, j'ai essayé vos ailes, elles ne vont
pas.
— Comment les avez-vous essayées?
Maître Georgio, lui raconta dans tous ses détails sa tri-
ple expérience. Le mécanicien l'écouta gravement, puis, le
dlscoui's ftui ;
— Cela ne m'étonne pas, dit-il. Couché à terre, vous ne
pouvez prendre une somme suffisante d'air : 11 vous fau-
drait monter sur le cliàteau Saint-Ange et de là vous lais-
ser aller hardiment dans l'espace.
— Et vous croyez qu'alors je volerais?
— J'en suis sur, dit le mécanicien.
— Mais si vous en êtes si sûr, continua le gouverneur,
est-ce qu'il ne vous serait pas égal d'en faire l'expérience?
— Les ailes sont taillées au poids de votre corps et non
au poids du mien, répondit le mécanicien. Il faudrait à
des ailes qui me seraient destinées un pied, et demi d'enver-
gure de plus.
Et le mécanicien salua et sortit.
— Diable ! fit maître Georgio.
Toute la journée ou put remai-quer dans l'esprit de maî-
tre Georgio dilTérentes aberrations qui indiquaient que sa
raison, comme celle de Roland, voyageait de plus eu plus
dans les e.spaces imaginaires.
Le soir, au moment de se coucher, il appela tous les do-
mestiques, tous les geôliers, tous les soldats.
— Messieurs, dit-il, si vous apprenez que Benvenuto Cel-
lini veut s'envoler, laissez-le partir et prévenez-moi seule-
ment, car je saurai bien, même pendant la nuit, le rattra-
per sans peine, attendu que je suis une vraie cliauvc-sou-
rls. moi, taaidis que lui, quoi qu'il en dise, 11 n'est qu'une
fausse chauve-souris.
Le pau^Te gouverneur était<tout à fait lou ; mais comme
on espéra que la nuit le calmerait, on décida qu'on, atten-
drait au lendemain pour prévenir le pape.
D'alUeuns il faisait une nuit abominable, pluvieuse et
sombre, et personne ne se souciait de sortir par une pa-
reille nuit.
Excepté Benvenuto Cellini, qui. par esprit de contradiction
sans doute, avait choisi cette nuit-là même pour son éva-
sion.
Aussi, dès qu'il eut entendu sonner dix heures et relever
la sentinelle, tomba-t-11 à genoux, et après avoir dévotement
prié Dieu, se mit-il à l'œuvre.
D'abord, il arracha les quatre tètes de clous qui restaient
et qui maintenaient seules les plaques de lér. La dernière
venait de céder lorsque minuit sonna.
Benvenuto entendit les pas de la ronde qui montait sur
la terrasse ; il demeura sans souffle collé à sa porte, puis
la ronde descendit, les pas s'éloignèrent, et tout rentra dans
le silence.
La pluie redoublait et Benvenuto. le cœur bondissant
de joie, -rentendait fouetter contre ses carreaux.
Il essaya alors d'arracher les plaques de fer ; les plaques
de fer, que rien ne maintenait plus, cédèrent, et Benvenuto
les posa les unes après les autres contre le mur.
Puis il se coucha à plat ventre, attaquant le 'bas de 'a
porte avec son outil à modeler, qu'il avait aiguisé en forme
de poignard et emmanclié dans un morceau de bois. Le bas
de la porte céda : le chêne était complètement réduit en
charbon.
.\u bout d'un instant Benvenuto avait pratiqué au bas
de la porte une échancrure assez grande pour- qu'il pût
sortir en rampant.
Alors il rouvrit le ventre de sa statue, reprit ses bandes
de toile tressées, les roula autour de lui en forme de cein-
ture, s'arma de son outil, dont, comme nous l'avons dit.
il avait laii un poignard, se remit à genoux et pria une se-
conde lois.
Puis il passa la tète sous la porte, puis les épaules, puis le
reste du corps et se trouva dans le corridor.
Il se releva : mais les jambes lui tremblaient tellement
qu'il fut forcé de s'appuyer au mur pour ne pas tomber
Son cœur battait à lui briser la poitrine, sa tète était de
flamme. Une goutte de sueur tremblait à chacun de ses
cheveux, et il .serrait le manche de son poignard dans sa
main comme si on eût voulu le lui arracher.
Cependant , comme tout était tranquille, comme on n'en-
tendait aucun bruit, comme rien ne bougeait, Benvenuto fut
bientôt remis, et tàtant avec la main, il suivit le mur
du corridor jusqu à ce qu'il sentit que le mur lui manquait.
Il avança aussitôt le pied et toucha la première marche
de l'e.sealier ou plutôt de l'échelle qui conduisait à la
plate-forme.
Il monta les échelons un à un, frissonnant au cri du bois
qui gémissait .sous ses pieds, puis il sentit l'impression
de l'air, puis la pluie vint lui battre le visage, puis sa
tète déiia,ssa le niveau de la plate-forme, et comme il
était depuis un quart d'heure dans la plus profonde obs-
curité, il put juger aussitôt tout ce qu'il avait à craindre
ou à espérer.
La balance penchait du côté de l'espoir.
La sentinelle, pour se garantir de la pluie, s'était réfu-
giée dans sa guérite. Or, comme les sentinelles qui montaient
la garde ^ni-'le diàieau s,inu-Ange étaient placées là, non
ALEX.\NDRE DUNJAS ILLUSTnF
pas pour inspecter la plale-lorme, mais pour plonger dans
le fossé et explorer la campagne, le côté fermé de la gué-
rite était justement placé en lace de l'escalier par lequel
sortait Benvenuto Cellini.
Bcnvenuto Cellini savança en silence, en se traînant sur
^e'^ pieds et sur ses mains, vers le point de la plate-torme,
îe^plus éloigné de la guérite. Là, il attacha un bout de
^a bande à une brique antique scellée dans le mur et qui
saillait- de six pouces à peu près, puis se jetant a genoux
une troisième lois:
— Seigneur ! Seigneur ! murmura-t-il, aidez-moi, pui--
que Je m'aide. ^„,i„„.
Et cette prière faite, il se laissa glisser en se su^endai^t
par les mains, et, sans faire attention aux écorchur.-s a.-
se« genoux et de son front, qui de temps en temps érafla!e..t
la muraille, il se laissa glisser jusqu'à terre.
Lorsqu'il sautit le sol sous ses pieds, un sentiinent de
joie et d'orgueil infini inonda sa poitrine. 11 regarda 1 im-
mense hauteur qu'il avait franchie, et en la regardant, il
ne put s empêcher de dire à demi-voix: ■. Me voila donc
libre: " Ce moment d'espoir fut court.
Il se retourna et ses genoux fléchirent : devant lui s éle-
vait un mur récemment bâti, un mur qu'il ne connaissait
pas ; il ét.Tit perdu. ,
Tout sembla s'anéantir en lui, et, désespère, il se laissa
tomber à terre ; mais en tombant il se heurta a quelque
chose de dur: c'était une longue poutre.; il poussa une
légère exclamation de surprise et de joie: il était sauve:
Oh' l'on ne sait pas tout ce qu'une minute de la vie
humaine peut contenir d'alternatives de joie et d'espé-
rance . .
Benvenuio saisit la poutrt commf un caiifrage saisit le
mM qui doit le soutenir sur l'eau D.ins une circonstance
ordinaire, deux hommes eussent eu de la peine a la sou-
lever ; il la traîna vers le mur. la dressa contre lui.
Puis à la force des mains et des genoux il se hissa sur le
faite du mur. mais arrivé là, la force lui manqua pour tirer
la poutre â l'di et ta faire p-isser de l'autre côté.
Un Instant il eut le vertige, la tête lui tourna, il ferma
les yeiLx. et il lui sembla qu'il se débattait dans un lac
de flammes.
Tout à coup il songea à ses bandes de toile tressées, a
laide desquelles il était descendu de la plate-forme.
Il se laissa glisser le long de la poutre et courut à l'en-
droit où il les avait laissées pendantes, mais il les avait
«i bien attachées pai- l'extrémité opposée qu'il ne put les
arracher de la brique qui les retenait.
Benvenuto se suspendit en désespéré à l'extrémité de ces
bandes, tirant de toutes ses forces et espérant les rompre.
Par bonheur, un des quatre nœuds qui les attachaient les
unes aux autres glissa, et Benvenuto tomha à la renverse
entraînant avec lui un fragment de cordage d'une douzaine
de pieds.'
C était tout ce (fu'il lui fallait ; il se releva bondissant et
plein de forces nouvelles, remonta de nouveau à sa poutre,
enjamba une seconiie fois le mur, et à l'extrémité de la
Milive il attacha la bande de toile.
Arrivé au bout. 11 chercha vainement la terre sous ses
pieds; mais en regardant au-dessous de lui il vit le sol ".
six pieds à peine : il lAcha la corde et se trouva à terre.
Alors 11 se coucha un Instant. — Il était épuisé, ses jambes
et ses mains étaient dépouillées de leur épiderme. — Pen-
dant quelques minutes, il regarda stupidement ses chairs
saignâmes; mais en ce moment cinq heures sonnèrent, il vit
que les étoiles commentaient à pâlir.
Il se leva ; mais comme il se levait, une sentinelle qu il
n'avait pas aperçue et qui l'avait sans doute vu accomplir
son manège fit qucliiues pas pour venir à lui. Benvenuto
vit qu'il éiait perdu, et qu'il fallait tuer ou être tué. 11
Iirit son outil, qu'il avait passé dans sa ceinture, et marcha
droit au soldat d'un air si déterminé que celui-ci vit sans
doute qu'outre un homme vigoureux il allait avoir un dé-
sespoir terrible à combattre. En effet. Benvenuto était résolu
à ne pas reculer, mais tout à coup le soldat lui tourna le
dos comme s'il ne l'avait pas vu. Le prisonnier comprit ce
que cela voulait dire.
Il court au dernier rempart. Ce rempart donnait près du
fossé et était élevé de douze ou quinze pieds à peu près. Un
pareil saut ne devait pas arrêter un homme comme Ben-
venuto Cellini, arrivé surtout où II en était, et comme
il avait laissé la première partie de ses blindes à la brique,
la seconde A la poutre, qu'il ne lui restait plus rien après
quoi se suspendre et qu'il n'y avait pas de temps ;i perdre,
il se susjiendit par les mains à un anneau, et tout en priant
Dieu mentalement. 11 se laissa tomber.
Cette fols il resta évanoui sur le coup.
Une heure à peu près s'écoula sans qu'il revint à lui
mais la fraîcheur (pil court dans 1 air à lappicHlie du jour
le rappela à lui-même. Il demeura un Instant encore comme
étourdi, puis il passa la main sur son front et tout lui re-
vint à la mémoire.
Il ressentait à la tête une vive douleur, en même temps
il voyait des gouttes de sang qui, après avoir ruisselé comme
de la sueur sur son visage, tombaient sur les pierres où
il était couché. Il comprit qu'il était blessé au front. Il y
porta la main une seconde fois, mais cette fois non plus
pour rappeler ses idées, mais pour sonder ses blessures : ces
blessures étaient légères, elles entamaient la peau, mais
n'offensaient pas le crâne. Benvenuto sourit et voulut se
lever, mais il retomba aussitôt : il avait la jambe droite
cassée à trois pouces au-dessus de la cheville.
Cette Jambe était tellement engourdie qu'il n'avait
d'abord pas senti la douleur.
Alors, il ôta sa chemise, la déchira par bandes, puis, rap-
procliant le mieux qu il put les os de sa jambe, il la serra
de toutes ses forces, passant de temps en temps la bande
sous la plante du pied, pour maintenir les deux os l'un
contre lautre.
Puis il se traîna à quatre pattes vers une des portes de
Rome qui était à cinq cents pas de là.
Lorsque après une demi-heure d'atroces tortures il arriva
à cette porte, il trouva qu'elle était fermée. Mais il re-
marqua une grosse pierre qui était sous la porte ; il tira
cette pierre, qui céda facilement, et il passa par l'ouver-
ture qu'elle avait laissée.
Mais à peine eut-il fait trente pas qu'une troupe de
chiens errans et affamés, comprenant qu'il était blessé à
l'odeur du sang, se jetèrent sur lui. Il tira son outil à
modeler, et d'un coup dans le flanc il tua le plus gros et 'c
plus acharné. Les autres se jetèrent aussitôt sur celui-là et
le rtévorèren;.
Benvenuto se traîna alors Jusqu'à l'église de la Transpon-
tina ; là il rencontra un porteur d'eau qui venait de
Charger son àne et avait rempli ses pots. Il l'appela.
— Ecoute, lui dit-il. je me trouvais chez ma maîtresse, une
circonstance a fait qu'après y être entré par la porte. J'ai
été obligé d'en sortir par la fenêtre: j ai sauté d'un ore-
mier étage et je me suis cassé la Jambe en sautant ; porte-
moi sur les marches de Saint-Pierre, et je te donnerai un
écu d'or.
Le porteur d'eau chargea sans mot dire le blessé sur ses
épaules et le porta à l'endroit indiqué. Puis ayant reçu
la somme promise, il continua son chemin sans même re-
garder derrière lui.
Alors Benvenuto, toujours rampant, gagna la maison de
monseigneur de .Montluc. ambas.sadeur de France, qui de-
iHpurait à quelques pas de là.
Et monseigneur de .Montluc fit si bien et s'employa avec
tant de zèle, qu'au bout d'un mois Benvenuto était guéri,
qu'au bout de deux mois il avait sa grâce, et qu'au bout
de quatre mois il partait pour la France avec Ascanio et
Pagolo.
Quant au pauvre gouverneur, qui était devenu fou. il
vécut fou et mourut fou, croyant toujours être une chauve-
souris, et faisant sans cesse les plus grands efforts pour
s'envoler.
IV
Lorsque Benvenuto Cellini arriva en France, François 1'
était au château de Fontainebleau avec toute sa cour : l'ar
tiste rencontra donc celui qu'il venait chercher, et s'arrêta
dans la ville, faisant prévenir le cardinal de Ferrare qu'il
était arrivé. Le cardinal, qui savait que le roi attendait
Benvenuto avec impatience, transmit aussitôt cette nou
velle à Sa Majesté. Le même jour, Benvenuto fut reçu p.ir 1'
roi, qui. s'adressant à lui dans cette douce et vigoureuse
langue que l'artiste écrivait si bien, lui dit: — Benvenuto,
passez gaiment quelques Jours pour vous remettre de vos
chagrins et de vos fatigues, reposez-vous, divertissez-vous,
et pendant ce temps nous songerons à vous commander
quelque bel ouvrage. — Puis, ayant logé l'artiste au châ-
teau, François l" ordonna qu'il ne lui manquât rien.
Benvenuto se trouva donc du premier coup au centre de
la civilisation française, en arrière à cette époque de celle
d'Italie, avec laquelle elle luttait déjà et qu'elle devait sur
passer bientôt. En regardant autour de lui, 11 pouvait
facilement croire qu'il n avait pas quitté la capitalo de la
Toscane, car il se retrouvait au milieu des arts et des ar-
tistes qu'il avait connus à Florence, et à Léonard de ViU' •
et a maître Rosso venait de succéder le Primatke.
Il s'agissait donc pour Benvenuto de faire suite à ces il
lustres prédécesscui-s. et de porter aux yeux de la cour la
plus galante de l'Europe lart de la statuaire aussi haut que
ces jlrois grands maîtres avaient porté l'art de la peinture.
Aussi Benvenuto voulut-il aller de lui-même au-devànt des
ASCAMO
désirs du roi en n'attendant point qu'il lui commandât ce
liel ouvrage promis, mais en l'exécutant tout d'abord, de
son propre mouvement, et avec ses seules ressources. Il
avait remarqué facilement combien la résidence où il avait
rencontré le roi lui était chère ; il résolut de flatter sa
préférence en exécutant une statue qu'il comptait appeler
la Nymphe de Fontainebleau.
C'était une belle chose â faire que celte statue, couron-
née à la fois de chêne, d'épis' et de vignes ; car Fontaine-
bleau touche à la plaine, s'ombrage d'une forêt et s'élève au
fallait A l'artiste ; mais, nous l'avons dit, on n'en était
plus â l'époque des Apelles et des Phidias.
Benvenuto devait chercher autre part.
Ce fut donc avec grand plaisir qu'il apprit que la cour
allait partir pour Paris; malheureusement, comme le dit
lîenvenuto lui-même, la cour A cette époque voyageait
comme un enterrement. Précédée de douze à quinze mille
chevaux, s'arrétant dans un endroit où il y avait à peine
deux ou trois maisons, perdant quatre heures chaque soir à
dresser ses tentes et quatre heures chaque matin ù. les en-
II tua le [.lus gros et le pl.is acharne.
milieu des treilles. La nymphe que rêvait Benvenuto devait
donc tenir â la fois de Cérès, de Diane et d Erigone, trois
types merveilleux fondus ensemble, et qui, tout en restant
distincts, ne devaient plus eu produire qu'un seul ; puis
il y aurait sur le piédestal les triples attributs de ces
trois déesses, et ceux qui ont vu les ravissantes figurines de
la statue de Persée savent comment le maitre florentin cise-
lait ces merveilleux détails.
Mais un des grands malheurs de l'artiste c'est que. tout en
ayant en lui-même le sentiment idéal de la beauté, il lui
faillit encore pour la partie matérielle de sou œuvre u'i
modèle humain. — Or, où trouver ce modèle qui devait
réunir en lui seul la triple beauté de trois déesses?
Certes si, comme aux jours antiques, si. comme au temps
des Phidias et des Apelles. les beautés du jour, ces reines
de la forme, étaient venues d'elles-mêmes poser devant
l'artiste, Benvenuto eût trouvé dans la cour même ce qu'il
cherchait ; il y avait là tout un Olympe dans la fleur de
l'âge : c'était Catherine de Médiris. qui n'avait alors c|ue
vingt et un ans; c'était Marguerite de Valois, reine de
Navarre, qu'on appelait la Quatrième Grâce et la Dixième
Muse; c'était enfin madame la duchesse d'Etampes, que
nous verrons reparaître largement dans le courant de cette
histoire, et que Ion nommait la plus belle des savantes et
la plus savante des belles. 11 y avait là plus qu'il n'en
lever, de sorte que, quoique seize lieues à peine séparassent
la résidence de la capitale, on mit cinq jours à aller de
Fontainebleau â Paris.
Vingt fois pendant la route Benvenuto Cellini avait été
tenté de prendre les devans, mais chaciue fois le cardinal
de Ferrare l'avait retenu, lui disant que si le roi était une
journée sans le voir, il demanderait certainement ce qu'il
était devenu, et qu'en apprenant qu'il était parti, il regar-
derait ce départ sans congé comme un manque de procé-
dés â son égard. Benvenuto rongeait donc son frein et pen-
dant ces longues haltes essayait de tuer le temps en crayon-
nant des esquisses de sa nymphe de Fontainebleau.
Enfin il arriva à Paris. .Sa première visite fut pour le
Primatice, chargé de continuer à Fontainebleau l'œuvre
de Léonard de Vinci et de maitre Rosso. Le Primatice. qui
habitait Paris depuis longtemps, devait du premier coup le
mettre sur la vole de ce qu'il cherchai!, et lui dire où il
trouverait des modèles.
Un mot. en passant, sur le Primatice.
Il signor Francesco Prlmatlccio que du lieu de sa nais-
sance on nommait alors le Bologna. et que nous nommons,
nous, le Primatice, élève de .Iules Romain, sous lequel il
avait étudié six ans, habitait depuis huit ans la l'rance,
où sur l'avis du marquis de M.-.ntoue, son grand emhau-
chéur d'artistes, François P-^ l'avait appelé. C'était un
16
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
homme, comme on peut le voir à roiitaiuebleau, duue pro-
digieuse fécondité, dune manière large et grandiose, d une
irreiiiocliable pureté de lignes. Ou a longtemps méconnu
le Pnmalice, tèt€ encyclopédique, vaste intelligence, talent
Illimité qui embrassa tous les genres de la liante peinture,
et nue notre époque a vengé de trois siècles d'injustice.
i;n etlet, sou; linspiration religieuse, il peignit les tableaux
de la chapelle de Beauregard ; dans les sujets de morale,
il personnina à 1 hôtel Jlommoreucy les principales venus
chrétiennes ; eufln 1 immensité de Fontainebleau fut remplie
de «es œuvres: a la Poitc dorée e; dans la Salle de bal
il traita les sujets les plus gracieux de la mythologie et
de lallégorie ; dans la Galerie d Ulysse et dans la Chambre
de Saint-iouis il fut poète épique avec Homère, et tradui-
sit en peinture 1 Odyssée et toute une partie de 1 Illiade.
Puis des àg>'? fabuleux il passa aux temps héroïques, et
rhisioiie ionilja dans son ilomauie. Les traits principaux de
la vie dAle.xandrt et de Komulus et la reddition du Havre
furent reproduits dans ceux de ses tableaux qui décoraient ^
la (irande galerie et la chambre attenante à la SaUe du
bal • il s'en prit a la nature dans les grands paysages du
Cabinet des cui-iosités. Enfin, si nous voulons mcsui-er ce
haut talent, compter ses variétés, additionner son œuvre,
nous trouverons que dans (|uatre-vingt-dix-huit grands
tableaux et dans cent trente plus petits, il a tour à tour
traité le paysage, la marine, l'histoire, les sujets de sainteté,
le portrait, l'allégorie et l'épopée.
C'était, comme on le volt, un homme digne de comprendre
Benveuuto. Aussi, à peine arrivé a Pans. Benvenuto cou-
rut-il au Primatice les bras ouverts ; celui-ci le revut i
comme il venait.
Après cette première et profonde causerie de deux amis
qui .se retrouvent sur une terre étrangère, Benveuuto ou-
vrit sei carions au Primatice. lui expliqua toutes ses
idées, lui montra toutes ses esquisses et lui demanda si
parmi los modèles dont il se servait il y en avait quelqu'un
qui put remplir les conditions dont il avait besoin.
Le Primatice secoua la tète en souriant d un air triste.
En effet, on n'était plus là en Italie, cette flUe de !a
Grèce, rivale de sa mère. La France était, à cette époque
comme aujourd'hui, la terre de la grâce, de ia gentillesse
et de la coquetterie ; mais l'on cherchait en vain sur le sol
des Valois cette puissante beauté dont s'inspiraient aux
bords du Tibre et de 1 Arno Michel-Ange et Baphaël, Jean
de Bologne et André del Sarto. Sans doute, si, comme nous
l'avons déjà dit, le peintre ou le sculpteur eût pu aller choi-
sir sou modèle parmi 1 aristocratie, il eut trouvé bientût les
types qu il cherchait ; mais, comme les ombres retenues
en déçu du .Styx. 11 devait se contenter de voir passer dans
les champs Elyséeus, dont l'entrée lui était interdite, ces
belles et nobles formes objets coustans de son artistique
éducation.
Aussi ce que le Primatice avait prévu arriva : Benvenuto
passa en revue l'armée de ses modèles sans qu'un seul lui pa-
rut réunir les qualités nécessaires à l'œuvre qu'il rêvait.
Alors 11 fit venir a lliôtel du cardinal de Ferrare. où il
s'était installé, toutes les Vénus à un écu la séance qu'on
lui euseigna, mais aucune d'elles ne remplit son attente.
Benveuuto était donc désespéré, lorsqu'un soir, comme
il revenait de souper avec trois de ses compatriotes qu'il
avait rencontrés à Paris, et qui étaient le seigneiir Pierre
Strozzi, le comte de lAuguillara son beau-lrère, Galeotto
Pico, neveu du fameux Jean Pic de la Mirandole, et comme
il suivait seul la rue des Petits-Champs, il avisa devant
lui une belle et gracieuse jeune fille. Benvenuto tressaillit
de joie : cette feqime était jusqu'alors ce qu'il avait ren-
contré de mieux pour donner im corps à son rêve. 11 suivit
donc celle femme. Cette femme prit par la butte des Orties,
longea l'église Saint-Honoré, et entra dans la rue du Péli-
can. Arrivée là. elle se retourna pour voir si elle était
toujours suivie, et voyant Benvenuto à quelques pas. elle
poussa vivemeiii une porte et disparut. B'nveiiuto arriva a
la porte, la poussa à .son tour : la porte céda, et cela
assez à temips pour qu'il vit encore, a l'angle d'un eecaller
éclairé par une lampe fumeuse, le bout de la robe de celle
qu'il suivait.
11 arriva à un premier étage : une seconde porte donnant
dans une chambre était entr ouverte, et dans cette chambre
il apeivut celle qu'il avait suivie.
Sans lui expliquer le motif de sa visite artistique, sans
même lui dire un seul mot. Benvenuto. voulant s'assurer
6l les formes du corps répondaient aux lignes du visage,
fit deux ou trois fois le tour de la pauvre fille étonnée, et
qui obéissait machinalement, comme s'il eût fait le tour
d'une statue antique, lui faisant lever les bras au-dessus
de sa tète, altitude qu'il comptait donner à sa nymphe de
Fontainebleau.
Il y avait dans le modèle que Benvrnuto avait sous les
yeux peu de la C^rès. encore moin.'s de la Diane, mais beau-
coup de l'Erigone. Le maître prit alors son parti, et voyant
1 impossibilité de réunir ces trois types, il résolut de s'en
tenir u la bacchante.
-Mais pour la bacchante, il avait véritablement trouvé ce
qu'il cherchait : — yeux ardens, lèvres de corail, dents de
perles, cou bien emmanché, épaules arrondies, taille fine
et hanches puissantes ; enfin les pieds et les mains avaient
dans les fines attaches des chevilles et des poignets, et dans
la forme allongée des doigts, une teinte d'aristocratie qui
décida tout a fait l'artiste.
— Comment vous nommez-vous, mademoiselle? demanda
enfin Benvenuto. avec son accent étranger, à la pauvre en-
fant, de plus en plus étonnée.
— Catherine, poxir vous servir, monsieur, répondit-elle.
— Eh bien : mademoiselle Catherine, continua Benvenuto.
voici un écu d or pour la peine que vous avez prise ; venez
chez moi demain, rue Saint-Martin, hôtel du cardinal de
Ferrare ; et pour la même peine, je vous en donnerai au-
tant.
La jeune fille hésita un instant, car elle crut que l'étraii
ger voulait rire. Mais l'écu d'or était là pour attester qu i:
parlait sérieusement-; aussi, après un court instant de
réflexion :
— .\ quelle heure? demanda Catherine
— .\ dix heures du matin ; est-ce votre lieure?
— Parfaitement.
— Je puis donc compter sur vous?
— J'irai.
Benvenuto salua comme il eût salué une duchesse, et ren-
tra (liez lui le cœur plein de joie. A peine rentré, il
brûla toutes ses esquisses idé^es et se mit à en tracer une
pleine de réalité. Puis, cette esquisse tracée, il apporta un
morceau de cire qu'il iiosa sur un piédestal et qui en un
instant prit sous sa main puissante la forme de la nymphe
qu'il avait rêvée : si bien que lorsque le lendemain Catherine
se présenta a la porte de l'atelier, une partie de la beso-
gne était déjà faite. '
Comme nous l'avons dit. Catherine n'avait aucunement
compris les Intentions de Benvenuto. Elle fut donc étonnée
li)is(|ue. après c|u'il eut refermé la porte derrièi-e elle, Ben-
venuto. eh lui montrant sa statue commencée, lui expliqua
pourquoi il l'avait fait venir.
Catherine était une joyeuse fille : elle se mit à rire à gorge
déployée de sa méprise, puis, toute flère de poser pour une
déesse destinée à un roi. elle dépouilla ses véleinenls et Si'
mit d'elle-même dans la pose indiquée par la statue, et
cela avec tant de grâce et de Justesse que le maître, en se
retournant et en la voyant posée si bien et si naturellemeui.
poussa un cri de plaisir.
Benvenuto se mit à la besogne : c'était, comme nous
l'avons dit. une de ces m Mes et puissantes natures d'ar-
tiste qui s in.spirent à ra-.ivie et s'illuminent en travaillant.
Il avait jeté bas son pourpoint, et, le col découvert, les
bras nus. allant du modèle à la copie, de la nature à l'art,
il semblait, comme Jupiter, prêt à tout embraser en le
touchant. Catherine, habituée aux organisations communes
ou flétries des gens du peuple ou des jeunes seigneurs pour
qui elle avait été un jouet, regardait cet homme à l'œil
inspiré, à la respiration ardente à la poitrine gonflée, avec
un étonneinent inconnu. Elle-même semblait s'élever à la
hauieiir du nsailrc : son ie?ard rayonnait: riuspiratiou
passait de l'artiste au modèle.
La séance dura deux heures : au bout de ce temps Ben-
venuto donna à Catherine son écu d'or, et prenant congé
d'elle avec les mêmes formes que la veille, il lui indiqua un
rendez-vous pour le lendemain à pareille heure.
Catherine rentra chez elle et ne sortit pas de la journée.
Le lendemain elle était à 1 atelier dix minutes avant l'heure
indiquée.
La même scène se renouvela : ce jour-là. comme la veille,
Benvenuto fut sublime d'ins'piration ; sous sa'main, comme
sous celle de Proméihée, la terre respirait. La tête de la
bacchante ét;vit déjà modelée et semblait une tète vivante
sortant d'une mas.se informe. Catherine souriait à cette sœur
céleste, éclose à son image : elle n'avait jamais été si heu-
reuse, et. chose étrange, elle ne pouvait se rendre compte du
sentiment qui lui Inspirait ce bonheur.
Le lendemain le maître et le modèle se retrouvèrent A la
même heure: mais par i.ne sensation qu'elle n avait point
éprouvée les jours précédens. au moment où elle se dé\è-
tit. elle sentit que la rougeur lui montait au visage. La
pauvre enfant commenç:iit à aimer, cl l'amour amenait
avec lui la pudeur.
Le lendemain ce fut pi= encore, et Benvenuto fut obligé
de lui faire observer plusieurs foif que ce n'était pas la
N'énus de Médicis qu'il modelait, mais une Erigone Ivre
de volupté et de vin. D'ailleurs il n'y avait plus que pa-
tience à prendre: deux Jnurs encore, et le modèle était fini.
Le soir de ce deuxième jour Benvenuto. après avoir
donné la dernière touche à sa statue, remercia Catherine
de sa compl.iisance et lui donna quatre écus d'or : mais
Catherine laissa plisser l'or de sa main à terre. Tout était
fini pour la pauvre enfant- elle retombait, à partir de ce
ASCAMO
17
oiument. dans sa conduiou pi'emiêre ; et, depuis le jour où
elle était enliée dans 1 atelier du maître, cette condiiioc
lui était devenue odieuse. Benvenuto. qui ne se doutait pas
de ce qui se passait dans le cœur de la jeune tille, ramassa
les quatre écus. les lui piésenta di nouveau, lui serra la
main en les lui rendant, et lui dit que si jamais il pouvait
lui èti'e bou à quelque chose, il entendait qu'elle ne s'adres-
sât qu'à lui ; puis j1 passa dans l'atelier des ouvriers
pour clierclier Ascanio. auquel il voulait faire voir sa statue
achevée.
Catherine, restée seule, alla baiser les uns après les autres
les outils dont le maitre s'était servi, puis elle sortit en
Iileurant.
Le lendemain, Catherine entra dans l'atelier tandis oue
Benvenuto était seul, et comme tout étonné de la revoir
il allait lui demander quelle cause l'amenait, elle alla a
lui, tomba à genou.x, et lui demanda s'il n'avait pai besoin
dune servante.
Benvenuto avait un coeiir artiste, c'est-à-dire apte fi tout
sentir ; il devina ce qui s'était passé dans celui de la
pauvre enfant, il la releva et lui donna un baisar au front.
De ce moment, Catherine lit partie de l'atelier, qu elle
égayait, comme nous l'avons dit. de sa joie enfantine, et
qu'elle animait de son éternel mouvement. Aussi était-elle
devenue presque indispensable à tout le monde, et à Ben-
venuto bien plus encore qu'à tout antre. G était elle qui
faisait tout, qui ordonnait tout, grondant et caressant Ku-
perte, qui avait commencé à la voir entrer avec effroi, et
qui avait fini par l'aimer comme tout le monde.
L'Erigone n avait point perdu à cela. Benvenuto ayant
désormais son modèle sous la main, l'avait retouchée et
finie avec un soin qu'il n'avait peut-être mis encore à aucune
de ses statues ; puis il lavait portée au roi François I". qui
eu avait été émerveillé, t-t qui avait commandé à Benvenuto
de la lui e.xécuter en ai X'ent ; puis il avait longuement
oausé avec l'orfèvTe. lui avait demandé comment il se
trouvait dans son atelier, où cet atelier était situé, et si cet
atelier renfermait de belles choses; après cpiol il avait con-
gédié Benvenuto Cellini en se promettant d'aller le sur-
prendre chez lui un matin, mais sans lui rien dire de cette
intention.
C'est ainsi qu'on était ainvé an moment où s'ouvre cette
histoire, Benvenuto travaillant, Catherine chantant, Ascanio
rêvant, et l'agolo pilant.
Le lendemain du jour où .Vscanio était rentré si tard,
grâce à son excursion .t l'entour de l'hotel de Xesle. on
entendit frapper bruyamment â la porte de la rue ; dame
Ruperte se leva aussitôt pour aller ouvrir, inais Scozzone
(C'est, on se le rappelle, le nom que Benvenuto avait donné
à Catherine) fut en deux bends hors de la chambre.
Un instant après on eniendit sa voix qui criait, moitié
joyeuse, moitié effrayée :
— Oh! mon Dieu: maître, mon Dieu! c'est le roi! Le
roi en personne, qui vient pour visiter votre atelier!... '
Et la pauvre Scozzone. laissant toutes les portes ouvertes
derrière elle, reparut touie pâle et toute tremblante sur le
.seuil de celle de la boutique où Benvenuto travaillait au
milieu de ses élèves et de ses apprentis.
GÉXIE ET ROY.*rTÉ
En effet, derrière Scozzi>ne le roi François I" entrait dans
la cour avec toute sa suite. Il donnait la main à la duchesse
d'Etampes. Le roi de Navarre suivait avec la dauphine
Catherine de Médlcis. Le dauphin qui fut Henri II venait
ensuite avec sa .an'e Marguerite de Valois reine de Na-
varre. Presque toute la m Messe les accompagnalt-
Benvenuto alla au-devant d'eux et reçut, sans embarras
et sans trouble les rois, les princes, les grands seigneurs et
les belles dames, comme un ami reçoit des amis. 11 y avait
là pourtant le« noms les plus illislres de France et les
beaulés les plus éclatantes du monde. Marguerite charmait,
madame d'Etampes ravissait, Catherine de Médicis éton-
nait. Diane de Poitiers éblouissait. Mais quoi ! Benvenuto
était familier avec les types les plus purs de l'antiquité et
du seizième siècle Italien, comme aussi l'élève aimé de
îlichel-.Ange était tout habitué aux rois.
— II va falloir que vous nous permettiez, madame, d'ad-
mirer â côté de vous, dit François I" à fei duchesse d'Etam-
pes, qui sourit.
.\nne de Pisseleu. duchesse d'Etampes. qui. depuis le
retour du roi de sa captisité d'Espagne, avait succédé dans
«a faveur à la comtesse de Chateaubriand, était alors dans
tout l'éclat d'une beauté véritablement royale. Droite et
bien prise dans sa taille, elle portait sa charmante tête
avec une dignité et une {.race féline qui tenait â la fois de
la chatte et de la panthère, mais elle en avait aussi et lea
bonds inattendus et les ai petits meurtriers; avec cela la
lounisane royale savait prendre des airs de candeur où sa
serait trompé le plus soupçonneux. Rien n était plus mobile
et plus perfide (|ue U physionomie de cette femme aux lè-
vres pâles, tantôt Hermione et tantôt.' Galatee, au sourire
parfois agaçant et parfois terrible, au regard par momens
caressant et prometteur, l'instant d'après flamboyant et
courroucé. Elle avait une si lente façon de relever ses pau-
pières, qu'on ne savait jamais si elles se relevaient sur la
langueur ou sur la menace Hautaine et impérieu.-'c. elle
subjuguait François 1" en l'enivrant; flère et jalouse, elle
avait exigé de lui qu il reueuiandât à la comtesse de Cha-
teaubriand les bijoux qu il lui avait donnés, et la belle et
mélancolique comtes--^e avait du moins, en les renvoyant en
lingots, protesté contre cette profanation. Enfin, souple et
di.sslmuiée, elle avait plus dune fois fermé les yeux lors-
que, dans son caprice, le roi avait paru distinguer quelque
jeune et charmante fille de la cour, qu'en effet il abandon-
nait bientôt pour revenir à sa belle et puissante enchante-
resse.
— J'avais hâte de vous voir, Benvenuto, car voila deux
mois tout à l'heure, je pense, que vous êtes arrivé dans
notre royaume, et les tristes soucis des affaires m'ont pré-
cisément depuis ce temps empêché de songer aux nobles
soins de 1 art. Prenez-vous en à mon frère et cot:sin l'em-
pereur, qui ne me elonne pas un moment de repos.
— Je lui écrirai si vous voulez, sire, et je le prierai de
vous laisser être grand ami des arts, puisque vous lui avez
prouvé déjà que vous êtes grand capitaine.
— Connaissez-vous donc CÎiades-Quint ? demanda le roi de
Nava<rre.
— J'ai eu l'honneur, sire, de présenter il y a quatre ans,
à Rome, un missel de ma façon à Sa Majesté sacrée, et de
lui faire un discours dont elle a paru fort touchée.
— Et que vous a dit Sa Majesté sacrée ?
— Qu'elle me connaissait déjà, ayant vu de moi, trois
ans auparavant, sur la chappe du pape, un bouton d'orfè-
vrerie qui me faisait lionneur.
— Oh ! mais, je vois -iue vous êtes gâté à l'endroit des
complimens royaux, dit François 1".
— Il est vrai, sire, que j ai eu ie bonheur de satisfaire
un assez grand nombre de cardinaux, de grands-ducs, de
princes et de rois.
— Montrez-moi d.onc vos beaux ouvrages, que je voie si
je ne serai pas un juge plus difficile que les autres.
— Sire, j'ai eu.bieir peu de temps ; voici pourtant un vase
et un bassin d'arjent que j'ai commencés, et qui ne sent
peut-être pas trop indignes de l'attention de Votre Majesté.
Le roi, pendant près de cinq minutes, examina sans dire
un mot. 11 semblait que 1 œuvre lui fit oublier l'ouvrier;
puis enfin, comme les daines s'approchaient curieusement:
« Voyez, mesdames, s'écria François P"'", quelle merveille l
Une forme de vase si nouvelle et si hardie ! que de finesse
et de modelé, mon Dieu ! dans ces bas-reliefs et ces rondes-
bosses ! J'admire surtout la beauté de ces lignes; et voyez
comme les attitudes des figures sont variées et vraies.
Tenez, celle-ci qui élève le bras au-dessus de sa tête : ce
geste fugitif est si naïvement saisi qu'on s'étonne qu'elle ne
continue pas le mouvement. En vérité, je crois que jamais
les anciens n'ont rien fait d'aussi beau Je me souvieus des
meilleurs ouvrages de l'antiquité et de ceux des plus ha-
biles artistes de l'Italie ; mais rien ne m'a tait plus d'im-
pression que ceci. Oli ! regardez donc, madame de N.avarre.
ce joli enfant perdu dans les fleurs et son petit pied qui
s'agite en l'air ; comme tout cela est vivant, gracieux et
joli ! »
— Mon grand roi, s'écria Benvenuto, les autres me com-
plimentaient, mais vous me comprenez, vous !
— Autre chose.' dit le roi avec un.^ sorte d'avidité.
— Voici une médaille représentant Léda et son cygne,
faite pour le cardinal Gal'iel Cesaiini; voici un cachet où
j'ai gravé en creux, représentant saint Jean et saint A.m-
hroise : un reliquaire émaillé par mol..
— Quoiv vous frappez les médailles? dit madame d'Etam-
pes.
— Comme Cavadone oe Milan, madame
— Vous émaillez l'or ? dit Marguerite.
— Comme Amerigo de Florence.
— Vous gravez les cachets'? dit Catherine.
— Comme Lantizeo de Pérouse, Croyez;Vou3 donc, ma-
dame, que mon lalent se borne aux fins joyau.x d'or et
aux grandes pièces d'argent? Je sais faire un peu de tout,
grâce à Dieu! Je suis ingénieur militaire passable, et
j'ai empêché deux fois qu'on ne prit Rome. Je tourne assez
bien un sonnet, et Votre Majesté n'a qu'à me commander
un poème, pourvu qu'il soit à sa louange, et je m'engage à
l'exécuter ni plus ni moins que si Je m'appelais Clément
Marot. Quant à la musique, que mon père m'enseignait à
coups>.de bâton, la méfho.le m'a profité, et je joue de la
flûte et du cornet avec asseï de talent pour nue Clément VII
m'ait engagé à vingt-quatre ans au nombre de ocs musi-
ciens. J'ai trouvé de plus un secret pour faire tVexcellenta
18
ALEXANDRE DVMMS ILLUSTRE
poudre, et je puis labritiuer aussi des cscopettes admirables
et des iDstrumens de cliivurgie. Si Votre Majesté a la
guerre et «luelle veuille lu'employer comme homme d'ar-
mes, elle verra que je ne suis pas maladroit, et que je sais
aussi liien manier une arquebuse que pointer une coule-
vrlne Comme chasseur, j aj tué jusqu'à vingt-cinq paons
dans un jour, et cimme artilleur. J'ai débarrassé l'empereur
du prince d'Orange, et Votre Majesté du connéuible de
Bourbon, les traîtres n'ayant pas, à ce qu il parait, de
bonheur avec moi
— Ati ci : de quoi êtes-vous le plu? fier, interrompit le
jeune dauphin, est-ce d'avoir tué le connétable ou d'avoir
abattu les vingt-cinq paons?
— Je ne suis fler ni de l'un ni de l'autre, monseigneur.
L'adresse comme tous les antres dons Tient de Dieu, et j'ai
usé de mon adresse
— Mois j'ignorais vraiment que vous m'eu,s«iez déjà rendu
Tin service pareil, dit le roi, service que d ailleurs ma sœur
Marguerite aura de la peine A vous iiardonner. Ah ! c'est
vous qui avez tué le connétable de -Bourbon? Et comment
cela s est-il passé?
— Mon Dieu ! de la façon la plus simple. L'armée du
connétable était arrivée à l'improviste devant Kome et
donnai; l'assaut aux remparts. J'allai, avec quelques amis,
pour voir. En sortant de chez moi. j'avais machinalement
pris mon arquebuse sur mon épaule. En arrivant sur le mur,
je vis qu'il n'y avait rien ù faire. Il ne faut pourtant pas.
dis-je. que je sois venu pour si peu. Alors, dirigeant mon
arquebiise vers l'endroit où je voyais un groupe de com-
l.atiaiis plus nombreux "t plus serrés, je visai précisément
celui que je voyais dépasser les autres de la tête. Il tomba,
et tout ù. coup un grand tumulte se fit, causé par ce coup
que j'avais tiré. J'avais tué, en effet, Bourbon. C'était,
comme on a su depuis, celui qui était plus élevé que les
autres
Pendant rjue Benvenuto faisait ce récit avec une parfaite
insouciance, le ccTcle des dames et des seigneurs s'était
un peu élargi autour de lui, et tous considéraient avec res-
pect et presque avec effroi le héros sans le savoir. Fran-
çois I" seul était rfsté aux côtés de Cellini.
— Ainsi, mon très cher. lui dit-Il. je vois qu'avant de me
consacrer voti-e génie vous m'avez prêté votre bravoure.
— Sire, reprit gaiment Benvenuto, je crois, tenez, que je
suis né votre serviteur. Une aventure de ma première en-
fance me l'a toujours fait penser. Vous avez poiu' armes
une salamandre, n'est-ce pas?
— Oui. avec cette devise : Nutrtsco et extlngtto.
— Eh bien : j'avais cinq ans environ, j'étais avec mon
père d:ins une petite salle où l'on avait coulé la lessive et
où flambait encore un bon feu de jeune chêne. Il faisait
grand froid. En regardant par hasard dans le feu. j'aper-
çus au milieu des flammes un petit animal semblable à un
lézard, qui se récréait dans l'endroit le plus ardent Je le
montrai a mon pérc, et mon père (pardonnez-moi ce détail
familier d'un usage un peu brutal de mon p.iys), m'appli-
quant un violent soufflet, me dit avec douceur : « Je ne
te frappe pas parce que tu as mal fait, cher enfant, mais
afin que tu te rappelles ijue ce petit lézard que tu as vu
dans le feu est une salamandre. Aucune personne connue n'a
vu cet animal avant toi. ■■ N'est-ce pas là, sire, un aver-
tissement du ■sort? n y a, je crois, des prédestinations, et
j'allais à vingt' ans partir pour l'Angleterre quand le cise-
leur Pierre Toreggiano. qui voulait m'y emmener avec lui,
me raconta comment, enfant, dans une querelle d'atelier, il
avait un jour fi'appé au vi.sage notre Michel-.Vnge. Oh : tout
:t été rlit; pour un titre de prince je ne serais pas parti
avec un homme qui avait porté la main sur mon grand sculp-
teur .Je restai on Italie, et de ntalie, au lieu d'aller en
Angleterre, je vins en France.
— La France, flire d'avoir été choisie par vous. Benve-
nuto. fera en soit« que vous ne regrettiez pas votre pa-
trie.
— Oh : ma patrie fi moi. c'est l'art ; mon prince, c'est
celui qui me fait ci-eler la plus riche coupe.
— Et avez-vous actuellement en tête quelque belle ccm-
posltlon. Cellini?
— Oh ! oui, sirs, un Christ. Non pas un Christ sur la
croix, mais un Christ dans sa glrilre et dans sa lumifire. et
j'imiterai autant que possible cette beavité inllnie sous la-
quelle Il s'est fait voir a moi
— Quoi : dit Marguerite la sceptique en riant, outre tous
les Tois de la terre, avez vous vu aussi le roi de.s cteuxî
— Oui. madame, répondit Benvenuto avec une simplicité
d'enfant
— Oh ; ra( ontez-nous donc encore cela, dit la reine de
Nannrre.
— Volontiers, madame, répondit Benvenuto Cellini avec
une conflîtnce qui indiquait qu'il ne péiisnit même pas que
l'on put mettre tu doute autune partie ac son r.?rii -
— J avais vu i|iip|i|ue 'emps auparavant. continuaTîenve-
iluto, j'avais vu Satan et toutes les légions du Diable, .piun
prêtre nécromant de mes amis avait évoqués devant mol
au Colysée, et dont nous eûmes %Taiinent beaucoup de peine
à nous défaire ; mais le terrible souvenir de ces infernales^
visions fut bien û tout jamais effacé de mon esprit quand
à mon ardente prière m apparut, pour me réconforter dans
les misères de ma prison, le divin Sauveur des hommes, au
milieu du soleil, et tout couronné de ses rayons.
— Et vous êtes véritablement sûr, demanda la reine de
Navarre, sûr sans aucun mélange de doute, que le Christ
vous soit apparu ?
— Je n'en doute pas, madame.
— Allons. Benvenuto, faites-nous donc un Christ pour
notre chapelle, reprit Irançois I" avec sa bonne humeur
habituelle.
— Sire, si Votre Slajesté a cette bonté, elle me comman-
dera quelque autre chose, et j'ajournerai encore cet ou-
\Tage.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que j'ai promis h Dieu de ne le faire pour au-
cun autre souverain que pour lui.
— A la bonne heure ! Eh bien ! Benvenuto, j'ai besoin
de douze candélabres pour ma table
— Oh : cela c'est autre ciiose, et sur ce point vous serez
obéi. sire.
— Je veux que ces candélabres soient douze statues d'ar-
gent.
— Sire, ce sera magnitl'pie.
— Ces statues représenteront six dieux et six déesses, et
seront exactement à ma taille.
— .\ votre taille, ei: effet, sire
— Jlais c'est tout un poëme que vous commandez là, dit
la duchesse d'Etampes, urc merveille tout à fait étonnante ;
n'est-ce pas, monsieur Benvenuto?
— Je ne m'étoime jamais, madame.
— Je m'étonnerais, moi. reprit la duchesse piquée, que
d'autres sculpteurs que les sculpteurs de l'antiquité vinssent
à bout dune pareille œuvre
— J esrièie pourtant l'anhever aussi bien que les anciens
l'eussent pu faire, répondit Benvenuto avec sang-froid
— Oh ! ne vous vantez-vous pas un peu, maître Benve-
nuto ?
— Je ne me vante jamais, madame.
Disant cela avec calm-î. Cellini regard.ilt madame
il'Etampes. et la flére duchesse baissa malgré «lie les yeux
sous ce regard ferme, conpant. et nui n'était pas même
courroucé. Anne conçut un sourd res.sentiment contre Cel-
lini de cette supériorité nu'elle subissait en y rési.stanf et
sans s.ivoir de quoi elle se composait. Elle -ivalt cru jus-
qu'alors que 'la beauté était la première puissance de ce
monde : elle avait oublié le génie.
— Quels trésors, dit-elle avec amertume, suffiraient d(.nc
:\ payer un talent comme le vôtre?
— Ce ne seront certes pas les miens, reprit Trançois I«r,
e' à ce propos, Benvenuto, je me rappelle que vous n'avez
louché encore que cinq cents écus d'or de bienvenue. Se-
re'/.-vous *ntisfait des appointements que je donnais à mon
peintre Léonard de 'Mnci, c'est-à-dire de sept cents écus d'cr
par an? Je vous paierai en outre tous les ouvrages que vous
forez potir moi.
— Sire, ces offres sont dignes d'un .^rol tel que Fran-
çois I", et. j'ose le dire, d'un artiste tel que Cellini J'aurai
pourtant la hardiesse d'adresser encore une demande à
Votre Majesté.
— Elle vous est d'avance octrojéc. Benvenuto.
— Sire, je suis mal et à l'étroit dans cet hôtel pour tra-
vailler, l'n de mes élèves a trouvé un emtilaicment mieux
disposé que celui-ci pour les grands ounages que mon roi
pourra me commander. Cette propriété appartient à Votre
Jlajesté C'est le Orand-Neslc. Elle est à la disposition du
prévôt de Paris, mais 11 ne l'bahlte pas; il occupe seulement
le Petit-Nesle. que Je lui laisserais volontiers.
— Eh bien ! soit. Benveniito. dit François I", Installez-
vous au Grand-Nesie, et je n'aurai que la Seine à traverser
pour alUr causer avec vous et admirer vos chefs-d'œuvre. /
— Comment, sire. Interrompit madame d'Etampes, mais
vous privez là sans motif d'un bien qui lui appartient un
homme à moi, un gentilhomme :
Benvenuto la regarda, et pour la seconde fols Anne
baissa les yeux sous ce singulier coup d'œil .fixe et péné-
trant, l'ellinl reprit avec la même iKiive bonne fol qa en
parlant de ses apparitions:
— Mais je suis noble aussi, mol, madame: ma famille
descend d'un galant homme, premier capitaine de Jules
César, nommé Florino, qui. était do Cclllno, près Montefias-
oone. et qui a donné son nom à Florence, tandis que votre
prévôt et ses aicux n'ont, si j'ai bonne mémoire, eniore
donné leur nom à rien Cependant, continua Benvenuto en
se retouruBnt vers François I" et en changeant i. la fols de
regard et d'accent. îieutéti-e me si.is-je montré bien hardi,
peut-être exciteral-je contre moi des haines puissantes,
et qui. malgré la protection de Votre Jlajesté. pourraient
ra'aecabler à la fln. Le prévôt de Paris a dit-on, une es-
pèce d'armée à ses ordi'és.
ASCAMO
19
— On m'a raconté, Interrompit le roi. qu'un joui-, .. Rome,
tin certain Cellini. orfèvre, avait gardé lame de paiement.
uu vase d'argent que lui avait commandé monseigneur Far-
nèse, alors cardinal et aujourd'hui pape.
— C'est vrai, sire
— On ajoutait que toute la maison du cardinal s'en vint
l'épée au poing assiéger la boutique de l'orfèvre pour
emporter le vase de vive lorce.
— C'est encore viai.
■*- Mais ce Cellini, en embuscade derrière sa P'Tte. et
l'escopette au poing, s'était défendu vaillamment, avait mis
les sens de monseigneur en fuite, et avait été payé le len-
demain par le cardinal.
1 —Tout cela, sire, c'est 1 exacte vérité.
— EU bien: n'êtes-vous i as ce Cellini?
J, — Oui. sire, que \otre Majesté me conserve seulement
f ses bonnes grâces, et rien n'est capable de ra'épcuvanter.
— Allez donc ilroit devant vous, lit ie roi en souriant
dans sa barbe, allez donc, puisque vous êtes gentilhomme.
Mailame d Ktampes" se tut, mais elle jura de ce moment
à Cellini une haine mortoUe, une liaine de femme offensée.
— Sire, une dernière faveur, dit encore Cellini. .Je ne
puis vous présenter tous mes ouvriers : ils sont dix. tant
Francate qu'Allemands, tous brave.s et habiles compa-
gnons; mais voici mes deux élèves que j'ai amenés d'Italie
avec moi. Pagolo et Ascanio Av.tnce^ donc. Pagolo. et rele-
vez uii^peu la tête et le refard, non pas impudemment, mais
en honnête homme, qui n'a ù mugir d'aucune action mau-
Taiae. Celui-ci manque iieut-ètre d invention, sire, et un peu
aussi d ardeur, mais c est un exact et consciencieux artiste.
qui travaille lentement. jna,is bien, qui conçoit parfaitement
mes idées et les exécu;e fidèlement Voici maintenant .\s-
canio. mon noble et gracieux élève, et mon eiifant bien-
aimé. Celui-là n'a pas sans doute la vigueur de création
qui fera se heurter et ;e déchirer dans un bas relief les
bataillons de deux armées ou s'attacher puissamment aux
bords d'un vase les griffes d'un lion ou les dents d'un tigre.
Il n a pas non plus la f::ntaisie originale qui invente les
monstrueuses chimères et les dragons impossibles : non,
mais son âme. qui ressemble à son corps, a l'instinct d un
Idéal, pour ainsi parler, divin. Demandez-lui de vous poser
un ange ou de vous grouper des nymphes et nul n'atteindra
à sa poésie exquise et à sa grftce choisie. Avec Pagolo j'ai
quatre bras avec A.scauio j'ai deux âmes ; et puis il m'aime,
et je suis bien heureux d'avoir auprès de moi un cœ-ar pur
et dévoué comme le sien.
Pendant que son maître parlait ainsi. Ascanio se tenait
debout près de lui. modestement mais sans embarras, dans
une attitude pleirio d élégance, et madame d'Etàmpes .ne
pouvait détacher ses regards du jeune et charmant Italien
aux yeux et aux cheveux noirs, et qui semblait une copie
vlvanie de l'AppnlIino.
— SI Ascanio. dit-elle, s'entend si bien aux choses gra-
cieuses et qu il veuille passer .-i mon hôtel d'Etàmpes un
matin, ie lui fimrnirai des pierreries et de 1 or dont il
pourra me faire épanouir quelque fleur merveilleuse.
Ascanio s'inclina avec un dr.ux reg.-ird de remerciment.
— Et mol. dit le roi, je lui assigne, ainsi qu'a Pagolo,
cent écus d'or par an.
— .Tp me charge de leur fcire bien gagner cet argent, sire,
dit Benvenuto
— Mais quelle est donc cette hello enfant aux longs cils
qui se cache dans ce coin ? dit François î" en apercevant
Shozzone pour la première fois
— Oh : ne faites pas attention, sire, répondit Denvenuto
en fronçant le sourcil : c'est la seule des belles choses de
cet atelier que je n'aime pas qu'on remarque.
— Ah: vons êtes jaloux, mons Benvenuto''
— Mon Dieu ; sire, je n aime pas que l'on touche A mon
Wen ; soit dit sans comparaison, c'est comme si quelqu'un
s'avisait de pen.ser à madame d'Etàmpes: vous seriez fu-
rieux, sire Srozzone.. c'est ma duchesse, à moi.
Xa duchesse, qui comtemplait Ascanio. interrompue ainsi
brusquement se mordit les lèvres. Beaucoup de courtisans
ne purent s'empfcher de sourire, et toutes les dames chu-
chotèrent. Quant au roi, H rit franchement.
— Allons, allons, foi de gentilhomme : votre jalousie est
dans son droit, Renvenufo. et d'artiste .'i roi on se com-
prend — .Adieu, mon ami ; je vous recommande mes sta-
tues Vous commencerez par Jupiter, naturellement, et
quand vous aurez achevé le modèle, vojis me le montre-
rez. Adieu : bonne chance ! à l'hritel de Nesle !
— Que J'aille le montrr-r. c'est bientôt dit, sire ; mais
comment entrerai-je au Louvre?
— Votre .nom sera donné ara' portes avec l'ordre de vous
Introduire jusqu'à mol.
Cellini s'Inclina, et sunM de Pagolo et d'Ascanio. acco/n-
pagna le roi et la cour jtisqu'à la porte de la rue. Arrivé
la, il s'agenouilla et baisa Ta main de François I".
/ — Sire, dit-il d un ton jiénéfré. vous m'avez déjà, nar l'en-
tremise de monseigneur .le Montluc, sauvé de la captivité et
peut-être de la mort ; vous m'avez comblé de richesses, vous
avez honoré mon pauvre atelier de votre présence • mais
ce qui passe tout cela, sire, ce qui fait que je ne sais com-
ment vous remercier, c'est que vous allez si magnifiquement
au-devant de tous mes rèvei. Nous ne travaillons d'ordinaire
que pour une race d'élite dis.sémiuée \ travers les siècles
mais moi j'aurai eu le bonheur de trouver vivant uir jugé
toujours présent, toujours éclairé. Je n'ai été jusqu a présent
que 1 ouvrier de l'avenir, laissez-moi me dire désormais l'or-
fèvre de Votre Majesté.
— .Mon ouvrier, mon orfèvre, mon artiste et mon ami,
Benvenuto, si ce titre ne vous parait pas pliji à dédaigner
que les autres. Adieu, ou plutôt au revoir
II va sans dire que tous les princes et seigneurs, à l'ex-
ception de madame d'Etàmpes, imitèrent le roi et comblè-
rent Cellini d'amitiés et d'éloges.
Quand tous furent partis, et que Benvenuto resta seul
dans la cour avec ses deux élèves, ceux-ci le remercièrent,
Ascanio avec effusion, Pagolo presque avec contrainte.
— Ne me remerciez pas, œes enfans. cela n en vaut pas
la peine. Mais tenez, si vous croyez véritablement m avoir
quelque obligation, je veux, puisque ce sujet de cfnversa-
tiou s'est présente aujourd'hui, vous demander un service;
c'est pour quelque chose qui tient au cœur de mon cceur.
Vous avez entendu ce que j'ai dit au roi â propos de Ca-
therine: ce que j'ai dit répond au plu5 intime de mon être.
cette enfant est nécessaire ù ma vie, mes amis, à ma vie
d artiste, puisqu'elle se prête si g.iiment. vous le savez à-
me servir de modèle: à ma Vie d homme parce que Je
crois qu'elle m'aime. Eh bien : je vous en prie, bien qu'elle
soit belle et que vous soyez jeunes comme elle est jeune
ne portez tas vos pensées sur Catherine : il v a bien assez
d'autres jolies filles au c cnde Ne déchirez pas mon cœur,
n'injurie-, pas mon amitié en ietani sur ma Scozzone uii
regard trop hardi, et même surveillez-la en mon absence
et eonseillez-Ia comme des frères. Je vous eu conjure, car
je me connais, je me sens, et je jure Dieu que si je m aper-
cevais de quelque mal. je la tuerais, elle et son complice.
— Mairre. dit .\scanii. je vous respecte comme mon
maître et je vous aime comme mon père, soyez tranquille. '
— Bon Jésus : s écria P.-igolo en joignant les mains quft
Dieu me garde de penser à une pareille infamie I Ne sais-je
pas bien que je vous dois tout, et ne serait-ce pas un crime
abominable que d'abiLser de la sainte connance que vous
me témoignez en reconnaissant vos bienfaits par une si
lâche perfidie ;
— Merci mes amis, dit Benvenuto en leur serrant les
mains: merci mille fois. Iï suis content et j'ai foi en vous
Maintenant. Pagolo. remets-toi ;Y ton ouvrage, attendu que
j'ai prnmis pour demain à M, de Villeroi le cachet auquel tu
travailles : tandis qu'Ascanio et moi nous allons visiter la
propriété dont nctre gncieux roi vient de nous gratifier,
et dont dimanche prochain, pour nous rel),^ser. nous en-
trerons de gré ou de force en possession.
Puis se retournant vers Ascanio :
— Allons. Ascanio. lui dit-il, allons voir si ce fameux
séjour de Nesle. qui t'a paru si convenable -i l'extérieur,
est digne j llnférieur de sa réputation
Et avant qu'Ascanio ofii eu le temps de faire la moindre
observation. Benvenuto jeta un dernier coup d'oeil sur l'ate-
lier pour voir si chaque travailleur était à sa place, donna
un petit soufflet sur In joue ronde et rose de Scozzone. et
passant son bras sous celui de son élève, il l'entraîna vers
la porte et sortit avec lui.
VI
A QUOI .SERVKXT LES Dl'ÈGXES
A peine avaient-ils fait dix pas dans la rue. ipills ren-
contrèrent un homme rie clnqu:ir.te ans à peu près, assez
exigu de taille, mats dut:» physionomie mobile et fine.
— J'allais chez vous. Benvenulo. dit le nouvel arrivant,
qu'Ascanio salua avec un resi.e't mêlé de vénération, et
auquel Benvenuto serra ccrdialement la main.
— Etait-ce pour affaire d'importance, mon cher Fran-
cesco? dit l'orfèvre: alors je retourne avec vous; ou bien
était-ce purement et simplement pour me voir? alors venez
avec mol
— C'était pour vous donner un avis. Benvenuto.
— J'écoute. Un avis est toujours bon à recevoir lorsqu'il
vient de la part d'un ami.
— Mais C€^Il que j'ai à vous donner -ne peut être donné
qu'à vous seul.
— Ce jeune homme est un autre moi-même. Prancesco ;
parlez .
— Je 1 eusse déi.a fait si j'avais cru devoir le faire, ré-
pondit l'ami de Benvenuto.
20
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Pardon, maître, dit Ajcanio en s'tl'jlgnant ivec dis-
crétion.
— Eli bien! va donc i-eul où je comptais aller avec toi,
mon cher enfant, dit Benvenuto ; aussi bien tu sais que
ce que tu as vu. Je 1 ai vu. Examine tout dans les plus
grands détails; vois si latilier aura un bon jour, .^i la cour
sera commode pour une lonte. s'il y aura moyen de séparer
notre laboratoire de celui des autres apprentis. '-\ou-
lilie pas le jeu de paume.
Et Benvenuto passa son bras sous celui de létranger, fit
un signe de la main à Ascmlo, et reprit le chemin de l'ate-
lier, laissant le jeune homme debout ei immobile ati milieu
de la rue Salnt-^!artin.
En effet, il y avait dans la commission dont son maître
venait de le charger plus qu il n en fallait pour jeter un
grand trouble dan.s lesprit d Ascaiiio Ce trouble n avait
pas été médiocre, même quand Benvenuto lui avait pro-
posé de faire la visite à eux deux. Quon juge donc de ce
qu'il devint lorsqu il se vit appelé à faire cette visite tout
seul.
Ainsi, lui qui avait pendant deux dimanches, vu Colombe
sans oser la suivre, et qu., le troisième, lavait suivie sans
oser lui parler, il allait se présenter chez elle, et iiourquol ?
pour visiter IhOtel de Xesle, que Benvenuto comptait, le
dimanche suivant, par forme de récréation, enlever de gré
ou de force au père de Colombe.
La position était fausse pour tout le monde : elle était
terrible pour un amoureux.
Heureusement qu il y av.dt loin de la rue Saint-Martin ù
l'hôtel de Nesle. S'il n'y avait eu que deux pas. Ascanio ne
les eût pas faits ; il y avait une demi-lieue, il se mit en
route.
Rien ne familiarise avec le danger comme le temps ou
la distance qui nous en sépare. Pour toutes les âmes for-
tes ou pour toutes les organisations heureuses, la réflexion
est un puissant auxiliaire. C'était à cette dernière classe
qu'appartenait Ascanio. Il n'était pas encore d'habitude à
cette époque de faire le dégoûté de la vie avant que d'y
.être entré. Toutes les sensations étaient franches et se tra-
duisaient franchement, la joie ptir le rire, la doufcur par
les larmes. La manière était chose .à peu près inconnue
dans la vie comme dans l'art, et un jeune et joli garçon
de vingt ans n était pas le moins du monde humilié à cette
époque d'avouer qu il était heureux
Or, dans ce vroithle d'Ascanio, il y avait un certain
bonheur. Il n avait compté revoir Colombe que le diman-
che suivant, et il allait la revoir le jour même. C'étaient
six jours de gagnés, et six jours d'attente, on le sait, sont
six siècles au compte des amoureux.
Aussi, à mesure qu'il approchait, la chose paraissait
plus simple à ses yeux : c'était lui, il est vrai, qui avait
donné le conseil â Benvenuto de demander au roi le séjour
de Ne.'le pour en faire son atelier, mais Colombe pouvait-
elle lui en vouloir d'avoir cherché à se rapprocher delle'
C*ite impatronisation de l'orfèvre florentin dans le vieux
palais d'.\inaury ne pouvait se faire, il est vrai, qu au dé-
triment du père de Colombe, qui le regardait comme à lui.
mais ce dommage était-II réel, puisque messire Robert
d'ï:stourville ne Ihabitait pas? D'ailleurs, Benvenuto avait
mille moyens de payer ;oii loyer : — une coupe donnée au
prévôt, un collier donné à sa fille (et Ascanio se chargeait
de faire le collier) pouvaient et devaient, dans cette époque
d'art, aplanir bien des choses. .Ascanio avait vu des grands-
ducs, des rois et des papes, près de vendre leur couronne,
leur sceptre ou leur tiare, pour acheter un de ces mer-
veilleux bijoux qui sortaient des mains de son maître
C'était donc, au bout du rrinpte, messire Robert qui, en sup-
posant que les choses s arrnngeaseent ainsi, serait encore
redevable A maître Benvenuto, —car maître Benvenuto était
si généreux que si messire d'Estourville faisait les choses
galamment, Ascanio en était certain, maître Benvenuto fe-
rait les choses ro\alemei\t.
Arrivé au bout de la rue Salnt-iîartln, .Ascanio se regar-
dait donc comme un messager de paix élu par le Seigneur
pour maintenir 1 harmonie entre deux puissances.
Cependant, malgré cette conviction Ascanio. qui n'était
lias fâché, — les amoureux sont des êtres bien étranges, —
d'allonger sa route d'une dizaine de minutes, au lieu de
traverser la Seine en bateau, remonta le long du quai, et
I ns'a la rivière au pont aux Moulins Peut-être aussi avait-
il pris ce chemin parce que c'était celui qu'il avait fait la
veille en suivant Colombe.
Quelle que soit, au reste, la cause qui lui avait fait pren-
dre ce détour, il n'en était pas moins, au bout «le vingt
minutes A i eu prés, en face de lliôtel de Xesle.
Mais arrivé là, et lorsqu'il vît la petite porte ogive qu'il
lui fallait traverser, lorsqu'il aperçut le charmant petit pa-
lais gothique qui élançait ses hardis clochetons an-dessus
du mur, lorsqu'il pensa que derrière ces jalousies à moitié
fermées .^ cause de la chaleur était sa belle Colombe, tout
cet échafaudage île riches rêveries bftti dans ce chemin
s'évanouit comme ces édiiices que l'on voit dans les nuages
et que le veut renverse d un coup d'aile : il se retrouva face
à face avec la réalité, et la léalité ne lui parut pas des plus
rassurantes.
Cependant, après une pause de quelques minutes, pause
d autant plus étrange que par le grand soleil qu'il faisait il
était absolument seul sur 1? quai, A.scanio comprit qu'il fal-
lait prendre un parti quelconque. Or, il n'y avait d'autre
parti à prendre tjue dentier à l'hôtel. 11 s avança donc
jusque sur le seuil ei souleva le marleau. Mais Dieu sait
quand il l'eut laissé retomber, .-i a ce moment même et par
hasard la porte ne se fût ouverte, et s'il ne se fût trouvé
lace â face avec une espèce ie maître Jacques d une trentaine
d'années, moitié valet, moitié paysan. C'était le jardinier de
messiie d'Estourville.
Ascanio et le jardinier reculèrent chacun de son côté.
— Que voulez-vous'? dit le jardinier, que demandez-vous?
Ascanio forcé daller en avant, rappela tout son courage
et répondit bravement :
— Je l'emande a visiter l'hôtel.
— Comment, visiter l'hôtel' s'écria le jardinier stupéfait,
et au nom de qui?
— Au nom du roi ! répoi\dit Ascanio.
— Au nom du roi ! s'écria le jardinier. Jésus Dieu 1 est-ce
que le roi voudrai' nous le reprendre?
— Au nom du roi ! répondit .\scanlo.
— Mais qu est-ce que cela signifie?
— Vous comprenez, mon ami, dit Ascanio, avec in aplomb
dont il se sut gré à lui-même, que je n'ai pas de compte à
vous rendre?
— C'est juste. A qui voulez-vous parler?
— Mais, monsieur le prévôt y est-il? demanda Ascanio,
qui savait parfaitement que le prévôt n'y était point.
— Non, monsieur : il est au CliSlelet.
— Eh bien : en son absence, qui est-ce qui le remplace?
— Il y a sa fille, ma.1euioiselIe Colombe
Ascanio se sentit rougir jusqu'aux oreilles
— Et puis, continua le jardinier, il y a encore dame Per-
rine. Monsieur ^ eut-il parler à dame Perrine ou à made-
moiselle Colombe ?
Cette demande était bien simple, et cependant elle pro-
duisit un teiTible combat dans l'âme d'Ascanio. 11 ou\Tit la
bouche pour dire que cctait mademoiselle Colombe qu il
voulait voir, et cependauT, comme si des paroles aussi hasar-
deuses se refusaient ;i sortir de ses lèvres, ce lut dame
Perrine qu'il demanda.
Le jardinier, qui ne se doutait pas que sa question, qu'il
regardait comme fort simple, eût causé un si gi-and re-
mue-ménage, inclina la tête en signe d'obéissance et
s'avança â travers la cour du côté de la porte intérieure du
Petit-Xesle. Ascanio le suivit.
11 lui fallut traverser une seconde cour, puis une deuxième
porte, puis un petit parlerrc, puis les marches d'un peiTon,
puis une longue galerie. Après quoi le jardinier ouvrit une
porte et dit :
— D.ime Perrine, c'est un jeune homme qui demande i
visiter 1 hôtel au i om du roi.
Et se dérangeant alors, il fit place à Ascanio, qui lui
succéda sur le seuil de la porte.
.Ascanio s'appuya au mur, un nuage venait de lui passer
sur les yeux : une chose bien simple et que cependant il
n'avait pas prévue était irrivée : dame Perrine était avec
Colombe, et il se trouvait en face de toutes deux.
Dame Perrine était au rouet et filait. Colombe était à son
métier et faisait de la tapisserie.
Toutes deux levèrent la tête en même temps et regardè-
rent du côté de la porte.
Colombe reconnut à l'instant même Ascanio. Elle l'atten-
dnit, quoique sa raison lui eût dit qu'il ne de\ait iias
revenir. Quant à lui, lorsqu'il vit les yeux de la jeune flilc
se lever sur lui. quoique le regard qui sortait de ces yeux
fût d'uue douceur infinie, il crut qu'il allait mourir.
C'est qu'il avait prévu mille difficultés, c'est eu il avait
rêvé mille obstaob'S avant d'arri.er à sa bien-almée : ces
obstacles devaient 1 exalter, ces difficultés devaient l'afler-
mir, et voilà qu'au contraire tentes choses avaient été bon-
nement et simplement, comme si du premier coup Dieu,
touché de la pureté de leur amour, l'avait encouragé et
béni : voilà qu'il se trouviit en face d'elle au monieni où il
s'y attendait le mollis, si fien que de tout ce beau discours
qu'il avait préparé, et ilout l'ardente éloquence devait
l'étonner et l'attendrir, il ne trouvait pas une phrtise, pas
un mot, pas une syllabe.
Colombe, de son côté, demeurait immobile et muette
Ces deux jeunes et pures existences qui, comme niariées
d'avance dans le ciel, sentaient déjà qu'elles s'apparte-
naient, et qui, une fois rapprochées l'une de l'autre, de-
vaient se confondre, et. comn>e celles de Salmacls çt d'Her-
maphrodite, n'en plus former qu'une, tout effrayée.' à cette
première rcnrontr:', fl'emb'Mient, hésitaient et restaient sans
paroles l'une vis-à-vis de 1 autre.
ASCAMO
31
Ce (ut «lame l'eiriue <;iii i-e si)iilev,ii\t ;i demi sur sa chaise,
tirant sa quenouille ite s.'Ui cor*;.;' e; s'aiipuv.-iiH sur la
bobine de son rouet, rompit la première le slleme
— yue nous dit-Il dinc. te butor de Uaimbault ? s'écria la
digne duègne Avezvnus eiMendu. Colombe» Puis, comme
Colombe ne répondait pa* ijue demandez-vous léans. mon
Jeune maître? coilinna-telle en faisant quelques pas vers
Asranio Mais. Dieu mt pardonne' s'écria telle toui-.\-coup
eu reconnaissant celui a iiui elle avait affaire, c'est ce
gentil cavalier qui. ces trois derniers dimanciies, ma si
pas vers Colombe, mais en ce moment dame Perrine se re-
tourna et appela le jeune homme, qui [ut forcé de la suivre.
A peine eut-il passé le seuil de \a porti' que Colombe aban-
donna son aiguille, laissa tomber ses bras aux deux côtés
de sa chaise en leuversa-it sa tête en arrière, poossa un
long souf'ir. dans lequ.l se coral)inail par un de ces Inex-
plicables mystères du cceur le regret de voir AS'^anlo s'éloi-
gner avec un certain bien-Ctre de ne plus le sentir la
Quant au jeune homn'>». il était franchement Oc mau-
vaise humeur : de mauvaise humeur contre Benvenuio. qui
.V\ec \scanio j'ai deux jm?
galamment offert de l'eau bénite ^ la porte de ré.glise ! Que
Vous plaitil. mon bel ami ?
— Je voudrais vi u.s parler, balbutia Ascanio.
— A moi seule'; demanda en minaudant dame Perrine.
— .\ vous... seule...
Et Ascanio, en répondant ainsi, se disait à lui-même qu'il
était affreusement niais.
— Alors, venez par Ici. jeune homme ; venez, dit dame
Perrine eu ouvrant une porte latérale et en faisant signe â
Ascanio de la suivre.
Ascanio la suivit, mais en la suivant, il Jeta sur Colombe
un de ces longs regards dans lesquels les amoureux savent
mettre tant de choses, et qui. si prolixes et si inintelligi-
bles qu'Us soient -pour les indifféreus, finissent toujours
par être compris par la personne à qui ils sont adressés.
Sans doute Colombe ne perdit pas un mot de sa signillcation.
car ses yeux, sans qu'elle sût comment, ayant rencoutré ceux
du Jeune homme, elle routait prodigieusement, et comme elle
se sentit rougir, elle baissa les yeux sur sa tapisserie et se
mit à estropier une pauvre fleur qui n'en pouvait mais.
Ascanio vit cette rougeur, et s'arrélant tout à coup, U fit un
lui avait donné une si singulière commission ; de mauvaise
humeur contre lui-même, de n avoir pas mieux su en pro-
fiter, et de mauvaise humeur surtout contre dame Terrine,
qui avait eu le tort de le faire sortir juste au moment où
il lui semblait que les yeux de Colombe lui disaient de
rester.
.\ussi loi'sque la duègne se trouvant tête-à-tête avec lui
s'informa du but de sa visite, Ascanio lui répondit-il dune
façon fort délibérée, déclflé qu'il étaii i se venger sur elle
de sa propre maladresse.
— Le but de ma visite, ma chère
prier de me montrer l'hôtel de Isesle.
l'autre.
— Vous mon'rer l'hôtel A". Nesle !
et pourquoi donc faire voulez-vous le visiier?
— Pour voir s'il est X notre convenance, si nous y se-
rons bien, et si cela v.aut la peine que nous nous déran-
gions pour venir l'habiter.
— Comment, pour venir 1 habiter ! Vous l'avez donc loué
à M. le prévôt •;
— Non, mais Sa Majesté rous le donne
dame, est de vous
et cel.i d'un bout à
i'écria dame Perrine ;
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Sa Majesté vous le doiitie ! s'txclama dame l'errine
de plus en iilus étonnée.
— En tnule propriété, répondit Ascanio
— A vnus?
— Non, pas toat à (ait, ma bonne dame, mais à mon
maître *
— Et quel est votre maître, sana indtscrétion. jeune
rinmme? quelque grand seigneur étranger sans doute?
— Mieux que cela, dame Perrine. — un grand artiste
venu tout exprés de Florence pour servir Sa Majesté Très
Clirétlenne.
— Ali ! ah ! dit la bonne dame, qui ne comprenait pas
très bien : et que fait-il votre maître "î
— Ce qu'il fait ? il fait tout : des bagues pour mettre au
doigt des jeunes fiiles : des aiguières pour placer sur la table
des rois : des statues pour mt-ttre dans les temples des dieux ;
puis, dans ses momens perdus, il assiège ou défend les
villes, selon que c'est son caprice de faire tremljler un em-
pereur ou de rassurer un pape.
— Jésus-nieu ! s'écria dame Perrine ; et comment s'ap-
pelle votre maître?
— II s'appelle Benvenujo Cellini.
— C'est drûlc. je ne connais pas ce nom-là. murmura la
bonne dame : et qu'est-il de son état ?
— II est orfèvre.
Dame Perrine regarda Ascanio avec de grands yeux éton-
nés.
— Orfèvre: murmura-t-elle. orfèvre! et vous croyez que
messlre le prévôt cédera comme cela son palais â.. un... or-
fèvre !
— S'il ne le cède pas, nous le lui prendrons.
— ne force?
— Très bien.
— Mais votre maître n'c?era pt^s tenir tête ù M. le prévôt,
j'espère :
— n a tenu tète à trois diics et à deux papes.
— Jésus-Dieu: à deux papes! Ce n'est pas un hérëticiue,
au moins?
— 11 est catholique comme vous et moi. dame Perrine ;
rassurez-vous, et Satan n'est pas le moins du monde notre
aillé : mais à défaut du diable, nous avons pour nous le
roi.
— AU : oui, mais M. le prévôt a mieux que cel.i encore,
lui
— Et qu'a-t-il donc?
— 11 a madame d'Etnmoes.
— Alors, partie èyale. dit .\sranio
— Et si messlre d'Estourville refuse?
— Maître Benvennto prendra.
— Et si messire Pobert s'enferme comme dans une cita-
delle ?
— Maître Ceilini en fera le siège.
— Mestire le prévôt a Mngt-quaîre sergens d'armes, son-
seï-y.
— Maître Heiivenuto Cellini a dix .apprentis : partie égale
toujours, comme vous voyez, dame Perrine.
— Mais. rer.sonnellement. messire d'Estourville est un
rude joOteur ; au tournoi qui a eu lieu lors du mariage de
François I", II a été un des tenans, et tous ceux qui
ont osé se mesurer contre lui ont été portés à terre.
— Eh bien ! dame Perrîjte, c'est justement l'homme que
cherchait Benvenuto. leqii?l n'a j.aniais trouvé son n'aitre en
fait d'armes, et qui, comme messire d'Estotirville. a porté
tous .ses adversaires k terre, avec cette' différence cepen-
dant que quinze jours après ceux qu'avait combattus votre
prévôt étaient remis sur leurs jf-.mhes. gais et lien por-
tnns. tandis que ceux viul ont eu affaire à mon maître ne
s'en sont jamais relevés, et trois jotirs ajirès étaient coucliés,
morts et enterrés
— Tout cela flnir.i mal : tout cela finira mal : murmura
dame Perrine. On dit ou 11 se passe de terribles choses,
jeune homme, dans les villes prises d'assaut.
— Rassurez-vous, dame Perrine. répondit Ascanio en riant,
vous aurez aff.alre .'i des v:iinqueurs démens.
— Ce que j'en dis. mo.i cher enfant, répondit dame Per-
rine, qui n'était pas f.lchée peut-être de se ménager un
appui parmi les assiégeans. c'est que j'ai pour qu'il n'y ait
du sang répandu : car. quant à votre voisinage, vous com-
[irenez bien qu'il ne peut nous être que très agrr-able. at-
tendu que la .société manque un i^eu dans ce maudit désert
où messire d'Estourville nous a consignées sa fille et moi.
comme deux paiivres rellRieuses, quoique ni elle ni mol
n'ayons prononcé de voeux. Dieu merci ! Or, 11 n'est pas
hou que I homme soit seul, dit l'Ecriture, et q.uaiid l'Ecri-
ture dit riinmme. elle sous-entend la femme; n'est-ce pas
votre avis, jenne homme?
— Cela va sans dire.
— Et nous sommes bien seules et par con.séqucnt bien
tristes dans cet irrimense séjour
— Mais n'y recevez-vous donc aucune visite? demanda
Ascanio
— Jésus-Dieu ! pires que des rel'gieuses, comme je vous
le disais. Les religieuses, au moins, ont des parens, elles
ont des amis qui viennent les voir à la grille. Elles ont le
réfectoire, où elles se réunissent, où elles parlent, où elles
causent. Ce n'est ijas bien récréatif, je le sais ; mais encore,
c'est quelque chose. Xous. nous n'avons que messire le
prévôt, qui vient de temps en temps pour morigéner sa
Mie de ce qu'elle devient trop belle, je crois ; car c'est
son seul crime, pauvi'e enfant ! et pour me gronder, moi,
de ce que je ne la surveille pas encc-re as.sez sévèrement.
Dieu merci ! quand elle iic voit âme qui vive au mon.le,
et quand, à part les paroles qu'elle m'adresse, elle n'ouvre
la bouche que pour faire ses prières au bon Dieu, .\ussi,
je vous en prie, jeune homme, ne dites à per.sonne que
vous avez été reçu ici, que vous avez visité le Grand-Xesle
avec moi, et qu'après avoir visité le Grand-Nesle, vous êtes
venu causer un instant avec nous au Petit.
— Comment, s'écria Ascanio, après avoir visité le Grand-
Nesle, je vais donc revenir avec vous au Petit? Je vais
donc... Ascanio s arrêta, voyant que sa joie allait trop
loin.
— Je ne crois pas qu'il .serait poli, jeune homme, après
vous être présenté ainsi devant mademoiselle Colombe,
qui, à tout prendre, en l'absence de si.m père, est la mat-
tresse de la maison, et avoir demandé à me parler à mol
seule, je ne crois pas qu'il serait poli, di.s-je. de quitter le
sé,jour de Nesle sans lui dire un petit mot d'adieu. .\près
cela, si la chose ne votis agrée pas. vous êtes libre, comme
vous le comprenez bien, de sortir directement par le Grand-
Nesle. qui a sa sortie.
— Non pas, non pas! s écria .ascanio. Peste: dame Per-
rine, je me vante d être au«si bien élevé que qui que ce
soit au monde, et de savoir me conduire courtoisement A
l'égard des dames. Seulement, dame Perrine. visitons le
sé.iour en question sans perdre un seul instant, car je suis
on ne peut plus pressé.
Et en effet, maintenant qu'Ascanio savait qu'il devait re-
venir par le Petit-Nesle, il avait toute hâte d'en finir avec
le Grand. Or. comme de son côté dame Perrine avait tou-
jours une sourde crainte d'être surprise par le prévôt au
moment où elle y pensait le moins, elle ne voulut point
mettre Ascanio en retard, et détachant un trousseau de
clefs pendu derrière une porte, elle marcha devant lui.
Jetons donc avec .\scanio un regard sur l'hôtel de Nesie,
où vont se passer désormais les principales scènes de 1 his-
toire que nous racontons.
L'hôtel, ou plutôt le séjour de Nesle, comme on l'appe-
lait plus communément alors, occupait sur la rive gauche
de la Seine, ainsi que .nos lecteurs le savent déjà, l'empla-
cement oil Releva ensuite l'hôtel de Nevers. et où l'on a
bâti depuis la Monnaie et l'Institut. Il terminait Paris au
sud-ouest, car au delà de ses murailles on ne voyait plus
que le fos,sê de la ville et les verdoyantes pelou.ses du Pré-
aux-Clercs. C'était .-Vmaury, .seigneur de Nesle en Picardie,
qui l'avait fait construire vers la fin du huitième siècle.
Philippe-le-Bt'I le lui acliet.i en 13ns. et en fit dès lors son
château royal. En 15'20, la tour de Nesle. de sanglante et
luxurieuse mémoire, en avait été séparée pour former le
quai, le pont sur le fossé et la porte de Nesle. de sorte que
la sombre tour était restée sur la rive du lleuve Isolée et
morne comme une pécheresse qui fait pénitence.
Mais le séjour de Nesle était heureusement a.ssez vaste
pour que cette suppression n'y parût pas. L'hôtel était
grand comme un village: tine haute muraille, percée d'tin
large porche ogive et d'une petite porte de .service, le dé-
fendait du côté du quai. On entrait d'abord dans une vaste
cour tout entourée de murs: cette seconde muraille qua-
drangulalre avait une porte à gauche et une porte au tond.
Si l'on entrait, comme A.scanio venait de le faire, par la
porte à gauche, on trouvait un charmant petit édifice dans
le style gothique du quatorzième siècle : c'était le Petit-
Nesle. qui avait au midi son jardin séparé. Si l'on passait
au contraire par la porte du fond, on voyait ;\ main droite
le Grand-Nesle tout de pierres et flanqué de deux tourelles,
avec ses toits aigus bordés de balustrades, sa façade an-
guleuse, ses hautes fenêtres, ses vitres coloriées et ses vingt
girouettes criant au vent : il y avait là de quoi loger trois
banquiers d'anjonrd'lnii.
Puis, si v<jus alliez toujours en avant, votis vous perdiez
dans toutes .sortes de jardins, et vous trouviez dans les
jardins un jeu de paume, un jeu de bague, une fonderie. .
un arsenal ; après quoi venaient les basses-cours, les ber-
geries, les étables et les écuries : II y avait là d^quol loger
trois fermiers de nos jours.
Le tout, il faut le dire, était fort négligé, et partant en
très mauvais état. Raimbanlt et ses deux aides .sufflsai:t il
peine pour entretenir le jardin du Petit-Nesle. oit Colombe
cultivait des fleurs, et où dame Perrine plantait des clmux.
Mais le tout était vaste, bien écl.iiré. solidement bâti, et
;ivec quelque peu de soin et de dépense, on en pouvait
faire le plus magnifique atelier qui fût au monde.
ASCANIO
23
Puis la chose eùt-elle êié infiuiment moins lonvenable.
<]u'A!-canio n'eu eût pas moins été ravi, le iminipal pour
lui étant surtout de se rapprocher de Colombe
Au reste, la visite fut cotu'ie : en un tour de main, l'agile
jeune homme eut tout vu. tout parcouru, tout apprial6.
Ce (jue voyant dame Perrine. qui avait l'ssaye vainement
de le suivre, elle lui avait donné tout bonuenieut le trotis-
seau de clefs, cjuâ la tin de son investigation il lui rendic
fidèlement.
— E! maintenant, dame Perrine, dit Ascanio, -me voici à
vos ordres. •»
— Eh bien l rentrons donc un instant au Petlt-Xesle,
jeune homme, puisque vous pensez comme moi que la chose
est convenable.
— Comment donc ! ce serait de la plus grande impolitesse
que d'agir autrement.
— Mais, motus avec Colombe sur le sujet de votre visite.
— Oh ! mon Dieu : de quoi vals-je lui parler alors ! s'écria
Ascanio.
— Vous voilà bien embarrassé, beau jouvenceau ! ne
tn'avez-vovis pas dit que votis étiez orfèvre?
— Sans doute.
— Eh bien : parlez-lui bijoux ; c'est une conversation qui
réjouit toujours le cœur de la plus sage. On est fille d'Eve
ou on ne 1 est pas, et si l'on est fille d'Eve, on aime ce qui
brille. D'ailleurs, elle a si peu de difliactinii dans sa re-
traite, pauvre enfant ! que c'est «une bénédiction de la
récréer quelque peu. Il est vrai que la récréation qui con-
viendrait à son Age serait un bon mariage. Aussi, maître
Robert ne vient pas une seule fois au logis que Je ne lui
glisse dans le tuyau de l'oreille : — Mariez-la donc, cette
pauvre petite, mariez-la donc.
Et sans s'apercevoir de ce que l'aveu de cette familiarité
l'cuvait laisser planer de conjectures sur sa position chez
mcssire le prévôt, dame Perrine reprit le chemin du Petit-
N'esle et rentra suivie d'Ascanio dans la salle oii elle avait
laissé Colombe.
Colombe était encore pensive et rêveuse, et dans la même
attitude où nous l'avons laissée. Seulement, vingt fois peut-
être sa tète s'était relevée et son regard s'était fixé sur
la porte par laquelle était sorti le beau jeune homme, de
soirte que quelqu'un qui eût suivi ces regards répétés aurait
pu croire qu'elle l'attendait. Cependant, à peine vit-elle la
porte tourner sur ses gonds, que Colombe se remit au tra-
vail avec tant d'empressement, que ni dame Perrine ni .-Vs-
canio ne purent se douter que son travail eût été interrompu.
Comment avait-elle deviné que le jeune homme suivait
la duègne, c'est ce que le magnétisme aurait pu seul ex-
pliquer si le magnétisme eût été inventé ;i celte époque.
— Je vous ramène notre donneur d eau bénite, ma chère
Colombe, car c'est lui en personne, et je l'avais bien re-
connu. J'allais le reconduire par la porte du Grand-Xesle.
lorsqu'il m'a fait observer qu il n'avait pas pris congé
•de vous. La chose était vraie, car vous ne vous êtes pas dit
un seul pauvre petit mot tout à l'heure. Vous n'êtes pour-
tant muets ni l'un ni l'autre. Dieu merci !
— Dame Perrine... interrompit Colombe toute troublée.
— Eh bien! quoi? 11 ne faut pas rougir comme cela.
Monsieur Ascanio est un honnête jeune homme comme
vous Êtes une sage demoiselle. D'ailleurs c'est, â ce qu'il
paraît, un bon artiste en bijoux, plen-es précieuses et affl-
quets qui sont ordinairement du goût des jolies filles. 11
viendra vous en montrer, mon enfant, si cela vous plaît.
— Je n'ai besoin de rien, murmura Colombe.
— A cette heure c'est possible : mais il faut espérer que
vous ne mourrez pas en recluse dans cette maudite re-
traite. Nous avons seize ans Colombe, et le jour viendra
où vous serez une belle fiancée a laquelle on donnera toutes
sortes de bijoux: puis une grande dame a laquelle il faudi'a
toutes sortes de parures. Eh bien ! autant donner la préfé-
rence â celles de ce jeune homme qu'à celles de quelque
autre artiste qui ne le vaudra sûrement pas.
Colombe était au supplice, .ascanio. que les prévisions
de dame Perrine ne réjouissaient que médiocrement, s'en
aperçut et vint au secours de la pauvre enfant, pour la-
quelle une conversation directe était mille fois moins em-
barrassante que ce monologue par interprète.
— Oh ! mademoiselle, dit-il, ne me refusez point celte
grâce de vous apporter quelques-uns de mes ouvrages ; il
me semble maintenant que c'est pour vous que je h's ai
faits, et qu'en les faisant je songeais à vous. — Oh : oui.
croyez-le bien, car nous autres artistes en bijoux, nous
mêlons parfois à l'or, à l'argent, aux plçrres précieuses,
nos propres pensées. Dans ces diadèmes qui couronnent
vos têtes, dans ces bracelets qui étreignrnt vos bras, dans
ces colliers qui caressent vos épaules, dans ces fleurs, da;is
ces oiseaux, dans ces anges, dans ces chimères, que nous
faisons balbutier à vos oreilles, nous mettons parfois de res-
pectueuses adorations.
Et il faut bien le dire, en notre qualité dhlstorlen, a ces
douces oaroles le cœur de Colombe se dilatait, car Ascanio,
si longtemps muet, parlait enfin et parlait comme elle rê-
vait qu'il devait parler, car, sans lever les yeux, la jeune
lille sentait le rayon ardent de ses yeux fixé sur elle, et il
n'y avait pas jusqu'à l'accent étranger de cette voix qui ne
prêtât un charme singulier à ces paroles nouvelles et In-
connues pour Colombe, un accent profond et Irrésistible
à cette' langue facile et harmouleuso de l'amour que les
jeunes filles comprenneni avant de la parler.
— Je sais bien, continuait .\scanio. les regards toujours
fixés sur Colombe, Je sais bien que nous n'ajoutuns rien i
votre beauté. <Jn ne rend pas Dieu plus riche parce qu'on
pare son autel. Mais au moins nous entourons votn- grâce
de tout ce qui est suave et beau comme elle, et lorsque,
pauvres et humbles ouvriers d'enchantemeiis et d'éclat,
nous vous voyons du tond de notre ombre passer dans
votre lumière, nous nous consolons d'être si fort au-des-
sous de vous en pensant que notre .art vou/ élève encore.
— Oh ! monsieur, répondit Colombe toute troublée, vos
belles choses me seront probablement toujours étrangères,
ou du moins inutiles ; je vis dans l'isolement- et l'obscurité,
et loin que cet isolement et cette obscurité me pèsent,
j'avoue que je les aime, j'avoue que je voudrais y demeu-
rer toujours, et cependant j'avoue encore que je voudrais
bien voir vos parures, non pas pour moi. mais pour elles ;
non pas pour les mettre, mais pour les admirer.
Et tremblante d'en avoir déjà trop dit et peut-être d'en
dire plus encore. Colombe, en achevant ces mots, salua et
sortit avec une telle rapidité, qu'aiLx yeux d'un homme plus
savant en pareille matière, cette sortie eût pu tout bonne-
ment passer pour une fuite.
— Eh bien ! à la bonne heure ! dit dame Perrine, la voilà
qui se réconcilie un peu avec la coquetterie. Il est vrai de
dire que vous parlez comme un livre, jeune homme. Oui,
vraiment, il faut croire que dans votre pays on a des se-
crets pour charmer les gens ; la preuve, c'est que vous
m'avez mi.se dans vos intérêts tout de suite, moi qui vous
parle, et d'honneur i je souhaite que messire le prévôt ne
vous fasse pas un trop mauvais parti, .allons, au revoir,
jeune homme, et dites â votre maître de prendre garde à
lui. Prévenez-le que messire d'Estourville est dur en diable
et fort puissant en cour, .^insi donc, si votre maître vou-
lait m'en croire, il renoncerait à se loger au Grand-Xesle,
et surtout â le prendre de force. Quant à vous, nous vous
reverrons n'est-ce pas? Mais stu'tout ne croyez pas. Co-
lombe: elle est du seul bien de défunte sa mère plus riche
qu il ne faut pour se passer des fantaisies vingt fois plu,s
conteuses que celles que vous lui offrez. Puis, écoutez-moi,
apportez aussi quelques objets plus simples : elle pensera
peut-être à me faire un petit présent. On n'est pas encore.
Dieu merci ! d'âge à se refuser toute coquetterie. Vous en-
tendez, n'est-ce pas?
Et jugeant qu'il était nécessaire, pour être mieux com-
, prise, d'ajouter le geste aux paroles, dame Perrine appuya
sa main sur le bras du jeune homme, .\scanio tressaillit
comme un homme qu'on réveille en sursaut. En effet, il
lui semblait que tout cela était un rêve. Il ne compren.att
pas qu'il fut chez Colombe, et il doutait que cette blanche
apparition, dont la voix mélodieuse murmurait encore .i
son oreille, dont la forme légère venait de glisser devant
ses yeux, fût bien réellement celle-là pour un regard de la-
quelle, la veille et le matin encore, il eût donné sa vie.
Aussi, plein de son bonheur présent et de son espoir à
venir, promit-il â dame Perrine tout ce qu'elle voulut,
sans même écouter ce qu'elle lui demandait, Que lui im-
portait : N'était-il pas prêt a donner tout ce qu'il possédait
pour revoir Colombe ?
Puis, songeant lui-même qu'une plus longue visite se-
rait Inconvenable, il prit congé de dame Perrine en lui
promettant de revenir le lendemain.
En sortant du Petit-Nesie, .ascanio se trouva presque
nez â nez avec deux hommes qui allaient y entrer A la
manière dont l'un de ces deux hommes le regarda, encore
plus qu'à son costume, il reconnut que ce devait être la
prévôt.
Bientôt ses soupçons furent changés en certitude lors-
qu'il vit ces deux hommes fraprier à la même porte par
laquelle il venait de sortir, il eut alors le regret de n'être
point parti plus tôt, car qui pouvait dire si sou imprudence
n'allait pas retomber sur Colombe.
Pour ôter tout carj^ctère d'importance à sa visite, en sup-
posant que le prévôt y eût tait attention. Ascanio s'éloi-
gna sans même retourner la tête vers ce petit coin du
monde qui était le seul dont en ce moment il eut voulu être
le roi.
En rentrant à l'atelier, 11 trouva Benvenulo fort préoccupe.
— Cet homme qui les avait arrêtés dans la rue était le
Primatice, et il accourait en bon confrère prévenir Cel-
llnl que. pendant cette visite, qu'ét.'iit venue lui faire le m.i-
tln François 1 '. l'imprudent artiste avait trouvé moyen de
se faire de madame la duchesse d'Elampes une ennemia
mortelle.
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRE
VII
UN FIANCÉ ET UN AMI
Un des deux hommes qui entraient à l'hôtel de Nesle
comme Ascanio en sortait était bien effectivement messire
Robert d'Estourville. prévôt de Paris. Quant â l'autre, nous
allons dans un instant savoir qui il était.
Aussi, cinq minutes ai)rès le départ d'Asranio, et comme
Colombe, restée debout et l'oreille attentive dans sa cham-
bre où elle s'était réfugiée, était encore toute songeuse,
dame Perrine Aitra précipitamment annonçant à la jeune
flUe que son père était l'altendani dans la cliambre â côté.
— Mon père : s'écria Colombe effrayée. Puis elle a.jouta
tout bas: — Mon Dieu! mon Dieu: laurait-il rencontré?
— Oui, votre père, ma chère enfant, reprit dame Per-
rine, répondant à la seule partie de la phrase qu'elle eût
entendue, et avec lui un autre vieux seigneur que je ue
connais pas.
— Un autre vieux seigneur : dit Colombe frissonnant
d'instinct. Mon Dieu ' dame Perrine. qu'est-ce que cela si-
gnifio'? C'est la première fois depuis deux ou trois ans peut-
être que mon père ne vient pas seul.
Cependant, comme malgré la ci'ainte de la jeune fille il
lui fallait obéir, attendu qu'elle connaissait le caractère im-
patient de son père, elle rappela tout sou courage et rentra
dans la chambre qu'elle venait de quitter, le sourire sur les
lèvres : car. malgré cette crainte qu'elle éprouvait pour la
première fois et dont elle ne se rendait pas compte, elle
aimait messire d'Estourville d'un amour véritablement fi-
lial, et, malgré le peu d'expansivité du prévôt vis-â-vis
d'elle, les jours où il visitait l'Iiôtel de Nesle étaient, parmi
ces jours tristes et uniformes, marqués comme des jours de
fête.
Colombe s'avançait, tendant les bras, entrouvrant la
bouche, mais le prévôt ne lui donna le temps ni de l'em-
brasser, ni de parler. Seulement, la prenant par la main
et ramenant devant l'étranger, qui se tenait appuyé contre
la grande cheminée remplie de (leurs :
— Cher ami, lui dit-il. je te présente ma fille. Puis, adres-
sant la parole â sa fille : — Colombe, ajouta-t-il, voilà le
cbmte d'Orbec, trésorier du roi, et votre futur époux.
Colombe jeta un faible cri, qu'étouffa aussitôt le senti-
ment des convenances ; mais, sentant ses genoux faiblir,
elle s'appuya au dossier d'uue chaise.
Eu effet, pour comprendre, surtout dans la disposition
d'esprit où se trouvait Colombe, tout ce qu'avait de terrible
cette présentation inattendue, il faudrait savoir ce qu'était
le comte d'Orbec.
Certes, messire Robert d'Estourville. le père de Colombe,
n'était pas beau; il y avait dans ses épais sourcils, qu'il
fronçait au moindre obstacle physi(|ue ou moral qu'il ren-
contrait, un air de dureté, et dans toute sa personne tra-
pue quelque chose de lourd et de gauche qui prévenait
médiocrement en sa faveur ; mais auprès du comte d'Or-
bec. il semblait saint Michel .Archange près du dragon. Du
moins la tète carrée, les traits fortement accentués du pré-
vôt, annonçaient la résolution et la force, tandis que ses pe-
tits yeux de lynx, gris et vifs, indiquaient l'intelligence ;
mais le comte d'Orbec, grêle, sec et maigre, avec ses longs
bras d'araignée, sa petite voix de moustique et '^a lenteur
de limaçon, était non seulement laid, mais hideux : une
laideur ft'la lois bête et méchante. Sa tète, qu'il tenait
courbée et penchée sur l'épaule, avait un sourire vil et un
regard traître.
Aussi h l'aspect de cette affreuse créature qu'on lui pré-
sentait pour époux, quand son cœur, sa pensée et ses yeux
étaient pleins encore du beau jeune homme qui sortait de
cette même chambre. Colombe, comme nous l'avons dit.
n'avait pu que réprimer son premier cri, mais sa force
s'était arrêtée là. et elle était demeurée pâle et glacée, re-
gardant seulement son père avec épouvante.
— Je te demande pardon, clier ami. continua le prévôt.
de l'embarras de Colombe; d'al>ord c'est une petite sauvage
qui n'est pas sortie d'ici depuis deux ans, l'air du temps
n'étant pas très bon, comme tu le sais, pour les jolies fil-
les ; puis, à vrai dire, j'ai eu le tort de ne point la préve-
nir de nos projets, ce qui d'ailleurs était inutile, vu que
les cho'^es que j'ai arrêtées n'ont besoin, pour être mises .1
exécutiou. de l'approbation de personne; enfin, elle ne sait
pas qui tu es, et qu'avec Ion nom. tes grandes richesses
et la faveur de madame d'Etampes, tu es en position d'ar-
river à tout, mais en y réfléchissant, elle appréciera l'iion-
neur que tu nous fais en consentant à allier ta vieille illus-
tration à notre jeune noblesse; ele apprendra qu'amis
depuis quarante ans...
— Assez, mon cher, assez, de grâce ! interrompit le
comte : puis s'adressant à Colombe avec cette assurance
familière et insolente qui contrcistait si bien avec la timi-
dité du pauvre .\scanio : — Allons, allons, remettez-vous,
mon enfant, lui dit-il, et rappelez sur vos joues ces jolies
couleurs qui vous vont si bien. Eh mon Dieu: je sais ce que
c'est qu'une jeune fille, allez, et même qu'une jeune femme,
car j'ai déjà été marié deux fois, ma petite. Voyons, il ue
faut pas vous troubler comme cela ; je ne vous fais pas peur.
j'espère, hein? ajouta fatuitement le comte en se redressant
et en passant ses mains sur ses maigres moustaches et sur sa
mesquine royale ; aussi votre père a eu tort de me donner
si brusquement ce titre de mari qui émeut toujours un peu
un jeune cœur lorsqu'il l'entend pour la première fois ; mais
vous vous y ferez, ma petite, et vous finirez par le prononcer
vous-mîme avec cette jolie bouche que voilà. Eh bien 1 eh
bien ! vous pâlissez encore... Dieu me pardonne : je crois
qu'elle va s'évanouir.
Et d'Orbec étendit les bras pour soutenir Colombe, mais
celle-ci se redressa en faisant un pas en arrière, comme si
elle eût craint son toucher à l'égal de celui d'un serpent,
ei retrouvant la force de prononcer quelques mots ;
— Pardon, monsieur, pardon, mon père, dit-elle en bal-
butiant ; pardon, ce n'est rien; mais je croyais, j'espérais .
— Et qu'avez-vous cru, qu'avez-vous espéré? Voyons, di-
tes vite, répondit le prévôt en fixant sur sa fille ses petits
yeux vifs et irrités.
— Que vous me permettriez de rester toujours auprès de
vous, mon père, reprit Colombe. Depuis la mort de ma
pauvre mère, vous n'avez plus que mon affection, que mes
soins, et j'avais pensé...
— Taisez-vrtus. Colombe, répondit impérativement le pré-
vôt. .)e ue suis pas encore assez vieux pour avoir besoiu
d'une garde ; et vous, vous êtes d'âge à vous établir.
— Eh bon Dieu ; dit d'Orbec se mêlant de nouveau à la
conversation, acceptez-moi sans tant de façons, ma mie.
.\vec moi. vous serez aussi heureuse qu'on peut l'être, et plus
d'un, ma fois, vous enviera, je vous jure. Je suis riche, moi-t-
Dieu : et je prétends que vous me fassiez honneur . vous
irez à la cour, et vous irez avec des bijoux à rendre envieuse.
je ue dirai pas la reine, mais madame d'Etampes elle-même.
Je ne sais quelles pensées se réveillèrent à ces derniers
mot» dans le cœur de Colombe, mais la rougeur reparut
sur ses joues, et elle trouva moyen de répondre au comte,
malgré le regard sévère dont le prévôt la menaçait.
— Je demanderai du moins à mon père, monseigneur, le
temps de réfiéeliir à votre proposition.
— Qu'est-ce que cela? s'écria messire d'Estourville avec
violence. Pas une lieure, pas une minute. Vous êtes de ce
moment la fiancée du comte, entendez-vous bien, et vous
seriez sa femme dès ce soir si dans une heure il n'était
forcé de partir pour sa comté de Normandie, et vous savez
que mes volontés .sont des ordres. Réfléchir : sarpejeu '.
D'Orbec, laissons cette mijaurée. A compter de ce moment
elle est à toi, mon ami. et tu la réclameras quand tu vou-
dras. Sur ce. allons visiter votre future demeure.
D'Orbec voulait demeurer pour ajouter encore un mot
aux paroles qu'il avait déjà dites ; mais le prévôt passa son
bras sous le sien et l'entraîna en marronnant ; il se contenta
donc de saluer Colombe avec son méchant sourire et sor-
tit avec messire Robert.
Derrière eux et par la porte du fond, dame Perrine entra,
elle avait entendu le prévôt élevant la voix, et elle accou-
rait, devinant (lu'il avait fait à sa fille quelques-unes de
ses gronderies liabituelles. Elle arriva à temps pour rece-
voir Colombe dans ses bras.
— Oh ! mon Dieu : mon Dieu : s'écria la pauvre enfant en
portant sa main sur ses yeux comme pour ne plus voir cet
otiieux d'Orbec. tout absent qu'il était. Oh ! mon Dieu '.
cela devait-il donc finir ainsi ? Oh ! mes rêves dorés : Oh !
mes espérances mélancoliques I tout est donc perdu, évanoui,
et il ne me reste plus qu'à mourir :
Il ne faut pas demander si une pareille exclamation, jointe
;i la faiblesse et à la pâleur de Colombe, effrayèrent dame
Perrine. et tout en l'effrayant éveillèrent sa curiosité. Or.
comme de son côté Colombe avait besoin de soulager son
eicur. elle raconta à sa digue gouvernante, en pleurant les
larmes les plus amèi'es qu'elle eût encore versées, ce qui
venait de se passer entre son pti'e. le comte d'Orbec et
elle. Dame Perrine convint que le fiancé n'était ni jeune,
ni beau, mais comme, à soii avis, le pire malheur qui pou-
v;iil arriver à une femme était de rester fille, elle soutint à
Colombe que mieux valait à tout prendre avoir un mari
vieux et laid, mais riche et puissant, que de n'en pas avoir
du tout. Or, comme cette théorie révoltait le cœur de Co-
lombe, la jeune fille se retira dans sa chambre, laissant
dame Perrine. dont l'imagination était très vive, bâtir mllie
plans d'avenir à elle, pour le jour où elle s'élèverait de la
place de gouvernante de mademoiselle Colombe au grade
ne dame de compagnie de la comtesse d'Orbec.
Pendant ce temps, le prévôt et le comte commençaient a.
.■\sa\Mo
leur tour la visite du Grand-Nesle. que venaient de faire
uue heure auparavant dame Perrine et Ascanio.
Ce serait une étrange chose si les murs, qui à ce que l'on
prétend ont des oreilles, avaient aussi des yeux et une
laug-ue. et racontaient à ceux qui entrent ce qu'ils ont vu
et entendu de ceux qui sortent.
Mais comme les murs se taisaient et regardaient le pré-
vôt et le trésorier en riant peut-être à la manière des murs,
c'était le susdit trésorier qui parlait.
— Vraiment, disait-il. tout en traversant la cour qui me-
nait du Petit au Grand N'esle, vraiment elle est fort bien,
la petite; c'est une femme comme 11 m'en faut une, mon
cher d'EstourviUe. sage, ignorante et bien élevée. Le pre-
mier oi'age passé, le temps se remettra au beau fixe, croyez-
moi. Je m'y connais ; toutes les petites filles rêvent un maii
jeune, beau, spirituel et riche. Eh ! mon Dieu 1 j'ai au moins
la moitié des qualités qu'on exige de moi. Peu d hommes
peuvent en dire autant, c'est donc déjà beaucoup. Puis,
passant de sa femme future à sa propriété à venir, et pai--
lant avec le même accent grêle et convoiteur de l'une et
de l'autre : C'est comme ce Vleux-Xesle, continua-t-il, c'est
sur mon honneur : un magnifique séjour, et je t'en fais mon
compliment. Xous serons la i merveille ma femme, moi et
toute ma trésorerie. ■\'oilà pour notre habitation person-
nelle, voilà pour mes bureaux, voilà pour la valetaille. Seu-
lement, tout cela est nu peu bien dégradé. Mais avec quel-
ques dépenses que nous trouverons moyen de faire payer
à Sa ifajesté, nous en tirerons un excellent parti. A pro-
pos. d'EstouivlUe. es-tu bien sur de conserver cette pro-
priété-là? Tu devrais taire régulariser ton titre : autant que
je me rappelle, le roi ue te l'a pas donnée, après tout.
— Il ne me l'a pas donnée, c'est vrai, reprit en riant
le prévôt, mais il me l'a laissé prendre, et c'est à peu près
tout comme.
— Oui, mais si quelqii'autre te jouait le tour de lui faire
cette demande en règle?
— Oh ! celui-là serait mal reçu, je t'en réponds, à venir
faire valoir son titre, et silr comme je le suis de l'appui de
madame d'Etampes et du tien, je le ferais grandement re-
pentir de ses prétentions. Xon. va, je suis tranquille, et
l'hôiel de Xesle mappai'tient. aussi vrai, cher ami. que ma
fille Colombe est a toi : pars donc tranquille et reviens vite.
Comme le prévôt disait ces paroles, de la véracité des-
quelles ni lui ni son interlocuteur n'avaient aucun motif de
douter, un troisième personnage, conduit par le jardinier
Raimbault, parut sur le seuil de la porte qui donnait de la
cour quadrangulaire dans les jardins du Graud-N'esle.
C'était le vicomte de Marmagne.
Celui-là était aussi un prétendant de Colombe, mais un
prétendant malheureux. C'était un grand bélître d'un blond
ardent avec des couleurs roses. suf{i.sant, insolent, bavard,
plein de prétentions auprès des femmes, auxquelles il ser-
vait souvent de manteau pour cacher leui's véritables
amours, plein d'orgueil de sa position de secrétaire du roi.
laquelle position lui permettait d'approcher de Sa Majesté à
la manière dont l'approchaient ses lévriers, ses perroquets,
et ses singes. Aussi le prévôt ne s'était-il pas trompé à cette
faveur apparente et à cette familiarité superficielle dont il
jouissait près de Sa Majesté, faveur et familiarité qu'il ne
devait, assurait-on. qu'à l'extension peu morale qu'il don-
nait à sa charge. D'ailleurs, le vicomte de Jlarmagne avait
depuis longtemps mangé tout son patrimoine, et n'avai
pas d'autre fortune que les libéralités de François fer. Or
ces libéralités pouvaient tarir d'un jour à l'autre, et mes-
sire Robert d'EstourviUe n'était pas si fou que de se fier
dans les choses de cette importance aux caprices d'un roi
fort sujet aux caprices. Il avait donc tout doucement re-
poussé la demande du vicomte de Marmagne, en lui avouant
confidentiellement et sous le sceau du secret que la main
de sa fille était déjà depuis longtemps engagée à un autre.
Grâce à cette confidence, qui motivait le refus du prévôt. le
vicomte de Marmagne et sire Robert d'EstourviUe étaient
restés en apparence les meilleurs amis du monde, quoique
depuis ce temps le vicomte détestât le prévôt et que de son
côté le prévôt se défiât du vicomte, lequel sous son air af-
fable et souriant n'avait pu cacher sa rancune à un homme
aussi habitué que l'était messire Robert à lire dans l'ombre
des cours et dans l'obscurité des cœurs. Chaque fois qu'il
voyait paraître le vicomte, le prévôt s'attendait donc, sous
son air affable et prévenant, à recevoir un porteur de mau-
vaises nouvelles, lesquelles il avait l'habitude de débiter les
larmes aux yeux et avec cette douleur feinte et calculée
qui exprime goutte à goutte le poison sur une plaie.
Quant au comte d'Orbec. le vicomte de Marmagne avait a
peu près rompu avec lui : c'était même une de ces rares
inimitiés de cour visibles à l'oeil nu D'Orbec méprisait
Marmagne. parce que Marmagne n'avait pas de fortune et
ne pouvait tenir un rang. Marmagne mépri.sait d'Orbec.
parce que d'Orbec était vieux et avait par conséquent perdu
le privilège de plaire aux femmes ; enfin tous deux se
haïssaient, parce que toutes les fois qu'ils s'étaient trouvés
sur le même chemin. l'un avait enlevé quelque chose à
l'autre.
Aussi, dès qu'ils s'aperçurent, les deux courtisans se sa-
luèrent avec ce sourire sardouique et froid qu'on ne ren-
contre que dans les antichambres de palais, et qui veut dire :
— Ah ! si nous n'étions pas deux lâches, comme il y a déjà
longtemps que l'un de nous deux ne vivrait plus l
Néanmoins, comme il est du devoir d'un historien de
dire le bien comme le mal, il est juste d'avouer qu'ils s'en
tinrent à ce salut et à ce sourire, et que. sans avoir échan-
gé uue seule parole avec le vicomte de Marmagne, le comte
d'Orbec, reconduit par le prévôt, sortit immédiatement par
la même porte qui venait de donner entrée à son ennemi
Hàtons-nous d'ajouter néanmoins que malgré la haine
qui les séparait, ces deux hommes, le cas échéant, étaient
prêts à se réunir momentanément pour nuire à ua troi-
sième.
Le comte d'Orbec sorti, le prévôt se trouva seul avec son
ami le vicomte de Marmagne.
Il s'avança vers lui avec un visage gai, celui-ci l'attendit
avec un visage triste.
— Eli bien ! mon cher prévôt, lui dit Marmagne. rom-
pant le premier le silence, vous avez l'air bien joyeux.
— Et vous, mon cher Marmagne, répondit le prévôt,
vous avez l'air bien triste,
— C'est que vous le savez, mon pauvre d'EstourviUe, les
malheurs de mes amis m'affligent .tout autant que les
miens.
— Oui, oui, je connais votre cœur, dit le prévôt.
— Et quand je vous ai vu sl^joyeux. avec votre futur
gendre, le comte d'Orbec, car le mariage de votre fille avec
lui n'est plus un secret, et je vous en félicite, mon cher
d'EstourviUe...
— Vous savez que je vous avals dit depuis longtemps
que la main de Colombe était promise, mon cher Mar-
magne.
— Oui. je ne sais vraiment comment vous consentez à
vous séparer dune si charmante enfant.
— Oh : je ne m'en sépare pas, reprit maître Robert. Mon
gendre, le comte d'Orbec, fera passer la Seine à toute sa
trésorerie, et viendra habiter le Grand-Nesle, tandis que
moi, dans mes momens perdus, j'habiterai le_Petit.
— Pauvre ami ! dit Marmagne en secouant la tête d'un
air profondément peiné, en appuyant une de ses mains
sur le bras du prévôt, et eu portant l'autre à ses yeux pour
essuyer une larme qui n'existait pas.
— Cumment. pauvre ami. dit messire Robert. Ah çà.l
quavez-vous donc encore à m'annoncer?
— Suis-je donc le premier à vous annoncer cette fâcheuse
nouvelle î
— Laquelle ? voyons, parlez !
— Vous le savez, mon cher prévôt, il faut être philo.so-
phe en ce monde, et il y a un vieux proverbe que notre
pauvre race humaine devrait avoir sans cesse à la bouche,
car il renferme à lui seul toute la sagesse des nations.
— Et quel est ce proverbe? Achevez
— L'homme propose, mon cher ami, l'homme propose et
Dieu dispose.
— Et quelle chose ai-je propo.sée dont Dieu disposera?
viiyons. achevez et finissons-en.
— Vous avez destiné l'hôtel duTieux-NesIe à votre gendre
et à votre fille?
— Sans doute ; et ils y seront installés j'espère avant trois
mois.
— Détrompez-vous, mon cher prévôt, détrompez-vous;
l'hôtel de Nesle, à cette heure, n'est plus votre propriété.
Excusez-moi de vous causer ce chagrin ; mais j'ai pensé
cuie mieux valait, avec le caractère un peu vif que je vous
connais, que vous apprissiez cette nouvelle de la bouche
d'un ami. qui mettra à vous l'apprendre tous les ménage-
mens convenables, que de la tenir de la bouche de quelque
malotru qui. enchanté de votre malheur, vous l'aurait je-
tée brutalement à la face. Hélas ! lion, mon ami, le Grand-
Nesle n'est plus à vous.
— Et qui me l'a donc repris? .
— Sa Majesté.
— Sa Majesté :
— Elle-même, vous voyez donc bien que le malheur est
iri-éparable.
— Et quand cela?
— Ce matin. Si je n'avais pas été retenu par mon ser-
vice au Louvre, vous en eussiez été prévenu plus tôt.
— On vous aura trompé, iNIarraagne, c'est quelque faux
bruit que mes ennemis se plaisent à répandre, et dont vous
vous êtes fait prématurément l'écho.
— .Te voudrais pour bien des choses que cela fût ainsi,
mais malheureusement on ne m'a pas dit, j'a' entendu
— Vous avez entendu, quoi?
— - ,I'ai entendu le roi de sa propre bouche donnant le
Vieux-Nesle à un autre.
— Et quel est cet autre î
26
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Un aventiiiier italien, un certain orfèvre que vous con-
naissez peul-ëtre de nom. un intrigant qui s'appelle Benve-
nulo Cellini, qui arrive de Floiience depuis deux mois,
dont le roi s'est coiffé je ne sais pourquoi, et qu'il a été aii-
jourd liui visiter avec toute sa cour dans l'iiolel du cardinal
lie Ferrare, où ce prétendu arti-^te a établi sa boutique.
— El vous étiez là. dites-vous, vicomte, quand le roi a
fait donation du Grand-Xesle à ce misérable "
— J'y étais, répimdit de Marmagne en prononçant ces
deux mots lettre a lettre et en les accentuant avec lenteur
tt volupté.
— AJi : ah : fit le prévôt, eh bien : je l'attends, votre aven-
turier, qu'il vienne prendre le présent royal :
— Comment: ^-ous auriez l'intention de faire résistance?
— Sans doute.
— .V un ordre du roi
— A tm ordre de Dieu, à un ordre du diable ! à totis les
ordres enfin qui auroat la lU'éteuiioii de me faire sortir
d'ici.
— Prenez garde, prenez garde, prévôt, reprit le vicomte
de Marmagne. outre la colère du roi à laquelle vous vous
«xposez. ce Benvenuio Cellini est par lui-même plus a
craindre que vous ne pensez.
— Savez-vous qui je suis, vicomte?
— D'abord, il a toute la faveur de Sa Majesté, — pour le
moment c est vrai. — mais 1! Ta.
— Savez-vous que moi. prévôt de Paris, je représente Sa
Majesté au Chàlelet, que j'y siège sous un dais, en habit
court, en manteau à collet, l'éiiée au côté, le chapeau orné
ilo plumes sur la tête, et tenant a la main uu bâton de
commandement en velours bleu.
— Ensuite je vous dirai que ce maudit Italien accepte
volontiers la lutte de puissance a puissance, avec toutes
sortes de princes, de cardinaux et de papes.
— Savez-vous que j'ai un sceau particulier qui fait l'au-
thenticité des actes ? •
— On ajoute que ce damné spadassin blesse et tue sans
scrupule tous ceux <iui lui font obstacle.
— Igiiorez-vous qu'une garde de vingt-quatre sergens d'ar-
mes est jour et nuit à mes ordres?
— On dit qu'il a été ti'apper un orfèvre auquel il en vou-
lait au milieu d'un l)ataillon de soixante hommes.
— Vous oubliez que l'hôtel de Xesie est fortifié, qu'il a
créneaux aux murs et macliecoulis au-dessus des portes,
sans compter le foit de la ville qui d'un côté le rend impre-
nable.
— On assure qn'il s'entend aux sièges comme Bayard. ou
Antonio de Leyra. '
— C'est ce que notis verrons. '
— J'en ai peur
— Kt moi J'attends.
— Tenez, voulez-vous que je vous donne un conseil, mon
cher ami?
— Donnez, pourvu qu'il soit court.
— N'essayez pas de lutter avec plus fort que vous.
— Avec plus fort que moi. un mécliant ouvrier d'Italie :
Vicomte, vous m'exaspérez
— C'est que d'honneur : vous pourriez vous en repentir
Je vous parle à bon escient.
— Vicomte, vous me mettez hors des gonds.
— Songez que cet homme a le roi pour lui.
— Eh bien: moi. j'ai madame d'Elampes.
— Sa Majesté pourra trouver mauvais qu'on résiste à sa
volonté.
— Je l'ai fait déjà, monsieur, et avec succès encore.
— Oui. je le sais, dans l'affaire du péage du pont de Man-
tes. Mais...
— Mais quoi?
— Mais on ne risque rien, ou du moins pas grand'chose,
de résister à un roi qui est faible et bon. taudis (luon ris-
<iue tout en entrant en lutte conlie uu homme fort et ter-
rible comme l'e.^l Benvemito Cellini.
— Ventre Mahom : vicomte, vous voulez donc me rendre
lou I
— Au contraire, je veux vous rendre sage.
— Assez, vicomte, assez ; ah : le manant, je vous le jure,
me paiera cher le moment que votre amitié vient de me
fair jiasser.
— Dieu le veuille : prévôt. Dieu le veuille :
— C'est bien, c'est bien. Vous n'avez pas autre chose à me
dire ?
— N'on, non, je ne crois pas. fit le vicomte comme s'il
cherdiait quelque nouvelle qui pût faire pendant à la pre-
mière.
— Eh bien ; adieu, alors ; s'écria le prévôt.
— Adieu : mon pauvre ami !
— Adieu :
— Je vous aurai averti, du moins.
— .Adieu :
— Je n'aurai rien à me reprocher, et cela me console.
— Adieu : adieu : I
— Bonne chance : Mais je dois vous dire qu'en vous fai-
sant ce souhait, je doute de le voir s'accompljr.
— Adieu : adieu ! adieu :
— .Adieu ;
El le vicomte de Marmagne, le cœur gonflé de soupirs,
le visage bouleversé de douleur, après avoir serré la main
du prévôt comme s'il prenait pour toujours congé de lui,
s'éloigna en levant les bras au cici.
Le prévôt le suivit, et ferma lui-même derrière lui la porte
de la rue
On comprend que cette conversation amicale avait sin-
gulièrement irrité le sang et remué la bile de messire d'Es-
tourville .Aussi cherchait-il sur qui il pourrait faire passer
sa mauvaise humeur, lorsque tout à coup \l se souvint de
ce jeune homme qu'il avait vu sortir du Grand-Nesle au
moment où il allait y entrer avec le comte dOrbec. —
Ciimme Raimbault était l;i. il n'eut pas loin a chercher ce-
lui qui devait lui donner des renseignemens sur cet in-
connu, et faisant venir, d'un de ces gestes impératifs qui
n'admettent pas de réplique, le jardinier vers lui, il lui de-
manda ce qu'il savait de ce jeuue liomme.
Le jardinier répondit que celui dont voulait parler son
maitre s'élant présenté au nom du roi pour visiter le Cirand-
Nesle. il n'avait rien cru devoir prendre sur lui. et 1 avait
conduit â dame Perriiie, qui l'avait comiilaisammeut mené
partout.
Le pré-vôt s'élança dans le Petit-Ncsle afin de demander
une explication à ja digne duègne ; mais malheureusement
elle venait de sortir pour faire la provision de la semaine.
lîestai! Colombe, mais comme le prévôt ne pouvait même
supposer qii'elle eut vu le jeune étranger après les défenses
exorbitantes qu'il avait faites â dame Perrine a l'endroit
des beaux garçons, il ne lui parla même pas.
Puis, comme ses fonctions le rappelaient au Grand-Châ-
telei. il partit, ordonnant à Raimbault, sous peine de le
casser à l'instant même, de ne laisser entrer qui que ce
filt et â quelque nom qu'on vint, dans le Grand ni le Petlt-
Nesle. et surtout le misérable aventurier qui s'y était in-
troduit.
.Aussi. lorsqu'.Ascanio se présenta le lendemain avec ses
bijoux comme l'y avait invité dame Perrine. Raimbault se
coutenta-l-il d'ouvrir un petit vasistas, et da lui dire à tra-
vers les barreaux que I iiôtel de Nesle était fermé pour tout
le monde ei pariiculicreraeiit pour lui.
Asc.auio, comme ou le ijense bien, se retira désespéré ;
mais il faut le dire, il n'accusa pas un instant Colombe de
cet étrtiuge accueil ; la jeune Ûlle n'avait levé qu'un regard,
n'avait laissé tomber qu'une phrase, mais il y avait dans ce
regard tant de modeste amour, et dans celte phrase tant
d amoureu.se mélodie, que depuis la veille Ascauiu avait
coiiime une voix d'ange qui lui chantait dans le cœur.
Il pensa donc avec ■•aisou que comme il. avait été vu de
inalire Robert d'Estourville. c'était le prévôt qui avait donné
cette terrible consigne dont il était la victime.
VIII
PRÉPABATIFS D'ATTAQUE ET DE DÉFENSE
A peine Ascanici était-il rentré â l'hôtel et avait-il rendu
compte a Beiivcmilo de la partie de son excursion qui avait
rapport â la topographie de l'hôtel de Nesle. que celui-ci,
voyant que le séjour lui convenait de toui point, s'était em-
pressé de se rendre chez le premier secrétaire des finances
du roi. le seigneur de Neufville, pour lui demander acte de
la donation royale. Le seigneur de Neufville avait demandé
jusqu'au lendemain pour s assurer de la réalité des pré-
tentions de maitre Benvenuto. et quoique celui-ci eût trouvé
assez impertinent qu ou ne le crût pas sur parole, il avait
compris la légalité de cette demande, et il s'y était rendu,
mais décidé pour le lendemain a ne pas faire grâce au sei-
gneur de Neufville d'une demi-heure.
.\ussi le lendemain se présenta-l-il à la minute. 11 tut In-
troduit aussitôt, ce qui lui parut de bon augure.
— Eli bien : monseigneiu-, dit Benvenuto. l'Italien est-il
un menteur ou vous a-t-il dit la vérité?
— La vérité tout entière, mon cher ami.
— C'e.st bien lieureiix.
— Et le roi m'a ordonné de vous remettre l'acte de do-
nation en bonne forme.
— Il sera le bien reçu.
— Cependant... continua eu hésitant le secrétaire des
finances.
— Eh bien ! qu'y a-t-U encore? Voyons.
— Cependant, si vous me permettiez de vous doimci' un
bon conseil...
— Un bon conseil: diable: c'est chose rare, monsieur le
secrétaiie ; donnez, donnez.
— Eh bien ; ce serait de chercher pour votre atelier un
autre emplacement que celui du Urand-Nesle.
ASCANIO
27
— Vraimeut : répondit Fienvenuio d'un air goguenard,
vous croyez que celui-là n'esl point convenable?
— SI fait : et la vérité m'oblige mt-me â dire que vous
auriez grand'peine â en trouver un meîLetir.
— E!i bien: alors qu y a-t-il?
— C'est que celui-là appartient à un trop haut person-
nage pour que vous vous Irottiei impiini^ment a l\ii.
— J'appartiens moi-même au noble roi de France, ré-
pondit Celllni, et Je ne reculerai jamais tant que j agii-al
•en son nom.
— Oui, mais dans notre pays, maître Benvenuto. tout
seigneur est roi chez lui, et en essayant de chasser le pré-
vôt de la maison qu'il occupe, vous courez risque de la vie.
— Tôt ou tard il faut mourir, répondit seutencieusemeut
Céllinl.
— Ainsi, vous êtes décidé...
— A tuer le diable avant que le diable me tue. Rappor-
tez-vous-eii à mol pour cela, seigneur secrétaire. Donc, que
M. le prévôt se tienne bien, ainsi que tous ceux qui tente-
ront de s'opposer aux volontés du roi, quand ce sera sur-
tout maitre Benvenuto Cellini qui sera chargé de faire exé-
cuter ses volontés.
Siir ce. messire Nicolas de XeutvlUe avait fait trêve à ses
observations philanthropiques, puis il avait prétexté toute
sorte de formalités â remplir avant de délivrer l'acte : mais
Benvenuto s'était assis tranquillement, déclarant qu'il ne
quitterait pas la place que l'acte ne lui fût délivré, et que,
s'il fallait coucher l.i, il était décidé et y coucherait, ayant
prévu le cas et ayant eu le soin de prévenir chez lui qu'il
ne rentrerait peut-être pas
Ce que voyant messire Nicolas de NeufviUe, il en avait
pris son parti, au risque de ce qui pouvait en arriver, et
avait délivré à Benvenuto Cellini l'acte de donation, en
prévenant toutefois messire Robert d'Estourvllle de ce qu'il
venait d'être forcé de faire, moitié par la volonté du roi,
moitié par la persistance de l'orfèvre.
Quant à Benvenuto Cellini, il était rentré chez lui sans
rien dire à personne de ce qu'il venait de faire, avait en-
fermé sa donation dans l'armoire oti il enfermait ses pierres
précieuses, et sétait remis tranquillement â l'ouvrage.
Cette nouvelle, transmise au prévôt par le secrétaire des
finances, prouvait â messire Robert que Benvenuto, comme
le lui avait dit le vicomte de Marmagne, tenait â son pro-
jet de s emparer de gré ou de force de l'hôtel de Nesle Le
prévôt se mit donc sur ses gardes, Qt venir ses vingt-quatre
seigens d'armes, plaça des sentinelles sur les mitrailles, et
n'alla plus au Clultelet que lorsqu'il y était absolument
forcé par les devoirs de sa charge
Les jours se passèrent cependant, et Cellini, tranquille-
ment occupé de ses tiavau-x commencés, ne risquait pas la
moindre attatiue Mais le prévôt était convaincti que cette
tranquillité apparente n'était qu'une ruse et que son enne-
mi voulait lasser sa surveillance pour le prendre à l'impro-
■vlste. Aussi messire Robert, l'oeil toujours au guet, Toreille
toujours aux écoutes, l'esprit toujours tendu, ne sonant
pas de ses idées belliqueuses, gagnait à cet état, qui n'était
ni la paix ni la guerre, je ne sais quelle fièvre d'attente,
quel vertige d'anxiété qui menaçait, si la situation se prolon-
geait, de le rendre fou comme le gouverneur du château
Saint-Ange : il ne mangeait plus, ne dormait guère et mai-
grissait à vue d'œil.
De temps en temps il tirait tout à coiip son épée et se met-
tait à espadonner contre un mur en criant :
— Mais qu'il vienne donc : qn'il vienne donc, le scélé-
rat ! qu'il vienne, je l'attends I
Benvenuto ne venait pas.
Aussi messire Robert d'F.siourville avait des momens de
calme, pendant lesquels il se persuadait â lui-même que
l'orfèvre avait eu la langue plus longue que l'épée. et qu'il
n'oserait jamais exécuter ses damnables projets. Ce fut dans
un de ces momens que Colombe, étant sortie par hasard de
sa chambre, vit tous ces préparatifs de guerre et demanda
à son père de quoi il s'agissait.
— Un drôle .i chiitier, voilà tout, avait répondu le prévôt.
Or, comme c'était l'état du prévôt de châtier. Colombe
n'avait pas même demandé quel était le drôle dont on pré-
parait le châtiment, trop préoccupée quelle était elle-
même pour ne pas se contenter de cette simple explication.
En effet, d'un mot messire Robert avait fait un terrible
changement dans la vie de sa fille ; cette vie si douce, si
simple, si obscure et si retirée jusqu'alors, cette vie aux
jours si calmes et aiLX nuits si tranquilles, ressembl.ait à un
pauvre lac t'iut bouleversé par un ouragan. Parfois jus-
<Iu'alors efle avait vaguement senti que son âme était en-
dormie et que son cœur était vide, mais elle pensait que
cette tristesse lui venait de son isolement, mais elle attri-
buait cette viduité à ce qiie, tout enfant, elle avait perdu
sa mère ; et voila que tout à coup, dans son existence, dans
sa pensée, voila que dans son cœur et dans son ;ime tout
se trouvait rempli, mais par la douleur.
Oh : combien elle regrettait alors ce temps d'ignorance
et de tranquillité pendant lequel la vulg.aire mais vigilante
amitié de dame Perriue suffisait presque il son bonheur,
ce temps d'espérance et de foi où elle comptait sur l'avenir
comme on compte sur un ami. ce temps de confiance filiale
enfin où elle croyait à l'affection de son père. 'Hélas : cçt
avenir maintenant, c'était l'odieux amour du comte
d'Orbec : la tenUiesse de son père, c'était do l'ambition
déguisée en tendresse paternelle. Pourquoi, au lieu de se trou-
ver l'unique héritière d'un noble nom et d une grande for-
tune, n'était-elle pas née la fille de quelque obscur bour^
geois de la cité, qui l'aïualt bien soignée et bien chérie f
Elle eût pu alors rencontrer ce jeune artiste qui parlait
avec tant d'émotion et tant de charme, ce bel Asranlo, qui
semlilait avoir tant de bonheur, tant d'amour à donner.
Mais quand les battemens de son cœur, quand la rou-
geur de ses joues avertissaient Colombe que l'image de
l'étranger occupait depuis trop longtemps sa pensée, elle
se condamnait u chasser ce doux rêve, et elle y réussissait
en se mettant devant les yeux la désolante réalité : elle avait
an resté, depuis que son père s'était ouvert de ses projets
de mariage avec elle, expressément détendu à dame Per-
rine de recevoir .\scanio sous quelque prétexte que ce lût,
la menaçant de tout dire â son père si elle désobéissait, et
comme la gouvernante avait jugé à propos, de peur d'être
accusée de complicité avec lui, de taire les projets hostiles
du maître d'Ascanio, la pauvre Colombe' se croyait bien dé-
fendue de ce côté-là.
Et que l'on n'aille pas croire cependant que la douce
enfant que nous avons vue fût résignée à ol^éir en vic-
time aux ordres de son père. Non. tout son être se révoltait
à l'idée de son alliance avec ce. homme pour lequel elle au-
rait eu de la haine si elle eiit su ce que c était que ce sen-
timent. Aussi roulait-elle sous son beau Iront pâle mille
pensées étrangères jusqu'alors à son esprit, pensées de ré-
volte et de rébellion qu'elle regardait presque aussitôt
comme des crimes et dont elle demanilait a genoux pardon â
Dieu, .\lors elle pensait à aller se jeter aux genoux de Fran-
çois !"■. Mais elle avait entendu raconter tout bas que dans
une circonstance bien autrement terrible la même idée était
venue à Diane de Poitiers, et qu'elle y avait laissé 1 hon-
neur. Madame d Etampes pouvait aussi la protéger, la
sauver si elle voulait. Mais le voudrait-elle? n'accueillerait-
elle pas par un sourire les plaintes dune enfant? Ce sou-
rire de dédain et de raillerie, elle l'avait déjà vu sur les
lèvres de son père quand elle l'avait supplié de la garder
près de lui. et ce sourire lui avait fait un mal affreux.
Colombe n'avait donc plus que Dieu pour refuge ; aussi
se mettait-elle à son prie-Dieu cent fois par jour, conjurant
le maitre de toutes choses d'envoyer du secours à sa fai-
blesse avant la fin des trois mois qui la séparaient encore
de son redoutable fiancé, ou, si tout secours humain était
impossible, de lui permettre au moins d'aller rejoindre sa
mère.
Quant à Ascanio, son existence n'était pas moins trou-
blée que l'existence de celle qu'il aimait. Vingt fois depuis
le moment où Raimbault lui avait signifié l'ordre qui lui in-
tertUsait l'entrée de l'hôtel de Nesle, le matin avant que per-
sonne fût levé, le soir quand tout le monde dormait, il
allait rêver autour de ces hautes murailles qui le séparaient
de sa vie Mais pas une seule fois, soit ostensiblement, soit
furtivement, il n'avait essayé de pénétrer dans ce jardin
défendu. Il y avait encore en lui ce respect virginal des
premières années qui défend la femme qu'on aime contre
l'amour même qu'elle aurait plus tard à redouter.
Mais cela n'empêchait pas Ascanio. tout en ciselant son
or, tout en encadrant ses perles tout en enchâssant ses dia-
màns, de faire bien des rêves insensés, sans compter ceux
qu'il faisait dans ses promenades du matin et du soir ou
dans le sommeil agité de ses nuits. Or. ces rêves se por-
taient surtout le jour, tant redouté d'abord et tant désiré
maintenaul pour lui, où Benvenuto devait se rendi-e maître
de l'hôtel de Nesle, car Ascanio connaissait son maître, et
toute cette apparente tranquillité était celle de volcan qui
couve une éruption. Cette éruption. Cellini avait annoncé
qu elle aurait lieu 1" dimanche suivant : Ascanio ne faisait
donc aucun doute que le dimanche suivant Cellini n'eût
accompli son projet.
Mais ce projet, autant qu'U en avait pu juger dans ses
courses autour du Séjour de Nesle, ne s'accomplirait pas
sans obstacle, grâce à la garde conîlnuelle qui se faisait
sur ses murailles ; Ascanio avait femarqué dans 1 hôtel de
Nesle tous les signes d'une place de guérie S il y avait at-
taque il y aurait donc défense: et comme la forteresse ne
paraissait pas disposée à capituler, il était évident qu on
la prendrait d'assaut,
' Or c'était dans cet instant suprême qiie la chevalerie
d'\scanlo devait trouver quelque occasion de se dévelop-
per Il y aurait combat, 11 y aurait l.rè. he, il y aurait peut-
être incendie. Oh : c'était quelque .hnse de pareil qu i ul
fallait: un incendie surtout: un incendie qui mettait les
jours de Colombe en danger: Alors il se lançait a travers
ALEX-WDRE DUMA^ ILLUSTRE
les escaliers trembla ns. à travers les poutres brûlantes, â
travers les murs eiitlammés. Il emendait sa voix appelant
du secours ; il arrivait jusqu'à elle, l'enlevait mourante et
presque évanouie dans ses bras, 1 emportait à travers de»
abimcs de flammes, la pressant contre lui, sentant battre
son caur contre son cœur, respirant son haleine. Puis, â
travers mille dangers, mille périls, il la déposait aux pieds
tle son père éperdu, qui alors en faisait la récompense de
son courage et la donnait à celui qui l'avait sauvée. Ou bien,
en fuyant sur quelque pont tremblant jeté au-dessus du feu,
le pied lui glissait, et tous deux tombaient ensemble et mou-
raient embrassés, confondant leurs cœurs dans leur suprême
soupir, dans un premier et dernier baiser. Et ce pis-aller
n'était point encore â dédaigner pour un homme qui n'avait
pas plus d'espoir que Ascanio ; car, après la félicité de vivre
lun pour l'autre, le plus grand bonheur est de mourir
ensemble.
Tous nos héros passaient donc, comme on le voit, des
jours et des nuits fort agités, à l'exception de Benvenuto
Cellini, qui paraissait avoir complètement oublié ses pro-
jets hostiles sur l'hOlel de Xesle, et de Scozzone, qui les
Ignorait.
Cependant toute la semaine s'étant écoulée dans les diffé-
rentes émotions que nous avons dites, et Benvenuto Cellini
aj'ant consciencieusement travaillé pendant les sept jours
qui la composent, et presque achevé le modèle en terre de
son Jupiter, passa le samedi vers les cinq heures du soir,
sa cotte de mailles, boutonna son pourpoint par dessus, et
ayant dit à Ascanio de l'accompagner, s'achemina vers 1 hô-
tel de Nesle. Arrivé au pied des murailles. Cellini fit le tour
de la place, examinant les côtés faibles et ruminant un
plan de siège.
L'attaque devait offrir plus d'une difflculté, ainsi que
l'avait dit le prévôt à son ami de Marmagne, ainsi que
l'avait attesté Ascanio à son maître, ainsi enfin que Benve-
nuto pouvait le voir par lui-même. Le château de Nesle avait
créneaux et mâchicoulis, double mur du côté de la grève.
et de plus les fossés et les remparts de la ville du côté du
Préaux-Clercs ; c'était bien une de ces solides et imposantes
maisons féodales qui pouvaient parfaitement se défendre par
leur seule masse, pourvu que les portes en fussent solide-
ment fermées, et repousser sans secours du dehors les tirelai-
nes et les larroneurs, comme Qn les appelait à cette époque,
et de plus, au besoin, les gens du roi. Au reste, il en était
ainsi dans cette amusante époque, où l'on était le plus sou-
vent forcé de se servir â soi-même de police et de guet
Sa reconnaissance achevée, selon toutes règles de la stra-
tégie antique et moderne, pensant qu'il fallait sommer la
place de se rendre avant de mettre le siège devant elle,
il alla frapper à la petite porte de l'hôtel par laquelle déjà
une fois Ascanio était entré. Pour lui comme pour Ascanio
le vasistas s'ouvrit ; mais cette fois, au lieu du pacifique
jai'dlnier, ce fut un belliaueux hoqueton qui se présenta.
— Que voulez-vous ° demanda le hoqueton à l'étranger
qui venait de frapper ii la porte de l'hôtel de Nesle.
— Prendre possession de l'hôtel, dont la propriété est
concédée à moi, Benvenuto Cellini. répondit l'orfèvre.
— C'est bon. attendez, répondit l'honnête sergent, et il
s'empressa, selon l'ordre qu'il en avait reçu, d'aller avertir
niessire d'Kstourville.
Au bout d'un moment, il revint accompagné du prévôt,
qui. sans se montrer, retenant son haleine, se tint aux
écoutes dans un coin, environné d'une partie de sa garnison.
afin de mieux Juger de la gravité du cas.
— Nous ne savons pas ce que vous voulez dire, répondit
le hoqueton.
— Alors, dit Benvenuto CelUnl. remettez ce parchemin
:'i messlre le prévôt; c'est la copie certifiée de l'acte de dona-
tion.
Et il passa le parchemin par le vasistas.
Le sergent disparut une seconde fois : mais comme cette
fois il n'avait que la main à étendre pour remettre la copie
au prévôt, le vasistas se rouvrit presque aussitôt.
— Voici la réponse, dit le sergent en faisant passer à tra-
vers la grille le parchemin en morceaux.
— C'est bon. reprit Cellini avec le plus grand calme .\u
revoir.
Et enchanté de l'attention avec laquelle Ascanio avait
suivi '.son examen de la place, et des observations judi-
cieuses qu'avait émises le jeune homme sur le futur coup
de main qu'on allait tenter, il rentra à l'atelier, affirmant
a son élève qu'il eilt fait, un grand capitaine s'il n'eitt été
ilestlnè A devenir encore un plus grand artiste, ce qui. aux
yeux de Cellini. valait infiniment mieux.
Le lendemain, le soleil se leva magnifique sur l'horizon :
Benvenuto avait dès la veille prié les ouvriers de se rendre
A l'atelier, bien que ce lût un dimanche, et aucun d'eux
ne manqua à l'appel
— Mes enfans. leur dit le maître, je vous al engagés
pour travailler on orfè\Terle et non pour combattre, cela est
certain. Mais depuis deux mois que nous .sommes ensemble,
nous nous connaissons déjà assez les uns les autres pour que, i
dans une grave nécessité, j'aie pu compter sur vous, comme
vous pouvez tous et toujours compter sur moi. Vous savez
ce dont il s'agit : nous sommes mal à l'aise ici, sans air et
sans espace, et nous n'avons pas nos coudées franches pour
entreprendre de grands ouvrages, ou même pour forger un
peu vaillamment. Le roi, vous en avez été tous témoins, a
bien voulu me donner un logement plus vaste et plus com-
mode ; mais, vu que le temps lui manque pour s'occuper de
ces menus détails, il m'a laissé le soin de m'y établir moi-
même. Or, on ne veut pas me labandonnner, ce logement
si généreusement accordé par le roi ; il faut donc le prendre.
Le prévôt de Paris, qui le retient contre l'ordre de Sa Ma-
jesté ill parait que cela se fait dans ce pays-ci!, ne sait pas
à quel homme il a affaire ; au moment où l'on me refuse,
j'exige; du moment où l'on me résiste, j'arrache. Eies-vous
dans l'intention de m'aider? Je ne vous cache point qu'il
y aui'a péril à le faire: c'est une bataille à livrer, c'est une
escalade à entreprendre et autres plaisirs peu» innocens
11 n'y a rien à craindre de la police ni du guet, nous avons
l'autorisation de Sa Majesté ; mais il peut y a'.oir mort
d homme, mes enfants. Ainsi, que ceux qui veulent tourner
ailleurs ne fassent pas de façons, que ceux qui veulent res-
ter à la maison ne se gênent pas : je ne réclame que des
ca-urs résolus. Si vous me laissez seul avec Pagolo et Asca-
nio. ne vous inquiétez pas de la chose. Je ne sais pas com-
ment je ferai ; mais ce que je sais, c'est que je n'aurai pas
ie démenti pour cela. Mais, sang du Christ ! si vous me prê-
tez vos cœurs et vos bras, comme je l'espère, gare au prévôt
et à la prévôté : Et maintenant que vous êtes édifiés à fond
sur la chose, voyons, parlez, voulez-vous me suivre ?
Il n'y eut qu un cri.
— Partout, maître, partout, où vous nous mènerez >.
— Bravo, mes enfans ; Alors vous êtes tous de la plaisan-
terie ?
— Tous :
— En ce cas, rage et tempête ! nous allons nous diver-
tir! cria Benvenuto. qui se retrouvait enfin dans son élé-
ment ; il y a assez longtemps que je me rouille. Deliors.
dehors, les courages et les épêes : .\h : Dieu merci ! nous
allons donc donner et recevoir quelques bonnes estocades :
Voyons, mes cliers enfans ; voyons, mes braves amis, il
faut s'armer, il faut convenir d'un plan, il faut préparer
nos coups ; qu'on s'apprête à bien s'escrimer, et vive la
joie ! Je vais vous donner tout ce que je possède d'armes
offensives et défensives, outre celles qui sont pendues â la
muraille, et où chacun peut choisir à volonté. Ahl c'est
une bonne coulevrlne qu'il nous faudrait, mais bah ! voila
sa monnaie en arquebuses, en hacquebuttes. en piques, en
èiiées et en poignards ; et puis des cottes de mailles, des
casques et des cuirasses. .Mlons ! en hâte, en hâte, habillons-
nous pour le bal ; c'est le prévôt qui paiera les tlûtes.
— Hourrali : crièrent tous les compagnons.
.Alors ce fut dans l'atelier un mou\ement, un tumulte,
un remue-ménage admirables A voir : la verve et l'eutrain
du maître animaient tous les cœurs et tous les visages. On
essayait des cuirasses, on brandissait des épées. on tirait
des poignards, on riait, on chantait, à croire qu'il s'agis-
sait dune mascarade ou d'une fête. Benvenuto allait, ve-
nait, courait, enseignant une botte à l'un, bouclant le cein-
turon de l'autre, et sentant sou sang courir libre et chaud
dans ses veines comme s'il avait retrouvé sa véritable vie.
•Ouant aux ouvriers, c'étaient entre eux des plaisanteries
à n'en plus finir qu'ils se jetaient sur leurs mines guerrières
et leurs maladresses bourgeoises
— Eh : maître, regardez donc, criait l'un ; regardez donc
Simon-le-Gaucher qui met son épée du même côté que nous :
.\ droite, donc : à droite !
— Et Jehan, répondait Simon, qui tient sa hallebarde
comme il tiendra sa crosse quand 11 sera évêque !
— Et Pagolo : disait Jehan, qui met double cotte de mail
les:
— Pourquoi pas? répondait Pagolo: Hermann l'.Xlle-
niand s'habille bien comme un chevalier du temps de l'empe-
reur Barberousse.
Et en elïet, celui qu'on venait de désigner sous l'appel-
lation d'Hermann l'Allemand, épithète qui formait «luelque
peu pléonasme, puisque le nom seul, par sa con.sonnauce
gei'maiiique, indiquait que celui qui le portait appartenait
A quelqu'uns des cercles du Saint-Empire, irermann.
disons-nous, s'était couvert de fer des pieds A la tête, et
semblait une de ces gigantesques statues comme les sta
tuaires de cette belle époque d'an en couchaient sur les
tombeaux .\ussi Benvenuto, malgré la force devenue pro-
verbiale dans l'atelier de ce brave compagnon d'outre-
Rhin, lui fit observer que peut-être éprouverait-il, enfermé
comme il l'était dans une pareille carapace, quelque nlffl-
culté à se mouvoir, et que sa force, au lieu d'y gagner, y
perdrait certainement. Mais, pour toute réponse. Hermann
sauta sur uij établi aussi légèrement que s'il eût été ha-
billé de veloiirs. et décrochant un énorme marteau, il le fit
tournoyer au-dessus de sa tête, et frappa sur l'enclume
ASCAMO
29
trois si terribles coups, qu'à chacun de ces coups l'enclume
s enfonça d'un pouce dans la terre. U n'y avait rien à ré-
pondre à une pareille ri'iionse : aussi Benvenuto flt-il de la
léte et de la main un salut respectueux en signe qu il était
satislait.
Seul Ascanio avait fait sa toilette de guerre en silence
et à l'écart; il ne laissait pas d'avoir quelque inquiétude
sur les suites de l'équipée qu'il entreprenait ; car enfin Co-
lombe pourrait bien ne pas lui pardonner d'avoir attaqué son
père, surtout si la lutte amenait quelque grave catastrophe,
et, plus près de ses yeux, peut-être allait-il se trouver plus
loin de son cœur.
Quant à Scozzone. moitié joyeuse, moilié inquiète, elle
pleurait d'un côté et riait de l'autre ; le changement et la
bataille cela lui allait, mais les coups et les blessures ne lui
allaient pas ; les apprêts du combat faisaient sauter de joie
le lutin, les suites du combat faisaient trembler la femme.
Benvenuto la vit enfin ainsi, souriante et pleurante à la
fois ; il alla à elle :
— Toi. Scozzone, lui dit-Il. tu vas rester à la maison
avec Ruperta, et préparer de la charpie pour les blessés et un
bon dîner pour ceux qui se porteront bien.
— Xon pas vraiment! s'écria Scozzone; oh! je vous suis,
moi : ,\vec vous je suis brave à défier le prévôt et toute la
prévfltaille, mais ici seule avec Ruperta, je mourrais d'in-
quiétude et de peur.
— Oh 1 pour cela, je Ji'y consentirai jamais, répondit Ben-
venuto, cela me troublerait trop de penser qu'il peut t'ar-
river quelque malheur. Tu prieras Dieu pour nous, chère pe-
tite, en nous attendant.
— Ecoutez, Benvenuto, reprit la jeune fille comme illu-
minée d'une idée .«ubite, vous comprenez bien que je ne
puis supporter l'idée de rester tranquille ici. tandis que
vous serez là-bas blessé, mourant peut-être. Mais il y a un
moyen de tout concilier : au lieu de prier Dieu dans l'ate-
lier, j'irai le prier dans l'église la plus proche du lieu du
combat. De cette façon, le danger ne pourra m'atteindre,
et je serai tout de suite avertie de la victoire comme du re-
vers.
— .Allons, soit, répondit Benvenuto : au reste, il est en-
tendu que nous n'irons pas tuer les autres ou nous faire
tuer nous-mêmes sans, au préalable, aller entendre dévote-
ment uue mes.'îe. Eh bien ! c'est dit, nous entrerons dans
l'église des Grands-Augustins, qui est la pltis proche de
l'hôtel de Nesle, et nous t'y laisserons, petite.
Ces arrangemens pris et les préparatifs terminés, on but
un coup de vin de Bourgogne. On ajouta aux armes offen-
sives et défensives des marteaux, des pinces, des échelles et
des cordes, et l'on se mit en marche, non pas en corps d'ar-
mée, mais deux â deux, et à d'assez longues distances pour
ne pas attirer l'attention.
Ce n'est pas qu un coup de main fût chose plus rare dans
ces temps-là que ne 1 est de nos jours une émeute ou un
changement de ministère : mais, à vrai dire, on ne choi-
sissait pas ordinairement le saint jour du dimanche ni
l'heure de midi pour se livrer à ces sortes de récréations,
et 11 fallait toute l'audace de Benvenuto Cellini, soutenue
d'ailleurs par le sentiment de son bon droit, pour risquer
une tentative pareille.
Donc, les uns après les autres nos héros arrivèrent à
l'église des Grands-Augustins, et après avoir déposé leurs
armes et leurs outils chez le sacristain, qui était un ami de
Simoii-le-Gaucher, ils allèrent pieusement assister au saint
sacrifice de la messe, et demander à Dieu la grâce d'exter-
miner le plus de hoquetons possible.
Cependant nous devons dire que malgré la gravité de la
situation, malgré sa dévotion insigne et malgré limpor-
tance des prières qu'il avait à adresser au Seigneur. Ben-
venuto, à peine entré dans l'église, donna des marques
d'une singulière distraction ; c'est qu'un peu derrière lui,
mais du côté de la nef opposée, une jeune fllle d'un si
adorable visage lisait dans un missel enluminé, qu elle
eût vraiment dérangé l'attention d'un saint et à plus forte
raison celle d'un sculpteur. L'artiste, dans cette circons-
tance, gênait étrangement le chrétien. Aussi, le bon Cel-
lini ne put se tenir de faire partager son admiration, et
comme Catherine, qui était à sa gauche, eût sans doute
montré trop de sévérité pour les distractions de maître Ben-
venuto. il se retourna vers Ascanio. qui était à sa droite,
avec l'intention de lui faire tourner les yeux vers cette ad
mirable tête de vierge.
Mais les yeux d'Ascanio n'avaient plus rien à faire sur
ce point : du moment où le jeune homme était entré à l'é-
pi is«. ses regards s'étaient fixés sur la jeune fille et ne s'en
étaient plus détournés.
Benvenuto. qui le voyait absorbé dans la même contem-
plation que lui. se contenta donc de le poussejr du coude.
— Oui, dit .\scanio. oui, c'est Colombe ; n'est-ce pas,
iTViitre, comme elle est belle !
C'était Colombe, en effet, à qui son père, ne redoutant
I oint une attaque fn plein midi, avait permis, non sans
quelque difficulté ' rivr^ •l'nll.'r frier liicii nnv Vulmis-
tins. Il est vrai que Colombe avait fort insisté, car c'était la
seule consolation qui lui restât. Ijame Perrine était à ses
côtés.
— Ah çà ! qu'est-ce que Colombe? demanda tout naturelle-
ment Benvenuto.
— Oh ! c'est vrai, vous ne la connaissez p.t«. vous ; Co-
lombe, c'est la fille du prévôt, de messire Robert d'Estour-
vllle lui-même. N est-ce pas qu'elle est belle? dit-il une se-
conde fois.
— Non, reprit Benvenuto, non, ce n'est pas Colombe. Vols-
tu, Ascanio, c'est Hébé, la déesse de la jeunesse, 1 Hébé que
mon grand roi François 1er ma commandée, l'Hébé que je
rêve, que je demandais à Dieu, et qui est descendue ici-bas
à ma prière.
Et sans s'apercevoir du mélange bizarre qu'offrait l'idée
d'Hébé lisant sa messe et élevant son cœur à Jésus. Ben-
venuto continua son hymne à la beauté en même temps que
sa prière à Dieu et ses plans militaires . l'orfèvre, le catho-
lique et le stratégiste reprenaient tour à tour le dessus dans
son esprit.
— Notre père qui êtes aux deux... — Mais regarde donc,
Ascanio, quelle coupe de figure fine et suave ) — Que votre
nom soit sanctifié, que votre régne arrive en la terre comme
au ciel... — Comme cette ligne onduleuse du corps e.st d'un
ravissant contour! — Donnez-nous notre pain quotidien..,
— Et tu dis qu'une si charmante enfant est la nile de
ce gredin de prévôt que je me réserve pour l'exterminer de
ma main? — Et pardonnez-nous nos offenses comme nous
les pardonnons à ceux qui nous ont offensés... — Dussé-Je
brûler 1 hôtel pour en arriver là. — .Ainsi soit-il !
Et Benvenuto fit le signe de la croix, ne doutant pas qu'il
ne vint d'achever une excellente oraison dominicale
La messe se 'termina au milieu de ces diverses préoccu-
pations qui pouvaient paraître un peu bien profanes chez
un homme d'un autre caractère et d'un autre temps, mais
qui étaient toutes naturelles dans une organisation aussi
primesautière que l'était celle de Cellini. et à une époque
où Clément Marot mettait en vers galans les sept psaumes
de la Pénitence.
L'/(e missa est prononcé, Benvenuto et Catherine se ser-
rèrent la main. Puis, tandis que la jeune fille, en essuyant
une larme, restait à la place où elle devait attendre l'issue
du combat, Cellini et .Ascanio. les regards fixés sur Co-
lombe, qui n'avait pas levé les yeux de dessus son livre,
allèrent, suivis de leurs compagnons, prendre une goutte
d'eau bénite ; après quoi on se .sépara pour se rejoindre
dans un cul-de-sac désert situé à moitié chemin à peu près
de l'église à l'hôtel de Xesle.
Quant à Catherine, selon les conventions arrêtées, elle
resta à la grand'messe. comme aussi firent Colombe et dame
Perrine, qui étaient simplement arrivées avant l'heure, et
n'avaient écouté ce premier office que comme une prépar.a-
tion à la messe solennelle : ces deux dernières ne se dou-
taient guère, d'ailleurs, que Benvenuto et ses apprentis
fussent sur le point de leur fermer toute communication
avec la maison qu elles avaient si imprudemment quittée.
K
ESTOCADES
Le moment décisif était arrivé. Benvenuto partagea ses
dix hommes en deux troupes : l'une devait essayer de for-
cer, par tous les mo.vens possibles, la porte de l'hôtel -,
l'autre était destinée à protéger les opérations des travail-
leurs et à écarter des murs à coups d arqiiebu.se. ou à com-
battre ft coups d'épée ceux des assiégés qui paraîtraient
sur les créneaux ou qui tenteraient une sortie. Benvenuto
prit en personne le commandement de cette dernière troupe,
et choisit pour lieutenant notre ami Ascanio; puis 11 mit
à la tète -de l'autre notre vieille connaissance llermann,
ce bon et brave Allemand qui aplatissait, une barre de fer
d'un coup de marteau et un homme d'un coup do poing,
lequel prit ;i son tour pour son second le petit Jehan,
autre drôle d une quinzaine d'années, leste comme un écu-
reuil, malin comme un singe et hardi comme un page,
et que le Ooli.ath avait pris en souveraine affection, par la
raison sans doute que l'espiègle enfant m.' ressalt de tour-
menter le bon Germain. Le petit Jeli;in se plaça donc fiè-
rement à côté de son capitaine, au ciand dépit de Pagolo.
qui. dans sa double cuirasse, ne ressemblait pas mal pour
la raideur de ses mouvemens à l.i statue du Commandeur.
Les choses ainsi disposées, et une dernière revue faite des
armes et des combattans. Benvenuto adressa quelques mot.s
h ces braves cens, qui allaient do si bon cœur pour lui au-
devant (les dangers et de la mort peut être ; ensuite de
30
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
quoi il leur serra la main à tous, lit pieusement le signe
de la croCx, et cria -. « En avant ! » — Aussitôt les deux
troupes s'ébranlèrent, et longeant le quai des Augustin?,
désert à cette heure et à cet endroit, elles arrivèrent, en
maintenant entre elles une rertaine distance, au bout d'un
instant, devant l'iiôtel de Nesle.
Alors Benvenulo, ne voulant pas attaquer son ennemi
sans avoir accompli toutes les formalités de courtoisie usi-
tées en pareil cas. s'avança seul, son moucli.jir blanc an
bout de son épée. vers la petite porte de l'hôtel où il était
déjà venu la veille, ei frappa. Comme la veille on lui
demanda à travers louverinre grillée ce qu'il demandait.
Benvenuto répéta le même protocole, disant qu il venait
prendre possession du château qui lui avait été donné par
le roi. Mais, plus malheureux que la veille, il n'obtint pas
même cette lois l'honneur d'une réponse
Alors d une voix haute et lerme, et se tenant tourné vers
la porte :
— A toi, dit-il, à toi. Robert dlstourville. seigneur de
Villebon, prévôt de Paris, moi, Benvenuto Celllni, orfèvre,
statuaire, peintre, mécanicien et ingénieur, fais savoir que
Sa Majesté le roi François !''■■ m'a librement et comme
c'était son droit donné en tonte propriété le Grand-Nesle.
Or. comme tu le détiens insolemment et que. contre le
désir royal, tu refuses de me le livrer, je te déclare donc.
Robert d'Estourville. seigneur de Villebon. prévôt de Paris,
que Je viens le prendre par force. Ainsi défends-toi. et si
mal arrive de ton refus, apprends que c'est toi qni en
répondras sur la terre et dans le ciel, devant les hommes
et devant Dieu.
Sur quoi Benvenuto s'arrêta, "attendant : mais tout resta
muet derrière les murailles. Alors Benvenuto chargea son
arquebuse, ordonna à sa troupe de préparer ses armes ;
puis, réunissant les chefs en conseil, c'est-à-dire lui, Her-
mann. Ascanio et Jehan :
— Mes enfans. dit-il. vous le voyez, il n'y a plus moyen
d'éviter la lutte. Maintenant, de quelle manière faut-il l'en-
gager 'ft
— J'enfoncerai la porte, dit Hermann, et vous me sui-
vrez, voilà tout
— Et avec quoi, mon Samson ? demanda Benvenuto Celllni.
Hermann regarda autour de lui et aperçut sur le quai une
solive que quatre hommes ordinaires auraient eu peine à
soulever.
— Avec cette poutre, dit-il
El il alla tranquillement ramasser la poutre, la mit sous
son bras, l'y assujettit comme un bélier dans sa machine,
et revint vers son général.
Cependant la foule commençait à s'amasser, et Benvenuto.
excité par elle, allait donner l'ordre de commencer l'atta-
que, lorsque le capitaine des archers du roi. prévenu sans
doute par quelque bourgeois conservateur, parut à l'angle
de la rue. accompagné de cinq ou six de ses gens à cheval.
Ce capitaine était un ami du prévôt, et quoiqu'il sût par-
faitement de quoi 11 s'agissait. Il s'approcha de Benvenuto
Celllni. espérant l'Intimider sans doute, et tandis que ses
gens barraient la route à Hermann :
— Que demandez-vous, dit-il. et pourquoi troublez-vous
ainsi la tranquillité de la ville?
— Celui qui trouble véritablement la tranquillité, répon-
dit Celllni. est celui qui refuse d'obéir aux ordres du roi
et non pas celui qui les exécute.
— Que voulez-%ous dire? demanda le capitaine.
— Je veux dire que voilà une ordonnance de Sa Majesté
en bonne et due forme délivrée par M. de Xeufville. secré-
taire de ses finances, laquelle me fait don de l'hôtel du
Grand-Nesle. Mais les gens qui y sont enfermés refusent
de reconnaître cette ordonnance, et par conséquent me
dénient mon bien. Or. d'une f.ïçon ou de l'autre, j'ai mis
dans ma IcHe que puisque l'écriture dit qu'il faut rendre à
César ce qui appartient à César. Benvenuto Cellini a le droit
de reprendre ce qui appartient à Benvenuto Celllni.
— Eh : au contraire de nous empêcher de conquérir notre
hôtel, vous devriez nous prêter main-forte, cria Pagolo.
— Tais-loi. drôle, dit Benvenuto frappant du pied, je n'ai
besoin de l'aide de personne, entends-tu t
— Vous avez raison en droit, répondit le capitaine, mais
vous avez tort en fait.
— Comment cela ? demanda Benvenuto. qui sentait que
le sang commençait à lui monter au visage.
— Vous avez raison de vouloir rentrer dans votre bien,
mais vous avez tort d'y vouloir rentrer de cette façon ; car
vous ne g.Tgnerez pas grand chose de bon. je vous le pré-
dis, à espadonner contre les murailles Si j'ai un conseil à
vous donner conseil d'ami, cro.vez-moi, c'est de vous adres-
ser à la justice et de porter plainte au prévôt de Paris,
par exemple. Lâ-dessus. adieu et bonne chance.
Et le capitaine des archers du roi s'en alla en ricanant,
ce qui Ht que la foule qui voyait rire l'autorité se mit à
rire
— Rira bien qui rira le dernier, dit Benvenuto Cellini.
En avant ! Hermann. en avant !
Hermann reprit sa poutre, et tandis que Cellini. Ascanio,
et deux ou trois des plus habiles tireurs de la troupe, l'ar-
quebuse à la main, se tenaient prêts à faire feu sur là mu-
raille, il s'aTança comme une catapulte vivante contre la
petite porte que l'on avait jugé plus facile à enfoncer que
la grande
Mais lorsqu'il s'approcha de la muraille, une grêle de
pierres commença d'en tomber, et cela sans qu'on vit per-
sonne, car le prévôt avait fait entasser ces pierres sur le
haut des remparts comme une seconde muraille superpo-
sée à la première, et il n'y avait qu'à pousser les pierres
du bout du doigt pour que dans leur chute elles écrasassent
les assiége.'ins.
Aussi ceux-ci en voyant la grêle qui les accueillait firent-
ils un pas en arrière. Il n'y eut donc, si inattendue que
fiit cette terrible défense, personne de blessé que Pagolo,.
qui. alourdi par sa double cuir.tsse. ne put se retirer aussi
vivement que les autres et fut atteint au talon.
Quant à Hermann. il ne s'inquiéta pas plus de cette nuée-
de moellons qu'un chêne ne le lait de la grêle, et continua
son chemin vers la porte, où s étant mis en batterie, il
commença à heurter de tels coups qu'il était évident que,
si forte cru 'elle fût, elle ne tiendrait pas longtemps à de
pareilles secousses.
De son côté. Benvenuto et les siens se tenaient l'arque-
buse au poing et prêts à faire feu sur quiconque paraîtrait
sur la muraille ; mais personne ne paraissait. Le Grand-
Xesle semblait être défendu par une garnison invisible. Ben-
venuto enrageait de ne pouvoir venir en aide à .son brave
Allemand Tout à coup, il avisa la vieille tour de Xesle,
qui. comme nous l'avons dit. était de l'autre coté du quaj,
et baignait solitairement ses pieds dans la Seine.
— .\tteuds. Hermann. s'écria Celllni. attends, mon brave
garçon, l'hôtel de Xesle est à nous, aussi vrai que je m ap-
pelle Benvenuto Cellini de mon nom et que je suis orfèvre
de mon état.
Puis, faisant signe à Ascanio et à deux de ses compa-
gnons de le suivre, il courut vers la tour, tandis qu Her-
mann, obéissant aux ordres de son maître, faisait quatre
pas en arrière, et dressant sa poutre comme un suisse sa
hallebarde, attendait hors de la portée des pierres l'effet de
la promesse du général.
En effet, comme Benvenuto l'avait prévu, le prévôt avait
négligé de faire garder la vieille tour : il s'en empara
donc sans résistance, et montant les escaliers quatre à quatre
il iiarvint en un instant sur la terrasse ; cette terrasse domi-
nait les murailles du Grand-Xesle. comme un clocher do-
mine une ville, de sorte que les assiégés, tout à l'heure à
l'abri derrière leurs remparts, se trouvèrent tout à coup à
découvert .
Un coup d'arquebuse trul retentit, une balle qui siffla, un
hoqueton qui tomba en heurtant, annoncèrent au prévôt
que la lace des choses allait, selon toute probabilité, chan-
ger pour lui.
En même temps. Hermann. comprenant qu II allait avoir
le champ libre, reprit sa poutre et recommença à ébranler
de nouveau la porte, que les a.ssiégés . venaient au reste de
raffermir pendant cette espèce de trêve.
Quant à la foule, comme elle avait compris, avec cet ad-
mirable instinct de conservation qu'elle pos.sèdc. que la
fusillade allait se mettre de la partie et (rue les spectateurs
de la tragédie qui allait se passer pourraient bien attraper
quelque sanglante éclaboussure. elle s'était, au coup d'ar-
quebuse de Benvenuto. et au cri poussé par le soldat blessé,
dispersée comme une volée de pigeons.
Un seul individu était resté.
Cet Individu était notre ami Jacques .•Vubry le basochlen,
lequel, dans l'espoir de faire sa partie de paume, venait
au rendez-vous que lui avait le dimanche précédent donné^
Ascanio.
Il n'eut besoin que de ipter un coup d'oeil sur le champ
de bataille, et vit à linstant même de quoi il était question.
La détermination que devait prendre Jacques Aubry. avec
le caractère que nous lui connaissons, n'était pas douteuse.
Jouer à la paume ou à l'arquebuse, c'était toujours un
jeu ; devinant que ses amis étaient au nombre des assail-
lans. ce fut donc parmi ceux-ci qu'il se rangea.
— Eh bien ! mes enfans. dit-il en savanç.ant vers le groupe
qui attendait que la porte fût enfoncée pour se précipiter
tlans la place ; nous faisons donc un petit siège ? Peste !
vous ne vous attaquez pas à une bicoque, et c'est une
rude tentative que vous entreprenez là. étant si peu de
monde devant une si forte place.
— Nous ne sommes pas \seuls. dit Pagolo. qui pansait
son talon, en montrant de la main Benvenuto et ses trois
ou quatre compagnons qui continuaient sur la muraille un
feu si bien nourri que les pierres commençaient à pleuvoir
infiniment moins drues qu'en commençant.
— Je compi-ends. je comprends, monseigneur Achille, dit
ASCAMO
3»
Jacques Aubry, car vous avez, outre une foule d'autres
ressemblances dont je ne doute pas. celle détio bles,sé au
même endroit. Je comprends; oui. voilà mon mmarade As-
canio. et puis le maître sans doute: là, au haut de la tour.,
— Justejnent, dit Pagolo.
— Et cet autre qui co?ne si rudement à la porte, c'est
aussi des vôtres, n'est-ce pas?
— C est Hermaïui. dit tièrement le petit Jelian
— Peste ! comme il y va ! dit l'écolier. Il faut que je lui
tasse mon compliment.
Jacques Aubry prit le chemin de la tour, et un instant
après, il était entre Ascaiiio et Beiivtnuto Cellini. qui. leurs
arquebuses a la main, faisaient un feu si bien nourri qu'ils
avaient déjà mis hors de combat deux ou trois hommes.
Les sergens de messire le prévôt commençaient à y regar-
der à deux fois avant de monter sur la muraille
Cependant, comme, ainsi qu'Hermann lavait fait dire à
Eeiivenuto. la porte menaçait de céder. le prévôt résolut Se-
tenter un dernier effort, et encouragea si bien ses gens
quune grêle de pierres recommença de tomber; mais deux
I
\'oici mes orrcs, t'i' Bcineru'o,
Et il s aiJiirijcha. les mains dans les poclies. sans s'inquié-
ter autrement des balles (jui sifflaient au-dessus de sa téie.
du brave Allemand, qui continuait sa besogne avec la même
régularité qu'une machine mise en mouvement par dexcel-
lens rouages.
— .-Wez-vous besoin de quelque chose, mon cher Goliath?
dit Jacques .\ubry. je viens me mettre à votre service.
— J'ai soif, dit Hermann sans interrompre ses attaques.
— Peste ! je le crois bien ; vous faites là un métier à
devenir enragé, et Je voudrais avoir là un tonneau de bière
ou de cervoise à vous offrir.
— De l'eau ! dit Hermann, de l'eau !
" — Vous vous contenterez de cette boisson? soit. Nous
avons là la rivière : dans une minute vous allez être servi.
Et Jacques .■\ubry se mit à courir vers la .Seine, emplit
sa casquette d'eau et la rapporta a l'Allemand. Celui-ci dressa
sa poutre, avala diin trait tout le liquide quelle contenait,
et rendant à l'écolier sa casquette vide •.
— Merci, dit-il, et reprenant sa poutre, 11 *e remit à la
besogne.
Puis, au bout d'un instant :
— .■Mlez annoncer au maître que cela avance, dit-il. et
qti il se tienne prêt.
coups d'arqueijuse partis presque aussitôt calmèrent de
nouveau l'ardeur des assiégés, qui. quelques remontrances
ou promesses que leur fit messire Robert, se tinrent cols et
couverts ; ce que voyant, messire Robert s'avança lui-môme,
et prenant entre ses mains une énorme pierre, 11 s'apprêta
à la faire rouler sur llei'manu.
Mais Benvenuto n'était pas homme à se laisser prendre
i à limproviste. A peine eut-il vu l'imprudent qui se hasar-
dait là où personne n'osait plus venir, qu'il porta son ar-
quebuse à son épaule: c'en était fait de messire Robert."
lorsqu'à l'instant même oi'i Cellini allait lâcher la détente.
.4scanlo poussa un cri, releva le canon avec sa main ; le
coup partit en l'air.' Ascanio avait reconnu le père de
Colombe.
Au moment ofi Benvenuto furieux allait demander à As-
canio l'explication de ce qu'il venait de faire, la pierre,
lancée vigoureusement par le prévôt alla tomber d'aplomb
sur le ca.stpie d'Hermann. Or. quelle que filt la force du
moderne Titan, il n'y avait pas moyen de résister à cet
autre Pélion : il lâcha la poutre qu il tenait, ouvtU les
bras comme pour chercher un appui, puis ne trouvant rien
où se retenir, il tomba évanoui avec un bruit terrible.
Mslégés et assiégeans poftssèrent en même temps un
32
ALEX.\NDP,E DUMAS ILLUSTRÉ
ïrind cri • ie petit Jehan et les trois ou quatre compagnons
nurétaient à portée dHermann se précipitèrent sur m
pour 1 emporter loin de la muraille et lu. donner des
LTour ; mais en même temps la grande et la petae pone
de niôtel de Nesle s'ouvrirent, et le prevut a la tête d une
qu.n aine d hommes sélança sur le "«^sé payant brave-
btiTair.nr"h:;n%^^rhar:'tr.rSs'c°^r^^^^^^
In^alg^é'L'^L'rou^ragemeJs de Benven„^ ,u. .eut- cna. ^de
?rTiHi?rL^==^sr^r
S?ï£râ^i^ra^^-:^^x^e:^^
'Tnva'aTpas'â [edissimuler que c'était un échec et un
éc ec a^/e cemnl, Ascanio et leurs compagnons ava.en
bien paV leurs arquebusades, mis hors de combat tro s ou
Quatre asMégés, mais la perte de ces trois ou quatre hom-
mes étaît 14 d équivaloir pour le prévôt a ce qu était la
nerte d Hermann pour Cellini
Il V eut un moment de stupeur parmi les assiégeans.
Tniit à COUD Cellini et Ascanio se regardèrent.
Ijat un projet, dit Cellini en regardant à gauche, cest-
'-f!lt'm:f1ussi!'du"Ascanio en regardant à droite, du
cMé des champs.
_ j ai trouvé un moyen de taire sortir la garnison
_ Et moi. si vous faites sortir la garnison, j ai trouvé
un moven de vous ouvrir la porte.
— De" combien dhommes as-tu besoin?
— Un seul me suffira.
I jac^ques Aubry, dit Ascanio. ^^l^z-^^"!^*""/^*^""''
_ \u bout du monde, cher ami. au bout du monde.
Seulement je ne serais pas fàch* d'avoir une arme quel-
conque, quelque chose comme un bout d'épée ou un soup-
çon de poignard, quatre ou cinq pouces de fer a fourrer
quelque part si loccasion s'en présente.
-Eh bien! dit Ascanio, prenez l'épée de Pagolo, qui ne
peut plus s'en servir, attendu qu'il se tient le talon de la
main droite et qu'il fait le signe de la croix de la main
ErîiucliP
— Et voici pour compléter votre armement, mon propre
poignard, dit Cellini.- Frappez avec, jeune homme, mais ne
l'oubliez pas dans la blessure, vous feriez un trop beau
ladeau au blessé, attendu qu'il est ciselé par moi et que
la poignée vaut cent écus d'or comme un liard.
— Et la lame ? dit Jacques Aubry. La poignée a son prix
sans doute, mais en pareille circonstance c est la lame que
' -'iLalame n'a pas de prix, répondit Benvenuto : c'est
celle avec laquelle jai tué l'assassin de mon frère.
— Vivat ! cria l'écolier. Allons, Ascanio, en route.
— Me voilà dit Ascanio en roulant cinq ou six brasses
de corde autour de son corps et en mettant une des échelles
sur son épaule, me voilà. ... , <
Et les deux aventureux Jeunes gens descendirent le quai
pendant cent pas à peu près, tournèrent à gauche et dis-
parurent à l'angle de la muraille du Grand-Nesle, derrière
les fossés de la ville.
Laissons Ascanio tenter son projet, et suivons Cellini dans
l'accomplissement du sien.
Ce qu il regardait a gauche, c'est-à-dire du côté de la
ville, tandis qu'Ascanio, tomme nous 1 .ivons dit. regardait
à droite, c'est-à-dire du côté des champs, c'étaient, au mi-
lieu d un groupe de populaire qui se tenait à distance, deux
femmes qu'il croyait reconnaître pour la lille du prCvùt >!
pour sa gouvernante.
En effet, c'étaient Colombe et dame Perrine qui. la messe
achevée, revenaient pour rentrer au Petit-Nesle. et qui.
efïr.ayées de ce qu on leur disait sur le siège de l'hOtel, et
de ce qu'elles voyaient de leurs propres yeux, s'étalent arré-
tées tremblantes au milieu de la foui*.
Mais à peine Colombe se fut-elle aperçue qu'il existait
entre le? combattans une espèce de trêve momentanée qui
lui lai.'s.Tit le passage libre, que, malgré les prières de dame
Perrine qui la suppliait de ne pas s'aventurer dans cette
bagarre. Colombe, mue par l'inquiétude que lui inspirait
le danger de son père, s'avança résolument vars l'hOtel.
laissant à dame Perrine liberté entière de la suivre ou de
demeurer où elle était ; mais comme au fond du cœur
dame Perrine aimait tendrement Colombe, la duègne, quelle
que fût sa crainte, se résolut 4 l'accompagner.
Toutes les deux quittaient le groupe comme Ascanio et
Jacques Aubry tournaient langle de la muraille.
Maintenant on comprend le projet de Benvenuto Cellini.
A peine eut-il vu les deux femmes s'avancer vers l'hôtel
du prévôt, que lui-même s'avança au-devant d'elles, et of-
frant galammsni le bras à Colombe :
— Madame, ne craignez rien, dit-il, et si vous voulez accep-
ter mon bras, je vais vous ramener près de votre père.
Colombe hésitait, mais dame Perrine, saisissant le bras
qui se trouvait de son côté et que Benvenuto avait oublié
de lui offrir.
— Prenez, chère petite, prenez, dit-elle, et acceptons la
protection de ce noble cavalier. Tenez, tenez, voici M. le
prévôt qui se penche sur la muraille, inquiet sans doute
qu'il est de nous.
Colombe prit le bras de Benvenuto, et tous trois s'avan-
cèrent jusqu à deux pas de la porte.
Là Cellini s arrêta, et assurant suus chacun de ses bras
le bras de Colombe et celui de dame Perrine :
— Monsieur le prévôt, dit-il à haute voix, voici votre
fille qui demande à rentrer; j'espère que vous lui ouvrirez
la porte, à elle, à moins que vous ne consentiez à laisser
au.x mains de vos ennemis un si charmant otage.
■\'ingt fois depuis deux heures le prévôt, à l'abri derrière
ses retranchemens, avait songé à sa fille, qu'il avait si
imprudemment laissée sortir et qu'il ne savait trop com-
ment faire rentrer. Il espérait qu avertie à temps elle pen-
serait à l'aller attendre au Grand-Châtelet, quand voyant
Cellini quitter le groupe de ses compagnons et s avancer
vers deux femmes, il avait reconnu dans ces deux femmes
Colombe et dame Perrine.
— La petite sotte : grommela tout bas le prévôt, je ne
puis cependant pas la laisser au milieu de ces mécréans.
Puis élevant la voix :
— Eh bien ! voyons, dit-il en ouvrant le guichet et en
appliquant son visage à la grille, que demandez-vous?
— Voici mes offres, dit Benvenuto. Je laisserai rentrer
madame Colombe et sa gouvernante, mais vous sortirez
avec tous vos hommes, nous combattrons dehors et à dé-
couvert. Ceux à qui le champ de bataille restera auront
l'hôtel, et alors tant pis pour les vaincus ! tœ victts ! comme
disait votre compatriote Brennus.
— J'accepte, dit le prévôt, mais à une condition.
— Laquelle?
— C'est que vous vous écarterez, vous et votre troupe,
pour laisser à ma fille le temps de rentrer et à mes sergens
le temps de sortir.
— Soit I dit Cellini ; mais sortez d abord, madame Co-
lombe rentrera après ; puis madame Colombe rentrée, et
pour ôter toute retraite, vous jetterez la clef par dessus les
murailles.
— Convenu, dit le prévôt.
— Votre parole?
— Foi de gentilhomme !
— La vôtre?
— Fol de Benvenuto Cellini I
- Cette promesse échangée, la porte s ouvrit ; les gens du
prévôt sortirent et se rangèrent sur deux rangs devant la
porte, mess.'re d'Estourville à leur tête. Ils étaient encore
dix-neuf en tout. De son côté, Benvenuto Cellini, privé d'.\s-
canio, d Hermann et de Jacques .\ubry, n'avait plus que
huit combattans. encore Simon-le-Gaucher était-il blessé,
heureusement que c'était à la main droite; mais Benvenuto
n'était pas homme à calculer le nombre de ses ennemis,
lui qui avait été frapper Pompeo au mflieu de douze sbi-
res. Il tint donc sa promesse avec joie, car il ne désirait
rien tant qu'une action générale et décisive.
— Vous pouvez mainte»ant rentrer, madame, dit-il à sa
jolie prisonnière.
Colombe traversa l'espacequi la séparait des deux camps,
rapide comme l'slseau dont elle portait le nom, et courut
tout éperdue se jeter dans les bras du prévôt.
— Mon père ! mon père ! au nom du ciel ! ne vous expo-
sez pas ! s'écria-t-elle en pleurant.
— \IIoiii lenirez. ilit briiscuiement le prévôt en la pre-
nant par le bras et en l.-i conduisant vers la porte, ce sont
los sottises qui nous réduisent à cette extrémité.
Colombe rentra suivie de dame Perrine, à qui la peur
avait donné, sinon des ailes, comme à sa jolie compagne,
du moins des jambes, quelle croyait avoir perdues depuis
dix ans.
La prévôt tira la porte derrière elle.
— La clef ! la clef ; cria Cellini.
Le prévôt, à son tour, fidèle exécuteur de sa parole, tira
la clef de la serrure et la jeta par dessus la murallie, de
manière à ce qu'elle retombât dans la cour.
— Et maintenant, cria Benvenuto Cellini en se ruant sur
le prévôt et sur sa troupe, chacun pour sol ! Dieu pour
tous!
Il y eut alors une mêlée terrible, car avant que les ho-
quetons eussent eu le temps d'abaisser leurs fusils et de
/\SCANIO
ï
/aire leu, Benvenuto. avec ses sept ouvriers, était tomté au
milieu d'eux, liacliaut à Uroite et à gauche avec cette ter-
rible épée qu'il maniait si liabilcmeni et qui, trempfe par
Juimême, trouvait si peu de cottes de mailles it m«me de
. uirasses qui pussent lui résisler. Les sei-gens jutèrent donc
leurs arquebuses, devenues inutiles, tirèrent leurs (?pées et
se mirent à espadonncr à leur tour. Mais, malgré leur
nombre, malgré leur force, en moins d'un instant ils se
trouvèrent éparpillés sur la place, et deux ou trois des plus
braves, blessés au point de ne plus pouvoir continuer le
combat, lurent forcés de se retirer en arrière.
Le prévôt vit le danger, et comme c'était un homme brave
et qui dans son temps, ainsi qiie nous l'avons dit, avait
eu des succès d'armes, il se jeta au-devant de ce terrible
Benvenuto Cellini devant lequel tout cédait.
— A moi, cria-t-il. à moi. infâme larroneur, et que tout
se décide entre nous deux : Voyons !
Oh ; sur mou àme. je ne demande pas mieux, messire
Robert, répondit Benvenuto. Et si vous voulez dire à vos
gens de né pas nous déranger, je suis votre homme.
— Tenez-vous tranquilles \ dit le prévôt.
— Que pas un ne bouge ! cria Cellini.
Et les combattans restèrent à leur place, silencieux et
immobiles comme ces guerriers il'Homère qui Interrom-
paient leur propre combat pour ne rien perdre du combat
de deux chefs renommés.
Alors, comme le prévôt et Cellini tenaient chacun son
épée nue à la main, ils se précipitèrent l'un sur l'autre.
Le prévôt était habile aux armeS, mais Cellini était de
première force. Depuis dix ou douze ans le prévôt n'avait
pas eu une seule fois l'occasion de tirer l'épée. Depuis dix
ou douze ans, au contraire, un seul jour ne s'était peut-
être pas écoulé sans que Benvenuto mit flamberge au vent.
Aux premières passes, le prévôt, qui avait un peu top
compté sur lui-même, s aperçut donc de la supériorité de
son ennemi.
C'est qu'aussi Betivenulo Cellini. trouvant une résistance
a laquelle il ne s'attendait pas dans un homme de robe,
déployait toute l'énergie, toute la rapidité et toute la ruse
de son jeu. C'était une chose merveilleuse que voir com-
ment son épée, qui semblait le ti'iple dard d'un serpent,
menaçait à la fois la tète et le coeur, voltigeant d'un en-
droit a l'autre, et ne donnant â son adversaire que le temps
de parer sans lui laisser celui de lui porter un seul coup.
Aussi le prévôt, comprenant qu'il avait affaire à plus fort
que lui, se mit-il ù rompre, tout en se défendant, il est vrai,
mais enfin en cédant du terrain. Malheureusement pour
messire Robert, il avait tout naturellement le dos tourné
au mur, de sorte qu'au bout de quelcfues pas il se trouva
acculé à la porte, que par instinct il avait clierchée, quoi-
qu'il sût bien qu'il en avait jeté la clef par dessus la
muraille.
Arrivé là, le prévôt se sentit perdu ; aussi, comme un
sanglier qui tient aux chiens, réunit-il toute sa force, el
trois ou quatre bottes se succédèrent si rapidement, que ce
fut à Benvenuto à parer a son tour ; encore une fois arriva-
t-il trop tard â la parade, de cette façon que l'épée de son
adversaire, malgré l'excellente cotte de mailles qu'il por-
tait, lui elHeura la poitrine : mais, comme le lion blessé
qui veut une prompte vengeance, à peine Benvenuto eut-
il senti la pointe du fer qu'il se ramassa sur lui-même, et
qui eût. d'un coup de pointe terrible, percé de part en part
le prévôt, sf juste au même moment la porte n'eût tout à
coup cédé derrière lui. de sorte que messire d'Estourville
tomba à la renverse, et que le fer alla frapper celui qui
venait de le sauver en ouvrant si opinément la porte.
Mais au contraire de ce qu'on devait attendre, ce fut le
blessé qui garda le silence, et ce fut Benvenuto qui jeta un
cri terrible.
Il avait, dans celui qu'il venait de frapper, reconnu As-
canlo.
Dès lors il ne vit plus ni Hermanii ni Jacques Aubry, qui
Ise tenaient derrière le blessé. Il se jeta comme un fou au
cou du jeune homme, cherchant sa plaie des yeux, de la
main, de la bouche, et criant : Tué. tué. tué par moi ! As-
canio. mon enfant, c'est moi qui t'ai tué : et rugissant et
pleurant comme les lions doivent rugir et pleurer.
Pendant ce temps Hermann tirait le prévôt sain et sau'
«l'entre les jambes d'Ascanio et de CelHnl, et le mettant sous
son bras comme il aurait pu faire d un enfant, il le déposait
dans une petite remise où maître Raimbault serrait ses ins-
■trumens de jardinage, et refermant la porte sur lui. il tirait
■son épée hors du fourreau et se mettait en posture de dé-
'lendre son prisonnier contre, quiconque tenterait de le lui
reprendre.
Quant à Jacques Aubry, Il ne faisait qu'un bond du pavé
de la cour au haut de la muraille, brandissant sa dague en
signe de triomphe et criant : Fanfare, fanfare, le Ornnd-
Xeslc est à nous !
Comment toutes ces choses surprenantes étaient-elles arri-
■vées, c'est ce que le lecteur va voir dans le chapitre suivant.
ASCAMO
X
Di; L'AV.\.NTAG1£ 1)ES VILLES FORTIFIÉES
L hôtel de Nesle, dans la partie qui longeait le l'ré-aux-
Clercs, était doublement défendu par les murs et par les
fossés de la ville, si bien que de ce côté il passait pour im-
prenable. Or, .Ascanio avait judicieusement pensé qu'on
s avise rarement de garder ce qui ne peut être pris, et U
avait résolu de tenter une attaque sur le point où l'on ne
songeait point à la résistance.
C'est dans cette vue qu'il s éloigna avec son ami Jacques
Aubry, sans .se douter qu'au moment où 11 dlsparais'^ait
d un coté, sa Colombe bien-aimée allait apparaître de l'au-
tre et fournir a Benvenuto un moyen de ronlraindru le
prévôt a une sortie qui inspirait à celui-ci une si profonde
répugnance.
Le projet d'Ascanio était scabreux par l'exécution péril-
leux par les suites. 11 s'agissait de franchir un fossé pro-
fond, d escalader un mur de vingt-cinq pieds de haut et
au bout de tomber peut-être au milieu de la troupe enne-
mie. Aussi quand il arriva au bord du fossé, et par consé-
quent de son entreprise, Ascanio comprit seulement toute
a difficulté qu'il allait avoir à fTanchir l'un et i accomplir
I autre. Aussi sa résolution, si bien arrêtée qu'elle eût été
d'abord, fléchit-elle un instant.
Quant à Jacques Aubry, il s'était tranquillement arrêté
dix pas en arrière de son ami, regardant tour à tour le
mur et le fossé. .Puis après les avoir mesurés de l'œil tous
deux :
— Ah ç;i! mon cher ami, lui dit-il. fais-moi je te prie
l'amitié de me dire pourquoi diable tu m'amènes ici à
moins que ce ne soit pour pêcher des grenouilles Ah ' otîi
tu regardes ton échelle... Très bien. Je comprends. Mais ton
échelle a douze pieds, le mur en a vingt-cinq de haut el le
fossé dix de large : c'est vingt-trois pieds de différence si
je sais compter.
.-Vscanio resta un instant abasourdi de la vérité de -ette
arithmétique ; puis tout à coup se frappant le front :
— Oh ! quelle idée ! s'écria-t-il ; regardez '
— Où ■?
— La ! dit Ascanio, là !
— Ce n'est pas une idée que tu me montres, dit l'écolier
c'est un chêne.
En effet, un chêne énorme sortait puissamment de terre,
presque sur le bord extérieur du fossé, et allait regarder
curieusement par dessus les murs du Séjour de Nesle.
— Comment ! vous ne comprenez pas ! s'écria Ascanio.
— Si fait ! si fait ! je commence à entrevoir. Oui, c'est
cela même. J'y suis. Le chêne commente avec le mur une
arche de pont dont cette échelle peut faire le complément,
mais l'abime est dessous, camarade, et un abîme plein de
boue. Diable ! il faut y faire attention. On a ses plu^ belles
bardes, et le mari de Simone commence à ne plus vouloir
me faire crédit.
— Aidez-moi à monter l'échelle, dit Ascanio, voilà tout ce
que je vous demande.
— C'est cela, dit l'écolier, et moi je resterai en bas. Merci !
Et tous deux s'accrochant en même temps à une des
branches du tronc, se trouvèrent en quelques .secondes dans
le chêne. Alors, réunissant leurs efforts, ils tirèrent l'échelle
et parvinrent avec elle à la cime de l'arbre. Arrivés là,
ils l'abaissèrent comme un pont levis. et virent avec joie
que tandis qu'une de ses extrémités s'appuyait solidement
sur une grosse branche, l'autre reposait d'aplomb sur le
mur, qu'il dépassait de deux ou trois pieds.
— Mais, dit Aubry, quand nous serons sur le mur?
— Eh bien ! quand nous serons sur le mur, nous tire-
rons l'échelle ù nous, et nous descendrons avec l'échelle.
— Sans doute. Il n'y a qu'une difficulté à cela, c'est que
le mur a vingt-cinq pieds de haut et que l'échelle n'eu a
que douze.
— Prévu, dit Ascanio en dévidant la corde qu'il avait en-
roulée autour de son corps : il l'attacha ensuite par un bout
au tronc de l'arbre, et il jeta l'autre bout par dessus le mur.
— Oh ! grand homme je te comprends, s'écria Jacques
.'Vuhry, et je suis heureux et fier de me casser le cou avec
toi.
— Eh bien ! que faites-vous ?
— Je passe, dit .\ubry s'apprôtanl à franchir l'Intervalle
qui le séparait du mur.
— Non pas. reprit .\scanlo, c'est à moi de passer le premier.
— .\u doigt mouillé I dit Aubry présentant sa main à son
compagnon avec deux doigts ouverts et trois doigts fermés.
— Soit, dit .\scanio. et il toucha un des deux doigts de
l'écolier.
Vi
ALEXANDRE DL\L\S ILLUSTRE
— Tj as gagné, dit Aubry. Pa^se. mais du sang-fi'oid, du
calme, entends-tu?
— Soyez tranquille, reprit Ascanio.
Et il commença à s'avancer sur le poiii vulcut. que Jac-
Que'i \ubry maintenait en équilibre en pesant sur lune de
ses extrémités: l'échelle était frêle, mais le hardi jeune
homme était léger. L'écolier, respirant à peine, crut voir
\scanio fléchir un instant, llai.s celui-ci fit en courant les
quatre pas qui le séparaient du mur et y arriva sain et saul.
La encore U courait un danger énorme si quelqu un O^
assiégés 1 apercevait :. mais il ne s était pas trompe dans sœ
prévisions, et jetant un regard rapide dans les jardins de
l'hôtel ;
— Personne, cria-t-il à son compagnon, personne .
— Alors, dit Jacques Aubry, en avant la danse de corde 1
Et il s'avança à son tour sur le chemin étroit et trem-
blant tandis qu'Ascanio asâujeltissani léchelle. lui rendait
le service qu il eu avait reçu. Or. comme il n'était m moins
adroit ni moins leste que son compagnon, en un instant il
lut près de lui. , ...
Tons deux sautèrent alors à califcurchon sur la muraille
et tirèrent léclielle à eux. puis l'anacUant avec 1 extrémité
de la corde don: 1 autre bout était solidement fixe au
chêne ils la descendirent le long du mur, lui donnant le pied
nécessaire pour quelle leur prêtât un sûr appui; enfin,
\scanio qui avait saumé le privUège de faire les expérien-
ces prit la corde à deux mains et se laissa glisser Jusque
sur' la première traverse de l'échelle : une seconde après
il était a terre. , _ ,
Jacques Aubry le suivit avec le même bonheur, et les
deux amis se trouvèrent dans le jardin.
Une fois arrivés là. le mieux était d'agir vivement. Toutes
ces manœuvres avaient demandé un certain temps, et As-
canio tremblait que son absence et celle de lécoUer n eus-
sent é;é préjudiciables aux affaires du maître ; tous deux
tirant leurs épées coururent donc vers la porte qui don-
nait dans la première cour, où devait se tenir la garnison,
en supposant qu'elle n eût point changé de place. En arri-
vant â la porte, Ascanio colla son oeil à la serrure et
s'aperçut que la cour était vide
— Benvenuto a réussi, s'écria-t-il. I-a garnison est sortie.
A nous Ihùtel : El il essaya d'ouvrir, mais la porte était
fermée à la clef.
Tous deux se mirent à l'ébranler de toutes leurs forces.
— Par ici : par ici ! dit une voix qui vibra jusqu'au fond
du cœur du jeune homme ; par ici, monsieur.
.\scanio se retourna et aperçut Colombe à une fenêtre du
rez-de chaussée. En deux bonds il lut près d'elle.
— Ah ! ah : dit Jacques Aubry en le suivant, il paraît que
nous avons des intelligences dans la place. Ah: vous ne
m'aviez pas dit cela, monsieur le cachotler.
— Oh : sauvez mon père, monsieur Ascanio ! cria Co-
lombe, sans s étonner de voir là ce jeune homme, et comme
si sa présence eût été chose toute naturelle ; ils se battent,
entendez-vous, là. dehors, et c est pour moi, à cause de
moi ! Oh '. mon Dieu ! mon Dieu ; empêchez qu'ils ne le
tuent :
— Soyez tranquille, dit Ascanio en s'élançant dans l ap-
partement, qui avait une sortie dans la petite cour ; soyez
tranquille, je réponds de tout.
— Soyez tranquille, dit Jacques Aubry en prenant le même
cliemin. soyez tranquille, nous répondons de tout.
En arrivant sur le seuil de la porte, .\scanio s'entendit
appeler une seconde fois, mais cette fois par une voix moins
douce que la première.
— Qui m'appelle? dit Ascanio.
— Moi, mon cheune ami, moi, répéta la même voix avec
nu accent tudesque des plus prononcés.
— Eh paidieu : s écria Jacques .\ubry, c'est notre G<iliath'.
Que diable faites-vous dans ce poulailler, mon brave géant?
En effet, il avait reconnu Uermanii à travers la lucarne
de la petit remise.
— Clié retroufé mol isl ; moi pas zavoir comment y être
fenu. mol. Tirez la ferrou, que ch'aille mi patlre. Fite,
nte. tîte ; la main mi dimanche.
— Vullà : dit l'écolier en se mettant en devoir de rendre à
Hermann le service qu'il lui demandait.
Pendant ce temps Ascanio s'avauçait vers la porte du quai,
où se faisait entendre un terrible froissement déliées. Lors-
qu il ne fut plus séparé des combattans que par 1 épaisseur
du bols, U craignit en se montrant inopinément de tomber
aux mains de ses ennemis, et regarda par le vasistas grillé.
Alors il vit en face de lui Cellini. ardent, furieux, acharné ;
il comprit que messire Robert était perdu. Il ramassa la
clef qui était i terre, ouvrit vivement la porte, et ne son-
geant 'lu à la promesse qu'il avait faite a Colombe, il reçut.
comme nous l avons dit. dans l'épaule, le coup qui sans lui
eût Inévitablement transpercé le prévôt.
Nous avons vu quelle avait été la suite de cet événe-
ment. Benveuutô, désespéré, s'était jeté dans les bras d'As-
canio; llermann avait enfermé le prévôt dans la prison
août il sortait à l'instant même, et Jacques Aubry, juché
sur le rempart, battait des ailes et chantait victoire,
La victoire, en effet, était complète ; les gens du prévôt,
voyant leur maître prisonnier, u'es.sayèrent même pas de
la disputer et mirent bas les armes.
En conséquence les ouvi-iers entrèrent tous dans la cour
du Grand-Nesle. désormais leur propriété, ei fermèrent la
porte derrière eux, laissant dehors les hoquetons et les
sergens.
Quant à Benvenuto. il n'avait piis part à rien de ce qui
s'était passé, il tenait toujours Ascanio dans ses bras, il lui
avait ôté sa cotte de mailles, il lui avait déchiré son pour-
point, et il était enfin arrivé à la blessure, dont il étan-
chalt le sang avec son mouchoir.
— Mon .\scanio. mon enfant, répétait-il sans cesse, blessé,
blessé par moi: que doit dire ta mère là-haut? Pardon,
Stefana, pardon. Tu souffres? réponds: Est-ce que ma main
te fait mal? Ce sang ne veut -il donc pas s'arrêter? Un
chirurgien, vite!.. Quelqu'un n ira-l-il donc pas me cher-
cher un chirurgien?
Jacques Aubry sortit en courant.
— Ce n'est rien, mon cher maître, ce n'est rien, répondit
-Vscanio, le bras seul a été touché. — Ne vous désolez pas
ainsi, je vous répète que ce n'est rien.
En effet, le chirui'gien, amené cinq minutes après par
Jacques Aubry, déclara que la blessure, quoique profonde,
n était pas dangereuse et commença de poser le premier
aiii)areil.
— Oh ! de quel poids vous me déchargez le cœur, mon-
sieur le chirurgien ! dit Benvenuto Cellini. — Mon cher en-
fant, je ne serai donc pas ton meurtrier : M.-vis (lu as-tu
donc, mon .\scanio? ton pouls bat, le sang te monte au
visage... Oh ! monsieur le. chirurgien, il faut le transporter
hors d'ici, c'est la fièvre qui le prend.
— Non, non, maître, dit Ascanio. au contraire, le me
sens bien mieux. Oh ! laissez-moi, laissez-moi ici, Je vous en
supplie.
— Et mon père î dit tout à coup derrière Benvenuto une
voix qui le fit tressaillir : qu avez-vous fait de mon père ?
Benvenuto se retourna et vit Colombe pâle et immobile,
cherchant le prévôt du regard en même temps qu'elle le
demandait de la voix.
— Oh ! sain et sauf ! mademoiselle ; sain et sauf, grâce
au ciel '. s'écria A.scanio.
— Grâce à ce pauvre enfant qui a reçu le coup qui lui
était destiné, dit Benvenuto, car vous pouvez bien dire qu'il
vous a sauvé la vie. ce brave, allez, monsletjr le prévôt. —
Eh bien ! où êtes-vous donc, messire Robert ? dit à son tour
Cellini en cherchant des yeux messire Robert, dont il ne
pouvait comprendre la disi^aritiou.
— Il être isl. maître, dit llermann.
— Où cela, ici î
— Isi. dans la betlie brizon.
— Oh ! monsieur Benvenuto ! s'écria Colombe en s'élan-
cent vers la remise et en faisant â la fois uu geste do sur
plication et de reproche.
— Ouvrez. Hermann. dit Cellini.
Hermann ouvrit, et le prévôt parut sur le seuil, un peu
humilié de sa mé.saventure. Colombe se jeta dans ses bras.
— Oh! mon père! mon père! s'écria-t-elle. n êtes-vous
pas blessé? n avez-vous rien? et tont en disant cela elle re-
gardait Ascanio.
— Non. dit le prévôt de sa voix rude, non, grâce au ciel l
il ne m'est rien arrivé.
— Et... et .. demanda en hésitant Colombe, est-il vrai,
mon père, que ce soit ce jeune homme...
— Je ne puis nier qu'il ne soit arrivé à temps.
— Oui. oui. dit Cellini. pour recevoir le coup d'épée que
je vous destinais, monsieur le prévôt Oui. mademoiselle
Colombe, oui, reprit Benvenuto, c'est à ce brave garçon
que vous devez la vie de votre père, et si monsieur le pr-J-
vôt ne le proclame pas hautement, non seulement c'est un
menteur, mais encore c est un ingrat.
— 11 ne 11 paiera iias trop cher, j'espère du moins, Ti-
pondit Colombe, rougissant de ce qu'elle osait dire.
— Oh : mademoiselle ! s'écria Ascanio, je l'eusse payée de
tout mon sang !
— Mais voyez donc, messire le prévôt, dit Cellini. quelle
tendresse vous Inspirez aux gens Or. çà. mon Ascanio pour-
rait s'alïaibllr. Voici l'appareil posé, et il serait bon, ce
me semble, qn'il prit maintenant un peu de repos.
Ce que Benvenuto avait dit au prévôt du service que lui
avait rendu le blessé était la vérité pure : or, comme foute
vérité porte sa force en elle-même, le prévôt ne pouvait se
dissimuler au fond du cœur qu 11 devait la vie à Ascanio :
Il s'exécuta donc d'assez bonne grâce, et s'approchint du
blessé :
— Jeune homme^ dit-U. je mets à votre disposition un
appartement dans mon hôtel
— Dans votre liùlel. messire Robert ! dit en riant Benve-
nuto Cellini, dont la bonne humeur revenait à mesure qu'il
Asa\\io
ce.^saii de craiiuire pour Ascanio ; dans votre hùtcl' M,u
.ous voulez donc absolument que la bagarre n...omme„ce'-%,
c..7.r ma^-tir^t Lfr^-' ""^^ ''"^-"^''« doue ■^n^ous"
<...a,a à nous. ..essn-e. iÎ^I^z'U^'a ëamo",-;^?;ï^
..m. de suite au Orand-Xesle. où nous vlendr," s le -e o m^
— OU! mon pi'.re: sécria Colombe. iueiie...
— Non 1 la paix : dit le prévôt
„-7 '!■"?' '"' ''^* ''® P'"-''^ s*""» conditions, monsieur le m-A.
c,.;„ > V *',^'"-^""'° ^■■•■'"««■'"Ol Hionneur d" mtsui 'e'^ât;
Gr.Md..Nesie ou 1 amitié de me rei-evr.ir au Peut et n""^
rédigerons notre traité. ' " "' "
— J'irai avec vous, monsieur, dit le prévôt
— Accepté : repondit Cellini.
-.Mademoiselle, dit messire dEstourville en sadressint
at.^.d'î'e'v.r;:,^";.'^ ^'^^"- '"' '^'"- ^"- -- - ^'>
seml""",'.' , '"^"'''^ ''^ """ """^ l'injonction était faite pré-
nnln'^. ""'-^ "^""" ^ '''" I^*™' « «"ua"l d'un re-ard
q.! elle adress;» a tout le monde, afin qu'Ascanlo eC^t le droit
d en prendre sa part, elle se retira "
.\scanio la .suivit des yeu.v jusqu'à ce qu'elle eiH disnaru
Puis, comme r.en ne le retenait plus dans la cour n de^
manda de lu.-meme à rentrer. Herman.. le prit alors s ,V
^^rtf lin ^^^ " ''' ^^*^ <«■- -^-' et à 'L^^l
.•r^i.:''^:.^^U^i^, ^^^^-^ , s., tour
ma foi! NOUS auz eu grandement raison d.éloisner mon
ex-pr,sonn,er. et sur mon honneur, je vous remercie d"
la précaution, la présence de mademoiselle Colombe aurait
pu je vous le dis. nuire .à mes intérêts, eu me rendanîtro
faible, et me faire oublier que je suis un vainqueur p^ur
me rappeler seulement que je suis un artiste "^st'àd°re
un amant de toute forme parfaite et de toute beauté dtvine
Jmt^T ''.^*"^"''^*"'' ^^Pouau au compliment par "ne
enmace médiocrement gracieuse; pourtant il suivit l'or-
fevre sans témoigner ouvertement .sa mauvaise bumeuî
Cen „!" ^;;r"'""';'"" '""' "^^ ''"«'""^ '^o'-^e menacé "ussi
Celiini, pour achever de le faire damner, le pria-f-il de
^■.%f.T,"" '^ '"'"' <*^ ^••' """^-^"-^ clemeure L-nvlta
tlon était faite avec tant de politesse, qu'il n'v aval pas
mojen de refuser. Le prévôt, bon gré mal gré su^v t doi^c
son voisin, qui ne lui fil grAce ni d'un coin du "ârdin i
dune chambre du château. jaiuin. ni
ii^J:!" K'"" ". '°'" '^"^'^ *^' superbe, dit Benrenuto quand
Ils eurent achevé la promenade que chacun d'eux arait
situ le prévoj, je conçois et j'excuse voti-e répugnance i
qii.tter cet hôtel; mais je n'ai pas besoin de vous dfrë que
vous serez toujours le -très bien venu quand vous voudrez
SeTrcr'""""'""' "' '""■'= '■'^"""^"^ "^ ^'^""- ^a pauvre
n,Z ^""^ O'ihliez. monsieur, que je n'y viens aujourd'hui
J attends'. '*'"'"'" ^'^ ^""""'""^ «' ^ons offrir les miennes
— Cominent donc, messire Robert ! mais c'est moi qui suis
à os ordres. S. vous voulez me permettre de vo,^ corn
"reH^t^etoTontr ''''"' ^""'^ ^^''^^ ""^ -'-*- ""-
— Parlez.
— Avant tout, la clause essentielle
— Quelle est-elle?
— La voici :
•■ .411. l". Messire Robert d-EstourvilIe. prévôt de Paris
. lecoiinait les droits de P.envenuto Cellini à la propriété
. du Grand-Xesle, la lui abandonne librement et y "e
• nonce à tout jamais pour lui et les siens .
— Accepté, répondit le prévôt. Seulement s'il plait au roi
qi àrtre'cr"""'-,* '' '^'" '"'^ ''""'■ "' ''^ Uonlie à que°-
n .,^ i^?« '"" '■"'" '^ ''°""*' " est bien entendu que je
n en suis pas re.sponsabIe. '
«..".ili?"?'' ' „'"' Cellini. ceci doit cacher quelque mauvaise
a riere- pesée, monsieur le prévôt. Mais, n'importe; Je sau-
rai farder ce que j'ai conqtiis. Passons
— A mon tour, dit le prévôt.
-- C'est juste, reprit Cellini
« iem;.tKp l. .""',"*■*""!'' Ce""<* «engage à ne faire aucune
" TilTZ TJ.\ •?.•''-■<«•'*•«■ aul est et demeure la pro-
« Pi-iété de Robert d'EstourvilIe : il v a plus 11 ne&sa era
«•eTnf."";."',' ««-"venuto. quoique la clause soit peu obli-
tendu qie je ne serai pas assez impoli pour refuser dentier.
— Je donnerai des ordres en conséquence, répondit le pré-
— Passons.
— Je continue.
men'inusir aé'^^ir^'Hu;:;'™";;:;^ .f! ;-/ "-^ """-
-.'tir. je ne la .'e.ieudrai'";:s"prS,uU r"" ''^"''"''^ '""'
~ Oh ! soyez tranquille, ma fille eiitrei-, ^,
une porte que je me charge de faire eJcér-i "'"''""^ ^'"
ment m'assurer un deBa4ment ■,,?,■?. ' "' "^"■'' *«"'«-
les voitui-es de charge ^ ^" carrosses et pour
— Est-ce tout ? demanda Henveiuiio
— OUI. répondit me.ssire Robert — a ..,•„..,
' - c"s;'",:.orr r i'^'^^^^'" '^'>--^- n rmeub^ié:'"'"-
agréable, '" "^ m engage pas à vous être
m;;u*^què'je mé''de'?:ûdr:rbi:n^''''r' ^°"= ^«^" "^■■'■•'"e-
^^ Le pt-evot signa et chacun des contractais garda un double
N^ti'^'l""';' "^'"™ d'EstourvilIe rentra dans le Petit
^^ri^p-^:^. -'-:--- -^ ^^^^
;^:i^;t^.;^'ie-r-u^;i-sii^-™^^^
^^ir^ ^^^é^r "^ "'"■ ^-^^'- e.forl^^Si:%,i:
Peudaut que ces choses se passaient d'un côté du mur
de I autre côté Catherine, qu'on était allée che^vh^v r ••
elle avait eu de terribles angoisses, le b ruU des araul
busades était venu jusqu'à elle et avait bien des fois X:
rompu les prières. MaLs en.-in, tout allait bien tout Te
monde, sauf quatre tués et trois blessés, s'étal tiré a peu
U déSut ni T ''' ''^ '"•'^""^' '' '^ -'^"^ de ScÔ^one'^n:
nt delaut m aux vainqueurs ni à la victoire
,.in»"''f!.'! '" ^'""^^^^ qu'avait excité l'arrivée de Cathe-
rine fut un peu calmé, Ascanio se souvint du motif oui
coup de main, et se tournant vers Ileavenuto •
„.^ 'Y'^'"'*;' . ''""''■ ^"'^' ""O" camarade Jacques Aubry
avec lequel je devais faire aujourd hui une partJe de paume'
De bonne foi. je ne suis guère en état d'être son partir
comme dit notre ami Hermann. Mais il nous a si vaiïlàm:
ment aides, que j'ose vous prier de me remplacer
- De tout mon cœur, dit Bcnvenuto. et vous n avez qu'à
vous bien tenir, maitre Jacques Aubry.
- On tàclieia. on tachera. me,ssire.
- Seulement, comme nous soupertms ensuite, vous sau-
rez que le vainqueur sera tenu de boire en soupanl deux
bouteilles de plus que le vaincu.
- Ce qui veut dire qu'on m'emportera de chez vous ivre
inort maître Benvenuto. Vive la joie! cela me va Ah'
diable! et Simone qui m'attend! Bah! je lai bien attendue
dimanche dernier; ce sera son tour aujourd'hui, tant pis
pour elle.
Et prenant balles et raquettes, tous deux s'élancèrent vers
le jardin.
XI
HIBOUX, l'IES ET tî. issri.\, ,i,s
Comme ce jour était le saint jour du dimanche. Benve-
nuto ne nt rien que jouer à la paume, se rafraîchir après
avoir joué, el visiter sa nouvelle proi)rlété ; mais dés le len
demain le deniéiiageraent commenta, et gnVce à l'.'.lde de
ses neuf compjiLrnmis, deux Jours après il était opéré; le
M
ALEXANDRE DL'MAS ILIXSITÎE
troisième jour, Benveiiuto s'était remis au travail aussi
tramiuillement que si rien ne s'était i)assé.
Quand le prévôt se vit définiuvement battu, quand il
apprit (jue l'atelier de Ilenvenuto, ouvriers et outils, était
décidément installé au Grand-Xesle, sa rage le reprit, et il
se mit à mâcher et a remàclier une vengeance. Il était au
plus Jort de ses dispositions rancunières quand le vicomte
de Marmagiie le surprit le matin même du troisième jour,
c est-a-dire lé mercredi. Marmagne n avait garde de se re-
fuser le triomphe de vanité qu'on aime a remporter sur les
douleurs et les défaites de ses amis quand on est un lâche
et un sot.
— Eh bien ! dit-il en abordant d'Estourville. Je vous l'avais
bien dit, mon cher prévôt.
— Ah ! c'est vous, vicomte. Bonjour, répondit d'Estour-
ville.
— Eh bien I avais-je raison, maintenant ?
— Uélas ! oui. Vous allez bien ?
— .Je n ai rien a me reprocher du "inoins dans cette mau-
dite alïaire : je vous ai assez averti.
— Est-ce que le roi est de retour au Louvre?
— Chanson! disiez-vous; un ouvrier, un homme de rien.
il ferait beau voir ! Vous avez vu, mon pauvre ami.
— .Je vous demande si Sa Majesté est revenue de Fontai-
nebleau.
— Oui, et elle a regretté vivement de n'avoir paô été ar-
rivée à Paris dimanche, pour a.ssister d une de ses tours du
Louvre à la victoire de son argentier sur son prévôt.
— Qu'est-ce qu'on dit â la cour?
— Mais on dit que vous avez été complètement repoussé !
— Hum ! hum ! fit le prévôt, (iue ce dialogue â bâtons
rompus commençait â impatienter tort.
— Comme cela, il vous a donc bien ignominieusement
battu ? continua Jlarmagne.
— Mais...
— Il vous a tué deu.x hommes, n'est-ce pas ? |
— Je le crois. 1
— Si vous voulez les remplacer, j'ai â votre service deux |
braves, deux Italiens, deux spadassins consommés ; ils se
feront payer un peu cher, mais ce son', des hommes silrs.
Si vous les aviez eus, les choses se seraient peut-être pas-
sées autrement.
— Nous verrons; je ne dis pas non. Si ce n'est pour moi,
ce sera du moins pour mon gendre le comte d'Orbec
— Cependaiit. quoi (|u on en dit, je n'ai jamais pu croire
que ce Benvenuto vous eût personnellement bàtonné.
— Qui a dit cela ?
— Tout le monde. Les uns s'indignent comme je fais, les
autres rient comme a fait lé roi.
— Assez ! on n'est pas à la fin.
— .\ussi, vous aviez tort de vous commettre avec ce
manant ; et pourquoi ! pour un vil intérêt.
— C'est pour l'honneur que je comliattrai maintenant.
— S'il s'était agi dune maîtresse, passe; vous auriez pu
à la ligueur tirer l'épée contre de pareilles gens, mais pour
un logement...
— L'hôtel de Nesie est un logement de prince.
— D'accord, mais pour un logement de prince s'exposer
à un châtiment de goujat I
— Oh ! une lilée. Marmagne, dit le prévôt poussé â bout.
Parbleu ! vous m'êtes si dévoué que je veux ii mon tour
vous rendre un service d'ami, et je suis ravi d'en avoir jus-
tement l'occasion. Comme noble et comme secrétaire du
roi, vous êtes vraiment bien mal situé rue de la lluchctte,
cher vicomte. Or, j'avais dernièrement demandé pour un
ami à la duchesse d'Elampes, qui n'a rien a me refuser,
vous le savez, un logement dans un des hôtels du roi, au
choix de cet ami. J'avais, et non sans peine, obtenu la
chose, mais il se trouve que mon protégé est, pour affai-
res, impérieusement appelé en Espagne. J'ai donc à ma
disposition des lettres du roi qui donnent ce droit de logis.
Je ne puis en user pour moi, en voulez-vous 1 Je serai heu-
reux de reconnaître ainsi vos bons services et votre franche
amitié.
— Clier d'Estourville, quel service vous me rendez-là ! Il
est vrai que je suis bien mal logé, et que vingt fois je m'en
suis plaint au roi.
— J'y mets une condition.
— Laquelle ?
-C'est que puisque le choix vous appartient entre les
hôtels royaux, vous choisirez...
— .\chevez. j'attends.
— L'hôtel de Nesle.
— Ah ! ah ! c'était un piège.
— Pas du tout, et en preuve, voici le brevet dûment si-
gné de sa .Majesté, avec les blancs nécessaires pour les noms
du postulant et la désignation de l'hôtel. Or. j'écris l'hôtel
du Gr.and-Nesle et je vous laisse libre d'écrire les noms .que
vous voudrez.
— Mais ce damné Benvenuto ?
— N'est pas le moins du monde sur ses gardes, rassuré
qu'il est par un traité signé entre nous. Celui qui voudra
entrer trouvera les portes ouverte», et s'il entre un diman-
che, il trouvera les salles vides. D'ailleurs, il ne s':igit pas
de chasser Benvenuto, mais de partager avec lui le Grand-
Nesle. qui est assez grand pour contenir trois ou quatre
familles. Benvenuto entendra raison. — Eli bien ! que fai-
tes-vous ?
— J'écris mes noms et titres au bout du brevet. Vous
voyez ?
— Prenez garde pourtant, car le Benvenuto est peut-être
plus redoutable que vous ne croyez.
— Bon ! je vais retenir mes deux spadassins et nous le
surprendrons un dimanche.
— Quoi ! vous commettre avec un manant pour un vil
intérêt !
— l'ii vainqueur a toujours raison, et puis je venge un
ami.
— Alors, bonne chance ; je vous ai averti, Marmagne.
— Merci deux fois alors : une fois du cadeau et une fois
de l'avis.
Et Marmagne, enchanté, mit son brevet dans sa poche
et partit en toute hâte pour retenir les deux spadassins.
— C'est bien, dit en .se frottant les mains et en le suivant
des yeux messire d Estourville. Va. vicomte, et de deux
choses l'une, ou tu me vengeras de la victoire de Benve-
nuto, ou Benvenuto me vengera de tes sarcasmes ; dans tous
les cas la c'iance est pour moi. Je fais ennemis mes enne-
mis, qu'ils se battent, qu'ils se tuent, j applaudirai à tous
les coups, car tous les coups me feront plaisir.
Tandis que la haine du prévôt menace les habitans du
Giaiid-.Neslc, traversons la Seine et voyons un peu dans
quelles dispositions ceux-ci en attendent les effets. Benve-
nuto, dans la confiance et la tranquillité de la force, s'était
remis paisiblement, comme nous l'avons dit, à l'œuvre
.sans se douter ni se soucier de la rancune de messire d'Es-
tourville. Voici quel était l'emploi de ses journées ; il se
levait avec le jour, se rendait â une petite chambre soli-
taire qu'il avait découverte dans le jardin, au-dessus de la
fonderie, et dont une fenèti-e donnait obliquement sur le
parterre du Petit-Nesle. Là, il modelait une petite statue
d'Hébé. Après le diner, c'est-à-dire à une heure après midi,
il faisait un tour a l'atelier, où il exécutait son Jupiter; le
soir, pour se délasser, il taisait une partie de paume ou un
tour de promenade. Voici maintenant quel était l'emploi
de la journée de Catherine : elle tournait, cousait, vivait,
cliantait, se trouvait bien plus à l'aise au Grand-Nesle qu'a
riiôtel du cardinal de Ferrare. Pour Ascanio. à qui sa bles-
sure ne permettait pas de se remettre à l'ouvrage, malgré
l'activité de son esprit, il ne s'ennuyait pas, il rêvait.
Si maintenant, profitant du privilège usurpé par les vo-
leurs de passer par-dessus les murs, nous entrons dans le
Petit-Nesle, voici ce que nous y voyons. D'abord, dans sa
chambre, Colombe rêveuse comme Ascanio; ciu'on nous
permette pour le moment de nous en tenir là. Tout ce que
nous lîouvons dire, c est que les rêves d'.-\scanio sont cou-
leur de rose et ceux de la pauvre Colombe sombres comme
la nuit. Et puis voici dame Perrine qui sort pour aller à la
provision, et il nous faut, si vous voulez bien, la suivre un
instant.
Depuis bien longtemps, ce nous semble, nous avons perdu
de vue la bonne dame ; il faut dire aussi que la bravoure
n étant pas précisément sa vertu dominante, elle s'était, au
milieu des périlleuses rencontres que nous avons narrées,
volontairement effacée et tenue dans l'ombre : mais la
paix recommençant a fleurir, les roses de ses joues avaient
retleuri en même temps, et comme Benvenuto avait repris
son œuvre d'art i5te. elle Rvait paisiblement repris, elle, sa
joyeuse humeur, son bivardaire, sa curiosité de commère, en
uii mot l'é.xercice de toutes les qualités domestiques.
name Perrine allant donc à la provision était obligée de
tiavei's.-r la cour commune aux deux i.ropriétês. car la
porte nouvelle du Petit-Nesle n était pas percée encore. Or,
et par le plus grand hasard du monde, il se trouva que Ku-
perfi la vieille servante de Benvenuto, sortait précisément
à la même minute j.our aller chercher le diner de soii maî-
tre Ces deux estimables personnes étaient bien trop dignes
l'une de l'autre pour entrer dans les inimitiés de leurs pa-
trons Elles firent donc route ensemble avec le plus tou-
chant accord, et comme le chemin est moins long de moi-
tié quand on cause, elles causèrent.
Ruperta commença par s informer auprès de dame Per-
rine du prix des denrées et du nom des marchands du qua-
tier puis elles passèrent à des sujets de conversation plus
"^^^ l^anr'esf^ un bien terrible homme? de-
'"l"fui''Tuand"v'o"s ne l'offensez pas, il est «eux comme
un Jésus; pourtant, dame i quand on >'« f«'t f»:" [^ «"^'^
désire, je dots convenir qu il " est Pf. 'acte . a me
beaucoup, mais beaucoup à ce qu on
fasse ce qu'il veut
ASCAN'IO
37
C'est sa manie, et du mumeiit qu'il s'est mis quelque chose
dans la téie, les cinq cent mille diables de Tenter ne le lui
ùteraient pas ; d'ailleurs on le mène comme un entant si
on 'fait semblant de lui ubêir. et il est mfme très agréable
de paroles. 11 faut l'onlctidre me dire: Dame Ruperta (il
m'appelle Ruperta. dans sa prononciation étrangère, quot
que de mon vrai nom je m appelle Ruperte. pour vous ser-
vrir). dame Riipena. voila un excellent gigot rotl â point ;
dame Ruperia. vos fèves sont assaisonnées d'une triom-
phanie fa.'.in : dame Ruperta, je vous reçrarde comme la
pas de ses nouvelles, et Colombe sera si contente de savoir
que le sauveur de son père est hors de danger.
— Oh r vous pouvez lui dire qu il va très bien. 11 s'est
même levé tout a 1 heure. Seulement, le chirurgien lui a
défendu de sortir de .sa chambre, et cependant cela lui fe-
rait grand bien de prendre mi peu l'air. .Mais par ce .soleil
ardent c'est impossible. Votre jardin du Grand-Nesle est
un véritable désert. Pas un coin d'ombre ; (Xf.i ordes et des
ronces pour tout légume, et quatre ou cinq arbres sans
feuilles pour toute verUtirc. C'est vaste, mais de bien peu
Colombo ne M*t pas d'abord Ascanio.
reine des gouvernantes, » et tout cela avec tant d'aménité
que j en suis pénétrée.
— A la bonne heure ! Mais il tue les gens, à ce qu'on
dit.
— Oh ! oui, quand on le contrarie, il tue très bien. C'est
un usage de son pays; mais ce n'est jamais que lorsqu'on
l'attaque et uniquement pour se défendre. Du reste, il est
très gai et très avenant.
— Je ne l'ai jamais vu, moi. 11 a des cheveu.v rouges,
n'est-il pas vrai ?
— Non pas, vraiment. Il les a noirs comme vous et moi,
c'est-à-dire comme je les avais. Ah ! vous ne l'avez jamais
vu 1 eh bien ! venez m'emprunter quelque cho.se .sans faire
semblant de rien, et je vous le montrerai. C'est un bel
homme, et qui ferait un superbe archer.
— A propos de bel homme, et ce gentil cavalier com-
ment va-t-11 aujourd'hui 7 Vous savez notre blessé, ce
jeune apprenti de bonne mine qui a reçu un si terrible coup
pour sauver la vie à M. le prévôt ?
— Ascanio.' Vous le connaissez donc, lui?
— SI je le connais ! Il a promis h ma maltresse Colombe
et à moi de nous faire voir de ses bijoux. Rappelez-le-lui,
s'il vous plait, ma chère dame. Mais tout cela ne me donne
d'agrément pour la promenade. Notre maître s'en console
avec le jeu de paume ; mais mon pauvre Ascanio n'est
guère en état de renvoyer une balle, et doit s'ennuyer à
I)érlr. Il est si vif. ce cher garçon, j'en parle comme ça parce
que c'est mon favori, vu qu'il est toujours poil avec les
gens d'âge. Ce n'est pas comme cet ours de Pagolo ou celte
étourdie de Catherine.
— Et vous dites donc que ce pauvre jeune homme...
— Doit se manger l'ilme d'être cloué des journées en-
tières dans sa chambre sur un fauteuil.
— Mais, mon Dieu ! reprit la charitable dame Perrine.
dites-lui donc â ce pauvre jeune homme, de venir au Petlt-
Nesle, 0(1 11 y a de si beaux ombi-ages. -Te lui ouvrirai
bien volontiers la porte, moi, quoique messire le prévôt
l'ait expressément défendu. Mais bah ! pour faire du bien
à .son sauveur c'est vertu que de lui désobéir; et puis vous
parlez d'ennui ! c'est nous qui en desséchons. I.e gentil ap-
prenti nous distrair.-i. il nous dira di's histoires de son pays
d'Italie, il nous montrera des colliers et des bracelets, il
Jasera avec Colombe. Les Jeunes gens ça aime à se voir, à
bavarder ensemble, et ça périt dans la solitude. Ainsi, c'est
convenu, dites-lui, à votre Benjamin, qu'il est libre de ve-
nir se promener tant qu il voudra, pourvu qu'il vienne seul.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE'
ou, bien entendu, avec vous, dame Ruperte, qui lui don-
nerez le br-as. Frappez cpiatie coups, les trois premiers
doucemi-nt et le ileniier plus furt ; je saurai ce que cela
signifie, et .ie viendrai vous ouvrir.
— Merci pour Ascanio et pour moi : je ne manquerai pas
de lui faire part de votre offre complaisante, et il ne man-
quera pas d'en profiter.
— Allons, je m en réjouis, dame Ruperte.
— Au revoir, dame Perritie ! Ravie d'avoir fait connais-
sance avec une aus.si aimable personne.
— Je vous en offre autant, dame Rujierte.
Les deux commères se fln-ut une profonde révérence et se
séparèrent enchantées l'une de l'autre.
Les jardins du Séjour de Ncsle étaient en eflet, comme
elle l'avait dit. arides et bn>lés comme une bruyère d un
côté, frais et ombreux comme une forêt de l'autre. L'ava-
rice du prévôt avait lai.ssé inculte le jardin du Grand-
Nesle, qui eût trop coûté à entretenir, et il n'était pas
assez .sûr de ses titres de propriétaire pour renouveler au
profit de son successeur peut-être les arbres qu'il s'était
hâté de couper à son entrée en jouissance. La présence
de sa fille au Petit-Nesle l'avait ensra.sré à y laisser les om-
brages et les bosquets, seule récréation qui dût rester à la
pauvre enfant. Kaimbault et ses deux aides suffisaient à en-
tretenir et même a embellir le jardin de Colombe.
Il était fort bien planté et divisé. Au fond le potager,
royaunu' de dame Perrine ; puis, le long des murs du
Grand-.Nesle, le paiterre où Colombe cultivait des fleurs, et
que dame Perrine nommait l'allée du Matin, parce que les
rayons du soleil levant y donnaient, et que c'était au soleil
levant d'ordinaire que Colombe arrosait ses marguerites et
ses roses. Notons en passant, que de la chambre située au-
dessus de la loiidei ie. dans k' Grand-Xosle. on pouvait sans
être vu ne pas perdre un seul mouvement de la jolie jar-
dinière. Il y avait encore, toujours suivant les divisions
géograpliiques de dame l'errine. l'allée du Midi, terminée
par un bosquet où "Colombe aimait à aller lire ou broder
pendant la chaleur du jour. A l'autre extrémité du jardin,
l'allée du Soir, plantée d'une triple rangée de tilleuls qui
y entretenaient une Iraiclieur charmante, et choisie par
Colombe pour ses promenades d'après souper.
C'était cette allée que la bonne dame Perrine avait jugée
très propre â favoriser le l'établissement et hàier la con-
valescence d'.\scanio bies.sé. Néanmoins elle s'était bien gar-
dée d'instruire Colombe de ses intentions charitables. Celle-
ci, trop docile aux ordres de son père, eût peut-être refusé
de prêter les mains à la désobéissance de sa gouvernante.
Et que penserait alors dame Ruperte de l'autorité et du
crédit de sa voisine ? Non, puisqu'elle s'était avancée, peut-
être un peu à la légère, il fallait aller jusqu'au bout.
El la bonne dame était vraiment bien excusable quand on
pense qu'elle navait, depuis le matin jusqu'au soir que
Colombe à qui elle pût adresser la parole ; encore le plus
souvent Colombe, absorbéce dans ses réflexions, ne lui ré-
pondait^ pas.
On comprend quels furent les transports d'.\scanio quand
il apprit que son paradis lui était ouvert et de quelles bé-
nédictions il combla Ruperte. U voulut sur-le-champ pro-
fiter de son bonheur, et Ruperte eut toutes les peines du
monde à lui persuader qu il devait au moins attendre jus-
qu'au soir. Tout lui disait, d'ailleurs, de croire que Colombe
avait autorisé lotlre de dame Perrine. et celte pensée
le rendait fou de joie, .\ussi. avec quelle impatience, mêlée
je ne sais de quel effroi, il compta les heures trop lentes.
Knnn. enfin, cinq lit-iires .sonnent. Les ouvriers partirent ;
Benvenuio était depuis midi hors de l'atelier; on croyait
qu'il était allé au Louvre.
Alors Ruperte dit .solennellement à l'apprenti, qui la re-
gardait comme elle ne s'était pas vu regarder depuis long-
temps :
— Et maintenant que l'heure est sonnée, suivez-moi. jeune
homme. Et traversant la cour avec .ascanio. elle alla frap-
per quatre coups à la porte du Petit-Nesle.
— Ne rapportez rien de ceci au maître, ma bonne Ru-
perte, dit Ascanio, qui savait Cellini assez railleur cl fort
peu croyant à l'endroit de l'amour, et qui ne voulait pas
voir profaner par des quolibets sa chaste passion.
Ruperte allait s'informer du motif d'une discrétion qui lui
coûtait toujours quand la porte s'ouvrit et dame Perrine
parut.
— Entrez, beau jouvenceau, dit-elle . Comment vous trou-
vez-vous ? La pâleur lui sied, voyez donc, c'est nii plaisir.
Venez aussi, dame Ruperte i prenez l'allée A gauche, jeune
homme. Colombe va descendre au jardin, c'est l'heure de
sa promenade, et trtchez que je ne sois jias trop grondée
pour vous avoir Introduit ici.
— Comment ! s'écria Ascanio, mademoiselle Colombe ne
sait donc pas...
— Ah bien oui ! Est ce qu'elle aurait consenti ù déso-
béir il son père ? Je l'ai élevée dans des principes! J'ai dé-
sobéi pour deux. mol. Ma fol '. tant pis ; on ne peut pas tou-
jours vivre comme des recluses non iilus. Ralmbault ne
verra rien, ou s il voit, j'ai les moyens de le faire taire, et
au pis. j'ai tenu tète plus dune fois à messire le in-évôi. dai
Sur le compte de son maître, dame Perrine était fort
verbeuse, mais Ruperte la suivit seule dans ses confiden-
ces. Ascanio était debout et n écoulait que les battemens
de son cœur.
Pourtant il entendit ces mots que dame Perrine lui je-
tait en s'éloignant : — Voici lallée où Colombe se promène
tous les soirs, et elle va venir sans doute. Vous voyez que
le soleil ne vous y atteindra pas, mon gentil malade!
.■\scanio fit un signe de remerciment. s avança de quel-
ques pas, pour retomber dans ses rêveries et dans les mol-
les pensées d'une attente pleine d anxiété et d impatience.
Cependant il entendit encore ces paroles que dame Per-
rine disait eu passant à dame Ruperte.
— Voici le banc favori de Colombe.
Et laissant les deux commères continuer leur promenade
et leur causerie, il s'assit doucement sans rien dire sur ce
banc sacré.
yue voulait-il ? où tendait-il ? U l'ignorait lui-même. 11
cherchait Colombe parce qu'elle était jeune et belle, et
qu il était jeune et beau. De pensée ambitieuse, il n en con-
cevait pas. Se rapprocher d'elle, c'était la seule idée qu'il
eût dans la tête ; le reste, à la gr.^cc de Dieu ! ou plutôt il
ne prévoyait pas de si loin. 11 n'y a pas de demain en
amour.
Colombe, de son côté, avait plus d'une fois songé mal-
gré elle au jeune étranger qui lui était apparu dans sa so-
litude comme Gabriel à Marie. Le revoir avait été dès le
premier jour le secret désir de cette enfant jusque-là sans
désir. Mais, livrée par un père imprévoyant à la tutelle de
sa propre sagesse, elle était trop généreuse pour ne pas
exercer sur elle-même cette sévérité dont les .'imes nobles
ne se croient dispensées que lorsqu on enchaîne leur libre
arbitre. Elle écartait donc courageusement s«i pensée d'As-
eanio, mais cette pensée obstinée franchissait le triple rem-
part élevé par Colombe autour de son cœur plus aisément
qu'.\scanio lui-même n'avait franchi les murailles du Grand-
Nesle .\ussl les trois ou quatre jours qui venaient de
s'écouler. Colombe les avait-elle passés dans des alternatives
étranges : c'était la crAnte de ne pas revoir .•Vscanio. c'était
1 effroi de se retrouver en face de lui. Sa seule consolation,
c était de rêver pendant son travail ou ses promenades. La
journée elle s'enfermait, au grand désespoir de dame Per-
rine. réduite dès lors à un monologue éternel dans l'abîme
de .sa pensée. Et puis dès que la grande chaleur du jour
était passée, elle venait dans cette fraîche et sombre allée
baptisée par dame Perrine du nom poétique d'allée du soir ;
et la. assise sur le banc où s'était assis Ascanio, elle laissait
tomber la nuit, se lever les étoiles, écoutant et répondant ù
ses propres pensées, jusqu à ce que dame Perrine vint la
prévenir qu'il était temps de se retirer.
.\ussi, à l'heure habituelle, le jeune homme vit tout à
coup apparaître, au détour de l'allée dans laquelle il était
assis. Colombe, un livre ù la main. Elle lisait la Vie des
Saints, dangereux roman de foi et d'amour, qui prépare
peut-être au.\ cruelles souffrances de la vie, mais non, !i
coup sûr. aux froides réalités du monde. Colombe ne vit
pas d'abord Ascanio. mais en apercevant une femme étran-
gère auprès de dame Perrine. elle fit un mouvement de
surprise. En ce moment décisif, dame Perrine, comme un
général déterminé, se jeta hardiment au cœur de la ques-
tion.
— Chère Colombe, dit-elle, je vous sais si bonne que je
n'ai pas cru avoir besoin de votre autorisation pour per-
mettre de venir prendre l'air sous ces ombrages à un pau-
vre blessé qui a été frappé pour votre père. Vous savez
qu'il n'y a pas d'ombre au Grand-Nesle. et le chiiarglen
ne répondait de la vie de ce jeune homme que s'il pouvait
se promener une heure tous les jours.
Pendant qu'elle débitait ce pieux mais gros mensonge,
Colombe avait de loin jeté les yeux sur Ascanio. et une
vive rougeur avait subitement coloré ses joues Pour l'ap-
prenti, en présence de Colombe qui s'avançait, il n'avait
trouvé la force que de se lever.
— Ce n'est pas mon autorisation, dame Perrine. qui était
nécessaire, dit enfin la jeune fille, c'était colle de mon père.
En disant cela avec tristesse mais avec fermeté. Colombe
était arrivée jusqu'au banc de pierre où était assis As-
canio. Celui-ci l'entendit et joignant les mains :
— Pardon, madame, dit-il, je croyais . j'espérais., que
votre bonne prAce avait ratifié l'offre obligeante de dame
Perrine ; mais du moment qu'il n'en est pas ainsi, continua-
t-ll avec une douceur mêlée de flerlé, je vous supplie d'ex-
cuser ma hardiesse involontaire et je me retire
— Mais ce n'est pas moi, reprit vivement Colombe émue.
Je ne suis pas maîtresse. Restez i>our aujourd'hui du moins,
quand même la défense de mon père s'étendrait à celui
qui l'a sauvé; restez, monsieur, ne fùt-<re que pour ac-
cepter mes remerclmens.
.-VSC\MO
39
— Oii ; madame, murmura Ascanio, c est moi qai vous
remercie du tond de mon cœur. Mais en resiaiil ne vais-je
lia> troubler voue promenade ? D'ailleurs la place que j'ai
l'rii^e l'si mal choisie.
— .Nullement, reprit Colomlie en s'asseyant machinale-
ment et sans y lali'e atiiciiic.n. tant elle êtaii troublée, à
l'autre e.xlrémité du Ijam de pierre.
En ce moment dame l'errine. qui était là deLtoul et n'avait
pas boapé depuis la mc.it iiiantc semonce de Colombv, em-
barrassée a la fin de sou attitude immobile et du silence
de sa jeune maîtresse, prit le bras de dame Uupei-te. et
s'élmsma doucement.
Les deux jeunes gens restèitnt seuls.
Colombe, qui avait les yeux tixés sur sou livre, ne s'aper-
çut pas d abord du départ de sa gouvernante, et pourtant
elle ne Usait pas. car elle avait un nuage devant les yeux.
Elle était encore exaltée, étourdie. Tout ce qu'elle pouvait
(aire comme d instinct, c'était de dissimuler son agitation
et de comprimer les bartemens précipités de sou coeur, .\sca-
nlo. lui aus>i. était éperttu. et avait éprouvé une douleur
si vive en voyant que Colombe voulait le renvoyer, puis
une joie si loUe quand il avait cru s apercevoir du trouble
de sa bien-aimée, que toutes ces subites émotions, dans
l'état de faiblesse où il se trouvait, l'avaient à la fois
transporté et anéanti. Il était comme évanoui, et pourtant
ses pensées couraient et se succédaiem avec une puissance
et une rapidité singulières. — KUe me méprise '. Elle m'aime !
se disait-il tour â tour. 11 regardait Colombe muette et
immobile, et des larmes coulaient sans qu'il les sentit sur
ses joues. Cependant, au-dessus de leurs têtes, un oiseau
chautait dans les branches. Le veut agitait a peine les
feuilles. A l'église des Augusiins, I atnjclus du soir tintait
doucement dans l'air paisible. Jamais soirée de juillet ne
tut plus calme et plus silencieuse. C était un de ces momens
solennels où l'âme entre dans une nouvelle sphère, qui ren-
ferment vingt ans dans une minute, et dont ou se souvient
toute la vie. Ce^ deux beaux enfaiis. si bien faits 1 un pour
l'autre et qui sappaiaeuaieut si bien d'avance, n'avalent
i|u à étendre leurs mains pour les unir, et il s<.'mblait
qu il y eut entre eu.\ un abime.
Au bout de quelques instants Colombe releva la tète.
— Vous pleurez ! s'écria-t-elle avec un élan plus fort que
sa volonté.
— Je ne pleure pas. répondit Ascanio en se laissant tom-
ber sur le banc ; mais portant les mains à sa figure, il les
retira mouillées de larmes.
— C est vrai, dit-U, je pleure
— Pourquoi? qu'avez-vous? Je vais appeler quelqu'un.
Souffrez-vous î
— Je souffre d'une pensée.
— Et laquelle î
— Je me dis qu'il eût peut-être mieux valu pour moi
de mourir l'autre jottr.
— Mourir ! Quel âge avez-vous donc pour parler ainsi de
mourir ?
— Dix-neuf ans; mais l'âge du malheur devrait être l'âge
de la mort !
— Et vos parens qui pleureraient à leur tour ! continua
Colombe avide û son insu de pénétrer dans le passé de
cette vie dont elle sentait confusément que tout l'avenir
serait â elle.
— Je suis sans mère et sans père, et nul ne me pleure-
rait, si ce n est mon maitt'e Beuveuuto.
— Pau\Te orphelin !
— (lui, bien orphelin, allez l Mon père ne m'a jamais aimé,
et j'ai rnrrdu ma mère à dix ans, quand j'allais comprendre
sou amour et le lui rendre. Mon père...:... Mais de ciuoi vais-
je vous parler, et qu'est-ce que cela vous fait mon père et
ma mère, â vous?
— <ih : si. Continuez. Ascanio.
— Saints du ciel ! vous vous rappelez mon nom.
— Continuez, continuez, murmura Colombe en cachant à
son tour la rougeur de sou front dans ses deux mains.
— Mon père donc était orfèvre, et ma bonne mère était
elle même la fille d'un orfèvre de Florence appelé Haphaël
del Moro, d Une noble famille italienne : car en Italie,
dans nos républiques, le travail ne déshonore pas, et vous
verriez plus d un ancien et illustre nom sur l'enseigne
d une Ixiutique. Ainsi, mon maître Cellini pai' ^emple, est
noble comme le roi de France, si ce n'est encore davantage.
Itaphaêl del Moro, qui était pauvre, maria s;i fille Stephana
malgi'é elle a un confrère presque du même âge que lui,
mais qui était riche. Hélas '. ma mère et Eenvenuto Celliui
sétaient aimés, mais tous deux étaient sans fortune. Ben-
veuuto courait le monde pour se faire un nom et gagner
de lor. Il était loin : U ne put s oppo.scr a cette union.
Gismondo Gaddi. celait le nom de mon père, quoiqu il
n'eût jamais su qu elle en aimait un autre, se mit. hélas, à
hair sa femme parce que sa femme ne l'aimait pas. C'était
un homme violent et jaloux, mon père. Qu'il me pardonne
si je l'accùse, mais la justice des entans a une mémoire
implacable. Bien souvent ma mère chercha contre ses bru-
talités près de mon berceau un asile (piil ne resiiectaii pas
toujours. Parfois il la frappait, pardoniiez-lui. mon Dieu I
tandis quelle me tenait dans ses bras, tt :i chaque coup,
pour le moins sentir, ma meie me donnait un baiser. Oh ;
je me souviens â la lois, par un double reieniissement de
mon cœur, ries coups que recevait ma mère et des baisers
qu'elle me donnait.
Le Seigneur, qui est Juste, atteignit mon père dans ce
qu il avait de plus cher au monde, dans s;i rii.hes,se. Plu-
sieurs banqueroates laccablèrent coup sur coup. Il mou-
rut de douleur parce qu'il n avait plus d'argent, et ma mère,
(luelques jours après, mourut parce qu'elle croyait n'être
plus aimée.
Je restai seul au monde. Les créanciers de mon père vin-
rent saisir tout ce qu'il laissait, et en furetant partout pour
voir s'ils n'oubliaient rien, ils ne virent pas un petit en-
fant qui pleurait. Une ancienne servante qui m aimait me
nourrit deux .jours par charité, mais la vieille femme vi-
vait de charités elle-même, et n'avait pas trop de pain pour
elle.
Elle ne savait que faire de moi, quand un homme cou-
vert de poussière entra dans la chambre, me prit dans ses
bras, m'embrassa en pleurant, et après avoir donné quel itic
argent à la bonne vieille, m'emmena avec lui. C'était Ben-
venuto Cellini, qui était venu de Rome a Florence exprès
pour me chercher. Il m aima, m'instruisit dans son ai't,
me garda toujours auprès de lui, et je vous le dis, lui seul
pleurerait ma mort.
Colombe avait écouté, la tète baissée et le cœur serré,
l'histoire do cet orphelin qui, potu- l'isolement, était son
histoire, et la vie de cette pauvre mère qui serait peut-être
un jour sa vie ; car elle aussi elle devait épouser par con-
trainte un homme qui la haïrait parce qu'elle ne l'aimerajt
pas,
— Vous êtes injuste enVers Dieu, dit-elle à .Ascanio ; quel-
qu'un du moins, votre bon maître, vous aime, et vous
avez connu votre mère, vous ; je ne puis me souvenir des
caresses de la mienne ; elle est morte en me donnant le
jour. J'ai été élevée par une sœur de miui père, acariâtre
et revêche, que j'ai pourtant bien pleurée quand je l'ai
Iierdue, il y a deux ans, car, faute d autre afleclion, ma
tendresse s'était attachée à cette femme comme un lierre
au rocher. Depuis deux ans j'habite cet hôtel avec dame
Perrine. et malgré ma solitude, quoique mon père vienue
m'y voir rarement, ces deux aimées ont été et seront le
plus heureux temps de ma vie.
— Vous avez bien souffert, c'est vrai, dit Ascanio. mais
si le passé a été douloureux, pourquoi doutez-vous de l'ave-
nir ? Le vôtre, hélas : est magnifique. Vous êtes noble,
vous êtes riche, vous êtes belle, et l'ombre de vos jeunes
années ne fera que mieux ressortir l'éclat du reste de votre
vie.
Colombe secoua tristement la tète.
— Oh ! ma mère, ma mère ; murmurait-elle.
Lorsque, s'élevani par' la pensée au-dessus du temps,
on perd de vue ces mesquines nécessités du moment dans
ces éclairs qui illuminent et résument toute une vie, ave-
nir et passé, l'âme a parfois de diuigereux vertiges et de
redoutables délires, et quand c'est de mille douleurs qu on
se souvient, quand ce sont mUle angoisses que l'on pres-
sent, le cœur attendri a souvent des émotions terribles et de
mortelles défaillances. 11 faut être bien fort pour ne pa»
tomber quand le poids des destinées vous pèse tout entier
sur le cœur. Ces deux enfans, qui avaient déjà tant souffert,
qui étaient restés toujours seuls, n'avalent qu a prononcer
une parole peut-être pour faire un même avenir de ce
double passé ; mais pour prononcer cette parole, l'une était
trop sainte «t 1 autre trop respectueux.
Cependant. .Vscanio regardait Colombe avec une tendresse
infinie, et Colombe se laissait regarder avec une confiance
divine : ce fut les mains jointes et de l'accent dont il
devait prier Dieu que l'apprenti dit a la jeune fille t
— Ecoutez, Colombe, si vous souhaitez quelque chose,
s'il y a sur vous quelque malheur, qu'on puisse accomplir
ce désir en donnant tout son sang, et que pour détourner
ce malheur il ne faille qu'une vie. dites un mot. Colombe,
comme vous le diriez à un frère, et je serai bien heureux.
— .Merci, merci, dit Colombe; siu' une pai"le de mol
vous vous êtes déjà expo.sé généreusement, je le sais ; mais
Dieu seul peut me sauver cette fois.
Elle n'eut pas le temps d'en dire davanfâge, dame Rn-
perte et dame Perrine s'arrêtaient a ce moment devant eux.
Les deux commères avaient mis le temps a profit aussi
bien que les deux amoureux, et sétaient déjà liées d une
amitié intime fondée sur une sympathie réciproque. Dame
Perrine avait enseigné à dame Ruperte un remède contre
les engelures, et dame Ruperte de sou côté, pour ne pas
demeurei; en reste, avait indiqué à dame Perrine un secret
pour conserver les prunes. On conçoit aisément que c'était
•iu
ALEXANDRE DUMA.S ILLUSTRÉ
désormais entre elles à la vie à la mort, et elles s'étaient
bien promis de se revoir, coilte que coûte.
— Eh bien ! Colombe, dit dame Perrine en sapprochant
du banc, m'en voulez-vous toujours ? n'aurait-ce pas été
une honte, voyons, de refuser l'entrée de la maison à ce-
lui sans l'aide duquel la maison n'aurait plus de maître';
Ne s agit-il pas de guérir ce jeune homme d'une blessure
qu'il a reçue pour nous, enfin 1 Et voyez-vous, dame Eu-
perte, s'il n'a pas déjà meilleure mine et s'il n'est pas
moins pâle qu'en venant ici ?
— C'est %Tai. affirma dame Ruperte, il n'a jamais eu en
bonne santé de plus vives couleurs.
— Réfléchissez, Colombe, continua Perrine, que ce se-
rait un meurtre d'empêcher une convalescence si bien com-
mencée. Allons, la tin sauve les moyens Vous me laissez,
n'est-ce pas, lui permettre de venir demain à la brune ?
Pour vous-même ce sera une distraction, mon enfant ; dis-
traction bien innocente. Dieu merci: puis nous sommes la,
dame Ruperte et moi. En vérité, je vous déclare que vous
avez besoin de distraction, Colombe. Et qui est-ce qui ira
dire à messire le prévôt qu'on a un peu adouci la rigueur
de ses ordres ? D ailleurs, avant sa défense, vous aviez
autorisé Ascanio a venir v<ius montrer des bijoux, et
il les a oubliés aujourd hui, il faut bien qu'il les apporte
demain.
Colombe regarda Ascanio ; il était devenu pâle et atten-
dait sa réponse avec angoisse.
Pour une pauvre jeune fille tyrannisée et captive, cette
humilité contenait une immense flatterie. Il y avait donc
au monde quelqu'un qui dépendait d'elle et dont elle faisait
le bonheur et la tristesse avec un mot .' Cliacun aime .<on
pouvoir. Les airs impudens du comte d'Orbec avaient ré-
cemment liumilié Colombe. La pauvre prisonnière, pardon-
nez-lui : ne résista pas à l'envie de voir un éclair de joie
briller dans les yeux d'Ascanio, et elle dit eu rougissant et
en souriant :
— Dame Perrine. que me faites-vous faire là?
Ascanio voulut parler, mais il ne put que joindre les
main.f avec effusion : ses genoux flécliissaient sous lui.
— Merci, ma belle datne, dit Ruperte avec une profonde
révérence. Allons, .ascanio, vous êtes faible encore, 11 est
temps de rentrer. Donnez-moi le bras et partons.
L'apprenti trouva à peine la force de dire adieu et merci,
mais il suppléa aux paroles par un regard où il mit
toute son âme, et suivit docilement la servante, le cœur
Inondé de joie.
Colombe retomba toute pensive sur lé banc, et pénétrée
d'une ivresse qu'elle se reprochait et à laquelle elle n'était
pas habituée.
— .\ demain ! dit d'un air de triomphe, en quittant ses
hôtes, dame Perrine qui les avait reconduits ; et vous
pourrez bien, si vous voulez, jeune homme, revenir comme
cela tous les jours pendant trois mois.
— Et pourquoi pendant trois mois seulement ? demanda
Ascanio qui avait rêvé d'y revenir toujours.
— Dame ! répondit Perrine, parce que dans trois mois
Colombe se marie avec le comte d'Orbec.
Ascanio eut besoin de toute l'énergie de sa volonté pour
ne pas tomber.
— Colombe se marie avec le comte d'Orbec ! murmura
Ascanio. Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! je m'étais donc trom-
pé ! Colombe ne m'aime pas !
Mais comme en ce moment dame Perrine refermait la
porte derrière lui, et que dame Ruperte marchait devant,
ni lune ni l'autre ne l'entendirent.
XII
LA REINE DU ROI
Nous avons dit que Benvenuto était sorti vers les onze
heures du matin de son atelier sans dire où il était allé.
Benvenuto était allé au Louvre rendre à François I" la
visite que Sa Majesté lui avait faite à l hôtel du cardinal de
Ferrare.
Le roi avait tenu parole. Le nom de Benvenuto Cellini
était donné partout, et toutes les portes s'ouvrirent devant
lui ; mais cependant une dernière resta close : c'était celle
du conseil. François I" discutait sur les affaires d Etat avec
les premiers du royaume, et si positifs qu'eussent été les
ordres du roi, on n'osa i)»int introduire Cellini au milieu
de la grave séance qui .se tenait sans aller de nouveau
prendre l'autorisation de Sa Majesté.
C'est qu'en elTet la situation dans laquelle se trouvait
la France était grave. Nous avons jusqu'à présent peu parlé
des affaires d'Etat, convaincu que nos lecteurs et surtout
pos lectrices préféraient les choses du cœur aux choses de
la politique; mais enfin nous sommes arrivés au moment
où nous ne pouvons plus reculer et où nous voilà forcés
de jeter un coup d'oeil que nous ferons le plus rapide pos-
sible sur la France et sur 1 Espagne, ou plutôt sur Fran-
çois ler et sur Charles-Quint, car au seizième siècle les roi&
c'étaient les nations.
A l'époque oii nous sommes arrivés, par un jeu de cette
bascule politique dont tous deux éprouvèrent si souvent les
effets, la situation de François I" était devenue meilleure
et celle de Charles-Quint avait empiré. En effet, les choses-
avaient fort changé depuis le fameux traité de Cambrai,
dont deux femmes, Marguerite d Autriche, tante de Charles-
Quint, et la duchesse d'.Vngoulême, mère de François I",
avaient été les négociatrices. Ce traité, qui était le complé-
ment de celui de Madrid, portait que le roi d'Espagne aban-
donnerait la Bourgogne au roi de France, et que le roi de
France renoncerait de son côté à l'hommage de la Flandre
et de 1 Artois. De plus, les deux jeunes princes qui ser-
vaient d'otage a leur père devaient lui être remis contre une
somme de deux millions déçus d or. Enfin, la bonne reine
Eléonore, sœur de Charles-Quint, promise d'abord au con-
nêîable en récompense de sa trahison, puis mariée à Fran-
çois I" en gage de paix, devait revenir à la cour de France
avec les deux enfans auxquels elle avait si tendre-
ment servi de mère ; tout cela s'était accompli avec une
loyauté égale de part et d'autre.
Mais, comme on le comprend bien, la renonciation de
François I" au duché de Milan, exigée de lui pendant sa
captivité, n'était qu'une renonciation momentanée. A peine
libre, à peine réintégré dans sa puissance, à peine rentré
dans sa foï-ce, 11 tourna de nouveau les yeux vers l'Italie.
C'était dans le but de faire un appui à ses prétentions dans
la cour de Rome qu'il avait marié son fils Henri, devenu
dauphin par la mort de son frère aîné François, à Cathe-
rine de Médlcis. nièce du pape Clément VII.
Malheureusement, au moment où tous les préparatifs
de l'invasion méditée par le roi venaient d'être achevés,
le pape Clément VII était mort et avait eu pour successeur
Alexandre Farnèse. lequel était monté sur le trône de saint
Pierre sous le nom de Paul III.
Or, Paul 111 avait résolu dans sa politique de ne se lais-
ser entraîner ni au parti de l'empereur ni au parti du roi
de France, et de tenir la balance égale entre Charles-Quint
et François l".
Tranquillisé de ce côté, l'empereur cessa de s'inquiéter
des préparatifs de la France, et prépara à son tour une
expédition contre Tunis, dont s'était emparé le fameux
corsaire Cher-Eddin, si célèbre sous le nom de Barbe-
rousse, lequel, après en avoir chassé Muley-llassan, s'était
emparé de ce pays et de là ravageait la Sicile.
L'expédition avait complètement réussi, et Charles-Quint,
après avoir détruit trois ou quatre vaisseaux a l'amiral
de Soliman, était entré triomphant dans le port de Naples.
Là il avait appris une nouvelle qui lavait encore ras-
suré: c est que Charles 111, duc de Savoie, bien qu'oncle
maternel de François I", s'était, par les conseils de sa nou-
velle femme, lîéatrix, fille d'Emmanuel, roi de Portugal,
détaché du parti du roi de France ; si bien que lorsque
François I»"', en vertu de ses anciens traités avec Charles III,
avait sommé celui-ci de recevoir ses troupes, le duc de
Savoie n'avait répondu que par un refus, de sorte que-
François If se trouvait dans la nécessité de forcer le ter-
rible passage des Alpes, dont jusque-là, grâce à son allié et
son parent, il avait cru trouver les portes ouvertes.
Mais Charles-Quint fut tiré de sa sécurité par un véritable
coup de foudre. Le roi avait fait marcher avec tant de
promptitude une armée sur la Savoie, que son duc vit sa pro-
vince occupée avant de se douter qu'elle était envahie. Brion,
chargé du commandement de l'armée, s'empara de Cham-
béry, apparut sur les hauteurs des .-Upes. et menaça le
Piémont au même moment où François Sforce, frappé sans
doute de terreur à la nouvelle de pareils succès, mourait
subitement, laissant le duché de Milan sans héritier, et par
conséquent donnant non seulement une facilité, mais en-
core un droit de plus à François !<"■.
Brion descendit en Italie et s'empara de Turin. Arrivé là,
il s'arrêta, établit son camp sur les bords de la Sésia, et
attendit.
Charles-Q(jint, de son côté, avait quitté Naples pour
Rome. La victoire qu'il venait de remporter sur les vieux
ennemis du Christ lui valut une entrée triomphale dans lar
capitale du monde chrétien. Cette entrée enivra tellement
l'empereur que. contre son habitude, il rompit toute me-
sure, accusa en plein consistoire François I"' d'hérésie,
appuyant cette accusation sur la protection qu'il accordait
aux protestans et sur l'alliance qu'il avait laite avec les
Turcs. Puis, ayant récapitulé toutes leurs vieilles querelles,
dans lesquelles, selon lui. François I" avait toujours eu les
liremlers torts, il jura une guerre d'extermination à son
beau-frère
Ses malheurs passés avaient rendu François I" aussi
ASCAMO
4t
prudent qu'il avait d'abord été aventureux. Aussi, dès qu'il
se vit menacé à la fois par les forces de l'Espagne et de
1 Empire, il laissa Aunebaut pour garder Turin, et rappela
Brioii avec ordre de conserver purement et simplement les
frontières.
Tous ceux qui connaissaient le caracière chevaleresque
eî entreprenant de Francoîs ler ne comprirent rien à cette
retraite, et pensèrent que du moment où il faisait un pas
en arrière il se considérait d'avance comme battu Cette
croyance exalta davantage encore l'orgueil de Cliarles-
(^uiiit ; 11 se mit de sa personne a la ti'ie de son .irmée et
résolut d'envahir la l'raiice en pénétrant par le Midi.
On connaît les résultats de cette tentative : Marseille,
qui avait résisté au connétable de Uourbon et à Pes-
caire. les deux plus grands hommes de guerre du lemps.
n'eut point de peine a résister a Charles-Quiut, grand poli-
tique, mais médiocre général. Charles(,(uint ne s'en inquiéta
I)oint. laisi^a .Marseille derrière lui. et voulut marcher sur
Avignon ; mais Montmorency avait établi eulre la Duraiice
et le Rhône un camp inexpugnable contre lequel rharles-
Quint s'acharna vainement. De sorte que Charles-ijuint,
après six semaines de tentatives inutiles, repous.^é en lète,
harcelé sur les flancs, menacé d'être coupé sur st-s der-
rières, ordonna à son tour une retraite qui res.seinblait fort
ù une déroute, et après avoir manqué de tomber entre les
mains de son ennemi, parvint à grand'peine a gagner Bar-
celone, oii il arriva sans hommes et sans argent.
.Mors, tous ceux qui avaient attendu l'issue de laffalre
pour se ûéclarer se déclarèrent contre Charlfs-(Juint.
Henri VHI répudia sa femme, Catherine d'.Aragoii. pour
épouser sa maltresse, .\nne de Boleyn. Soliman a'taqua le
l'oyaume de Xaples et ia Hongrie. Les princes protestans
d'Allemagne firent une ligue secrète contre l'empereur.
Enfin les habitans de Gand. Uissés des impôts qu'on ne
cessait de mettre sur eux pour subvenir aux frais de la
guerre contre la France, se révoltèrent tout a coup et en-
voyèrent à François 1er des ambassadeurs pour lui offrir de
se mettre à leur tête.
Mais, au milieu de ce bouleversement universel qui me-
naçait la fortune de Charles-Quint, de nouvelles négocia-
tions s'étaient renouées entre lui et François !'"■". Les deux
souverains s'étaient abouchés à Aigues-Mortes. et Fran-
çois l'T. décidé à une paix dont il sentait que la France
avait le plus grand besoin, était résolu à tout attsnUre dé-
sormais, non pas d'une lutte à main armée, mais de négo-
riations amicales.
H fit donc prévenir Charles-i^uint de ce que lui propo-
saient les Gantois, en lui offrant en même temps un pas-
sage à travers la France pour se rendre en Flandre.
C'était à ce sujet que le conseil était assemblé au mo-
ment où Benvenuto était venu frapper â la porte, et fidèle
à sa promesse, François l'r, prévenu de la présence de son
grand orfèvre, avait ordonné qu'il fût introduit. Benvenulo
put donc entendre la fin de la discussion.
— Oui. messieurs, disait François l^r, oui, je suis de l'avis
de M. de Montmorency, et mon rêve, à moi, c'est de con-
clure une alliance durable avec lempereur élu, d'éle-
ver nos deux trônes au-dessus de toute la chrétienté, et de
faire disparaître devant nous toutes ces corporations, tou-
tes ces communes, toutes ces assemblées populaires qui pré-
tendent imposer des limites à notre puissance royale en
nous refusant tantôt les bras, tantôt l'argent de nos sujets.
Jlon rêve est de faire rentrer dans le sein de la religion et
dans l'unité pontificale toutes les hérésies qui désolent
notre sainte mère Eglise. Mon rêve est enfin de réunir tou-
tes mes forces contre les ennemis du Christ, de cliasser le
sultan des Turcs de Constantlnople, ne fût-ce que pour prou-
ver qu'il n'est pas, comme on le dit, mon allié, et d'éta-
blir a Constantlnople un second empire, rival du premier
en force, en splendeur et en étendue. Voila mon rêve.
messieurs, et je lui ai donné ce nom afin de ne pas tro;) nie
laisser élever par l'espérance du succès, afin de ne pas
être trop abattu quand l'avenir m'en viendra peut-être dé-
montrer l'impo.ssiliilité. Mais s'il réussissait, s'il réussis-
sait, connétable, si j'avais la France et la Turquie, Paris
et Constantlnople, l'Occident et l'Orient, convenez, mes-
sieurs, que ce serait beau, que ce serait grand, que ce se-
rait sublime !
— Ainsi, sire, dit le duc de Guise, il est définitivement
arrêté que vous refusez la suzeraineté que vous offrent les
Gantois, et que vous renoncez aux anciens domaines de la
maison de Bourgogne?
— C'est arrêté ; l'empereur verra que je suis allié aussi
loyal que loyal ennemi. Mais avant, et .sur toutes choses,
comprenez-le bien, je veux et j'exige rpie le duché di- -Milan
me .soit rendu ; il m'apparlieiif par mon droit héréilitaira
et par l'investiture des empereurs, et je l'aurai, fol de
gentilhomme ! mais. Je l'espère, sans rompre amitié avec
mon frère Charles.
— Et vous offrirez à Charles-Quint de passer par la
Franco pour aller châtier les Gantois révoltés? ajouta
Poyet.
— Oui, monsieur le chancelier, répondit lo roi ; faites par-
tir dès aujourd'hui M. de Fréjus pour l'y inviter en mon
nom. Montrons-lui que nous sommes disposés à tout pour
conserver la paix. Mais s'il veut la guerre...
Un geste terrible et majestuetix accompagna cette phraso
suspendue un instant, car François l'i^ avait aperçu son
artiste qui se tenait modestement près de la porte.
— Mais s'il veut la guerre, reprit-il, par mon Jupiter I
dont Benvenuto vient m'apporta' des nouvelles, je jure qu'il
l'aura sanglante, terrible, aci-.arncc. iCii bien ! Benvenuto,
mon Jupiter où en est-il ?
— Sire, répondît Cellini, je vous en apporte le modèle,
de votre Jupiter ; mais savez-vous à quoi Je révais en vous
regardant et en vous écoutant ? Je rêvais a une fontaine
pour votre Fontainebleau ; a une fontaine que surmonterait
une statue colossale de soixante pieds, qui tiendrait une
lance brisée dans sa main droite, et qui appuierait la
gauche sur la garde de son épée. Cette statue, sire, repré-
senterait'Mars, c'est-à-dire Votre Majesté: car en vous tout
est courage, et vous employez le courage avec justice et
pour la sainte défense de votre gloire. Attendez, sire, ce
n'est pas tout : aux quatre angles de la base'de cette statue,
il y aura quatre figures assises, la poésie, la peinture, la
sculpture et la libéralité. Voilà à quoi Je rêvais en vous
regardant et en vous écoutant, sire.
— Et vous ferez vivre ce rêve-là en marbre ou en bronze,
Benvenuto ; je le vetix, dit le roi avec le ton du comman-
dement, mais en souriant avec une aménité toute cordiale.
Tout le conseil applaudit, tant chacun trouvait le roi
digne de la statue, et la statue digne du roi.
— En attendant, reprit le roi, voyons notre Jupiter.
Benvenuto tira le modèle de dessous son manteau et le
posa sur la table autour de laquelle venait de se débattre la
destinée du monde.
François If le regarda un moment avec un sentiment
d admiration sur l'expression duquel il n'y avait point à se
tromper.
— Enfin! s'écria-t-il, j'ai donc trouvé tin homme selon
mon coeur: puis, frappant sur l'épaule de Benvenuto:
.Mon ami, continua-t-11, je ne sais lequel éprouve le plus
de bonheur du prince qui trouve un artiste qui va au-de-
vant de toutes ses idées, un artiste tel que vous enfin, ou
(13 l'artiste qui rencontre un prince capable de le com-
prendre. Je crois que mon plaisir est plus grand, à vrai
dire.
~ Oh ! non. permettez, sire, s'écria Cellini; c'est à coup
sûr le mien.
— C'est le mien, allez, Benvenuio.
— Je n'ose résister à Votre Majesté ; cependant...
— Allons, disons donc que nos joies se valent, mon ami.
— Sire, vous m'avez appelé votre ami, dit Benvenuto,
voilà un mot qui me paie au centuple de sa valeur tout ce
que j'ai déjà fait pour Votre Majesté et tout ce que Je puis
encore faire pour elle.
— Eh bien ! je veux te prouver que ce n'est point une
vaine parole qui m'est échatipée, Benvenuto, et que si je
t'ai appelé mon ami, c'est que tu l'es réellement. Apporte-
moi mon Jupiter, achève-le le plus tôt possible, et ce que
tu me demanderas en me l'apportant, foi de gentilhnmme 1
si la main d'un roi peut y atteindre, tu 1 aiir:is. Entendez-
vous, messieurs? et si j'oubliais ma pi'omesse, faites-m'en
souvenir.
— Sire, s'écria Benvenuto, vous êtes un grand et noble
roi, et je suis honteux de pouvoir si peu iiour vous, qui
faites tant pour moi.
Puis ayant baisé la main que le roi lui tendait. Cellini
replaça la statue de son Jupiter sous son manteau, et sortit
do la salle du conseil le cœur plein d'orgueil et de- joie.
En sortant du Louvre il rencontra le Primatice qui allait
y entrer.
— Où courez-vous donc si joyeux, mon cher Benvenuto?
dit le Primatice à Cellini, qui passait sans le voir.
— Ah! c'est vous, Francesco ! s'écria Cellini. Oui. vous
avez raison, je suis joyeux, car je viens de voir notre grand,
notre sublime, notre divin François I'^"'...
— Et avez-vous vu madame d'Etampes? demanda le Pri-
matice.
— Qui m'a dit des choses, voyez-vous, Francesio, que Je
n'ose répéter, quoiqu'on prétende que la modestie n'est
pas mon fort.
— Mais que vous a dit madame d'Klanipes?
— Il m'a appelé son ami, i oniiireinz-vous, Francesco T
Il m'a tutoyé comme il tutoie ses maréchaux. Enfin 11 m'a
dit que quand mon Jupiter serait fini. Je pourrais lui de-
mander telle f.aveur qui me conviendrait, et que cette fa-
veur m'était d'avance accordée.
— Mais que vous a promis madame d'Etampes?
— Quel homme étrange vous faites, Francesco !
— Pourquoi cela?
42
ALEXANDRE Dl'MAS ILT-USTRii
— Vous ne me pariez aue de madame d'Etampes quand
je ne vous parle que du roi.
— C esi que je connais mieux la cour que vous, Benv.3-
nuto ; que TOUS êtes mon compatriote et mon ami ; c'est
que vous m'avez apporté un peu de l'air de notxe belle
Italit-, et que flans ma reionnaissaiice je veux vous sauver
d un grand danger. Eco"tez. Benvenuto, la duchesse d'Etam-
pts esi votre ennemie votre ennemie moi telle; Je vous
lai déjà dit, car a cett"' époque je le craignais, je vous le
répète; mais aujourd'hui j'en suis sûr. Vous avez offensé
cette femme, et si vous ne l'apaisez, elle vous perdra.
Madame d'Etampes, IJeiivtnuio. écoatez bien et que je vais
vous dire : madame d Eiampes. c'est la reine Uu roi.
— Que me dites-vous la. bon Dieu ! s écria Cellinl en
riant Moi. moi, j'ai olïensé madame d'Etampes: et com-
ment cela ? *
— Oh ; je vous connais, Benvenuto, et je me doutais t-'en
que vous n'en saviez pas plus que moi. pr.s plus qu'eU;
sur le motif de son aversion pour vous. Mais qu'y faire'?
Les femmes sont ainsi b.lties elles liai.^sent comme elles
aiment, sans savo'r pourquoi. Eh Men ; la" duchesse' dXtam-
pes vous hait.
— Que voulez- vous que j'y fasse?
— Ce que je veu.x? Je veux que le courtisan sauve le
sculpteur.
— Jloi, le courtisan d'uive courtisane !
— Vous avez tort^ Benvenuto, dit en souriant le Prima-
tice, vous avez tort ; madame d'Etampes est très belle, et
tout artiste en doit convenir.
— Aussi, j'en conviens, dit Benvenuto.
'— Eh bien! dites-le-lui. a elle, il tUe-mêm m u ri , -
à moi. Je ne vous en demande pas davantage jionr que '
deveniez les meilleurs amis du monde. Vous lavez Ll - -^
par un caprice d'artiste ; c-'«st a vous de faire las premier:,
pas vers elle.
— si je l'ai blessée, dit Cellini, c'est sans intention ou
plutôt sans mé' lianceté. Fille m a dit quelques ;)aroles mor-
dantes que je ne méritais pas; je lai remise à sa place, ci
elle le méritait.
— N'importe, n'importe ! oubliez ce qu'elle a dit, Ben-
venuto. et faites-lui oublier ce que vov» lui avez répondu.
Je vous le repète, elle est impérieuse, elle est vindicative, et
elle tient dans sa main le rœiir du roi, du roi, qui aime les
arts, mais qui lime encore mieux l'amour. Elle vous fera
repentir de votre audace. Benvenuto: elle vous suscitera
des ennemis; c'est elle déjà qui a donné au prévôt le
courage de vous résister. Et, tenez, je pars pour l'Italie,
moi : je vais à Rome par .son ordre. Eh bien ! ce voyage.
Benvenuto. est dirigé contre vous, et moi-même, moi, votre
ami, je suis forcé de servir d'instrument à sa rancune.
— Et qu'allez-vous faire à Rome?
— Ce que j'y vais faire? Vous avez -promis au roi de ri-
valiser avec les anciens et je vous sais homme à tenir votre
promesse ; mais la duchesse croit qiie vous vous êtes vanté
à tort, et pour vous écraser par la comparaison sans doute,
elle m'envoie, moi, peintre, mouler à Kome les plus belles
statues antiques, le iaocoon, la Vénus, le RémouleurT que
sais-je, moi !
— Voilà en eUet un terrible raffinement de haine, dit
Benvenuto. qui. malgré !a bonne opinion qu'il avait de
lui-même, n'était pas tout à fait sans inquiétude sur une
comparaison de son œuvie avec celle des plus grands maî-
tres ; mais céder à une femme, ajouta-t-il en serrant les
poings, jamais! jamais!
— Qui vous parle de céder ! Tenez, je vous ouvre un
moyen, .\scanio lui a plu : elle veut le faire travailler et
m'a chargé de lui dire de passer chez elle. Eh bien, rien
de plus simple a vous que d'accompagner votre élève à
l'hôtel d'Etampes iiour le présenter vous-même à la belle
duchesse. Profitez de cela, emportez avec vous quelqu'un de
ces merveilleux bijoux comme vous seul e» savez faire. Ben-
venuto ; vous lui niontrerez d abord, puis qu.iiid vous ver-
rez ses yeux briller en le r(g:ird:int, vous le lui offrirez
<'omme un tribut à peine digne d'elle. Alors elle acceptera,
vous remerciera gracieusement, vous fera en échange quel-
que présent digne de vous, et vous rendra toute sa faveur,
SI vous avez au contraire cette femme pour ennemie, renon-
cez dés à présent aux grandes choses que vous rêvez.
Hélas! j'ai été forcé, moi aussi, de plier un in.Mant pour
me relever après de toute ma taille. Jusque-là je me voyais
préférer ce barbouilleur de Rosso ; on le mettait partout
et toujours au-dessus de moi. on le nommait intendant de
la couronne.
— Vous êtes Injuste envers lui, Francesco, dit Cellini,
incapable de cacher sa pensée : c'est un grand peintre.
— Vous trouvez ?
— J'en suis silr.
— Eh ) j en suis sûr aussi, mol, dit le Prlmatlce, et je le
hais justement à cause de cela. Eh bien i on se servait de
lui pour m écraser ; j'ai flatté leurs misériibles vanités, et
m.aintenant je suis 1p grand l'rimatlce, et maintenant on se
sert de moi pour vous écraser à votre touc Faites donc
comme j'ai fait. Benvenuto, vous ne vous repentirez pas
d'avfjir suivi mon cotiseil. Je vous en supplie pour vous et
pour moi, je vou» en supplie au nom de votre gloire et de
votre avenir, que vous compromettez tous deux si vous
persistez dans votre entêtement.
— C est dur! dit Cellini, qui commençait cel)endant visi-
blement à céder.
— Si ce n'est pour vous. Benvenuto, que ce soit pour no-
tre grand roi. Voulez-vous lui déchirer le coeur, c-n le
mettant dans la nécessité d'opter entre une maitrssse qu'il
aime et un artiste qu'il admire?
— Eh bien : soit ! pour le roi je le ferai ! s'écria Cellini,
enchanté d'avoir trouvé en face de son amour-propre une
excuse suffisante.
— A la bonne heure ! dit le Primatice. Et maintenant
vous comprenez que si un seul mot de cette conversation
était rapporté à la duchesse, je serais perdu.
— Oh : dit Benvenuto, j'espère que vous êtes tranquille.
— Benvenuto donne sa parole et tout est dit, rejjrit le
Primatice.
— Vous l'avez.
— f)li bien donc ! adieu, frère.
— Bon voyage là-bas ! «
— Bonne chatice ici !
Et les deux ajuis, après s'être serré une dernière fois la
main, se quittèrent en faisant chacun un geste qui résu-
mait tonte leur conversation.
xm
SOUVENT FEMME V.\RIE
L'hôtel d'Etampes n'était pas fort éloigné de 1 hôtel de
Kesle. Nos lecteurs ne trouveront donc pas étonnant que
nous passions de l'un à l'autre.
U était situé pr<-s du quai des Augustins, et s'étendait le
long de la" rue Gilles-le-C.ueux, que l'on a sentimentale-
ment baptisée depuis rue Gicle-Cœur. Sa principale entrée
s ouvrait rue de l'Hirondelle. François 1" en avait fait
don à sa maîtresse pour qu'elle consentit à devenir la
femme de Jacques Desbrosses, comte de Peniliièvre, comme
il avait donné le duché d'Etampes et le gouvernement de
Bretagne à Jacques Desbrosses, comte de Pemhlèvre, pour
.'ju il consentit à épouser sa maîtresse.
Le roi avait tâché d'ailleurs de rendre son présent digne
de la belle Anne d'Heilly. Il avait fait arranger l'ancien
hôtel au plus nouveau goût. Sur la façade sombre et sé-
vère s'étalent épanouies par enchantement, comme autant
de pensées d'amour, les délicates fleui'S de la Renaissance.
Enfin, aux soins que le roi avait pris pour onier cette
demeure, il était aûsé de s'apercevoir qu'il devait loger là
lui-même presqu'autant que la duchesse d'Etaniiies. T)e
plus on avait meublé les chambres avec un luxe royal, et
la maison était montée comme celle d'une vraie reine, et
même beaucoup mieux sans doute que celle de l'excellente
et chaste Eléonore, la soeur de CharJps-Quint et la femme
légitime de François l", dont il était si peu question dans
le monde et même à la cour.
Si maintenant nous pénétrons indiscrètement de grand
matin dans la chambre de la duchesse, nous la trouverons
;i demi couchée sur un lit de repos, appuyant sa charmante
tête sur une de ses belles mains, et passant négligemment
l'autre dans les boucles de ses cheveux châtains aux re-
flets dorés. Les pieds nus d'.\nne paraissent plus petits et
plus blancs dans ses larges mules de velours noir, et sa
robe flottante et négligée prête à la coquette un charme
irrésistible.
Le roi est là en effet, debout contre une fenêtre, mais
il ne regarde pas sa duchesse. Il frappe des doigts contre
la vitre en mesure, et parait méditer profondément. Sans
doute il songe à cette grave question de Charles-Quint tra-
versant la France.
— Et que faites-vous donc là, sire, le dos tourné? lui dit
enfin la duchesse impatientée.
— Des vers pour vous, ma mie, et les voilà terminés. J'es-
père, répondit François 1".
— Cil! dites-les moi vilement, de grâce, mon beau poète
couronné,
— Je le veux bien, reprit le roi avec l'a.ssurance d un
rimeur porte-sceptre. Ecoutez :
Etant .seul et auprès d une fenêtre.
Par un matin comme le jour poignait.
Je regardais .\urore à main senestre,
l^ul à Phœbus le chemin enseignait.
Et d'autre part ma mie qui peignait
ASÙVMO
-i;*
Son chef doré, et vis ses luisans yeux.
Dont un jeta nn irait si gracieux,
(Juà liauie voix je fus contraint île illre :
Dieux immortels : rentrez dedans vos cieux.
Car la beauté de ceste vous empire.
— Oh ! les charmans vers, fit la duchesse en applaudis-
sant. Kep.ardez r.\urore tant qu'il vous plaira : ilésormals
je ne suis plus jalouso d elle, puisqu'elle me vaut de si
b^^nnx V. iw Kr.iiip< i.^'; ïii-m rionc. je vous en prie.
— Oli ! insensé sublime, c'est vrai, dit François I''', je lai
vu hier et il ma promis des mtrvoriles. C es-t un homme
qui n';i pas. je crois, de second dans son art, et qui me
glorifiera dans l'avenir autant (lu'Andié dol Sarto. Titien
et Léonard de Vinci. Vous savez combien jainie mes artis-
tes, ma ilucliesse chérie, soyez donc favorable et indulgente
à celui-là, je vous en conjure. Eh ! mon Dieu ! aiboulée
d'avril, caprice de femme et boutade d'artiste ont. selon
moi, plus de charme que d ennui. Voyons, pardonnez-vous
a ce qui me plaît, vous que j'aime.
Des \ei's pour vous, ma inic.
François I" répéta complaisamment pour elle et pour
lui son galant à-propos, mais alors ce fut Anne qui, â son
tour, garda le silence.
— Qti'avez-vous donc, belle dame? dit François 1", qui
s attendait à un second compliment.
— J'ai, sire, que je vous répéterai avec plus d'autorité
ce matin ce que je vous disais hier au soir : L'n poëte a
encore moins d'excuses qu'un roi chevalier pour laisser
insolemment outrager sa dame, car elle est en même temps
sa maîtresse et sa muse.
— Encore, méchante ! reprit le roi avec un petit mouve-
ment d'impatience; voir la un outrage, bon Dieu! Votre
rancune est bien implacable, ma nymphe souveraine, que
▼os griefs vous font oablier mes vers.
— Monseigneur. Je hais comme j aime.
— Et pourtant, voyons, si je vous priais bien de ne plus
«n vouloir à Benvenuto, un grand fou qui ne sait ce qu'il
dit, qui parle comme il se bat, à l'étourdie, et qui n'a pas
eu, je vous en réponds. l'Intention de vous blesser. Vous le
savez d'ailleurs. La clémence est l'apanage des divinités,
chère déesse, pardonnez i cet insensé pour l'amour de
moi !
— Insensé ! reprit .Anne en murmurant.
— Je suis votre servante et je vous obéirai, sire.
— Merci. En échange de cette grAcc que m'accorde la
bonté de la femme, ^ous pouvez requérir lel don qu'il vous
plaira de la puissance du prince. Mais, helas ! voici que le
Jour grandit, et il faut vous quitter. 11 y 'a encore conseil
aujourd'hui. Quel ennui! Ah! mon frère Charles-Qulnt me
rend bien rude le métier de roi. Il met la ruse ù la place
de la chevalerie, la plumo à la place de l'épée : c'est une
honte. Je crois, fol de gentilhomme ! qu'il faudra inventer
de nouveaux mots pour nommer toute cette science et toute
cette habileté de gouvernement. Adieu, ma pauvre bien-
aimée, je vais tacher d'être fin et adroit. Vous êtes bien
heureuse, vous, de n'avoir <ni'i resier belle, et que le ciel
ait totit fait pour cela, .Adieu, ne vous levez pas. mon
page m'attend dans- l'antichambre. Au levoir. et pensez à
moi.
— ToTijours. sire.
Et lui jetant de la main un dernier adieu, rrançois I"
souleva la tapisserie et .sortit laissant .seule la belle du-
cliesse, qui, fidèle à sa promesse, se mit 8ur-le-champ, il
faut le dire, à penser à tout autre chose qu'à lui.
C'est que madame d'Etampes était une nature active,
ardente, ambitieuse Après avoir vivement cherché et vall-
44
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
lamment conquis l'amour du roi, cet amour ne suffit plus
bientôt û l'inquiétude de son esprit, et elle commença à
s'ennuyer. L'amiral Brion et le comte de Longueval quelle
aima queUiue temps, Diane de Poitiers qu'elle dfitesta tou-
jours, ne l'occupaient pas assez puis.samment ; mais depuis
huit jours, le vide qu'elle sentait dans son esprit s'était un
peu rempli, et elle avait recommencé à vivre, grâce à une
nouvelle haine et à un nouvel amour. Elle haïssait Cellmi
et elle aimait Ascanio. et c'est â l'un et à l'autre qu'elle
songeait, tandis que ses femmes aciievaient de l'habiller.
Comme il ne restait plus qu'à la cr.iffcr, on anno/iça le
prévôt de Paris et le vicomte de Marmagne.
ILS étaient au nombre des plus dévoués partisans de la
duchesse, dans les deux camps qui s étaient formés à ifi
cour entre la maîtresse du Daupliin. Diane de Poitiers, et
elle. Or. on accueille bien les amis qu.tnd on pense à son
ennemi, te lut donc avec une grâce infinie que madame
d'Etarapes donna sa main a baiser au prévôt refrogné et
au souriant vicomte.
— ilessire le prévôt, dit-elle avec une colère qui n'avait
rien de joué, et une compassion qui n'avait rien d'inju-
rieu.x. nous avons apiii'is l'odieuse façon dont ce rustre ita-
lien vous a traité, vous, notre meilleur ami, et nous en
sommes encore indignée.
— Madame, répondit d'Estourville, faisant une flatterie
même de son revers, j'aurais été honteu.x que mon âge et
mon caractère fussent épargnés par l'infâme que n'avaient
p.as arrêté votre beauté et votre bonne grâce.
— (,)h ! dit Anne, je ne pense qu a vous, et quant à mon
injure personnelle, le roi. qui. est vraiment trop indulgent
pour ces insolens étrangers, m'a priée de l'oublier, et je
l'oublie.
— S'il en est ainsi, madame, la prière que nous avions
à vous faire serait sans doute mal accueillie, et nous vous
demandons la permission de nous retirer sans vous la
dire.
— Comment, messire d'Estourville. ne suis-je pas vôti-'.'
en tout temps et quoi qu'il arrive? Parlez! parlez! ou je
me fâche contre un si méfiant ami.
— Eh bien ! madame, voila ce dont il s'agit. J'avais cru
pouvoir disposer en faveur du comte de Marmagne de ce
droit de logis dans un des hôtels royaux que je tenais de
votre munificence, et naturellement nous avons jeté les yeux
sur l'hôtel de Nesle, tombé eu de si mauvaises mains.
— Ah ! ah ! fit la duchesse. Je vous écoute avec attention.
— Le vicomte, madame, avait accepté d'abord avec le
plus vif empres.sement ; mais maintenant, .avec la réflexion,
il hésite, il songe avec effroi à ce terrible Benvenuto.
— Pardon, mon digne ami, interrompit le vicomte de
Marmagne. pardon, vous expliquez fort mal la chose. Je
ne crains pas Benvenuto, je crains la colère du roi. Je n'ai
pas peur d'être tué par ce rustre it.olien, pour parler
comme parle madame, fi donc ! Ce dont j'ai peur, c'est pour
ain.si dire de le tuer, et (lue mal ne madvienne d'avoir
privé notre sire d'un serviteur auquel il paraît tenir beau-
coup.
— Et j'avais osé. madame, lui faire espérer qu'au besoin
votre protection ne lui manquerait pas.
— Elle n'a jamais mauciué à mes amis, dit la duchessî.
et d'ailleurs, n'avez-vous pas pour vous une meilleure amie
que moi, la justice? N'agissez-vous pas ei\ vertu des dé-
sirs du roi î
— Sa Majesté, répondit Marmagne, n'a pas désigné elle-
même l'hôtel de Nesle pour être occupé par un autre que
ce Benvenuto. et notre dioix. il ne faut pas se le dissimu-
ler, aura tout l'air d une vengeance. Et puis si. comme
Je le puis affirmer, car J'amènerai avec moi deux hommes
silrs. si je tue ce Cellini ?
— Oh ! mou Dieu ! dit la duchesse en montrant ses dents
blanches en même temps que son sourire, le roi protège
bien les vivans ; mais il se .soucierait médiocrement, j'ima-
gine, de venger les morts, et son admiration pour l'art
n'ayant plus sur ce point à s'exercer, il ne se souviendrait
plus. J'espère, que de son affection pour moi. Cet homme
m'a si publiiiuement et affreusement insultée ! Marmagne.
loubliez-vous?
Mais madame, dit le prudent vicomte, sachez bien net-
tement ce que vous aurez a défendre.
— Oh ! vous êtes parfaitement clair, vicomte.
~ Non, si vous le permettez, madame, je ne veux rien
Vous laisser ignorer. 11 se peut qu'avec ce diable d'Iiommc
la force échoue. Alors je vous avouerai que nous aurons
recours à la ruse ; s'il échappait aux braves en plein jour
dans son hôtel, ils le retrouveraient par hasard quehiue
soir dans une ruelle écartée et ils n'ont pas seulement
des épées, madame, ils ont des poignards.
— J'avais nunpris. dit la duchesse, sans qu'une des nuan-
ces de son joli teint pûlit à ce petit projet d'assassinat.
— Eh bien ! madame.
— Eh bien ! vicomte. Je vols que vous êtes homme de pré-
caution, et qu'il ne fait pas bon être de vos ennemi?,
diable !
— Mais sur la chose en elle-même, madame ?
— La chose est grave, en effet, et vaudrait peut-être la
peine qu'on y réflécliit ; mais, que vous disais-je ; chacun
sait, et le roi lui-même n'ignore pas que cet homme m'a
grièvement blessée dans mon orgueil. Je le hais ,, autant
que mon mari ou madame Diane, et. ma foi ! Je crois pou-
voir vous promettre,. Mais qu y a-t-il donc, Isabeau, et
pourquoi nous interrompre?
Ces derniers mots de la duchesse s'adressaient à une des
femmes qui entrait tout effarée.
— Jlon Dieu ! madame, dit Isabeau, Je vous demande par-
don, mais c'est cet artiste florentin, ce Benvenuto Cellini,
qui est là avec le plus beau petit vase doré qu'on puisse
imaginer. Il a dit très poliment qu'il venait l'offrir à Votrj
Seigneurie, et qu'il demandait instamment la faveur de
vous entretenir une minute.
— Ah ! oui da ! reprit la duchesse avec la satisfaction
d'une fierté adoucie, et que lui as-tu répondu, Isabeau?
■— Que madame n'était pas habillée et que J'allais la
prévenir.
-- Très bien. Il parait, ajouta la duchesse en se retour-
nant vers le prévôt consterné, que notre ennemi s'amende
et qu'il commence â reconnaître ce que nous valons et ce
que nous pouvons.. C'est égal, il n'en sera pas quitte ù si
bon marché qu'il croit, et je ne vais pas recevoir comme
cela tout de suite ses excuses. Il faut qu'il sente un peu
mieux son offense et notre courroux. Isabeau. dis-lui que
tu m'as avertie et que J'ordonne qu'il attende.
Isabeau sortit.
— Je vous disais donc, vicomte de Marmagne, reprit la
duchesse apportant déjà une certaine modification dans sa
colère, que la chose dont vous m'entretenez était grave, et
que je ne pouvais guère vous promettre de prêter les mains
â ce qui est. après tout, un meurtre et un guet-apens.
— L'injure a été si éclatante ! hasarda le prévôt
— La réparation, j'espère, ne le sera pas moins. mi'SSire,
Ce redoutable orgueil, qui résistait à des souverains, attend
là, dans mon anticliambrc. mou bon plaisir de femme, et
deux heures de ce purgatoire expieront bien, à vrai dire.
un mot d'impertinence. Il ne faut pas non plus être sans
pitié, prévôt. Pardonnez-lui comme je lui pardonnerai dans
deux heures : aurais-je sur vous moins de pouvoir que le
roi n'en a sur moi ?
— ■\'euillez donc nous permettre, maintenant, madame, de
prendre congé de vous, dit le prévôt en s'inclinant. car Je
ne voudrais pas faire à ma souveraine véritable une pro-
messe que je ne tiendrais pas.
— Vous retirer ! oh ! non pas, dit la duchesse, qui voulait
à toute force des témoins de son triomphe: J'entends, mes-
sire le prévôt, que vous assistiez à l'humiliation de votre
ennemi, et que nous soyons ainsi vengés du même coup.
Je vous donne à vous et au vicomte ces deux heures: ne
me remerciez pas, — On dit que vous mariez votre fille au
comte d'Orhec. je crois? — Beau parti, vraiment. Je dis
beau, c'est bon que je devrais dire; mais me.<sire, asseyez-
vous donc. Savez-vous que pour que ce mariage se fasse,
il faut mon consentement, et vous ne lavez pas demandé
encore, mais je vous le donnerai. D Orbec m'est aussi dé-
voué que vous. J'espère que nous allons enfin la voir et la
po.sséder votre belle enfant, et que son mari ne .sera pas
assez malavisé pour ne pas la conduire à la cour. Comment
l'appelez-vous, messire?
— Colombe, madame.
— C'est un joli et doux nom. On dit que les noms ont
une Influence sur la destinée; s'il en est ainsi, la pau/re
enfant doit avoir le cœur tendre et souffrira. Eh bien !
Isabeau. qu est-ce que c'est?
— Rien, madame; il a dit qu'il attendrait.
— Ah! oui. fort bien, je n'y pensais déjà plus. Oui. oui,
je vous le répète, prenez garde à Colombe. mes.sire d'Estour-
ville, le comte esl un mari de la pâte du mien, ambitieux
autant que le duc d Etampes esl cupide, et fort capable
aussi d'échanger sa femme contre quelque duclié. Alors,
gare à moi aussi ! surtout si elle est aussi jolie qu'on le
prétend! Vous me la présenterez, n'est-ce pas. messire î II
est juste que je puisse me mettre en état de défense.
La duchesse, radieuse dans l'attente de sa vlctolne. parla
longtemiis ainsi avec :ibandon tandis que sa Joie impa-
tiente perçait dans ses moindres mouvemens.
— Allons! dit-elle enfin, une demi-lieure encore, et les
deux heures seront écouléet ; on délivrera le pauvre Ben-
venuto de son supplice. Nous nous mettons a sa place, il
doit horrdilemenl souffrir ; il n'est pas habitu? à de pa-
reilles factions, pour lui le Lou\Te est toujours ouvert et
le roi toujours visible. Eu vérité, bien qu'il l'ait mérité.
Je le plains. 11 doit se ronger les poings, n'est-ce pas? Et
ne pouvoir manifester sa rage i Ah! ah! ah! J'en rirai
longtemps. Mais, bon Dieu! qu'est-ce que J'entends-là? Ces
éclats de voix,,, ce fracas.
.ASa\MO
— Serait-ce le damné qui s'ennuie du Purgatoire? dit le
Iirévôt reprenant espoir.
— Je voudrais bien voir cola, dit la duchesse toute pâle ;
T«nez donc avec moi. meî maîtres, venez donc.
Benvcnuto. résigné pour les raisons que nous avons vues
à faire sa paix avec la toute-puissante lavùrite, avait dès
le lendemain de sa conversation avec le Primalice pris Is
petit vase d'argent doré ranton de sa tranquillité, et sou-
tenant sous le bras Ascanio. bien faible et bu''n paie de
sa nuit d'angoisses, s'était acheminé vers l'hôtel d Etampcs.
11 trouva d'abord les valets qui refusèrent de lannoncer de
si bonne heure à leur maîtresse, et il perdit une boi-,.
demi-heure à parlementer. Cela commença déjà à l'Ivrilcr
fort. Isabeau enfin passa et consentit a prévenir mailam.^
d Etampes. Elle revint dire à BenvtMiiito que la duchesse
s habillait et nu il ertt à attendre un peu. Jt prit donc pa-
tience et s assii sur un escabeau, près d'Ascanio, qui, brisé
par la marche, par la fièvre et par ses pensées, ressentait
quelque faiblesse.
Une heure se passa ainsi. Benvenuto se mit à compter
les minutes. Mais, après tout, pensait-il, la toilette dune
duchesse est l'affaire importante de sa journée, et pour un
quart d'heure de plus ou de moins je ne vais pas perdre
le bénéfice de ma démarche. Cependant, malgré cette ré-
ne.xion philosophique, il commença de compter les secondes.
En attendant, Ascanio pâlissait : il avait voulu taire ses
souffrances à son maître et 1 avait héroïquement suivi sans
rien dire; mais 11 n'avait rien pris le matin, et. bien qu'il
refusât d'en convenir, il sentait ses forces 1 abandonner.
Benvenuto ne put rester assis et se mit à marcher à grands
pas en long et en large.
L'n quart d'heure s'écoula.
— Tu souffres, mon enfant? dit Cellini à Ascanio.
— Non, vraiment, maître; c est vous qui souffrez, plutôt.
Prenez donc patience, je vous eu supplie, on ne peut tar-
der maintenant.
En ce moment, Isabeau passa de nouveau.
— Votre maltresse tarde bien, dit Benvenuto.
La malicieuse fille alla à la fenêtre et regarda l'horloge
de la cour.
— Mais il n'y a encore qu'une heure et demie que vous
attendez, fit-elle: de quoi donc vous plaignez-vous?
tt comme Cellini fronçait le sourcil, elle s enfuit en par-
tant d im éclat de rire.
Benvenuto. par un effort violent, se contraignit encore.
Seulement, il fut obligé de se rasseoir, et les bras croisés
resta là muet et grave. Il paraissait calme ; inais sa coUre
fermentait en silence. Deux domestiques immobiles devant
la porte le regardaient avec un sérieux qui lui semblait
railleur.
Le quart sonna ; Benvenuto jeta les yeux sur Ascanio et
le vit plus pâle que jamais et tout prêt â s'évanouir.
— Ah cà ! s'ecria-t-il en n y tenant plus, elle le tait donc
exprès, à la fin : J'ai bien voulu croire â ce qu'on me di-
sait et attendre par complaisance; mais si c'est une insulte
qu'on veut me faire, et j'y suis si peu accoutumé que l'idée
ne m'en était pas même venue ; si c'est une insulte, je ne
suis pas homme à me laisser insulter, même par une
femme-, et je pars. Viens, Ascanio.
Ce disant. Benvenuto, soulevant de sa main puissante
l'escabeau inhospitalier où la rancune de la duchesse
l'avait, sans qu il le sût. humilié rendant près de deux
heures, le laissa retomber et le brisa. Les valets firent un
mouvement, mais Cellini lira à moitié son poignard, et ils
s'arrêtèrent, .\scanio, effrayé pour son maître, voulut se
lever, mais son émotion avait épuisé le reste de ses forces,
. il tomba sans connaissance. Benvenuto ne s'en aperçut
pas d'abord.
En ce moment. la duchesse parut pâle et courroucée sur
le seuil de la porte.
— i>ui, je pars, reprit de sa voix de tonnerre Benvenuto,
qui la vit fort bien, et dites à cette femme que je remporte
mon présent pour le donner à je ne sais qui, au premier
manant venu, mais qui en sera plus digne qu'elle. Dites-
lui que si elle ma pris pour un de ses valets, comme vous,
elle s'est trompée, et que nous autres artistes, nous ne ven-
dons pas notre obéissance et nos respects comme elle vend
son amour ! Et maintenant, faites-moi place ! Suls-mol,
Ascanio !
En ce moment H se retourna vers son élève blen-aimé et
le vit les yeux fermés, la tête renversée et pâle contre la
muraille.
— .\scanio : s'écria Benvenuto, .\scanio, mon entant, éva-
noui, mourant peut-être! Oh! mon Ascanio chéri, et c'est
encore cette femme... Benvenuto .se retourna avec un geste
menaçant contre la duchesse d'Etampes, faisant en même
temps un mouvement pour emporter Ascanio dans ses bras.
Quant à elle, pleine de courroux et d'épouvante, elle
n'avait pu Jusque-là faire un pas ni prononcer un mot Mais,
en voyant .Ascanio blanc comme un marbre, la tète penchée,
ses longs cheveux épars, et si beau de sa pâleur, si grar
cieu,\ dans son évanouissement, par un mouvement irré-
sisllble elle se précipita vers lui et se trouva presque age-
nouillée vis-à-vIs de Benvenuto, tenant comme lui une main
d'Ascanio dans les siennes.
— Mais cet enfant se meurt ! SI vous l'emportez, mon-
sieur, vous le tuerez. 11 lui (aut peut-être des secours très
prompts. Jérôme, cours chercher maître André. Je ne veux
pas qu il sorte d ici en cet état, entendez-vous? Partez ou
restez, vous, mais laissez-le.
Benvenuto regarda la duchesse avec pénétration et Asca-
nio avec anxiété. 11 comprit qu'il n'y avait aucun dtinger
;\ laisser son élève chéri aux soins de madame d'Etampes,
et qu 11 y en aurait peut-être a le transporter sans précau-
tion. Son parti fut pris vite, comme toujours, car la déci-
sion rapide et inébranlable était une des (lualités ou un
des défauts de Cellini.
— Vous en répondez, madame ! dit-il.
— Oh ! sur ma vie ! s'écria la duchesse.
11 baisa doucement l'apprenti au front, et s'enveloppant
de sou manteau, la main sur son poignard, il sortit fière-
ment, non sans avoir échangé avec la duchesse un coup
d'œil de haine et de dédain. Quant aux deiLX hommes, il ne
daigna pas même les regarder.
.\une, de son côté, suivit son ennemi tant qu'elle put le
voir avec des yeux ardens de fureur ; puis changeant d'ex-
pression, ses yeux s'abaissèrent avec une trisles.se inquiète
sur le gentil malade : l'amour succédait à la colère, la ti-
gresse redevenait gazelle
— Maître André, dit-elle à son médecin qui accourait,
voyez-le, sauvez-le, il est blessé et mourant
— Ce n'est rien, dit maitre André, un .affaiblissement
passager. Il versa sur les lèvres il'Ascanio (pielques gouttes
d un cordial qu'il portait toujours avec lui.
— Il se ranime, s écria la duchesse, il fait un mouve-
ment. Maintenant, maître, il lui faut du calme, n'est-ce
pas? Transportez-le dans cette chambre, sur un lit de re-
pos, dit-elle aux deux valets. Puis, baissant la voix de ma-
nière a n'être entendue que d'eux : Mais d'abord un mot,
ajouta-t-elle ; si une parole vous échappe sur ce que vous
venez de voir et d'entendre, votre cou paiera pour votre
langue. Allez.
Les laquais tremblans s'inclinèrent, et soulevant douce-
ment Ascanio l'emportèrent.
Restée seule avec le prévôt et le vicomte de Marmagne,
spectateurs si prudens de son outrage, madame d'Etampes
les toisa tous les deux, le dernier surtout, d'un coup d'œil
de mépris, mais elle réprima aussitôt ce mouvement.
— Je disais donc, vicomte, reiirit-eUe avec amertume mais
avec calme, je disais donc que la chose dont vous parliez
était grave; n'importe, je ny rétléchlssais pas. J'ai assez
de pouvoir, je crois, pour me permettre de frapper un
traître, comme j'en aurais assez au besoin pour atteindre des
indiscrets. Le roi cette fois daignerait punir, je l'espère;
mais moi, je veux me venger. La punition dirait l'insulte,
la vengeance l'ensevelira. Vous avez eu. messieurs, le sang-
froid d'ajourner cette vengeance pour ne pas la compro-
mettre, et je vous en loue ; ayez aussi le bon esprit, je vous
le conseille, de ne pas la laisser échapper, et faites en
sorte que je n'aie pas besoin d'avoir recours à d autres que
vous. Vicomte de Marmagne. il vous faut des paroles net-
tes. Je vous garantis la même impunité qu'au bourreau ;
seulement, si vous voulez que je vous donne, un avis, je
vous engage, vous et vos sbires, à renoncer à l'épée et à
vous en tenir au poignard. C'est bon, ne parlez pas, agis-
sez et promptement : c'est la meilleure réponse. Adieu,
messieurs.
Ces mots dits d'une voix brève et saccadée, la duchesse
étendit le bras comme pour montrer la porte aux deux
soigneurs. Us s'inclinèrent gauchement, sans trouver dans
leur confusion, une excuse et sortirent tout interdits.
— Oh! n'être qu'une femme et avoir besoin de pareils
lâches ! dit Anne en les regardant s'éloigner, tandis que ses
lèvres se contractaient avec dégoût. Oh ! combien je méprise
tous ces hommes, amant royal, mari vénal, valet en pour-
point, valet en livrée, tous, hormis un .seul que malgré
moi J'admire, et un autre qu'avec bonheur j'aime.
Elis entra dans la ch.ambre où se trouvait le beau ma-
lade. Au moment où la duchesse s'approchait de lui, Asca-
nio rouvrit les yeux.
— Ce n'était rien, dit maître André à madame d Etampes.
Ce Jeune homme a reçu une blessure à l'épaule, et la fati-
gue, quelque secousse de l'âme, peutéire même la faim,
a causé un évanouissement momentané que des cordiaux
ont vous le voyez, dissipé complètement, il est maintenant
tout à fait remis, et supportera bien d'être transporté chez
lui en litière. ,
— n suffit, maître, dit la duchesse en donnant une bourse
â maitre Aiidré, qui la salua profondément et sortit.
— Où suls-je? dit Ascanio, qui, revenu i lui, cherchait
i renouer ses Idées.
4>;
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Vous êtes près de moi, chez moi, Ascanio. Uii la du-
cbesse.
— Chez vous, madame? ah l oui, je vous reconnaii-. vous
êtes madame d Etampes ; et je me K>uviens aussi !... Où est
Beuvenuto? où est mon maître?
— Ne bougez pas, Ascanio : votre maître est en sûreti.
soyez tranquille: il dine paisiblement cliez lui à llieui.'
qu'il es'..
— Mais comment se failli qu'il m'ait laissé ici?
— Vous avez perdu connaissance, il vous a confié â mes
soins.
— Et vous m'assurez bien, mailame. qu'il ne court aucun
danger, qu'il est sorti d'ici sans dommage?
— Je vous répète je vous affirme. Astinlo. qu'il na ja-
mais été moins exposé qu'en ce moment, entendez-vous.
Ingrat, que je veille, que je soigne, moi. duchesse d'Etam-
pes, avec la sollicitude d'une sœur, et qui ne m« parle que
de son maîlre !
— Oh ! madame, pardon et merci ! fit Ascanio.
— 11 est bien temps, vraiment ! dit la duchesse en se-
couant sa jolie tète avec un fin sourire.
Et alors madams d Et.imiies se mit à parler, accompa-
gnant chaque i>arùle d une intonation tendre, prêtant au.\
mots les plus simijljs les intentions les plus délicaiis. fai-
sant chaque question avec une sorte d'avidité et en même
temps de respect, écoutant chaque réponse comme .■>! sa
destinée en ei'it déi>endu. Elle fut humble, moelleuse et ca-
ressante comme une chatte, prèle et attentive a tout, ainsi
qu une bonne actrice en scène, ramenant doucement .-Vs-
canio au ton s'il s'en écartait, et lui attribuant tout le
mérite des idées qu'elle avait préparées et nécessairement
amenées; paraissant douter délie et l'écoutant, lui, comme
un oracle ; déployant tout cet esprit cultivé et ch.irmant
qui, comme nous lavons dit, lavait fait surnommer la plu;
belle des savantes et la plus savante des belles. Enfin elle
fit de cette conversation la plus douce des flatteries et la
plus habile des séductions; puis, comme la jeune homme
Ijour la troisième ou quatrième fois faisait mine de se re-
tirer :
— Vous me parlez. Ascanio, dit-elle en le retenant encore,
avec tant d'éloquence et de feu de votre bel art de l'orfè-
vrerie, que c'est pour moi comme une révélation, et que je
verrai dorénavant une pensée là où je ne voyais qu'une pa-
rure. Ainsi, selon vous, votre Benvenuto serait le maître
de cet art.
— Madame, il y a dépassé le divin Michel-Ange lui-même.
— Je vous en veux. Vous allez diminuer la rancune flue
je lui porte pour ses mauvais iirocédés à mon égard.
— Oh : il ne faut pas faire attention à sa rudesse, ma-
dame. Cette brusquerie cache 1 Ame la plus ardente et la
plus dévouée ; mais Benvenuto est en même temps 1 esprit le
plus impatient et le plus fougueux. Il a cru que vous le
faisiez attendre à plaisir, et cette Insulte...
— Dites cette malice, reprit la duchesse avec la confusion .
jouée d un enfant gâté. La vérité est ciue je n'étais pas
encore habillée quand votre maître est arrivé, et j'ai seu
lemeni un peu prolongé ma toilette. C'est mal. bien mal !
vous voyez que je vous fais ma confession Je ne vous sa-
vais pas avec lui, ajoutat-t-elle avec vivacité.
— Oui, mais, madame, Celllni, qui n'est pas très péné-
trant sans doute, et qu'on a d'.'xilleurs abusé, vous croit,
je puis bien vous le dire à vous si gracieuse et si bonne,
vous croit bien méchante et bien terrible, et dans un enfan-
tillage il a cru voir une offense.
— Cro.vez-vous cela? reprit la duchesse sans pouvoir ca-
cher tout ;i ïait son sourire railleur.
— Oh: pardonnez-lui, madame! s'il vous connaissait,
croyez-moi. 11 est noble et généreux, il vous demanderait
pardon à genoux de son erreur.
— Mais falsez-vons donc ! Prétendez-vous faire que Je
l'aime maintenant ? Je veux lui en vouloir, vous dls-je. et
pour commencer, je vais lui susciter un rival
— Ce sera difficile, madame.
— Non. Ascanio. car ce rival c'est vous c'est s m eiëve.
Laisseznioi au moins ne lui rtiidrc qu'un homma^'? indi-
rect, .'i ce grand génie qui ni'nbhorrc. Voyons, vous, dont
Celllni lui-même vante la grâce d Invention, est-ce que vous
refuserez de mettre celle poésie ;> mon service? et puisque
vous ne partagez p.as les préventions de votre maître con-
tre ma per.sonne. ne me le prouverez-vous pas, dites, en
consiiitant à l'embellir?
— Madame, tout ce que je puis et tout ce que je suis est
k vos ordres Vous êtes si bienveillante pour mol. vous
vous informiez tout à .l'heure avec tant d'intérêt d? mon
passé, de mes espérances, que je vous suis dévoué mainte-
nant de ranr et d'ftme.
— Enfant ! je n'ai rien fait encore et je ne vous demande
à l'heure qu il est qii'vm peu de votre talent. Voyons, avez-
vous vu en rêve quelque prodigieux hljouî J'ai lit des perles
magnifiques; en quelle pluie merveilleuse souli'iiiez-vcnis
me les transformel', mon gentil magicien? Tenez, voulez-
vous que je vous dise une idée que j'ai? Tout à 1 heure, en
vous voyant étendu dans cette chambre, pâle e; la tête
abandonnée, je m'imaginais voir un beau lis dont le vent
Incline la tige. Eh bien ! faites-moi un lis de perles et d'ar-
gent que je porterai à mon corsage, fit l'enchanteresse en
posant la main sur son cœur.
— Ah ! madame, tant de bonté...
— Ascanio. voulez-vous reconnaître cette bonté, comme-
vous le dites? Promettez-moi de me prendre pour confi-
dente, pour amis, de ne rien me cacher de vos actions, de
vos projets, d? vos chagrins, car je vois bien quj vous êtes
triste. Promtftiez de venir â moi quand vous aurez besoin
d'aide et de conseils.
— Mats c est une grâce nouvelle que vous me faites et
non un témoignage de reconnaissance que vous me deman-
dez.
— Enfin, me l2 promettez-vous?
— Hélas ! je vous l'aurais promis hier encore, madame :
encore hier j'aurais pu m engager envers votre générosité
a avoir besoin d ïlle : aujourd'hui il n'est plus au pouvoir
de personne de ma servir.
— Qui sait ?
— Je le sais, moi, madame.
— .'Vh ! vous souffrez, vous souffrez, je vois bien, Asca-
nio.
Ascanio secoua tristement la tête.
— Vous êtes dissimulé avec une amie. .4scanio; ce n'est
pas bien, ce n'est pas bien, continua !a duchesse en pre-
nant la main du jeune homme et la serrant doucement.
— Jlon maître doit être inquiet, madame, et j'ai peur de
vous être importun Je me sens remis tout ;\ fait. Permet-
t.z-moi de me retirer.
— (^ue vous avez hâte de me quitter ! Attendez du moins
qu on vous ait préparé une litière. Ne résistez pas, c'est
l'ordonnance du médecin, c'est la mienne.
Anne appela un domestiqua et lui donna les ordres né-
cessaires, puis elle dit à Isabeau de lui apporter ses perles
et quelques-unes de ses lùeneries. qu'elle remit ;i .Ascanio.
— Maintenant je vous rends la liberté, dit-elle ; mais
quand vous serez i-étahli. mon lis sera la preniK^re chose
dont vous vous occuperez, n'est-il pas vrai? En atiendani,
ptnsez-y, je vous prie, et dès que vous aurez achevé votre
dessin, venez me le montrer.
— Oui. m:idam,^ la duches.se.
— Et ne voulèz-vous pas que moi je pense à vous servir,
et puisque vous faites ce que je veux, que je fasse de mon
côté ce que vous pouvez désirer? Voyons, Ascanio. voyons,
que désirez-vous, mon enfant? Car à votre âge, on a beau
comprimer son cœur, détourner ses yeux, fermer ses lèvres,
on désire toujours (pielque chose. Vous me croyez donc
bien peu de pouvoir et de crédit, que vous dédaignez de
faire de moi votre confidente?
— Je sais, madame, répondit Ascanio, que vous avez
toute la puissance que vous méritez. Mais nulle puissance
humaine ne saurait m'aider en loccasion où je- me irouve.
— Enfin, diies toujours, dit la duchesse d Etampes Je le
veux ! puis adoucissant avec une délicieuse coquetterie sa
voix et son visage : J.e vous en supplie l
— Hélas ! hélas i madame, s'écria Ascanio, dont la dou-
leur débordait Hélas! puisque vous me parlez avec tant
lie bonté, puisque mon départ va vus cacher ma hmite et
mes pleurs, je vais, non pas comme je reus,se fait hier,
adresser une prière à la duchesse, mais- faire una confidence
à la femme. Hier, je vous eusse dit : J'aime Colombe et Je
suis heureux :... Aujourd'hui, je vous dirai : Colombe ne
m'aime pas et je n ai plus qu'à mourir! Adieu, madame,
idaignez-moi !
.■\scani'i balsa précipitamment !a main de madame
d'Etami>«"s. muette et immobile, et s'enfuit.
— l'ne rivale ! une rivale ! dit .Anne en se réveillant
comme d'un songe; mais elle ne l'aime pas. et 11 m'ai-
mera, je le veux !.. Oh ! oui. je le jui-e qu'il m'aimera et
que Je tuerai Benvenuto!
XIV
QI.'E LE FOXli IlE L'EXISTENCE HUMAINE EST LA DOrLEUB
On voudra bien nous pardonner l'amertume et la misan-
thropie de ce titre. C'est qu'en vérité le présent chapitre
n aura guère, il faut 1 avouer, d antre unité que celle de
la douleur, tout comme la vie. La réflexion n'est pas neuve,
dirait un personnage célèbre de vaudeville, mais elle est
cons<iIante. en ce qu'elle nous servira peut-être d excuse
auprès du lecteur, que nous allons conduire comme Vir-
gile conduit Dams, de désespoir en désespoir.
Soit dit sans offenser le lecteur ni Virgile.
Nos amis en effet, au moment où nous en sommes arrl-
AaCA.MO
\
vés. sont, à commencer par Benveiiuio et û finir par Jac-
ques Aui)i'y, plongés daii> la tristesse. v\ nous allons voir
la douleur, sombre marée moutante, les gagner tous peu
à peu.
^■ou^ avons déjà laissé Cellini fort inquiet sur le sort
U'Ascanio. Ue retour au Urand-Nesle, il ne sonseaii guère
à la colère (Je madame aiilampes. Je vous U' jure. Tout ce
qui le préoccupait, c'était son cher malaile. Aussi sa Joie
fut grande quand la porte s'ouvrit pour donner passage a
une litière, et qu .\.scuuio, sautant lestenitnt a terre, vint
lui serrer la main et l'assui'er qu il u'éiait pas plus mal
que le matin. Mais le front de Benveuuto se rembrunit
vite aux premiers mots de l'apprenti, et il l'écoula ave*
une singulière expression de chagrin tandis que 1>- jeune
bomme lui disait :
— Maître, je vais voijs donner un tort i réparer, et je
sais iiue vous me remercierez au lieu de m'en vouloir.
Vous vous êtes trompé au sujet de madame d'Etampes ;
elle n'a pour vous ni mépris ni liaine : elle vous honore et
vous admire, au contraire, et il faut convenir que vous
l'avez bien rudement traitée, elle, femme, elle, duchesse.
Maitrr. madame d'Etampes n'est pas seulement belle comme
une dée.sse. elle est bonne comme un ange, modestj et
enthousiaste, simple et généreuse, et dans le cœur elle n
un esprit charmant. Là où vous avez vu ce matin insolence
outrageante, il n'y avait que malice d'enfant. Je vous en
prie pour vous, qui n'aimez pas à être injuste, autant que
pour moi, qu'elle a accueilli et soigné avec une grâce si
touchante, ne persistez pas dans cette méprise injurieuse.
Je vous suis garant que vous n aurez pas de peine à la
faire oublier. . Mais vous ne répondez pas, cher maître?
Vous secouez la tète. Est-ce que je vous aurais olïensé?
— Ecoute.' mon entant, répondit gravement Benvenuto :
je t'ai souvent répété que. selon moi, il n'y avait qu une
chose au monde éternellement belle, éternellement jeune.
éternellement féconde: à savoir, l'art divin Pourtant, je
crois, je sais, j'espère que dans certaines âmes tendres.
l'amour est aussi un sentiment grand, profond, et qui peut
rendre toute une vie heureuse, mais c'est rare, yu'est-cc
que l'amour, d'ordinaire? Le caprice d'un jour, une joyeuse
a.ssociation où l'on se trompe réciprocpiement et souvent
de bonne fol. Je le raille volontiers, cet amour, tu le sais,
Ascanio : Je me moque de ses prétentions et de son langage.
Je ne médis pas. C'est celui-là qui me plait. à vrai dire
11 a en petit toutes les joies, toutes les douceurs, toutes les
Jalousies d'une passion sérieuse, mais ses blessures ne sont
pas mortelles. Comédie ou ti'agédie. après un certain temps.
on ne se le rappelle plus guère que comme une représen-
tation théâtrale. Et puis, voi"stu, Ascanio. les femmes soni
charmantes, mais, a mon seiis, elles ne méritent et ne com-
prennent presque toutes que ces fantaisies. Leur donner
plus, c'est maiché de dupe ou imprudence de fou. Vois
par exemple Scozzone : si elle entrait dans mon flme. elle
serait effrayée. Je la laisse sur le seuil et elle est gaie, ell?
chante, elle rit. elle est heureuse. Ajoute à cela, .\scanio.
que ces alliances changeantes ont un même' fonds durahli'
et qui suffit bien à un artiste: le culte de la forme et
1 adoration de la beauté pure. C est leur côte sévère et qui
fait que Je ne le calomnie pas. bien que j'en rie. Mais
écoute, Ascanio, II est encore d'autres amours qui ne me font
pas rire, (fui me font trembler ; des amours terribles, insen-
sés, impossibles comme des rêves.
— Oh ! mon Dieu, pensa .\scanio, aurait-il appris quelque
chose de ma folle passion pour Colombe :
— Ceux-là. continua Cellini. ne donnent ni le plaisir ni
le bonheur, et cependant ils vous prennent tout entier ; ce
sont dés vampires qui boivent lentement toute votre exis-
tence, qui dévorent peu à peu votre âme ; ils vous tiennent
fatalement dans leurs serres, et on ne peut plus s'en arra-
cher. Ascanio, Ascanio, crains-le. On voit bien que ce sont
des chimères et qu'on ne peut rien gagner avec eux, et
pourtant on s'y livre corps et âme, et on leur abandonne
ses jours presque avec joie.
— C'est cela ! il sait tout : se dit Ascanio.
— Cher flls, poursuivit Benvenuto, s'il en est temps en-
core, brise ces liens qui t'enchaîneraient à jamais; tu en
porteras la marque, mais tache au moins de leur dérober
ti vie.
— Et qui vous a donc dit que je l'aimais? demanda l'ap-
prenli
— Si tu ne l'aimes pas. Dieu soit loué ! dit Benvenuto,
qui crut qu'Ascanio niait quand il ne faisait qu'interroger.
Mais alors prends bien garde, car j'ai vu ce matin qu'elle
t'aimait, elle.
— Ce matin: De qui donc parlez vous? que voulez-vous
dire?
— De qui ie parle? de madame d'Etampes.
— Madame ilEtampes! reprit l'apprenti .stupéf:iit Mais
vous vous trompez, maître, c'est impossible. Vous dites
que vous avez vu que madame d'Etampes m'aimait ?
— Ascanio, J'ai quarante ans, J'ai vécu et Je sais. Aux
regards que cette femme jetait tantôt sur toi, à la façon
dont elle a su t'apparaiire. je te jure qu'elle t'aime; et à
l'entliousiasme avec lequel tu la difeudais tout à l'heure.
j ai bien peur que tu ne l'aimes aussi. Alors, vois-tu, char
Ascanio. tu serais perdu : assez ardeui pour tout consumer
en toi. cet amour, quand il te quitterait, te hiisserait .sans
une illusion, sans une croyance, sans un espoir, et lu n au-
rais plus d autre ressource que d'aimer à Ion tour comme
on t aurait aimé, d'un amour empoisonné et fatal, et de
porter dans d'autres cœurs ce ravage qu'un aurait fait
dans le lien.
— ^laltre, dit Ascanio, je ne sais si madame d'Etampes
m'aime, mais â coup sûr je n'aime pas madame d Eiam-
pes. moi.
Benvenuto ne fut rassuré qu'a demi par l'air de sincéi il*
d'.Vscanio car il pensait qu'il pouvait s abuser lul-mèu> '
sur ce sujet. Il n'en reparla donc plus, et dans les jours
qui suivirent, il regardait souvent l'apprenti avec trlstess.'.
D'ailleurs, il faut dire qu'il ne paraissait pas imiuiet pour
le compte d'Ascanio. Lui-même semblait tourmenté de
quelque souci personnel. Il avait perdu .sa franche galté.
ses boutades originales d'autrefois. Il restait toujoui's en-
fermé le matin dans sa chambre au-dessus île la fonderie,
et avait expressémsnt défendu qu'on vint l'y troubler. Le
reste du jour, il travaillait à la statue gigantesque de Mars
avec son ardeur accoutumée, mais sans en parler avec s*)n
effusion ordinaire. C'est surtout en présence d'.\scaiiio qu'il
paraissait sombre, embarrassé et comme tionteux. Il sem-
blait fuir son cher élève comme un créancier <ni comme un
juge. Enfin, il était aisé de voir ipic quelque gran.le douleur,
quelque terrible passion était entrée dans cette àme vigou-
reuse et la ravageait.
.■\scanio n'était guère plus heureux ; il était persuadé,
ainsi qu'il l'avait dit à madame d'Etampes, que Colombe
ne l'aimait pas. Le comte d Orbec. qu il ne connaissait que
de nom. était pour sa jalousie un jeune et élégant seigneur.
et la fille de messire d'Estourville, l'heureuse fiancée d'un
beau gentilhomme, n'avait pas songé une minute à un
obscur artiste. Eùl-il d'ailleurs gardé le vague et fugitif
espoir qui jamais n'abandonne un cœur rempli d'amour,
il s était fermé toute chance a lui-même en déinmçant à m.i-
darae d'Etampes. s'il était vrai que madame d'Etampes l'ai-
màt. le nom de sa rivale. Ce mari:ige. qu'elle aurait eu
peut-être le pouvoir d'empéclier. elle le hâterait maintenant
(le toutes ses forces; elle poursuivrait de toute sa hain(>_ la
pauvre Colombe. Oui, Benventuo avait raison : l'amour'de
cette femme était en effet formidable et mortel, mais
l'amour de Colombe devait être ce sublime et céleste senti-
ment dont le maître avait parlé d'abord, et c'était a un
autre, héhas ! qu'était réservé tout ce bonheur.
Ascanio était au désespoir ; 11 avait cru à l'amitié de ma-
dame d'Etampes, et cette trompeuse amitié, c'était un dan-
gereu.x amour ; il avait espéré lamour de Colombe, et cet
amour menteur n'était qu'une indifférente amitié. Il se
sentait près de haïr ces deux femmes, qui avaient si mal
répondu à tous ses rêves, en l'aimant chacune comme 11
aurait voulu être aimé de l'autre.
Tout absorbé par un morue découragement, il ne songeait
pas même au Us commandé par madame d'Etampes, et
dans son jaloux dépit, il n'avait plus voulu retourner au
Petit-Nesle. malgré les supplications et les reproclies de
Ruperte dont il laissait les mille (lueslions sans réponse.
Parfois, cependant, il se repentait des résolutions du pre-
mier jour, cruelles pour lui seul, assurément. Il voulait
voir Colombe, lui demander compte, mais de quoi ? de ses
extravag.intes visions à lui-même! Enfin, il la verrait, pen-
sait-il dans ses momens d'attendrissement; il lui avouerait,
cette fois son amour comme un crime, et elle était si bonni!
qu'elle l'en consolerait peut-être comme d'un malheur.
Mais comment revenir sur son absence, comment s'exciuer
aux yeux de la jeune Slle ?
Ascanio. au milieu de ses naïves et douloureuses ré-
flexions, laissait se consumer le temps et n'osait prendre
un parti.
Colombe attendit .A.scanio avec épouvante et Joie le len-
demain du jour où dame Perrine avait accablé l'apprenti
de sa terrible révélation ; mais elle compta en v;iin les
heures et les minutes; en vain dame Perrine se tint aux
écoutes: Ascanio qui. revenu à temps de .sou èvanouiss(!-
ment, aurait pu profiter de la gracieu.se permission de
( olombe. ne vint pas. accompagné de Ruperte. frapper les
quatre coups convenus a la porte du Petit-Nesle. Qu'est-ce
que cela voulait dire ?
Cela voulait dire qu'Ascanio était malade. mour.ant peut-
être, trop mal enfin pour venir. C est du moins ce que
pensait Cob^mbe ; elle passa toute la soirée agenouillée a
son prie-dieu, pleurant et priant, et (luand elle eut '.esse
de prier, elle s'aperçut qu'elle pleurait encore. Cela lui fit
peur. Cette anxiété qui lui serrait le conir fut pour elle une
révélation. En ««el. il y avait de quoi s'effrayer, car. en
moins d'un mois. Ascanio s'était rendu maître de sa pensée
48
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
au point de lui faire oublier Dieu, son père, son propre
malheur.
Mais c'est bien de cela qu'il s'agissait ! Ascanio soutfralt
là, à dexix pas : il se mourait sans qu'elle put le voir : Ce
n'était pas le moment de raisonner, mais de pleurer, pleu-
rer toujours. Quand 11 serait sauvé, elle réfléchirait.
Le lendemain ce lut bien pis. Perrine guetta Rupertc, et
dès qu'elle la vit sortir, se précipita dehors pour aller à la
provision des nouvelles beaucoup plus qu'à la provision des
vivres. Or, Ascanio n'était pas plus gravement malade ;
Ascanio avait simplement refusé d'aller au Petit-Ncsle sans
vouloir répondre aux interrogations empressées de dame
Ruperte autrement que par un silence obstiné. Les deux
commères en étalent réduites aux conjectures. En effet,
c'était une chose incompréhensible pour elles.
Quant a Colombe, elle ne chercha pas longtemps, elle se
dit sur-le-champ : ■■ Il sait tout ; il a appris que dans trois
mois je serai la femme du comte d Orbec, et il ne veut plus
me voir. ■>
Son premier mouvement fut de savoir gré à son amant
de sa colère et de sourire. Explique qui voudra cette secrète
joie, nous ne sommes qu'historien. Mais bientôt en y réflé-
chissant, elle en voulut à Ascanio d'avoir pu croire qu'elle
n'était pas désespérée d'une pareille union. — Il me mé-
prise donc, se dit-elle. Toutes ces dispositions dindlgnaiion
ou de tendresse étaient bien dangereuses : elles dévoilaient
ce cœur ignorant à lui-même. Colombe tout haut se disait
qu'elle souhaitait ne plus voir Ascanio, mais tout bas elle
l'attendait pour se justifier.
Et elle souffrait dans sa conscience timorée ; elle souffrait
dans son amour méconnu.
Ce n'était pas le seul amour qu'Ascanio méconnaissait.
Il y en avait un autre plus puissant, plus impatient encore
de se révéler, et qui rêvait sourdement le bonheur comme
la haine rêve la vengeance.
Madame d'Etampes ne croyait pas, ne voulait pas croire
à cette passion profonde d'Ascanio pour Colombe. .. Vn
enfant qui ne sait ce qu'il désire, dlsail-elle, qui s'est amou-
raché de la première jolie flUe qu'il a vue passer, qui
s'est heurté aux dédains d une petite sotte vaniteuse, et
dont l'orgueil s'est irrité d'un ob.stacle. Oh i quand 11 sen-
tira ce que c'est qu'un amour vrai, un amour ardent et
tenace ; quand il saura que mol, la duchesse d Etampes.
moi dont le caprice gouverne un royaume, je l'aime !.. II
faut qu'il le sache. »
Le vicomte de Marmagne et le prévôt de Paris souffraient
eux, dans leur haine, comme Anne et Colombe dans letir
amour. Ils en voulaient niortellonu'nt à Benvenuto. Mar-
magne surtout. Benvenuto l'avait fait mépriser et humi-
lier par une femme, Benvenuto le contraignait à être brave,
car avant la scène de l'hôtel d'Etampes le vicomte aurait
pu le faire poignarder par ses gens dans la rue ; mais main-
tenant il était obligé de l'aller attaquer lui-même dans sa
maison, et Marmagne à cette pensée frémissait d épouvante,
et l'on ne pardonne guère à quelqu'un qui vous fait sentir
que vous êtes un lâche.
Ainsi tous souffraient. Scozzone elle-même. Scozzone
l'étourdie, Scozzone la folle ne riait plus, ne chantait plus,
et très souvent ses yeux étaient rouges de larmes. Benve-
nuto ne l'aimait plus. Benvenuto était froid toujours et
parfois brusque pour elle.
La pauvre Scozzone avait eu de tout temps une Idée fixe,
qui, chez elle, était devenue une monomanie. Elle voulait
devenir la femme de Benvenuto. Lorsqu'elle était venue chez
lui, croyant lui servir de jouet, et que celui-ci l'avait trai-
tée avec égard comme une femme et non comme une belle,
la pauvre enfant se trouva tout à coup relevée par ce res-
pect Inattendu et par cet honneur Inespéré, et elle sentit
en même temps une reconnaissance profonde pour son bien-
faiteur, un naïf orgueil de se voir si noblement appréciée.
Depuis, et non pas sur l'ordre mais sur la prièi-e de Cel-
linl, elle consentit joyeusement à lui srrvir de modèle,
et en se voyant tant de fois reproduite et tant de fois ad-
mirée en bronze, en argent et en or. elle s'était tout sim-
plement attribué la moitié des succès de l'orlèvro. puisque,
après tout, ces belles formes, si .souvent louO.s, lui appar-
tenaient beaucoup plus qu'au maître. Elle ron/issalt volon-
tiers quand on faisait compliment à Benvenuto de la pureté
des lignes de telle ou telle figure ; elle se persuadait avec
complaisance qu'elle était tout à fait indispensable à la
renommée de son amant, et était devenue une partie de
sa gloire comme elle était devenue une portion de son cœur.
Pauvre enfant i elle ne savait guère qu'au contraire elle
n'avait jamais été pour l'artiste cette 'ime secrète, cette
divinité cachée que tout créateur Invoque et qui le fait
créateur ; mais parce que Benvenuto semblait copier ses atti-
tudes et sa grâce, elle croyait de bonne fol qu'il lui devait
tout, et elle s'était peu à peu enhardie à espérer qu'après
avoir élevé la courtisane au rang de sa maltresse, Il élève-
rait la maîtresse au rang de sa femme.
Comme elle ne savait guère dissimuler, elle avait très
nettement avoué ses prétentions. Celllni l'avait gravement
écoutée et avait répondu :
— Il faudra voir
Le fait est qu'il aurait préféré retourner au fort Saint-
Ange, au risque de se casser une seconde fois la jambe
en sévadant. Non qu'il méprisât sa chère Scozzone: il
l'aimait tendrement et même un peu jalousement, nous
l'avons va. mais il adorait avant tout l'art, et sa vraie
et légitime dame était d'abord la sculpture. Puis, une fois
marié, l'époux nattristerait-il pas le gai bohémien? Le
père de famille "ne gênerait-il pas le ciseleur? Et. d'ailleurs,
s'il avait du épouser tous ses modèles, il serait pour le
moins cent fois bigame
— Quand je cesserai d'aimer et de modeler Scozzone.
se disait Benvenuto. je lui trouverai quelque brave garçon
û la vue trop courte pour voir dans«!e passé et envisager
l'avenir, et qui ne verra qu'une jolie femme et une jolie
dot que je lui donnerai. Et ainsi je satisferai cette rage
qu'a Scozzone de porter bourgeoisement le nom d'un époux.
Car Benvenuto était convaincu que t était surtout un mari
que voulait Scozzone. Peu lui importait qui fut ce mari.
En attendant, il laissait la petite ambitieuse se bercer tant
qu'elle voulait de ses chimères. Mais depuis l'installation au
Grand-Xesle, 11 n'y avait plus à .se faire illusion, et Scoz-
zone, voyant bien qu'elle n'était pas aussi nécessaire à la
vie et aux travaux de Celllni quelle l'avait pensé, ne
réussissait plus à dissiper par sa gaité le nuage de tristesse
dont son front était couvert, et 11 avait commencé a mode-
ler en cire une Ilébé pour laquelle elle ne posait pas. Enfin,
chose affreuse à penser ! la pauvre petite avait essayé de
faire la coquette avec Ascanio devant Celllni sans que le
moindre froncement de sourcil témoignât de la jalouse
colère du maitre. Fallall-il donc dire adieu à tant oe
beaux rêves et n êtie plus qu'une pauvre fille numiliée
comme devant ?
Quant à Pagolo. si l'on a quelque curiosité de sonder les
ténèbres de cette âme. nous dirons que jamais Pagolo n'avait
été plut; sombre et plus taciturne que depuis quelque temps.
On pensera du moins que le joyeux écolier Jacques Aubry,
notre vieille connaissance, avait échappé à cette contagion
de chagrin? Pas du tout: il avait aussi sa part de dou-
letir. Simonne, après 1 avoir attendu longtemps le dimanche
du siège de Nesle. était rentrée furieuse au domicile conju-
gal et n'avait plus voulu, sous aucun prétexte, recevoir
l'imperlinent basoohlen. Celui-ci. pour .se venger, avait
retiré, il est vrai, sa pratique au mari de la capricieuse :
mais cet affreux tailleur n'avait manifesté à cette nouvelle
d'autre sentiment qu'une vive satisfaction ; car si Jacques
,4ubry usait vite et avec prodigalité ses habits (moins les
poches), il faut ajouter qu'il avait pour principe écono-
mi(iue de ne les payer jamais. Or, quand llnlluence de
Simonne ne lut plus là pour contrebalancer l'absence d'ar-
gent, l'êgoiste tailleur trouva que l'honneur d'habiller
Jacipies .\ubry ne correspondait pas à la perte qu'il faisait
en rhabillant pour rien.
.■Mnsi notre pauvre ami se trouva en même temps accablé
de son veuvage et attaqué dans ses vêtomens. Par bonheur,
nous avons pu voir qu'il n'était pas garçon à se laisser
moisir dans sa mélancolie. 11 eut bientôt rencontré une
charmante pelite consolation appelée Gerval.se. MalB Ger-
vaise était hérissée de toutes sortes de principes qu'il troii-
valt très saugrenus: elle lui échappait sans cesse, et 11
se damnait à chercher les moyens de fixer la coquette. Il
en avait perdu presque le boire et le manger, d'autant
plus que son infâme tavernier. qui était cousin de son
Intime tailleur, ne voulait plus lui faire crédit.
Tous ceux dont le itom a été prononcé dans ces pages
étaient donc malheureux, depuis le roi, fort Inquiet de
savoir si Charles-Quint voudrait ou ne voudrait pas passer
en France, Jusqu'aux dames Perrine et Ruperte, fort déso-
bligées de ne pouvoir reprendre leurs caquetages : et si,
comme le Jupiter antique, nos lecteurs avaient le droit et
l'ennui d'écouter toutes les doléances et tous les vœux des
mortels, voici le chœur plaintif qu'ils pourraient entendre :
Jacques Aubry. — SI Gervaise voulait ne plus me rire
au nez !
Scozzone. — SI Benvenuto retrouvait un seul moment,
de jalousie !
Pagolo. — SI Scozzone pouvait délester le maître !
Marmagne. — SI j'avais le bonheur de surprendre ce.
Celllni seul !
Madame d'Etampes. — SI seulement Ascanio savait que
je l'aime :
Colombe. — SI je le voyais une minute, le temps de me
justifier !
Ascanio. — Si elle se justifiait :
Benvenuto. — Si j'osais du moins avouer ma torture à
Ascanio !
Tous. — nélas ! hélas ! hélas !
ASCAMO
/l'J
XV
QCE LA JOIE N'EST GUÈRE QU'l'NE DOULEUR
QUI CHANGE DE PLACE
Tous ces souhaits si vivement exprimés devaient être
exaucés avant la tin de ia semaine. Seulement leur réussite
devait laisser ceux qui les avalent formés plus malheureux
ment ciselée qu'à défaut de pomme elle eût Icnté Eve et
jeté la discorde dans les noces de Tliotis et de Pelée.
Le lendemain du jour oa la bagne pas.sa des mainp de
Jacques Aubry dans les mains de Gervaise, Gervalse reprit
son sérieux, et lérolier espéra qu'elle était à lui. Le pauvre
fou '. c'est lui qui était à elle.
Scozzone, selon son désir, parvint à ranimer dans le cœur
de Beiivenuto une étincelle de jalousie. Voici comment.
Un soir que ses coquetteries et ses gentllles.'îes avnient en-
core échoué devant l'impa.^sible prravilé du niaitre, l'Ile prit
à son tour un air solennel
Benvenuto (it un nouveau signe de doute.
et plus tristes qu'auparavant. — C'est la loi : toute joie
contient quelque malheur en germe.
Gervaise d'abord ne riait pluB au nez de Jacques Aubry.
Changement, si on se le rappelle, ardemment désiré par
l'écolier. En effet, Jacques Aubry avait trouvé le lien doré
qui devait enchaîner la légère jeune fille. Ce lien fut une
jolie bague ciselée par Benvenuto lui-même et figurant
deux mains unies
11 faut savoir que depuis le jour du combat. J.acques
Aubry s'était pris de vive amitié pour la franche et sou-
veraine énergie de l'artiste florentin. Il ne l'Interrompait
pas quand il parlait, chose inouïe ! 11 le regardait et l'écou-
talt avec respect, ce que ses professeurs n'avalent jamais
pu obtenir de lui. Il admirait ses ouvrages avec un en-
thousiasme sinon très éclairé, du moins très sincère et
très chaleureux. D'autre part sa loyauté, son courage et sa
bonne humeur, avalent plu à Celltni. — Il était à la paume
juste de force à se défendre, mais à perdre. — Il pouvait, à
une bouteille près, hitter à table — Bref, l'orfèvre et lui
étalent devenus les meilleurs amis du monde, et CellinI,
généreux parce qu'il savait sa richesse inépuisable, l'avait
forcé un jour d'emporter cette petite bague, si admirable-
— Benvenuto, dit-elle, savez-vous que vous ne paraissez
guère songer à vos engagemens envers moi.
— Quels engagemens. clu-re petite? répondit Benvenuto
en ayant l'air de chercher au plafond l'explication de te
reproche.
- Xe m'avez-vous pas promis cent folB de m'épouser?
-- Je ne me le rappelle i)as, dit Benvenuto.
— Vous ne vous le rappelez pas'/
— Non, il me semble que j'ai répondu seulement : il fau-
dra voir.
— Eh bien ! avez-vous vu ?
— Oui.
— (^u'avez-vous vu?
— Que j'étais trop jeune encore pour être ;1 cette heure
autre chose que ion amant, Scozzone. Nous reviendrons la-
dessus plus tard.
— Et mol je ne suis plus assez nlai.=e. mom;leur, pour me
contenter d'une promes.se si vague et vous attendre toujours.
— Fais comme tu voudras, petite, et si tu es pressée,
marche devant.
— Mais quavez-vous donc, après tout, contre le mariage?
Qu'est-ce que cela changera à votre existence? Vous aurez
4
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
lait le bonheur d'une pauvre mie <jui vous aime, et voila
SfoTizone, je déteste Vohscurité, =.ozzone éclatant
_je comprends, s'écria «^^„^jf,^'' fj^rpour le don-
.„ larmes, vous portez "" ""^-^ '''^^'n" " a àme. .a vie.
ner à une nUe de r.en «m ^""^^^,\'f ^.^uvait donner, qui
r;r«en",ir:ndur;ournollraui ne respire aue
'^r:ais"ei:""-^.^'^e tassure aue .e fe„ suis
on ne peut v'"\l'2Zon7œnT et égavé autant qu'elle a
- Qui a accepté de bon cœuj " efe regarde
pu votre -1"-'- .«^\:;;r,ades''ï^^.c^r"èt de sergens
plus jama.s les f^^"^^„,f™Î^T oreille aux doux propos
^u^^rn'r'ce'peSnaf manqué cVen,endx-e. même .c
Même ici' interrompit Benvenuto.
Zotriei. ici même, entendez-vous 7
-Scozzone. s'écria Benvenuto ^« "/urait"^ osé^utiager
de mes compagnons, ie 1 espère, qui ■>■
son maitre à ce PO'"'' ' , j , voulais, poursuivit Scoz-
,o;."q^1;^^n r';:;;^^^iaeseence d'amour le mou-
^•^^^to^^Tourrarfez "queï'est rinsoleat,... Ce n'est pas
Ascanlo. je l'espère. , js . Catherine.
_ Il y en a "".;i>".'^,=^„f\.^is épousera jamais, vous s.
le maitre ^^VoTi ;, trop fier pour cela. Oh', s'il vous
ràrco^r'^- vôtTsMmT. ou s! vous vouliez m'atmer.
-!:'i::';;Z;nrrùaUre>^^na^Benvenu^
_ Mais je ne l'écouta.s seulement i^a.^ iep^ ^^ ^.^.^^^
enchantée; au contraire, toutes ses douces P^^ continuait
perdues, et je le menaça, de tom nous c ^_^ ^^^.^
Je n'aimais lue vous. J étais aveugie ^^^^^ ^^^^^
Tint^aS^^^^^r r^"^^^ "^ "°'" ^^ ""
r S^^r^^y^n-l^Jf dS^ - celui qu'il avait
'^':i:'comrent.°"ous ne me croyez pas, s'écria Scozzone
interdite.
'1 voîîs pensez donc que je mens!
I^„rrvX".'"r^ peut Plus m'aimer.
_ Je ne dis pas cela.
_ Vous le pensez? ^ .^ le moyen
Benvenuto sourit, car il vit qu u avaii
de faire parler Catherine. ^^ scozzone.
monsieur? , . „
îi^'jr"s:iM'tr1e'x.'dU-il. de savoir quel eft ce beau
'•i'Tr ne S'appelle pas Médor. rè^-^l^^r'"'-
-Ah! ah! cest «"ons lagoio. " blessée du ton
_Oul, C'est m»"^ ''i'^c^îli^T-^l'aif "ononcé le nom de
méprisant =j;;^c,!^^,"*^,r" "de bonne famille, rangé, peu
î::.uyanrreugi'ux et-qui ferai, un excellent mari.
_ cest ton opinion. Scozzone!
_ oui c'est mon op.n.œi. ^^^^^^ espérance?
I j^^e n'e^l'éœùuls^em: pas. Oh : j'étais bien sotte 1 Ma.s.
^-r l^raison J.<^.. U ^ '^^TZ^S ZT''^'
iLTd" ri'écôut;:'q:and .1 te pariera d'amour, et
de ne pas le rebuter. Le reste est mon affaiie.
I Mais, sols tranquille. 3 •»,'""". ^ff^^e bien que vous
_ Ala bonne ''e»re CepencUint^. J e^P 'e^.^^ ^^^^.^ ,„„
rîî^r rcJnfe^rsel'^ffiTu'nd il'dit: .e vous aime.
jouez-lui un bon tour si vous voulez, mais pas avec voire
pr.ée surtout. Je demande grâce pour Vm.
-TU seras contente de la vengeance. Scozzone. car la
vengeance tournera à ton profit.
I 'ouTTlL' ac'cVmplira un de tes plus ardens désirs,
— Que voulez-vous dire, Benvenuto?
un peu. cette pamn-e Scozzone? , ^^ exactement à
"ï ï„','„t™ p.. ,««-. •»•■■ f ""js frnntï
r.';r' ,.r'J,r rrrr-,;, ;■ ,r.»-~'.'
Ixou' rirons, répondit Benvenui..
_ Et vous m'aimerez «û^J'-^'*. ' „.„,^,, affirmatif.
c'^^S^a'-ru;^ ^^rl;oS::a;^nL queue répond
^rUv^r^z^^i^l^donUiit^l^cpie^ baiser de
^^"ii^îe^y^a^rUl^i^^e;^, t^ouva Ben-
venuto seul. Voici comment If -bc^e "iwa^ ^^ ^^^^,^.
Aiguillonné par la eoU re du pi éN ot^ exe ^ ^^„^ ,
nir des mépris le madame dEtampese^ déterminé à
par 1 éperon de ^^^'V"" de ses deux sblr.s le lion dans
aller attaquer avec laide ^^ //s^ "'".,, ;,io„ u- jour de la
son autre, avait choisi Povir cette «M^e .mon ^^^ _^^ ^^.^
Saint-Eloi, fête de ^^JZ'i^^llZmt^^nAo^xc^^^- le quai,
la'^tf hre:\e"rœu"palp"anr"'^ Ceux bravi marchant
'^l^. r-r vSx . ses caté. un^eau i--^-^^
• ,'or. v-1 pn oonauête amoureuse, .nt-i -"
^Zr Z ~ ^t - ri^^: .ir qJ:icîSC de ses amis
Marmagneseretourna.c oyait que quq^_^ ^_^^^^^^^ ^^^.
continua 'i»'"""" î;f,rf "' vô ve Tns^avoir ce qu'il y a
parie ma bourse contre la ^^'^e'/- ^^^^^^ j^,.j„„e
dedans, cela m'est égal, «'îe^^' ,^..iet en amour, c'est un
Oh: ne me dites "«"•„!"■" me't Jacques .Mibry : mon
.jovoir, (juant a .««-""«^.^i'^^e ce pas à un rendez-vous
^,at, écolier, et je ™ «" \^'\.°fapo,,' une jolie tiUe. tnaLs
avec mon amante, «fV'i^^ \'^„S,ie. mais qui cependant
Jusque-là, le vicomte '!« f, '^'.f^lcourour. et s'était bien
•^"'^r H::u;vrdrBr.;^o CeUi^^niable! cest un
^-^:-orcrr;;;r'^:;ï -; =... --us h.
que chose, ,y,r vicomte, que je ne
_ vous comprenez bifn-J""" ^^^^ j^ „e mets pas mon
l-al pas acheter ^»"i,^""''i"«, 'benvenuto qui m'en a gra-
argent A ces bagatelles^ ce . „e e lui ai .lonné un coup
rmTi.;mmarrd^:n[eV'pV enlever le Crand.^es.e
^'LCs^vous êtes l'ami de Cf^^T^^^^^^e
„-/Te5Trr arr.^v.^™-%o,^ . connals.
sefsansdoute aussi, vous?
I^^lis êtes bien heureux. Vn ^J^^I^J^r^'èli^^'^-'^
mon cher! Pardon, je vous '^.^^ Vf/,;,, gentilhomme
parler, et puis ^l'">"-;"^^^i; '" e ^Zi a mon père chaque
bnria'hât;:r;rsrd:.:^ -- ^---^ ~-
.\SCAMO
l'admirateur, le confldi>nt, le trère. du grand Benvcnuto
Ccllini. et par conséquent ami de ses amis, ennemi de ses
ennemis, car il ne nianque pas d'ennemis mon sublime
orfèvre. D'abord madame d'Etampcs. puis !o prévôt de
Paris, un vieux cuistre ; puis un certain Marmagne. un
grand flandrin que vous connaissez peut-être, et qui veut,
à ce que Ion dit, s'emparer du Grand-Xesle. Ah: pardleu !
il sera bien reçu !
— Benvcnuto se doute donc de ses prétentions'? demanda
^iarmaKiie. qui commemait à prendre un grand intérêt à
la conversation de l'écolier.
— On l'a prévenu ; mais.,, chut ! il ne faut pas le dire,
afin que le susdit Marmagne reçoive la correction qu'il
mérite.
— D'après ce que je vois, alors, Benvcnuto se tient sur
ses gardes? reprit le vicomte.
— Sur ses gardes? d'abord Benvenuto y est toujours. Il
a manqué je ne sais combien de fois d'être assassiné dans
son pays. et. Dieu merci ! il s'en est toujours bien tiré.
— Et qu'entendez-vous par sur ses gardes?
— Oh : je n'entends pas qu'il a garnison, comme ce
vieux poltron de prévôt : non. non, au contraire : il est
même tout seul, à l'heure qu'il est, attendu que les compa-
gnons sont allés se réjouir à 'V'anvres. Je devais même aller
faire aujourd'hui une partie de paume avec lui. ce cher
lienvenuto. Malheureusement Gervaise s'est trouvée en con-
currence avec mon grand orfèvre, et naturellement, comme
viiMs comprenez bien, j'ai donné la préférence à Gervaise.
Kn ce cas, je vais vous remplacer, dit Marmagne.
— Eh bien ' allez-y. vous ferez une action méritoire ;
allez-y. mon cher vicomte, et dites rie ma part à mon ami'
Benvenuto qu'il atira ma visite ce soir. Vous savez : trois
coups un peu forts, c'est le signal. Il a adopté cette pré-
caution à cause de ce grand escogriffe de Marmagne. qu'il
suppose disposé à lui Jouer quelque mauvais tour. Est-ce
que vous le connaissez, ce vicomte de Marmagne?
— Non.
— Ah ! tant pis ! vous m'auriez donné son signalement.
— Pourquoi faire?
— Afin, si je le rencontre, de lui proposer une partie de
bftton : je ne sais pas pourquoi, mais sans jamais lavoir
vu, vous saurez, mon cher, que je l'abomine tout particu-
lièrement, votre Marmagne. et que si jamais il me tombe
sous la main, je compte le vergeter de la bonne façon.
Mais pardon, nous voilà aux .\ugustlns, et je suis forcé
de vous quitter. — Ah ! à propos, comment vous nommez-
vous, mon cher?
Le vicomte s'éloigna comme s'il n'avait point entendu
la question.
— .\h ! ah ! dit .Tacques Aubry, le regardant s'éloigner ;
il parait, mon cher vicomte, que nous désirons garder l'in-
cogniro ; voilà de la plus pure chevalerie ou je ne m'y
connais pas. Comme vous voudrez, mon cher vicomte, comme
vous voudrez.
Et Jacques Aubry. les mains dans .ses poches et en se
dandinant comme d habitude, prit en sifflotant nn air de
basoche la rue du Battoir, au bout de laquelle demeurait
Gervaise.
Quant au vicomte de Jlarmagne, 11 continua son chemin
vers le Grand-Nesle.
En effet, comme l'avait dit Ascanio, Benvenuto se trou-
vait seul : ».s, anio était allé rêver je ne. sais oii, Catherine
visitait uiif de ses amies avec dame Ruperte. et les compa-
gnons fai.sriiint la Saint-Eloi à Vanvres.
Le maître était dans le jardin, travaillant un modèle en
teri-e de sa statue gigantesque de Mars, dont la tète colos-
sale regardait par-dessus les toits du Orand-Ncsie et pou-
vait voir le Louvre, quand le petit Jehan, qui ce jour-là
était de garde à la porte, trompé par la manière de frap-
per de Marmagne. et le prenant pour un ami, l'introduisit
avec SCS deux sbires.
Si Benvenuto ne travaillait pas comme Titien, la cuirasse
sur le dos. il travaillait au moins comme Salvator Rosa.
lépée au côté et l'escopette à la main. Maimagne vit donc
fru'il n'avait pas gagné grand'chose à surprendre CelUni.
puisqu'il avait surpris un homme armé, voilà tout.
Le vitomte n'en essaya pas moins de masquer sa poltron-
nerie d'impudence, et comme Cellini. de ce ton impératif
qui ne mrmettait pas de refard dans la réponse, lui de-
mandait dans quelle intention il se présentait chez lui :
— Je n'ai pas affaire à vous, dit-il : je m'appelle le vi-
comte de Marmagne; je suis secrétaire du roi. et V(ii( i nn
ordre de S.a Majesté, ajouta-t-11 en élevant un papier au-
dessus de sa tête, qui m'accorde la concession d'une partie
du Grand-Nesle: je viens donc prendre mes disposiîiuns
I>our faire arranger à mon gré la portion de l'hôtel qui
m'est allouée et que J'habiterai désormais.
Et disant cela. Marmagne, suivi toujours de ses deux
sbires, s'avança vers la porte du château.
Benvenuto mit la main sur son escopelle, qui, ainsi que
nous l'avons dit, était toujours à sa portée, et d'un seul
bond se trouva au haut du perron et en avant de la porte.
— Halte-là! sécria-t-il d'une voix terrible. Et étendant
le. bras droit vers Jlarraagne : Un pas de plus, et vous
êtes mort !
Le vicomte s'arrêta tout court en effet, quoique d'après
les préliminaires on s'attende peut-être à un combat acharné.
Mais il est des hommes qui ont le don d'être formida-
bles. On ne sait quelle terreur émane de leur regard, de
leur geste, de leur pose, comme du regard, du geste et
de la pose du lion. Leur air souffle l'épouvante; on «eut
leur force tout d'abord et de loin. Ils frappent du pied,
ils serrent les poings, Us froncent les sourcils, leurs narines
se gonflent, et les plus déterminés hésiient. Une bête sau-
vage dont on attaque les petits n'a qu'à hérisser ses poils
et respirer Ijruyamment pour (pie l'on tremble. Les hommes
dont nous parlons sont des dangers vlvans. Les vaillans
reconnaissent en eux leurs pareils, et malgré leur seerè'.e
émotion, vont droit à eux. Mais les faibles, mais les timides,
mais les lâches tremblent et reculent à leur aspect.-
Or. Marmagne, comme on a pu le deviner, n'était p;\s
un vaillant, et Benvenuto avait tout l'air d'un danger
.\us5i. quand le vicomte entendit la voix du redoutable
orfèvre, et le vif étendre vers lui son geste d'empereur,
il comprit que l'escopette, lépée et le poignard dont il était
armé, étaient sa mort et celle de ses deux sbires.
De plus, en comprenant que son maître était menacé,
le petit Jehan s'était saisi d'une pique.
Marmagne sentit que c'était partie manquée. et qu'il serait
trop h.ureux s'il se tirait maintenant sain et sauf du guê-
pier o\i il s'était fourré.
— C'est bien ! c'est bien ! dit-il. messire orfèvre. Tout
ce que nous voulions, c'était de savoir si vous étiez disposé
ou non à obéir aux ordres de Sa Majesté. Vous méprisez
ces ordres, vous refusez de leur faire droit : .\ la bonne
heure ! Nous nous adresserons à qui saura bien vous les
faire exécuter. Mais n'espérez pas que nous vous ferons
l'honneur de nous commettre avec vous. Bonsoir !
— Bonsoir ; dit Benvenuto en riant de son large rire.
Jehan, reconduis ces messieurs.
Le vicomte et les deux sbires sortirent lionteusement du,
Grand-Nesle, intimidés par un homme et reconduit par un
enfant.
Ce fut à cette triste fin qu'aboutit ce souhait du vicomte:
Si je pouvais trouver Benvenuto seul !
Comme il avait été trompé plus rudement par le sort
dans ses viïux que Jacques .Vubry et Scozzone. qui eux du
moins n'avaient pas vu d'abord et ne voyaient même pas
encore l'ironie du destin, notre valeureux vicomte était
furieux. .
— ifadame d'Etampcs avait donc raison, disait-il à part
lui. et je me vois forcé de suivre l'avis quelle me donnait :
il me faut briser mon épée et affiler mon poignard : ce diable
d'homme est bien tel qu'on le dit, fort peu endurant et
pas du tout commode. J'ai vu clair et net dans ses yeux
que si je faisais un pas de plus, j'étais mort ; mais en toute
partie perdue il y a une revanche. Tenez-vous bien, maître
Benvenuto i tenez-vous bien !
Et il s'en prit à ses bravi. gens éprouvés pourtant, qui
n'avaient nas mieux demandé que de gagner honnêtement
leur argent en tuant oti en se faisant tuer, et qui. en se
retirant, avaient seulement obéi aux ordres de leur maître.
Les hravi lui promirent d'être plus heureux dans une embus-
cade • mais comme Marmagne. pour mettre son honneur a
couvert, prétendait que l'échec qu'il avait éprouvé venait
de leur fait, il leur annonça que dans cette embuscade 11
ne les accompagnerait pas. et qu'ils s'en '"'«'•f »■",» .;\f"^
seuls comme ils pourraient. C'était bien ce qu ils désiraient
""puir anrès leur avoir recommandé le silence sur cette
équipée, il se rendit chez le prévôt de Paris, et lui dit que
définitivement il avait jugé plus silr. pour écarter fout
soupçon, de retarder la punition de Benvenuto jusqu au
loin où chargé de quelque somme d'argent ou de quelque
ou Ta"e précieux, il se hasarderait, ce qui lui arrivait sou-
vent Tians une rue dé.serte et écartée. Ainsi, l'on crona.t
mie Benvenuto avait été assassiné par des voleurs.
Ma ntènan il nous reste à voir comment les souhaits de
madame dF.tampes. d'Ascanio et de Celllnl furent aus.i
exaucés par des douleurs.
XVI
l'NE COfK
cependant Ascanio avait fini le «le^^'" ''•; ^'''' ''^, j; -j'^;
par curiosité d'esprit, .soit par '■'". »''^'^" ?'.' X s^tait
malheureux vers ceux qui les pl.ii'-'nent As<anlo s était
ALEXA^■DRE DUMAS ILLUSTRE
aussitôt acheminé vers l'hôtel d'Etamiies. Il était deux
heures Je l'après-midi à peu près, et justement à cette
heui'C la duchesse trônait environnée d'une véritable cour ;
mais comme au Louvre pour Cellini. des ordres avaient été
donnés à l'hôtel d'Etampes pour Ascanlo. Ascanio fut donc
introduit à l'Instant même dans une salle d'attente, puis
on alla prévenir la duchesse. La duchesse tressaillit de joie
en songeant que le jeune liomme allait la voir dans toute
sa splendeur et donna tout bas quelques ordres à Isabeau,
qui s'était chargée auprès d'elle du message. En conséquence,
Isabeau vint retrouver Ascanio, et le prenant par la main
sans rien dire, elle le fit entrer dans un corridor, souleva
une tapisserie et le poussa doucement en avant. Ascanio
se trouva dans le salon de réception de la duchesse, der-
rière le fauteuil de la souveraine du lieu, qui le devinant
près d'elle plus encore au frémissement de toute sa per-
sonne qu'au froissement de la tapisserie, lui donna par-
dessus son épaulé, que dans la position où il était Ascanio
effleurait presque des UnTes, sa belle main à baiser.
La belle duchesse était, comme nous l'avons dit, entourée
d'une véritable cour. A sa droite était assis le duc de
Médina-Sidonia, ambassadeur de Charles-Quint ; monsieur
de Jlontbrion, gouverneur de Charles d'Orléans, le second
flls du roi, était à sa gauche ; le reste de la compagnie se
tenait en cercle à ses pieds.
Avec les principaux personnages du royaume, hommes
de guerre, hommes d'Etat, magisti-ats, artistes, il y avait
encore là les chefs du parti protestant, que madame d'Etam-
pes favorisait en secret ; tous grands seigneurs courtisés
et qui s'étaient faits courtisans de la favorite. C'était un
mouvement splendide et dont le premier aspect éblouissait.
La conversation s'animait de toutes sortes de railleries sur
Diane de Poitiers, la maîtresse du Dauphin et l'ennemie de
madame d'Etampes. Mais Anne ne prenait part à cette pe-
tite guerre de quolibets que par (pielques mots rapidement
jetés au hasard, comme : « Allons, allons, messieurs, pas
de médisance sur Diane, Eiulymion se fâcherait ; » ou bien :
ce Cette pauvre madame Diane, elle se mariait le jour de
ma naissance. »
A part ces éclairs dont elle illumine la causerie, madame
d'Etampes ne parle guère qu'à ses deux voisins ; elle le fait
à demi-voix, mais dune façon très animée, et non point
tellement bas d'ailleurs qu'elle ne puisse être entendue
d 'Ascanio. humble et perdu parmi tant d'illustres gentils-
liommes.
— Oui, monsieur de Montbrion, disait confidentiellement
la Ijelle duchesse à son voisin de gauclie, il faut que nous
fassions do votre élève un admirable prince ; le véritable
roi de l'avenir, c'e.st lui, voyez-vous. Je suis ambitieuse
pour ce cher enfant, et je lui taille en ce moment une
souveraineté indépendante, dans le cas où Dieu nous re-
prendr.'iit son père. Henri II, pauvre sire, entre nous, sera
15 roi de France, soit. Notre roi à nous sei'a un roi fran-
çais, nous laisserons à son aîné madame Diane et Paris.
Mais nous emporterons avec nous, avec notre Charles.
l'esprit de Paris. La cour sera où je serai, monsieur de Mont-
brion : je déplacerai le soleil, nous aurons les gi'ands pein-
tres comme le Primatice. les charmans poètes comme C'ié-
ment Marot, qui s'agite là-bas dans son coin sans rien dire,
preuve certaine qu'il voudi'ait nous dire des vei'S. Tous
ces gens-là sont au fond plus vaniteux qu'intéressés et
plus avides de gloire que d'argent. Ce ne sera pas celui
qui aura les plus grandes richesses, mais qui donnera les
plus intarissables louanges qui les aura. Et celui qui les
aura sera toujours grand, attendu qu'ils feraient l'celat
d'une, bourgade oii ils rayonneraient. Le dauphin n'aime
que les tournois : eh bleu ! 11 gardera les lances et les épées
et nous prendrons, nous, les plumes et les pinceaux. Oh !
soyez tranquille, monsieur de Montbrion. je ne me laisserai
jamais primer par la Diane, reine en expectative. Qu'elle
attende patiemment sa royauté du temps et du hasard ; moi,
je me serai fait deux fois la mienne. Qu'est-ce que vous dites
du dudié de Milan? 'Vous ne .seriei point la très éloigné
de vos amis de Genève : car je sais que les nouvelles doc-
trines d'Allemagne ne vous laissent pas indifférent. Chut 1
nous l'eparlerons de cela, et je vous dii'ai des clioses qui
vous surprendront. Tant pis : pourquoi madame Diane
s'est-elle faite la protectrice des catholiques? Elle protège,
je proteste ; c'est tout simple.
Puis avec un geste impératif et un regard profond, ma-
dame d'Etampes ferma ses confidences sur ce mot, qui
étourdit le gouverneur de Charles d'Orléans II voulut ce-
pendant répondre, mais la ducliesse s'était dé,ia retournée
vers le duc de Mcdina-Sidonia.
Nous avons dit qu'Ascanio entendait tout.
— Eh bien ! monsieur l'ambass.-uleur, dit madame d'Etam-
pes, l'empereur se déclile-t-11 enfin à traverser la France?
Il ne peut guère s'en tirer autrement, à vrai dire, et un
filet vaut toiiJ.)urs mieux qu'un abime par mer. Son cousin
Henri VIII le feinit enlever sans scrupule, et s'il écliappe
il l'Anglais, il tombe dans les mains du Turc ; par terre, les
princes protestans s'opposeraient à son passage. Que faire?
Il faut passer par la France, ou bien, cruel sacrifice ! re-
noncer à châtier la rébellion des Gantois, ses cliers compa-
triotes. Car il est bourgeois de Gand, notre grand empe-
reur Charles. On a pu s'en apercevoir, au reste, au peu de
respect qu'il a gardé dans l'occasion pour la Majesté Royale.
Ce sont ces souvenirs-là qui le rendent aujourd'hui timide
et circonspect, monsieur de Médina. Oh ! nous le compre-
nons bien ; il craint que le roi de France ne venge le pri-
sonnier de l'Espagne, et que le prisonnier de Paris ne paie
le reste de la rançon due par le captif de l'Escurial. Oh !
mon Dieu ! qu'il se ra.ssure ; s'il ne comprend pas notre
loyauté chevaleresque, il en a du moins entendu parler,
je l'espère.
— Sans doute, madame la duchesse, dit l'ambassadeur,
nous connaissons la loyauté de François fer abandonné à
lui-même ; mais nous craignons...
Le duc s'arrêta.
— Vous craignez les donneurs d'avis, n'est-ce pas, reprit
la duchesse. Hein ! oui, oui ; oh ! je sais bien qu'un avis
qui .sortirait d'une jolie bouche, qu'un avis qui prendrait
une forme spirituelle et railleuse, ne manquerait pas de
pouvoir sur l'esprit du roi. C'est à vous d'aviser à cela,
monsieur l'ambassadeur, et de prendre vos précautions
Après tout, vous devez avoli' pleins pouvoirs, ou à défaut
de pleins pouvoirs quelque petit blanc-seing où l'on peut
mettre beaucoup de choses en peu de mots. Nous savons
comment cela se passe. Nous avons étudié la diplomatie,
et j'avais même demandé au roi de faire de moi un ambas-
sadeur aussi, attendu que je me crois un goût tout à fait
déterminé pour les négociations. Oui, je sens bien qu'il
serait pénible à Charles-Quint de li\Tor un morceau de
son empire pour dégager sa iiersonne ou pour s'assurer
.son inviolabilité. D'un autre côté, la Flandre est un des
beaux fleurons de sa couronne : c'est l'héritage tout entier
de son aïeule maternelle, Marie de Bourgogne, et il est
dur de renoncer d'un trait de plume au patrimoine de
ses ancêtres, quand le patrimoine, après avoir fait un grand
duché, pourrait faire une petite monarchie. Mais de quoi
vais-je parler là, bon Dieu ! moi qui ai horreur de la poli-
tique, car on assure que cela enlaidit, les femmes, bien
entendu. Je laisse de temps eu temps, c'est vrai, tomber
sans y faire attention quelques mots sur les affaires d'Etat,
mais si Sa Majesté insiste et veut savoir plus à fond ma
pensée, je la supplie de m'épargner ces ennuis, et je prends
même parfois le parti de m'enfulr et de la laisser rêver.
Vous me direz, vous qui êtes un habile diplomate et qui
connaissez les hommes, que ce sont précisément ces mots
jetés en l'air qui germent dans les esprits de la trempe
de celui du roi, et que ces mots, que l'on croirait emportés,
par le vent, ont presque toujours plus d'Influence qu'un
long discours qu'on n'écoute pas. C'est possible, monsieur
le duc de Médina, c'est possible ; mol je ne suis qu'une
pauvre femme tout occupée de colifichets et de bagatelles,
et vous vous entendez mille fois mieux que moi à toutes
ces clioses graves : mais le lion peut avoir besoin de la
fourmi, la barque peut sauver l'équipage. Nous sommes
sur la terre pour nous entendre, monsieur le duc, et il
ne s'agit que de s'entendre.
— Si vous vouliez, madame, dit l'ambassadeur, ce serait
chose vite faite.
— Qui donne avijourd'hui reçoit demain, continua la du-
chesse .sans répondre directement; moi, mon instinct de
femme me portera toujours à conseiller à François I"''
des actions grandes et généreuses, mais .souvent l'instinct
tourne le dos à la raison. Il faut songer aussi à l'Intérêt,
à l'intérêt de la France. l)i(ii entendu. Mais J'ai confiance
en vous, monsieur de Médina ; je vous demanderai avis,
et. somme toute, je crois (iue l'empereur fera bien de se
risquer sur la iiarole du roi.
— Ah! si vous étiez pour nous, madame, il n'hésiterait
pas.
— Maître Clément Marot. dit la duchesse, sans paraître-
avoir entendu l'exclamation de l'ambassadeur, en rompant
brusquement l'entretien ; maître Clément Marot. n'avez-
vous point par hasai^d quelque gentil madrigal, quelque
sonnet bien sonnant à nous dire?
— Madame, dit le poète, .sonnets et madrigaux sont sous
vos pas fleurs naturelles et ciui poussent au soleil de vos
beaux yeux : aussi viens-je de trouver un dizain rien qu'en
les regardant.
— Vraiment, maître? eh bien! nous vous écoutons.' Ah !
messire le prévôt, soyez le bienvenu et pardonnez-moi de
ne vous avoir pas vu tout d'abord ; avez-vous des nouvelles
de votre gendi'e futur notre ami le comte dOrbec?
.— Oui. madame, répondit messire d'Estourville. il me
mande (pi'il doit avancer son retour, et nous le verrons
sous peu. j'espère.
Un soupir à demi élouffé fit tressaillir madame d'Etampes;.
mais sans se retourner vers celui qui l'avait poussé :
ASCANIO
Ki ■
— Il sei'a le bienvenu pour tous. Eh bien ! vicomte de
Alarmagiie, continua-t-elle, avez-vous retrouvé le fourreau
-Je votre poignard?
— Non. madame; mais je suis sur la traoe, et je sais
où et rommont le retrouver maintenant.
— Bonne chance alors, monsieur le vicomte, bonne chance.
Htes-vous prêt, maître Clément ? nous sommes tout oreilles.
— C'est sur le duché d'Etampes. dit Clément .Marot.
Un murmure d'approbation se fit entendre, et le poëte
-commença dune voi.K précieuse le dizain suivant :
■ Ce plaisant val que l'on nomme Tempe,
Dont mainte hisitoire est encore embellie,
.\rrosé d'eau, si dou.\. si attrempé.
Sachez que plus il n'est en Thessnlie :
Jvipiter, roi qui les cœurs gagne et lie,
L'a de Thessale en France remué.
Et quelque peu son propre nom mué.
Car pour Tempe veut quEtampes s'appelle.
.Ainsi lui plaît, ainsi l'a situé
Pour y loger de France la plus belle.
Madame d'Etampes applaudit des mains et du sourire.
cl toutes les mains et toutes les lèvres applaudirent après
elle.
— Allons ; dit-elle, je vois qu'en même temps que Tempe
Jupiter a transporté Pindarus en France.
Ce disailt, la duchesse se leva, et tout le monde se leva
avec elle. Cette femme avait raison de se croire la véritable
reine, .\ussi, ce fut avec un geste de reine qu'elle prit
congé de tous les assistans. et ce fut comme une reine que
tous la saluèrent en se retirant.
— Restez là, dit-elle à voix basse à Ascanio.
Ascanio obéit.
Mais quand tout le monde fut dehors, ce ne fut plus
la reine dédaigneuse et hautaine, ce fut la femme humble
et passionnée qui se retourna vers le jonie homme.
Ascanio, né dans l'obscurité, élevé loin du monde, dans
le demi-jour presque claustral de l'atelier, Ascanio. hôte
Inaccoutumé des palais, où rarement il avait suivi son
maitre, était déjà étourdi, troublé, ébloui par cette lu-
mière, ce mouvement, cette conversation. Son esprit avait
éprouvé quelque chose comme un vertige, quand il avait
«ntendu madame d'Etampes parler si simplement ou plutôt
si coquettement de projets si graves, et assembler dans une
phrase familière les destins des rois et la fortune des
royaumes. Cette femme venait, comme la Providence, de
faire à chacun, en quelque sorte, sa part de douleurs et de
joie, elle avait de la même main secoué des chaînes et
laissé tomber des couronnes. Et cette souveraine des plus
hautes choses de la terre, si fière avec ses nobles flatteurs.
revenait à lui non seuelment avec le doux regard d'une
femme qui aime, mais encore avec lair suppliant de l'es-
clave qui craint. Tout à coup, de simple spectateur Ascanio
devenait le principal personnage de la pièce.
.4u reste, la coquette duchesse avait habilement calculé et
ménagé cet effet. Ascanio sentit l'empire que cette femme
prenait malgré lui, non pas sur son cœur, mais sur sa
pensée, et comme un enfant qu'il était, il s'arma de froi-
deur et de sévérité, pour cacher son trouble. Puis entre
lui et la duchesse, peut-être avait-il vu passer comme une
ombre sa chaste Colombe, avec sa robe blanche et son
front lumineux.
XVH
AMOL'n PASSION
' — Madame, dit .\scanlo à la duchesse d'Etampes. vous
m'avez demandé un lis, vous le rappelez-vous? vous m'avez
ordonné de vous en apporter le dessin aussitôt que ce des-
sin serait fini. Je l'ai achevé ce matin et le voila.
— Nous avons le temps, Ascanio, dit la duchesse avec un
sourire et une voix de sirène. Asseyez-vous donc. Eh bien !
mon gentil malade, votre blessure?
— Je suis maintenant tout à fait cuéri, madame, répon-
dit Ascanio.
— Guéri i\ l'épaule ; mais là, dit la duche.sse en posant
sa main sur le cœur du jeune homme avec un geste plein
de grâce et de sentiment.
— Je vous supplie, madame, d'oublier toutes ces folies,
dont je m'en veux d'avoir importuné Votre Seigneurie.
— Oh! mon nieu ! qu'est-ce donc que cet air contraint!
qu'est-ce que ce front rembruni? qu'est-ce que cette voix
sévère? Tous ces hommes vous ennuyaient, n'est-ce pas,
Ascanio? et moi, donc! Je les hais, je les abhorre: mais
Je les crains. Oh : que J'avais hâte d'être seule avec vous ,
aussi avez-vous vu comme je les ai lestement congédiés?
— Vous avez raison, madame; je me sentais déplacé dans
une si noble compagnie, moi, pauvre artiste, venu tout
simplement poiir vous montrer ce lis.
— Eh ! mon Dieu ! tout à l'heure, Ascanio, continua la
duchesse en secouant la tête. Vous êtes bien froid et bien
sombre avec une amie. L'autre jour vous ave/, été si expan-
sif et si charmant! D'où vient ce changement. Ascanioî
Sans doute de quelque discours de votre maitre. cpii ne
peut me souffrir. Comment l'écoutezvous sur mon compte,
Ascanio? Voyons, soyez franc: vous avez parlé de moi avec
lui, n'est-ce pas? et 11 vous a dit qu'il était dangereux de
se fier a moi: que l'amitié que je vous avais montrée ca-
chait quelque piège ; il vous a dit, répondez ! (lue je vous
déteslais. peut-être?
— 11 m'a dit que vous m'aimiez, madame, répondit .As-
canio en regtirdant fixement la duchesse
Miidame d'Etampes resta un instant muette sous le coup
des mille pensées qui se heurtèrent dans son ame. Elle
avait souhaité sans doute qu'Ascanio connût son amour,
mais elle aurait voulu du temps pour l'y préparer et pour
détruire peu à peu. sans y paraître intéressée, sa passion
pour Colombe. Maintenant que l'emhu.scade dressée par elle
était découverte, elle ne pouvait plus vaincre qu'ouverte-
ment et d.ans une bataille en plein soleil. Elle s'y décida
en une seconde.
— Eh bien! oui! dit-elle, je t'aime. Est-ce un crime-f
est-ce même une faute, et peut-on commaiuler à son amouir
ou à sa haine? Tu n'aurais jamais su que je t'aimais.
Car à quoi bon te le dire, puisnue lu en :iimes une autre?
Mais cet homme t'a tout révélé, il t'a montré mon cœur,
il a bien fait, Ascanio. Regardes-y donc, et tu y verras
une adoration si profonde que tu en seras touché. Et main-
tenant, à ton tour, entends-tu bien, .Ascanio, il faut que
tu m'aimes.
.Anne d'Etampes. nature supérieure et forte, dédaigneuse
par pénétration, ambitieuse par ennui, avait eu jusque-li
rdusieurs amans, mais pas un amour. Elle avait séduit le
l'oi. l'amiral Brion lavait surprise, le comte de Longueval
lui avait plu, mais dans toutes cts intrigues la tête avait
toujours joué le rôle du cœur. Enfin elle trouvait un
if ur cet amour jeune et vrai, tendre et profond, tant d?
fois appelé, toujours inconnu, et celte fois une autre femme
le lui disputait. Ah! tant pis pour cette femme! Elle ne
savait pas à quelle passion implacable elle avait à faire,
'i'inite la ré.solution, toute la violence de son âme. .Anne
devait les apporter dans sa tendresse. Cette femme ne
savait pas encore quelle fatalité ce iiouvait être que d'avoir
la duchesse d'Etampes pour rivale, la duchesse d'Etampes
qui voulait son Ascanio à elle seule, et qui, d'un regard,
d'un mot. d'un geste, pouvait, telle était sa puissance,
briser tout ce qui se trouverait entre elle et lui. Or. désor-
mais le sort en était jeté, l'ambition, la beauté de la
maîtresse du roi n'allaient plus servir qu'à son amour
pour .Ascanio et à sa jalousie contre Colombe.
Pauvre Colombe, en ce moment courbée sur sa tapisse-
rie, assise à son rouet ou agenouillée devant son prie-Dieu !
l'our Ascanio, en présence d'un amour si franc et si redou-
table, il se sentait en même temps I:isciné. entraîné, effrayé.
Benvenuto l'avait dit. et Ascanio le comprenait maintenant,
il ne s'agissait plus là d'un caprice ; mais il lui manciuait
non pas la force qui lutte, mais l'expérience qui trompe
et soumet. Il avait vingt ans à peine, il était trop candide
pour feindre : il s'imagina, pauvre enfant, que le souvenir
de Colombe évoqué, que le nom de la naïve jeune fille
prononcé lui serait une arme offensive et défensive, un
glaive et une égide, tandis qu'au contraire il allait enfor.'-er
le trait plus avant dans le cœur de madame d'Etampes,
qu'un amour sans rivalité et sans lutte eût peut-être bien-
tôt la.ssée.
— .Allons, Ascanio, reprit avec plus de calme la duchesse,
voyant que le jeune homme se taisait, effrayé peut-être des
l.aroles qu'elle avait dites, oublions pour aujourd'hui mon
amnur, qu'un mot imprudent de vous a mal à propos
réveillé. Ne pensons actuellement qu'à vous. Oh ! je vous
aime plus pour vous que pour moi, je vous le jure. Je
veux illuminer votre vie comme vous avez fait de la mienne.
Vous êtes orphelin, ayez-moi pour mère. Vous avez entendu
ce que je disais à Montbrion et :i Médina, et vous aurez
cru que j'étais tout à l'ambition. C'est vrai, je suis ambi-
tieuse, mais pour vous seul. Depuis combien de temps est-ce
que j'ai rêvé ce projet de créer à un fils de France un
duché indénendant au cœur de rit:ilie? Depuis que je
vous aime. Si je suis reine là-bas. ipii sera le véritable
roi ? Vous. Pour vous, je changerai île place empire et
royaume ! Ah ! vous ne me connaissez pas, Ascanio. vous
ne savez pas quelle femme je suis. Vous le voyez bien.
Je vous dis la vérité toute pure, je vous déroule mes projets
tout entiers. A votre tour, voyons, faites^mol vos confl-
dcnces, Ascanio. Quels sont vos souhaits, que Je les accom-
ALEX'ANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
plisse ! auelles sont vos passions, que je les serve !
— Madame, je veux être aussi franc et aussi loyal que
\lux vous dire la vérité comme vous me l'avez
Me désire rien, je ne souhaite rien, je ne veux
II. 1 cjiie lamoui- de Colombe.
— Mais i)Uisqirelle ne t aime pas. m'as-tu dit toi-même!
— Je désespérais l'autre jour, c'est- vrai. Mais aujour-
il nui. qui .sait!... Ascanio baissa les yeux et la voix: Vous
m .-limez bien. vous, dit-il.
La duchesse demeura atterrée devant cette grande vérité
devinée par 1 instinct de la passion. Il y eut un moment
de silence : mais ce moment lui suffit pour se remettre.
— Ascanio. dit-elle, ne parlons pas aujourd'liui des choses
du cœur. Je vous en ai prié déjà, je vous en prie encore.
Voyons, l'amour, pour vous autres hommes, n'est pas toute
lo vie. Navez-vous jamais.' par exemple, souhaité les hon-
neurs, la richesse, la gloire?
— Oh : .si : si ! depuis un mois je les souliaite ardemment,
répondit Ascanio, toujours entraîné malgré lui vers une
pensée constante.
n y eut une nouvelle pause.
— Aimez-vous l'Italie? continua Anne avec effort.
— Oui, m.adame. i-épondit Ascanio. Là-bas. il y a des
orangers f.euris sous lesquels la causerie est si douce ! Lâ-
bas. l'air bleu entoure, caresse et pare si bien les sereines
beautés.
— Oh ! t'emporter là, à mol. à moi seule ! Etre tout pour
toi. comme tu serais tout pour moi ! Mon Dieu, mon Dieu !
s écria la duchesse, ramenée, elle aussi, invinciblement à
sfiu amour. Mais aussitôt, craignant d'effrayer encore As-
canio, elle se reprit et continua ; Je croyais, dit-elle,
qu'avant tout vous aimiez l'art.
— Avant tout, j'aime, .\imer ! dit Ascanio. Oh! ce n'est
pas moi, c'est mon maître Cellini qui dimne à ses créa-
tions tout .son être. Le grand, le sublime arliste. c'est lui.
Moi. je suis un pauvre apprenti, et voilà tout. Je l'ai suivi
en France, non pas pour gagner des richesses, non pas
pour acquérir de la gloire, mais parce que je l'aimais,
voilà tout, et qu'il est lmpossil)le de me séparer de lui, car
à cette époque, il était tout pour moi Moi, je n'ai pas
de volonté personnelle, je nai point de force indépendante.
J« me suis fait orfèvre pour lui plaire et parce qu'il le
souhaitait, comme je me suis fait ciseleur parce qu il était
enthousiasie des ciselures fines et délicates.
— Eli bien ! dit la duchesse, éi oute : vivre en Italie, tout-
pulssant, presque roi ; protéger les artistes, Cellini tout
le premier; lui donner du bronze, de l'argent, de l'or à
ciseler, à fondre, à mouler ; aimer et être aimé par-dessus
tout cela; dites. Ascanio. n'est-ce pas un beau rêve?
— C'est le paradis, madame, si c'est Colombe que j'àlme
et dont je suis aimé.
— Encore Colombe, toujours Colombe ! s'écria la du-
chesse. Soit donc, puisque ce sujet revient toujours obsti-
nément dans nos paroles et dans nos âmes : puisque ta
Colombe est là en tiers avec nous, sans cesse devant tes
yeux, sans cesse dans ton cœur, parlons d'elle et de mol
franchement et sans hypocrisie ; elle ne t'aime pas, tu
le sais bien.
— Oh ! non, je ne le sais plus, madame.
— Mais puisqu'elle en épouse un autre ! s'écria la du-
chesse.
— Son père la force peut-être, répondit A.scanio.
— Son père la force : Et crois-tu. si tu m'aimais comme
tu l'aimes; crois-tu, si j'étais à sa place, qu'il existerait
au monde inie force, une volonté, une puissance, qui nous
séparerait l'un de l'autre? Oh! je quitterais tout, je fui-
rais tout, j'accourrais à toi, je te donnerais à garder mon
amour, mon honneur, ma vie ! Non, non, je te dis qu'elle
ne t'aime pas, et maintenant, veux-tu que je te dise quel-
que chose de plus encore, c'est que tu ne l'aimes pas non
plus, toi !
— Moi ! mol ! ne pas aimer Colombe ! Je crois que vous
avez dit que Je ne l'aimais pas, madame l
— Non. tu ne l'aimes pas. Tu te trompes toi-même. A
ton Age. on prend pour de l'amour le besoin d'aimer. Si
tu m'av:>is vue la première, c'était moi que tu aimais au
lieu d'elle. Oh ! quand je pense à cela, que tu pouvais
m'aimer l Mais non. non : il vaut mieux que tu me choi-
sisses. Je ne connais pas cette Colombe, elle est belle, elle
esi pure, elle est tout ce que tu voudras ; mais ces jeunes
niles. elles ne savent pas aimer. Ce n'est pas ta Colombe
qui te dirait ce que je viens de te dire, mol que tu dédai-
gnes ; elle aurait trop de vanité, trop de réscivc. trop
de honte peut-être. Mais moi, mon amour esi simple et
parle simplement. Tu me méprises, tu trouves que j'oublie
mon rôle de femme, tout cela parce que je ne suis lias dis-
simulée In jour, quand tu connaîtras mieux le mr)nde.
lorsque lu auras puisé si profondément dans la vie que tu
en seras arrivé aux douleurs, alors, tu reviendras de ton
Injustice; alors, tu m'admireras. Mais je ne veux pas être
admirée, Ascanio, je veux être aimée. Je te le répète, As-
canio. si je t'aimais moins, je pourrais être fausse, habile,
coquette; mais je t'aime trop pour te séduire. Je veux rece-
voir ton cœur, je ne veux pas le dérober, A quoi aboutira
ton amour pour cette enfant? Réponds. Tu souffriras, cher
bien-aimé, et voilà tout. Moi, je puis te servir en beaucoup
de choses. J'ai souffert pour deux d'abord, et Dieu permet-
tra peut-être que mon surplus de souffrance te soit compté ;
et puis ma richesse, nu m pouvoir, mou expérience, je mets
tout à tes genoux J'ajouterai ma vie à la tienne, je t'épar-
gnerai toutes sortes d'erreurs et de corruptions. Pour- arri-
ver à la fortune et même à la gloire, il faut souvent
qu'un artiste devienne bas. rampant, vil. Tu n auras rien
à craindre de tout cela avec mol. Je t'élèverai sans cesse,
je serai ton marchepied. Avec moi. tu resteras le fier, le
noble, le pur Ascanio.
— Et Colombe ! Colombe, madame ! n'est-elle pas aussi
une perle immaculée?
— Jlon enfant, crois-moi, répondit la duchesse passant de
l'exaltation à la mélancolie. Ta candide, ton innocente Co-
lombe, te fera une existence aride et monotone. Vous êtes
trop divins tous deu.x : Dieu n'a pas fait les anges pour
les unir les uns aux autres, mais pour rendre meilleurs
les méchans.
Et la duchesse dit tout cela avec une action si éloquente,
avec une voix si pleine de sincérité, qu '.ascanio se sentit
enveloppé malgré lui d'un sentiment de tendre pitié.
— Hélas: madame, lui dit-il. je vois que je suis bien,
aimé par vous, et j'en suis bien tendrement ému; mais
c'est encore meilleur d'aimer ! ^
— Oh ! comme c'est vrai ! comme c'est vrai, ce que tu
dis là ! J'aime mieux tes dédains que les plus douces paroles
du roi. Oh! j'aime pour la première lois; pour la pre-
mière fols, je te le jure !
— Et le roi! vous ne laimez donc pas, madame?
— Non : je suis sa maîtresse sans qu'il soit mon maître.
— Mais il vous aime encore, lui !
— Mon Dieu ! s'écria Anne en regardant fixement Asca-
nio et en enfermant les deux mains du jeune homme dans
les siennes ; mon Dieu ! serais-jc assez hetlreuse pour que
tu fusses jaloux • Est-ce que le roi te porterait ombrage?
Ecoute : j'ai été jusqu'à présent pour toi la duchesse, riche,
noble et puissante. l'offrant de remuer des couronnes et de
bouleverser des trônes. Aimes-tu mieux la pauvre femme
simple, solitaire, hors du monde, avec une simple robe
blanche et une fleur des champs dans ses cheveux? Aimes-
tu mieux cela, .ascanio? Quittons Paris, le monde, la cour.
Partons, réfugions-nous dans un coin de ton Italie, sous
tes hauts pins de Rome, près de ton beau golfe napolitain.
Me voilà ; je suis prête. Oh ! Ascanio, Ascanio, cela flatte-t-
il véritablement ton orgueil que je te sacrifie un amant
couronné?
— Madame, dit Ascanio, qui sentait malgré lui fondre son
cœur à la flamme d'un si grand amour; madame, j'ai
le cœur trop fier et trop exigeant : vous ne pouvez pas me
donner le passé.
— Le passé ! Oh ! vous voilà vous autres hommes, tou-
^jours cruels! Le passé! Mais tnie malheureuse femme de-
vrait-elle répondre île son r>assé, quand ce sont presque
toujours des événemens et des choses plus forts qu'elle qui
ont lait ce passé? Suppose qu'une tempête t'enlève, qu'un
tourbillon t'emporte vers l'Italie; quand tu reviendras dans
un an. dans deux ans. dans trois ans. en voudras-tu a ta
Colombe, que tu aimes tant aujourd luii. de ce qu'elle aura
obéi à ses parens. de ce qu'elle aura épousé le comte d'Or-
bec ? Lui en voudras-tu de sa vertu ? la puniras-tu d'avoir
obéi à un des commandemeiis de Dieu? Et si elle n'a pas
ton souvenir, suppose (lu'elle ne t'ait pas connu ; si lassée
d'ennuis, écrasée de douleurs, oubliée un instant de Dieu,
elle a voulu avoir quelciue idée de ce paradis dont on lui
a fermé la porte et qu'on appelle l'amour: si elle a aimé
un autre que son mari qu'elle ne pouvait aimer ; si
dans un moment de délire elle a donné son âme à une
•Ime, — voilà une femme perdue à tes yeux, déshonorée
dans ton cœur ; voilà une femme qui ne pourra plus jamais
espérer ce bonheur, parce qu'elle n'aura plus son passé
à te donner en échange de ton cœur ! Oh ! je le répète,
voilà qui est injuste, voilà qui est cruel !
— Madame ,
— Qui te dit que ce n'est pas là mon histoire? Ecoute
donc ce que je te dis. crois donc ce que je t'affirme. Je
te répète que j'ai souffert pour deux. Eh bien ! à cette
femme qui a souffert. Dieu pardonne, et toi tu ne pardonnes
pas. Tu ne comprends pas ((u'il est plus grand, qu'il est
plus beau, de se relever de l'abime après y être tombé,
que de passer près de l'abime sans le voir, le bandeau
du bonheur sur les yeux. Oh ! .\scanio ! Ascanio ! je t'avais
cru meilleur que les autres, parce que lu étais plus jeune,
parce que lu étais plus beau, ,
— Oh ! madame !
— Tends-moi la main, .\scanio. et d'un bond je m'élan-
cerai du fond de l'abime jusque sur ton cœur. Le veux-tu î
ASCAMO
Demain j'aurai rompu avec Ic^ roi. avec la cour, avec le
monde. Oh ! je suis vaillante en amour, va ! Et d'ailleurs
je ne veux pas me faire plus grande <jue je ne suis. Je te
sacrifierai bien peu de chose, crois-moi. Tous ces hommes
ne valent pas un de tes regards. Mais si tu m'en croyais,
cher eiilant. tu me laisserais garder mon autorité et conti-
nuer mes projets sur toi et pour toi. Je te ferais grand,
et vous autres hommes vous passez par l'amour pour arri-
ver à la gloire ; vous êtes ambitieux, tût ou tard, tuais
vous l'êtes enfin. Quant à l'amour du roi, ne t'en inquiète
si tu me fais trop souù'rir aussi, peut-être arriverai-je à
te hair autant que je t'aime :
— .Mon Dieu : madame, répondit le jetine homme secouant
la tête comme pour écarter le prestige; mon nieu ; c'est
vous (lui confondez ma raison et qui bouleversez mon âme !
.\i-je le délire ■; ai-je la flè\Te ? Suis-je en proie à un rêve?
Si je vous dis des paroles dures, pardonnez-moi. c'est pour
me réveiller moi-même. Je vous vols là. à mes pieds, vous
belle, vous adorée, vous reine ! 11 n'est pas possil)le qu'il y
ait de pareilles tentations, si ce n'est pour perdre les âmes.
k
Tiens, dil-elle, el doute encore.
pas : je le détournerai sur quelque autre a qui il donnera
son cœur, tandis que moi je garderai son esprit. Choisis
donc. Ascanio. Puissant par moi et avec moi, ou moi humble
par toi et avec toi. Tiens, tout à l'heure, tu le sais, j'étais
là sur ce fauteuil, et les pins puissans de la cour étaient
à mes pieds. Assieds-toi à ma place, je le veux ; assieds-loi,
et c'est mol qui me mets aux tiens. Oh ! que je suis bien
la, Ascanio ! Oh : que j'ai de bonheur à te voir et à te regar-
der ! Tu pâlis, .ascanio ! Oh ! si tu voulais seulement me
dire que tu m'aimeras un jour, plus tard, bien plus tard !
— Madame : madame : s'écria Ascanio en cadiant sa tète
dans ses mains et en fermant à la fois ses yeux et ses
oreilles, tant il sentait que la vue et l'accent de la sirène |
le fascinaient.
— Ne m'appelle pas madame, ne m'appelle pas non plus
Anne, dit la duchesse en écartant les mains du jeune homme ;
appelle-moi Louise. C'est mou nom au.'^si. mais un nom
que personne ne m'a donné, un nom qui sera à toi seul.
Louise! Louise:.. .Ascanio. ne trouves-tu donc pas (îue
c'est un doux nom ?
— J'en sais un plus doux encore, dit Ascanio.
— Oh ! prends garde, Ascanio : s'écria la lionne blessée ;
Oh ! oui, vous lavez dit. vous êtes dans un abîme ; mais
au lieu d'en sortir vous-même, vous m'y attirez ; au lieu
de remonter avec moi, vous voulez me précipiter avec vous.
Ah : ne mettez pas ma faiblesse à une pareille épreuve !
— Il n'y a là ni épreuve, ni teutaiion. ni rêve ; il y a
pour nous deux une resplendissante réalité ; je
Ascanio, je t'aime !
— Vous m'aimez, mais vous vous repentirez dans
de cet amour, mais vous me reprocherez un jour
t'aime.
avenir
ce que
vous aurez fait dans ma vie ou ce que j'aurai défait dans
la vôtre.
— Ah ! tu ne me connais pas. s'écria la duchesse, si tu
me crois assez faible pour me repentir ! Tiens, veux-tu une
garantie?
Et Anne alla vivement s'asseoir devant une table sur
laquelle 11 y avait de l'encre et du papier, et saisissant
une plume, elle écrivit à la hâte quelques mots.
— Tiens, dit-elle, et doute encore, si tu l'oses.
Ascanio prit le papier et lut :
. Ascanio. je t'aime, suis-moi où Je vais, ou 1 lisse-mol
« te sul%Te où tu iras.
" Anne d'heillï. -
ALE-WXDRE DUMAS ILLUSTRE
— Oh ! cela ne se peut pas. madame ! il me semble que
mon amr>ur serait une honte pour vous.
— rnt- honte ! s'écria la duchesse. Est-ce que je connais
la home, moi ! j'ai trop d'orgueil pour cela. Mon orgueil,
c'est ma vertu à moi !
— A\: '. j'en fais une plus douce et plus sainte, dit Asca-
nîo. se rattachant au souvenir de Colombe par un effort
désespéré.
Le coup porta en plein coeur. La duchesse se leva debout
toute frémissante d'indignation.
— Vous êtes un enfant entêté et cruel, Ascanio, dit-elle
dune voi.x entrecoupée; j'aurais voulu vous épargner bien
des souffrances ; mais je vois que la douleur seule peut
vous apprendre la vie. Vous me reviendrez, .\scanio. vous
me reviendrei blessé, saignant, déchiré, et vous saurez
alors ce que vaut votre Colombe et ce que je valais. Je
vous paidonnerai d'ailleurs, parce que je vous aime : mais
d'ici là il se passera de terribles choses ! Au revoir.
Et madame d'Etampes sortit tout effarouchée de haine
et d'amour, i uhliant qu'elle laissait aux mains d'Ascaiiio
ces deux lignes qu elle avait écrites dans un moment de
délire.
AMOUR RÊVE
Dès qu .^.scanio fui hors de la présence de madame
d'Etampes, la prestigieuse influence que répandait cette
femme se dissipa, et il vit clair en lui et autour de lui. Or.
il se souvenait de deux choses qu'il avait dites. Colombe
pouvait l'aimer puisque la duchesse d'Etampes l'aimait. Des
lors sa vie ne lui appartenait plus, son instinct l'avait bien
servi en lui soufflant ces deux idées, mais en lui inspi-
rant de les dire il l'avait trompé. Si l'âme honnête et
droite du jeune homme avait pu se résoudre à la dissimu-
lation, tout était sauvé, mais il avait mis sur ses gardes
ramére et formidable duchesse. Maintenant c'était une
guerre d'autant plus terrible qu'elle ne menaçait que
Colombe.
Toutefois cette scène ardente et périlleuse avec Anne servit
Ascanio en «luelque chose. Il en rapportait je ne sais quelle
exaltation et (luelle confiance. Sa pensée, enivrée du spec-
tacle auiiuel elle avait assisté ainsi (iiie d.' ses propres
efforts, était en train d'activité et d'audace : si bien qii'il
résolut bravement de savoir à quoi s'en tenir sur ses espé-
rances, et dé pénétrer dans l'ftme de Colombe, dût-il n'y
trouver ([ue I indiftérence. Si véritablement Colombe ai-
mait le comte d'Orbec, â quoi bon lutter contre madame
d'Etampes? Elle pourrait bien faire ce qu'elle voudrait
d'une existence lebflle. rebutée, désolée, perdue. Il serait
ambitieux, il deviendiait sombre et mécliant. qu'importe?
Mais avant tout il fallait ne pas s'en tenir au doute et en-
trer d'un pas déterminé au fond de sa destinée. En ce cas.
l'engagement de madame d'Etampes lui répondait de l'ave-
nir.
Ascanio prenait cette décision en revenant le long du quai
et en regardant le soleil qui se couchait flamboyant derrière
la tour de N'esie toute noire. Arrivé à l'hôtel, sans plus tar-
der ni hésiter.- il alla d'abord chercher quelques bijoux,
puis vint résolument frapper quatre coups à la porte du
Peiit-Xesle.
Dame l'errine par bonheur se trouvait aux environs. Sai-
sie d'étonnement et de curiosité, elle se hâta d'aller ouvrir.
Toutefois, en voyant l'appienti, elle se crut obligée de
lui faire froide mine.
— Ah : c'est vous, monsieur Ascanio, dit-elle; que deman-
dez-vous?
— Je demande, ma bonne dame Perrine, à montrer tout
de suite ces joyaux à mademoiselle Colombe? Est-elle au
jardin ?
— Oui, dans son allée. Mais attendez-moi donc, jeune
homme.
Ascanio, qui n'avait pas oublié le chemin,, marchait rapi-
dement sans plus penser à la gouvei'naiite.
— Voyons, au fait, se dit celle-ci en -s'arrétaut pour se
livrer à de profondes réflexions, je crois que le mieux est
de ne pas les i-pjoindre et de laisser Colomlie libre de choi-
sir ses <>mplettes et ses cadeaux. Il ne sied pas que je sols
li^ si. comme c'est probable, elle met à part pour mol
quelque petit présent. J'arriverai quand elle aura seule ter-
miné ses ai bats, et alors, j'aurais certes bien mauvaise grAce
à refuser. C cm cela, restons et ne gênons pas son bon cœur,
à cette ehere enfant
On VDii que la brave dame s'entendait en. (iéllcatcsse.
Colombe, depuis dix jours, n'en était plus ;i se demander
si Ascanio était devenu sa plus chère pensée. L'ignorante
et pure enfant ne savait pus ce que c'était que l'amour
mais l'amour remplissait son cœur. Elle se disait qu'il y
avait du mal à se complaire dans ces rêves : mais eUe se
donnait pour excuse qu elle ne reverrait certainement plus
Ascanio. et qu'elle n'aurait pas la consolation de se justi-
fier a ses yeux.
Sous ce prétexte, elle passait toutes ses soirées sur le
banc ou elle lavait vu assis près d'elle, et là elle lui parlait
elle l'écoutait, elle concentrait toute son âme dans ce
souvenir; puis, quand lombre s'épaississait et que la voix
de dame Perrine exigeait qu'on se retirât, la jolie rêveuse
revenait à pas lents, et rappelée à elle-même se souvenait
alors, mais alors seulement, des ordres de son père, du
comte d'Orbec, et du temps qui marchait. Ses insomnies
étaient cruelles, mais pas assez pour effacer le charme de
ses visions du soir.
Ce soir-là, comme à l'ordinaire. Colombe était en train
de faire revi\Te l'heure délicieuse passée auprès d'Ascanio,
quand relevant les yeux elle jeta un cri.
Il était debout devant elle, la contemplant en silence.
Il la trouvait changée, mais plus belle. La pâleur et la
mélancolie allaient bien à sa figure idéale. Elle paraissait
appartenir encore moins à la terre. Aussi .'Vscanio, en l'ad-
mirant plus charmante que jamais, retomba dans les mo-
destes appréhensions que l'amour de madame d'Etampes
avait un moment dissipées. Comment cette céleste créature
pourrait-elle jamais l'aimer?
Ils étaient en face l'un de l'autre, ces deux admirables
enfans qui s'aimaient depuis si longtemps sans se le dire, et
qui s'étaient déjà tant fait souffrir. Ils devaient sans doute,
en se retrouvant en présence, franchir en une minute l'es-
pace qu'ils avaient séparément parcouru pas à pas dans
leurs rêveries. Ils pouvaient maintenant s'expliquer tout
d'abord, se trouver cœur à cœur tout de suite, et laisser
éclater dans un premier élan de joie tous leurs sentimens
jusque-là si péniblement comprimés.
Mais ils étaient tous deux trop timides pour cela, et bien
que leur émotion en se revoyant les trahit .l'un et l'autre,
ce ne fut qu'après un détour que leurs âmes d'anges se
rejoignirent.
Colombe, muette et rougissante, s'était levée par un mou-
vement .soudain, .\scanio. pâle d'émotion, contenait d'une
main tremblante les battemens de son cœur.
Ils prirent tous deux à la fois la parole, lui pour dire :
— Pardon, mademoiselle, vous m'aviez permis de vous mon-
trer quelques bijoux ; elle, en disant : — Je vois avec .ioie
que vous êtes entièrement remis, monsieur .\scanio.
Ils s'interrompirent en même temps, mais quoique leurs
douces voix se fussent mêlées, ils avaient parfaitement en-
tendu l'un et I autre, car .Ascanio, enhardi par le siiurlre
Involontaire que naturellement l'incident amena sur les
lèvres de la jeune fille, répondit avec un peu plus d'assu-
rance :
— Vous avez donc la bonté de vous rappeler encore que
j'ai été blessé?
— Et nous avons été inquiètes et étonnées de ne lias vous
revoir, dame Perrine et moi. reprit Colombe.
— Je voulais ne plus revenir.
— Et pourquoi donc ?
.Ascanio à ce moment décisif fut contraint de s'appuyer
contre un arbre, puis 11 rassembla toutes ses forces et tout
son courage, et d'une voix haletante il dit ;
— Je puis maintenant vous l'avouer : je vous aimais.
— Et maintenant?
Ce cri échappa à Colombe; Il eiit dissipé tous les doutes
d'un plus habile qu'AscanIo ; il ranima seulement un peu
ses espérances.
— .Maintenant, liélas ! continua-f-ll, j'ai mesuré la dis-
tance qui nous sépare, je sais que vous êtes l'heureuse fian-
cée d'un noble comte.
— Heureuse I interrompit Colombe en souriant amèrement.
— Comment : vous n'aimeriez pas le comte, grand Dieu !
Oh ! parlez, est-ce qu'il n'est pas digne de vous?
— Il est riche. Il est puissant. Il est bien au-dessus de
mol; mais lavez-vous vu déjà?
— Non. et j'ai craint d'interroger D'ailleurs je ne sais
pourquoi, mais j'avais la certitude qu'il était jeune et char-
mant et qu'il vous plaisait.
— Il est plus .Igé que mon père, et il me fait peur, dit
Colombe en cachant son vùsage dans ses mains avec un
geste de répulsion dont elle ne fut pas maltresse.
-Ascanio. éperdu de joie, tomba à genoux, les mains jointes,
pâle et les yeux à demi fermés, mais un regard sublime
rayonnait sous sa paupière, et un sourire beau à réjouir
Dieu s'épanouissait sur ses lèvres décolorées.
— Qu'avez-vous. .Ascanio? dit Colombe effrayée
— Ce que j'ai ! s'écria le jeune homme, trouvant dans l'ex-
cès de sa joie l'audace que lui avait d'.Tbord donnée la dou-
leur ; ce que j'ai! mais je t'aime. Colombe!
— Ascanio ; Ascanio ! murmura Colombe avec un accent
de reproche et de plaisir, tendre, il est vrai, comme un aveu.
Mais ils s'étaient entendus ; leurs cœurs s'étaient mêlés,
-ASCANIO
57
«t avant qu'ils s'en fussent aperçus, leurs lèvres s'étaient
confondues.
— Mou ami, dit Colomlie en repoussant doucement Ascanlo.
Ils se regardèrent ainsi comme en extase ; les deux anges
se reconnaissaient. La vie n'a pas deux de ces momeus-lii.
— .\insi, reprit .^scanio, vous n'aimez pas le comte d'Or-
bec. vous pouvez m'aimer.
— Mon ami, dit Colombe de sa voix grave et douce, mon
père seul jusqu'ici m'avait baisée au front, et bien rare-
ment, hélas ! Je suis «ne enfant ignorante et qui ne sait
rien de la vie; mais j'ai senti au frémissement que votre
baiser a causé en moi (lue c'était mon devoir de n apparte-
nir désormais qu a vous ou au ciel. oui. s'il en était autre-
ment, je suis sûre qu'il y aurait crime ! Vos lèvres m'ont
sacrée votre fiancée et votre femme, et mon père lui-même
me dirait Non, que je croirais seulement la voix de Dieu,
qui dit en mol Oui. Voici donc ma main, qui est à vous.
— Anges du paradis, écoutcz-la et enviez-moi ! s'écria
Ascanio.
L'extase ne se peint ni ne se raconte. Que ceux qui peu-
vent se souvenir se souviennent. Il est impossible de rap-
porter les paroles, les regards, les serremens de mains de
ces deux purs et beaux enfans. Leurs âmes blanches se mê-
laient comme deux sources bien limpides se confondent,
sans changer de nature et de couleur. Ascanio n'effleura
pas de l'ombre d'une pensée mauvaise le front chaste de sa
bieii-aimée ; Colombe s'appuyait conhante sur l'épaule de
son fiancé. La vierge Marie les eût regardés d'en haut qu'elle
n'eut pas détourné la tête.
truand on commence a aimer, on se hâte de faire tenir
dans son amour tout ce qu'on peut de sa vie, présent, passé.
avenir. Des qu'ils purent parler, .\scanio et Colombe se
racontèrent toutes leurs douleurs, toutes leurs espérances des
derniers jours. C'était charmant. L'un pouvait dire l'his-
toire de l'autre. Ils avaient bien souffert, et en se rappelant
leurs souffrances tous deux souriaient.
Mais ils en viennent à parler de l'avenir et alors ils de-
■viennent sérieux et tristes. Qu'est-ce que Dieu leur gardait
pour le lendemain? Selon les lois divines ils étaient faits
l'un pour l'autre ; mais les convenances humaines décla-
raient leur union mal assortie, monstrueuse. Que faire?
Comment persuader au comte d'Orbec de renoncer à s,i
lemme? au prévôt de Paris de donner sa fllle à un artisan ?
— Hélas: mon ami. dit Colombe, je vous promettais de
n'appartenir qu'à vous ou au ciel, je vois bien que c'est au
ciel que j'appartiendrai.
— Non. dit .Ascanio. c'est à moi. Deux enfans comme nous
ne pourraient seuls remuer tout un monde, mais je parlerai
à mon cher maître, à Benvenuto Cellini. C est celui-là qui
est puissant. Colombe, et qui voit de haut toutes choses !
Oh ! II agit sur la terre comme Dieu doit ordonner dans
le ciel, et tout ce que sa volonté a marqué il l'accomplit.
11 te donnera à moi. Je ne sais pas comment il fera, mais
j'en suis sûr. Les obstacles, il les aime. Il parlera à Fran-
çois If, il convaincra ton père. Benvenuto comblerait des
abîmes. La seule chose qu'il n'aurait pu faire, tu l'as faite
sans qu'il s'en mèl.it, toi, tu m'as aimé. Le reste doit être
simple. Vois-tu, ma bien-airaée, à présent, je crois aux mi-
racles.
— Cher Ascanio, vous espérez, j'espère. Voulez-vous que,
de mon côté, je tente quelque chose? parlez. Il est quelqu'un
qui peut tout sur l'esprit de mon père. Voulez-vous que
j'écrive à madame d'Etampes?
— Madame d'Etampes ] s'écria Ascanio. Mon Dieu ! je
l'avais oubliée !
Alors .\scanio, très simplement et sans aucune fatuité.
raconta comment il avait vu la duchesse, comment elle
l'avait aimé, comment le jour nicme, une heure auparavant,
elle s'était déclarée l'ennemie mortelle de celle qu'il aimait ;
mais quoi l la tâche de lîcrivenulo en serait un peu plus
difficile, voilà tout. Ce n'était pas un adversaire de plus qui
l'effraierait.
— Mon ami, dit Colombe, vous avez foi en votre maître-
moi. j'ai foi en vous. Parlez à Cellini le plus tôt que vous
pourrez, et qu'il disjiose de notre sort.
— Dès demain Je lui confierai tout. Il m'aime tant ! il me
comprendra tout de suite. Mais, qu'as-tu. ma Colombe? Te
voilà toute triste '.
Chaque phrase du récit d',\scanio avait fait sentir à Co-
lombe son amour en appuyant sur son cœur la pointe de
la j.alousie, et plus d'une fois elle avait serré convulsive-
ment la main d'Ascanio (pielle tenait dans les siennes.
— Ascanio. elle est belle, madame d'Etampes ; elle est
aimée d'un grand roi. N'a-t-elle laissé dans votre esprit
aucune impression, mon Dieu !
— Je t'aime: dit A.scanio.
— Attendez-moi là, fit Colombe.
Elle revint un instant après avec un beau lis frais et
blanc.
— Ecoute, dit-elle. (luand tu travailleras au lis d'or et de
pierreries de cette femme, regarde quelquefois les simples
lis du Jardin de ta Colombe.
Et aussi coquettement que madame d'Etampes l'eût pu
faire, elle mit sur la fieur un baiser et la donna à l'apprenti.
En ce moiueni daiiîe Perrine apparut au liout de l'allée.
— Adieu et au revoir ! dit précipitamment Colombe en
posant sa main sur les lèvres de son amant, d'im geste
furtif et plein de gr.tce.
La i-'ouvernante s'approcha d'elle.
— Eh bien : mon enfant, dit-elle à Colombe, avez-vous
bien grondé le fugitif et clioisi de beaux bijoux?
— Tenez, dame Perrine, dit Ascanio en mettant dans la
main de la bonne dame la boite de joyaux qu'il avait ap-
portée, mais qu'il n'avait pas même ouverte, nous avons
décidé, mademoiselle Colomlie et moi. c|ue vous clioisiriez
vous-même la-dedans ce qui vous conviendrait le mieux, et
que je reviendrais demain reprendre les autres.
Là-dessus il s'enfuit avec sa joie, jetant à Colombe un
dernier regard qui lui disait tout ce qu'il avait à lui dire.
Colombe, de son côté, les mains en croix sur sa poitrine
comme pour y enfermer le bonheur qu'elle contenait, resta
immobile, pendant que dame Perrine faisait un choix parmi
les merveilles qu'avait apportées Ascanio.
Hélas ! la pauvi-e enfant fut terriblement réveillée de ses
doux songes.
Une femme se présenta, accompagnée d'un des hommes du
prévôt.
— Monseigneur le comte d'Orbec, qui revient après-demain,
dit cette femme, me met dès aujourd'hui au service de
madame. Je suis au courant des plus nouvelles et des plus
belles façons d'habits, et j'ai reçu l'ordre de monseigneur
le comte et de messire le prévôt de confectionner à madame
une magnifique robe de brocart, madame la duchesse
d'Etampes devant présenter madame à la reine le jour du
départ de Sa Majesté pour Saint-Germain, c'est-à-dire dans
quatre jours.
Après la scène que nous venons de metti'e sous les yeux du
lecteur, on devine quelle désespérante impression cette dou-
ble nouvelle ijroduisit sur Colombe.
XIX
.\M(U'li IDEE
Le lendemain, au jour naissant, Ascanio. déterminé à
remettre entre les mains du maître sa destinée, se dirigea
vers la fonderie, où Cellini travaillait tous les matins. Mais
a a moment où il allait frapper à la porte de la chambre
que lienvenuto appelait sa cellule, il entendit la voix de
Scozzone. Il pensa que sans doute elle posait, et se retira
discrètement pour revenir un peu après. En attendant, il
se mit à .se promener dans le jardin du Grand-Nesle, et à
réfléchir à ce qu'il dirait à Cellini, à ce que probablement
Cellini lui dirait.
Cependant Scozzone ne posait pas le moins du monde.
Elle n'avait mêmç jamais mis le pied dans la cellule, où
personne, au grand désespoir de .sa curiosité, n'avait encore
pénétré, et où Benvenuto ne souffrait pas qu'on le déran-
geât. .Aussi, la colère du maître tut terrible, lorsqu'en se
retournant, il vit derrière lui Catherine, ouvrant plus grands
que jamais ses grands yeux éveillés. Le désir de voir de
l'indiscrète trouvait d'ailleurs peu à se satisfaire. Quelques
dessins sur les mtirs. un rideau vert devant la fenêtre, une
statue d'IIébé commencée, el une collection d'outils de sculp-
teur, formaient tout l'ameublement de la chambre.
— Qu'est-ce que tu veux, petit serpent? qu'est-ce que tu
viens faire ici ? Pour Dieu ! tu me poursuivras donc jus-
qu'en enfer! s'était écrié Benvenuto à la vue de Catherine.
— Hélas ! maître, dit Scozzone en faisant sa plus douce
voix, je vous a-ssure que je ne suis pas un serpent. J'avoue
que pour ne pas vous (piitter, je vous suivrais volontiers,
s'il le fallait, jusqu'en enfer, et je viens ici parce que c'est
le seul endroit où l'on puisse vous parler en secret.
— Eh bien! dépêche! qu'as-tu à me dire?
— Oh ! mon Dieu ! Benvenuto. dit Scozzone apercevant la
statue ébauchée, quelle admirable flgnre ! C'est votre Hébé.
Je ne la croyais pas aus.ssi avancée ; cinelle est belle I
— N'est-ce pas? fit Benvenuto.
— Oh ! oui, bien belle, et je conçois que vous n'ayez pas
voulu me faire poser pour celte nalure-là. Mais qui donc
vous a servi de modèle? continua Scozzone inquiète. Je
n'ai vu entier ni sortir aucune femme.
— Tais-toi. Voyons, chère petite, ce n'est pas assurément
pour parler sculpture que tu es venue.
— Non, maître, c'est à propos de notre Pagolo. Eh bien I
Je vous ai obéi, Benvenuto. Il a profité de votre absence,
hier au .soir, pour m'entretenir de son éternel amour, et
selon vos ordres. Je l'ai ér(.uté Jusqu'au bout.
— Ah! oul-da ! le traître: Et qu'est-ce qu'il te disait?
5S
ALEXANDRE DL'MAS ILLUSTRE
— Ah ! il est à mourir de rire, ci je voudrais pour je ne
sais quoi que vous eussiez été la Notez que pour ne lais-
ser prise à aucun soupçon, il achevait, tout en me parlant,
l'hjijocrite. le fermoir d'or que vous lui avez donné a faire,
et la lime qu'il tenait à la main n'ajoutait pas peu au
pallifiique de ses discours. •• C'iière Catherine, disait-Il,
je meurs d'amour pour vous; quand donc aurez-vous pitié
de mon martyre ! Un mot, je ne vous demande qu'un mot.
Voyez enfin a quoi je m'expose i>our vous : si je n'avais
pas tini ce fermoir, le maître se douterait de quelque chose,
et s'il se doutait de quelque chose, il me tuerait sans misé-
ricorde ; mais je brave tout pour vos beaux yeux. Jésus !
ce maudit ouvrage n'avance pas. Enfin, Catlieriue, à quoi
cela vous sert-il d'aimer Benvenuio'? il ne vous en sait pas
plus de gré, il est toujours indifférent pour vous. Et moi je
vous aimerais d'un amour si ardent et si prudent à la fois!
Personne ne s'en apercevrait, vous ne seriez jamais com-
promise, allez ! et vous pourriez compter sur ma discré-
tion à toute épreuve. Tenez, ajouia-t-il enhardi par mon
silence, j'ai déjà trouvé un asile sûr et caché profondé-
ment où je pourrais vous entretenir sans crainte. » —
Ah : ah ! vous ne devineriez jamais. Benvenuto, la cachette
que le sournois avait choisie. .Te vous le donne en cent, en
raille: il ny a que ces fronts baissés et ces yeux en de.';-
sous pour découvrir de pareils coins : il voulait loger nos
amours, savez-vous où? dans la tête de votre grande statue
de -Mars. On y peut monter, dit-il, avec une échelle. 11 as-
sure qu'il y a là une fort jolie chambre où l'on n'est aperçu
de i.ersonne,' tout en ayant sur la campagne une vue
magnifique.
— L'Idée est triomphante, en effet, dit Benvenuto en
riant : et qu'as-tu répondu â cela, Scozzone?
— J'ai répondu par un grand éclat de rire que je n'ai
jamais pu retenir, et qui a fort désappointé mons Pagolo. Il
est parti de là pour être très touchant, pour me reprocher
da n'avoir pas de cœur et de vouloir sa mort. etc.. etc. Tout
en s cscrimaNt »lu marteau et de la lime, il m'en a dit comme
ça pendant une demi-heure, car il est joliment bavard quand
il s'y met.
— Et finalement que lui as-tu répondu. Scozzone?
— Ce que je lui ai répondu? Au moment où vous frappiez
à la porte, et, où il posait sur la table son fermoir, enfin
terminé, je lui ai pris gravement la main et je lui ai dit :
" Pagolo. vous avez parlé comme un bijou ! •> C est ce qui
fait qu'en rentrant vous lui avez trouvé l'air si bête.
— Eh bien ! tu as eu tort. Scozzone : U ne fallait pas le
décourager ainsi.
— Vous m'avez dit de l'écouter, je l'ai écouté. Si vous
troyez que ce soit déjà si facile que d'écoutpr les beaux
garçons! Et s'il arrive un beau jour quelque malheur?
— Tu ne dois pas seulement l'entendre, mon enfant, il
faut que tu lui répondes, c'est indispensable à mon plan.
Parle-lui d'abord sans colère, puis avec indulgence, et puis
avec complai.sance. Quand tu en seras là. je te dirai ce
qu'il faudra faire.
— -Mais cela peut mener loin, savez-votis? Vous devriez
être là. du moins.
— Sois tranquille. Scozzone, je paraîtrai au moment né-
cessaire. Tii n .is qu'à te reposer sur moi et suivra? exac-
tement mes in.st met ions. Va maintenant, chère petite, et
laisse-moi travailler.
Catherine .sortit en sautant et en riant d'avance du bon
tour que Cellini allait jouer à Pagolo. et dont elle ne pou-
vait néanmoins deviner le premier mot.
Cepeiidani Benvenuto, quand elle fut partie, ne s'était
pas remis a Iravailler comme il lui avait dit : il avait
couru précipitamment à la fenêtre qui donnait obliquement
sur le jardin du Petit-Xesle. et était resté là comme en
contemplaiiou. t"n coup frappé à la porte l'arracha brus-
quement à sa rêverie.
— Grêle et tempête: s'écria-t-il furieux, qui est là encore?
«t ne peut-on me laisser en paix, mille démons!
— Pardon, mon maître, dit la voix d'Ascanio ; mais si
je vous déranse, je vais me retirer.
— Quoi! c'est loi. mon enfant? Non, non, certes, tu ne
me déranges jamais. (}u'y a-t-il donc et i|ue me veux-tu?
Benvenuto s'empressa d'aller ouvrir lui-même à son élève
chéri.
— Je trouble votre solitude et votre travail, dit Ascanio.
— Non, Ascanio : tu es toujours le bienvenu, toi.
— Maître; c'est que j'ai un secret à vous confier, un ser-
vice à vous demander.
— Parle. Veux-tu ma bourse, veux-tu mon hras. veux-tu
ma pensée?
— Janiai peut-être besoin de tout cela, cher maide.
— Tant mieux! je suis à toi rorps "i àme. .Ascanio. Mol
aussi, d .lilleurs. j'ai une confession à te faire, oui. une
confession, car sans être, je crois, coupable, j'aurai des
remords jusqu'à ce que tu m'aies absous. Mais parle le
premier.
— Eh bien ! mallre ... Mais, grand ïiieu : qu'est-ce donc que
«elle éliaurhe ' ■; .'•. ria Ascanio en s'interrompant.
Il venait d'apercevoir la statue commencée d'Hébé, et
dans la statue commencée, il venait de reconnaître Colombe.
— C'est Hébé, reprit Benvenuto. dont les yeux brillèrent
c'est la déesse de la jeunesse. La trouves-tu belle, Ascanio?
— Oh! miraculeuse! Mais ces traits, enfin, je les coia-
nais, ce n'est pas une illusion !
— Indiscret ! Puisque tu lèves à demi le voile, il faut
donc que je l'arrache tout â fait, et il parait que ta confi-
dence ne viendra décidément qu'après la mienne. Eh bien !
assieds-toi là, Ascanio. tu vas lire à livre ouvert dans mon
cœur. Tu as besoin de moi. dis-tu; j'ai aussi besoin que
tu m'entendes. Il suffira que tu saches tout pour que je Sois
soulagé d'un grand poids.
Ascanio s'assit, plus pâle que le condamné à qui on va
lire son arrêt de mort.
— Tu es Florentin. Ascanio. et je n'ai pas besoin de te
demander si tu sais l'Jiistoive de Dante .-Vlighieri. Un jour il
vit passer d;ins la rue une enfant appelée Béatrix. et il
l'aima. Cette enfant mourut et il laima toujours, car c'est
son àme qu'il aimait, et les ftmes ne meurent pas ; seule-
ment, il lui ceignit la tète dune couronne détoiles, et il
la plaça dans le paradis. Cela fait, il se mit à approfondir
les passions, à sonder toute poésie et toute philosophie, et
quand, purifié par la souffrance et la pensée, il arriva aux
portes du ciel, où Virgile, c'est-à-dire la sagesse, devait le
quitter, il ne s'arrêta pas faute de guide, car il retrouva là
sur le seuil Béatrix. c'est-à-dire l'amour, qui l'httendait.
.\scanio. j'ai eu aussi ma Béatrix. morte comme l'autre,
comme lautre adorée. Ça été jusqu'ici un secret entre
Dieu, elle et moi. Je suis faible aux tentations; mais dans
toutes les passions impures que j'ai traversées, mon adora-
tion est restée iniacie. J'avais placé ma lumière trop haut
pour que la boue pût l'atteindi-e. L'homme se jetait in-
soucieitsement à travers les plaisirs, l'artiste restait
fidèle à ses mystérieuses fiançailles, et si j'ai fait quelque
chose de bien, .\seanio, si l'inerte matière, argent ou argile,
sait prendre sous mes doigts forme et vie. si j'ai parfois
réussi à mettre de la b?auté dans le marbre et de la vie dans
le bronze, c'est que ma rayonnante visioîl m'a toujours
depuis vingt ans conseillé, soutenu, éclairé.
Jlais je ne sais, .-^seanio. il y a peut-être des différences
entre le poète et l'orfèvre, entre le ciseleur des idées et
le ciseleur de l'or. Dante rêve; j'ai besoin de voir. Le nom
de Marie lui suffit ; il me faut à moi le visage de la madone.
On devine ses créations ; on touche les mienne.*. Voilà peut-
être pourquoi ma Béatrix n'était pas assez ou plutôt était
trop pour moi, sculpteur. L'esprit me remplissait, mais
j'étais forcé de trouver la forme. La femme angélique qui
brillait sur ma vie avait été belle sans doute, belle surtout
par le cœur, m.iis elle ne réalisait pas ce type de la beauté
éternelle qu^ je me figurais. Je me voyais contraint de cher-
cher ailleurs, d'inventer.
Maintenant, dis-moi. Ascanio. crois-tu que si cet idéal
de sculpteur s'était pré.<enlé à mol vivant, .sur la terre, et
si je lui avais donné place dans mes adorations, j'eusse été
ingrat et infidèle à mon idéal de poète? crois-lu qu'alors
mon apparition céleste ne me visiterait plus, et que l'ange
sçrait jaloux de la femme? I^e crois-tu? C'est à toi que je
le demande. .-Vscanio. et tu sauras un jour pouiquoi je
t'adresse cette question plutôt qu'à tout autre, pourquoi
je tremble en attendant ta réponse, comme si c'était ma
Béatrix qui me répondît.
— .Maître, dit giavement et tristement .Ascanio. Je suis
bien jeune pour avoir un avis sur ces hautes idées ; pour-
tant je pense au fond du cœur que vous êtes un de ces
hommes choisis que Dieu mène, et que ce que vous trouvez
sur votre chemin, ce n'est pas le hasard, c'est Dieu qui l'y
a mis.
— C'est là ta croyance, n'est-ce pas vrai, .Ascanio? Tu es
d'avis que l'ange terrestre, mon beau souhait réalisé, serait
envoyé par le Seigneur, et que l'autre ange divin n'aurait
pas à se courroucer de mon abandon. Eh bien : je puis te
dire alors ".ne j'ai trouvé mon rêve, qu'il vit. que je le
vois, que je le toticbe presque. Ascanio. le modèle de toute
beauté, de toute pureté, ce type de la perfection infinie à
laquelle nous autres artistes nous aspirons, il est près de
moi. il respire, je puis chaque jour l'admirer. Ah ! tout
ce que j'ai f;iil juscpiici ne sera rien auprès de ce que je
ferai. Cette Hébé cpie tu trouves belle et qui est. de vrai,
mon rhef-d'o>uvie. ne me satisfait p.as encore; mon songe
animé est debout à côté «le son image, et me semble cent
fols plus magniflc|ue; mais je l'atteindrai! je l'atteindrai r
Ascanio, mille blanches statues, qui toutes lui ressemblent,
se dressent et marchent déjà dans ma pensée. Je les vois,
je les pre.ssens. et elles écloront quelque jour.
A présent. .\.scanio. veux-tu que je te fasse voir mon leau
génie inspirateur? il doit être encore là près de nous. Cha-
que matin, à l'heure où le soleil se lève là-haut, il me luit
en bas. Regarde. Benvenuto écarta le rideau de la fenêtre
et désigna du doigt à l'apprenti le jardin du Petit-Xesle.
Dans sa verte allée. Colom!ie. la tête inclinée sur sa
main étendue, marchait à pas lents.
.\SCAMO
— Qu'elle est belle, n'est-ce pas? dit neiiveiiulo eu extase ;
Phidias et le vieux Michel-Auge n'ont rien créé de plus
pur. et les anticiucs éiralent tout au plus cette jeune et
gracieuse télé. Quelle est belle !
— Oli ! oui. bien belle ! murmura Ascanio, qui était re-
tombé assis sans lorce et sans pensée.
11 y eut une minute de silence pendant laquelle .\scanio
mesui-ait sa douleur.
— Mais euBn. maître, hasarda avec eftroi l'apprenti, où
vous mènera cette passion d'artiste'/ Que prétendez-vous
faire ?
— Ascanio. reprit Celliui, celle qui est morte n'a pas été
et ne pouvait être â moi. Dieu me l'a montrée .seulement,
et ne m'a pas mis au cœur d'amour humain pour elle.
Chose étrange! il ne ma même fait sentir ce qu'elle était
pour moi que lorsqu'il l'a eu retirée de ce monde. Klle n'est
dans ma vie qu'un ressouvenir, une vague image entrevue.
Mais si tu m'as bien compris. Colombe tient de plus prës
a mon existence, a mon cœur; j'ose l'aimer, elle; j'ose
me dire : elle sera a moi !
— Elle est la fille du prévôt de Paris, dit Ascanio trem-
blant.
— F.t <iuand elle serait la fille d'un roi, .\scaniD, tu sais
c9 que peut ma volonté. J'ai atteint ii tout ce que j'ai
voulu, l'i je n'ai j;iniais rien voulu plus ardemmonî. J'ignore
comment je parviendrai à mou but, mais il fuit qu'elle
soit ma femme, vois-tu :
— Votre femme i Colombe, votre femme !
— Je m'adresserai à mon grand souverain, continua Ben-
venuto : je lui peuplerai, s'il le veut, le Louvre et Chambord
de statues. Je couvrirai ses tables d'aiguières et de candé-
labi'es, et quand i)onr tout prix je lui demanderai Colombe,
11 ne sei'ait pas François I""' s'il me refusait. Oh ! j'espère.
Ascanio. j'espère! J'irai le trouver au milieu de toute sa
cour réunie. Tiens, dans trois jours, quand il partii-a pour
Saint-Germain, tu viendras avec moi. Nous lui porterons la
salière en ai'gent qui est achevée, et les dessins pour une
porte de Fontainebleau. Tous admireront, car c'est beau, et
il admirera, 11 s'étonnera plus que les autres. Eh bien !
ces surprises, je les lui renouvellerai toutes les semaines. Je
n'ai jamais senti en moi une force plus féconda et plus
créatrice. Jour et nuit mon cerveau bout ; cet amour, As-
canio. m'a multiplié à la fois et rajeuni. Quand François l"
verra ses souhaits réalisés atissitôt que conçus, ah ! je ne
demanderai plus, j'exigerai ; il me fera grand et je me ferai
riche, et le prévôt de Paris, tout prévôt qu'il est. sera honoré
de mon alliance. Eh ! mais, vraiment je deviens fou, .asca-
nio ! A ces idées je ne suis plus maître de moi. Elle ;i moi !
Rêves du ciel ! Comprends-tu. Ascanio ! Elle à moi ! Embrasse-
mol, mon enfant, car depuis que je t'ai tout avoué, j'ose
écouter mes espérances. Je me sens maintenant le cœur plus
tranquille ; tu as comme légitimé ma joie. Ce que je te
dis la, tu le comprendras un jour. En attendant, il me
semble i|ue je t'aime plus depuis que tu as reçu ma confi-
dence ; tu es bon de m'îivoir entendu. Embrasse-moi, cher
Ascanio !
— Jlais vous ne pensez pas, maître, qu'elle ne vous aime
peut-être pas. elle.
— Oh ! tais-toi. .\scanio ! j'y ai pensé, et je me suis pris à
envier ta beauté et ta jeunesse. Alais ce que tu disais des
desseins pi'évoyans de Dieu me rassure. Elle m'attend.
Qui aimerait-elle? quelque fat de la cour, indigne d'elle!
D'ailleurs, quel que soit celui qu'on lui destine, je suis
aussi bon gentill.omme que lui. et j'ai le génie de plus.
— Le comte d'Orbec. dit-on. est son fiancé.
— Le comte d'Orbec? Tant mieux! je le connais. Il est
trésorier du roi. et c'est chez lui que je vais prendre .soit
l'or et l'argent nécessaires à mes travaux, soit les sommes
que la bonté de Sa Majesté m'assigne. Le comte d'Orbec.
un vieux ladre, i-echigné et usé, cela ne comi)te pas, et il
n'y aura p;.s de gloire à supplanter un animal pareil. Va,
c'est mol quelle aime, Ascanio, non ii cause de moi, mais
à cause d'elle-même, parce que je serai comme la preuve
de sa beauté, parce qu'elle se verra comprise, adorée, im-
mortalisée. D'ailleurs, j'ai dit: Je le veu.x ! et chaque fols
que J'ai dit ce mot, je te le répète, j'ai réussi. H n'est pas
de puissance humaine qui tienne conti'e l'énergie de ma
passion. J'Irai, comme toujoui's, droit à mon but avec
l'Inflexibilité du destin. Elle sera à mol, dussé-je boulever-
ser le i-oyaume, et si par hasard quelque rival me voulait
barrer le chemin, démonio ! tu me connais. Ascanio, gare
à lui ! Je le tuerais de cette main qui serre la tienne. Mais,
mon Dieu ! .■Vscanio, pardonne-moi. Egoïste que je suis,
j'oublie que toi aussi tu as un secret à me confier, un
service à réclamer de mol.' Je ne m'acquitterai jamais en-
vers toi, cher enfant, mais parle enlln, parle. Pour toi aussi,
ce que je Veux je le puis.
— Vous vous ti-ompez, maître, 11 est des choses qui ne
sont au |)ouvoir que de Dieu, et je sais maintenant que je
ne dois i)lus compter que sur lui. Je laisserai donc mon
secret entre ma faiblesse et sa puissance — Ascanio sortît.
Quant ;i Cellinl, à peine .\scanio eut-il refermé la porte,
qu'il tira le rideau vert, et approchant son chevalet de la
fenêtre. 11 se remit à modeler son lleliè, le cœur rempli de
joie présente et de sécurité à venir.
XX
I.K M.\RCH,\X1) PE SO.N llONXEl'R
C'est le jiiur où Colombe doit être présentée à la l'eii^c.
Nous sommes dans une des salles du Louvre ; toute !a
cour est nissemblée. .\près la mes.se. ou doit partir pour
Saint-oermaln. et l'on n'attend plus q\ie le roi et la reins
pour passer dans la chapelle. Hormis (pielques dames as-
sises, tout le monde se tient debout et maichc en causant:
les robes de soie et de brocart se froissent, les èpèes se-
heurtent, les regards tendres ou haineux se croisent, 'in
échange toutes sortes de rendez-vous de combat ou d'amour ;
c'est une cohue étourdissante, un tourbillon spleiidid? ;
le,s habits sont supei-bes et taillés à .la dernière mode ;
les visages sont adorables ; sur la riche et amusante variété
des co.stumes sa détachent les pages, vêtus à l'italionne ou
a re.spagiH)le. debout. Immobiles, le poing sur la lianclie
et l'épée au côté. C'est un tablqau plein d'éclat, de vivacité,
de magnificence, dont tout .ce que nous pourrions dire as
serait qu'une bien faible et bien pâle copie. Faites revivre
tous ces cavaliers élégans et railleurs, rendez l'existence
il toutes ces dames vives et galantes de Brantôme et de
rileptamérou, mettez dans leur bouche cet idiome prompt,
savant, naïf, et si éminemment français du seizième siècla,
et vous aurez une idée de cette charmante cour, surtout si
vous vous rappelez le mot de François 1<"^ : Une cour sans
dames c est une année sans printemps ou un printemps
sans fleurs. Or. la cour de François !«■' était uu printemps
éternel où brillaient les plus belles et les plus nobles
tieurs de la terre.
Après le premier éblouissement causé par la confusion
et le bruit, et lorsqu'on pouvait séparer les groupes, Il était
aisé de s'apercevoir qu'il y avait deux camps dans la foule :
l'un, distingué par les couleurs lil;is, était celui de ma-
dame d'Etampes ; l'autre, qui portait les couleurs bleues,
était celui de Diane de Poitiers ; les partisans secrets de
la Réforme appartenaient au premier parti, les catholiques
purs au second. Dans ce dernier, on remarquait la figure
IJlate et insignifiante du dauphin ; on voyait la figure
blonde, spirituelle et enjouée de Charles d'Orléans, second
fils du roi. courir d;tns les rangs de d'autre. Compliquez
ces oppositions politiques et religieuses de jalousies de
femmes et de rivalités d'artistes, et vous aurez un ensemble
assez .satisfaisant de haines qui vous e.\pliquera, si vous vous
en étonnez, une foule de coups d'œil dédaigneux et de gestes
menaçans ciue ne peuvent même dérober ;iux regards de
l'observateur les dissimulations courtisanesques.
Les deu.x ennemies, Diane et Anne, étaient assises aux
deux bouts opposés de la salle, et pourtant, malgré la dis-
tance, chaque raillerie ue mettait pas cinq secondes a pas-
ser de la bouche de lune aux oreilles de l'autre, et la ri-
poste, ramenée par les mêmes courriers, revenait aussi vite
par le même chemin.
Au milieu de tous ces mots spirituels et parmi tous ces-
seigneurs habillés de velours et de suie, se promenait en-
core, Indinereiit et grave dans sa longue robe de docteur,
Henri I-:stieune. attacliè de cœur au parti de la Réfiu-me.
taudis qu'à deux pas de lui et non moins oublieux de tout
ce qui l'entouiait. se tenait debout Pierre Strozzi. pùle et
mélancolique, réfugié de Florence, qui, appuyé contre une
coloune, regardait sans doute dans son cœur la patr.e ao-
seiite. où 11 ne devait rentrer que prisounier, et où il ne
devait plus avoir de repos (lue dans la tombe. 11 va sans
dire que lu nulile réfugié ilalien, parent par les femmes
de Catherine de Médicis, tient profondément au parti catlio-
lique.
Puis passent, en parlant de graves affaires d'Etat et en-
s'ai-rêtanl souvent en f;ice l'un de l'auli-c, comme pour
donner plus de poids a leur conversation, le vieux Mont-
morency, à qui le roi vient de donner 11 n'y a pas deux
ans encore la charge de connétable, vacante depuis la
disgrâce de Bourbon, et le chancelier Poyet. tout fier de-
l'impôt de la loterie, (lu'il vient d'éialdir, et de l'ordon-
nance de Villers-Cotterels. qu'il vient de contresigner (1)
(1) Ce fui .■(Ti-i-liveliienl à Villel-s-(;c>llci-ol.<, pelili' villn du ilr|iarl -iil
(le r.Vi.siie, DÛ Fi'ançois l" nvail un clii'iteau, quM tut .siyiiéf l.-i fiiiinnix'
(»l-(loiui;ilirf ipii ilét-i<l;i tpio "Ifis îm-Ic.-. ries cotil-s souveraine.-, (-.(îsscraioiit
il'êtro écrilseii latin et seraient dèsoiiiiai-' i-édipés dans la laiitruo iialiniKile.
Cu cliàlcaii existe iMicurL', ({iiiiii[iin foi-l dérlm de sa .splendeur .-uiliipie,
60
ALEXANDRE DUMAS ILLUSIBÉ
Sans se fondre dans aucun groupe, sans se mêler à àa- \
cune conversation, le bénédictin et cordelier François Ra-
belaL-i au sourire armé de dents blauclies, luretait, obter
vait, écoutait, raillait, tandis que Triboulet, le boufI:ia
favoTi de Sa Majesté, roulait entre les jambes des passans
sa bosse et ses calomnies, profitant de sa taille de basset
poir mordre çà et là sans danger, sinon sans douleur.
Quant à Clément Marot, splendide dans un habit tout
neuf de valet de chambre du roi. il semblait tout aussi
gêné que le jour de sa réception à l'hôtel d Etampes. Evi-
demment il avait en poche et chercliait à placer sous forme
d'impromptu quelque dizain nouveau-né, quelque sonnet
orphelin. En effet, hélas! on le sait, 1 inspiration vient d'en
haut et on n'en est pas le maître. Une ravissante idée lui
était poussée naturellement dans l'esprit sur le nom de
madame Diane. 11 avait lutté, mais la muse n'est point une
amante, c'est une maîtresse : les vers s'étaient faits tout
seuls, les rimes s'étaient emmanchées l'une à l'autre, 11 ne
savait par quelle magie. Bref, ce malheureux dizain le
tourmentait plus que nous ne saurions dire. Il était dé-
voué à madame d'Etampes, sans doute, et à Marguerite de
Navarre, c'était incontestable ; le parti protestant était ce-
lui vers lequel il penchait, cela ne faisait aucun doute.
Peut-être même cherchait-il quelque épigramme contre ma-
dame Diane, lor.sque ce mallieureux madrigal en son hon-
neur était venu ; mais enfin il était venu. Comment main-
tenant s'empêcher, une fois des vers superbes produits dans
son cerveau en l'honneur d une catliolique, comment, malgré
son ardeur pour la cau.se protestante, se retenir de les
confier tout bas à quelque ami lettré?
C'est ce que fit l'infortuné Marot. Mais l'indiscret cardi-
nal de Tournon, dans le sein duquel il déposa sas vers, les
trouva si beaux, si splendides, si magnifiques, que malgré
iHi il les repassa â M. le duc de Lorraine, lequel en parla
Incontinent à madame Diane. Il se fit à l'instant même
dans le parti bleu un grand chucliotement, au milieu du-
quel Marot fut appelé, requis, sommé de venir les dire.
Les lilas, en voyant Marot fendre la foule et s'approcher de
madame Diane, s'avancèrent de leur côté et se pressèrent
autour du poëte, tout à la lois ravi et épouvanté. Enfin la
duchesse d'Etampes elle-même se leva curieusement pour
voir, dit-elle, comment ce maraud de Marot. qui avait tant
d esprit, s'y prendrait pour louer madame Diane.
Le pauvre Clément Marot au moment oii il allait commen-
cer, après s'être incliné devant Diane de Poitiers, qui lui
souriait, se détourna légèrement pour jeter un coup d'oeil
autour de lui, et vit madame d'Etampes qui souriait aussi :
mais le sourire de l'une était gracieux, et le sourire de l'au-
tre était terrible. Aussi Marot, grillé d'un côté et gelé de
l'autre, ne dit-il que d'une voix tremblante et mal assurée
les vers suivans :
Etre Phoebus bien souvent je désire,
Non pour connaitre herbes divinement.
Car la douleur que mon cœur veut occire
Ne se guérit par lierbe aucunement.
Non pour avoir ma place au firmament.
Car pour son arc encontre Amour laisir.
Car a mon roi ne veux être rebelle.
Etre Phoebus seulement je désir.
Pour être aimé de Diane la belle.
A peine Marot eut-il prononcé la dernière syllabe de
ce gracieux madrigal, que les bleus éclatèrent en appUiu-
dissemens, tandis que les lilas gardèrent un silence mortel.
Clément Marot, enhardi par l'approbhtion et froissé par
la critique, alla bravement présenter son chef-d'œuvre à
i-.iaiie do l'ouiers.
— A Diane la belle, dit-il à voix basse en s'inclinant de-
vant elle ; vous comprenez, maoame : la belle, la belle par
excellence et sans comparaison.
Diane le remercia par le plus doux regard, et Marot
s'éloigna.
— On peut faire des vers à une belle après en avoir fait
à la plus belle, dit en façon d'excuse le pauvre poète en
passant près de madame d'Etampes ; vous vous souvenez :
— de iraïue la plus oeiie.
Anne répondit par un regard foudroyant.
Deux groupes de notre connaissance s'étaient tenus à
l'écart de cet incident : c'était, d'une part, .\scanio avec
Cellinl. Benvenuto avait la faiblesse de préférer la Dlvinu
Comcdia aux concetti. L'autre groupe se composait du
cl surtout rlranî^iMiiciil (léliHirné ilc sa ili'sliiuiliun première. Connnenrr'
ynv Fninçnis p^ ([ni y sculfila sps salani.intlrc.. il fulaclievé par Hctiri II
«|iii y (îrav;i sou eliilTro et relui tic r.nllicriuo île Méilirls. Ou pcul eueore
voir ces <leu\ lellies. cliefs-d'ieuvre Ho la ïtenai»aurr. réunies, écou-
lez liien eela! rai' l'esnril du leiujis usi loul entier tlau-^ee fait lapidaii-e;
réunies par un lae li'ninour rpii enveloppe eu luèuio temps le eroîssanl
*le Diane de Poitiei-s. C.liarmatitc, mais, ou en conviendra, siu^'ulière Iri-
lojîio, ([ui se compose du eliiffrc et des ormes du mari, do la feiuuio cl
de la maitresse.
comte d'Orbec, du vicomte de Marmagne, de messire d'Es-
tourville et de Colombe, qui avait supplié son père de
ne pas se mêler à cette foule, qu'elle voyait pour la pre-
mière fois et qui ne lui causait que de l'épouvante. Le
comte d'Orbec, par galanterie, n'avait pas voulu quitter
sa fiancée, que le prévôt allait présenter après la messe
â la reine.
.\scanio et Colombe, quoique bien troublés, s'étaient vus
tout de suite et se regardaient de temps en temps à la dé-
robée. Ces deux purs et timides enfans, élevés dans la soli-
tude, qui fait les grands cœurs, se seraient trouvés bien
isolés et bien perdus dans cette foule élégante et corrom-
pue s'ils n'avaient pu s'apercevoir et se raffermir l'un
l'autre par le regard.
Ils ne s'étaient pas revus, du reste, depuis le jour de
l'aveu. Ascanio avait en vain tenté dix fois d'entrer au
Petit-Nesle. La servante nouvelle donnée à Colombe par
le comte d'Orbec s'était toujours présentée à la place de
dame Perrine quand il avait frappé, et l'avait congédié
sévèrement. Ascanio n'était ni assez riche ni assez hardi
pour essayer de gagner cette femme. D'ailleurs, il n'avait
â apprendi« â sa bien-aimée que de tristes nouvelles
qu'elle saurait toujours trop tôt. Ces tristes nouvelles
étaient l'aveu que lui avait fait le maître de son amour
pour Colombe, et la nécessité oii ils étaient, non seulement
de se passer désormais de son appui, mais d'avoir même
peut-être à lutter contre lui.
Quant au parti à prendre, Ascanio, ainsi qu'il l'avait dit
à Cellini, sentait que Dieu seul pouvait maintenant le
sauver. .\us.si. réduit a ses seules ressources, le jeune homme
avait-il naïvement résolu de chercher â adoucir et à tou-
cher madame d'Etampes. Quand un espoir sur lequel ou
a compté vous manque, on est porté à se rejeter sur les
secours les plus désespérés. La toute-puissante énergie de
Benvenuto non seulement faisait défaut à Ascanio, mais
se tournerait sans doute contre lui. .\scanlo allait donc,
confiant parce qu'il était jeune, invoquer ce qu'il croyait
avoir vu de grandeur, de générosité et de tendresse dévouée
dans la duchesse, pour tâcher d'intéresser à sa souffrance
la pitié de celle dont il était aimé. Après quoi, si cette der-
nière et fragile branche échappait à sa main, que pouvait-
il, lui pauvre enfant faible et seul, sinon laisser taire
et attendre'? 'J'oilà donc pourquoi il avait suivi Benvenuto
à la cour.
La duchesse d'Etampes était retournée à sa place. Il
se mêla à ses courtisans, arriva derrière elle et parvint
jusqu'à son fauteuil. En se retournant elle le vit.
— Ab ! c'est vous, .\scanio, dit-elle as.sez froidement.
— Oui, madame la duchesse. J'accompagne ici mon maî-
tre Benveuuiio. et si j'ose m'approcher de vous, c'est
qu'ayant lais.sé l'autre jour à l'IiOtel d'Etampes le dessin
du lis que vous avez eu la bonté de me commander, je vou-
drais bien savoir si vous n'en êtes pas trop mécontente.
— Non, en vérité, je l'ai trouvé fort beau, dit madame
d'Etampes un iieu adoucie, et des connaisseurs à qui Je
lai montré, et notamment monsieur de Guise, que voici,
ont été tout a tait de mon avis ; .seulement l'exécution sera-
t-elle aussi parfaite que le dessin? et dans le cas où vous
croiriez pouvoir en répondre, mes pierreries suffiront -elles?
— Oui, madame, je l'espère ; néanmoins, j'aurais voulu
mettre au pistil du collier un gros diamant qui y trem-
blerait comme une goutte de rosée, mais ce serait une
dépense trop considérable peut-être dans tm travail confié h
un humble artiste comme je suis.
— Oli ! nous pouvons faire cette dépense, Ascanio.
— C'est qu'un diamant de cette grosseur vaudrait peut-
être deux cent mille ècus, madame.
— Eh bien ! nous y aviserons. Mais, ajouta la duchesse
en baissant la voix, rendez-moi un service, Ascanio.
— Je suis à vos ordres, madame.
— Tout il l'heure, en allant écouter les fadeurs de ce
Marot. j'ai aperçu à l'autre extrémité le comte d'Orbec.
Informez-vous de lui, s'il vous plaît, et dites-lui que je dé-
sire lui parler.
— Quoi ! madame... fit Ascanio, pâlissant au nom du
comte.
— Ne disiez-vous pas que vous étiez à mes ordres! re-
prit avec liauteur madame d Etampes D'ailleurs, si je vous
prie de cette commission, c'est que vous êtes intéres.sé A
l'entretien que je veux avoir avec d'Orbec et qui pourra vous
donner à réfléchir, si cependant les amoureux réfiéchisscnt
jamais.
— Je vais vous obéir, madame, dit Ascanio, tremblant de
mécontenter celle dont il attendait son salut.
— Bien. Veuillez en parlant au comte parler italien. J'ai
mes raisons pour cela, et revenez avec lui vers moi.
Ascanio. pour ne pas aigrir davantage et ne pas heurter
de nouveau sa redoutable ennemie, s'éloigna et demanda â
un jeune seigneur aux rubans lilas s'il avait vu le comte
d'Orbec et où il était.
— Tenez, lui tuiil répondu, c'est ce vieux singe qui cause
ÀSCAMO
61
la-bas avec le pi-évùt de Paris, et tiui se tient près de
cette adorable fille.
L'adorable flUe était Colombe, que tous les muguets ad-
miraient avec curiosité, l'our le vieux singe. 11 parut on
eftet à Ascanio aussi repoussant qu'un rival eût pu le dé-
sirer. Mais après un instant donné à cet examen, il s'appro-
cha de lui, l'aborda au grand étonnement Uo Colombe, et
l'invita en Italien à le suivre auprès de madame d Etampes.
Le comte s excusa auprès de sa fiancée et de ses amis, et 'e
hâta de se rendre aux ordres de la duchesse, suivi d'As-
canio, qui ne s'éloigna pas cependant sans rassurer par un
coup d'œil d'intelligence la pauvre Colombe, toute troublée
ci l'audition de cet étrange message, et surtout à la vue
du messager.
— Ah ! bonjovir, comte, dit madame d Etampes en aper-
cevant d'Orbec, je suis charmée de vous voir, car j'ai des
choses d'Importance â vous dire. Jlessieui's. ajouta-t-elle, en
s'adresisant â ceux qui l'entouraient, nous avons encore sans
doute un bon quart d'heure à attendre Leurs Majestés -, si
vous le permettez, je profiterai de ce temps pour entrete-
nir mon vieil ami le comte d'Orbec.
Tous les seigneurs empressés autour de la duchesse se
hâtèrent de s'éloigner discrètement sur ce congé sans façon,
et la laissèrent seule avec le trésorier du roi dans une
de ces embrasures de croisées vastes comme nos salons
d'aujoui'd'hul. Ascanio allait faire comme les autres, mais,
sur un signe de la duchesse, il resta.
— Qu'est-ce que ce jeune homme? demanda le comte.
— Un page italien qui n'entend pas un mot de fran-
çais ; aussi vous pouvez parler devant lui, c'est exactement
comme si nous étions seuls.
— Eh bien ! madame, reprit d'Orbec, j'ai obéi, j'espère
aveuglément à vos ordres sans même en rechercher les mo-
tifs. Vous m'avez exprimé le désir de voir ma future femme
présentée aujourd'hui à la reine ; Colombe est ici avec sou
père; mais, maintenant que j'ai agi selon votre désir,
j'avoue que je voudrais le comprendre ; est-ce trop de-
mander, madame, que de vous demander une petite ex-
plication ?
— Vous êtes le plus dévoué parmi mes fidèles, d'Orbec ;
heureusement qu'il me reste beaucoup à faire pour vous,
et encore je ne sais pas si je pourrai Jamais m'acquitter :
pourtant J'y tâcherai. Cette charge de trésorier du roi que
je vous ai donnée n'est que la pierre d'attente siu" la-
quelle je veux bâtir votre fortune, comte.
— Madame ) fit d'Orbec eu s'inclinai* jusqu'à terre.
— Je vais donc vous parler à cœur ouvert ; mais avant
tout, que je vous fasse compliment. J'ai vu votre Colombe
tout à l'heure ; elle est vraiment ravissante ; uu peu gau-
che, c est un charme de piu.s. Cependant, entre nous, j ai
beau chercher, je vous connais, et, là, je ne vois pas
dans quel but, vous, liomme grave, prudent et médiocrement
entiché, j'imagine, de fraîcheur et de beauté, vous faites
ce mariage-là ; je dis dans quel but, car nécessairement
il y a quelque chose là-dessous, et vous n'êtes pas homme
a marcher au hasard.
■— Dame : il faut faire une fin. madame ; et puis, le père
est un vieux drôle qui laissera des écus à sa fille.
— Mais quel âge a-t-il donc ?
— Eh ! quelque cinquante-cinq ou six ans.
— Et vous, comte?
— Oh: à peu prés le même âge. mais il est si usé, lui.
— Je commence â comprendre et à Vous reconnaître. Je
savais bien que vous étiez au-dessus d'un sentiment vul-
gaire, et que les agrémens de cette petite n'étalent pas ce
qui vous avait séduit.
— Fi donc : madame, je n'y al seulement pas songé ;
elle eut été laide que c'eût été la même chose i elle est
jolie, tant mieux.
— Oh : à la bonne heure, comte, sinon je désespérais de
vous.
— Et maintenant que vous m'avez retrouvé, madame, ,
daignerez-vous m'apprtndre
— Oh ! c'est que pour vous je fais de beaux rêves, inter-
rompit la duchesse. Ce que je voudrais vous voir, d'Or-
bec. le savez-vous, c'est la place de Poyet. que je déteste,
fit la duchesse en jetant un coup d'œil de haine sui- le chan-
celier, qui se promenait toujours avec le connétable.
— Quoi ! madame, une des plus Immenses dignités du
royaiune !
— Eh ; n'êtes-vous donc pas vous-même un homme éml-
nent. comte: Mais, hélas: mon pouvoir est si précaire,
je règne sur le bord d'un abîme. Tenez, en ce moment. Je
suis dune Inquiétude mortelle. Le roi a pour maltresse la
femme d'un Ijomme de rien, d'un justicier, d'un nommé
Féron. Si cette femme était ambitieuse, nous serions perdus.
J'aurais dû aussi prendre l'initiative sur ce caprice de
François I". Ah ! je ne retrouverai jamais- non plus cette
petite duchcs":* de Brissac que j'.ivais donnée à Sa Ma-
jesté : une femme douce et faible, une enfant. Je la pleu-
rerai toujours : elle n'était pas dangereuse celle-là, elle ne
parlait au roi que de mes perfections. Pauvre Marie ! elle
avait pris toutes les chai-ges de ma position et m'en lais-
sait tous les bénéUces. Mais cette Féronnière, comme ils
l'appellent, il faudrait à toute force eu distraire Fran-
çois 1". Mol, hélas! j'ai épuisé tout mon arsenal de séduc-
tions, et j'en suis réduite aux derniers retranchemens, l'ha-
bitude.
— Comment, madame?
— Oh ! mon Dieu I oui, je n'occupe plus guère que l'es-
prit, le cœur est ailleurs; j'aurais bien besoin, vous com-
prenez, d'une auxiliaire. Où la trouver? une amie toute
dévouée, toute sincère, dont je sols sûre. Ah ! je la paie-
rais de tant d'or et de tant d'honneurs ! Cliercliez-moi-la
donc, d'Orbec. Vous ne savez pas combien, cliez notre souve-
rain, le roi et l'homme se touclicnt de près, et où l'homme
peut entraîner le roi. Si nous étions deux, non deux rivales
mais deux alliées, non pas deux maîtresses mais deux
amies; si nous tenions l'une François. 1 autre Fran-
çois l", la France serait à nous, comte, et dans quel mo-
ment ! quand Charles-Quint vient se jeter de lui-même dans
nos filets, quand on pourra le rançonner à l'aise et pioflter
de son imprudence pour se ménager en cas d'événement
un avenir magnifique. Je vous expliquerai mes desseins,
d'Orbec. Cette Diane qui vous plaît tant n'aurait plus
prise un jour sur notre fortune, et le chevalier de France
pourrait devenir... Mais voici le roi.
Telle était la façon de madame d'Etampes : elle expliquait
rarement, elle laissait deviner ; elle semait dans les esprits
des l'ésolutions et des idées, elle laissait travailler l'avarice,
l'ambition, la perversité naturelles, puis elle savait s'in-
terrompre à propos.
Grand art qu'on ne saurait trop recommander à beau-
coup de poètes et à nombre d'amans
Aussi le comte d Orbec, âpre au gain et aux honneurs,
rompu et corrompu, avait par{;i.itement compris la duchesse,
car plus dune fois durant l'entretien les regards d'Anne
s'étaient dirigés du coté de Colombe. Pour Ascanio. sa
droite et généreuse nature n'avait pu souder jusqu'au fond
ce mystère d'iniquité et d'infamie, mais il ressentait va-
guement que cette convei-sation étrange et sombre ceichait
un danger terrible pour sa bien-aimée, et il considérait ma-
dame d'Etampes avec épouvante.
Un huissier annonça le roi et la reine. En un instant tout
le monde fut debout et le chapeau à la main.
— Dieu vous garde ! messieurs, dit en entrant Fran-
çois I<"". 11 faut que je vous annonce tout de suite une
grande nouvelle. Notre cher frère l'empereur Charles-Quint
est à l'heure où je vous parle en route pour la France, s'il
n'y est déjà entré. Préparons-nous, messieurs, à l'accueil-
lir dignement. Je n'ai pas besoin de rappeler à ma féale
noblesse à quoi cette grande hospitalité l'oblige. Nous avons
montré au camp du Drap d'Or que nous savions recevoir
également les rois. Dans moins d'un mois Charles-Quint
sera au Louvre.
— Et moi, messieurs, dit la reine Eléonore de sa voix
douce, je vous remercie d avance pour mon royal frère de
l'accueil que vous lui ferez.
On répondit par les cris de Vive le roi ! Vive la reine !
Vive l'empereur !
En ce moment, quelque chose de frétillant passa entre
les jambes des courtisans et s'avança jusqu'au roi, c'était
Triboulet.
— Sire, dit le bouffon, voulez-vous me permettre de dé-
dier à Votre Majesté un ouvrage que je vais faire impri-
mer?
— Avec grand plaisir, bouffon, répondit le roi; mais en-
core faut-il que je connaisse quel est le titre de cet ouvrage
et que je sache le point où il en est.
— Sire, cet ouvrage aura pour titre l'Almanach des fous,
et contiendra la liste des plus grands Insensés que ja
terre aura jamais portés. Quant à savoir où il en est. J'ai
déjà inscrit sur la première page le nom du roi des fous
passés et à venir.
— Et quel est cet illustre confrère que tu me donnes pour
cousin et que tu choisis pour monarque? demanda Fran-
çois 1"".
— Charles-Quint, sire, répondit Triboulet.
— Comment Charles-Quint ! s'écria le roi.
— Lui-même !
— Et pourquoi Charles-Quint?
— Parce qu'il n'y a que ChaiJes-Qulnt au monde qui,
vous ayant tenu prisonnier à Madrid, comme il l'a fait,
soit assez fou pour traverser le royaume de Votre Majesté.
— Mais s'il y passe sans accident cependant au milieu de
mon royaume ? répliqua François fo"".
— Alors, répondit Triboulet, je lui promets d'effacer son
nom pour mettre un autre nom à sa place.
— Et quel sera ce nom ? demanda le roi.
— Le vôtre, sire ; car en le laissant passer, vous aurez
encore été plus fou que lui.
■f.2
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Le roi éclata <le rire. Les courtisans firent chorus. La
pauvre Eléonore seule pâlit.
— Eh bien! dit François, mets donc mon nom à l'instant
même a la place de celui <Ie leropereur, car j'ai donné ma
parole de gentilhomme et je la tiendrai, (juand â la dédi-
cace, je l'accepte, et voilà le prix du premier exemplaire
nui paraîtra.
A ces mots, François I" tira une bourse pleine de sa
poche et la jeta à Triboulet, qui la' reçut entre ses detits et
s éloigna à quatre pattes et en grommelant comme fait un
chien qui emporte un os.
— Madame, dit à la reine le prévôt de Pans en s avan-
çant avec Colombe. Votre Majesté veut-elle me permettre
de profiter de ce moment de joie pour lui présenter sous
d'heureux auspices ma fille Colombe, quelle a daigné agréer
au nombre de se.s dames d'honneur?
La bonne reine adressa quelques mots de félicitations et
d'encouragement à la pauvre Colombe confuse, que le roi,
pendant ce temps, regardait avec admiration.
— Foi de gentilhomme : messiie le prévôt, dit François 1er
en souriant, savez-vous que c'est un crime de haute trahi-
son d'avoir aussi longtemps enfoui et tenu hors de nos
regards une semblable perle, laquelle doit faire si bien dans
la couronne de beautés qui entoure la majesté de noire
reine. Si vous n'êtes pas puni de cette félonie, sire Robert,
rendez-en grâce à la muette intercession de ces beaux yeux
baissés.
Puis, le roi fit un salut gracieux à la charmante flUe et
passa suivi de toute la cour pour se rendre à la cha-
pelle.
— Madame, dit le duc de Médina-Sidonia en offrant la
main à la duchesse d'Etan)p3s. nous laisserons s'il vous
plait passer la fouît-, et nous resterons un peu eu aniëre :
nous serions ici mieux que partout ailleurs pour deux mots
importans que j'aurais à vous dire en secret.
— -le suis tout à vous, monsieur l'ambassadeur, répondit
la duchesse. Ne vous éloignez pa.s. comte d'Orbec ; vous pou-
vez tout dire, monsieur de Médina, devant ce vieil ami,
qui est un second moi-même, et devant ce jeune homme,
qui ne parle qu'italien.
— Leur discrétion doit vous importer autant qu'à moi,
madame, et du moment où vous en êtes sùve... Mais nous
voici seuls et je vais aller' droit au but sans détour et sans
réticences. Vous voyez que Sa Majesté Sacrée s'est décidée
à traverser la France et qu'elle y a même probablement
déjà mis le pied ; elle sait pourtant qu'elle y marchera en-
tre deux haies d ennemis ; mais elle compte sur la chevale-
rie du roi ; vous-même vouis lui avez conseillé cette con-
fiance, madame, et je conviendrai fr.anchemsut avec vous
que. plus puissante que tel ou tel ministre en titre, vous
avez a.ssez d empire sur François I«r pour faire à votre gré
votre avis bon ou mauvais, leurre ou garantie. Mais pour-
quoi vous tourneriez-vous contre nous? ce n'est ni l'intérêt
de l'Etat ni le \'ôtre.
— Achevez, monseigneur; vous n'avez pas tout dit, je
pense ?
— Non, madame. Charles-Quint est le digne successeur de
Charlemagne, et ce qu'un allié déloyal pourrait exiger de
lui comme rançon, il veut le donner comme présent, et ne
laisser sans récompense ni l'hospitalité ni le conseil.
— A merveille : et ce sera agir avec grandeur et prudence.
— Le roi François I<"" a toujours ardemment désiré le
duché de Milan, madame ; eh bien ! cette province, éternel
sujet de guerre entre la France et l'Espagne. Charles-Quint
consentira à la céder à son beau-frère moyennant une re-
devance annuelle.
— Je comprends, interrompit la duchesse : les finances
«le l'empereui- sont assez bas. on le sait ; d'autre part, le
Milanais est ruiné par vingt guerres, et Sa Majesté Sacrée
ne serait pas fâchée de transporter sa créance d'un débi-
teur pauvre à un débiteur opulent. Je refuse, monsieur de
Médina, car vous comprenez vous-même qu'une pareille
proposition n'est pas acceptable.
— Mais, madame, des ouvertures ont déjà été faites au
roi au sujet de cette Investiture, et Sa Majesté en a paru
charmée.
— Je le sais: mais, mol, je refuse. SI vous pouvez vous
pa.sser de moi, tant mieux pour vous.
— Madame, lempereur tient singulièrement à voils savoir
de son parti, et tout ce que vous pourriez souhaiter...
— Mon influence n'est pas marchandise qu'on vende et
qu'on achète, monsieur l'ambassadeur.
— Oh ! madame, qui dit cela ?
— Ecoutez, vous m'assurez que votre maître désire mon
appui, et entre nous il a raison. Eh bien i iiour le lui assu-
rer je lui demande moins qu'il ii'orfrc : suivez-moi bien.
Voilà ce qu'il devra faire. Il promettra à François 1" l'inves-
tltiire du duché de Milan, puis une fols hors de France,
il se souviendra du traité de Madrid violé et oubliera sa
promesse.
— Quoi ! madame, mais ce sera la guerre !
— Attendez donc, monsieur de Médina. Sa Majesté criera
et menacera, en effet. Alors Charles consentira a ériger en
état indépendant le Milanais, et le donnera, mais libre de
redevances, à Charles d'Orléans, second fils du roi : do cette
façon l'empereur n'agrandira pas un rival. Cela vaut bien
quelques écus, et je pense que vous n'avez rien à dire
contre, monseigneur. Quant à ce que je puLs souhaiter per-
sonnellement, comme vous disiez tout à l'heure, si Sa Ma-
jesté Sacrée entre dans mes desseins, elle laissera tomber
devant moi. à notre première entrevue, un caillou plus ou
moins brillant que je ramasserai, s'il en vaut la peine, et
que je garderai en souvenir de la glorieuse allijnce con-
clue entre le successeur des Césars, roi d'Espagne et des
Indes, et moi.
La duchesse d'Etampes se pencha à l'oreille d'Ascanio,
effraye de ses sombies et mystérieux projets comme le duc
de Médina en était inquiet, comme le comte d'Orbec en
paraissait charmé.
— Tout cela pour toi, Ascanio. dit-elle tout bas à l'ap-
prenti. Pour gagner ton cœur, je perdrais la France. Eh
bien, monsieur l'ambassadeur, reprit-elle à voix haute,
quelle est votre répon.se?.
— Liempereur seul peut prendre une décision sur un su-
jet de cette gravité, m.adame ; néanmoins, tout me porte ;t
croire qu'il acceptera un arrangement qui m'effraie pres-
que, tant il me semble avantageux pour nous.
— Si cela peut vous rassiu'er, je voui dirai qu'au fond il
l'est aussi pour moi, et voilà poui-quoi je m engage à le
faire accepter par le roi. Nous autres femmes, nous avons
aussi notre politique, plus profonde parfois que la vôtre.
Mais je pui.s vous jurer que mes projets ne sont en rien
dangereux pour vous ; et réfléchissez, en quoi pourraient-ils
l'être? En attendant d ailleurs la résolution de Charles-
Quint, monsieur de Medlna, vous pouvez être sur que .;c
ne laisserai pas échapper une occasion d'agir contre lui.
et que j'engagerai de toutes mes forces Sa Majesté à le
retenir prisonnier.
— Eh quoi ! madame, est-ce là un commencement d'al-
liance?
— Allons donc, monsieur l'ambassadeur. Comment ? un
homme d Etal tel que vous ne voit-il pas que l'essentiel est
d'écarter de moi tout soupçon de séduction, et que pren-
dre ouvertement votre cause ce serait le moyen de la per-
dre? D'ailleurs, je n'entends pas qu'on me puisse jamais
trahir ou dénoncer. Laissez-moi être votre ennemie, mon-
sieur le duc, laissez-jpoi parler contre vous. Que vous Im-
porte ? Ne savez-vous pas ce qu'on fait avec les mots, mon
Dieu ! Si Cliarles-Qulnt refuse mon traité, je dirai au roi
•I sire, liez-vous-en à mes instincts généreux de femme. Vous
ne devez pas reculer devant de justes et nécessaires repré-
sailles. )v Et si l'empereur accepte, 'je dirai : « Sire, croyez
en mon habileté (émiiiine. c'est-à-dire féline ; il faut vous
résigner à une infamie utile. »
— Ah I m.adame, dit le duc de Médina en s'inclinant de-
vant la duchesse, quel dommage que vous soyez une reine '
vous auriez fait un si parfait ambassadeur !
Sur quoi le duc prit congé de madame d'Etampes et
s'éloigna, ravi de la tournure Inattendue qu'avalent prise les
négociations.
— A mon tour de parler nettement et sans amb.xges. dit
la duchesse au comte d'Orbec quaml elle fut seule avec
Ascanio et lui. Maintenant, comte, vous savez trois choses:
la première, c'est qu'il est important pour mes amis et
pour mol que mon pouvoir soit en ce moment consolidé
et à l'abri de toute atteinte ; la seconde, c'est qu'une fois
cet évéuemeni traversé, nous n'aui-ons plus à redouter l'ave-
nir, que Charles d Orléans continuera François I^', et
que le duc de Milan, que j'auiai fait ce qu'il sera, me de-
vra plus de reconnaissance que le roi de France, qui ma
faite ce que je suis : la troisième, c est que la beauté dç
votre Colombe a vivement frappé Sa Majesté. Eh bien !
comte, je m'adresse à l'homme supérieur que n'atteignent
pas les préjugés vulgaires. Vous tenez en cet Inslant votre
sort dans vos mains : voulez-vous que le trésorier d'Orbec
succède au chancelier Poyet, ou, tenez, en termes plus
positifs, voulez-vous que Colombe d'Orbec succède à Marie
de Brlssac ?
.\scanio lit un mouvement d'horreur qu:: u'aperçut pas
d'Orbec, qui échangeait un regard odieusement malicieux
avec le regard profond de madame d'Etampes.
— Je veuLX être chancelier, répondit-il simplement.
— Bon I nous sommes donc sauvés : mais le prévôt !
— Eh ! eh : reprit le comte, vous lui trouverez bien quel-
que bel office ; qu'il soit seulement plutôt lucratif qu'hono-
rifique, je vous prie : je retrouverai le tout quand le vieux
podagre s'en Ira.
Ascanio ne put se contenir plus longtemps.
— Madame ! flt-il d'une voix éclatante en s'avançant.
Il n'ctit pas le temps de continuer, le comte n'eut pas le
temps de s'étonner, la porte s'ouvrit à deux battans : toute
!:. riuiv centr;vit
ASi^ANIO
Madame d'Etampes saisit violemment la main d'Asca-
nio. se rejeta biusiiuement en arriére avec lui, et de sa voix
contenus mais vibrante, lui dit à Toreille ;
— Eli bien ' jeune liomme. vois-tu maintenant comment
on devient la concubine d'un roi, ei où parfois, malgré
nous, la vie nous inèut' ? ^
Elle se tut. Au milieu de ces paroles graves, la bonne
bumeur et les saillies du roi et des courtisans firent pour
ainsi dire irruption.
François I" était radieux, Charles-Quint allait venir. Il
y aurait des réceptions, des féies. des surprises, un beau
rôle à jouer. Le monde entier aurait les yeux fixés sur Pa-
rig et son roi. Attentif au drame intéressant dont lui Fran-
çois l»i" tiendrait tous les fils, il y pensait avec «ne joie
d'enfant. C'était sa nature de prendre ainsi toutes choses
par te coté brillant plutôt Que par le i ôié sérieux, de viser
avant tout à l'effet, et de voir dans les batailles des tour-
nois, et dans la royauté un art. Spleiidide esprit aux idées
aventureuses, étranges, poétiques, l'raucois fer fit de son
régne une représentation théâtrale et du monde une salle
de spectacle.
Ce jour-là, à la veille d'éblouir un rival et l'Europe, ?1
était dune clémence et d luie aménité plus charmantes que
jamais.
.-iussi. comme rassuré par ce gracieux visage. Triboulet
vint-il rouler à ses pieds au mome^ où il franchissait la
porte. jB
— Oli ! sire, oh ! sire, s'écria laaffiitablement le bouffon,
je viens vovis faire mes adieux, 11 faut que Votre .Majesté
se résigne à me perdre ; aiu;si j'en pleure plus pour elle que
pour moi. Que va devenir Votre Majesté sans son pauvre
Triboulet. qu'elle aime tant:
— Quoi ; vas-)u me quitter, fou, au moment où il n'y aura
qu't;n bouffon pour duux rois'.'
— Oui. sire, au moment où il y aura deux rois pour un
bouffon.
— Mais je n'entends pas cela. Triboulet. Tu resteras, je te
l'ordonne.
— Hélas ! oui. Faites donc part du décret royal a mon-
sieur de Vleilleville. à qui j'ai dit ce qu'on dit de sa femme,
et qui pour une ciiose si simple a juré qu'il m'arracherait
les oreilles d'abord et l'àme ensuit- . si j'en ai une toute-
fois, a ajouté l'impie, à qui Votre M.ajesté devrait bien faire
couper la langue pour un semblable blasphème.
— Va. va ! reprit le roi, sois tranquille, mon pauvre fou,
celui qui t'ôterait la vie serait bien sur d'être pendu un
quart d lieui'e après.
— Oh; sire, si cela vous était égal?
— Eh bien ! quoi ■?
— Faites-le pendre un quart d'heure avant. J'aime mieux
cela.
Tous de rire, et le roi plus que tous. Puis, continuant
de s'avancer, il trouva sur son passage Pierre Strozzi, le
noble exilé.
— Seigneur Pierre Strozzi. lui dit-il, il y a bien long-
temps, ce me semble, trop longtemps que vous nous avez
demandé des lettres de naturalisation ; c'est une honte
pour nous qu'après avoir si vaillamment combattu dans
le Piémont pour les Frariçais et en Français, vous n'appar-
teniez pas encore à notre patrie par le courage, puisque
votre patrie par la naissance vous renie. Ce soir, seigneur
Pierre, messire Le Maçon, mon secrétaire, vous expédiera
vos lettres de naturalisation. Ne me remerciez pas ; il faut
que Charles-Quint vous trouve Français, pour mon honneur,
et pour le vôtre... — Ah ! c'est vous. Cellini, et vous ne
venez jamais les mains vides : que portez-vous là sous le
bras, mon ami? Mais attendez un moment; il ne sera
pas dit, foi de gentilhomme : que je ne vous aie jamais
devancé en magnificence . Messire .\ntolne Le Maçon, vous
Joindrez aux lettres de naturalisation du grand Pierre
Strozzi celles de mon ami Benvenuto, et vous les lui porterez
sans frais chez lui : un orfèvre ne trouve pas cinq cents
ducats aussi aisément qu'un Strozzi.
— Sire, dit Benvenuto, je rends, grâce à Votre Majesté,
mais qu'elle me pardonne mon ignorance : qu'est-ce que
ces lettres de natnralisation?
— Quoi: dit gravement .\ntoine Le Slaçon. tandis que le
roi riait comme un fou de la question, ne savez-vons pas,
maître Benvenuto, que des lettres de naturalisation sont 'e
plus grand honneui- que Sa M.aje.sté puisse accorder a un
étranger: que par là vous deveii«z Français?
— .le commence à comprendre, sire, et je vous remercie,
dit Cellini ; mais excusez-moi : J'étais déjà de coeur sujet
de Votre Majesté, à quoi servent ces lettres?
— A quoi ces lettres servent ? dit François I*', dent la
joyeuse humeur continuait ; elles servent, Benvenuto, a ce
que maintenant que vous voici Français, Je puis vous faire
seigneur du Grand-Nesle, ce qui ne m'était pas permis
auparavant. Jfessire Le Maçon, vous joindrez la donation
définitive du château aux- lettres de naturalisation. Com-
prenez-vous maintenant, Benvenuto, à quoi servent les
lettres de naturalisation?
— Oui. sire, et merci, merci mille fois : On dirait que
nos deux cœurs s'entendent sans se parler, cai- cette grâce
que vous me faites aujourd'hui est comme un acheminement
à une immeii.se faveur que j'oserai peut ci ce vuus demander
un jour et qui en fait pour ainsi dire partie.
— Tu sais ce que je t'ai promis, Benvenuto. Apporte-moi
mon Jupiter et demande.
— Oui. Votre Majesté a bon souvenir, et j'espère qu'elle
aura bonne parole. Oui, Votre Majesté peut exaucer un
vœu qui tient en quelque sorte à ma vie, et déjà, par un
royal et sublime instinct, vous venez de rendre l'accomplis-
sement de ce vœu plus facile.
— 11 sera fait, mon grand orfèvre, selcAi votre désir ; mais
en attendant, vous allez nous faire voir d'ajiorû ce que vous
tenez là dans vos mains.
— Sire, c'est une salière d'argent pour accompagner 'e
vase et le bassin.
— Montrez-moi vite cela, Benvenuto.
Le roi examina attentivement et silencieusement comme
toujours le merveilleux ouvrage que lui pré.sentait Cellini.
— Quelle bévue ! dit-il enfin, quel contre-sens !
— Quoi ! sire, s'écria Benvenuto au comble du désap-
pointement, Votre Majesté serait si peu satisfaite?
— Eh ; sans doute, monsieur. Comment, vous me gâtez
une si belle idée en argent : c'est en or qu'il fallait m'exécu-
ter cela, Cellini, et j'en suis taché pour vous, mais vous
la recommencerez. . ^
— Hélas ! sire, dit mélancoliquement Benvenuto, ne soyez
pas si ambitieux pour mes pauvres ouvrages. C'est la ri-
chesse de la matière qui perdra, j'en ai bien peur, ces
cliers trésors de ma pensée. Mieux vaut pour une gloire
durable travailler l'argile que l'or, sire, et nos noms ne
vivent guère, à nous autres orfèvres. Sire, les nécessités
sont parfois cruelles, les hommes toujours cupides et stupl-
des ; et qui sait si telle coupe d'argent de moi dont Votre
Majesté donnerait dix mille ducats, on ne la tondra pas
pour dix écus?
— -allons donc, croyez-vous que le roi de France aille
jamais mettre en gage chez les Lombards les salières de
sa table !
— Sire, l'empereur de Constantinople a bien mis en
gage chez les Vénitiens la couronne d'épines de Notre-Sei-
gneur.
— Mais un roi de France la dégagea, monsieur :
— Oui, je le sais ; cependant songez aux dangers, aux
révolutions, aux exils : Je suis d'un pays ou les Médicis ont
été chassés et rappelés trois fois, et 11 n y a que les rois
qui, comme Votre Majesté, se font une glob'e, à qui on ne
puisse enlever leur bien.
— \ importe. Benvenuto, n'importe, je veux ma salière en
or, et mon trésorier -va vous compter aujourd'hui mille
écus d'or de vieux poids pour cela. Vous entendez, comte
d'Orbec. aujourd'hui même, car je ne veux pas que Cellini
perde une minute. .4dieu. Benvenuto. continuez; le roi pense
au Jupiter; adieu, messieurs, pensez à Charles-Quint.
Pendant que François 1" descendait l'esoilier pour aller
rejoindre la reine, qui était déjà en voiture et qu'il accom-
pagnait à cheval, divers mouvemens eurent lieu que nous
ne devons pas omettre.
Benvenuto s'approcha d'abord du comte d'Orbec et lui
dit : — Veuillez tenir cet or à ma disposition, messire ie
trésorier. Je vais obéir aux ordres de Sa Jlajesté, aller
chercher sur-le-champ un sac chez moi, et je serai chez vous
dans une demi-heuie. Le comte s'inclina en signe d'ac-
quiescement, et Cellini sortit seul, après avoir vainement
cherché Ascanio des yeux.
Dans le même temps .Marmagne parlait bas au prévôt,
qui tenait toujours la main de Colombe.
— Voici une occasion magnifique, lui disait-il, et je cours
prévenir mes hommes. Vous, dites à d'Orbec de retenir
le plus longtemps possible le Benvenuto.
Là-dessus il disparut et messire d'Estourville s'appro-
cha du comte d'Orbec, auquel il parla à l'oreille, puis il
ajouta tout haut :
— Pendant ce temps, moi, comte. Je reconduirai Colombe
à l'hôtel de Xesle.
— Bien, fit d'Orbec, et venez m 'annoncer le résultat ce
soir.
Ils se séparèrent, et le prévôt reprit en effet lentement
avec sa fille le chemin du Petit-Xesle, suivis a leur Insu par
Ascanio. qui ne les avait pas perdus de vue une minute, et
qui regardait de loin avec amour marcher sa Colombe.
Cependant le roi mettait le pied à l'étrler ; Il mentait un
admirable alezan, son favori, un présent de Henri VIll.
— Nous allons, itii il i.-iir.' mn- longue route ensemble
aujourd'hui.
Gentil, joli petit cheval.
Bon a monter, doux à descendre...
64
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Ma foi ! voilà toujours les deux premiers d'un quatrain, |
ajouta François I" ; trouvez-moi les autres, voyons, Maroi,
ou bien, vous, maître Melin de faint-Gelais
ilarot se gratta la tête, mais Saint-Gciais le r-rfvint et
avec un bonheur et une promptitude inouïs continua ;
Sans que tu sois un Bucéplial,
Tu portes plus grand quAle.\andre.
Les applaudissemens éclatèrent de toutes parts, et le roi,
déjà à cheval, envoya de sa main un salut de remerciment
tout gracieux au poète si bien et si vite inspiré.
Pour Marot, il rentra au logis de Navarre plus bourru
qiie jamais.
— Je ne sais ce qu'ils avaient à la cour, grommelait-U,
mais ils étaient tous stupides aujourd'hui.
,\XI
QfATRE VARIÉTÉS DE BRIGANDS
Benvenuto repassa la Seine en toute hâte, et prit chez lui
non pas un sac, comme il avait dit au comte d'Orbec, mais
un petit cabas que lui avait donné à Florence une de ses
cousines qui était religieuse ; puis, comme il tenait à ter-
miner cette aetaire le jour même, et qu'il était déjà deux
heures de l'après-midi, sans attendre Ascanio qu il avait
perdu de vue, ni ses ouvriers qui étaient allés diuer, il re-
prit le chemin de la rue Froid-Manteau, où demeurait le
comte d'Orbec, et avec quelque attention qu'il regardât au-
tour de lui, il ne vit rien en allant qui pût lui causer la
moindi'e inquiétude.
Quand il arriva chez le comte d Orbec, celui-ci lui dit
qu il ne pouvait toucher son or tout de suite, attendu qu'il
y avait des formalités indispensables à remplir, un notaire
à appeler, un contrat à rédiger ; le comte s'excusa d'ail-
leurs avec mille politesses, car il savait Cellini peu patient
de sa nature, mais il enveloppa son refus de formes si pré-
venantes, qu'il n'y eut pas moyen de se fâcher, et que Ben-
venuto, qui croyait à la vérité de ces empêchemens, se rési-
gna à attendre.
Seulement Cellini voulut profiter de ce retard pour faire
venir quelques-uns de ses ouvriers qui l'accompagneraient
au retour et l'aideraient à porter son or. D'Orbec s'empressa
d'envoyer à Ihôtel de N'esle un de ses domestiques pour
les prévenir ; puis il entama la conversation sur les travaux
de Cellini, sur la faveur que le roi lui témoignait, sur tou-
tes choses enfin capables de faire prendre patience à Ben-
venuto, d'autant moins soupçonneux qu'il n'avait aucune
raison d en vouloir au comte, et qu il ne su|iposait pas que
le comte eût des motifs d'être son ennemi. Il y avait bien
son dé.sir de le supplanter près de Colombe, mais personne
ne connaissait ce désir qu'Ascanio et lui. 11 répondit donc
assez gracieusement aux avances du trésorier.
Il fallut ensuite du temps" pour choisir l'or au titre où le
roi avait désiré qu'il fût donné. Le notaire fut très lent à
venir. On ne dresse pas un contrat en une minute. Bref,
lorsque, les dernières politesses échangées. Benvenuto se
disposait à revenir à l'hôtel, la nuit commençait à tomber ;
il s'i«forma du domestique qu on avait envoyé pour ch-r-
cher ses compagnons. Celui-ci répondit qu'ils n'avaient pu
venir, mais qu'il porterait volontiers l'or du seigneur or-
fèvre. La défiance de Benvenuto se réveilla, et il refusa l'of-
Ire. si obligeante qu'elle fût.
Il mit l'or dans son petit cabas, puis il passa le bras dans
les deux anses, et comme son bras n'y entrait qu'avec diffi-
culté, lor était bien enfermé, et 11 le portait beaucoup plus
aisément que s'il eût été dans un sac. Il avait sous ses
habits une bonne cotte de mailles à manches, une courte épée
au côté, et un poignard dans sa ceinture ; il se mit donc en
route d'un pas pressé, mais ferme. Cependant, avant de
partir, il avait cru s'apercevoir que plusieurs valets par-
laient bas entre eux et sortaient précipitamment, mais ils
avaient affecté de ne pas prendre le même chemin que lui.
Aujourd'hui que l'on va du Louvre à l'Institut par le pont
des .^rts, le chemin qu'avait à faire Benvenuto ne serait
plus qu'une enjambée, mais à cette époque c'était un voyage.
En effet, il lui fallait, en parlant de la rue Froid-Man-
teau remonter le quai Jusqu'au Cliàtelet, prendre le pont
atix Meuniers, traverser la Cité par la rue Saint-Barthélemy,
aborder sur la rive gauche par le iioni Saint-Michel, et de
là redescendre par le quai désert jusqu'à l'hôtel du Grand-
Xesle. Qu'on ne s'étonne pas qu'à cette époque de larron-
neurs et de tire-laine. Benvenuto, mal^-ré tout .«on courage,
conçût quelques inquiétudes pour une somme aussi consi-
dérable que celle qu'il portait sous le bras. Au reste, si le
lecteur veut précéder avec nous Benvenuto de quelques
centaines de pas, il verra que ces inquiétudes n'étalent pas
sans fondement.
Depuis une heure environ que l'ombre avait commencé
à épaissir, quatre hommes d'assez mauvaise mine, enve-
loppés de grands manteaux, s'étaient postés sur le quai des
.\ugustins à la hauteur de légllse. La grève était bordée
seulement de murs à cet endroit, et absolument déserte en
ce moment. Ces hommes, pendant leur station, ne virent
passer que le prévôt, qui revenait de conduire Colombe au
Petit-Nesle, et qu'ils saluèrent avec le respect qui est dû
aux autorités.
Ils causaient à voix basse et le chapeau sur les yeux dans
un renfoncement formé par léglise. Deux d'entre eux nous
sont déjà connus : c'étaient les bravi employés par le vi-
comte de Marmagne dans l'expédition malheureuse contre
le Grand-Xesle ; ils se nommaient Ferrante et Fracasso.
Leurs deux compagnons, qui gagnaient leur vie au même
honorable métier, s'appelaient Piocope et Maledent. .\fin que
la postérité, comme elle fait depuis trois mille ans pour
le vieil Homère, ne se dispute pas sur la patrie de ces
quatre vaillans capitaines, nous aiotiterons que Maledent
était Picard, Procope Bohémien, et que Ferrante et Fra-
casso avaient vu le jour sous le beau ciel de l'Italie. Quant
à leurs qualités distinctes en temps de paix. Procope était
nn juriste, l'.Trante un pédant, Fracasso un rêveur, et
Maledent un imbécile. On voit que notre qualité de Fran-
çais ne nous aveugle pas sur le compte du seul de ces
quatre industriels qui soit notre compatriote.
.\u combat tous quatre étaient des démons.
Suivons maintenant la conversation édifiante et amicale
qu'ils tenaient entre eux. écoutons-la. Nous pourrons y ap-
prendre quels hommes ils étaient et quels dangers mena-
çaient au juste notre ami Benvenuto.
— .\u moins. Fracasso, disait Ferrante, nous ne serons
pas empêtrés aujourd'hui de ce grand rougeàtre de vicomte,
et nos pauvres épées pourront sortir du fourreau sans
qu'il nous crie : En retraite ! le lâche, et sans qu'il nous
force à nous enfuir.
— Oui, mais, répondit Fracasso, puisqu'il nous laisse tout
le péril du combat, ce dont :e le romt-rcio, ii d!?\Talt nous
laisser tout le profit. De quel droit ce diable roiissi se
réscrve-t-il pour sa part 5CiO écus d'or? Je sais bien que
les 500 qui restent font une assez jolie prime. Cent vingt-
cinq pour chacun de nous, c'est honorable, et dans les
temps difficiles je me suis vu parfois dans la nécessité de
tuer un homme pour deux écus.
— - Pour deux écus ! Sainte-Vierge ; s'écr:a Maledent ; oh !
fi donc ! c'est gâter le métier. Xe dites pas de pareilles
ihoscs quand je suis avec vous, car quelqu'un qui nous
entendrait poumit nous confondre l'un avec l'autre, mon
cher.
— Que veux-tu, M.aledent ! dit Fracasso avec mélancolie,
la vie a des passes fâcheuses, et il y a des heures où l'on
tuerait un homme pour un m >rceau de pain. Mais reve-
nons à notre objet II me semble, mes bons amis, que deux
cent cinquante écus valent de moitié mieux que cent vingt-
cinq. Si, après avoir tué notre homme, nous refusions de
rendre nos comptes à ce grand voleur de Marmagne v
— Mon frère, reprit gravement Procope. vous oubliez que
ce serait manquer à notre traité : ce serait frustrer un
client et il faut de la loyauté en tout. Nous remettrons an
vicomte les cinq cents écus d'or convenus, jusqu'au der-
nier, c'est mon avis Mais, dUtinnuamiis : quand il les aura
empochés et qu'il nous aura reconnus pour honnêtes gens,
je ne vois pas qui peut nous empêcher de tomber sur
lui et de les lui reprendre.
— Bien trouvé ! dit doctoralement Ferrante, Procope a
toujours eu beaucoup de probité jointe à beaucoup d'ima-
gination.
— Mon Dieu ! cela tient à ce que j'ai un peu étudié le
droit, fit modestement Procope.
— Mais, continua Ferrante avec le ton pédant qui lui
était habituel, ne nous embrouillons pas dans, nos desseins.
nectc ad Icrminum camus. Que le vicomte dorme tranquille
sur les deux oreilles : il aura son tour : il s'agit pour le
moment de cet orfëvre (lorentin : on veut pour plus grande
sécurité que nous soyons quatre à l'estafiler. .-X la rigueur
un seul ertt pu faire la besogne et empocher la somme,
mais la capitalisation est une plaie sociale, et mieux vaut
que le bénéfice soit partagé entre plusieurs amis. Seule-
ment, dépêchons-le promptement et proprement, ce n'est
pas un homme ordinaire, comme nous avons pu le voir.
Fracasso et moi. llésignons-nous donc, pour plus de sûreté,
à l'attaquer tous quatre à la fols, il ne peut maintenant
tarder à venir Attention! du sang-froid, bon pied, bon
oeil, et prenez garde aux bottes à litalienne qu'il ne man-
quera pas de vous pousser.
- On sait ce que c est. Ferrante, dit Maledent d'un air
dédaigneux, que de recevoir tin coup d'épée, qu'il soit d'es-
toc ou de taille. Une fols j'avais pénétré de nuit, pour af-
faires personnelles, dans un château du Bourbonnais. Sur-
I
ASCAXIO
(>.j
pris par le matin avant de les avoir complètement termi-
nées, je pris la résolution lorcée de me cacher jusqu'à la
nuit suivante ; rien ne me parut plus propre à cet effet que
larsenal du château : il y avait li force panoplies et tro-
phées, casques, cuirasses, brassards et cuissards, targes et
écus. J'enlevai le pieu qui soutenait une de ces armures, je
me glissai à sa place et je demeurai là debout, visière bais-
sée, immobile sur mon piédestal.
— C'est fort intéressant, interrompit Ferrante; continue,
JlaJedent. à quoi peut-on mieux employer lattenle d'un e.\-
— Bah ! figurez-vous que. comme je viens de vous le ra-
conter, me voyant paie et défait, ils eurent la bétise de me
prendre pour le fantôme de leur lii^aienl ; si bien que voilà
le père et les nis qui s'enfuient à touies jambes et couirae
si le diable les emportait. Jla foi ! que voulez-vous que je
vous dise? je leur ai tourné le dos et j'en ai fait autant do
mon côté ; mais c'est égal, vous voyez que pour ma part
je suis .solide.
— Oui. mais l'essentiel dans notre état, l'ami Maledent,
dit Procope, ce n'est pas seulement de bien recevoir les
Ils le salueront avec respecl.
ploit, qu'au récit de quelques autres faits de guerre? Con-
tinue.
— Je ne savais pas, poursuivit Maledent, que cette mau-
dite armure .servait aux fils du château pour s'exercer à
faire des armes. Mais bientôt deux grands gaillards do
vingt ans entrèrent, détachèrent chacun une lance et une
*pée, et commencèrent à s'escrimer de tout leur coeur sur
ma carapace. Eh bien ! mes amis, vous me croirez si vous
voulez, .sous tous leurs coups d'épée et de lance, je n'ai pas
bougé, je suis resté droit et ferme comme si j'étais vérit.a-
blement de bois et vissé à ma base. Par bonheur, les jeu-
nes drôles n'étaient pas de première force. Le père survint,
les exhortant bien ,i viser au défaut de ma cuirasse; mais
saint .Malf.îent. mon patron, que iinvoquais tout bas. dé-
tournait les coups. Enfin, ce diable de père, pour montrer
à ses petits comment on enlevait une visière, prit une lance,
et du premier coup mit à découvert mon visage pâle et
défait. Je me crus perdu.
— Pauvre ami ! dit mélancoliquement Fracasso, on le se-
rait à moins
coups, c'est de les bien donner. Le beau, c'est que la vic-
time tombe sans mèrae pous.ser un cri. Tiens, dans une de
mes tournées en Flandre, j'avais h débarrasser une de mes
pratiques de quatre de .ses amis intimes qui voyageaient en
compagnie. Il voulut d'abord m'adjoindre trois cam,irados ;
mais je dis que je me chargerais de la chose tout seul ou
que je ne m'en chargerais pas du tout. Il fut donc convenu
que j'agirais comme je l'entendais, et que pourvu que je
livrasse quatre cada\Tes. J'aurais quatre parts. Je savais la
route qu'ils suivaient: je les attendis donc dans une hôtel-
lerie où Ils devaient nécessairement passer.
L'hôtelier avait été de la partie autrefois : il l'avait quittée
pour se faire aubergiste, ce qui était un moyen de conti-
nuer à détrousser les voyageurs sans rien craindre ; mais
il avait encore quelques bons sentimens. de sorte que je
n'eus pas grand'peine à le mettre dans mes intérêts moyen-
nant un di.xième de la prime. Ceci convenu, nous atten-
dîmes nos quatre cavaliers, qal bientôt iiarurent au détour
du chemin et mirent pied à terre devant l'auberge, s'ap-
prêtant à y" remplir leurs estomacs et à y panse.' leurs
06
ALEXANDRE DUMAS ILLLSi i\É
chevaux L'hôtelier leur Oit alors que son écurie était si pe-
tite qu'a moins dy entrer l'un après l'autre ils ne pourraient
S'y remuer et s'y gêneraient mutuellement. Le premier qui
entra lut si lent à sortir que le second, impatienté, alla
voir un peu ce qu il faisait. Celui-ci ne tarda P^s moms
lui-même à reparaître. Sur ce. le troisième, fatigue J atten-
dre, s'introduisit à son tour, et au bout de quclaue temps,
comme le quatrième s étonnait de leur lenteui- a tous :
— Ah ' je vois ce que c'est, dit mon hôte, comme 1 écu-
rie est extrêmement petite, ils seront sortis par la Po^ e de
derrière. Ces mots encouragèrent ^o'^. ''''ZL''J,eTéZs
ses compagnons et moi, car vous devinez bien que j étais
dansHcurie-, mais comme la chose ne pouvait plus avoir
d'inconvénient, je laissai à celui-là la satisfaction de pous-
ser un petit cri, pour dire adieu a ce monde. En di oit ro-
main Ferrante, cela ne pourrait-il pas s'appeler trucidaUo
vtràivtlloncmnecis? Mais, ah çà ! ajouta Procope en sin-
ferrompant, notre homme n'arrive toujours pas • Foui vu
qu'il ne lui soit rien advenu ! Il va faire nuit noire tout
A l'hÊurG
- '^uadcntque cadenlia sidéra somnos. ajouta Fracasse.
Et à ce propos, mes amis, prenez garde que dans 1 obscu-
rité ce Benvenuio ne s'avise d'un tour que j'ai une fois pra-
tiqué moi-même: c'était dans mes promenades sur les
bo'd^ du Riiiu. J'ai toujours aimé les bords du IJun, le
naysa^e r est à la fois pittoresque et mélancolique. Le
Rhin "c'est le fleuve des rêveurs. Je rêvais donc sur les
bords du Rhin, et voici quel éUit le sujet de mes rêveries :
Il s'a<'issait d'envoyer de vie à trépas un seigneur nom-
mé Sohreckenstein, si j'ai bonne mémoire. Or, la chose
n'étaii pas aisée, car il ne sortait jamais que bien accompa-
gné. Voilà le plan auquel je jn'arrêtai :
Je m habillai de la même façon que lui, et par une soi-
rée sombre je l'attendis de pied terme, lui et sa troupe.
Quand je vis leur masse noire se détacher dans la nuit soli-
taire et obscure, oi;scuri sub nocU. je me jetai en désespéré
sur Schreckenstein, qui marchait un peu en avant: mais
l'eus 1 habileté d'abord d'enlever de sa tête son chapeau a
niumes et puis de changer de position avec lui et de me
tourner du côté où il aurait dil se trouver lui-merae. Li-
dessus je l'étourdis d'un grand coup du pommeau de mon
énée et je me mis à crier au milieu du tumulte, du bruit
des iames et des cris des autres : - A moi ! a moi i Sus aux
brigands' - Si bien que les hommes de SchrecUenstein
tonfbèrent furieux sur leur maitre et le laissèrent mort sur
la place tandis que je me glissais dans le taillis. L honnête
seigneur put se dire du moins qu'il avait été tue par des
^^\e coup était hardi, reprit Ferrante, mais si je jetais
un regard en arrière sur ma jeunesse évanouie je .POU"'ais
V trouver un exploit encore plus audacieux. J avais affaire
comme toi. Fracasse, à un chef de partisans toujours bien
monté et escorté. C'était dans une forêt des Abruzzes:
j'allai me poster sur le passage de l'individu, et gr'mpant
sur un chêne énorme, je me couchai sur une grosse bran-
che qui traversait le chemin, et j'attendis en rêvant. Le so-
leil se levait et ses premiers rayons tombaient en longs
filets de pâle lumière à travers les rameaux moussus ; 1 air
du matin circulait frais et vif et sillonné de chansons d oi-
seaux ; tout à coup...
-Chut! interrompit Procope, j'entends des pas: atten-
tion! c'est noue homme.
— Bon ' murmura Maledent, en jetant autour de lui un
regard furtif ; tout est désert et silencieux aux alentours ;
la chance est pour nous.
Ils redevinrent immobiles et muets: on ne distinguait
pas leurs brunes et terribles figures dans l'ombre crépus-
culaire, mais on voyait leurs yeux brillans. leurs mains
trénil.'^santes sur les rapières, leur pose d'attente effarée :
ils formaient dans ces demi-ténèbres un groupe saisissant
et fièrement campé, que le pinceau de Salvator Rosa seul
pourrait reproduiie heureusement.
C'était en effet nenvenuto qui s'avançait d'un pas rapide,
Benvenuto, qui, ainsi que nous l'avons dit. avait conçu
quelque soupçon, et qui de son regard perçant sondait pru-
demment l'obscurité devant lui. D'ailleurs, habitué à 1 obs-
curité 11 put voir ;i vingt pas les quatre bandits sortir de
leur embuscade, et avant qu'ils fussent sur lui il eut le
temps de couvrir son cabas de sa cape, et de mettre 1 épée à
la main En outre, avec le sang-froid qui ne labandonnalt
jamais, il prit le soin de s'.adoss.r contre le mur de l'église,
et vit ainsi de face tous ses assalllans.
Ils rattoquèrent vivement ; pas moj-en de s'enfuir, inutile
de crier, le château était à plus de cinq cents pas ; mais
lienvenuto n en était pas .à son apprentissage en lait d ar-
mes il recul les bandits avec vigueur.
Tout en'esfocadant. comme sa pensée restait parfaite-
ment libre, une idée lui traversa l'esprit comme un éclair :
é^^klemment re guet-apens n était dirigé ']"« /o"t''% '"'■
Benvenuto. S'il i>ouvalt parvenir à donner le change à KS
assassins, il était sauvé. Il se mit donc, sous le 1er de
leurs épées, à les railler de leur prétendue méprise.
— Ail ! que vous prend-il donc mes braves ? Etes-vous fous ?
que prétendez-vous gagner avec un pauvre militaire comme
moi ? Est-ce à ma cape que vous en voulez ? Est-ce mon
épée qui vous tenic .' Attends, attends, toi ! gare à tes
oreilles, sangdieu ! Si vous en voulez à ma brave lame, il
faut la gagner ; mais, pour des voleurs qui n'en paraissent
pas il leur coup d essai, vous n'avez pas bon nez, mes
enfans.
Et ce disant, 11 les pressait lui-même au lieu de reculer
devant eux, mais ne quittant son mur que d'un ou deux
pas pour revenir s'y adosser aussitôt, frappant continuel-
lement d'estoc et de taille, et ayant soin de se découvrir
plusieurs fois, afin que s'ils avaient été prévenus par les
domestiques du comte d'Orbec. qu'il avait vu s éloigner, et
qui l'avaient vu compter l'or, ils s'imaginassent qu il n'avait
point cet or sur lui. En effet, l'assurance de ses paroles
et son aisance à manier lépée avec mille écus d'or sous
le br;is, jetèrent des doutes dans l'esprit des bravi.
— Ah çà ! est-ce que réellement nous nous tromperions.
Ferrante? dit Fracasso.
— J en ai peur. L'iiomme me semblait moins grand, ou
si c'est lui. Il n'a pas l'or et ce damné vicomte nous a
dupés.
— Moi, de l'or ? s'écriait Benvenuto, tout en s escrimant
de la meilleure grâce Je n'ai d'or qu'une poignée en cuivre
dédoré mais si vous l'ambitionner, mes enfans. vous la
paierez plus cher que si elle était d'or et qu'elle appartînt
a un autre, je vous en préviens.
— Au diable ! dit Procope, c est véritablement un mili-
taire. Est-ce qu'un orfèvre ferait des armes de cette force?
Essouttlez-vous si cela vous convient, vous autres; moi je
ne me bats pas pour la gloire.
Et Procope commença de se retirer en grondant, tandis
que l attaque des auUes se ralentissait à la fois de leur
doute et de son absence. Benvenuto, plus mollement har-
celé en profita pour se dégager et pour se diriger vers 1 hô-
tel en rompant devant ses ennemis, mais sans cesser de se
battre et de leur tenir tête. Le rude sanglier traînait avec
lui les chiens vers son bouge.
— Allons, allons, venez avec moi, mes braves, disait
Benvenuto ; accompagnez-moi jusqu'à l'entrée du Pré-aux-
Clercs. à la Maison-Rouge, chez mon Intante qui m'attend
ce soir et dont le père vend du vin. La route n'est pas
sûre, à' ce que l'on dit., et je ne serai point taché d avoir
une escorte. , . ,
Sur cette plaisanterie. Fracasso renonça aussi a la pour-
suite et alla rejoindre Procope,
— NOUS sommes des fous. Ferrante ! dit ilaledent : ce
n'est point là ton Benvenuto ! va !
— Si ' si ' au contraire, c est lui-même, s'écria Ferrante,
qui venait enfin d apercevoir le cabas enflé d'argent sous
le bras de Benvenuto. dont un mouvement trop brusque
avait dérangé le manteau.
Mais il était trop tard L'hôtel n'était plus qu à une cin-
quantaine de pas. et Benvenuto, de sa voix puissante.
S'était mis a crier dans le silence et dans la nuit : « A moi.
de l'hôtel de Nesle ! au secours! à moi l » Fracasso eut à
peine le temps de revenir sur ses pas, Procope d'accourir de
loin Ferrante de redoubler d efforts avec Malcdent ; les
ouvriers qui attendaient leur maitre étaient sur le qui-
vive La porte du château s'ouvrit donc au premier cri.
et l'énorme Hermann, le petit Jehan. Simon-le-Gaucher et
Jacques Aubry s'élancèrent armés de piques.
A cette vue les bravi s'enfuirent.
— Attendez donc, mes chers petRs ! criait Benvenuto aux
fuyards; ne voulez-vous donc pas m'escorter encore un
peu? Oh ! les maladroits ! qui n'ont pu prendre à un homme
seul mille écus d'or qui lui fatiguaient le bras !
En effet les brigands n'avaient réussi qu'à faire à leur
ennemi une légère égratignure à la main, et lU se sau-
vahfnT tout penauds, tandis que de son côté Fracasso se
aiva\t hurlant. Le pau^'re Fracasso. dans les derniers
coups avait eu l'œil droit emporté, accident dont 11 res a
borgne le reste de ses jours, ce qui rembrunit encore la
teinte de mélancolie qui ornait le caractère saillant de sa
physionomie pensive. „,„„„^
_ or cà mes enfans. dit Benvenuto à ses compagnons,
auand le bruit des pas des bravi se fut perdu dans le loin-
tain il s'agl" d'aller souper après ce bel exploit. Venez tous
Loire à ma délivrance, mes chers sauveurs ! Mais vrai
Dieu! je ne vols pas Ascanlo parmi vous. Où donc est As-
'"""Ën^ètlel. on se rappelle qu'Ascanio avait quitté le maitre
en sortant du Louvre.
— Mol je sais où il est, dit le petit Jehan.
_ Et où eit-ll mon enfant ? demand* Benvenuto.
-Au fond du inrdin du Grand-Nesle. où 11 se promène
depufs unëdeml-heure; nous avoiis été. l'écoUer et mol.
ASCAMO
C7
pour causer avec lui, mais il nous a priés de le laisser
seul.
— C'est étrange! se dît licuvenuto. Commoiii n'a-t-11 pas
entendu mon cri? Comment n'est-U pas accouru avec les
autres? Ne m'attendez pas et soupez sans moi. enfans. dit
Benvenulo à ses compagnons .\h ! te voilà. S( nzzone.
— 01) ! mon Dieu ! ciue me dit-on? qtue l'on a voulu vous
assassiner, maître.
— Oui. oui. il y a eu quelque chose comme cela.
— Jésus ! s écria Scozzone.
— Ce n'est rien, ma bonne fille, ce n'est rien, répéta
Benvenuto pour ras.*uit>r la pauvre Catherine qui était de-
venue paie comme la mort. Maintenant il s'agit de monter
du vin et du meilleur pour ces braves garçons. Prends les
clefs de la cave à dame Ruperte, Scozzone, et choisis-le de
ta main.
— Mais vous n'allez pas sortir de nouveau? dit Scozzone.
— Non, sois tr.uiquille. je vais retrouver .\scanio qui est
dans le jardin du Grand-Nesle; j'ai à causer avec lui d'af-
faires graves.
Les compagnons de Scozzone rentrèrent dans l'atelier,
et Benvenuto s'achemina vers la porte du jardin.
La lune se levait en ce moment, et le maître vit bien
distinctement Ascanio : mais, au lieu de se promener, le
jeune homme grimpait à une échelle adossée contre le
mur du Petit-Nesle. .\rrivé au faîte, il enjamba la muraille,
tira l'échelle à lui, la fit passer de lautre côté, et disparut.
Benvenuto passa la main devant ses yeux comme fait un
homme qui ne peut croire à ce qu'il voit : puis, prenant
une résolution subite, il alla droit à sa fonderie, monta
dans sa cellule, enjamba la croisée, et d'un saut calculé se
trouva sur le mur du Petit-Nesle : alors, s'aidant d'une vi-
gne qui étendait 1:\ ses branches noueuses, il se laissa tom-
ber sans bruit dans le jardin de Colombe ; il avait plu le
matin, et l'humidité de la terre amortissait le bruit des pas
de Benvenuto.
II colla alors son oreille contre le sol et interrogea le si-
lence sans résultat pendant plusieurs minutes. Enfin quel-
ques chuchotemens qu'il entendit dans le lointain le gui-
dèrent ; il se releva aussitôt et se mit à s'avancer avec pré-
caution en tâtonnant et en s'arrêtant h chaque pas. Bien-
tôt le bruit des voix devint plus di.stinct. Benvenuto se
dirigea du côté- d'où venait le bruit: enfin, arrivé à la
seconde allée qui traver-sait le jardin, il reconnut ou plutôt
devina dans les ténèbres Colombe vôlne d'une robe blanche
et assise près d'.Ascanio sur le banc que nous connaissons
déjà. Les deux enfans parlaient d'une voix ba.sse. mais
animée et distincte.
Caché par un massif d'arbres, Benvenuto s'approcha d'eux
et écouta.
XXII
I.E SOXGE D'UN"E XUIT D'ArTOM>'E
C'était par une belle soirée d'automne, calme et transpa-
rente. La lune avait chassé presque tous les nuages, et
ceux qui restaient encore au ciel glissaient éloignés les
uns des autres sur un fond bleu semé d'étoiles Autour du
groupe qui causait et écoutait dans le jardin du Petît-
Nesle. tout était calme et silencieux, mais en eux tout éiait
troublé et frémissant.
— Ma bien-almée Colombe, disait .ascanio. tandis que
Benvenuto. debout derrière lui, froid et p.^Ie. ne croyait
pas entendre ces paroles avec son oreille m.iis avec son
coeur, ma fiancée chérie, que suis-je venu t»ire. hélas !
dans votre destinée? Quand vous saurez tout ce que je vous
apporte de malheur et dépouvante, vous allez me maudire
de m'étre fait le messager de pareilles nouvelles.
— Vous vous trompez, mon aîni. répondit Colombe, quoi
que vous puissiez me dire, je vous bénirai, car Je vous
regarde comme venant de la part de nieu Je n'ai Jamais
entendu la voix de ma mère, mais je sens que je l'eusse
écoutée comme je vous écoute. Parlez donc. Ascanio. et
si vous avez des chases terribles à m'apprendre. eh bien !
votre voix me consolera déjà un peu de ce que vous me
direz.
— .Appelez donc à votre aide tout votre courage et toutes
vos forces, dit Ascanio.
Et il lui raconta ce qui s'était passé, lui présent, entre
madame d Efampes et le comte d'Orbec : il exposa tout ce
complot, mélange de trahison contre l'Intérêt d'un royaume
et de prniets contre Ihonnenr d'un enfant : Il endura le
supplirii (l'expliquer \ cette Ame ingénue et tout étonnée
du mal le traité InfAme du trésorier : Il dut faire compren-
dre à cette Jeune fille, pure an point de ne pas rai^me rou- i
gir à ses paroles, les cniels raffinemens de haine et digno- 1
mime que 1 amour blessé avait inspirés à la tavorlte Tout
ce que Colombe put nettement concevoir, c'est que soa
amant était pénétré de dégoût et de terreur, et pauvre
lierre qui n avait d'autre appui que l arbrisseau auquel
elle setait attachée, elle trembla et frissonna comme lui
— -\mi, lui dit-elle, il faut révéler à mon pure tout cet
affreux dessein contre mon honneur. Mon père ne se doute
pas de notre amour, mon père vous doit la vie mon père
vous écoutera. Oh! soyez tranquille, il arrachera ma des-
tinée aux mains du comte d'Orbec.
— Ilélas ! lit pour toute réponse Ascanio.
— Oh ! mon ami j s'écria Colombe, qui comprit tout ce
que contenait de doute l'exclamation de son amant- oh <
soupçonneriez-vous mon père dune si odieuse complicité?
Ce serait mal. .\scanio. Non. mon père ne sait rien ne se
doute de rien, j'en suis sûre, et bien qu'il ne m'ait "jamais
témoigné une grande tendresse, il ne voudrait pas me
tremper de sa propre main dans la honte et dans la
mallieur.
— Pardon. Colombo, reprit Ascanio. mais c'est que votre
père n'est point habitué à voir le malheur dans la fortune
c est qu'un titre lui cacherait une honte, c'est que son or- %
gueil de courtisan vous croirait plus heureuse maîtresse
d un roi que femme d'un artiste Je ne dois rien vous ca-
clier. Colombe: le comte d'Orbec disait à madame la du-
chesse d'Etampes qu'il répondait de votre père.
— Est-il possible. Dieu juste ! s'écria la jeune fille. Est-<e
que cela s'est jamais vu. Ascanio. des pères qui ont vendu
leur enfant?
— Cela s'est vu dans tous les pays et dans tous les temps,
mon pauvre ange, et surtout dans ce temps et dans ce
pays. Ne vous faites pas le monde à l'image de votre àme
et la société à ceUe de votre vertu. Oui. oui. Colombe les
plus nobles noms de la France ont affermé sans pudeur au
libertinage royal la jeunesse et la beauté de leurs femmes
et de leurs filles; c'est chose toute simple à la cour et
votre père, s'il veut se donner la peine de se Justifier' ne
manquera pas d illustres exemples. Je te demande pardon
mon aimée, de froisser si brusquement ton âme chaste et
sainte au contact de la hideuse réalité: maïs c'est néces-
saire, enfiu. et il faut bien te montrer l'abime où l'on te
pousse.
— -ascanio, Ascanio ! s'écria Colombe en cachant sa tête
sur l'épaule du jeune homme, quoi, mon père se tourne
aussi contre moi! Oh! rien que de le répéter j'ai honte'
Ou donc me réfugier, alors? Oh! dans vos bras, Ascanio!
Oui, c'est à vous de me sauver ! Avez-vous parlé ;i votre
maître, à ce Benvenuto si fort, si bon et si grand, à ce que
vous m'avez dit, et que jaime parce que vous laimoz?
— Ne laime pas, ne l'aime pas. Colombe ! s'écria Ascanio
— Et pourquoi cela? murmura la jeune fllle.
— Parce qu'il vous aime, vous, parce qu'au lieu d'un
ami sur lequel nous avions cru pouvoir compter, c'est un
ennemi que nous allons avoir à combattre ; un ennemi
entendez-vous, et le plus terrible de nos ennemis. Ecoutez'
Alors Ascanio raconta à Colombe comment, au moment
où il allait tout confier à Benvenuto. celui-ci lui avait ré-
vélé son amour idéal, et comment le ciseleur chéri de
François 1er, grâce à cette foi de gentilhomme à laquelle
le roi n avait jamais manqué. pou%aît obtenir tout ce qu'il
demanderait après la fonte de Jupiter. Or, comme on le
sait, ce que comptait demander Benvenuto Cellini, c'était
la main de Colombe.
— Mon Dieu ! il ne nous reste donc plus que vous, dit
Colombe en levant ses beaux yeux et ses blanches jnains
vers le ciel. Tout allié nous devient ennemi, tout port se
change pour nous en écueil. Etes-vous bien certain <.ue
nous soyons abandonnés à ce point?
— Oh ! que trop certain, dit le jeune homme. Mon maî-
tre est aussi dangereux pour nous que votre père. Colombe.
Oui. lui. lui, s'écria Ascanio en joignant les mains ; lui
Benvenuto. mon ami, mon maitre. mon protecteur, mon
père, mon Dieu ! me voilà presque forcé de le haïr. Et ce-
pendant pourquoi lui en voudrais-Je. je vous le demande.
Colombe? Parce qu'il a subi l'ascendant auquel doit céder
tout esprit élevé qui vous rencontrera ; parce qu'il vous
aime comme je vous aime. Son crime est le mien, après
tout. Seulement, vous. Colombe, vous m'aimez, et Je suis
absous. Que faire ? mon Dieu ! Ah ! depuis deux Jours Je
m'interroge, et je ne sais si Je commence à le détester on
si je le chéris toujours. Il vous aime, c'est vrai : mais II in'a
tant aimé, moi aussi ! ma pauvre âme vacille et tremble au
milieu de ce trouble comme im roseau dans la tempête.
Que fera-t-il. lui? Oh! Je vais d'abord l'informer des des-
seins du comte d'Orbec. et j'espère qu'il nous en délivrera.
Jlals après cela, quand nous nous trouverons face à face
en ennemis, quand je lui dirai que son élève est son rival.
Colombe, sa volonté toute-puissante comme le destin est
peut-être aveugle comme lui il oubliera Ascanio pour ne
plus penser qu'à Colombe, il détournera les yeux de l'homme
qu'il aima pour ne plus voir que la femme qu'il aime, car
f8
ALEXANDRE DINIAS ILLUSTRE
je sens aussi qu'entre lui et vous, moi je n'tiésiterais pas. Je
sens que je sacrifierais sans remords le passé de mon cœur à.
son avenir, la terre au ciel: Pourquoi agirait-il autrement?
il est liomme, et sacrifier son amour serait un acte au-iiessus
de riiumanilé. Nous lutterons donc l'un contre l'autre,
mais comment lui résisterai-je, moi, faiWe et isolé que je
suis? Oh! n'importe. Colombe, quand j'en arriverai un
jouir à liair celui que j'ai tant et si longtemps aimé, non.
je vous le dis. non. je ne voudrais pas pour tout au monde
lui laire endurer le supplice dont il ma torturé l'autre
matin en me déclarant son amour pour vous.
Cependant Benvenuto, Immobile comme une statue der-
rière l'arbre, sentait des gouttes de sueur glacée perler sur
son front, et sa main se crisper convulsivement sur son
cœur
— Pauvre Ascanio ! cher ami ) reprit Colombe, vous avez
beaucoup souffert déjà et beaucoup â souffrir encore. Pour-
tant, mon ami, attendons l'avenir avec calme. Xe nous
e.\agérons pas nos douleurs, tout n'est pas désespéré. Pour
résister au malheur, pour conjurer notre destinée, nous
sommes trois, en comptant Dieu. Vous aimeriez mieux me
voir à Benvenuto qu'à Orbec, n'est-ce pas? Mais vous aime-
riez encore mieux me voir au Seigneur qu'à Benvenuto?
Eh bien ! si je ne suis pas à vous, je ne serai qu'au
Seigneur, dites-vou.s-le bien, Ascanio. Votre femme en ce
monde ou voire fiancée pour l'autre. Voilà la promesse
que je vous ai faite et que je tiendrai, .Ascanio: soyez tran-
quille.
— Merci, ange du ciel, merci 1 dit .\scanio. Oublions
donc ce vaste monde qui s'étend à l'entour de nous, et
concentrons notre vie dans ce petit bosquet où nous som-
mes, Colomlie. vous ne m'avez pas dit encore que vous
m'aimez. Hélas ! il semblerait que vous êtes à moi parce
que vous ne pouvez faire autrement.
— Tais-toi. .Ascanio, tais-toi donc, dit Colombe, tu vois
bien que je cherche à sanctifier mon bonheur en en fai-
sant un devoir. Je t'aime, .Ascanio, je t'aime !
Benvenuto n'eut plus la force de rester debout ; il tomba
sur ses genoux, appuya sa fête contre l'arbre ; ses yeux
hagards se fixaient vaguement dans l'espace, tandis que
l'oreille tournée vers les deux jeunes gens, il écoutait avec
toute son àme.
— Ma Colombe, répétait Ascanio. je t'aime, et quelque
chose me dit que nous serons heureux, et que le Seigneur
n'abandonnera pas son plus bel ange. Oh : mon Dieu, je
ne me rappelle plus, au milieu de cette atmosphère de
joie qui t'entoure, ce cercle de douleur oii je vais rentrer
en te quittant.
— 11 faut cependant songer à demain, dit Colombe; ai-
dons-nous, Ascanio, aidons-nous pour que Dieu nous aide.
Il ne serait pas loyal, je crois, de laisser ignorer à votre
maître Benvenuto notre amour, il s'exposerait peut-être à
de graves dangers en luttant contre madame la duchesse
d'Etampes et le comte d Orbec. Cela ne serait pas juste; il
faut l'avertir de tout, Ascanio.
— Je vous obéirai, chère Colombe, car une parole de
vous, vous le sentez bien, c'est un ordre. Puis, mon cœur
aussi me dit que vous avez raison, raison toujours. Mais
le coup que je lui porterai sera terrible. Hélas! j'en juge
d'après mon cœur. 11 est possible que son amour pour moi
se tourne en haine, il est possible (|u'il me chasse. Com-
ment résislerai-je alors, moi étranger, sans appui, sans
asile, à d'aussi puissans ennemis que la duchesse d Etam-
pes et le trésorier du roi ? Qui m'aidera à déjouer les pro-
jets de ce couple terrilile? qui voudra s'engager avec moi
dans cette guerre inégale? qui me tendra la main?
— Mol : dit derrière les deux jeunes gens une voix pro-
fonde et grave.
— Benvenuto ! s'écria l'apprenti, sans même avoir besoin
de se retourner
Colombe jeta un cri et se leva précipitamment, Ascanio
regardait le maitre indécis entre sa colère et son amitié.
— Oui, c'est moi, moi, Benvenuto Cellini, reprit l'orfè-
vre ; mol que vous n aimez point, mademoiselle, moi que
tu n'aimes plus, Ascanio, et qui viens vous sauver pour-
tant tous deux.
— Que dites-vous là ? s'écria Ascanio.
— Je dis qu il faut reveuir vous asseoir auprès de moi.
car 11 faut nous entendre. Vous n'avez à m'informer de
rien. Je n al pas perdu un mot de votre conversation. Par-
donnez-moi de l'avoir surprise par hasard, mais vous com-
prenez : mieux vaut que je sache tout. Vous avez dit des
choses tristes et terribles pour, mol, mais des choses bonnes
aii'sl. .\scanlo a eu quelquefois raison et quelquefois tort.
Il est bien vrai, mademoiselle, que je vous aurais disputée
."i lui liais, puisque vous l'aimez, tout est dit, soyez heu-
reux ; Il vous a défendu de m'almer, mais je vous y for-
cerai l<ien en vous donnant à lui.
— Cher maiire ! s écria Ascanio.
— Vous souffrez beaucoup, monsieur, dit Colombe en
Joignant les mains.
— Oh ! merci ! dit Benvenuto, dont les yeux se mouillè-
rent et qui se contint cependant. Vous voyez cela. vous,
que je souffre. Ce n'est pas lui qui s'en serait aperçu, l'in-
grat ! Mais rien n'écliappe aux femmes. Oui, je ne veux
pas vous mentir, je souffre ; C est tout simple, je vous
perds ; mais en même temps je suis heureux de pouvoir
vous servir : vous me devrez tout ; cela me console un peu.
Tu te trompais, Ascanio : ma Béatrix est jalouse et ne vou-
lait pas de rivale; c'est toi, Ascanio, qui achèveras la sta-
tue d'Hébé. Adieu mon plus beau rêve : le dernier :
Benvenuto parlait ainsi avec effort, dune voix brève et
saccadée. Colombe se p^cha vers lui avec grâce, et met-
tant sa main dans les siennes, lui dit doucement :
— Pleurez, mon ami, pleurez.
— Oui. vous avez raison, dit Cellini, éclatant en san-
glots.
Il resta quelque temps ainsi, debout, pleurant sans rien
dire, et tout secoué de tremblemens intérieurs; sa forte
nature se soulageait par ses larmes longtemps comprimées.
.\scanio et Colombe regardaient avec respect cette profonde
l'Ouleur.
— E.xcepté le jour où je t'ai blessé, Ascanio, excepté le
moment où j'ai vu couler ton sang, voilà vingt ans que je
u ai pleuré, dit-il en se remettant ; mais aussi le coup a été
atfreux : Tenez, je soustrais tant tout à l'iieure derrière ces
arbres, que j'ai eu un moment la tentation de me poignar-
der tout de suite. Ce qui ma retenu, c est que vous aviez be-
.soin de moi. Ainsi vous m'avez sauvé la vie. Tout est dans
l'ordre, après tout. .Ascanio a vingt ans de bonheur à vous
donner plus que moi. Colombe. Et puis il est mon enfant ;
vous serez bien heureux ensemble, et cela me réjouira
comme un père. Benverkuto saura triompher de Benvenuto
comme de vos ennemis. C est notre lot de souffrir, à nous
autres créateurs, et de chacune de mes larmes éclora peut-
être quelque belle statue, comme de chacune des larmes
de Dante a éclaté un sublime chant. Vous le voyez. Co-
lombe, j'en reviens déjà à mon ancien amour, ma sculpture
chérie : elle ne m'abandonnera jamais, celle-là. Vous avez
bien fait de me faire pleurer; toute l'amertume de mon
cœur s'en est allée avec mes larmes. Je reste triste, mais
je suis redevenu bon, et je me distrairai de ma peine en
vous sauvant.
Ascanio prit une main du maître et la serra dans les
siennes. Colombe prit l'autre et la porta à ses lèvres. Ben-
venuto respira plus largement qu'il n'avait encore fait, et
I relevant et secouant la tète :
I — Voyons, dit-il, en souriant, ne m'affaiblissez pas.
ménagez-moi, mes enfans. Le mieux est de ne jamais re-
parler de tout ceci. Désormais. Colombe, je serai votre
ami, rien de .plus : je serai votre père. Le reste est un songe.
Maintenant causons de ce que nous devons faire et des
dangers qui vous menacent. Je vous entendais tout à
l'heure faire vos projets et dresser vos plans. Vous êtes
bien jeunes, mon Dieu ! et vous ne savez guère l'un et
1 autre ce que c'est que la vie. Vous vous offrez candide-
ment désarmés aux coups du sort, et vous espérez vaincre
la méchanceté, la cupidité, toutes les passions hurlantes
a'vec votre bonté et vos sourires ! chers fous ! allons, je se-
rai fort, rusé, implacable à votre place. J'y suis habitué
moi. mais vous. Dieu vous a créés pour le bonheur et le
calme, mes beaux anges, je veillerai à ce que vous rem- '
plissiez votre destination.
-Ascanio, la colère ne ridera pas ton front blanc ; la dou-
leur. Colombe, ne dérangera pas les lignes pures de ton vi-
sage. Je vous prendrai dans mes bras, charmant couple
aux doux yeux ; je vous ferai traverser ainsi toutes les
fanges et toutes les misères de la vie. et je ne vous dépo-
.serai sains et saufs que dans la joie ; et puis je vous re-
garderai et je serai joyeux en vous. Seulement, 11 faut que
vous ayez en moi une confiance aveugle : j'ai mes façons
d'agir, brusques, étranges, et qui vous effaroucheront peut-
être. Colombe. Je me comporte un peu à la manière de
l'artillerie, et vais droit au but sans me .soucier de ce que
je rencontre en chemin. Oui. je regarde plus à la pureté de
mes intentions, je le sais, qu'à la moralité de mes moyens.
Quand je veux modeler une belle nature, je ne m'inquiète
guère si l'argile me salit les doigts. La statue achevée, je
me lave les malus, voilà tout Que votre àme délicate et '
timorée nie laisse donc, mademoiselle, la responsabilité de
mes actes devant Dieu ; nous nous comprenons, lut et moi.
J'aurai affaire ici à forte partie. Le comte est ambitieux,
le prévôt avare, la duchesse adroite. Ils sont tous trois
toul-puissans Vous êtes en leur pouvoir et sous leurs mains,
et deiLx d'entre eux ont sur vous des droits ; H fau-
dra, peut-être employer l'astuce et la violence. Mais je fe-
rai en sorte que vous testiez aussi bien qu'.Ascanio en
dehors d'une lutte indigne de vous. Voyons, Colombe, êtes-
vous prête à fermer les yeux et à vous laisser mener?
Quand je vous dirai : « Faites cela, » le ferez-vous? « Res-
te* là. " y resterez-vous? « Allez, » irez vous?
— Que dit Ascanio? demanda Colombe.
ASCAMO
— Colombe, répondit l'apprenti, Benvenulo est bon et
giand ; il nous aime et nous pardonne le mal que nous lui
avons fait. Obéissons-lui, je vous en conjure,
— Ordonnez, maître, dit Colombe, et je vous obéirai comme
si vous étiez l'envoyé de Dieu,
— Bien, mon enfant. Je n ai plus à vous demander tiu'une
clioie qui vous coûtera peut-être, mais à laquelle il faut
vous décider, après quoi votre rôle se bornera à attendre
et à laisser fiiire les évéuemens et moi. Kt pour que vous
ayez en moi encore plus de foi tous deux, pour que vous
n'hésiliez pas n vous confier à un homme dont la vie peut-
être fut souillée, mais dont le coeur est demeuré pur, je
vais vous dire I histoire de ma jeunesse Hélas ! toutes les
histoires se ressemblent, et au fond de chacune siège la
douleur. Ascanio. je vais le dire comment ma Béatri.x,
l'ange dont je t'ai parlé, s'est mêlée â mon existence: tu
sauras qui elle fut, et tu t'étonneras moins sans doute de
ma résignation à tabandonner Colombe quand tu verras
que par ce sacrifice je commence seulement à payer à l'en-
fant la dette de larmes contractée envers la mère. Ta mère !
une sainte du paradis, Ascanio l Béatri.x veut dire bienheu-
reuse ; Stéi)hana veut dire couronnée.
— Vous m'avez toujours dit. maître, qu'un jour vous
m'apprendriez toute cette histoire.
— Oui, reprit Cellini, eî le moment est venu de vous la
faire connaître Cela vous donnera plus de confiance encore
en moi. Colombe, quand vous saurez toutes les raisons que
j'ai d aimer notre Ascanio.
.\lors Benvenuto prenant dans ses mains les mains de ses
deux enfans, se mit â raconter ce qui suit de sa voix grave
et harmonieuse, sous les étoiles qui scintillaient au ciel, et
dans le calme et le silence de cette nuit embaumée.
xxm
11 y a vingt ans. j'avais vingt ans comme toi, Ascanio, et
je travaillais chez un orfèvre de Florence appelé Raphaël
del .Moro. C'était un bon ouvrier et qui ne manquait pas de
goût, mais il aimait mieux le repos que 1 ouvrage, se lais-
sant entraîner aux parties de plaisir avec une facilité dé-
sespérante, et pour peu qu'il eût d'argent, débauchant lui-
m£me ceux de l'atelier Bien souvent 'je restais seul à la
maison i terminer en chantant quelque travail commencé.
Je chantais dans ce temps-là comme Scozzone. Tous les fai-
néans de la ville venaient naturellement demander chez
maître Raphaël de loccupalion ou plutôt des plaisirs, car
il avait la réputation d'être trop faible pour jamais que-
reller. Avec ces façons d'agir on ne s'enrichit guère ; aussi
était-il toujours à court, et devint-il bientôt l'orfèvre le
plus discrédité de Florence.
Je me trompe. Il avait un confrère encore moins achalandé
que lui, et qui cependant était d'une noble maison d artiste.
Mais ce n'était pas pour l'inexactitude des paiemens que
Gismondo Gaddi était décrié, c'était pour son insigne inha-
bileté et surtout pour son avarice sordide. Comme tout ce
qu'on lui confiait sortait manqué ou gâté de ses mains,
et que pas un chaland, â moins qu'il ne fût étranger, ne
se hasardait dans sa boutique, ce Gismondo se mit po'jr
vivre à faire l'usure et à prêter à des intérêts énormes
aux fils de famille qui escomptaient leur avenir. Ce com-
merce-la réussit mieux que l'autre, vu que le Gaddi exi-
geait toujours de bons gages et ne s'engageait dans aucune
affaire sans de sûres garanties. A cela près, il était, comme
il le di.sait lui-même, très sage et très tolérant : il prêtait
à tout le monde, aux compatriotes et aux étrangers, aux
juifs et aux chrétiens. Il eût prêté à saint Pierre sur les
clefs du Paradis ; il eût prêté à Satan sur ses propriétés en
enfer.'
.\i-je besoin de dire qu'il prêtait à mon pauvre Raphaël
del .Moro, qui mangeait chaque jour son lendemain, et
dont l'Intègre probité ne s'était jamais démentie. Les rela-
tions continuelles d affaires, l'espèce d'interdiction dont on
les frappait, leur voisinage enfin, rapprochèi'cnt les deux
orfèvres. Del Moro était pénétré de reconnaissance pour
,Vobligeance inèpuî.sable de .son compère à lui avancer de
l'argent. Gaddi estimait profondément un débiteur honnête
commode. Ils étaient, en un mot, les meilleurs amis du
tnionde, et Gismondo n'eût pas manqué pour un empire
Jiune des parties dont Raphaël Moro le régalait,
Del Moro était veuf, mais il avait une fille de seize ans
appelé Stépliana.
Stèphaua, à létudier en sculpteur, n'était pas belle, et
cependant son premier aspect vous saisissait. Sous son front
trop haut et trop peu uni pour celui dune femme, on
voyait pour ainsi dire sourdre la pensée. Ses grands yeux
humides et d'un noir velouté vous pénétraient de respect et
d'attendrissement en se fixant sur vous, l'ne pâleur d'ambre
voilait toute sa figure d'un nuage <|u'i''riairail, comme le
faible rayon d une matinée d'automne, un regard triste et
charmant. J oublie une couronne d'abondaus cheveux noirs
et des mains de reine.
Stépbana se tenait d'ordinaire penchée comme un lis
ployé par un vent d'orage On eût dit dune statue de la
Mélancolie. Lorsqu'elle se relevait, lorsque ses beaux yeux
s'animaient, que ses narines se dilataient, que son bras
étendu donnait un ordre, on l'eût adorée comme l'arcliange
Gabriel. Elle te ressemblait, Ascanio, mais tu as de moins
qu'elle .sa faiblesse et sa souffrance. Jamais l'àme immor-
telle ne s'est plus clairement révélée à mes yeux que dans
ce corps frêle, élégant et souple. Del Moro. qui redoutait
sa fille presqu'autant qu'il l'aimait, avait coutume de dire
qu'il n'avait mis au tombeau que le corps de sa femme,
et que .Stéjjliana était l'esprit de la morte.
J étais dans ce temps-là un jeune homme aventureux,
étourdi, ardent. J'aimais avant tout la liberté; la sève dé-
bordait en moi, et je d.îpensais cette fougue en querelles
folles et en folles amours. Je travaillais néanmoins comme
je m'amusais, avec passion, et malgré mes boutades, j étals
encore le meilleur ouvrier de Raphaël et le seul qui gagnât
quelque argent à la maison. Mais ce que je faisais de
bien. Je le faisais d'instinct et comme par hasard. J'avais
assidûment étudié les antiques. Pendant des jours entiers,
j'étais resté penché sur les bas-reliefs et les statues d'Athè-
nes et de Rome, les commentant avec le crayon et le ciseau,
et la continuelle fréquentation de ces sublimes sculpteurs
anciens m'avait donné la pureté et la sûreté de la forme :
mais j'imitais avec bonheur, je ne créais pas. Toutefois,
je vous le répète, j'étais sans conteste et sans peine le
plus habile et le plus laborieux parmi les compagnons de
del Moro. Aussi le secret désir du cher maître était-il,
je l'ai su depuis, de me faire épouser sa fille.
Mais je me souciais bien du ménage, ma foi ! j'avais soif
d'indépendance, d'oubli et de grand air ; je restais des jours
entiers absent de la maison ; je rentrais écrasé de fatigue,
et pourtant en quelques heures j'avais rattrapé et dépassé
les autres ouvriers de P>arhaël ; je me battais pour un mot,
je m'amourachais iiour un coup d'œil. Le beau mari que
j'aurais fait !
D'ailleurs, l'émonon que je ressentais auprès de Stéphana
ne ressemblait en rien à celle que me faisaient éprouver
les jolies femmes de Porta del Prato ou de Borgo Pinti.
lille m'intimidait presque ; on m eût dit que je 1 aimais
autrement qu'une sœur aînée, j'aurais ri. Quand je reve-
nais de quelqu'une de mes escapades, je n'osais pas lever
les yeux sur Stéphana. Elle était plus que sévère, elle était
triste. Lorsqu'au contraire la fatigue ou un beau mouve-
ment" de zèle m'avait retenu à la maison, je recherchais
Stéphana, son doux regard et sa douce voix ■ l'affection que
je lui portais avait quelque chose de sérieux et de sacré
dont je ne me rendais pas bien compte, mais qui me char-
mait. Bien souvent, au milieu de mes joies bruyantes, la
pensée de Stéphana traversait mon «sprit, et l'on me de-
mandait pourquoi j'étais devenu soucieux; parfois quand
je tirais l'épée ou le poignard, je prononçais son nom comme
celui de ma sainte, et je remarquais que chaque fois que
cela m'était arrivé, je m'étais retiré du combat sans bles-
sure. Mais ce doux sentiment pour cette chère enfant, belle,
innocente et tendre, restait au fond de mon cœur comme
en un sanctuaire.
Quant à elle, il est certain que froide et digne avec mes
IJfiresseux compagnons, elle était pour moi pleine d'indul-
gence et de bonté. Elle venait parlois s as.seoir dans 1 atelier,
auprès de son père. et. courbé sur mon ouM'age. je sentais
pourtant son regard arrêté sur moi. J'étais fier et heureux
de cette préférence, même sans me l'expliquer. Si quelque
ouvrier pour me flatter grossièrement me disait que la
fille du maître était amoureuse de moi. je le recevais avec
tant de colère et d'indignation qu'il n'y revenait plus.
Un accident qui arriva à Stéphana me prouva jusqu'à
quel point elle avait pris racine au plus profond de mon
cœur.
Un jour qu'elle se trouvait dans l'atelier, elle ne retira
pas assez vite sa petite main blanche, et un maLidroit ou-
vrier qui était ivre, je croîs, lui entama avec un ci.>:eau le
petit doigt de la main droite et le doigt d'à colé. La pauvre
entant jeta un cri, et puis, comme tâchée d'avoir crié, pour
nous rassurer, se mit à sourire, mais elle soulevait sa main
toute sanglante. Je crois que j'aurais tué l'ouvrier si je
n'avais été tout entier à elle.
Le Gismondo Gaddi. qui était présent, dit qu'il connais-
sait un chirur,n;ien dans le voisinage et courut le chercher.
Ce méchant médicastre pansa en effet Stéphana et vint tous
les jours la voir; mais il était si Ignorant et si négll.ïent
que la gangrène se mit dans la plaie. Là-dessus cet ànc
déclara doctoralemcnt que, malgré ses efforts, Stép.'\ana.
IV
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
selon toutes les probabilités, resterait estropiée du bras
droit.
Rapliaël del Moro était déjà dans une trop grande mi-
sère pour pouvoir consulter un autre médecin ; mais, sur
l'arrêt de l'Imbécile docteur. Je n'y tins pas : je grimpai
à ma chambre, je vidai l'escarcelle qui contenait toutes
mes épargnes et je courus chez Giacomo Rastelli de Pe-
louse, le chirurgien du pape, et le plus habile praticien de
toute l'Italie. Sur mes vives instances, et comme la somme
que je lui offrais était fort honnête, il vint tout de suite,
disant : « Oh i les amoureux !... n Après avoir examiné la
Wessure, il assura qu'il en répondait, et tru'avant quinze
Jours, Stéphana se servirait du bras droit comme de l'autre.
J'avais Envie de l'embrasser, le digne homme. Il se mit à
panser ces pauvres doigts malades, et Stéphana fut aussitôt
soulagée. Mais quelques jours après, il fallut enlever la
earie des os.
Elle me demanda d'assister à l'opération pour lui donner
du courage, et j'en manquais mol-même, et je sentais mon
coeur bien petit dans ma poitrine. Maitre Giacomo se ser-
rait de gros instrumens qui faisaient un mal affreux â
Stéphana. Elle ne pouvait retenir des gémissemens qui
retentissaient en mol. Une sueur froide inondait mes tempes.
Enfin, le supplice fut au-dessus de mes forces : ces gros
eatils qui torturaient ces petits doigts délicats, me tortu.
raient moi-même. Je me levai en suppliant maitre Giacomo
de suspendre l'opération et de m'attendre un demi-quart
d heure seulement.
3e descendis à l'atelier, et là. comme inspiré par un bon
génie, je fis un instrument d'acier menu et fin qui coupait
comme un rasoir. Je retournai vers le chirurgien, qui
commença à opérer si facilement que la chère malade
n'éprouvait presque plus de douleur. En cinq minutes ce
fut terminé, et quinze jours après elle me donnait à baiser
cette main que je lui avais conservée, disait-elle.
Mais 11 me serait impossible de peindre les poignantes
Émotions à travers lesquelles je passai en voyant souffrir
ma pauvre Résignée, comme je l'appelais quelquefois.
La résignation était en effet comme l'altitude naturelle
de son âme. Stéphana n'était pas heureuse ; le désordre et
l'imprévoyance de son père la navraient ; sa seule conso-
lation était la religion : comme tous les malheureux, elle
était pieuse. Bien souvent, quand j'entrais dans une église,
car j'ai toujours aimé Dieu, je voyais dans un coin retiré
Stéphana pleurant et priant.
Dans tous les embarras où l'incurie de maître del Moro la
laissait trop fréquemment, elle avait quelquefois recours à
moi avec une confiance et une grandeur qui me ravis-
saient. Elle me disait, la chère fille, avec la simplicité des
Dobles cœurs : •< Benvenuto, je vous prie de passer la nuit
■n travail pour achever ce reliquaire ou cette aiguière, car
nous n'avons plus du tout d'argent. »
Bientôt je pris l'habitude de lui soumettre chaque ou-
rragc que je terminais, et elle me redressait et me conseil-
lait avec une supériorité singulière. La solitude et la dou-
leur avalent élevé et agrandi sa pensée plus qu'on ne saurait
croire. Ses paroles, à la fois naïves et profondes, me firent
deviner plus d'un secret de l'art, et ouvrirent souvent â
■ion esprit de nouvelles perspectives.
Je me rappelle qu'un jour je lui montrai le modèle d'une
médaille que j'avais à graver pour un cardinal, et qui re-
présentait d'un côté la tête de ce cardinal, et de l'autre
Jésus-Christ marchant sur la mer et tendant la main à
saint Pierre, avec cette légende; Quarc dubllastl? Pourquoi
«s-tu douté?
Stéphana fut contente du portrait, qui était très ressem
Mant et fort bien venu. Puis elle contempla longtemps le
mjet en silence.
— La figure de N'otre-Seigneur est parfaitement belle,
dil-elle enfin, et si c'était aussi bien Appollon ou Jupiter, je
■"y trouverais rien à redire. Mais Jésus est plus que beau,
Jésus est divin : ce visage est d'une pureté de lignes su-
perbes, mais où est l'Ame? J'admire l'Iioramc. mais je
cherche le Dieu. Songez. Benvenuto. que vous n'êtes pas
seulement un artiste, que vous êtes un chrétien. Voyez-
Tons, mon coeur a souvent saigné, c'esi-à-dire, hélas ! mon
cœnr a souvent douté; et mol aussi, relevée de mon abat-
tement, j'ai vu Jésus me tendre la main, je l'ai entendu
me dire la sublime p.irole : •■ Pourquoi as-tu douté? » .\h !
Benvenuto, votre image est moins lielle que lui. Dans sa
céleste figure il y avait en même temps la tristesse du père
qu'on afflige et la clémence du roi qui pardonne. Son front
rayonnait, mais sa bouche souriait ; il était plus que grand,
U était bon.
— Attendez. Stéphana, lui dls-je.
J'effaçai ce que j'avais fait, et en un quart d'heure, sous
ses yeux, je recommençai la figure de Jésus-Christ.
— Est-ce cela? lui demandal-je en la lui présentant.
— Oh I oui, répondit-elle les larmes aux yeux, c'est bien
ainsi que m'est apparu le doux Sauveur aux heures des
larmes. Oui, .je le reconnais maintenant à son air de misé-
ricorde et de majesté. Eh bien ! je vous conseille de tou-
jours faire ainsi, Benvenuto : avant de prendre la cire,
ayez la pensée ; vous possédez l'instrument, conquérez l'ex-
pression : vous avez la matière, cherchez l'âme ; que vos
doigts ne soient jamais que les serviteurs de votre esprit,
enlendez-vous.
Voilà quels avis cette enfant de seize ans me donnait
dans son bon sens sublime. Quand je restais seul, je médi-
tais ce qu'elle m'avait dit, et je trouvais qu'elle avait rai-
son. Ainsi elle a réglé, éclairé mon instinct. Ayant la
lorme, je tâchai d'avoir l'idée, et de marier si bien idée
et forme qu'elles sortissent unies et confondues de mes
mains comme Minerve jaillit toute armée du cerveau de
J upiter.
Mon Dieu I que la jeunesse est donc charmante et que ses
souvenirs sont puissans ; Colombe, Ascanio, cette belle soi-
rée que nous passons ensemble me rappelle toutes celles
que j ai passées assis à côté de Stéphana sur le banc de
la maison de son père ; elle regardait le ciel et moi je
la regardais. Il y a vingt ans de cela, il me semble que
c'est hier; j étends la main et je crois sentir sa main:
c'est la votre, mes enfaus. Ce que Dieu fait est bien fait.
Oh ! c'est que rien qu a la voir blanche dans sa robe
blanche, je sentais le calme descendre dans mon âme. Sou-
vent quand nous nous quitlious nous n avions pas prononcé
une parole, et cependant je remportais de ce muet entretien
toutes sortes de pensées belles et bonnes qui me faisaient
meilleur et plus grand.
ïout cela eut une fin comme tous les bonheurs de ce
monde.
Raphaël del Moro n'avait plus guère de progrès à lalre
dans la misère. Il devait a son bon voisin Gismondo Gaddi
a.uuu ducats qu'il ne savait comment lui payer. Celte Idée
mettait cet honnête liomme au désespoir. Il voulut du moins
sauver sa fille et confia son dessein de me la donner à un
ouvrier de l'atelier, sans doute pour qu'il m'en parlât.
Mais celui-ci était un de ces imbéciles que j'avais malmenés
quand ils m'avaient brutalement jeté à la tête comme une
calomnie 1 atfectiou fraternelle de Stéphana. Le butor ae
laissa pas même achever Raphaël.
— Renoncez â ce projet-lâ, maitre del Moro, lui dit-U ;
la proposition n'aurait pas de succès, je vous en réponds.
L'orfèvre était fier, il crut que je le méprisais à cause de
sa pauvreté et ne dit plus un mot sur ce sujet.
A quelque temps de là, Gismondo Gaddi vint lui réclamer
sa dette, et comme Raphaël demandait encore du temps :
— Ecoutez, dit Gismondo, accordez-moi la main de votre
fille, qui est sage et économe, et je vous donnerai quittance
de tout.
Del Moro fut transporté de joie. Gaddi passait bien pour
être un peu avare, un peu brusque et un peu jaloux, mais
il était riche, et ce que les pauvres estiment et envient le
plus, hélas ! c'est la richesse. Quand Raphaël parla de cette
proposition inespérée à sa fille, elle ne lui répondit rien :
seulement, le soir, quand nous quittâmes pour rentrer à la
maison le banc où nous avions passé la soirée, elle me dit ;
— Benvenuto, Gismondo Gaddi m'a demandée en mariage,
et mon père a donné son consentement.
Sur ces simples mots, elle me laissa, et mol je me levai
debout, comme poussé par un ressort. Puis, saisi de Je ne
sais quelle fureur, je sortis de Florence et me mis à errer
à traders champs.
Durant toute cette nuit, tantôt courant comme un In-
sensé, tantôt couché sur l'herbe et pleurant, mille pensées
folles, désespérées, furieuses, travers^ent mon esprit bou-
leversé.
— Elle, Stéphana, la femme de ce Gismondo ! me disals-je
quand, revenant un peu à moi, je cherchais à rassembler
in^ esprits. Cette idée qui me fait frémir l'accable et l'épou-
vante aussi, et comme sans doute elle me préférerait, oui,
c'est cela, elle fait un muet appel à mon amitié, â ma Ja-
lousie. Oh ! certes, je suis jaloux et avec rage ; pourtant
ai-je le droit de l'être? Gaddi est sombre et violent, mais
soyons juste envers nous-mêmes, quelle femme aussi se-
rait heureuse avec moi? ne suis-je pas de même brutal,
fantasque, inquiet, à tout moment engagé dans des disputes
dangereuses et des amourettes impies ; pourrai-je me domp-
i ter? non, jamais: tant que le sang courra ainsi bouillant
dans mes veines, j'aurai toujours la main sur mon poignard
et le pied hors du logis.
Pauvre Stéphana ! je la ferais pleurer et souffrir, je la
verrais pâle et flétrie, je me prendrais en haine, je la pren-
drais en haine elle-même comme un reproche vivant. Elle
en mourrait, et c'est moi qui l'aurais tuée. Non, Je ne suis
pas fait, je le sens, hélas ! pour les joies calmes et pures de
la famille ; il me faut la liberté, l'espace, l'orage, tout
plutôt que la paix et la monotonie du bonheur. Je briserais,
mon Dieu ! dans mes mains maladroites cette fleur délicate
et fragile. Je torturerais cette chère vie, cette âme adorable,
par mes Injures ; et ma propre existence, mon propre coeur,
par des remords. Mais sera-t-elle plus heureuse avec ce
ASCANIO
Gismondo GaJJi? Pouiqaoi l'épouse-t-elle. aussi? Nous
étions si bien ! Après tout, le sort et l'esprit d'un artiste,
Stépliana ne l'ignore pas, ne s'accommodent guère de ces
liens étroits et durs, de ces bourgeoises nécessités d'un
ménage. 11 faudrait dire adieu à tous mes rêves de gloire,
abdiquer l'avenir de mon nom, renoncer à l'art inii vit de
liberté et de puissance. Qu'est-ce qu'un créateur empri-
sonné au coin du foyer domestique? Dites, ô Dante Ali-
gliieri ! Michel-Ange, mon maître ! comme vous ririez de
voir votre élève bercer ses cnfans ou demander pardon à
Je ne devais plus la revoir en ce monde.
Cette fols encore je sortis de la ville tète nue et en cou-
rant, mais Je n'y revins pas le lendemain ni le surlende-
main, je continuai de marcher jusqu'à ce que je fusse ar-
rivé à Rome.
Je restai à Rome cinq ans, je commençai ma réputation,
je gagnai l'amitié du pape, j'eus des duels, des amours,
des succès d'art, mais je n'étais pas content, quelque chose
me manquait. Au milieu de toutes ces tempêtes, je ne pas-
sai pas un jour sans tourner mes yeux du côté de Florence.
Aurez-vous confiasce en moi '.'
sa femme ! Non, soyons courageux pour moi. généreux
pour Stéphana : restons seul et triste dans mon rêve et dans
ma destinée '.
Vous le voyez, mes enfans, je ne me fais pas meilleur que
je ne 1 étais. Il y avait un peu d égoïsme dans ma déter-
■ mlnation, mais il y avait aussi beaucoup de vive et sincère
B. tendresse pour Stéphana, et mon délire semblait avoir rai-
K son.
^t Le lendemain, je rentrai assez calme à. l'atelier. Stéphana
^^^ aussi paraissait calme, seulement elle était plus pâle qu'à
^^Hrordinaire. Un mois s'écoula ainsi. Un' soir, Stéphana me
^^Bdit en me quittant:
^^B — Dans huit jours, Benvenuto, je serai la femme de Gis-
^^■mondo Gaddr.
^^ ■ Comme elle ne partit pas tout de suite, cette fois-lù j'eus
le temps de la regarder. Elle était debout, morne, la main
sur le cœur et courbée sous la peine. Son beau sourire était
triste à faire pleurer. Elle me contemplait avec douleur,
mais sans expression de reproche. JIoii ange, prêt à aban-
donner la terre, semblait me dire adieu. Elle resta ainsi
muette et immobile une minute, et puis rentra dans la
maison.
Je ne dormais pas une nuit sans revoir en rêve la pâle et
triste Stéphana debout sur le seuil de la maison de son
père et me regardant.
Après cinq ans, je reçus de Florence une lettre cachetée
de noir. Je l'ai lue et relue tant de fois que je la sais
maintenant par cour.
La voici.
« Benvenuto, je vais mourir. Benvenuto, je vdte aimais.
« Voici quels ont été mes rêves. Je vous connaissais aussi
bien que vous-même; j'ai pressenti la puissance qui est
en vous et qui vous fera grand un jotir. Votre génie, que
j'avais lu sur votre large front, dans vos regards ardens,
dans vos gestes passionnés. Imposait ù celle qui portait votre
nom de graves devoirs. Je les acceptais. Le bonheur avait
pour moi ia solennité dune mission. Je n aurais p« été
votre femme. Benvenuto, j'aurais encore été votre amie,
votre sœur, votre mère. Votre noble existence appartient à
tous, je le savais, je n'en aurais pris que le droit de vous
consoler dans votre ennui, de vous relever dans vo.s dou-
tes. Vous eussiez été libre, ami, toujours et partout. Hélas'
je m'étais habituée dès longtemps à vos douloureuses ab-
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
sences, à toutes les exigences de votre fougue, à tous les ca-
prices de votre Ame amante des orages. Toute puissante
nature a de puissans besoins. Plus l'aigle a plané longtemps,
plus longtemps il est obligé de se reposer sur la terre.
Mais tiuand vous vous seriez arraclié aux songes fiévreux
du sommeil de votre géuie. j'aurais retjouvé au réveil mon
sublime Benvenuto. celui que j'aime, celui qui m'eût appar-
tenu à moi seule ! Je n'aurais pas fait un reproche aux heu-
res de loubli. car elles n auraient rien eu d'injurieux pour
moi. Quant à moi, vous sachant jaloux comme tout noble
cœur, jaloux comme le dieu de l'Ecriture, je serais restée,
quand vous n auriez pas été là, loin des regards, dans la
solitude 'fue j'aime, vous attendant et priant pour vous.
■• Voici quelle eût été ma vie.
" Quand j'ai vu que vous m'abandonniez, soumise à la
volonté de Dieu et à la vôtre, j'ai fermé les yeux et remis
ma destinée aux mains du devoir : mon père m ordonnai:
ua mariage qui lui épargnait le déshonneur, j'ai obéi.
Mon mari a été dur. sévère, impitoyable ; il ne s'est pas
contenté de ma docilité, il exigeait un amour au-dessus
de mes forces, et me punissait en brutalités dé mes cha-
grins involontaires Je me suis résignée. J'ai été, je l'es-
père, une épouse digne et pure, mais toujours bien triste.
Benvenuto. Dieu, néanmoins, m'a récompensée, dès ce
monde, en me donnant un Hls. Les baisers de mon entant
mont empèclié pendant quatre ans de sentir les outra-
ges, les coups et enfin la misère ! car pour trop vouloir ga-
gner, mon mari fut niiiié. et il est mort le mois passé ds
cette ruine. Que Dieu lui pardonne comme je lui pardonne
moi-même !
"Je vais mourir à mon tour, aujourd'hui, dans une heure.
de mes souffrances accumulées, et je vous lègus mon fl!s.
Benvenuto.
■• Tout eit pour la mieux, peut-être. Qui sait si ma fai-
blesse de femme aurait sufli au rôle que je m'étais impose
près d^ vous. Lui. mon Ascr.nio (il me ressemble), sera un
compagnon plus fort et plus résigné de votre vie ; il vous
aimera mieux, sinon plus. Je ne suis pas jalouse de lui.
« D un autre côté, faites pour mon enfant ce que j'au-
rais fait pour vous.
<i Adieu, mon ami. je vous aimais et je vous aime, je
vous le répète sans honte et sans remords, aux portes
même de léteruité, car cet amour était saint. Adieu ; soyez
grand, je vais être heureuse, et levez quelquefois les yeux
au ciel pour que je vous voie.
« Votre Stéphana. »
Maintenant Colombe. Ascanlo, aurez-vous confiance en
moi, et êtes-vous prêts à faire ce que je vais vous conseil-
ler? '
Les deux jeunes gens répondirent par un seul cri.
VISITES DO.MICILIAIRES
Le lendemain du jour où. dans les jardins du Petit-Nesle.
cette histoire fut racontée à la lueur des étoiles, I atelier do
Benvenuto avait dès le matin son aspect accoutumé ; le
maître travaillait a la salière d'or dont il avait si vaillam-
ment défendu la matière première contre les quatre bravi
qui voulaient la lui prendre, et sa vie par-dessus. Ascanio
ciselait le lis de madame d'Etampes : Jacques Aubry, molle-
ment étendu sur une chaise, adressait mille questions à Cel-
linl, qui ne lui répondait pas. et qui mettait l'écolier am.i-
teur dans la nécessité de se faire les réponses lui-même.
Pagolo regardait en dessous Catherine, qui travaillait ;■!
quelque ouvrage de femme. Herni lun et les autres ouvriers
limaient, frappaient, stjudaient. -ciselaient, et la chanson
de Scozzone égayait ce calme de l'activité.
Le Petit-Nesle était loin diîlre aussi tranquille. Colomba
avait disparu.
Tout y était donc en rumeur: on cherchait, on appelait:
dame Perrine jetait les hauts cris, et le prévôt, qu'on était
allé quérir a la hâte, tàcliait de saisir au milieu des lamen-
tations de la bonne dame quelque indice qui pilt le mettre
sur les traces de l'absente, et probablement de la fugi-
tive.
— Voyons, dame Perrine. vous dites donc que c'est hier
au soir, quelques lustans après mou départ, que vous
l'avez vue iwur la dernière fois, demandait le prévôt.
— Hélas: oui. mes.sire. Jésus Dieu l quelle aventure! la
pauvre chtie enfant paraissait un peu triste, elle est allée
se débarra.'siT de tous ses beaux afiiqucts de coiu' : elle a
•nis une sini;.k- robe blanche, saints /lu paradis, ayez
pitié de nous i et puis elle m'a dit : ■• Dame Perrine. la soi-
rée est belle, je vais aller faire un tour dans mon allée. »
Il pouvait être sept heures du soir. Madame que voici, dit
Perrine en montrant Pulchérie la suivante qu'on lui avait
donnée pour aide ou plutôt potu' supérieure ; madame que
voici, .«elon son habitude, était déjà rentrée dans sa cham-
bre, sans doute pour préparer ces belles toilettes qu'elle
fait si bien, et moi je m'étais mise à coudre dans la sali ■
en bas. Je ne sais combien de temps je restai là à travailler
il est possible qu'à la longue mes pauvres yeux fatigués se^
soient fermés malgré moi, et que j'aie un peu perdu
connaissance
— Selon votre habitude, interrompit aigrement Pulchérie
— Toujours est-il, reprit dame Perrine sans daigner ré-
pondre à cette mesquine calomnie, que vers dix heui'es je
quittai mon fauteuil, et j'allai voir au jardin si Colombe ne
s'y était pas oubliée. J appelai et ne trouvai personne: je
crus alors qu'elle était rentrée chez elle, et s'était couchée-
sans mî déranger, comme cela lui était arrivé mille fois,
à la chère fille. Miséricorde clu ciel : qui aurait pensé... Ah :
messire le prévôt, je puis bien dire qu elle n'a pas suivi
un amant, mais un ravisseur. 'Je l'avais élevée dans des^
principes...
— Et ce matin, dit impatiemment le prévôt, ce matin?
— Ce matin, qiuand j'ai vu qu'elle ne descendait pas
Sainte-Vierge, secourez-nous :
— Ah : au diable vos litanies ! s'écria messire d'Estourville.
Racontez donc simplement et sans toutes ces jérémiades.
Ce matin?
— Ah : monsieur le prévôt, vous ne pouvez pas m'empêcher-
de pleurer jusqu'à ce qu'on la retrouve. Ce matin, messire.
inquiète de ne pas la voir (elle était si matinale:), je suis
\enue frapper à sa porte pour la réveiller, et comme elle ne-
répondait pas. j'ai ouvert. Personne. Le lit n était même-
pas défait, messire. Alors j'ai crié, j'ai appelé, j'ai perdu la
tôt?, et voiLS ne voulez pas que je pie-are :
— Dame Perrine. dit sévèrement le prévôt, atrriez-vous in-
troduit ici quelqu'un pendant mon absence?
— Ici quelqu'un, par exemple ! reprit avec toutes sortes-
de marques de stupéfaction la gouvernante, qui sentait sa
conscience cliatouilleuse à cet endroit. Est-ce que vous ne
me l'aviez pas défendu, messire? depuis quand me suisje-
permis de jamais transgresser vos ordres? Quelqu'un ici?
ah : bien oui !
— Ce Benvenuto, par exemple, qui osait trouver ma fille-
si belle, n'a pas tenté de vous gas:ner?
— Fi donc : il eût tenté plutôt d'escalader la lune ; je
l'aurais joliment reçu, je m en vante:
— Ainsi vous n'avez jamais admis dans le Petit-Nesle un
homme, un jeune liomme ?
— Un jeune homme : bonté du ciel, un jeune homme '
Poiu'quoi pas le diable?
— Qu'est-ce donc alors, dit Pulchérie, que ce gentil gar-
çon qui est venu frapper dix fois à la port-2 depuis que je-
suls ici, et à qui dix fois j'ai fermé la porte au nez?
— Un gentil garçon ? vous avez la berlue, ma chère ; il
moins que ce ne soit le comte d Orbec. Ah : bon Dieu : j'y
suis : c'est peut-être Ascanio que vous voulez dire. Ascanio.
vous savez, messire? cet enfant qui vous a sauvé la vie. Oui.
en effet, je lui avais donné à raccommoder les boucles d ar-
gent de mes souliers. Mais lui, un jeune homme, cet ap-
prenti ! mettez des lunettes, ma mie. Au surplus, que ces
murs et ces pavés disent s'ils l'ont jamais vu ici.
— Il suffit, interrompit sévèrement le prévôt. Si vous avei
trompé ma confiance, dame Perrine, je jiu-e que vous me
le paierez : Je vais aller chez ce Benvenuto ; Dieu sait com
ment ce manant va me recevoir ; mais il le faut.
Benvenuto, contre toute attente, accueillit le prévôt à
merveille. En voyant sou sang-froid, son aisance et sa bonne
grâce, messire d Ksîourville n'osa pas même parler de ses
soupçons. Mais il dit que sa fille Colombe ayant été fort sot-
tement effrayée la veille, dans sa terreur panique, elle
s'était enfuie comme égarée ; que peut-être, sans que Benve-
nuto le sût lui-même, elle avait cherché un refuge au Grand-
Xesle, — ou bien encore qu'en le traversant pour aller ail-
leurs, elle avait pu s'y évanouir. Bref, Il mentit le plus
maladroitement du monde.
Mais Celliui accepta tous ses contes et tous ses prétextes
avec politesse, enfin, il eut la complaisance d'avoir l'air de
ne s'apeicevolr de rien. II y eut plus, il plaignit le prévôt
de toute son àme, lui afiirmant qu il serait heureux de
rendre sa fille à un père qui avait toujours entouré son
enfant d'une tendresse et d'une affection si touchantes et si
dignes. La fugitive, à l'entendre, avait donc eu le plus
gi-and tort, et ne pouvait rentrer trop tôt sous une proter
tion si rassurante et si douce. -\u reste, comme preuve do
la sincérité de l'intérêt qu'il portait à messire d EstourvlU.'.
il se mettait à sa disposition pour le seconder dans tou.es
les recherches ; non seulement dans le Grand-Xesle, mais en-
core partout ailleurs.
Le prévôt, à demi convaincu, et d'autant plus touché de
ces éloges qu'il sentait au fond du cœur qu'il les méritait
moins, commença, suivi de Benvenuto Cellinl. une invcsti-
jrition Sirui u!cu;e dans son ai.clt-nne propriété du Grand-
f
ASCAMO
Nesle. dont il connaissait tous les coins et recoins. Aussi
ne laissa-t-il i)as une poi'tc saiis la pousser, une armoire sans
lentrouvrir, un bahut sans y jeter un coup U'œil comme
par m^garde. Puis, l'hôtel visité dans tous les coins et
recoins, il passa dans le jardin, parcourut l'arsenal, la
fonderie. le cellier, l'écurie, examina tout nt'oureusement.
Pendant cette reclierclie. lienvenuto, Bdfle à son obligeancû
première, l'aidait de son mieu.x, lui olti-ant toutes les clefs
au fur et à mesure, indiquant tel corridor ou tel cabinet
<iue messire d'Lstourville oubliait. Enfin il lui donna le
conseil, de peur que la fugitive ne passât furtivement d'une
salle dans une autre, de laisser un de ses gens en senti-
nelle dans cliaque endroit qu'il quittait.
Après avoir luretê partout, au bout de deux heures de
perquisitions inutiles, me^sire d'Estouj-ville, cett'tain de
n'avoir rien omis, et confondu de l'obligeance de son liùte,
quitta le Graiid-.Nesle eu laissant à Benvenuto mille remer-
cimoiis et mille excuses.
— Quand il vous plaira de revenir, dit l'orfèvre, et si
vous ave'i besoin de recommencer ici vos recherches, ma
maison vous est ouverte à toute heure comme lorsqu'elle
vous appartenait ; d'ailleurs, c'est votre droit, messire :
n'avons-nous pas signé un traité par lequel nous nous en-
gageons à vivre en bons voisins.
Le prévôt remercia Benvenuto, et comme il ne savait de
quelle façon lui rendre ses politesses, il loua fort, en sor-
tant, cette gigantesque statue de Jlars que l'artiste, comme
nous l'avons dit, était en train d exécuter. Benvenuto lui
en fit faire le tour et lui en fit remarquer avec complai-
sance les étonnantes proportions ; en effet, elle avait plus
de soixante pieds de haut, et à sa base près de vingt pas de
circonférence.
Messire d'Estourville se retirait fort désolé : il était con-
vaincu, dès lors qu'il n avait point retrouvé sa flllo au
Grand-Nesle, qu elle avait trouvé un asile par la ville. Mais
à cette époque, la ville était déjà assez grande pour embar-
rasser le chef même de la police. D'ailleure, lavait-on en-
levée ou s'étail-elle enfuie? Etait-elle victime d'une violence
étrangère, ou avait-elle cédé à son propre mouvement ■?
C'était une incertitude sur laquelle aucune circonstance n"
pouvait le fixer. 11 espéra alors que dans le premier cas elle
parviendrait à s échapper, et que dans le second elle re-
viendrait deile-mème. Il attendit donc avec assez de pa-
tience, interrogeant malgré cela vingt fois par jour dame
Perrine. qui passait son temps à adjurer tous les saints
du paradis, et qui continuait à jurer ses grands dieux qu'elle
n'avait reçu personne, et de fait, non plus que messire
d'Estourville, elle n avait conçu aucun soupçon sur Ascanio.
Le jour et le lendemain s'écouJèrent sans nouvelles. Le
prévôt mit alors tous ses agens en campagne, ce qu'il avait
négligé de faire jusqu'alors, pour ne pas ébruiter cet évé-
nement, auquel sa réputation étail si fort intéressée. Il
est VTai qti il ne leur donna que le signalement sans leur
donner le nom. et que leurs perquisitions furent faites
sous un tout autre prétexte que celui qui les amenait véri-
tablement ; mais quoiqu'il ne négligeât aucune source se-
crète d informations, toutes ses recherches furent sans ré-
sultat.
Certes, il n'avait jamais été pour sa fllle un père affectueux
et tendre, mais s'il ne désespérait pas, il se dépitait,
et son oi'gueil souffrait â défaut de son cœur ; il songeait
avec indignation au beau, parti que la petite sotte allait
peut-être manquer, et avec rage aux quolibets et aux sar-
casmes avec lesquels la cour allait accueillir sa mésaven-
ture.
Il fallut bien enfin s'ouvrir de ce malheur au fiancé de
Colombe. Le comte d'Orbec en fut affligé à la manière d'un
commerçant à qui l'on annonce que ses marchandises ont
subi une avarie, mais pas autrement. Il était philosophe,
le clier comte, et il promit à son digne ami que si la
chose ne s'ébruitait pas trop, le mariage n'en tiench'ait pas
moins: puis, comme c'était un homme qui savait saisir
l'occasion, 11 profita de la circonstance pour glisser au pré-
vôt quelques mots des projets de madame d'Etampes sur
Colombe.
Le prévôt fut ébloui de l'iionneur auquel il aurait pu être
appelé : son cliagrin en redoubla, et il maudit l'Ingrate qui
se dérobait à une si noble et si belle destinée.
Nous faisons grâce à nos lecteurs de la conversation que
cette confidence du comte d'Orbec amena entre les deux
vieux courtisans: contentons-nous de dire que la douleur et
l'espoir y prirent un caractère bizarrement toucliant. Or,
comme le malheur rapproche les hommes, le beau-père et
le gCHdre se séparèrent plus unis que jamais, et sans pou-
voir se décider encore à renoncer au brillant avenir qu'ils
avalent entrevu.
On était convenu de se taire sur cet événement vis-;'i-vis de
tout le monde; mais la duchesse d Etampes était une
amie trop intime et une complice trop intéressée pouf
qu'on ne la mit pas dans le secret.
Ce fut bien vu, car elle prit la chose beaucoup plus i
coeur que le père et le mari ne l'avaient fait, et, comme
on le sait, elle était plus i même que tout autre de ren-
seigner le prévôt et de diriger ses perquisitions.
Elle savait eu effet l'amour d'Ascaiiio pour Colombe, elle
l'avait fait elle-même pour ainsi dire assister à toute sa
conspiration ; le jeune homme voyant l'honneur de celle
qu'il aimait menacé, s'était décidé peut-ctro à un acte de
désespoir; mais Ascanio le lui avait dit luiinémc. Co-
lombe ne l'aimait point, et ne l'aimant point, n'avait pas
dû se prêter ;\ de pareils projets. Or, la duchesse d Etampes
connaissait assez celui qu'elle avait soupçonné d'abord pour
savoir qu'ij n'aurait jamais la liardiess« de braver les
mépris et la résistance de sa maîtresse ; et cependant, mai-
gré tous ces raisonnemens, quniqu'à ses yeux toutes les
probabilités fussent qu'Ascanio n'était pas coupable, son
instinct de femme jalouse lui disait que c'était à l'hôtel de
Nesle qu'il fallait chercher Colombe, et qu'on devait avant
tout s'assurer d'Ascanio.
Mais madame d Etampes, de son côté, ne pouvait dire ix
ses amis d'où lui venait cette conviction, car il fallait alors
qu'elle leur avouât qu'elle aimait Ascanio, et que, dans
l'imprudence de sa passion, elle avait confié à ce jeune
homme tous ses desseins sur Colombe. Elle leur assiu'a seu-
lement qu'elle serait bien trompée si Benvenuto n'était
pas le coupable, Ascanio le complice, et le Grand-Nesle
l'asile. Le prévôt eut beau se débattre, jurer qu'il avait tout
vu, tout visité, tout parcouru, elle n'en démordit pas, elle
avait pour cela ses raisons, et elle s'obstina tellement dans
son opinion, qu'elle finit par jetet' des doutes dans l'esprit
de messire d'Estourville, ciui était ceijendant certain d avoir
bien cherclié.
— D'ailleurs, ajouta la duchesse, j'appellerai moi-même
Ascanio, je le verrai, je l'interrogerai, soyez tranquille.
— Oh ! madame, vous êtes trop bonne, dit le prévôt.
— Et vous trop niais, murmura la duchesse entre ses
dents.
Elle les congédia.
Elle se mit aloi-s à rêver aux moyens de faire venir le
jeune homme, mais comme elle ne s'était encore arrêtée
â aucun, on annonça Ascanio ; il allait donc au-devant
des désirs de madame d'Etampes ; 11 était froid et calme.
Madame d Etampes l'enveloppa d'un regard si perçant,
qu'on eut dit qu'elle vouiait lire jusqu'au fond de son cœur ;
mais Ascanio ne pai-ut pas même s'en apercevoir.
— Jladame, dit-il en s'iiiclinant, je viens vous montrer
votre lis à peu près terminé ; il n'y manque plus guère
que la goutte de rosée de deux cent mille écus que vous avez
promis de me fournir.
— Eh bien! et ta Colombe'? dit madame d'Etampes pour
toute réponse.
— Si c'est de mademoiselle d'Estourville que vous voulez
parler, madame, reprit gravement Ascanio, je vous supplie-
rai à deux genoux de ne plus prononcer son nom devant
moi. Oui, madame, je vous en conjure humblement et ins-
tamment, que ce sujet ne revienne jamais entre nous, de
grâce !
— Ah ! ah < du dépit ! fit la duchesse, dont le regard pro-
fond n'avait pas un instant quitté Ascanio.
— Quel que soit le sentiment qui m anime, et dussé-je
encourir votre disgrâce, madame, j'oserai vous refuser doré-
navant de continuer avec vous tout entretien sur ce sujet. Je
me suis juré à moi-même que tout ce qui aurait trait à
ce souvenir resterait maintenant mort et enseveli dans mon
cœur.
— Me suis-je donc trompée? pensa la duchesse, et Asca-
nio n'est-il pour rien dans l'événement? Cette petite fille
aurait-elle suivi de gré ou de force quelque autre ravis-
seur, et perdue poui' les projets de mon ambition, servi-
rait-elle par sa fuite les intérêts de mon amour ?
Puis, après ces réflexions faites à voix basse, elle reprit ;i
voix haute :
— Ascanio, vous me priez de ne plus vous parler d'elle :
me laisserez-vous au moins vous parler de moi? Vous voyez
que sur votre prière je n'insiste pas, mais qui sait si ce
second sujet de conversation ne vous .sera pas plus il ■■
sagréable encore que le premier? Qui sait...
— Pardon si je vous interromps, madame, dit le jeune
homme, mais la bonté avec laquelle vous voulez bien
m'accorder cette grâce que je vous demande m'enhardit h
en implorer une autre. Quoique de faniUl.' noble, je ne
suis qu'un pauvre enfant obscur, élevé dans 1 ombre d'un
atelier d'orfèvre, et de ce cloître artistique, je me suis vu
tout à coup transporté dans une splière brillante, mêlé au
destin des empires, ayant, faible, de puissans seigneurs pour
ennemis, un roi pour rival ; et quel roi, madame i Fran-
çois I»"', c'est-à-dire un des plus puissans princes de la
chrétienté. Tout à coup, j'ai coudoyé les noms les plus
éclatans et les plus illustres destinées; J'ai aimé sans es-
poir et l'on m'a aimé san.s retour ! et qui m'aimait, grand
Dieu ! Vous, une des plus belles, une des plus nobles dames
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
de la tprre ; Tout cela a mis le trouble en moi et hors
de moi : tout cela m'a étourdi, écrasé, anéanti, madame !
Je suis effrayé comme un nain qui se réveillerait parmi
des gêan? ; je n ai plus une idée en place, plus un senti-
ment dont je me rende compte ! je me trouve comme perdu
dans toutes ces haines terribles, dans tous ces amours im-
placables, dans toutes ces ambitions glorieuses. Madame,
laissez-moi respirer, je vous en conjure ; permettez au nau-
fragé de revenir à lui, au convalescent de reprendre ses
forces; le temps, je lespère, remettra tout eu ordre dans
mon âme et dans ma vie. Du temps, madame, donnez-moi
du temps, et par pitié ne voyez aujourd hui en moi que l'ar-
tiste qui vient vous demander si son Us est de vôtre goût.
La duchesse fixa sur Ascanio un regard plein de doute
et détonnement ; elle n'avait pas supposé que ce jeune
homme, que cet enfant pût parler de ce ton à la fois poé-
tique, grave et sévère : aussi se sentit-elle moralement con-
trainte de lui obéir, et ne parlant plus que de son lis.
donna-t-elie à Ascanio des éloges et des conseils, lui pro-
mettant qu'elle ferait tout son possible pour lui envoyer
avant peu le gros diamant qui compléterait son œuvre.
Ascanio la remercia, et prit congé d elle avec toutes sortes
de témoignages de reconnaissance et de respect.
— Est-ce bien là Ascanio? se dit madame d'Etampes lors-
qu'il fut parti : il me semble vieilli de dix ans. Qui lui
donne cette gravité presque imposante? Est-ce la souf-
france? est-ce le bonheur? Est-il sincère, enfin, ou con-
seillé par ce damné Benvenuto? Joue-t-11 en artiste con-
sommé un rôle supérievir, ou se laisse-t-il aller à sa propre
nature ?
Anne n'y tint pas. Le singulier vertige qui gagnait peu
à peu ceux qui luttaient avec Benvenuto Cellini commen-
çait à s emparer d'elle, malgré la vigueur de son esprit.
Elle aposta des gens qui épièrent .\scanio et qui le suivi-
rent à chacune de ses rares sorties : mais cela n'amena au-
cune découverte. Enfin madame d Etampes fit venir le pré-
vôt et d'Orbec, et leur conseilla, comme un autre eût or-
donné, de tenter à limproviste une autre perquisition dans
l'hôtel de ^■esle.
Ils obéirent : mais, quoique surpris au milieu de son tra-
vail, Benvenuto les reçut mieux encore cette fois tous deux
que la première il n'avait reçu le prévôt seul. On eût dit,
à le voir si libre et si poli, que leur présence n'avait abso-
lument rien d injurieux pour lui. 11 raconta amicalement
au comte d'Orbec le guet-apens qu'on lui avait dressé au
moment où, quelques jours auparavant, il sortait de chez lui
chargé d or ; le jour même, fit-if observer, où mademoiselle
d'Estourville avait disparu. Cette fois comme l'autre, H
s'oBrit pour accompagner les visiteurs dans son château, et
pour aider le prévôt à rentrer dans ses droits de père, dont
il comprenait si bien les devoirs sacrés. Il était heureux
de s'être encore trouvé chez lui pour faire honneur à ses hô-
tes, car le jour même, dans deux heures, il allait partir
pour Romorantin, désigné par la bienveillance de Fran-
çois fer pour faire partie des artistes qui devaient aller au-
devant de l'empereur.
En effet, les événemens politiques avaient marché aussi
vite que ceux de notre humble histoire. Charles-Quint, en-
couragé par la promesse publique de son rival et par l'en-
gagement secret de madame d'Et-impes. n'était plus qu'à
quelques journées de Paris. Une députation avait été nom-
mée pour aller le recevoir, et d'Orbec et le prévôt avaient
effectivement trouvé Cellini en habits de voyage.
— S'il quitte Paris avec toute l'escorte, dit à voix basse
d'Orbec au prévôt, ce n'est selon toute probabilité pas lui
qui a enlevé Colombe, et nous n'avons plus rien à faire ici.
— Je vous l'avais dit avant d y venir, répondit le prévôt
Pourtant ils voulurent aller jusquau bout, et commen-
cèrent leur enquête avec un soin minutletix. Benvenuto
les suivit et les dirigea d'abord, mais comme il vit que leur
visite domiciliaire devenait aussi par trop détaillée, 11
leur demanda la permission de les laisser continuer seuls
et, devant partir dans une demi-heure, d'aller donner quel-
ques ordres à ses ouvriers, attendu qu'il voulait à son retour
trouver tous les préparatifs de la fonte de son Jupiter ache-
vés.
Benvenuto revint effectivement à l'atelier, distribua l'ou-
vrage aux compagnons, les pria d obéir à Ascanio comme
à lui-même, dit en italien quelques mots à voix basse à
l'oreille de celui-ci, fit à tous ses adieux, et se disposa à
quitter 1 hôtel. Un cheval tout sellé que tenait le petit
Jehan 1 attendait dans la première cour.
En ce moment Scozïone vint à Benvenuto et le prit A
part:
— Savez-vous, maître, lui dit-elle gr.ivement. que votre
départ me laisse dans une position bien dlfllcile !
— Comment cela, mon enfant?
— Pagolo m'aime de plus eu plus
— .\h ! vraiment ?
— Et 11 ne cesse de me parler de son amour.
— Et toi que réponds-tu !
— Dame ! selon vos ordres, maitre, je lui réponds qu'il
faudra voir, et que la chose peut s'arranger.
— Très bien !
— Comment, très bien ; Mais vous ne savez donc pas, Ben-
venuto, qu'il prend au sérieux tout ce que je lui dis, et
que ce sont de véritables engagemens que je contracte en-
vers ce jeune homme ! Il y a quinze jours que vous m'avez
prescrit la règle de conduite que j'avais à tenir, n est-ce
pas?
— Oui, je crois ; je ne me rappelle plus bien.
— Mais moi. j'ai meilleure mémoire. Or. pendant les
cinq premiers jours, je lui ai répondu par des représenta-
tions douces : il devait tâcher de se vaincre et de ne plus
m'aimer. Les cinq jours suivans, je l'ai écouté en silence,
et c était une réponse bien compromettante que celle-là;
mais c était votre ordre, et je lai suivi. Enfin les cinq der-
niers jours, j en ai été réduite à lui parler de mes devoirs
envers vous, et hier, maitre, j'en étais à le prier d'être
généreux, et il en était, lui, à me demander lin aveu.
— Alors, s'il en est ainsi, c'est différent, dit Benvenuto
— Ah : enfin ! dit Scozzone.
— Oui, maintenant écoute, chère petite. Pendant les trois
premiers jours de mon absence, tu lui laisseras croire que
tu 1 aimes ; puis, pendant les trois jours qui suivront, tu
lui feras 1 aveu de cet amour.
— Quoi : c'est bien vous qui me dites cela, Benvenuto !
s'écria Scozzone, toute blessée de la trop grande confiance
que le maître montrait en elle.
— Sois donc tranquille. Qu'as-tu à te reprocher, puisque
c'est moi qui t'y autorise?
— Mon Dieu, dit Scozzone, rien, je le sais ; mais cepen-
dant toujours placée ainsi, entre votre indifférence à vous
et son amour à lui. Dieu sait que je puis finir par l'aimer
véritablement.
— Bah I en six jours : Tu ne te sens pas de force à res-
ter indifférente sLx jovirs ?
— Si fait ! je vous les accorde ; mais n'allez pas en res-
ter sept, au moins.
— N'aie pas peur, mon enfant, je reviendrai à temps.
Adieu, Scozzone.
— Adieu, maitre, fit Catherine, boudant, souriant et pleu-
rant tout à la fois.
Pendant que Benvenuto Cellini adressait à Catherine ses
dernières instructions, le prévôt et d Orbec rentrèrent.
Restés seuls et libres de leurs mouvemens, ils s étalent
livrés à leurs recherches avec une espèce de frénésie ; ils
avaient exploré les greniers, fouillé les caves, sondé tous
les murs, remué tous les meubles ; ils avaient échelonné
les domestiques sur leur passage, ardens comme des créan-
ciers, patieus comme des chasseurs : ils étaient revenus
cent fois sur leurs pas, avaient examiné vingt fois la même
chose avec une rage d'huissier qui a une prise de corps à
exercer, et leur expédition achevée, ils rentraient rouges et
animés sans avoir rien découvert.
— Eh bien ! messieurs, leur dit Benvenuto, qui montait à
cheval, vous n'avez rien trouvé, n'est-ce pas? tant pis!
tant pis ! Je comprends combien la chose est douloureuse
pour deux cœurs aussi sensibles que les vôtres, mais mal-
gré tout l'intérêt que je prends à vos douleurs et tout le
désir que j'aurais à vous aider dans vos recherches, il
faut que je parte Recevez donc mes adieux. Si vous avez
besoin d'entrer au Grand-Nesle en mon absence, ne vous gê-
nez pas, faites comme chez vous. J'ai donné des ordres
pour que la maison soit la vôtre. La seule chose qui me con-
sole de vous laisser dans cette inquiétude, c est que j espère
apprendre à mon retour que vous avez, vous, monsieur
le prévôt, retrouvé votre chère enfant, et vous, monsieur
d'Orbec, votre belle fiancée. Adieu, messieurs. Puis, se re-
tournant vers ses compagnons, qui étaient groupés sur le
perron, moins Ascanio, qui sans doute ne se souciait pas
de se trouver face à face avec son rival :
— .\dieu, mes enfans, dit-il. Si. en mon absence, M. le
prévôt a le désir de visiter une troisième fois Ihôtel. n'ou-
bliez pas de le recevoir comme l'ancien maître de céans.
Sur ces mots, le petit Jehan ouvrit la porte, et Benvenuto
piquant des deux partit au galop.
— Vous voyez bien que nous sommes des niais, mon cher,
dit le comte d'Orbec au prévôt : quand on a enlevé une
fille, on ne part pa.s pour Romorantin avec toute la
cour !
XXV
CHARLES-QriXT A roMAIM m Kir
Ce n'était pas sans de graves hésiiations et d'affreuses
angoisses que Charles-Quint avait mis le pied sur cette
terre de France où l'air et le sol lui étalent pour ainsi dire
ASCANIO
75
ennemis, dont 11 avait indignement maltraité le roi prison-
nier, et dont il avait peut-être, on l'en accusait du moins,
empoisonné le dauphin. L Europe s'attend.iit de la part de
François lor à de terribles représailles, du moment où
son rival venait de lui-même se mettre entre ses mains.
Mais l'audace de Cbarles, ce grand joueur d'empires, ne lui
avait pas permis de reculer, et une fois son terrain habile-
ment sondé et préparé, il avait bravement franchi les Pyré-
nées.
II comptait, en effet, à la cour de France des arais dé-
tre l'empereur, montré une résolution Inouïe et arrêté l'en-
nemi ; il est vrai que c'était au prix de la ruine d'une
province ; il est vrai que c'était en lui opposant un désert ■
il est vrai que c'était en dévastant un dixième de la
France. Mais ce qui surtout imposait au roi, c'était l'orgueil-
leuse rudesse de son ministre et son inflexible obstination,
qui pouvait paraître habile et intègre fermeté à un esprit
superficiel. Il en ré.sulte donc que François ler écoutait le
grand suborneur de personnes, comme l'appelle BrautOme
avec une déférence égale à la crainte qu'inspirait aux
Il^laissa passer la chasse.
voués et croyait pouvoir se fier à trois garanties, l'ambi-
tion de madame d'Etampes, l'outrecuidance du connétable
Anne de Montmorency et la chevalerie du roi.
Nous avons vu comment et par quel motif la duchesse
voulait le servir. Quant au connétable, c'était autre chose.
Lécueil des hommes d'Etat de tous les pays et de tous les
temps, c'est la question des alliances. La politique, réduite
sur ce point et sur beaucoup d'autres, du reste, à n être
que conjecturale, comme la médecine, se trompe fort sou-
vent, hélas 1 eu étudiant les symptômes des affinités entre
les peuples, et en risquant des remèdes aux haines des na-,
tloas. Or, pour le connétable, l'alliance espagnole était
devenue une monomanie. 11 s était mis dans la tête que là
était le salul de la Elance, et pourvu qu'il satisfit Charles-
Quint, qui en vingt-cinq ans avait fait vingt ans la guerre
à son maître, le connétable de Jlontmorency se souciait
fort peu de mécontenter ses autres alliés, les Turcs et les
protestans, et de manquer les plus magnifiques occasions,
comme celle qui donnait la Flandre à François I«''.
Le roi avait dans Montmorency une confiance aveugle. Le
connétable avait de fait, dans les dernières hostilités cou-
inférieurs le terrible diseur de patenôtres qui entremêlait
ses oremus de pendaisons.
Charles-Quint pouvait donc en toute silreté compter sur
la systématique amitié du connétable.
Il faisait encore plus de fonds sur la générosité de son
rival. François 1="', en effet, poussait la grandeur jusqu'à la
duperie. « Mou royaume, avait-il dit, n'a pas de péage
comme un pont, et je ne vends pas mon iiospitalité. » Et
l'astucieux CUarles-Quint savait qu'il pouvait s'abandonner
à la parole du roi-gentilhomme.
Néanmoins quand l'empereur fut entré sur le territoire
français, il ne put se rendre maître de ses appréhensions et
de ses doutes ; 11 trouva à la frontière les deux fils du
roi, qui étaient venus à sa rencontre, et par tout son pas-
sage on l'accablait de prévenances et d'honneurs. Mais le
cauteleux monarque frémissait en pensant que toutes ces
belles apparences de cordialité cachaient peut-être un piège.
« On dort mal décidément, disait-il, en pays étranger. » II
n'apportait aux fêtes qu'on lui donnait qu'un visage inquiet
et préoccupé, et à mesure qu'il pénétrait au cœur du
pays, il devenait plus triste et plus sombre.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Chaque fois qu'il faisait son entrée dans une ville il se
demandait, au milieu des harangues et sous les arcs de
li-ioniphe, si c était cette ville qui allait lui sîrvir de prison,
puis il murmurait au fond de sa pensée : Ce n'est ni celle-
là ni une autre, c'est la France entière qui est mon ca-
chot ; ce sont tous ces courtisans empressés qui sont mes
geôliers. Et d'heurs en heure croissait l'anxiété farouche
de ce tigre qui se croyait en cage et qui partout voyait des
barreaux.
Un jour, dans une promenade à cheval, Charles d'Or-
léans, espiègle charmant qui se hâtait d'être aimable et
brave comme un fils de France, avant de moiu-ir de la peste
comme un manant, sauta lestement en croupe derrière
l'empereur en le prenant à bras-le-corps : « A ce coup,
s'écria-t-il avec un joyeux enfantillage, vous êtes mon pri-
sonnier. « Charles-iouint devint paie comme la mort et fail-
lit se trouver mal.
A Chàtellerault, le pauvre captif imaginaire rencontra
François I", qui lui fit un accueil fraternel, et qui le len-
demain, à Koniorantin, lui présenta toute sa cour, la valeu-
reuse et galante noblesse, gloire du pays, les artistes et les
lettrés, gloire du roi. Les fêtes et les sui'prises recommencè-
rent de plus belle. L'empereur faisait a tous bon visage,
mais dans son cœur il tremblait et se reprochait toujours
une imprudence. De temps en temps, comme poiu- faire l'es-
sai de sa liberté, il .'H)i'tait au point du jour du cliateau où
Ion avait couché, et il voyait avec plaisir qu outre les
honneurs qu'on lui rendait on ne gênait pas ses mouve-
mens, mais savait-il s'il n'était pas surveillé de loin ? Par-
fois, comme par caprice, 11 dérangeait 1 ordre établi pour
sa route et changeait l'itinéraire prescrit, au grand déses-
poir de François l". dont ces boutades faisaient manquer
les cérémonieux apprêts.
Quand il fut à deux journées de Paris, il se rappela avec
terreur ce que Madrid avait été pour le roi de France. Pour
un empereur, la capitale devait avoir paru la prison la plus
honorable et en même temps la prison la plus silre. 11 s'ar-
rêta donc et pria le roi de le conduire sur-le-champ à ce
Fontainebleau dont il avait tant entendu parler. Cela bou-
leversait tous les plans de François 1", mais il était trop
hospitalier pour laisser paraître son désappointement, et 11
se hâta de mander à Fontainebleau la reine et toutes les
dames.
La présence de sa sœur Eléonore, et la confiance qu'elle
avait dans la loyauté de son époux, calmèrent quelque peu
les Inquiétudes de l'empereur. Néanmoins Charles-Quint,
tput rassuré qu'il était momentanément, ne devait jamais 'e
trouver à l'aise chez François I" : François !«■■ était le mi-
roir du passé, Charles-Quint était le type de l'avenir. Le
souverain des temps modernes ne comprenait pas assez le
héros du moyen âge : il était impossible (pie la sympathie
s'établit entre le dernier des chevaliers et le premier des
diplomates.
11 est vrai qu'à la rigueur, Louis XI pourrait revendiquer
ce titre, mais, à notre avis, Louis XI fut moins le diplo
mate qui ruse, que l'avare qui amasse.
Le jour de l'arrivée de 1 empereur, il y eut une chasse
dans la forêt de Fontainebleau. La chasse était un des
grands plaisirs de François I". Ce n'était guère qu'une fa-
tigue pour Charles-Quint. Néanmoins, Chai'les-Quint saisit
avec empressement cette nouvelle occasion de voir s'il
n'était pas prisonnier : il laissa passer la chasse, se jeta
de côté et alla jusqu à s'égarer; mais en se voyant seul
au milieu de la forêt, libre comme l'air qui passait dans
les branches, libre comme les oiseaux qui passaient dans
l'air, il se lassura piesfiue entièrement, et commença de
reprendi'c un peu de bonne humeur. Cependant, un reste
d'inquiétude lui monta encore au visage lorsqu en se re-
trouvant au rendez-vous il vit François 1" venir à lui, tout
animé par l'ardeur de la chasse, et tenant encore à la
main 1 épieu sanglant. Le guerrier de .Marignan et de Pavle
perçait jusque dans le.s plaisirs du roi.
— Allons donc ! mon bon frère, de la gaîté ! dit Fran-
çois I" à Charles-Quint en le prenant amicalement sous le
bias, lor.squ? les deux souverain'^ nnrent également pied .1
terre à la porte du palais, et en 1 entraînant dans la gale-
rie de Diane, toute resplendissante des peintures du Rosso
et du Prlmatice. Vrai Dieu ! vous êtes soucieux comme je
l'étais à Madrid. Mais moi. convenez-en. mon cher frère,
j'avais bien quelques raisons de l'être, car j'étais votre
prisonnier, tandis que vous, vous êtes mon liole, vous êtes
libre, vous êtes à la veille d'un triomphe. Kéjouisscz-vous
donc avec nous, si ce n'est de fêtes, trop futiles sans doute
pour un grand politique comme vous, du moins en son-
geant que vous allez mater tous ces gros buveurs de bière
flamands qui se mêlent de vouloir renouveler les com-
niui!es... Ou plulot. oubliez les rebelles et ne songez <in'à
vous divertir avec des àmls. — Est-ce que ma cour ne vous
plaît pas?
— Elle est admirable, mon frère, dit Charles-Quint, et je
vous l'envie. Moi aussi j'ai une cour, vous l'avez vue,
mais une cour grave et sévère, une morne assemblée d hom-
mes d'Etat et de généraux, comme Lannoy, Pescaire, Anto
nio de Leyra. Mais vous, vous avez, outre vos guerriers et
vos négociateurs, outre vos Montmorency et vos Dubellay,
outre vos savans, outre Budée, Duchâtel, Lascarls, vous
avec vos poètes et vos artistes : Murât, Jean Goujon, Prl-
matice, Benvenuto, et surtout des femmes adorables ; Mar-
guerite de Navarre, Diane de Poitiers, Catherine de Mé-
dicis. et tant d'autres, et je commence vraiment à croire,
mon cher frère, que je troquerais volontiers mes mines d'or
pour vos champs de fleurs.
— Oh ! parmi toutes ces fleurs, vous n'avez pas encore
vu la plus belle, dit naïvement François 1" au frère d'Eléo-
nore.
— Non, et je meurs d'envie d'admirer cette merveille,
dit l'empereur, qui. dans l'allusion du roi, avait reconnu
madame d Etampes ; mais dès a présent je crois qu'on a
bien raison de dire que le plus beau royaume du monde est
à vous, mon frère.
— Mais à vous aussi la plus belle comté, la Flandre :
le plus beau duché. Milan.
— Vous avez refusé l'une le mois passé, dit l'empereur en
souriant, et je vous en remercie ; mais vous convoitez l'au-
tre, n'est-ce i.^as? ajouta l'empereur en soupirant.
— Ah I mon cousin, de grâce ! dit François l""", ne par-
lons pas aujourd'hui de choses sérieuses: après les plaisirs
de la guerre, il n'y a rien, je vous 1 avoue, que j'aime
moins à troubler que les plaisirs dune fête.
— La vérité est, reprit Charles-Quint avec la grimace
d'un avare qui comprend la nécessité où il est de payer
une dette, la vérité est que le Milanais me tient au cœur,
et que cela m'arrachera l'âme de vous le donner.
— Dites de me le rendre, mon frère, le mot sera plus
juste et adoucira peut-être votre chagrin. Mais ce n'est point
de cela qu'il s agit à cette heure, mais da nous amuter;
nous parlerons du Milanais plus tard.
— Présent ou restitution, donné ou rendu, dit l'empereur,
vous n'en aiu'ez pas moins là nue des plus belles seigneu-
ries du monde, car vous l'aurez, mon frère, c'est chose
décidée, et je tiendrai mes engagemens envers vous avec !a
même fidélité que vous tenez les vôtres envers moi.
— Eh I mon Dieu '. s'écria François ler commençant à s'im-
patienter de cet éternel retour aux choses sérieuses, que re-
grettez-vous donc, mon frère? n'êtes-vous pas roi des Es-
pagnes, empereur d'Allemagne, comte de Flandre, et sei-
gneur, par l'influence ou par 1 épée, de toute l'Italie, de-
puis le pied des Alpes jusqu'à l'extrémité des Calabres?
~ Mais vous avez la France, dit Charles-Qulnt en sou-
pirant.
— Vous avez les Indes et leurs trésors ; vous avez le Pérou
et ses mines. ^
— Mais vous avez la France, vous :
— Vous avez un empire si vaste que le soleil ne s'y cou-
che jamais.
— Mais vous avez la France!... Que dirait Votre Majesté
si je guignais ce diamant des royaumes aussi amoureuse-
ment qu'elle convoite Milan, la perle des duchés?
— Tenez, mon frère, dit gravement François I", j'ai plu-
tôt sur ces questions capitales des instincts que des idées :
mais de même qu'on dit dans votre pays : ■■ Ne touchez pas
a la reine, » je vous dis, moi : « Ne touchez pas à la
France. "
— Eh ! mon Dieu : dit Charles-Quint, ne sommes-nous pjis
cousins et alliés?
— Sans doute, répondit François I", et j'espère que rien
ne troublera désormais cette parenté et cette alliance.
— Je l'espère aussi, dit l'empereur. Mais, continua-t-ll
avec son sourire ambitieux et son regard hypocrite, puis-
je répondre de l'avenir et ernpêcher. par exemple, mon fils
Philippe de se brouiller avec votre fils Henri?
— La querelle ne sera pas dangereuse pour nous, reprit
François l", si c'est Tibère qui succède à Auguste.
— Qu'importe le maitre: dit Charles-Quint s'échauflant.
L'Empin» sera toujours l'empire, et la Rome des Césars
était toujours Rome, même quand les Césars n'étaient plus
Césars que u'e nom.
— Oui, mais 1 empire de Charles-Qulnt n'est pas l'em-
pire çlOctSive, mon frère, dit François l" commençant à se
piquer. Pavie est une belle bataille, mais ce n'est pas
une .Vctium ; puis Octave était riche, et. malgré vos tré-
sors de l'Inde et vos mines du Pérou, vous êtes fort épuisé
de finances, on le sait. On ne veut plus vous prêter dans
aucune banque, ni à treize ni à quatorze; vos troupes sans
.solde ont été obligées de piller Rome pour vivre, et main-
tenant que Rome est pillée, elles se révoltent.
— Et vous donc, mon frère, dit Charles-Quint, vous avez
aliéné les domaines royaux, que je crois, et vous êtes forcé
de ménager Luther pour que les princes d'Allt magne vous
prêtent de l'argent.
— Sans compter, reprit François l", que vos cortès sont
ASCANIO
loin (l'être aussi commixles que le sénnt. tandis que mol
je puis me vanter d'avoir mis pour toujours les rots hors
de page.
— Prenez garde que vos parlemens ne vous renvoient
quelque beau jour en tutelle.
La discussion sanimait, les deux souverains s'échauf-
faient de plus en plus, la vieille haine qui les avait si Ions-
temps séparés commençait à s'aigrir de nouveau. Fran-
çois I"' allait oublier 1 hospitalité et Charles-Quint la pru-
dence, lorsque le roi de France se souvint le premier qu'il
était chez lui.
— .Ah çA ! foi de gentilhomme ! mon bon frère ! reprit-il
tout à coup en riant, je crois. ventre-Mahom ! que nous al-
lons nous fâcher. Je vous disais bien qu'il ne fallait pas
parler entre nous de choses sérieuses, et qu il fallait laisser
la discussion â nos ministres et ne garder poui* nous que
la bonne amitié. .Allons, allons, convenons une fois pour
toutes que vous aurez le monde, moins la France, et ne re-
venons point lâ-dessus.
— Et moins le Milanais, mon frère, reprit Cliarles en
s'aperoevant de 1 imprudence qu il avait commise, et en '.e
remettant aussitôt, car le Milanais est â vous. Je vous lai
promis, et je vous renouvelle ma promesse.
Sur ce^ assurances réciproques d'amitié, la porte de la
galerie s'ouvrit et madame d Etampes parut. Le roi alla
au-devant d'elle, et la ramenant par la main en face de
l'empereur, qui. la voyant pour la première fois et
sachant ce qui sétait passé entre elle et M. de Médina, la
regardait venir â lui de son regard le plus perçant.
— Mon frère, dit-il en souriant, voyez-vous cette belle
dame ?
— Non seulement je la vois, dit Charles-Quint, mais en-
core je l'admire !
— Eli bien : vous ne savez pas ce qu'elle veut ?
— Est-ce une de mes Espagnes? je la lui donnerai.
— Xon, non, mon frère, ce n'est point cela.
— Qu'est-ce donc?
— Elle veut que je vous retienne à Paris, jusqu'à ce que
vous ayez déchiré le traité de Madrid et ratifié par des faits
la parole que vous venez de me donner.
— Si l'avis est bon, il faut le suivre, répondit l'empereur
tout en s inclinant devant la duchesse, autant pour cacher
la pâleur soudaine que ces paroles avaient fait naître sur
son visage que pour accomplir un acte de courtoisie.
Il n'eut pas le temps d'eu dire davantage, et François I"
ne put voir l'effet produit par les paroles qu'il avait laisse
tomber en 'riant, et que Charles-Quint était toujours
prêt â prendre au sérieux, car la porte s'ouvrit de nou-
veau et. toute la cour se répandit dans la galerie.
Pendant la demi-heure qui précéda le dîner, et pendant
laquelle tout ce monde élégant, spirituel et corrompu se
mêla, la scène que nous avons déjà rapportée à propos de
la réception du Louvre, se répéta à peu de choses prèî.
C'étaient les mêmes liommes et les mêmes femmes, les
mêmes courtisans et les mêmes valets. Les regards d amour
et les coups d œil de haine s'échangèrent donc comme d'ha-
bitude, et les sarcasmes et les galanteries allèrent leur train
selon la coutume.
Charles-Qulnt, en voyant entrer Anne de Montmorency,
qu'il regardait à juste titre comme son allié le plus sûr, était
allé à sa rencontre et s entretenait dans un coin avec lui et
le duc de Médina, sou ambassadeur.
— Je signerai tout ce que vous voiulrez, connétable,
disait l'empereur, qui connaissait la loyauté du vieux sol-
dat ; préparez-moi un acte de cession du duché de .Milan,
et par saint Jacques ! quoique ce soit un des plus beau.x
fleurons de ma couronne, je vous en signerai l'abandon
plein et entier.
— Un écrit : s'écriait le connétable en repoussant cha-
leureusement une précaution qui sentait la défiance ; un
écrit, sire: que dit donc I:i Votre Majesté? Pas d'écrit, sire,
pas d'écrit : votre parole, voilà tout. Votre Majesté est-elle
donc venue en France sur un écrit, et croit-elle que nous
aurons moins de confiance en elle qu'elle n en a eu en
nous?
— Et vous aurez raison, monsieur de Montmorency, ré-
pondit l'empereur en lui tendant la main, et vous aurez
raison.
Le connétable s'éloigna.
— Pauvre dupe! reprit l'empereur; il fait de la politique,
Médina, comme les taupes font des trous, en a\tugle.
— Mais le roi, sire? demanda Médina.
— Le roi est trop fier de sa grandeur pour n'êtie pas
sûr de la nfiire. Il noH» laissera follement partir, .Médina,
et nous le ferons prudemment attendre. Faire attendre,
monsieur, continua Charles-Quint, ce n'est pas manquer à
sa promesse, c'est l'ajourner, voilà tout.
— Mais madame d'Etampes? reprit Médina.
— Pour celle-là nous verrons, dit l'empereur en poussant
et en repoussant une bague magnifique qu'il portait au
pouce de la main gauche, et qui était ornée d un superbe
diamant. .Ah! il me faudrait une bonne entrevue avec elle.
Pendant ces rapides paroles écliangèes à voix basse entre
1 empereur et son ministre, la duche.'se raillait impitoyable-
ment le grand Marmagne, en présence de mcssire d'Estour-
ville, et cela à propos de ses exploits nociurnes.
— Serait-ce donc de vos gens, monsieur de Marmagne.
disait-elle, que le Benvenuto rapporte à tout venant cette
prodigieuse histoire. Attaqué par quatre bandits et n'ayant
qu'un bras pour se défendre. 11 s'est fait tout simplement
escorter jusque chez lui par ces messieurs. Etiezvous de ces
braves si polis, vicomte?
— Madame, répondit le pauvre Marmagne tout confus, cela
ne s'est pas précisément passé ainsi, et le Benvenuto ra-
conte la chose trop à son avantage.
— Oui. oui, je ne doute pas (lu'il ne brode et qu'il n'or-
nemente quelque peu dans les détails, mais le fond est vrai,
vicomte, le fond est vrai ; et en p;ueille matière, le fond
est tout.
— Madame, répondit Marmagne. je promets que je pren-
drai ma revanche, et que cette fols je serai plus heureux.
— Pardon, vicomte, pardon, ce n'est pas une revanche à
prendre, c'est une autre partie à recommencer. Cellini. ce
me semble, a gagné les deux premières manches.
— Oui, grâce à mon absence, murmura Jlarmagne de
plus en plus embarrassé ; parce que mes hommes ont pro-
fité, pour- fuir, de ce que je n'étais pas là, les miséra-
bles:
— Oh : dit le prévôt, je vous conseille, Jlarmagne, de vous
tenir pour battu sur ce point-là : vous n'avez pas de
bonheiu' avec Cellinl.
— Il me semble, en ce cas. que nous pouvons nous con-
soler ensemble, mon cher prévôt, lui répondit Marmagne
car si l'on ajoute les faits avérés aux bruits mystérieux qui
courent, la prise du Grand-Nesle à la disparition d'une de
ses habitantes, le Cellini, messire d Estourvllle, ne vous
aurait pas non plus porté bonheur. Il est vrai qu'à défaut
du vôtre, mon cher prévôt, il s'occupe activement, dit-on, de
celui de votre famille.
— Monsieur de Marmagne : s'écria avec violence le pré-
vôt, furieiLX de voir que sa mésaventure paternelle com-
mençait à s'ébruiter ; monsieur de Marmagne, vous m'ex-
pliquerez plus tard ce que vous entendez par ces paroles.
— Ah! messieurs, messieurs, s'écria la duchesse, n'oubliez
point, je vous prie, que je suis là. Vous avez tort tous
deux. Monsieur le prévôt, ce n est pas à ceux qui savent
chercher si mal à faire des reproches à ceux qui savent si
mal trouver. Monsieur de Marmagne, il faut daus les dé-
faites se réunir contre l'ennemi commun, et non lui donner
la joie de voir encore les vaincus s'entrégorger entre eux.
On passe dans la salle à manger, votre main, monsieur
de Marmagne. Eli bien : puisque les hommes et leur force
échouent devant Cellini, nous verrons si les ruses d'une
femme le trouveront aussi Invincible. J'ai toujours pensé
que les alliés n'étalent qu'un embarras, et j'ai toujours
aimé à faire la guerre seule. Les périls sont plus grands, je
le sais, mais du moins on ne partage les honneiu's de la
victoire avec personne.
— L'impertinent ! dit Marmagne, voyez avec quelle fami-
liarité il parle â notre grand roi : Ne dirait-on pas un
homme de noblesse, tandis que ce n'est qu'un misérable ci-
seleur !
— Que dites-vous là, vicomte : mais c'est un gentilhomme,
tout ce qu'il y a de plus gentilhomme! dit la duchesse en
riant. En connaissez-vous beaucoup parmi nos plus vieilles
familles qui descendent d'un lieutenant de Jules César, et qui
aient les trois fieurs de lis et le lambel de la maison d'An-
jou dans leurs armes? Ce n'est pas le roi qui grandit !e
ciseleur en lui parlant, messietu's. vous le voyez Lien ■
c'est le ciseleur au contraire qui fait honneur au roi en
lui adressant la parole.
En effet. François l" et Cellini causaient en ce moment
avec cette familiarité à laquelle les grands de la terre
avaient habitué l'artiste élu du ciel.
— Eh bien ! beuvenuto, disait le roi. où en sommes-nous
de notre Jupiter?
— Je pi'épare sa fonte, sire, répondit Benvenuto.
— Et quand cette grand œuvre s'e.xécutera-t-elle?
— Aussitôt mon retour à Paris, sire.
— Prenez nos meilleurs fondeurs, Cellini, ne négligez rien
pour que l'opération réussisse. Si vous avez besoin d'ar-
gent, vous savez que je suis là.
— Je sais que vous êtes le plus grand, le plus noble et le
plus généreux roi de la terre, répondit Benvenuto ; mais
grâce aux appointemens que me fait payer Votre Majesté,
je suis riche. Quant à l'opération dont vous voulez bien
vous inquiéter, sire, si vous voulez me le' permettre, je ne
m'en rappoi'teral qu'à moi de la préparer et de l'exécuter.
Je me défie de tous vos fondeurs de Franco, non pas que ce
ne soient d'habiles gens, mais J'aurais peur que, par esprit
national, ils ne voulus.'^eut pas mettre celte habileté au
service d'un artiste uUramontaln. Et Je vous l'avoue, sire.
ALEXANDRE Dl'MAS ILLUSTRE
j'attache une trop grande importance à la réussite de mon
Jupiter, pour permettre qu'un autre que moi y mette la
main.
— Bravo 1 Cellini, bravo i dit le roi, voilà qui est parler
en véritable artiste.
— Puis, ajouta Benvenuto. je veux avoir le droit de récla-
mer la promesse que Sa Majesté m'a faite.
— C'est juste, mon féal. Si nous sommes contents, nous
devons vous octroyer un don. Kous ne l'avons pas oublié.
D'ailleurs, si nous l'oublions, nous nous sommes engagés
en présence de témoins. X e.st-ce pas. .Montmorency? N'est-ce
pas, Poyet ? Et notre connétable et notre chapcelier nous
rappelleraient notre parole.
— Oh ! c'est que Votre Majesté ne peut deviner de quel
prL\ cette parole est devenue pour moi depuis le jour où
elle m'a été donnée par elle.
— Eh bien ! elle sera tenue, monsieur, elle sera tenue.
Mais la salle s'ouvre. A table, messieurs, à table ! •
Et François Iw, se rapprochant de Charles-Quint, prit avec
l'empereur la tête du cortège que formaient les illustres
convives. Les deu-x battans de la porte étant ouverts, les [
deu.x souverains entrèrent en même temps, et se placèrent j
l'un en face de 1 autre, Charles-Quint entre Eléonore et
madame d'Etampes. François l^ entre Catherine de Médicis
et Jlarguerite de Navarre.
Le repas tut gai et la chère exquise. François 1er, dans
sa sphère de plaisirs, de fêtes et de représentations, s amu-
sait comme un roi, et riait comme un vilain de tous le»
•ontes que lui faisait Marguerite de Navarre; Charles-Quint
de son cùté accablait madame d'Etampes de complimens •"!
de prévenances ; tous les autres parlaient arts, politique ;
le repas s'écoula ainsi.
Au dessert, comme d'habitude, les pages apportèrent à
laver ; alors madame d'Etampes prit l'aiguière et le bassin
d'or destinés à Charles-Quint des mains du serviteur qui
l'apjiortait, comme fit Marguerite de Navarre pour Fran-
çois l", versa leau que contenait l'aiguière dans le bas-
sin, et mettant un genou en terre, selon l'étiquette espa-
gnole, présenta le bassin à l'empereur. Celui-ci y trempa le
bout des doigts, et tout en regardant sa belle et noble ser-
vante, il laissa, en souiiant, tomber au fond du vase la
bague précieuse dont nous avons déjà parlé.
— Votre Majesté perd sa bague, dit Anne, plongeant à
son tour ses jolis doigts dans l'eau, et prenant délicatement
le bijou, qu elle présenta il Charles-Quint.
— Gardez cette bague, madame, répondit à voix basse
l'empereur : elle est en de trop belles et trop nobles mains
pour que je la reprenne : puis il ajouta plus bas encore ;
C'est un acompte sur le duché de Milan.
La duchesse sourit et se tut. Le caillou était tombé ;'i
ses pieds, seulement le caillou valait un million.
Au moment ait l'on passait de la salle à manger au salon,
et du salon à la salle de bal. madame d'Etampes arrêta Ben-
venuto Cellini que la foule avait amené près d'elle.
— Messire Cellini, dit la duchesse en lui remettant la
bague gage d'alliance entre elle et l'empereur, voici un
diamant que vous ferez s'il vous plait tenir à votre élève
iscanio, pour qu'il en couroune mon lis: c'est la goutte
de rosée que je lui ai promise.
— Et elle est tombée véritablement des doigts de l'-Xu-
rore, madame, répondit l'artiste avec un sourire railleur
et une galanterie affectée.
Puis regardant la bague, il tressaillit d'aise, car il re-
connut le diamant qu'il avait monté auUefois pour le pape
Clément Vil, et qu'il avait porté lui-même de la part du
souverain pontife au sublime empereur.
Pour que Charles-i,)uint se défit d'un pareil bijou, et sur-
tout en faveur d'une femme, il fallait nécessairement (ju'il
y élit quelque connivence occulte, (inelque traité secret,
quelque alliance obscure entre madame d'Etampes et l'em-
pereur.
Tandis que Charles-Quint continue de passer à Fontaine-
bleau ses jours et surtout ses nuits dans les alternatives
d'angoisses et de confiance que nous avons essayé de dé-
crire, tandis qu'il ruse, intrigue, creuse, mine, promet, se
dédit, promet encore, jetons un coup d'œil sur le Grand-
Nesle et voyons s'il ne se passe rien de nouveau parmi
ceux de ses habltans qui y sont restés.
XXVI
LE MOI^■E BOURRU
Toute la colonie était en révolution: le moine bourru, ce
vieil hôte fantastique du couvent sur les ruines diîqu-?!
s'était élevé le palais d'Amaury, reven-Tit depuis trois on
quatre jours. Dame Perrine l'avait tu se promenant la
nuit dans les jardins du Grand-Nesle, vêtu de sa longue
robe blanche et marchant d'un pas qui ne laissait aucune
trace sur le sol et n'éveillait aucun bruit dans l'air.
Comment dame Perrine, qui habitait le Petit-Nesle, avait-
elle vu le moine bomru se promener à trois heures du
matin dans les jardins du Grand-Nesle? C'est ce que nous
ne pouvons dire qu'en commettant une affreuse indiscré-
tion, mais nous sommes historien avant tout, et nos lec-
teurs ont le droit de connaître les détails les plus secrets
de la vie des personnages que nous avons mis en scène,
surtout quand ces détails doivent jeter un jour si lumi-
neux sur la suite de notre histoire.
Dame Perrine, par la disparition de Colombe, par la re-
traite de Pulchérie devenue désormais inutile, et par le dé-
part du prévôt, était restée maîtresse absolue du Peiit-Nesle ;
car, ainsi que nous l'avons dit, le jardinier Eaimbault, par
mesure d'économie n'avait été, ainsi que ses aides, engagé
«u service de messire d'Esiourville ç[u'à la journée seule-
ment. Dame Perrine se trouvait donc reine absolue du
Petit-Nesle, mais en même temps reine solitaire, de sorte
qu'elle s'ennuyait toute la journée et mourait de peur toute
la nuit.
ùr elle avisa qu'il y avait pour la joiirnée du moins
remède à ce malheur: ses relations amicales avec dame
Ruperte lui ouvraient les portes du Urand-Nesle. Elle de-
manda la permission de fréquenter ses voisines, et la per-
mission lui fut accordée avec empressement.
.Mais en fréquentant les voisines, dame Perrine se trou-
vait naturellement en contact avec les voisins. Dame Per-
rine était une grosse mère de trente-sLx ans qui s'en don-
nait vingt-neuf. Grosse, grasse, dodue, fraîche encore, ave-
nante toujours, son entrée devait faire événement dans l'ate-
lier, où forgeaient, taillaient, limaient, martelaient, cise-
laient dix ou douze compagnons, bons vivans, aimant le
jeu le dimanche, le vin les dimanches et fêtes, et le beau
sexe toujours. Aussi trois de nos vieilles connaissances, au
bout de trois ou quatre jours, étaient-elles atteintes du
même trait.
C'étaient le petit Jehan,
Simon-le-Gaucher,
L'Allemand Hermann.
Quant a .V.scanio, à Jacques .\ubry. à Pagolo. ils avaient
échappé au charme, engagés qu'ils étaient ailleurs.
Le reste des compagnons pouvait bien avoir ressenti
quelques étincelles de ce feu grégeois, mais sans doute ils
se rendirent compte à eux-mêmes de leur position infé-
rieure, et versèrent, avant qu'elles ne devinssent un incen-
die, l'eau de leur humilité sur ces premières étincelles.
Le petit Jehan aimait i la manière de Chérubin, c'est-ù-
dire qu'il était avant tout amoureux de l'amour. Dame Per-
rine, comme on le comprend bien, était une femme d'un
trop grand sens pour répondre à vm pareil feu follet.
Simon-letiaucher offrait un avenir plus certain et pro-
mettait une flamme plus durable, mais dame Perrine était
une personne fort superstitieuse.
Dame Perrine avait vu faire à Simon le signe de la croix .
de la main gauche: elle songeait qu'il serait forcé de signer
a son contrat de mariage de la main gauche. Et dame Per-
rine était convaincue qu'un signe de la croix exécuté de la
main gauche était plutôt fait pour perdre que pour sauver
une àme, de même qu'on ne lui eilt pas persuadé qu'un
contrat de mariage signé de la main gauche pouvait faire
autre chose que deux malheureux. Dame Perrine, sans rien
dire des causes de sa répugnance, avait donc reçu les
premières ouvertures de Simon-le-Gaucher de manière à lui
ôter toute espérance pour l'avenir.
Restait Hermann. Oh l Ilermann, c'était autre chose.
Hermann n'était point un muguet comme le petit Jehan,
ni un disgracié de la nature comme Simon-le-Gaucher;
Hermann avait dans toute sa personne quelque chose d'hon-
nête, de candide, qui plaisait au cœur de dame Perrine. De
plus. Hermann. au lieu d'avoir la main gauche à droite et
la main droite à gauche, se servait si énergiquement de
l'une et de l'autre, qu'il semblait avoir deux mains droites.
C'était de plus un homme magnillque, selon toutes les
idées vulgaires. Dame Perrine avait donc Oxé son choix
sur Hermann.
Mais, comme on le sait, Hermann était d'une naïveté
céladonique. Il en résulta que les premières batteries de
dame Perrine, c'est-à-dire les minauderies. les froncemens de
boi:che, les tournemens de regard échouèrent complètement
contre la timidité native de l'honnête .allemand. Il se con-
tentait de regarder dame Perrine de ses gros yeux : mais
comme les aveugles de l'Evangile, oculos habebat et non
vldebat, ou s'il voyait, c'était tout l'ensemble de la digne
gouvernante, sans remarquer en rien les détails. Dame
Pcirine proposa alors des promenades, soit sur le quai des
Augustins, soit dans les jardins du Grand et du Petit-Nesle,
et dan.e chaque promenade elle choisit Hermann pour son
cnvalier. Cela rendait Hermann fort heureux intérieure-
ment. Son grrs cœur tudesque battait cinq ou six pulsations
de plus à la minute quand dame Perrine s'appuyait sur
ASCAMO
son bras ; mais soit qu'il éprouvât quelque dltflculté à
prouoacer la langue Inintuisc. soit qu'il eût un plus grand
plaisir ù entendre parler l'objet de ses secrètes pensées,
dame Perriue en tirait rarement autre chose que ces deux
plirases sacramentelles : • l'oucliour, matemoizelle, et : Atieu,
maiemoizelle ; » qu'llirmann prononçait généralement à
deux heures de distance lune de l'autre ; la première en pre-
nant le bras de dame Perriue, la seconde en le quittant.
Or, quoique ce titre de mademoiselle lût ime immense flat-
terie pour dame Perrine, et quoiqu'il y eut quelque chose
de bien agréable a parler deux heures entières sans crainte
d'être interrompue, dame Perrine eut désiré que son mono-
logue fat au moins Interrompu par quelques interjections
qui pussent lui donner une idée statistique des progrès
qu'elle laisait dans le' cœur de son muet promeneur.
Mais ces progrès, pour ne pas s'exprimer par la parole
ou poui- ne pas se traduire par la pliysiouomie, n'en étaient
pas moins réels ; le foyer brûlait au cœur de l'honnête
Allemand, et attisé tous les jours par la présence de dame
Perrine, devenait un véritable volcan, llermann commen-
tait a s'apercevoir enfin de la préférence que lui accordait
dame Perriue. et il n'attendait qu'un peu plus de certitude
pour se déclarer. Dame Perrine comprit cette liésitation. Un
soir, en le quittant, à la porte du Petit-Aesle, elle le vil
si agité, qu'elle crut véritaijlement faire une bonne œuvre
en lui serrant la main. Hcrmaun, transporté de joie, répon-
dit â la démonstration par une démonstration pareille ; mais,
à. son grand étonnement, dame Perriue jeta un cri formi-
dable. Hermann, dans son délire, n'avait pas mesuré sa
pression. Il avait cru que plus 11 serrerait fort, plus il
donnerait une idée exacte de la violence de son amour, et
il avait lailli écraser la main de la pauvre gouvernante.
Au cri qu'elle poussa, Hermann demeura stupélalt ; mais
dame Perrine, craignant de le décourager au moment où
il veuait de risquer sa première tentative, prit sur elle de
sourire, et décollant ses doigts, momentanément palmés : —
Ce n'est rien, dit-elle, ce n'est rien, mou cher monsieur Her-
mann ; ce n'est rien, absolument rien.
— Mille bartons, matemoizelle Berrine, dit l'Allemand,
mais c'être que ch'aime vous peaucoup fort, et che tous
ai serrée comme clie fous aime ! Mille bartons !
— Il n'y a pas de quoi, monsieur Hermann, il n'y a pas
de quoi. Votre amour, je l'espère, est un amour honnête
et dont une femme n'a point à rougir.
— O Tieu 1 ô Tieu ! dit llermann, che crois pien, mate-
moizelle Berrine, qu'il est honnête, mon amour ; seulement,
che n'ai bas encore osé fous en barler : mais bulsque le mot
est lâché, che fous aime, che fous aime, che fous aime
peaucoup fort, matemoizelle Berrine.
— Et moi, monsieur Hermann, dit dame Perrine en mi-
naudant, je crois pouvoir vous dire, car je vous crois un
brave jeune homme, incapable de compromettre une pauvre
femme, que... Mon Dieu! comment dlrai-je cela?
— Oh! tites ! tites ! s'écria Hermann.
— Eh bien ! que .. Oh ! j'ai tort de vous l'avouer.
— Nein ! nein ! vous bas avre dort ! Tites ! tites !
— Eh bien ! je vous avoue que je ne suis pas restée indif-
férente à votre passion.
— Sacrement ! s'écria l'Allemand au comble de la joie.
Or, un soir qu'à la suite d'une promenade la Juliette du
Petlt-Nesle avait reconduit son Roméo jusqu'au perron du
Grand, elle aperçut, en revenant seule, et en passant devant
la porte du jardin, la blanche apparition que nous avons
racontée, et qui. selon l'avis de la digne gouvernante, ne
pouvait être autre que celle du moine bourru. Il est inutile
de dire que dame Perrine était rentrée mourante de peur,
et s'était barricadée dans s.t chambre.
Le lendemain, dès le matin, tout l'atelier fut instruit de
la vision nocturne. Seulement dame Perrine raconta le fait
simple, juf-'eant Inutile de s'appesantir sur les détails.
Le moine bourru lui était apparu. "V'ollà tout. On eut beau
la questionner, on n'en put pas tirer autre chose.
Toute la journée il ne fut question au Grand-Nesie que du
moine bourru. Les uns croyaient à l'apparition du fantôme,
les autres s'en moquaient. On remarqua qu'Ascanio avait
pris parti contre la vision et s'était tait chef des incrédules.
Le parti des incrédules se composait du petit Jelian, de
Slmon-le-Gaucher. de .Jacques .Aubry et d'.Ascanio.
Le parti des croyans se composait de dame Ruperte. de
Scozzone, de Pagolo et de llermann.
Le soir on se réunit dans la seconde cour du Petit-Nesle.
Dame Perrine, interrogée le matin sur l'origine du moine
bourru, avait demandé toute la journée pour rassembler
ses souvenirs, et, la nuit venue, elle avait déclaré qu'elle
était prête à raoomter cette terrible légende. Dame Perrine
connaissait sa mise en scène comme un dramaturge mo-
derne, et elle savait qu'une histoire de revenant perd tout
son effet racont.'^e à la lumière du soleil, tandis qu'au con-
traire l'effet de la narration se double dans l'obscurité.
Son auditoire se composait d'IIermann, qui était assis à
sa droite, de dame ituperte. qui était assise à .sa gauche, de
Pagolo et de Scozzone. gui étalent assis à côté l'un de l'au-
tre, et de Jacques Aubry, qui était couché sur l'herbe entre
ses deux amis, le petit Jehan et Simon-le-Oaucher. Quant i
Ascanio, il avait déclaré qu'il méprisait tellement tous ces
sots contes de bonne femme qu'il ne voulait pas même les
entendre.
- — Ainzi, dit Hermann après un moment de silence pen-
dant lequel cltacun prenait ses petits arrangemens pour
écouter plus à l'aise, ainzi, matemoizelle Berrine, fous allez
nous ragonder l'histoire du moine pourru?
— Oui. dit dame Perrine, oui ; mais je dois vous prévenir
que c'est une teTrible histoire qu'il ne fait pas bon peut-
être de raconter à cette heure; mais comme nous sommes
toutes des personnes pieuses quoiqu'il y ait parmi nous des
incrédules, et que d'ailieurs monsieur Hermann- est de force
à. mettre en fuite Satan lui-même si Satan se présentait, je
vais vous raconter cette histoire.
— Barton. barton. matemoizelle Berrine, mais si Satan
lient, elle lois fous tire qu'il ne faut bas gombter sur moi ;
elle me pattrai avec tes hommes tant que fous voudrez, mais
bas avec le diable.
— Eli bien ! c'est moi qui me battrai avec lui s'il vient,
dame Perrine, dit .lacques Aubry. Allez toujours, et n'ayez
pas peur.
— Y a-t-il un jarponnler dans votre histoire, matemoi-
zelle Berrine, dit llermann.
— Un charbonnier? demanda la gouvernante. Non, mon-
sieur Hermann.
— Oh pien ! c'est égal
— Pourquoi un cliarbonnier. dites?
— C'est que tans les histoires l'Allemagne il y avre tou-
chours un jarponnler. Mais n'imborde. ça doit être une
belle histoire doutte même. Allez, matemoizelle Berrine,
allez.
— Sachez. donc, dit dame Perrine, qu'il y avait autrefois
sur remplacement même oii nous sommes, et avant que
l'hôtel de Nesle ne tût bâti, une communauté de moines
composée des plus beaux hommes que l'on pût voir et dont
le plus petit était de la t.iille de monsieur Hermann.
— Peste ! quelle communauté, s'écria Jacques Aubry.
— Taisez-vous donc, bavard ! dit Scozzone.
— Oui, daisez-vous donc, pafard. répéta Hermann.
— Je me tais, je me tais, dit l'écolier ; allez, dame Per-
rine.
— Le prieur, nommé Enguerrand, continua la narratrice,
était surtout un homme magnifique. Ils avaient tous des
barbes noires et luisantes, avec des yeux noirs et étincelans ;
mais le prieur avait encore la barbe plus noire et les yeux
plus éclatans que les autres; avec cela, les dignes frères
étaient d'une piété et d'une au.stérité sans pareille, et pos-
sédaient une voix si harmonieuse et si douce que l'on venait
de plusieurs lieues à la ronde rien que pour' les entendre
chanter vêpres. C'est du moins comme cela qu'on me l'a
conté.
— Ces pau'vres moines ! dit Ruperte.
— C'est très intéressant, dit Jacques Aubry.
— C'est miraculeux, dit Hermann.
— Un jour, reprit dame Perrine flattée des témoignages
d'approbation que soulevait son récit, on amena au prieur
un beau jeune homme qui demandait à entrer comme novice
dans le couvent ; il n'avait pas de barbe encore, mais il avait
de grands yeux noirs comme l'ébène, et de longs cheveux
sombres et briUans comme du jais, de sorte qu'on l'admit
sans difficulté. Le beau jeune homme dit se nommer Anto-
nio, et demanda au prieur à être attaché h son service, ce
a quoi don Enguerrand. consentit sans difficulté. Je vous
parlais de voix, c'est Antonio qui avait une voix fraîche
et mélodieuse ! Quand on l'entendit chanter le dimanche
suivant, tous les assistans furent ravis, et cependant cette
voix avait quelque chose qui vous troublait tout en vous
charmant, un timbre qui éveillait dans le cœur des idées
plus mondaines que célestes : mais tous les moines étaient
si purs que ce furent Ir-; seuls étrangers qui éprouvèrent
cette 'singulière émotion et don Enguerrand, qui n'avait
rien éprouvé de pareil h ce que nous avons dit, fut telle-
ment enchanté de la voix d'Antonio qu'il le chargea de
chanter seul dorénavant les répons des antiennes, alterna-
tivement avec l'orgue.
La conduite du jeune novice était d'ailleurs exemplaire,
et 11 servait le prieur- avec un zèle et une ardeur incroya-
bles. Tout ce qu'on pouvait lui reprocher, c'étaient ses éter-
nelles distractions ; partout et toujours. H suivait le prieur
de ses yeux ardens. Don Enguerrand lui disait ;
— Que regardez-vous là. Antonio?
— Je vous regarde, mon père, répondait le Jeune homme.
— Regardez votre livre d'oraisons, Antonio. Que regardez-
vous encore là?
— Vous, mon père. ,
— Antonio, regardez l'image de la Vierge. Que regardez
vous encore là? ,'-»
— Vous, mon père. ■*
— Regardez. Antonio, le crucifix que nous adorons.
En outre, don Enguerrand commençait à remarquer en
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ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
faisant son examen de conscience, que depuis la réception
d'Antonio dans la communauté, il était plus troublé qu'au-
paravant par les mauvaises pensées. Jamais auparavant il
ne pécliait plus de sept fois par jour, ce qui est, comme ou
sait, le compte des saints, parfois même il avait beau éplu-
cher sa conduite de la journée, il n'y pouvait trouver, cbose
inouïe, que cinq ou six péchés ; mais maintenant le total
de ses fautes quotidiennes montait à dix, à douze, voire
même quelquefois à quinze. Il essayait de se rattraper le
lendemain : il priait, il jeûnait, il s'abîmait. le digne homme.
Ah tien oui: peine perdue: plus il allait, plus l'addition
devenait grosse. Il en était arrivé à la vingtaine. Le pauvre
don Enguerrand ne savait plus où donner de la tète ; il
sentait qu'il se damnait malgré lui. et remarquait (remar-
que qui en eût consolé un autre, mais qui l'épouvantait
davantage), que ses plus vertueux moines étaient soumis à
la même influence, induence étrange, inouïe, incompréhen-
sible, inconnue ; si bien que leur confession, qui tenait au-
trefois vingt minutes, une demi-heure, une heure tout au
plus, prenait maintenant des heures entières. On fut obligé
de retarder llieure du souper.
Sur ces entrefaites, un grand bruit qui se faisait depuis
un mois dans le pays arriva enfin jusqu'au couvent : le
seigneur d'un château voisin avait perdu sa flUe Antonia :
Antcnia était disparue un beau soir absolument comme a
disparu ma pauvre Colombe ; seulement, je suis sûre que
ma Colombe est un ange, tandis qu'il parait que cette An-
tonia était possédée du démon Le pauvre seigneur avait
cherché par monts et par vaux la fugitive, tout comme
M. le prévôt a cherché Colombe. Il ne restait plus que le
couvent à visiter, et sachant que le méchant esprit, pour
mieux se dérober aux redierches, a parfois la malice de se
cacher dans les monastères, il fit demander par un aumô-
nier à don Enguerrand la permission de visiter le sien.
Le prieur s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Peut-
être allait-il. grâce à cette visite, découvrir lui-même quel-
que chose de ce pouvoir magique oui pesait depuis un mois
sur lui et ses compagnons. Bah : toutes les recherches furent
inutiles, et le châtelain allait se retirer, plus désespéré que
jamais, quand tous les moines, se rendant à la chapelle pour
y dire l'office du soir, vinrent à passer devant lui et don
Enguerrand. Il les regardait machinalement, lorsqu'au der-
nier qui passa, il jeta un grand cri en disant : Dieu du ciel !
c est Antonia : C'est ma fllle :
Antonia, car c'était elle effectivement, devint pâle comme
un lis.
— Que fais-tu ici sous ces habits sacrés? continua le
châtelain.
— Ce que j'y fais, mon père? dit Antonia, j'aime d'amour
don Enguerrand.
— Sors de ce couvent à l'instant même, malheureuse !
s'écria le seigneur.
— Je n'en sortirai que morte, mon pftre, répondit Antonia.
Et là-dessus, malgré les cris du châtelain, elle s'élança
dans la chapelle a la suite des moines, et prit place à sa
stalle accoutumée. Le prieur était resté debout comme pétri
fié. Le châtelain furieux voulait poursuivre sa fille, mais
don Engiiérrand le supplia de ne pas souiller le lieu saint
d'un tel scandale et d'attendre la tin de 1 office. Le père y
consentit et suivit don Enguerrand dans la chipelle.
On en était aux antiennes, et, semblable à la voix de
Dieu, l'orgue préludait majestueusement. Un chant admi-
rable, mais ironique, mais amer, mais terrible, répondit
aux sons du sublime instrument : c'était le chant d'.\ntonia
et tous les coeurs frissonnèrent. L'orgue reprit, calme, grave,
imposant, et sembla vouloir écraser par sa magnlfltence
céleste l'aigre clameur qui l'insultait d'en bas. Aussi,
comme acceptant le défl. les accens d'.^ntonia s'élevèrent-
ils à leur tour plus furieux, plus désolés, plus impies que
jamais. Tous les esprits attendaient éperdus ce qui allait
résulter de ce formidable dialogue, de cet échange de blas-
phèmes et de prières, de cette lutte étrange entre Dieu et
Satan, et ce fut au milieu d'un silence plein de frémissement
que la musique cèlêste éclata comme un tonnerre, cette fols,
à la fin du verset blasphémateur, et versa sur toutes les têtes
Inclinées, hormis une seule, les torrens de son courroux.
Ce fut quelque chose de pareil à la voix foudroyante qu'en-
tendront les coupables au jour du jugement dernier. Anto-
nia n'en essaya pas moins de lutter encore, mais son chant
ne fut cette foi qu'un cri aigu, affreux, déchirant, semblable
à un rire de damné, et elle tomba pâle et raide sur le
pavé de la chapelle. Quand on la releva, elle était morte.
— Jésus Maria : s'écria dame Rnperte.
— Pauvre .^ndonia : dit naïvement Hermann.
— Farceuse ! murmura Jacques Aubry.
Quant aux autres. Ils gardèrent le silence, tant même sur
les incrédules avait eu de puissance le terrible récit de
dame Terrine, «eulement .Scozzone essuya une larme, et
Pagolo fit le signe de la croix.
— Quand le prieur, reprit dame Perrlne, Tlt l'envoyé du
diable ainsi pulvérisé par la colèr« de Dieu, il se crut.' le
pauvre cher homme, délivré à Jamais des pièges du tenta-
teur ; mais il comptait sans son hôte, comme c est plus que
jamais le cas de le dire, puisqu'il avait eu l'imprudence de
donner l'hospitalité à une possédée du démon. Aussi la nuit
suivante, comme il venait à peine de s endormir, il fut ré-
veillé par un bruit de chaînes : il ouvrit les yeux, les tourna
instinctivement vers la porte, vit la porte tourner toute seule
sur ses gonds, et en même temps un fantôme, vêtu de la
robe blanche des novices, s'approcha de son lit, le prit par
le bras et lui cria : Je suis Antonia : Antonia qui t'aime ; et
Dieu m'a donné tout pouvoir sur toi, parce que tu as péché,
sinon par action, du moins par pensée. Et chaque nuit, à
minuit, comme de raison, la terrible apparition revint im-
placable et fidèle, tant qu'à la fin don Enguerrand prit le
parti de faire un pèlerinage en Terre sainte et mourut par
grâce spéciale de Dieu au moment où il venait de s age-
nouiller devant le saint sépulcre.
Mais Antonia n était point satisfaite. Bile se rejeta alors
sur tous les moines en général, et comme il y en avait bien
peu qui n'eussent point péché comme le pauvre prieur, elle
vint à leur tour les visiter pendant la nuit, les réveillant
brutalement et leur criant d une voix formidable ; Je suis
.\ntonla : je suis Antonia qui t'aime:
De là le nom du moine bourru.
Quand vous marcherez le soir dans la rue et qu'un capu-
chon gris ou blanc s'attachera à vos pas, hâtez-vous de
rentrer chez vous: c'est le moine bourru qui cherche une
proie.
Le couvent détruit pour faire place au château, on crut
être débarrassé du moine bourru, mais il parait qu'il affec-
tionne la pl.ace. A différentes époques il a reparu. Et voilà,
que le Seigneur nous pardonne ! que le malheureux damné
reparait encore.
— Que Dieu nous préserve de sa méchanceté !
— .\men : dit dame Ruperte en se signant.
— .^men ; dit Hermann en frissonnant.
— .Amen : dit Jacques Aubry en riant.
Et chacun des assistans répéta Amen : sur un ton corres-
pondant à l'impression qu'il avait éprouvée.
XXVll
CE QV ON voir LA NXIT DE LA CIME D'VN PEUPLIER
Le lendemain, qui était le jour même où toute la cour de-
vait revenir de Fontainebleau, ce fut dame Ruperte qui
déclara au même auditoire qu'elle avait une grande révé-
lation à faire à son tour.
.\ussi, comme on s'en doute bien, d'après un avis si inté-
ressant, tout le monde fut réuni à la même heure et au
même endroit.
On était d'autant plus libre que Benvenuto avait écrit à
Ascanio qu'il restait deux ou trois jours de plus pour faire
préparer la salle où il comptait exposer son Jupiter, lequel
Jupiter il devait fondre aussitôt son retour.
De son côté, le prévôt n'avait fait que paraître au Grand-
Nesle pour demander si l'on n'avait pas appris quehiue
nouvelle de Colombe. Mais dame Perrine lui ayant répondu
que tout était toujours dans le même état, il était retourné
aussitôt au Châtelet.
Les habitans du Petit et du Grand-Nesie jouissaient donc
d'une entière liberté, puisque l«s deux maîtres étaient ab-
sens.
Quant à Jacques .\iibry, quohju'U dût avoir ce soir-là
une entrevue avec Gervaise, la curiosité l'avait emporté sur
l'amour, ou plutôt il avait espéré que le récit de Ruperte,
moins long que celui de dame Perrine. finirait à temps pour
qu'il pût à la fols entendre la narration et arriver à l'heure
dite à son rendez-vous.
Or. voici ce que Ruperte avait à raconter :
Le récit de dame Perrine lui avait trotté toute la nuit dans
la tête, et une fois rentrée dans sa chambre, elle trembla de
tout son corps que. malgré les saints reliquaires dont le
chevet de son lit était garni, le fantôme d'Antonla ne vint
la visiter.
Ruperte barricada sa porte, mais c'était une médiocre
précaution : la vieille gouvernante était trop au courant
des habitudes des fantômes, pour ignorer que les esprits ne
connaissent pas de rofes fermées. Elle aurait néanmoins
voulu barricader aussi la fenêtre qui donnait sur le jardin
du Grand-Xesie, mais le propriétaire primitif avait oublia
d'y faire mettre des contrevens, et le propriétaire actuel
avait jugé inulile de se grever de cette dépense.
Il y avait bien ordinairement les rideaux; mais celte fols,
par chance contrnlre. les ridea\ix étaient au blanchl.ssage.
La fenêtre n'était donc défendue que par une simple vitre
transparente comme l'air quelle empêchait d'entrer.
Ruperte, en rentrant dans sa chambi;e, regarda sous son
.ASCAMO
SI
Ut. fouilla dans toutes les armoires, et ne laissa pas le
moindre petit coin sans le visiter. Elle savait que le diable
ne tient pas grande place quand il veut rentrer sa queue,
ses griffes et ses cornes, et qu'Asmodée resta je ne sais com-
bien d'années recroquevillé dans une bouteille.
La chambre était parfaitement solitaire, et U n'y avait
pas la moindre trace du moine bourru.
Ruperte se coucha donc un peu plus tranquille, mais elle
laissa néanmoins brûler sa lampe A peine au lit, elle jeta
les yeux sur la fenêtre, et devant la fenêtre, elle vit une
les grains d'un rosaire. Son cœur seul, agité par la crainte
continua de veiller, puis il s'endormit à son tour, et tout
fut dit : la lampe veilla seule.
Mais comme toute chose humaine, la lampe eut sa fin
deux heures après que Ruperte eut clos ses yeux du sommeil
du Juste. La lampe, sous prétexte qu'elle n'avait plus d'huile
commença de faiblir, puis elle pétilla, puis elle jeta une
grande lueur, puis enfin elle mourut.
Juste en ce moment Ruperte faisait un rêve terrible : elle
rêvait qu'en revenant le soir de chez dame Perrine elle avait
Elie avait poussé un cri '.erriiile.
rabre gigantesque qui se dessinait dans la nuit et qui lui
uiierceptait la ]umi'>re des étoiles: quant a la lune, il n'en
était pas question : elle entrait dans son dernier quartier.
La bonne Ruperte tressaillit de crainte, et elle était sur
le point de crier ou de frapper, lorsqu'elle se souvint de
la statue colassale de Mars qui s'élevait juste devant sa fe-
nêtre. Elle reporta aussitôt les yeux, qu'elle avait détournés
déjà, du côté de la fausse apparition, et elle reconnut par-
faitement tous les contours du dieu de la guerre. Cela
rassura momentanément Ruperte, qui prit la résolution po-
sitive de s'endormir.
Jlais le sommeil, ce trésor du pauvre que si .souvent le
riche lui envie, n'est aiLx ordres de personne. Dieu le soir
lui on^Te les portes du ciel, ef capricieux qu'il est, il visite
qui bon lui semble, dédaignant qui l'.fppelle. et frappant'
aux portes de ceux qui ne l'attendent pas. Ruperte l'Invo-
qua longtemps sans qu'il l'entendît.
Enfin, vers minuit, la fatigue l'emporta. Peu à jeu les sens
de la bonne gouvernante s'engourdirent, ses pensées, en
général assez ma! oncliainées les unes aux autres, rompirent
le fil Imperceptible qui les retenait et s'ép.TrpîI!ci'pn( comme
été poursuivie par le moine bourru ; mais heureusement
Ruperte avait retrouvé, contre l'habitude des gens qui ré-
vent, ses Jambes de quinze ans, et elle s'était enfuie si vite,
que le moine bourru, quoiqu'il parût glisser et non mar-
cher sur la terre, n'était arrivé derrière elle que pour se
voir fermer au nez la porte du perron. Ruperte l'avait alors,
toujours dans son rêve, entendu se plaindre et frapper a la
porte. Mais, comme on le pen.se bien, elle ne s'était pas
pre.ssée d'.Uler lui ouvrir ; elle avait allumé sa lampe, elle
avait monté les escaliers quatre à quatre, elle était entrée
dans sa chambre, elle s'était mise au Ut, et avait éteint
sa lampe.
Mais au moment même ofi elle éteignait sa lampe, elle
avait aperçu la tête du moine bourru dorrièfe ses vitres ;
il était monté comme un lézard le long du mur, et il es-
sayait d'entrer par la fenêtre. — Ruperte entendait dans son
rêve les ongles du fantôme qui grinçaient contre les car-
reaux.
On comprend qu'il n'y a pas de sommeil qui tienne contre
un pareil rêve. Ruperte s'était donc réveillée, les cheveu.x
hérissés et tout humides d'une sueur glacée — Ses yeux
6
82
ALEN'ANDRE DUMAS ILLUSTRE
s'étaient ouverts, hagards et effarés, et s'étaient portés mal-
gré elle sur la fenêtre. — Alors elle avait poussé un cri
terrible, car voici ce tju'elle avait vu.
Elle avait vu la tête du Mars colossal jetant du feu par
le« veux, par le nez, par la bouclie et par les oreilles.
EÛe avait cru d'abord qu elle était encore endormie et
nue c'était Z'.n rêve qui se continuait; mais elle s était
pincée au sang pour s'assurer qu'elle était bien éveillée,
elle avait fait le signe de la croix, elle avait dit mentalement
trois Pater et deux Ave, et la monstrueuse apparition n avait
"Rupertrtrmiva la force d'étendre le bras, de prendre le
manche de son balai et de frapper de toute sa force au pla-
fond Hermann couchait au-dessus d'elle, et elle espérait que
le vigoureux Allemand, réveillé par cet appel, accourrait a
son "^ecours.
Ma"is Ruperte eut beau frapper. Hermann ne donna au-
cun signe d'existence. ,. , ,
/Vlcr» elle changea de direction, et au lieu de frapper au
plafond pour réveiller Hermann. elle frappa au plancher
Tiour rL'.eiîIer Pajrolo.
pa^.lo couchait au-dessous de Ruperte. comme Hermann
couchait au-dessus ; mais Pagolo fut aussi sourd qu Her-
mann et dame Ruperte eut beau frapper, rien ne bougea.
Huperte abandonna alors la ligne verticale pour la ligne
horizontale: Ascanlo était son voisin, et elle frappa du
m-nche de son balai contre le mur de séparation.
Mais tout resta muet die? .JVscanio comme tout était reste
muet chez Pagolo et chez Hermann. 11 était évident qu au-
cun de* trois compagnons n'était cliez lui. Un instant Ru-
perte eut l'idée que le moine bourru les avait emportes tous
"^Or comme cette idée n-avait rien de rassurant, Ruperte.
de plu= en plus épouvantée, et certaine que personne ne
pouvait venir à son secours, prit le parti de cacher sa tête
sous ses draps et d'attendre. , „,-
Elle attendit une heure, une heure et demie, deux Ueui^es
peut-être mais comme elle n'entendait aucun bruit elle
reprit quelque peu de hardiesse, écarta doucement son drap,
ha-^arda un œil. puis les deux. La vision avait disparu. La
têie de Mars s'était éteinte, tout était rentré dans les te-
OueUiue rassurans que fussent ce silence et cette obscu-
rité on comprend que Ruperte était brouillée avec le som-
meil pour tout le reste de la nuit. La pauvre bonne femme
était donc restée l'oreille au guet et les yeux tout grands
ouverts jusqu'au moment où les premiers rayons du jour,
glissant à traver.s les vitres, lui annoncèrent que 1 heure
des fantômes était passée. .
Or voilà ce que raconta Ruperte. et il faut le dire a 1 hon-
neur de la narratrice, son récit fit plus d'effet encore peut-
. être que n'en avait fait celui de la veille : l'impression fiit
profende surtout sur Hermann et dame Perrine, sur Pagolo
et Scozzone. L>'s deux hommes ^•«^^"^^^'"'Kîl'n,"»'''^ 'fl-une
entendu Ruperte; mais fl'""^ ''^"'^ «' '■•«™''\""'t,*^AZ
fa-on si embarrassée que Jacques .\ubry en éclata de rfre.
Quant à dame Perrine et il Scozzone. elles ne soufflèrent pas
même le mot Seulement elles devinrent tour a tour si
rouges et si blêmes que s'il avait fait jour et qu on eut pu
si.i\°re «ur leur visaff^ le reflet de ce qui se passait dans leur
âme on eût pu croire en moins de dix secondes qu'elle,
allaient mourir d'un coup de sang, puis pre.sque aussito.
trépasser d'inanition.
— \inM dame Perrine. dit Scozzone. qui se remit la pie-
miére. vous prétendez avoir vu le moine bourru se promener
dans le jardin du Grand-Xesle ■?
— Comme je vous vois, ma chère enfant, répondit dame
— Et vous, Ruperte, vous avez vu flamboyer la tête du
Mars ?
— Je la vois encore.
— voilà dit dame Perrine : le maudit revenant aura
choisi la 'tête de la statue pour son domicile, puis comme
il faut qu'après tout un fantôme se promène comme une
personn- naturelle, à certaines heures il descend, va. vient,
puis quand il est fatigué il remonte dans sa tête. Les
Idoles et les esprits, voyez-vous, cela s'entend comme lar-
rons en foire ce sont tous des liabitans de l'enfer ensem-
ble et cet horrible faux dieu Mars donne tout bonnement
l'hospitalité a cet effroyable moine bourru.
— Fous groyez. tanie Berrine" demanda le naïf Allemand.
— T'en suissûrf. monsieur Hermann. j'en suis sUre
— Ca fait tenir la chair de bonle, ma parole t'honneur :
murmur.a Hermann en frissonnant.
— .\insi vous croyez aux rovcnans, Hermann? dit Aubry.
— Foui, j'y grols.
lacqucs \uliry haussa les épaules, mais tout en haussant
les 'épaules il résolut d'approfondir le mystère. Or, c'était
la chose du monde la plu= facile pour lui qui entrait et
nui sortait aussi familièrement que s'il eOt été de la mal-
son Il arrêta donc dans son e.sprit qu'il irait voir Gervalse
le lendemain, mais ce soir il resterait au Grand-Nesle jus-
qu'à di-x heures ; à dix heures il prendrait congé de tout
le monde, ferait semblant de sortir, resterait en dedans,
monterait sur un peuplier, et de là, caché dans les branches,
ferait connaissance avec le fantôme.
Tout se passa comme recoller l'avait projeté. Il quitta
l'atelier sans être accompagné, comme c'était l'habitude,
tira la porte du quai à grand bruit pour faire croire qu'il
était sorti, puis gagnant rapidement le pied du peuplier, se
cramponna à la première branche, se hissa jusqu à elle à
la force des poignets, et en un instant fut à la cime de
l'arbre. Arrivé là, il se trouvait juste en face de la tête de
la statue et dominait à la fois le Grand et le Petit-Nesle.
dans les jardins ni dans les cours desquels rien ne pouvait
se passer sans qu'il le vit.
Pendant le temps que Jacques Aubry s'établissait sur son
perchoir, il y avaii grande soirée au Louvre, dont toutes
les fenêtres flamboyaient. Charles-Quini s'était enfin décidé
a quitter Fontainebleau et à se risquer dans la capitale,
et, comme nous l'avons dit, les deux souverains étaient ren-
trés le soir même à Paris ^ ,
Là une fête splendide attendait encore l'empereur. Il y
avait souper, jeu et bal. Des gondoles, éclairées avec des
lanternes de couleur, glissaient sur la Seine, chargées d'ins-
trumens, et s'arrêtaient harmonieusement en face de ce
fameux balcon d'où, trente ans plus tard, Charles IX devait
tirer sur son peuple, tandis que des bateaux, tout pavoises
de fleurs, passaient d'un côté à l'autre de la rivière les
convives qui venaient du faubourg Saint-Germain au Lou-
vre, ou (iui retournaient au faubourg Saint-dermain.
Au nombre de ces conviés avait été tout naturellement le
vicomte de Marmagne.
Comme nous l'avons dit, le vicomte de Marmagne. grand
bellâtre, blond fade et rose, avait la prétention d'être
un homme à bonnes fortunes ; or. il avait cru remarquer
qu'une jolie petite comtesse, dont le mari était justement à
cette heure à l'armée de Savoie, l'avajt regardé d une cer-
taine façon ; il avait alors dansé avec elle, et il avait cru
s'apercevoir que la main de la danseuse n'était point insen-
sible à la pression de la sienne. Bref, en voyante sortir la
dame de ses pensées, il s'imagina, au coup d'œil qu'elle
lui jeta en le quittant, que, comme Galathée, si elle fuyait
vers les saules, c'était avec l'espérance d'y être poursuivie.
Marmagne s'était donc mis tout bon'nement à la poursuite
de la dame, et comme elle demeurait vers le haut de la rue
Hautefeuille, il s'était fait passer du Louvre à la tour de
Nesle, et suivait le quai pour gagner la rue Saint-André par
la rue des Grands-.\ugustins, lorsqu'il entendit marcher
derrière lui.
Il était près d'une heure du matin, la lune, nous l'avons
dit. entrait dans son dernier quartier, de sorte que la nuit
était assez sombre. Or, au nombre des rares qualités morales
dont la nature avait doué Marmagne, le courage, comme on '
sait, ne jouait pas le principal rôle. Il commença donc à
s'inquiéter de ce bruit de pas qui semblait être l'écho des
siens, et tout en s'enveloppant plus hermétiquement de son
manteau, et en portant instinctivement la main à la garde
d2 son épée, il pressa sa marche.
Mais ce redoublement de célérité ne lui servit de rien ;
les pas qui suivaient les siens se remirent à l'unisson de
ses pas, et parurent gagner sur lui. de sorte qu'au moment
où il tournait le porche des ..\ugustins, il sentit qu'il allait
évidemment être rejoint par son compagnon de route si.
après être passé du pas simple au pas accéléré, il ne pas-
sait point du pas accéléré au pas gymnastique. Il allait se
décider à ce parti extrême, lorsqu'au bruit des pas se mêla
le bruit d'une voix.
— Pardieu ! mon gentilhomme, disait cette voix, vous fai-
tes bien de hâter la marche, la place n'est pas bonne, sur-
tout à cette heure, car c'est ici. vous le savez sans doute,
qu'a été attaqué mon digne ami Benvenuto. le sublime ar-
tiste—^t est à cette heure à Fontainebleau et qui ne se
doute*Buère de ce qui se passe chez lui ; mais comme nous
faisons la même roule, à ce qu'il parait, nous pouvons mar-
cher du même pas. et si nous renconti'ons quelques tire-
laine, ils y regarderont à deux fois avant de s'attaquer à
nous. Je vous offre donc la sécurité de ma compagnie si
vous voulez bien m'accorder l'honneur de la vôtre.
Aux premiers mots qu'avait prononcés notre écolier. :Mar-
magne avait reconnu une voix amie, puis au nom de Ben-
venuto Celllni. il s'était .souvenu du bavard b.asochien qui
déjà une première fois lui avait donné de si utiles rensei-
gnemens sur l'Intérieur du Grand-Nesle. Il s'arrêta donc,
car la société de maître Jacques .\ubry lui offrait un double
avantage. L'écolier lui .servait d'escorte d'abord, puis, tout
en l'escortant, po-jvait lui donner sur son ennemi quelque
renseignement nouveau, que sa haine mettrait à proSt. Il
accueillit donc cette fois le basochien d'un air aussi agréa-
ble que possible.
— Bonsoir, mon jeune ami. dit Marmagne en réponse aux
paroles de bonne camaraderie que Jacques Aubry venait de
lui adresser dans l'obscurité. Que disiez-vous donc de ce
.\SCAMO
cher Benveiiuto, que j'espérais rencontrer au Louvre, et
qui est resté comme un sournois à Fontainebleau?
— Ah ! pardieu ! voilà une chance ! s'écria Jacques Au-
tay. Comment, c'est vous, mon cher vicomte .. de. . Vous
avez oublié de me dire votre nom. ou j'ai oublié de m'en
souvenir. Vous venez du Louvre? Etait-ce bien beau, bien
riiiimé. bien galant, bien amoureux? Xous allons en bonne
fortune, n'est-ce pas, mon gentilhomme? Ah i croque-cœur
que vous êtes !
— Ma foi, dit Marmagne d'un air fat, vous Mes sorcier,
mon cher : oui. je viens du Louvre, où le roi m'a dit des
choses fort gracieuses, et où je serais encore si une char-
mante petite comtesse ne m'avait fait signe qu'elle préfé-
rait la solitude à toute cette grande cohue. Et vous, d'où
revenez-vous ? voyons.
— Moi. d'où je reviens? reprit .4ubry en éclatant de rire.
Ma foi ! vous m'y faites songer : Mon cher, je viens de voir
de drôles de choses : Pauvre Benvenutq ! Oh ! parole d'hon-
neur : il ne méritait pas cela.
— Que lui est-il donc arrivé, à ce cher ami?
— D'abord, si vous venez du Louvre, il faut que vous
sachiez, vous, que je viens du Grand-Nesle, où j'ai passé
deux heures, perché sur une branche, ni plus ni moins
qu'un perroquet.
— Diable ! la position n'était pas commode !
— N'importe, n'importe ! je ne regrette pas la crampe
que j'y ai prise, car j'ai vu des choses, mon cher, j'ai vu
des choses, tenez, rien que d'y penser, j'en suffoque de rire.
Et Jacques Aubry se mit en effet à éclater d'un rire si
j'ivial et si franc, que. quoique Marmagne ne sût pas^
encore de quoi il était question, il ne put s'empêcher de
faire cliorus. Mais comme il ignorait la cause de la gaîté
du basochien. le vicomte cessa naturellement de rire le pre-
mier.
— Maintenant, mon jeune ami. maintenant qu'entraîné
par votre hilarité j'ai ri de confiance, dit Marmagne. ne
puis-je apprendre de vous quelles choses si mirobolantes
vous tiennent en joie? Vous savez que je suis des fidèles
de Benvenuto. quoique je ne vous aie jamais rencontré chez
lui, attendu que mes occupations me laissent bien peu de
temps à donner au monde, et que ce peu de temps, je dois
l'avouer, j'aime mieux l'accorder à mes maîtresses qu'à
mes amis. Mais il n'en est pas moins vrai que tout ce qui
!e touche me touche. Ce cher Benvenuto ! Dites-moi donc ce
qui se passe au Grand-Nesle en son absence. Cela m'inté-
resse, je vous jure, plus que je ne puis vous l'exprimer.
— Ce qui se passe? dit Aubry. Mais non, c'est un secret.
— Un secret pour moi ! dit >rarmagne. Un secret pour
moi qtil aime Benvenuto de si grand cœur, et qui encore
ce soir renchérissais sur les éloges que lui donnait le roi
François I" Ah ! c'est mal, dit Marmagne d'un air piqué.
— Si j'étais sûr que vous n'en parliez à personne, mon
cher; — comment diable vous appelez-vous donc, mon cher
.nmi? — je vous conterais cela, car je vous avoue que je
siii.î aussi pressé de dire mon histoire que l'étaient les
rr.seaux du roi Midas de conter la leur.
— Dites donc alors, dites donc, répéta Marmagne.
— Vou-î n'en parlerez à personne?
— A personne, je vous le jure !
— Parole d'honneur?
— Foi de gentilhomme !
— Imaginez-vous donc... Mais d'abord, mon cher . mon
t'her ami. vous connaissez l'histoire du moine bourru, n'est-
«e pas ?
— Oui, J'ai entendu parler de cela. Un fantôme qui re-
vient dans le Grand-Xesle, à ce qu'on assure.
— Justement. Ah bien ! si vous savez cela, je puis vous
dire le reste. Imaginez-vous que dame Perrine...
— La gouvernante de Colombe?
— Justement. Allons, allons, on voit bien que vous êtes
des amis de la maison. Imaginez donc que dame Pfrrine.
dans une p/omenade nocturne qu'elle faisait pour sa santé,
a cru voir se promener aussi le moine bourru dans les jar-
dins du Grand-Xesle. tandis qu'en même temps dame Ru-
perte... Vous connaissez dame Ruperte?
— N'est-ce "pas la vieille servante de Cellinî ?
— Justement. Tandis que dame Ruperte, dans une 9e ses
insomnies, avait vu flamboyer les yeux, le nez et la bou-
che de la grande statue du dieu Jlars que vous avez vue
dans le jardin du Grand-Nesle.
— Oui, un véritable chef-d'œuvre ! dit Marmagne.
— Chef-d'œuvre, c'est le mot. Cellinî n'en fait pas d'autre,
flr. il avait été .arrêté entre ces deux respectables personnes
fc'est de dame Perrine et de dame Ruperte que je parle)
que ces deux apparitions avaient une même cause, et que
le démon qui se promenait la nuit sous le costume du moine
bourru dans le jardin, remontait au chant du coq dans
la tête du dieu Mars, digne asile d'un damné comme lui.
et là était brûlé wfle si terribles flammes, que le feu en sor-
tait par les yeux, par le nez et par les oreilles de la statue.
— Quel diable de conte me faites-vous là, mon cher ami !
dit Marmagne, ne sachant pas si l'écolier raillait ou par-
lait sérieusement.
— Un conte de revenant, mon cher, pas autre chose.
— Est-ce qu'un garçon d'esprit comme vous, dit Marma-
gne, peut croire à de pareilles niaiseries?
— Jlais non, je n'y crois pas, dit Jacques Aubry. Aussi,
voilà pourquoi j'ai voulu passer la nuit .sur un peuplier
pour tirer la chose au clair, et voir quel était le véritable
démon qui mettait tout l'hôtel en révolution. J'ai donc fait
semblant de soitir. mais au lieu de refermer la porte du
Grand-Nesle derrière moi. je l'ai refermée devant, je me
suis glissé dans l'obscurité sans être vu de personne, j'ai
gagné le peuplier sur lequel j'avais jeté mon dévolu, et
cinq minutes après j'étais juché au milieu de ses branches,
juste à la hauteur de la tète du dieu Mars. Or, devinez
ce que j'ai vu.
— Comment voulez-vous que je devine? dit Marmagne
— C'est juste, il faudrait être sorcier pour deviner de
pareilles choses. J'ai vu d'abord la grande porte s'ouvrir, la
porte du perron, vous savez?
— Oui. oui. je la connais, dit Marmagne.
— Je vis la porte s'ouvrir et un homme mettre le nez
dehors pour voir s'il n'y avait personne dans la cour. Cet
homme, c'était Hermann, le gros Allemand.
— Oui, Hermann, le gros Allemand, répéta Marmagne.
— Lorsqu'il se fut bien assuré que la cour était solitaire,
et qu'il eut regardé de tous les côtés, excepté sur l'arbre,
où, comme vous le pensez bien, il était loin de me soup-
çonner, il sortîi tout à fait, referma la porte derrière lui,
descendit les cinq ou six marches du perron, et s'en alla
droit à la cour du Petit-Nesle. où il frappa trois coups
A ce signal, une femme sortit du Petit-Nesle et vint ouvrir
la porte. Cette femme, c'était dame Perrine, notre amie, la-
quelle, à ce qu'il parait, aime à se promener à la belle étoile,
en compagnie de notre Goliath.
— Bah ! vraiment? Ah ! ce pauvre prévôt !
— Attendez donc, attendez donc, ce n'est pas tout. Je les
suivais des yeux comme ils entraient au Petit-Nesle, lorsque
tout à coup j'entendis à ma gauche crier le châssis d'une fe-
nêtre. Je me retournai, la fenêtre s'ouvrit, et je vis Pagolo :
— ce brigand de Pagolo ! qui est-ce qui aurait cru cela de
SI part, avec ses protestations, ses Palcr et ses Ave? —
et je vis Pagolo qui, après avoir regardé avec les mêmes
précautifins qu'Hermann. enjambait la balustrade, se lais-
sait glisser le long de la gouttière, et de balcon en balcon,
gagnait le bas de la fenêtre... devinez de quelle chambre,
vicomte ?
— Que sais-je. moi ! la fenêtre de la chambrt de dame
Ruperte.
— Ah ! bien oui ! de Scozzone, rien que cela ! de Scoz-
zone. le modèle bien-aimé de' Benvenuto ; une charmante
brune, ma foi! Comprenez-vous ce coquin-là, vicomte!
— En effet, c'est fort drôle, dit Marmagne. Et voilà tout
ce que vous avez vu ?
— Attendez donc, attendez donc, mon cher ! je vous garde
le meilleur pour le dernier. le bon plat pour la bonne bou-
che ; attendez donc, nous n'y sommes pas, mais nous allons
y être, soyez tranquille.
— J'écoute, dit Marma.gne. D'honneur, mon ami, c'est on
ne peut plus amusant !
— Attendez encore, attendez ! Je regardais donc mon Pa-
golo qui courait de balcon en balcon, au risque de se cas-
ser le cou, lorsque j'entendis un autre bruit qui venait pres-
que du pied de l'arbre sur lequel j'étais monté. Je ramenai
les yeux de haut en bas. et j'aperçus Ascanio qui sortait à
pas de loup de la fonderie.
— Ascanio. l'élève chéri de Benvenuto?
— Lui même, mon cher, lui-même. Une espèce d'enfant
de chœur à qui on donnerait le bon Dieu sans confession.
Ah bien oui.! fiez-vous donc aux apparences !
— Et dans quel but sortait Ascanio?
— Ah! voilà! dans quel but! voilà ce que je me dem.Tn-
dals d'abord ; mais bientôt je n'eus plus rien à demander,
car Ascanio, après s'être assuré, comme Hermann et
comme Pagolo. que personne ne pouvait le voir, tira de
la fonderie une longue échelle qu'il alla appuyer contre les
deux épaules du dieu Mars, et sur laquelle il monta. Comfne
l'échelle était juste du côté opposé à celui où j'étais, je
le perdis de vue au milieu de son ascension, lorsqu'au mo-
ment même où je cherchais ce qu'il pouvait être devenu,
je vis tout à coup s'enflammer les yeux de la statue.
— Que dites-vous donc là ! s'écria Marmagne.
— La vérité pure, mon cher, et j'avoue que si cela s'était
fait sans que je connusse les antécédens que je viens de
raconter, je ne me serais peut-être pas trouvé tout à fait
à mon aise. Mais j'avais vu disparaître Asf'anîo, et je me
doutai que c'était lui qui causait cette lumière.
— Mais qu'allait faire Ascanio à cette heure dans la tête
du dieu Mars?
— Ah ! voilà justement ce que je me demandais, et comme
personne ne pouvait me répondre. Je résolus de découvrii' la
chose par moi-même. Je m'écarquillal les yeux de toutes
84
ALEXANDRE Dl'MAS ILLUSTRE
mes forces, et je parvins à découvrir à travers ceux de la
statue un esprit, ma foi ! tout vêtu de blanc, un fantôme de
femme, atfs pieds duquel Ascanio s'agenouilla respectueu-
sement comme devant une madone. Malheureusement, la ma-
done me tournait le dos. et je ne pus voir son visage, mais je
vis son col. OU ! le joli col qu'ont les fantômes, mon cher
vicomte I un col de cygne, flgurez-vous, blanc comme la
neige. Aussi Ascanio le regardait-il avec une adoration,
l'impie ! avec une adoration qui me convainquit que le fan-
tôme était tont bonnement une femme. Qu'en dites-vous,
mon cher? Hein : le tour est bon : cacher sa maltresse dans
la tête d'une statue '.
— Oui, oui. c'est original, dit Marmagne, riant et réflé-
chissant à la fois : très original, en edet. Et vous ne vous
doutez pas quelle peut être cette femme?
— Sur Ihonneur : je n'en ai aucune idée-, et vous?
— NI moi non plvis.
— Et qu'avez-vous fait quand vous avez vu tout cela?
— Moi? Je me suis mis à rire de telle façon que l'équi-
libre m'a manqué, et que si je ne m'étpis pas retenu à une
branche, je me rompais le col. Or, comme je n'avais plus
rien à voir, et que par ma chute je me trouvais descendu
a moitié, je descendis tout à fait, je gagnai la porte sans
bruit, et je m'en revenais chez moi. riant encore tout seul
quand je vous ai rencontré, et quand vous m'avez forcé de
vous raconter la chose. Maintenant, donnez-moi un avis.
A'oyons, vous qui êtes des amis de Benvenuto. que laut-il que
je fasse \is-à-vis de lui ? Quant à dame Pcrrine. cela ne
le regarde pas : la chère dame est majeure, et par conséquent
maltresse de ses volontés ; mais quant à Scozzone, mai.'»
quant à la Vélrns qui loge dans la tête de ilars. c'est autre
chose.
— Et vous voudriez que je vous donnasse mon avis sur
ce qui vous reste à faire?
— Oui. d'honneur ! je suis fort embarrassé, mon cher...
mon cher .. J'oublie toujours votre nom.
— Mon avis est qu'il faut garder le silence. Tant pis pour
les gens qui sont assez niais pour se laisser tromper. Main-
tenant, mon cher Jacques Aubry, je vous remercie de votre
bonne société et de votre aimable conversation, maismevollâ
arrivé rue Hautefeuille. et confidence pour confidence, c'est
ta que demeure mon objet.
— Adieu, mon tendre, mon cher, mon excellent ami, dit
Jacques Aiibry en serrant la main du vicomte. Votre avis
est sage, et je le suivrai. Maintenant bonne chance, et que
Cupidon veille sur vous !
Les deux compagnons se séparèrent alors, Marmagne
remontant la rue Hautefeuille, et Jacques Aubry prenant
la rue Poupée, pour regagner la rue de la Harpe, à l'extré-
mité de laquelle il avait fixé son domicile.
Le vicomte avait menti au malencontreux basochien en
affirmant qu'il n avait aucun soupçon sur ce que pouvait
cti-e le démon femelle qu adorait h genoux Ascanio. Sa
première idée avait été que l'habitante du Mars n'était
autre que Colombe, et plus il avait réfléchi à cette idée,
pltis il s'était affermi dans sa croyance. Maintenant, comme
nous l'avons dit, Marmagne en voulait également au prévôt,
à d'Orbec et à Benvenuto Cellini. et il se trouvait placé
dans une fâcheuse position pour sa haine, car il ne pou-
vait faire de la peine aux uns sans faire de plaisir aux'
autres. En effet, s'il gardait le silence. d'Orbec et les pré-
vôts restaient dans l'embarras ; mais aussi Benvenuto restait
dans la Joie. SI, au contraire, il dénonçait l'enlèvement.
Benvenuto était au désespoir, mais le prévôt et d'Orbec re-
trouvaient, l'un sa fille, l'autre sa fiancée 11 résolut donc de
retourner la chose dans sa tête jusqu'au moment oii il ver-
rait jaillir de ses réflexions le parti le plus avantageux
pour lui.
L'Indécision de Marmagne ne fut pas longue; 11 savait,
sans en connaître le véritable motif, l'intérêt que madame
d'Etamiies prenait au mariage du comte d'Orbec avec Co-
lombe 11 pensa que la révélation lui ferait, du côté de la
perspicacité, regagner dans l'esprit de la duchesse ce qu'il
avait perdu du cOté du courage : il résolut donc, le lende-
main à son lever, de se présenter chez elle et de tout lui
dire, et, cette résolution prise, il l'exécuta ponctuellement.
Par un de ces hasards heureux qui servent quelquefois
si bien les mauvaises actions, tous les courtisans étalent au
Louvre, oiii ils faisaient leur cour à François I"- et à l'empe-
reur, et madame d'Etampes n'avait près d'elle, à son lever,
que ses deux fidèles, c'est-à-ilire le prévôt et le comte d'Or-
bec lorsqu'on annonça le vicomte de Marmagne.
Le vicomte salua respectueusement la duchesse, laquelle
ne répondit à ce salut qne par un de ces sourires qui n'ap-
partenaient qu'à elle, et dans lesquels elle savait confondre
à la loi* l'orgueil, la -protection et le dédain. Mais Mar-
magne ne s'inquiéta point de ce sourire, qu'il connaissait
au reste pntir l'avoir vu passer sur les lèvres de la duchesse.
non seulement pour son compte à lui. mais encore pour le
compte de lùen d'autres II savait au reste le moyen de
transformer par une seule parole ce sourire de mépris en
un sourire plein de KTlce.
— Eh bleu ! messire d'Estourville. dit-il en se retournant
vers le prévôt, l'enfant prodigue est-il revenu à la maison?
— Encore cette plaisanterie, vicomte : s'écria messire d'Es-
tourville avec un geste menaçant et en rougissant de colère.
— Oh! ne vous fâchez pas, mon digne ami, ne vous fâ-
chez pas, répondit Marmagne ; je vous dis cela parce que si
vous u'avez pas retrouvé encore la Colombe envolée, je
sais, moi, où elle a fait son nid.
— Vous? s'écria la duchesse, avec l'expression de la plus
charmante amitié. Et où cela? vite, vite! je vous en prie,
dites, mon cher Marmagne.
— Dans la tête de la statue de Mars, que Benvenuto a mo-
delée dans le jardin du Grand-Xesle
XXVIII
MARS ET VÉSUS
Le lecteur, comme Marmagne, a sans doute deviné la
vérité, si étrange qu'elle paraisse au premier abord. C'était
la tète du colosse qui servait d'asile à Colombe. Mars lo-
geait Vénus, ainsi que l'avait dit Jacques Aubry. Pour la
s,conde fois, Benvenuto faisait intervenir son œuvre dans
.«a vie, appelait l'aniste au .secours de l'homme, et outre
sa pensée et son génie, mettait son sort dans ses statues. 11
y avait autrefois, comme on l'a vu, enfoui déjà les pro-
jets d'évasion ; il y cachait maintenant la liberté de Co-
lombe et le bonhetir d'Ascanio.
Mais arrivés au point où nous en sommes, il est nécessaire
que pour plus de clarté nous revenions un peu sur nos pas
Quand Cellini eut achevé l'histoire de Stéphana, un mo-
ment de silence succéda à son récit. Benvenuto. dans ses
souvenirs terribles parfois, bruyans toujours, parmi les om-
bres éclatantes ou farouches qui avaient traversé son exis-
tence, regardait passer au fond la mélancolique et sereine
figure de Stéphana, morte à vingt ans. Ascanio, la tête
penchée, tâchait de se rappeler les traits pâlis de la femme
qui, courbée sur son berceau, l'avait souvent réveillé en-
fant, en laissant tomber ses larmes sur son visage rose
Pour Colombe, elle regardait avec attendrissement ce Ben-
venuto qu'une autre femme, jeune et pure comme elle, avait
tant aimé; elle trouvait à cette heure sa voix presque aussi
douce que celle d'Ascanio, et entre ces deux hommes, qui
tous deux l'aimaient d'amour, elle se sentait instinctive-
ment aussi en sûreté qu'un enfant pourrait l'être sur les
genoux de sa mère.
— Eh bien : demanda Benvenuto après une pause de quel-
ques secondes. Colombe se confiera-t-elle à l'homme à qui
Stéphana a confié Ascanio?
— Vous, mon père ; lui, mon frère, répondit Colombe avec
une grâce modeste et digne en leur tendant les deux mains.
et je m'abandonne aveuglément à vous deux pour que vous
me gardiez à mon époux.
— Merci, dit Ascanio, merci, ma bien-aimée. de ce que
vous croyez en lui.
— Vous promettez donc de m'obéir en tout. Colombe?
reprit Benvenuto.
— En tout, dit Colombe.
— Eh bien ! écoutez, mes enfants. J'ai toujours été cnn-
raincu que l'homme pouvait ce qu'il voulait, mais à la con-
dition d avoir pour aide Dieu là-haut, et le temps Ici-bas.
Pour vous sauver du comte d'Orbec et de l'infamie, et pour
vous donner à mon .\scanio. j'ai besoin de temps. Colombe,
et dans quelques jours vous allez être la femme du comte
L'important est donc d'abord et avant tout de retarder celte
union impie, n'est-ce pas. Colombe, ma sœur, mon enfant,
ma fille : il est des heures dans cette triste vie où une faute
est nécessaire pour prévenir un crime Serez-vous vail-
lante et ferme? Votre amour, quL a tant de pureté et de
dévouement, aura-t-il un peu de courage? répondez.
— C'est Ascanio qui répondra pour moi, dit Colombe en
souriant et en se tournant vers le jeune homme. C'est à lui
de disposer de moi.
— Soyez tranquille, maître ; Colombe sera courageuse,
répondit .-Vscanio.
— .Mors, voulez-vous. Colombe, sûre de notre loyauté
et de votre Innocence, quitter hardiment cette maison et
nous suivre ?
.\scanio fit un mouvement de sui-prise. Colombe se tut
une minute en regardant CeUlnl et Ascanio, puis elle se
leva et dit simplement ;
— Oil faut-il aller?
— Colombe ! Colombe ! s'écria Benvenuto, touché de tant
de confiance, vous êtes une noble et sainte créature, et
pourtant Stéphana m'avait rendu difficile en grai.deur
Tout dépendait de votre réponse. Nous sommes sauvés
maintenant, mais il n'y a pas un moment à perdre Cette
heure est suprême. Dieu nous l'accorde, profitons-en ; don-
nez-moi la main. Colombe, et venez. *
La Jeune fille baissa son voile comme pour dérober sa
propre rougeur à elle-même, puis elle suivit le maître et
ASCAMO .
b5
Asc.Tiiio. La porte de commuuication entre le Petit-Xesle et
le Grand-N'esle était fermée, mais on avait la clet en de-
dans. Benveuuto l'ouv-rn sans bruit.
.\iTivée à cette porte, Colombe s'arrêta.
— Attendez un peu, dit-tile d'une voix émue.
Et sur le seuil de cette maison quelle quittait parce quf
cette maison ne lui offrait plus un asile assez saint, l'enfant
s agenouilla et pria. Sa prière est restée entre elle et le
Seigneur ; mais sans doute elle demanda .1 Dieu pardon
pour son père de ce qu'elle allait faire. Puis, elle se releva
calme et forte, et se remit à marcher conduite par CelUni
.\scanio. le cœur troublé, les suivait on silence, contem-
plant avec amour sa robe blanche qui fuyait dans l'orabri'
Us traversèrent ainsi le jardin du Grand-Xesle : les chants
et les rires des onvriers qni soupaieni, car, on se le rap-
pelle, c'était féie au château, arrivaient insoucians et Joyeux
jusqu'à nos amis, inquiets et fi issonnans comme on l'est
d'ordinaire aux instans suprêmes de la vie.
.Arrivé au pied de la statue, Benvenuto quitta Colombe
un moment, alla jusqu'à la fonderie, et reparut chargé d'une
longue échelle qu il dressa contre le colosse. La lune, cé-
leste veilleuse, éclairait toute cette scène de sa pâle lueur -,
le maître, après avoir assuré léchelle, mit un genou en
terre devant Colombe. Le plus touchant respect \adoucissalt
son puissant regard.
— Mon enfant, dit-il à la Jeune fille, entoure-moi de tes
bras et tiens-toi bien.
Colombe obéit sans mot dire, et Benvenuto souleva la
jeune flUe comme il eût fait d'une plume.
— Que le frère, dit-il a .\scanio qui s'approchait, laisse le
père porter là-haut sa fille bien-aimêe.
Et le vigoureux orfèvre, chargé de son précieux fardeau,
se mit à gravir léchelle aussi aisément que s'il n'eût porté
qu'un oiseau. A travers son voile. Colombe, sa tête char-
mante abandonnée sur l'épaule du maître, regardait la mâle
et bienveillante figure de son sauveur, et se sentait péné-
trée pour lui d'une confiance toute filiale que la pauvre en-
fant, hélas ! n'avait pas éprouvée encore. Quant à Cellini,
telle était la puissante volonté de cet homme de fer qu'il
tenait dans ces bias celle pour qui, deux heures aupara-
vant, il élit exposé sa vie. .sans que sa main tremblât, sans
que son cœur battit plus vile, sans qu'aucun de ses muscles
d'acier fléchît. Il avait commandé à son cœur d'être calme,
et son cœur avait obéi.
i^nand il fut arrivé au col de la statue, il ou'vrit une pe-
tite porte, entra dans la tête du Mars, et y déposa Colombe.
l?intérieur de cette tête colossale d'une statue qui avait
près de soixante pieds de haut formait une petite chambre
l'onde qui pouvait avoir liuit pieds de diamètre et dix pieds
de hauteur ; l'air et le jour y pénétraient par les ouvertu-
res des yeux, du nez, de la bouche et des oreilles. Cette
chambrette avait été pratiquée par Cellini, lorsqu'il tra-
vaillait â la tête ; il y enfermait les instrumens dont il se
servait Journellement afin de n'avoir pas la peine de le*;
■monter et de les descendre cinq ou six fois par jour ; sou-
vent aussi il emportait son déjeuner avec lui, le dressait
sur une table qui tenait le milieu cle cette singulière salle à
manger, de sorte qu il ne quittait pas même son échafau-
dage pour son repas du matin. Cette iniiovation qui lui
était si commode lavait mis en goût : après la table, il y
avait transjorté une espèce de petit lit, et dans les derniers
temps, non seulement il déjeunait dans la tête de son Mars.
mais encore il y faisait sa sieste. 11 était donc tout simple
que l'idée lui fût venue de transporter Colombe dans la ca-
chette la plus sûre évidemment de toutes celles qu'il pou-
vait lui offrir.
— C'est ici qu'il faudra rester. Colombe, dit Renven'uto.
et vous devez, ma chère enfant, vous résigner à ne descen-
dre que la nuit. Attjndez dans cet asile, sous le regard de
Dieu et sous la garde de notre amitié, le résultat de mes ef-
forts. Jupiter, ajouta-t-il eu souriant et en faisant allusion
à la promesse du roi, achèvera, je l'espère, ce que Mars au-
ra commencé. Vous ne me comprenez pas, mais je sais ce
que je veux dire. Nous avons pour novis l'Olympe, et vous
avez. TOUS, le Paradis. Le moyen que nous ne réussissions
pas : Voyons, souriez donc un peu. Colombe, sinon au pré-
.sent, du moins à l'avenir. Je vous dis sérleusemenj qu il
faut espérer. Espérez donc avec confiance, sinon en mol.
du moins en Dieu. — J'ai été dans une prison plus dure
que la vôtre, croyez-moi. et mon espérance m'étourdissait
sur ma captivité. — D'ici au jour du succès. Colombe, vous
ne me reverrez plus. Votre frère A.scanio, moins soup-
çonné et moins surveillé que mol. viendra vous voir et
veillera sur vous; c'est lui. que je charge de transformer
cette chambre d'ouvrier en cellule religieuse. .■\n mo-
ment donc où je vous quitte, retenez bien mes paroUs :
vous avez fait, conflante et courageuse enfant, tout ce que
vous aviez à faire; le reste maintenant me regard» Nous
n'avons plus qu'à lai.sser agir la Providence. Colombe Or,
écoutez-moi. Quoi qu'il arrive, songez-y : dans cjuelque
situation désespérée que vous paraissiez être ou que vous
soyez réellement, lors même qu'aux pieds des autels vous
n'auriez plus qu'a dire le terrible Oui qui vous unirait à Ja-
mais au comte d'Orbec, ne doutez pas de votre ami. Co-
lombe ; ne doutez pas de votre pore, mon enlant ; comptez
sur Dieu et sur nous: j'arriverai à temps, j'en réponds.
Aurez-vous celte foi et cette fermeté? dites, l'aurez-vousî
•— Oui, dit la jeune fille d'une voix assurée.
— C'est bien, reprit Cellini, adieu ; maintenant Je vous
laisse dans votre petite solitude; quand le monde sera
endormi, Ascauio viendra vous apporter tout ce qu'il vous
faut. Adieu, Colombe.
Il tendit la main à Colombe, mais la Jeune fille lui pré-
senta .son front comme elle avait l'habitude de faire a son
père. Uenvenuto tressaillit, mais passant sa main devant ses
yeux et maîtrisant à la fois les pensées qui se pres.saient
dans son esprit et les passions qui bouillonnaient dans son
cœur, il déposa sur ce front pur le plus paternel des bai-
sers, murmurant à demi-voix :
— .\dieu, chère fille de Stéphana.
Et il redescendit promptement vers Ascanlo, qui latten-
dait, et tous deux allèrent rejoindre paisiblement les ou-
vriers, qui ue mangeaient plus, mais qui buvaient encore.
Une nouvelle vie. étrange. Inouïe, commença alors pour
Colombe, et elle s'en arrangea comme d'une existence de
reine.
Voici comment lut meublée la chambre aérienne.
Elle avait déjà, comme on le sait, un lit et une table,
Ascanio y ajouta une chaise basse en velours, une glace de
Venise, une bibliothèque composée de livres de piété que
désigna elle-même Colombe, un crucifix, merveille de ci-
selure, enfin un flacon d'argent, aussi du maître, et dont
chaque nuit on renouvelait les fleurs.
C'était tout ce que pouvait contenir la coque blanche qui
recelait tant d'innocence et de gi'àce.
Colombe dormait ordinairement le jour: Ascanio le lui
avait conseillé, de peur qu'un mouvement involontaire ne
la trahît : elle s'éveillait avec la lueur des étoiles et le chant
des rossignols, s'agenouillait sur .son lit. devant son cruci-
fix, et restait longtemps absorbée dans une fervente prière ;
puis elle faisait sa toilette, peignait ses beaux et longs che-
veux, et rêvait. Alors une échelle se posait contre la statue.
et Ascanio venait frapper à la petite porte. Si la toilette de
Colombe était aclievêe, elle ouvrait à son ami. qui restait
auprès d'elle Jusqu'à minuit. A minuit, si le temps était
beau. Colombe descendait : Ascanio rentrait au Grand-Xesle
et dormait quelques heures tandis que Colombe faisait sa
promenade nocturne, en recommençant les songes de son
allée, plus voisins désormais de la réalité. Au bout de deux
heures, la blanche apparition rentrait dans son coquet re-
fuge, où elle attendait le jour en respirant les fleurs qu'elle
venait de cueillir pour parfumer son doux nid, et en écou-
tant chanter les rossignols du Petit-Xesle et les coqs du
Pré-aux-Clercs.
Un peu avant l'anbe. Ascanio revenait voir sa fiancée et
lui apportait ses provisions du jour, adroitement dérobées
à dame Rnperte, grâce â la complicité de Cellini. Alors
commençaient de bonnes et ravissantes causeries, souve-
nirs d'amans, projets d'époux. Quelquefois nu.ssi Ascanio
l'estait silencieusement en contemplation devant son idole,
et Colombe se laissait regarder en lui souriant. Souvent,
quand ils se quittaient, ils n'avaient pas prononcé une
seule parole ; mais c'était alors môme qu'ils s'étaient plus
parlé. Chacun d'eux n'avait-il pas dans le. cœur tout ce que
l'autre eût pu lui dire, plus ce que le cœur ne dit pas et
que Dieu lit !
La douleur et la solitude dans le jeune :'ige ont cela de
bon. qu'en faisant l'âme meilleure et plus grande, elle.'- la
conservent aussi fraîche. Colombe, la vierge fièro et digne,
était en même temps une jeune fille gaie et folle ; il y avait
donc, outre les jours où on rêvait les jours où l'on riait,
les jours oii l'on jouait comme des enfants, et chose éton-
nante: ce n'étaient pas ces jours ou plutôt ces nuits. — car,
comme on le sait, les jeunes gens avaient interverti l'ordre
de la nature, — ce n'étaient pas ces jours qui passaient le
plus vite. L'amour, comme toute chose rayonnante, a be-
soin d'ombre pour mieu.x briller.
Jamais un mot d'A.scanio n'effraya la timide et pure en-
fant qui l'appelait son frère. Us étalent seuls, ils s'aimaient:
mais justement parce qu'ils étalent seuls, ils sentaient
mieux la présence de Dieu, dont ils voyaient de plus près
le ciel, et Justement parce qu'ils s'aimaient, ils respectaient
leur amour comme une divinité.
Dès que l'aurore commençait à dorer f:ilblement les toits
des malsons. Colombe, à grand regret, renvoyait son ami,
mais comme Juliette renvoyait Roméo, en -le rappelant dix
fois. L'un ou l'autre avait toujoiu's oublié qnelque chose de
bien important ; cependant il fallait iiartir â la fin. et Co-
lombe, jusqu'au momcit oi'i. vers midi, elle remettait son
cœur à Dieu et s'endormait du sommeil des anges, restait
seule à rêver, écoutait à la lois les pensées qui nuirran-
ralent dans son cœur et les petits oiseaux qui s'éveillaient
Ê6
ALE.^AXOriE DUMAS ILLUSIRE
eu chaulant sous les tilleuls de son ancien jardin. Il va sans
dire qu'en se retirant Aseanio emportait l'éclielle.
Pour ces ijetits oiseaux, elle émiettait chaque matin du
paiu a rentrée de la bouche de la statue ; les hardis pillards
venaient chercher ce pain, et vite ils s'envolaient d abord ;
mais ils s'apprivoisèrent peu à peu. Les oiseaux compren-
nent les âmes des jeunes filles, ailées comme eux. Ils res-
laient donc longtemps et payaient en cliausons le repas que
leur donnait Colombe 11 y eut même un chardonneret au-
dacieux qui se hasarda dans l'intérieur de la chambre et
qui s habitua à venir manger dans la main de la jeune fille,
le matin et le soir. Puis, comme les nuits commençaient à
devenir fraîches, une nuit il se laissa prendre par la jeune
prisonnière, qui le mit dans son sein, où il dormit jusqu'au
jour malgré la visite d Aseanio. malgré la promenade de
Colombe. Le captif volontaire ne manqua pas de revenir le
lendemain et tous les autres soirs. A l'aube il se mettait a
chanter. Colombe alors le prenait, le donnait à baiser a As-
eanio, et lui rendait la liberté.
Ainsi se pa.^sait l'existence de Colombe dans la tête de la
statue.
Deux événements en troublèrent seuls le cours paisible ;
ces deux événements furent les deux visites domiciliaires du
prévôt. Une fois Colombe se réveilla en sursaut en enten-
dant la voix de son père ; ce n'était pas un rêve : il était la
dans le jardin au-dessous d'elle, et Benvenuto lui disait :
— Tous demandez^ce que c'est que ce colosse, monsieur
d'EstourvilIc ? C'est la statue de Mars que Sa Majesté le roi
François I''' a eu la bonté de me commander pour Fontai-
nebleau. I,n petit bijou de soixante pieds, comme vous voyez,
rien que cela I
— C'est fort grandiose et fort beau, répondit massire d'Es-
tourville : mais passons, ce n'est pas cela que je viens cher-
cher.
— Ce serait trop facile à trouver.
Et ils passèrent.
Colombe, à genoux, les bras étendus, avait envie de crier
à son père : " Mon père, mon père, je suis ici : » Le vieil-
lard cherchait sa tille, il la pleurait peut-être ; mais la pen-
sée du comte d Orbec. mais les projets odieux de madame
d'Etampes. mais le souvenir de la conversation qu'avait en-
tendue -aseanio paralysèrent son élan. Aussi cette sensation
ne lui vint-elle même point à la seconde visite, quand la
voix du hideux comte se mêla à celle du prévôt.
— Voila une étrange statue, et faite comme une maison :
disait d'Orbec arrêté aux pieds du colosse. Si elle résiste à
l'hiver, les hirondelles pourront y bâtir leur nid au prin-
temps.
Le matin même de ce jour où la seule voix de son fiancé
causa une si grande terreur à Colombe, Aseanio lui avait
apporté une lettre de Celliut.
« Mon entant, disait Benvenuto, je suis obligé de partir,
mais soyez tranquille, je laisse tout préparé pour votre dé-
livrance et voire bonheur. Une parole du roi me garantit
le succès, et, vous le savez, le roi il a jamais manqué à sa
parole. Dès aujourd'hui, votre père va s'absenter aussi. Xe
désespérez pas J'ai eu maintenant tout le temps qu'il me
fallait. Je vous dis donc encore, chère Slle, fusslez-vous
sur le seuil de l'église, fussiez-vous agenouillée devant
l'autel et prête a prononcer les paroles qui lient â jamais,
laissez faire la fatalité ; la Providence, je vous le jure, in-
terviendra à temps.
• Adieu.
" Votre père. Benvenuto Cellixi. »
Cette lettre, qui remplit de joie Colombe en ravivant ses
espérances, eut le malheureux effet d'inspirer aux pauvres
enfants une sécurité dangereuse. La jeunesse ne connaît pas
les sentiments modérés-, elle saute du désespoir à l'extrême
confiance ; pour elle le ciel est toujours ou gros de tempê-
tes ou resplendissant d'azur. Rassurés doublement et par
l'absence du prévôt et par la lettre de Cellini. ils négligè-
rent dès lors les précautions, donnèrent plus à l'amour et
moins à la prudence. Colombe ne veillait plus avec autant
de soin sur ses mouvements et fut aperçue de Perrine, qui
ne vit, par bonheur, en elle que le moine bourru. Aseanio
alluma la lampe sans tirer les rideaux, et la lumière fut
aperçue par dame Ruperte. Le double récit des deux com-
mères éveilla la curiosité de Jacques Aubry. et l'indiscret
écolier, pareil à l'Horace de l'Ecole des Femmes, alla tout
révéler, juste ù celui à qui il eût fallu tout taire On con-
naît le résuliat de cette confidence
Revenons donc à l'hôtel d'Etampes
Quand on demanda à Marmagne comment il était arrivé
à cette précieuse découverte, il ne voulut rien dire et fit le
mystérieux. La vérité était trop simple et laissait trop peu
d'honneur â sa pénétration : il aima mieux donner ù en-
tendre que (était à force de ruses et de luttes qu'il en était
arrivé aux magnifiques résultats d(mt on s'étonnait. La
duchesse, comme nous l'avons dit, était radieuse; elle allait.
venait, iiiterrogeait le vicomte: on la tenait donc enfin,
la petite rebelle, qui avait causé tant d'alarmes ! Madame
d'Etampes voulait aller elle-même à Ihôtel de Xesle, s'assu-
rer du bonheur de ses amis. D'ailleurs, après ce qui était
arrivé, après la fuite ou plutôt l'enlèvement de Colombe,
on ne pouvait plus laisser la jeune fille au Petit-Nesle.
La duchesse s'en chargerait ; elle l'amènerait â 1 hôtel
d Etampes ; elle saurait bien l'y garder, elle, mieux que
n'avaient fait duègne et fiancé; elle l'y garderait comme
une rivale, et Colombe, comme on le voit, serait bien gardée.
La duchesse fit approclier sa litière.
— La chose est restée à peu près secrète, dit madame
d'Etampes au prévôt. Vous. d'Orbec, vous n'êtes pas homme,
n'est-ce pas, à vous préoccuper d'une escapade d'enfant?
.\insi, je ne vois pas ce qui empêcherait le mariage d'avoir
lieu et nos projets de tenir.
— Oh : madame, fit en s'incllnant messire d'Estourville
enchanté.
— Aux mêmes conditions, n'est-ce pas, ducluesse? dit
d'Orbec.
— Sans doute, aux mêmes conditions, mon cher comte
Quant au Benvenuto, continua la duchesse, coupable ou
complice d'un rapt infâme, soyez tranquille, cher vicomte,
nous vous en vengerons en nous en vengeant.
— Mais on me disait, madame, reprit Marmagne, que le
roi, dans son enthousiasme artistique, avait pris avec lui,
dans le cas où la tonte de son Jupiter réussirait, de tels en-
gagements qu'il n'aurait plus qu'à souhaiter pour voir ses
souhaits accomplis.
— Soyez tranquille, c'est là où je le guette, répondit la
duchesse ; je lui ménage pour ce jour-là une surprise à la-
quelle il ne s'attend pas. Ainsi reposez-vous sur moi et
laissez-moi tout mener.
C'est ce qu'il y avait de mieux à faire ; il y avait long-
temps que la duchesse ne s'était montrée aussi empressée,
aussi active, aussi charmante. Sa joie éclatait malgré elle
Elle envoya en hâte le prévôt chercher ses hoquetons, et
ijientôt le prévôt, d Orbec et Marmagne. précédés de sergeus
d'armes, arrivèrent à la porte de l'hôtel de Xesie, suivis
â distance par madame d'Etampes, qui, toute frémissante
d'impatience et la tête sans cesse hors de sa litière, attendit
sur le quai.
C'était l'heure du dîner des ouvriers, et Aseanio, Pagolo,
le petit Jehan et les femmes se trouvaient seuls pour le
moment au Grand-Nesle. On n'attendait Benvenuto que le
lendemain soir ou le surlendemain au matin. Asoenio, qui
reçut les visiteurs, crut à une troisième visite domiciliajfè,
et. comme il avait reçu â ce sujet des ordres très positifs du
maître, il u'opposa aucune résistance et les reçut au con-
traire avec la plus grande iiolitesse.
Le prévôt, ses amis et ses gens, allèrent droit à la fonderie.
— Ouvrez-nous cette porte, dit d Estourville à Aseanio.
Le c'i'ur du jeune homme se serra de je ne sais quel ter-
rible pressentiment. Cependant il pouvait se tromper, et
comme la moindre hésitation était faite pour donner des
soupçons, il remit sans sourciller la clef au prévôt.
— Prenez cette grande échelle, dit le prévôt à ses hoque-
tons
Les hoquetons obéirent, et guidés par messire d'Estour-
ville. marchèrent droit à la statue. Arrivé là. le prévôt
dressa lui-même léchelle et s'apprêta à monter ; mais Asea-
nio, pâle de courroux et de terreur, posa le pied sur le pre-
mier échelon.
— Que prétendez-vous, messieurs ? s'écria-t-il ; cette sta-
tue est le chef-d'œuvre du maître ; la garde de cette statue
m est confiée, et le premier qui portera la main sur elle,
pour quelle que chose que ce soit, celui-là. je vous en pré-
viens, est un homme mort i
Et il tira de sa ceinture un poignard mince et affilé,
mais si parfaitement trempé que la' lame, d'un seul coup
perçait un écu d'or.
Le prévôt fit un signe et ses hoquetons s'avancèrent con-
tre -Aseanio, la pique haute, .\scanio fit une résistance dé-
sespérée et blessa deux hommes ; mais il ne pouvait rien
seul contre huit, sans compter le prévôt, Marmagne et
d'Orbec. Il lui fallut céder au nombre ; il fut terrassé, gar-
rotté, bâillonné, et le prévôt se mit à gravir l'échelle, suivi,
de peur de surprise, par deux de ses sergens.
Colombe avait tout vu et tout entendu ; son père la trouva
évanouie : en voyant tomber Aseanio, elle l'avait cru mort.
Saisi à cette vue de colère, plutôt encore que d'Inquié-
tude, le prévôt chargea brusquement Colombe sur sa ro-
buste épaule et redescendit ; puis tous retournèrent au quai,
les sergens d'armes entraînant .\scanio, que d'Orbec regar-
dait avec attention. Pagolo vit passer son camarade e: ne
bougea point. Le petit Jehan était disparu Scozzone seule,
ne comprenant rien à ce qui se passait, essaya de barrer
la porte en criant :
— Qu'est-ce que cette violence, messieurs? Pourquoi en-
traîner Aseanio? Quelle est cette femme?
Mais en ce moment le voile qui couvrait le visage de Co-
ASCAMO
H7
lombe se dérangea, et Scozzone reconnut le modèle de la
statue d'IIébé.
Elle se rangea alors pâle de jalousie et laissa (lasser. sans
plus dire une seule parole, le prévôt, ses amis, ses gens et
ceux qu'ils emmenaient.
— Qu'est-ce que cela signifie, et pourquoi avcz-vous mal-
traité ce jeune homme f dit madame d'Etanipes en voyant
Ascanio garrotté, pâle et tout sanglant ; déliez-le ! déliez-
le :
— Madame, dit le prévôt, ce jeune homme nous a opposé
XXIX
DEIX RIV.II.ES
Madame d Etampes, qui depuis qu'elle avait entendu par-
ler de Colombe désirait tant la voir, était enfin servie à
souhait : la pauvre enfant était là devant elle évanouie.
Aussi, pendant toute la route, la jalouse duchesse ne
\ OLis osez tlonc a\ouer que vous l'aimez ";
une résistance désespérée : il a blessé deux de mes hom-
mes ; il est complice de son maître, sans doute, et il me
parait urgent de le conduire en lieu sûr.
— l'uis. dit d'Orbec a demi-voix a la duchesse, il ressemble
.■-i ton au page italien que j ai vu chez vous et qui a
a.ssislé â toute notre conversation, que s'il n'avait un autre
costume et s'il ne parlait la langue que vous m aviez assuré
qu'il n'entendait pas. sur l'honneur ! madame la duchesse,
je jurerais que c'est lui.
— Vous avez raison, monsieur le prévôt, dit vivement la
duchesse d'Etampes, revenant sur l'ordre qu'elle avait
donné de rendre la liberté â .\scanio ; vous avez raison, ce
Jeune homme peut être dangereux. Assurez-vous donc de
lui.
— Au Chàtelei le prisonnier, dit le prévôt.
— El nous, dit la duchesse, aux côtés de laiiuelle on avait
placé Colombe toujours évanouie ; nous, messieurs, à l'hô-
tel d'Etampes.
Un instant après, le galop d'un cheval retentit sur le quai.
C'était le petit .Jehan qui courait à toute bride annoncer
a Celliiii ce qui venait de se passer à 1 hôtel de Nesle.
Quant à Ascanio, il entra au Chàtelet sans avoir vu la
duchesse et sans savoir la part qu'elle venait de prendre à
l'événement qui ruinait toutes ses espérances.
cessa-t-elle de la regarder. Ses yeux, ardens de colère en la
voyant si belle, détaillaient chacune de ses beautés, ana-
lysaient chacun de ses traits, comptaiant une à une toutes
les perfections de la pâle jeune nilt' mairiteiiarit en son
pouvoir et sous sa main. Elles étaient dotic en présence,
ces deux femmes qui aspiraiant à un même amour et qui
■se disputaient un même cœur. L'une haineuse et toute-puis-
sante, l'autre faible mais aimée; l'une avec son éclat, l'au-
tre avec sa jeunesse : lune avec .sa passion, l'autre avec
son innocence. Toutes deux séparées par tant d'obstacles se
rencontraient et se heurtaient à la flii, et la robe de ve-
lours de la duchesse pesait, en la froissant, sur la simple
rube blanche de Colombe
Tout évanouie quêtait Colombe, .Vnne nélait pas la
moins pile des deux. Sans doute cette miK:ttr' contemplation
désespérait son orgueil et détruisait ses espérances ; car
tandis que comme malgré elle, elle murmurait : « On ne
m'avait pas trompée ; elle est belle, très bt?llc ! .. sa main
qui tenait la main de Colombe la serra si convulsivement
que la jeune fille, tirée de son évanouissement par la dou-
leur, revint a elle, et ouvrit ses grands yeux en disant :
— Ah : madame, vous me faites mal
Aussitôt que madame d'Etampes vit se rouvrir les yeox
de Colombe, elle lacha sa main.
8!S
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Mais la perception de la douleur avait en quelque sorte i
précède chez la jeune fille le retour de ses facultés intel-
lectuelles. Après avoir poussé ce cri plutôt que prononcé
ces paroles, elle resta donc quelques secondes encore re-
gardant la duchesse avec étonnement, et ne pouvant par-
venir à rassembler ses Idées. Enfin après un instant d exa-
men :
— Qui êtes-vous donc, madame, dit-elle, et où m'em-
menez-vous ainsi? tuis, tout â coup, se reculant; Ah!
sécria-t-elle. vous êtes la duchesse d'Etampes ! Je me sou-
viens, je me souviens 1
— Taisez-vous, reprit Anne impérieusement. Taisez-vous ;
tout â l'heure nous serons seules, et vous pourrez vous
étonner et vous écrier tout à votre aise.
Ces paroles furent accompagnées d'un regard dur et
hautain ; mais ce fut le sentiment de sa propre dignité et
non ce regard qui imposa silence à Colombe. Elle se ren-
ferma donc jusqu'à ce qu on fût arrivé à l'hôtel d Etam-
pes dans un silence absolu, et arrivée là, sur un signe dç
la ducliesse, elle la suivit dans son oratoire.
Quand les deux rivales se trouvèrent seules ainsi et face
à face, elles se toisèrent mutuellement sans rien se dire
pendant une ou deu'i minutes, mais avec deux expressions
de visage bien différentes : Colombe était calme, car son
espoir dans la Providence et sa confiance en Benvenuto la
soutenaient ; Anne était furieuse de cette tranquillité, msis
cette fureur, quoique exprimée par le bouleversement de
ses tiaiis, n'éclatait point encore, car elle comptait sur sa
toute-puissante volonté et sur son pouvoir pour briser cette
faible créature.
Ce fut elle qui rompit la première le silence.
— Eh bien : ma jeune amie, lui dit-elle d'un ton qui.
malgré la douceur des paroles, ne laissait pas de doute sur
l'amertume de la pensée, vous voilà donc rendue enfin a
l'autorité paternelle i C est bien, mais laissez-moi vous faire
avant tout mes complimens sur votre bravoure : vous êtes...
hardie pour votre âge, mon enfant.
— C est que j ai Dieu pour moi, madame, répondit Co-
lombe avec simplicité,
— De quel dieu parlez-vous, mademoiselle ? Ab ! du dieu
Mars, sans doute, répondit la duchesse d'Etampes avec un
de ces cligneïnens d'yeux impertinens dont elle avait si
souvent occasion de faire usage à la cour.
— Je ne connais <iuuu seul Dieu, madame : le Dieu bon.
protecteur, éternel, le Dieu qui recommande la charité dans
la fortune et 1 liumiUtè dans la grandeur. Malheur à ceux
qui ne reconnaissent pas le Dieu d«nt je parle, car un jour
lui a son tour ne les reconnaîtra pas.
— Bien, mademoiselle, bien ! dit la duchesse. — La si-
tuation est heureuse pour faire de la morale, et je vous
féliciterais de l'à-propos si je n'aimais mieux croire que
vous voulez faire excuser votre impudeur par votre impu-
dence.
— En vérité, madame, répondit Colombe sans aucune ai-
greur, mais en haussant imperceptiblement les épauhis.
je ne clierche point à m'excuser devant vous, ignorant en-
core en vertu de quel droit vous m accuseriez. Quand mon
père m'interrogera, je lui répondrai arec respect et dou-
leur. S'il me fait des reproclies. je tâcherai de me justifier :
mais jusque-là, madame la duchesse, souffrez que je me
taise.
— Je comprends, ma voix vous importune, et vous pré-
féreriez, n'est-ce pas. rester seule avec votre pensée pour
songer à lalse à celui que vous aimez?
— Aucun bruit, si importun qu'il soit, ne peut m'empé-
cher de songer â lui, madame, surtout lorsqu'il est mallieu
reux.
— Vous osez donc avouer que vous l'aimez?
— C'est là différence qu'il y a entre nous, madame :
vous 1 aimez, vous, sans oser l'avouer.
— L imprudente, s'écria la duchesse d'Etampes, je crois
qu elle me brave !
— Hélas ! non, répondit avec douceur Colombe. Je iio
vous brave pas., je vous réponds seulement parce que vous
me foi'cez de vous répondre. Laissez-moi seule avec ma pen-
sée, et je vous laisserai seule avec vos projets.
— Eh bien ! puisque tu m'y contrains, enfant, puisque tu
te crois assez forte pour lutter avec moi, puisque tu avoues
ton amour, j'avouerai le mien; mais en même temps que
mon amour j'avouerai ma haine. Oui. j aime Ascanio, et
je te hais! Après tout, pourquoi feindre avec toi, la seule
avec qui Je puisse tout dire, car tu es la seule, quelque-
chose que tu dises, que l'on ne croira pas : oui, J'aime
Ascanio.
— .Mors je vous plains, madame, répondit doucement
Colombo, car Ascanio m'aime.
— Oui. c est vrai. Ascanio t'aime; mais -par la séduction
si Je puis, par un mensonge s'il le faut, par on crime
s'il est nécessaire. Je te déroberai cet amour, entends-tu. Je
suis .\nne d HeiUy. duchesse d'Etampes.
— Ascanio .Timera. madame, celle qui l'aimera le mieux.
— Oh ! mais écoutez-la donc ! s'écria la duchesse, exas-
pérée de tant de confiance. Xe croirait-on pas que son
amour est unique au monde, et que nul autre ne peut lui
être comparé !
— Je ne dis pas cela, madame. Puisque J'aime ainsi, un
autre cœur peut aimer de même ; seulement, je -irtute que
ce coeur soit le vôtre.
— Et que ferais-tu donc bien pour lui, voyons, toi qui te
vantes de cet amour auquel le mien ne saurait atteindre?
que lui as-tu sacrifié jusqu'à présent? l'obscurité de ta vie,
l'ennui de !a solitude?
— Xon, madame, mais ma tranquillité.
— A quoi l'as-tu préféré? au ridicule amour du comte
d'Orbec ?
— Xon, madame, mais à mon obéissance filiale.
— Qu'as-tu a lui donner, toi? Peux-tu le faire riche,
puissant, redouté?
— Xon, madame, mais j espère le rendre heureux.
— Oh ! moi. dit la duchesse d Etampes, moi. c'est bien
autre chose, et je fais bieu davantage; moi, c'est la ten-
dresse d'un roi que je lui immole ; ce sont des richesses,
des titres, des honneurs, que jt mets à ses pieds ; c'est un
royaume à gouverner que je lui apporte.
— Oui, c est vrai, dit Colombe en souriant, votre amour
lui donne tout ce qui n'est pas l'amour.
— Assez, assez de cette injurieuse comparaison ! s'écria
avec violence la duchesse, qui se sentait perdre pas à pas
le terrain.
Alors il se fit un instant de silence que Colombe parut
soutenir sans embarras, tandis que madame d'Etampes ne
dissimulait le sien qu'à laide d'une colère visible. Cepen-
dant ses traits se détendirent peu à peu, une expression
lilus douce s'épanouit sur son visage, qu un rayon de bien-
veillance vraie ou factice commença d'éclairer doucement
et par degrés. Enfin elle revint la pi-emière a ce comtat
que son orgueil ne voulait clore à toute force que par uu
triomphe.
— Voyons. Colombe, dit-elle d'tin ton presque affectueux.
si l'on te disait : « Sacrifie ta vie pour lui, » que ferais-tu ?
— Oh ! je la donnerais avec ivrêïse ;
— Moi de même ! s'écria la duchesse avec un accent qui
prouvait, sinon la sincérité du sacrifice, au moins la vio-
lence de 1 amour. Mais votre lionneur, continua-t-elle, le
sacrifteriez-vous comme votre vie ?
— Si par mon honneur vous entendez ma réputation.
oui; si pai' mon honneur vous entendez ma vertu, non.
— Comment! n'êtes-vous donc pas à lui? n'est-il donc pas
votre am,ant ?
— Il est mon fiancé, madame, voilà tout.
— Oh ! elle ne 1 aime pas, reprit la duchesse, elle ne
1 aime pas! elle lui préfère l'honneur, un mot.
— Et si l'on vous disait, madame, reprit Colombe, irritée
en dépit de sa douceur, si Ion vous disait à vous: Renonce
pour lui à tes titres à ta grandeur; immole-lui le roi. non
pas en secret, la chose serait trop facile, mais publique-
ment ; si l'on vous disait : Anne d HeiUy, duchesse d'Etam-
pes. quitte pour son obscur atelier de ciseleur ton pftlais.
tes richesses, tes courtisans?
— Je refuserais dans son intérêt même, reprit la ducliosse.
comme s'il lui était impossible de mentit sous le regard
pénétrant et profond dont la couvrait sa rivale.
— Vous refuseriez?
— Oui.
— Ah! elle ne 1 aime pas! s'écria Colombe: elle lui pré-
fère les honneurs, des chimères!
— Mais quand je vous dis que c'est pour lui que je teux
garder mon rang ! reprit la duchesse, exasiiérée du nou-
veau triomphe de sa rivale ; quand je vous dis que c'est
pour le lui faire partager que je veux conserver mes hon-
neurs ! Tous les hommes aiment cela tôt ou tard.
— Oui. répondit Colombe en souriant; mais Ascanio n'est
pas un de tons ces hommes.
— Taisez-vous: s écria pour la seconde fois Anne furieuse
et frappant du pied.
Ainsi la rusée et puissante duchesse n'avait pu prendre
Je dessus sur cette fille qu'elle croyait terrifier rien qu'en
élevant la voix. X .ses interrogatoires courroucés ou Ironi-
ques, Colombe avait toujours répondu avec un calme et
une modestie qui déconcertaient m.idame d'Etampes. La
duchesse sentit bien que l'aveugle Impulsion de sa haine
lui avait fait faire fausse route. Elle changea donc de tac-
tique: elle n'avait compté à vrai dire ni sur tant de
beauté ni sur tant d'esprit, et ne youvant faire plier sa
rivale, elle résolut de la surprendre.
De son côté, Colombe, comme on la vu. n'avait point
été autrement effrayée par la doidilo explosion de colère
échappée à madame d Etampes ; seulement elle s'était
renfermée dans un silence froid et digne. Mais !a duchesse,
en vertu du nouveau plan qu'elle venait d'adopter, se rap-
procha avec un sourire tout charmant, et lui prit allcc-
tueusement la main.
^
.ASllVNIO
89
— Pardonnez-moi, mon enfant, lui dit-elle, mais je crois
que Je me suis emportée : il ne faut pas m en vouloir ; vous
.ivez tant d avantages sur moi qu'il est bien naturel que
J'en sois jalouse. Hélas : vous me trouvez sans doute comme
tcMites les autres luie mécUante femme ! Mais, en vérité,
est ma destinée qui est méchante et non pas moi. Par-
Jonnez-mol donc ; ce n'est pas une raison, parce que nous
Jious sommes rencontrées toutes deux à aimer Ascanio,
Iiour nous haJr l'une lautre. Vous, d'ailleurs, qu'il aime
uniquement, c'est votre dévoir d'être Indulgente. Soyons
Jeteurs, voulez-vous? causons ensemble à cœur ouvert, et je
vais prendre à tâche d'effacer de votre esprit l'impression
lâcheuse que ma colère insensée y a laissée peut-être.
— Madame l fit Colombe avec réserve et en retirant sa
■main par un mouvement de répulsion instinctive; puis
elle ajouta: Parlez, je vous écoute.
— Oh ! répondit madame d'Etampes d'un air enjoué et
comme si elle comprenait parfaitement celte réserve de la
jeune fille, soyez tranquille, petite sauvage, je ne vous de-
mande pas votre amitié sans vous offrir une garantie. Tenez,
pour que vous sachiez bien qui je suis, pour que vous me
connaissiez comme je me connais moi-même, je vais vous
dire en deux mots ma vie. Mon cœur ne ressemble guère
â mon histoire, aDez ! et l'on nous calomnie souvent, nous
autres pauvres femmes qu on appelle de grandes dames.
Ab I l'envie a bien tort de médire de nous quand ce serait
à la pitié de nous plaindre. Ainsi, vous, par e.xemple, mon
enfant, comment me jugez-vous? — soyez tranche. —
Comme une femme pei-due, n'est-ce pas ?
Colombe fit un mouvement qui indiquait l'embarras
qu'elle éprouvait à répondre à une pareille question.
— Mal^i l'on ma perdue, continua madame d'Etampes.
est-ce de ma faute, enfin? Vous qui avez eu du bonheur.
Colombe, ne méprisez pas trop celles qui ont souffert vous
qui avez jusqu'ici vécu dans une chaste solitude, ne sa-
chez jamais ce que c est que d être élevée pour l'ambition ;
car à celles qu on destine à cette torture, comme aux vic-
times qu'on parait de fleurs, on ne montre de la vie que
le côté brillant. 11 ne s agit pas d aimer, il s'agit de plaire.
C'est ainsi, dès ma jeunesse, que mes pensées ne devaient
tendre qu'à séduire le roi ; cette beauté que Dieu donne à
la femme pour quelle l'échange contre un amour vrai,
ils m'ont forcée de l'échanger contre un titre: d'un charme
ils ont fait un piège. — Eh bien ! dites-moi. Colombe, que
voulez-vous que devienne une pauvre enfant, prise à l'âge
où elle ignore encore ce que c'est que le bien et le mal,
et à qui Ion dit: le bien, c'est le mal; le mal. c'est le
bien ? .\ussi, voyez-vous, quand les autres désespèrent de
moi, moi je ne désespère pas. Dieu me pardonnera peut-
être, car personne n'était à mes côtés pour m'avertir de
lui. Que Touliez-vous que je fisse ainsi isolée, faible, sans
appui ? La ruse et la tromperie ont été dès lors toute mon
existence. Cependant je n étais pas faite pour ce rôle
affreux, et la preuve, voyez-vous, c'est que j ai aimé As-
canio; et la preuve, c'est qu'en sentant que je 1 aimais, je
me suis trouvée heureuse et honteuse à la lois. Maintenant,
dites-moi, chère et pure enfant, me comprenez-vous?
— Oui, répondit naïvement Colombe, trompée par cette
fausse bonne foi qui mentait avec l'apparence de la vérité.
— Alors vous aurez donc pitié de moi, s'écria la duchesse.
Vous me laissereî aimer Ascanio de loin, toute seule, sans
espoir ; et ainsi je ne serai pas votre rivale, puisqu'il ne
m'aimera pas lui ; et alors en revanche, moi qui connais
ce monde, ses ruses, ses pièges, ses tromperies, moi je rem-
placerai la mère que vous avez perdue, moi je vous gui-
derai, mol je vous sauverai. Maintenant, vous voyez bien
que vous pouvez vous fier à moi, car maintenant vous
savez ma vie. Une' enfant au cœur de laquelle on fait ger-
mer des passions de femme, c'est là tout mon passé. Mon pré-
sent, vous le voyez : c'est la honte d'être publiquement la
maîtresse d'un roi. Mon avenir, c'est mon amour pour
Ascanio, non pas le sien, car vous l'avez dit vous-même.
et je me l'étais déjà dit bien souvent, Ascanio ne m aimera
jamais; mais jw^tement parce que cet amour restera pur,
fl m'épurera. A présent c'est à votre tour de parler, d'êU'e
franche, de tout me dire. Racontez-moi votre histoire,
clii re enfant.
— Mon histoire, madame, est bien courte, et snrfout bien
«impie, répondit Colombe ; elle se résume dans trois amours
J'ai aimé, j'aime et j'aimerai : Dieu, mon père. .Ascanio.
Seulement, dans le passé, mon amour pour Ascanio que
je navals pas encore rencontré, c'était un rêve; dans If
présent, c'est une souffrance; dans l'avenir, c «st un espoir
— Fort bien, dit la duchesse, comprimant la jalousie
dans son cœur et les larmes dans ses yeux ; mais ne soyez
pas confiante à demi. Colombe. C^u'allez-vous faire main-
tenant? Comment lutter, vous, pauvre enfant, contre deux
volontés aussi puissantes que celles de votre père ei du
comte dOrbec? Sans compter que le roi vous a vue et vous
aime.
— Oh : mon Dieu ! murmura Colombe
— Mais comme cette passion était l'ouvrage de la duchesse
d'Etampes, votre rivale, Anne d'ileilly, votre amie, vous
en délivrera : ne nous occupons donc pas du roi ; mais
reste votre père, reste le comte Leur ambition n'est pas
aussi facile à dérouter que la tendresse banale de Fran-
çois for.
— Oh! ne soyez pas bonne à demi, s'écria Colombe; sau-
vez-moi des autres comme vous me sauvez du roi.
— Je ne sais qu'un moyen, dit la duchesse d'Etampes,
paraissant réfléchir.
— Lequel ? demanda Colombe.
— Mais vous vous effraierez, vous ne voudrez pas le suivre.
~ Oh ! s'il ne faut que du courage, parlez.
— Venez là et écoutez-moi, dit la duchesse en attirant
affectueusement Colombe sur un pliant près de son fau-
teuil, et en lui passant la main autour de la taille. Sur-
tout, ne vous effrayez pas aux premiers mots que je vais
vous dire.
— C est donc bien effrayant? demanda Colombe.
— Vous êtes d une vertu rigide et sans taclie, chère pe-
tite, mais nous vivons, hélas : dans un temps et dans un
monde où cette innocence charmante n'est qu'un danger
de plus, car elle vous livre sans défense à vos ennemis, que
vous ne pouvez combattre avec les armes dont ils se ser-
vent pour vous attaquer. Eh bien ! faites un effort sur
vous-même, descendez des hauteurs de voire rêve, et abais-
sez-vous au niveau de la réalité. Vous disiez tout à 1 heure
que vous sacrifieriez à .\scanio votre réputation. Je ne vous
en demande pas tant, immolez-lui seulement l'apparence de
la fidélité à son amour. Essayer de lutter seule et faible
contre votre destin ; rêver, vous, fille d'un gentilhomme, un
mariage avec un apprenti orfèvi-e. c'est folie ! Tenez, croyez-
en les conseils d'une amie sincère : ne leur résistez pas.
laissez-vous conduire, restez dans votre cœur la fiancée
pure, la femme d'Ascanio, et donnez votre main au comie
d'Orbec. Que vous portiez son nom. c'est là ce qu'e.xigent
ses projets ambitieux ; mais une lois la comtesse d Orbec,
vous déjouerez facilement ses projets infâmes, car vous
n'aurez qu'à élever la voix et à vous plaindre. Tandis que
maintenant, qui vous donnera raison dans votre lutte ? Per-
sonne ; moi-même je ne puis vous aider contre l'autorité lé-
gitime d un père, tandis que s il ne lall.ut que déjouer
les calculs de votre mari, vous me verriez a l'œuvre. Réflé-
chissez à cela. Pour rester votre maîtresse, obéissez ; pour
devenir indépendante, faites semblant d'abandonner votre
liberté. Alors, forte de cette pensée qu'Ascanio est votre
époux légitime, et qu'une union avec tout autre n'est qu'un
sacrilège, vous ferez ce que vous dictera votre cœur, et
votre conscience se taira, et le monde, aux yeux duquel
les apparences seront sauvées, vous donnera raison.
— Madame ! madame ! murmura Colombe en se levant et
en se raidissant contre le bras de la duchesse, qui essayait
de la retenir ; je ne sais pas si je vous comprends bien,
mais il me semble que vous me conseillez une infamie !
— Vous dites? s écria la duchesse.
— Je dis que la vertu n'est pas si subtile, madame ; je dis
que vos sophismes me font honte pour vous ; je dis que
sous l'apparente amitié dont votre haine se couvre, je vois
le piège que vous me tendez. Vous voulez me désiionorer
aux yeux d'Ascanio, n'est-ce pas? parce que vous savez
qu'Ascanio n'aimera jamais ou cessera d'aimer la femme
qu il méprise ?
— Eh bien ! oui ! dit la duchesse en éclatant ; car Je suis
lasse à la fin de porter le masque ! .-\ti ! tu ne veux pas
tomber dans le piège que je te tends, dis-tu ! eh bien ! tu
tomberas dans l'abîme où je te pousse ! Ecoute donc ceci :
Que ta volonté y soit ou non, tu épouseras d'Orbec !
— En ce cas, la violence dont je serai victime m'excu-
sera, et tout en cédant, si pourtant je cède, je n'aurai pas
profané la religion de mon cœur.
— Ainsi, tu essaieras de lutter?
— Par tous les moyens qui sont en la puissance d'une
pauvre fille. Je vous en avertis, je dirai Non jusqu'au
bout. Vous mettrez ma main dans la main de cet homme. Je
dirai Non ! Vous me traînerez devant 1 autel, je dirai Non !
Vous me forcerez de m'agenoulUer en face du prêtre, et
en face du prêtre je dirai Non !
— Qu'importe ! Ascanio croira que tu as accepté le ma-
riage que tu auras subi.
— Aussi j espère bien ne pas le subir, madame.
— Sur qui comptes-tu donc pour te secourir?
— Sur Dieu là-haut, et sur un homme en ce monde
— Mais puisque cet homme est prisonnier!
— Cet homme est libre, madame.
— Quel est donc cet homme alors?
— Benvenuto Celllnl.
La duchesse grinça des dents en entendant prononcer, le
nom de celui qu elle tenait pour son plus mortel ennemi.
Mais au moment où efle allait répéter ce nom en l'accom-
pagnant de quelque imprécation terrible, un page souleva
la portière et annonça le roi.
il.l
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
La duchesse d'Etampes s'élança hors de l'appartement,
et, le sourire sur les lèvres, elle alla au-devant de Fran-
çois I"'', qu'elle entraîna dans sa chambre en faisant signe
â ses valets de veiller sur Colombe.
XXX
BENVENUTO AUX ABOIS
Une heure après l'emprisonnement d'Ascanio et l'enlève-
meni de Colombe, Benvenuto Celllni clieminait au pas de
son cheval le long du quai des Augustins : 11 quittait îe roi
et sa cour, qu'il avait fort amusés pendant tout le chemin
par mille contes comme il savait les faire, entremêlés du
récit de ses propres aventures ; mais une fois rendu à la
solitude, il était retombé dans sa pensée : le causeur frivole
avait fait place au songeur profond. Tandis que sa main
laissait flotter la bride, son fi'ont penché méditait ; il rê-
vait la foute de Jupiter, d'où dépendait maintenant avec
sa gloire d artiste le bonlieur de son cher Ascanio ; le
bronze fermentait dans son cerveau avant de bouillir dans
la fournaise. Au dehors pourtant il était calme.
Quand il arriva devant la porte de l'hôtel, il s'arrêta une
minute, étonné de ne pas entendre le bruit des mar;eaux :
le noir château était muet et morne, comme si nulle âme
ne l'habitait; puis le maître frappa deux lois sans qu on
répondit ; enfin au troisième coup Scozzone vint ouvrir.
— Ah ! vous voila, maître ! s'écrla-t-elle en apercevant
Benvenuto Cellini. llélas ! que n'êtes-vous revenu deux heu-
res plus tôt !
— <Ju'est-il donc arrivé? demanda Cellini.
— Le prévôt, le comte d'Orbec et la duchesse d'Etampes,
sont venus.
— Après ?
— Ils ont fait une perquisition.
— Eli bien ?
— Ils ont trouvé Colombe dans la tête du dieu Mars.
— Impossible !
— La duchesse d'Etampes a emmené Colombe chez elle,
et le prévôt a fait conduire Ascanio au Châtelet.
— Ah ! nous avons été trahis ! s'écria Benvenuto en frap-
pant son front de la main et la terre de son pied. Puis,
comme en toute chose le i>remier mouvement de cet homme
était la vengeance, il laissa son cheval regagner seul
l'écurie, et s'élançant dans l'atelier :
— Tous ici ! cria-t-il ; tous !
Un instant après, tous les ouvriers étaient réunis.
Alors chacun eut à subir un interrogatoire en règle, mais
chacun ignorait complètement non seulement le lieu de la
retraite de Colombe, mais encore le moyen par lequel les
ennemis de la jeune fille avaient pu le découvrir : il n y
eut pas jusqu'à Pagolo, sur lequel les soupçons de Benve-
nuto avaient porté tout d'abord, qui ne se disculpât de
façon à ne laisser aucun doute au maître. Il va sans dire
que ces soupçons ne s'étaient pas un in.stant fixés sur 1 lion-
nête Hermann et n'avaient qu'cftli'urê Simon-le-Gaucher.
Voyant que de ce côté il n'avait rien à venger ni à ap-
prendre, Benvenuto prit aussitôt son parti avec la rapidité
de résolution qui lui était habituelle, et après s'être assuré
que son épée tenait bien a son côté et que son poignard
glissait facilement dans le fourreau, il ordonna â tout le
monde de se tenir à son poste, afin qu'il pût retrouver
chacun en cas de besoin. Il sortit de l'atelier, descendit ra-
pidement le perron et s'élança dans la rue.
Cette fois son visage, sa marche et tous ses mouvemens
portaient l'empreinte de la plus vive agitation. En effet,
mille pensées, mille projets, mille douleurs se heurtaient
et se mêlaient dans sa tête. Ascanio lui manquait au mo-
ment où il lui était le plus nécessaire, car pour la fonte de
son Jupiter ce n'était pas trop que tous ses apprentis, et
a leur tête le plus intelligent de tous. Colombe était enlevée ;
et au milieu de tous ses ennemis. Colombe pouvait perdre
courage. Cette sereine et sublime confiance, qui faisait à
la pauvre enfant comme un rempart contre les mauvaises
pensées et les desseins pervers, allait peut-être s'altérer et
labandonner parmi tant d'embûches et de menaces.
Puis, au milieu de tout cela, un .souvenir bouillait au
fond de sa pensée. Il se souvenait qu'un jour il avait fait
entrevoir à Ascanio la possibilité de quelque cruelle ven-
gence de la part de la duchesse d Etampes. Ascanio avait
répondu en souriant: <■ Elle n'osera me perdre, car d'un
" mot je la perdrais. » Benvenuto alors avait voulu con-
naître ce secret ; mais le jeune homme avait répondu : « Au-
" jourd'hui, maître, ce serait une trahison. Attendez le jour
« où ce ne sera qu'une défense. »
Benvenuto avait compris cette délicatesse et avait at-
tendu. Maintenant il fallait qu'il revit Ascanio. C'était donc
vers ce résultat qu'il devait tendre d'abord.
Chez Benvenuto la résolution suivit immédiatement le
désir. Il s'était à peine dit qu'il lui fallait voir Ascanio.
qu'il frappait à la porte du Châtelet. Le guichet s ouvrit,
et l'un des sergens du prévôt demanda à Cellini qui il était.
Un autre homme se tenait derrière lui dans l'ombre.
— Je m'appelle Benvenuto Cellini, répondit l'orfèvre.
— Que désirez-vous? reprit le sergent.
— Je désire voir un prisonnier enfermé dans cette prison.
— Comment se nomme-t-il?
— Ascanio.
— Ascanio est au secret et ne peut voir personne.
— Et pourquoi .\scanio esî-il au secret ?
— Parce qu'il est accusé d'un crime qui entraine peine de
mort.
— .\lors, raison de plus pour que je le voie, s'écria Ben-
venuto.
— Vous avez une singulière logique, seigneur Cellini. dit
d'un ton goguenard la vo'ix de l'homme caché dans l'ombre,
et qui n'est pas de mise au Cliâtelet.
— Qui rit quand je demande? qui raille quand je prie?
s'écria Benvenuto.
— Mol. dit la voix ; moi, Robert d'Estourville. prévôt de
Paris. Chacun son tour, seigneur Cellini. Toute lutte se
compose de partie et revanche. Vous avez gagné la pre-
mière manche, à moi la seconde. Vous m'avez pris illéga-
lement mon •hôtel, je vous ai pris légalement votre ap-
prenti. Vous n avez pas voulu me rendre l'un, soyez tran-
quille, je ne vous rendrai pas l'autre. Maintenant, vous êtes
brave et entreprenant, vous avez une armée de compagnons
dévoués; allons, mon preneur de citadelles! allons, mon es-
caladeur de murailles : allons mon enfonceur de portes !
venez prendre le Cliâtelet ! je vous attends :
A ces mots le guichet se referma.
Benvenuto poussa un rugissement et s'élança vers la
porte massive, mais malgré letfort réuni de ses pieds et
de ses mains, la porte ne remua pas même sous ses efforts.
— Allez, mon ami, allez, frappez, frappez, cria le prévôt
de l'autre côté de la porte vous n'arriverez qu'à faire du
bruit, et si vous en faites trop, gare le guet ! gare les
archers! Ah! c'est que le Châtelet n'est pas comme l'hôtel
de Nesle, voyez-vous; c'est à notre sire le roi qu'il appar-
tient, et nous verrons si vous serez en France plus maître
t;ue le roi.
Benvenuto chercha des yeux autour de lu), et vit sur le
quai une borne déracinée que deux hommes de force ordi-
naire auraient pu soulever à peine. Il alla droit à cette
borne, et la chargea sur son épaule avec la même facilité
qu'un enfant eût fait d'un pavé ordinaire.
Mais à peine eût-il fait quelques pas qu'il réfléchit que.
la porte enfoncée, il trouverait la garde intérieure, et que
cette voie de fait pourrait à son tour le conduire en prison
lui-même; en prison, au moment où la liberté d'Ascanio
dépendait de la sienne. Il laissa donc retomber la borne,
qui. par l'effet de son propre poids, entra de quelques pou-
ces en terre.
Sans doute le prévôt le regardait par quelque judas invi-
sible, car il entendit un second éclat de rire.
Benvenuto s'éloigna à toutes jambes pour ne pas céder à
l'envie d'aller se briser la tête contre cette porte maudite.
11 alla droit a l'Iiôtel d Etampes.
Tout n'était pas perdu encore si, ne pouvant voir Asca-
nio. il voyait du moins Colombe. Peut-être Ascanio, dans
un épanchement d'amour, avait-11 confié à sa fiancée le
secret qu'il avait refusé d'appi'endre à son maître.
Tout alla bien d'abord; la porle de l'hôtel était ouverte,
il franchit la cour et entra dans l'anticliambre, où se tenait
un grand laquais galonné sur toutes les coutures, espèce de
colosse de quatre pieds de large et de six pieds de haut.
— Qui étes-vous? demanda-t-il à l'orfèvre en le toisant
des pieds à la tête.
En toute autre circonstance. Benvenuto eût répondu à
ce regard insolent par quelqu une des violences qui lui
étaient habituelles, mais il s'agissait de voir Colombe, il
s'agissait de sauver Ascanio ; il se contint
— Je suis Benvenuto Cellini, l'orfèvre florentin, répondit-
il.
— Que désirez-vous î
— Voir mademoiselle Colombe.
— Mademoiselle Colombe n est pas visible.
— Et pourquoi n'est-elle pas visible?
— Parce que son père, messire d'Estourville. prévôt de
Paris, l'a remise en garde à madame la duchesse d'E'^am-
pes en lui recommandant de veiller sur elle.
— Mais. mol. je suis un ami.
— Raison de plus pour que vous soyez suspect.
— Je vous dis qu il faut pourtant que je la vole, dit Ben-
venuto, qui commençait à s'écliauffer.
ASCANIO
01
— Et mol, je vous dis que vous ne la verrez pas, répondit
le laquai:^.
— Et la duchesse il'Etampes. au moins, est-elle visible?
— Pas plus que mademoiselle Colombe.
— Pas même pour moi, qui suis son orfèvre?
— Pour vous moins encore que pour tout autre.
— Alors, je suis consigné ! s'écria Benveuuto.
— Justement, répondit le valet, et vous avez mis le doigt
dessus.
— Sais-tu que je suis un singulier homme, l'ami, dit ïi
son tour Benvenuto Cellini avec ce rire terrible qui précé-
dait ordinairement ses explosions de colùre, et qua c'est
où ion ne veut pas me laisser entrer que j entre !
— Et comment faites-vous, dites-moi cela, hein? vous me
ferez plaisir.
— Quand 11 y a une porte et un drole comme toi devant,
p.ir exemple. .
— Eh bien ? dit le laquais.
— Eh bien ! dit Benvenuto en joignant l'effet â la parole,
je culbute le drole et j'enfonce la porte.
En même temps, d un coup do poing. Benvenuto envoyait
le laquais rouler a quatre pas de la. et a un coup de pied
il enfonçait la porte.
— A l'aide ; cria le laquais, à 1 aide !
liais ce cri de détresse du pauvre diable était inutile ; en
passant du vestibule dans l'antichambre, Benvenuto s'était
trouvé en tac& de six valets qui semblaient placés là pour
l'attendre.
11 devina que la duchesse d'Etampes avait appris son
retour, et que toutes ses précautions avaient été prises en
conséquence.
Dans toute autre circonstance, et armé comme il l'était
de son poignard et de son épée, Benvenuto serait tombé
sur toute cette valetaille, et en eût eu probablement bon
marché, mais cet acte de violence dans 1 hôtel de la mai
tresse du roi pouvait avoir des suites terribles. Pour la
seconde fois, contre son habitude, la raison prit donc le
dessus sur la colère, et sûr au moins de pouvoir parvenir
jusqu'au roi, près duquel, comme on le sait, il avait ses
entrées à toute heure, il remit au fourreau son épée déjà
a moitié tirée, revint sur ses pas, et en s'arrêtant à chaque
mouvement, comme un lion qui bat en retraite, traversa
lentement le vestibule, puis après le vestibule la cour, et
s'achemina vers le Louvre.
Cette fois, Benvenuto avait repris son air tranquille et
sa marche assurée, mais ce calme n'était qu'apparent : de
grosses gouttes de sueur perlaient sur son front, et une
sombre colère s'amassait en lui, qui le faisait d'autant plus
souffrir qu'il essayait plus énergiquement de la maîtriser.
Rien n'était, en effet, plus antipathique à cette violente
nature que le délai inerte, que l'obstacle misérable d'une
porte fermée, que le refus grossier d'un laquais Insolent.
Ces hommes forts auxquels la pensée obéit n ont pas de
plus grands désespoirs que lorsqu'ils se heurtent inutile-
ment à une résistance matérielle. Benvenuto eût donné
dix ans de sa vie pour qu'un homme le coudoyât, et tout
en marchant il levait de temps en temps la tète, et fixant
son regard terrible sur ceux qui passaient près de lui, 11
semblait leur dire : — Voyons, y a-t-il parmi vous un mal-
heui-etLX qui soit las de vivre? En ce cas, qu'il s'adresse à
moi je suis son homme '.
Un quart d'heure après. Benvenuto entrait au Louvre
et s'arrêtait dans la salle des pages, demandant à
parler à Sa Majesté sur l'heure. Il voulait tout raconter à
François !'?'", faire un appel à sa loyauté, et s il n'obtenait
point la permission de déli^Te^ Ascanio, solliciter au moins
celle de le voir ; il avait tout le long du chemin songé à
ce qu'il devait dire au roi, et comme Benvenuto ne man-
quait pas de prétentions à l'éloquence, il était d avance
fort content du petit discours qu'il avait prépai'é. En effet,
tout ce mouvement, ces terribles nouvelles subitement ap-
prises, ces outrages essuyés, ces obstacles qu'il n'avait pu
vaincre, tout cela avait allumé le sang dans les veines de
l'irascible artiste : ses tempes bourdonnaient, son cœur bat-
tait avec force, ses mains tremblaient. Il ne savait lui-même
quelle excitation ardente doublait l'énergie de son corps et
de son âme ; une journée de vie se concentre parfois en une
minute.
Ce fut dans ces dispositions que Benvenuto, s'adressant à
un page, demanda la faveur d'entrer chez le roi.
— Le roi n'est pas visible, répondit le jeune homme.
— Ne me reconnaissez-vous pas? répondit Benvenuto
étonné.
— Si fait, parfaitement, ati contraire.
— Je m'appelle Benvenuto Cellini, et Sa Majesté est tou-
jours visible pour moi
— C'est justement parce que vous vous appelez Benvenuto
Cellini. répondit le page, que vous ne pouvez entrer.
Benvenuto demeura stupéfait.
— Ah : c'est vous, continua le jeune homme en s'adres-
sant à un courtisan qui était arrivé en même temps que
l'orfèvre, c'est vous, M. de Termes? entrez, entrez, comte
de la Faye ; entrez, marquis des Prés.
— Et moi? et moi donc? s'écria Benvenuto pâlissant de
colère.
— Vous? le roi en rentrant, il y a dix minutes, a dit:
SI cet insolent Florentin se présente, qu'il sache que je ne
veux pas le voir, et qu'on lui conseille d'être docile, s'il ne
veut pas avoir à faire la comparaison entre le Chàtelet et
le fort Saint-.-Vnge.
— A mon aide, ô patience ! à mon aide ! murmura Ben-
venuto Cellini d'une voix sourde : car, vrai Dieu ! je ne
suis pas habitué à ce que les rois me tassent attendre '. Le
Vatican valait bien le Louvre, et Léon X François I", et
cependant je n'attendais pas à la porte du Vatican, je n'at-
tendais pas à la porte de Léon X; mais je comprends:
c'est cela ; oui, le roi était chez madame d'Etampes, le roi
sort de chez sa maltresse, il est prévenu par elle contre
moi. Oui, c'est cela; patience pour .\scanio ! patience pour
Colombe !
Mais, malgré cette belle résolution d'être patient. Ben-
venuto fut obligé de s'appuyer contre une colonne : son
coeur se gonflait, ses jambes se dérobaient sous lui. Ce der-
nier affront ne le froissait pas seuleînent dans son orgueil,
il le blessait dans son amitié. Son àme était toute pleine
d amertume et de désespoir, et ses lèvres serrées, sou re-
gard morne, ses mains crispées, témoignaient de la vio-
lence de sa douleur.
Cependant, au bout d'une minute, il revint à lui, chassa
par un mouvement de tête ses cheveux, qui retombaient
sur sou front, et sortit d'un pas ferme et décidé. Tous ceux
qui étaient là le regardaient s'éloigner avec une sorte de
respect.
si Benvenuto paraissait calme, c'était grâce à la puis-
sauce inouïe qu il possédait sur lui-même, car en réalité
il était plus égaré et plus troublé qu'un cerf aux abois. U
alla quelque temps dans la rue sans savoir où il allait,
sans voir autre chose qu'un nuage, sans rien entendre que
le bourdonnement de son sang dans ses oreilles, se deman-
dant vaguement à lui-même, comme on le fait dans
l'ivresse, s'il dormait ou s'il veillait. C'était la troisième
fois qu'on le chassait depuis une heure. A lui. Benvenuto,
ce favori des princes, des papes et des rois, c'était la troi-
sième fois qu'on lui jetait la porte au visage, à lui, Benve-
nuto, devant lequel les portes s'ouvraient a deux battans
quand on entendait venir le bruit de ses pas. Et cependant,
malgré ce triple affront, il n'avait pas le droit de laisser
faire sa colère : il fallait qu'il cachât sa rougeur et qu'il
dissimulât sa honte jusqu'à ce qu'il eût sauvé Colombe et
-Vscanio. La foule qui passait près de lui, insouciante, pai-
sible ou affairée, lui paraissait lire sur son front la triple
injure qu il venait de supporter. Ce fut peut-être le seul
moment de sa vie où cette grande âme humiliée douta
d'elle-même. Cependant, au bout d'un quart d'heure à peu
près de cette fuite aveugle, errante, désordonnée, il descen-
dit en lui-même et releva la tète ; son abattement le quitta
et sa fièvre le reprit.
— Allons, s'écria-t-il tout haut, tant il était dominé par
sa pensée, tant l'âme dévorait le corps, allons, ils ont beau
fouler l'homme, ils ne terrasseront pas l'artiste. Allons,
sculpteur, qu'ils se repentent de leur action en admirant
ton œuvre ; allons, Jupiter, prouve que tu es encore, non
seulement le roi des dieux, mais le maitre des hommes.
Et. en achevant ces paroles, Benvenuto. entraîné pour
ainsi dire par une impulsion plus forte que lui,, prit sa
course vers les Tournelles, cette ancienne résidence royale
qu'habitait encore le vieux connétable Anne de Montmo-
rency.
Il fallut que le bouillant Benvenuto attendit son tour
pendant une heure avant de ijénétrer jusqu'au ministre-sol-
dat de François 1*''. qu'assiégeait une foule de courtisans
et de solliciteurs; enfin on l'introduisit près du connétable.
Anne de Montmorency était un homme de haute taille, à
peine courbé par l'âge, froid, raide et sec, au regard vif,
à la parole brève ; il grondait éternellement, et jamais on
ne l'avait vu de bonne humeur. II eût regardé comme une
humiliation d'être surpris riant. Comment ce vieillard mo-
rose avail-il plu à l'aimable et gracieux prince qui gouver-
nait alors la France? c'est ce que l'on ne peut s'expliquer
que par la loi des contrastes : François I''"' avait le secret de
renvoyer contens ceux qu'il refusait ; le connétable, au con-
traire, s'arrangeait de façon à renvoyer furieux ceux qu'il
contentait. D'un génie assez médiocre d'ailleurs, il Inspi-
rait de la confiance au roi par son Inilexibllité militaire
et sa gravité dictatoriale.
Quand Benvenuto entra, il se promenait, selon sa cou-
tume, de long en large dans !a chambre. U répondit par
un signe de tête au salut de Cellini ; puis s'arrêtant tout
â coup et fixant sur lui son regard perçant :
— Qui êtes-vous? lui demanda-t-11.
— Benvenuto Cellini.
— Votre profession ?
<I2
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRE
— Orfèvre du roi, répondit lartisie, étonné que sa pre-
mière réponse ne lui eût pas épargné la seconde question
— Ah! oui. c'est vrai, grommela le connétable, je vous re-
connais ; eh bien ! que voulez-vous, que demandez-vous, mon
cher ? Que je vous fasse une commande ? Si vous avez compté
lâ-dessus, vous avez perdu votre temps, je vous en préviens.
Ma parole d'honneur i je ne comprends rien à cette ma-
nie des arts qui se répand partout aujourd'hui. On dirait
dune épidémie dont chacun serait atteint, moi exaepté.
Non, la sciUpture n est pas mon fait le moins du monde,
maitre orfèvre, entendez-vous cela ? Ainsi donc, adressez-
vous â daatres, et bonsoir. Benvenuto fit un mouvement.
Eh : mon Dieu ! continua le connétable, que cela ne vous
désespère pas ; vous ne manquerez pas de cotirtisans qui
Tiendront singer le roi, et d'ignorans qui se poseront en
connaisseurs. Quant a moi, écoutez bien ceci : je m'en tiens
à mon métier, qui est de mener la guerre, et j aime cent
lois mieux, je vous le dis, une bonne paysanne qui me lait
tous les dis. mois un enfant, c est-â-dire un soldat, qu'un
méchant statuaire qui perd son temps à me composer tn
tas de bonshommes de bronze qtil ne sont bons qu'à faire
renchérir les canons.
— Monseigneur, dit Benvenuto, qui avait écouté tovte
cette longue hérésie avec une patience qui l'étonnait lui-
même ; monseigneur, je ne viens pas vous parler de choses
d'art, mais de choses d'honneur.
— Ail', dans ce cas, c'est autre chose Que désirez-vous de
mol? dites vite.
— Vous souvenez-vous, monseigneur, qu'une lois Sa Ma-
jesté m'a dit devant vous que le jour où je lui apporterais
la statue de Jupiter londue en bronze, elle m'accorderait
la grâce que je lui demanderais, et qu elle vous cliargerait,
monseigneur, vous et le chancelier Poyet. de lui rappeler
cette royale promesse, dans le cas où elle l'aurait oubliée?
— Je m'en souviens. .\près?
— Eh bien ! monseigneur, le moment approche où je
vous adjurerai d avoir de la mémoire pour le roi. En aurez-
TOUS?
— C'est cela que vous venez me demander, monsieur l
s'écria le connétable : c'est pour me prier de laire ce que
je dois que vous me dérangez !
— Monseigneur !
— Vous êtes un impertinent, monsieur l'orlèvre. Appre-
nez que le connétable Anne de Montmorency ii a pas besoin
qu on 1 avertisse d'être honnête homme. Le roi m'a dit
d'avoir de la mémoire pour lui, et c'est une précaution
qu'il devrait prendre plus souvent, 'Soit dit sans lui laire
tort ; eh bien I j'en aurai, dût cette mémoire lui être im-
portune. .\dieu, maitre Cellini. et passons à d autres.
Sur ce, le connétable tourna le dos à Benvenuto. et fit
signe qu'on pouvait laire entrer un autre solliciteur.
be son côté Benvenuto salua le connétable, dont la brus-
que Iranchise ne lui déplaisait pas. et toujours animé par
la même fièvre, toujours poussé par la même pensée ar-
dente, il se présenta chez le chancelier Poyet, qui demeurait
non loin de là, à la porte Saint-.Vntoine.
Le chancelier Poyet formait avec Anne de Montmorency,
toujours maussade, totijours cuirassé des pieds à la tête,
l'opposition morale et physique la plus complète. Il était
poli, fin. cauteleu.x. enfoncé dans des fourrures, perdu en
quelque sorte dans l'hermine-, on ne voyait de lui qu'un
crâne chauve et grisonnant, des yeux spirituels et inipiiets,
des lèvres minces et une main blanche II avait autant
d'honnêteté peut-être que le connétable, mais moins de droi-
ture.
Là encore il attendit une demi-heure. Mais Benvenuto
n'était plus reconnaissable : il s habituait à attendre.
— Monseigneur, dit-il quand enfin on 1 introduisit, je
viens vous rappeler une parole que le roi m'a donnée en
votre présence, et dont il vous a fait non seulement le té-
moin mais encore le garant.
— Je sais ce que vous voulez dire, messire Benvenuto,
interrompit Poyet, et je suis prêt, si vous le désirez, à re-
mettre à Sa Majesté sa promesse devant les yeux ; mais je
dois vous prévenir que judiciairement pailant. vous n'avez
aucun droit, attendu qu'un eng.igement pris en l'air et
laissé à votre discrétion n est nullement valable devant
les tribunaux et n équivaudra jamais à un titre; il en
résulte que si le roi satisfait à votre demande, ce sera par
pure bonne grâce ef par loyauté de gentilhomme.
— C est ainsi que je l'entends, monseigneur, dit Benve-
nuto. et je vous prie seulement de remplir en temps et lien
la commission dont le roi vous a chargé laissant le reste
à la bienveillance de Sa .M.ajcsté.
— .\ la bonne heure, dit Poyet, et dans ces limites, mon
cher monsieur, croyez bien que je suis tout à vous.
Benvenuto quitta donc le chancelier re*pi-lt plus tran-
quille, mais le sang toujours allumé. les mains toujours
fiévreuses. Sa jiensée. exaltée par tant d'impatience.^, d'in-
jures et (le tolères, obligée de se contenir si longtemps,
débordait enfin en liberté; l'espace et le temps n'existaient
plus pour l'esprit qu'elle inondait, et tandis que Benvenuto
revenait chez lui à grands pas. il revoyait dans une sorte
de délire lumineux Stéphana, la maison de del Moro. le
château Saint-.\nge, et le jardin de Colombe. Il sentait en
même temps en lui des forces plus qu'humaines, il lui sem-
blait qu'il vivait en dehors de ce monde.
Ce fut en proie à cette exaltation étrange qu'il rentra
à l'hôtel de Nesle.
Tous les apprentis l'attendaient comme il l'avait ordonné.
— A la fonte du Jupiter, mes enlans i à la fonte : cria-t-il
du seuil de la porte, et il s élança vers 1 atelier.
— Bonjour, maître, dit Jacques Aubry. qui était entre
en chantant joyeusement derrière Benvenuto Cellini Vous ne
m'aviez donc ni vu ni entendu? Il y a cinq minutes que
je vous poursuis sur' le quai en vous appelant ; vous mar-
chiez si vite que j'en suis tout essoufflé. Mais qu'avez-vous
, donc tous ici. vous êtes tristes comme des juges.
— A la fonte : continua Benvenuto sans répondre à Jac-
ques Aubry, qu'il avait cependant vu du coin de 1 œil et
entendu dune oreille. A la fonte ; tout est là ! Réussirons-
nous, Dieu clément? Ah: mon ami, continua-t-ll en phrases
saccadées, s'adresiant tantôt à .\ubry. tantôt à ses compa-
gnons, ail : mon cher Jacques, quelle triste nouvelle m'at-
tendait au retour et comme ils ont profité de mon absence !
— Qu'avez-vous donc, maitre? s'écria Aubry véritable-
ment inquiet de l'agitation de Cellini et de la profonde
tristesse des apprentis.
— Surtout, enfans. apportez du bois de sapin bien sec.
— Vous savez que depuis six mois j'en fais provision. —
Ce que j'ai, mon brave Jacques, j'ai que mon Ascanlo est
en priSDU au Châtelet ; j'ai que Colombe, la fille du pré'.'ôt.
qu'il aimait, vous savez bien, cette charmante jeune fille,
est aux mains de la duchesse d'Etampes. son ennemie :
Ils l'ont trouvée dans la statue de Mars, où je l'avais
cachée. Mais nous les sauverons. — Eh bien I eh bien ! où
vas-tu. Hermann ? Ce n'est pas à la cave qu'est le bois,
c'est dans le chantier.
— Ascanio arrêté i s écria Aubry. Colombe enlevée :
— Oui. oui. quelque infâme espion les aura guettés, les
pauvres enfans. et il aura livré un secret que je voiis ai
caché à vous-même, mon cher Jacques. Mais si je le décou-
vre, celui-là!... — .\ la fonte, mes enfans! à la fonte:
Ce n'est pas le tout. Le roi ne veut plus me voir, mol qu'il
appelait son .iinî. — Croyez donc à l'amitié des liommes !
il est vrai que les rois ne sont pas des hommes : ce sont
des rois De serte que je me suis inutilement présenté au
Louvre, je n'ai pu parvenir jusqu'à lui. je n'ai pu lui dire
un mot. .■Vh ! ma statue lui parlera pour moi. Disposez le
moule, mes amis, et ne perdons pas une minute. Cette
femme qui insulte la pauvre Colombe ! cet infâme prévôt
qtii me raille : ce geôlier qui torture .\scanio ! Oh ! les ter-
ribles visions que j ai eues aujourd'hui, mon cher Jacques.
Voyez-vous, dix années de ma vie. je les donnerais à celui
qui pourrait pénétrer jusqu au prisonnier, lui parler et me
rapporter le secret au moyen duquel Je dompterai cette
superbe duchesse : car .\scanio sait un secret qui a cette
puissance, entendez-vous. Jacques, et il a refusé de me
le confier, le noble coeur : Mais, va, c'est égal, ne crains
rien, Stéphana. ne crains rien pour ton enfant, je le défen-
drai jusqu'au dernier souffle de ma vie, et je le sauverai !
Oui, je le sauverai : .\h '. le traître qui nous a vendus, où
est-il. que je l'étouffé de mes propres mains! Que je vive
seulement trois jours encore. Stéphana. car il me semble
que le feu qui me brûle va dévorer ma vie. Oh ! si j'allais
mourir sans |>ouvoir achever mon Jupiter ! A la fonte,
enfans : à la fonte !
.\ux premiers mots de Benvenuto Cellini. Jacques Aubry
était devenu affreusement pâle, car il soupçonnait qu'il
était la cause de tout cela. Puis, à mesure que Benvenuto
parlait, ce soupçon s'était changé en certitude. Alors sans
doute quelque projet, de son côté, lui vint à l'esprit, car
il disparut en silence tandis que Cellini tout en fièvre cou-
rait à la fonderie, suivi de ses ouvriers, en criant comme
un insensé :
— .\ la lonte. mes enfans ! à la fonte !
XXXI
DES DTKFICl'LTÉS Ql 'ÉPROUVE fX HONNÊTE HOMME
.\ SE FAIRE METTRE EN PRISON
Le pauvre Jacques .\ubry était sorti désespéré du Grand-
Xesle : il n'y avait point à en douter, c'était lui qui. invo-
lontairement, avait trahi le secret d'Ascanio. Mais quel était
relui qui lavait trahi lui-même? Ce n était certes pas
ce brave seigneur dont il ignorait le nom ■. un gentilhomme,
r
ASCANIO
oa
fl donc: Il fallait que ce fût ce drôle dllenriet. à moins
cependant que ce ne fat Robin, ou bien ciiarlot, ou bien
Guillaume. A vrai dire, le pauvre Aubry se perdait dans
ses conjectures : le fait esl qu'il avait conné 1 événement
.T une douzaine damis iiuimes parmi lesquels il n'était
pas facile de retrouvée le coupable: mais n importe ! le
premier, le véritable, le seul traître, c était lui. Jacques ;
l'espion infâme qu'accusait .Benvenuto. c'était lui. .Au lieu
d'enfermer sous triple clef dans son cœur le secret surpris
à un ami, il avait été le semer en vingt endroits, il avait
entrer comme visiteur: et certes. Jacques .\ubry n'eut pas
même 1 orgueilleuse idée de tentei' une chose dans laquelle
le maître avait échoué. Mais, s'il était impossible d'y pé-
nétrer comme visiteur, il devait être on ne i>eut plus facile,
du moins le basochien le croyait, dy entier tomme pri-
sonnier : il y entrerait donc à ce titre : puis, lorsqu'il
aurait vu Ascanio, lorsque .\scanio lui aurait tout confié,
lorsqu'il n'aurait plus rien ;\ taire au Cli:itelct, il en sor-
tirait et s'en irait à Benvenuto Cellini. ricJie ilii secret
sauveur, non pour réclamer les dix ans de sa vie qu'il
.Mu chère Gcrvaise ! A-cria ,Ia,-f[uc3 AuIm ,
par sa langue maudite causé la perte d .A.scanio, d'un
frère Jacques s'arrachait les cheveux, Jacques se donnait
des coups de poing, Jacques s'accablait des injures les plus
odieuses et ne trouvait pas d'Invectives assez révoltantes
pour qualifier comme elle le méritait son odieuse conduite.
Ses remords devinrent si poignaiis et le jetèrent dans
une exaspération telle que, pour la première fols de sa
vie peut-être. Jacques Aubry se mit à réfléchir. Après tout,
quand son crâne serait chauve, sa poitrine violette et sa
conscience en pièces, ce n'était pas là ce qui délivrerait
Ascanio à tout prix il fallait réparer le mal au Heu de
perdre le temps à se désespérer.
L'honnête Jacques avait retenu ces paroles de Benvenuto :
« Je donnerais dix. ans de ma vie à qui pourrait péné-
trer jusqu'à Ascanio, lui parler et me rapporter le secret
au moyen du(iuel Je ferais plier cette altlére duchesse »
Et comme nous l'avons dit, Il s'était, contre son habitude,
mis à rétléchir. Le résultat de ses réflexions fut qu'il fal-
lait pénétrer dans le Châtelet. Une fois là, Il finirait bien
par arriver Jusqu'à .\scanlo.
Mais c'était inutilement que Benvenuto avait tenté dT
avait offerts, mais pour lui confesser son crime et lui de-
mander son pardon.
Enchanté de la richesse de son imagination et orgueil-
leux de l'étendue de son dévoùment, il s'achemina vers
le Châtelet.
— Voyons, ruminait Jacques Aubry tout en marchant
d'un pas délibéré vers la prison objet de tons ses désirs;
voyons, pour ne point faire de nouvelles sottises, t.lchons
de nous mettre au courant de la situation, ce qui ne me
parait pas facile, attendu que toute cette histoire me
paraît aussi embrouillée que le fll de Gervaise quand elle
me le donne à tenir et rpie Je veux l'erahrasser. Voyons,
remémorons-nous toutes choses. Ascanio aimait Colombe,
la tille du pvévOt, bien. Comme le prévôt voulait la marier
au comte d'urbec, Ascanio la enlevée, fort, bien : puis, une
fois enlevée, ne sachant que faire de la gentille enfant,
jl l'a ca.hée dans la tête du dieu Mars, opiline. La cachette
était, ma fol ! merveilleuse, et il ne fallait rien moins qu'un
animal., entln passons: Je me retrouverai après. Alors 11
paraîtrait que .sur mes Indices le prévôt a remis la main
sur sa Allé et fait emirrisonner .\scanlo. Double bri'te que
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRU
je suis : Oui, mais c'est là que l'écheveau s'embrouille. Que
vient laire la duchesse d'Etampes dans tout cela ? Elle
déteste Colombe, que tout le monde aime. Pourquoi! Ah!
j'y suis. Certaines railleries des compagnons, l'embarras
d'Ascanio quand on lui parlait de la duchesse., madame
d'Etampes en tient pour .^scanio, et tout naturellement
abomine sa rivale. Jacques, mon ami, tu es un grand misé-
rable, mais tu es un gaillard bien intelligent. Ah I oui;
mais maintenant comment Ascanio a-t-11 entre les mains
de quoi perdre la duchesse ? Comment le roi va-t-il et vient-
il dans toute cette bagarre avec une nommée Stéphana?
Comment Benvenuto invoque-t-il à tout moment Jupiter,
ce qui est une invocation un peu païenne pour un catho-
lique? Au diable I si j'y vois goutte. Mais il n'est pas
absolument besoin que je comprenne C'est dans le cachot
d'Ascanio qu'est la lumière : l'essentiel est donc de me
faire jeter dans ce cachot. Je combinerai le reste ensuite.
Ce disant, Jacques Aubry. arrivé au terme de son che-
min, frappait un coup véhément à la porte du Chàtelet.
Le guichet s ou^Tit, et une voix rude lui demanda ce qu'il
voulait; c'était celle du geôlier.
— Je veux un cachot dans votre prison, répondit Aubry
d'une voix sombre.
— Un cachot i fit le geôlier étonné.
— Oui, un cachot, le plus noir et le plus profond ; ce
sera encore mieux que je ne le mérite.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que je suis un grand criminel.
— Et quel crime avez-vous commis ■?
— Ah: au fait, quel crime al-je commis? se demanda
Jacques, qui n'avait pas peivsé à se préparer un crime
convenable : puis comme, malgré les complimens qu'il s'était
adressés un instant auparavant, la rapidité de l'imagina-
tion n'était pas son côté brillant, quel crime? répéta-t-il.
— Oui, quel crime? reprit le geôlier.
— Devinez, dit Jacques. l'uis il ajouta à part lui : Ce
gaillard-là doit mieux se connaître en crimes que moi.
Il va me faire une liste et je choisirai.
— Avez-vous assassiné? demanda le geôlier.
— Ah çà ! dites donc, s'écria 1 écolier, dont la conscience
se révoltait à l'idée de passer pour un meurtrier, pour qui
me prenez-vous, l'ami?
— Avez-vous volé 9 continua le geôlier.
— Volé ? ah ! par exemple.
— Mais qu'avez-vous donc fait alors? s'écria le geôlier
impatienté. Ce n'est pas le tout de se donner comme cri-
minel, il faut encore dire quel crime on a commis.
— Mais quand je vous dis que je suis un scélérat, que je
suis un misérable, quand je vous dis que j'ai mérité la
roue, qae j'ai mérité le gibet !
— Le crime ? le crime ? demanda impassiblement le geô-
lier.
— Le crime? Eh bien! j'ai trahi l'amitié.
— Ce n'est pas un crime cela, dit le geôlier. — Bonsoir.
— Et il referma la porte.
— Ce n'est pas un crime, cela? ce n'est pas un crime?
Eh! qu'est-ce donc?
Et Jacques Aubry empoigna le marteau à pleines mains
et se remit à frapper de plus belle.
— Mais qu'y a-t-il donc encore? interrompit dans l'in-
térieur du Ch.^telet la voix d'un tiers qui survint.
— C'est un fou qui veut entrer au Chàtelet, dit le gui-
chetier.
— Alors, si c'est un fou, sa place n'est point au Chàtelet,
mais à l'hôpital.
— A l'hôpital ! s'écria Jacques Aubry en s'enfuyant à
toutes jambes; à l'hôpital! peste! ce n'est point là mon
affaire. C'est au Chàtelet que je veux entrer, et non à
l'hôpital ! d'ailleurs, ce sont les mendians et les gueux
qu'on met à l'hôpital, et non pas les gens qui, comme moi,
ont trente sous parisis dans leur poclie. A l'hôpital ! mais
a-t-on vu ce misérable guichetier qui prétend que trahir
.son ami n est pas un crime ! Ainsi, pour avoir l'honneur
d'être admis en prison, il faut avoir ou assassiné ou volé.
Mais j'y pense... pourquoi n'aurais-je pas séduit quelque
jeune fille? Ce n'est pas déshonorant. Oui, mais quelle jeune
fille? Gervaise?... Et malgré sa préoccupation, l'écolier se
mit à rire aux éclats. Eh bien ! après tout, dit-il, cela n'est
pas, mais cela aurait pu être. Allons : allons ! voilà mon
crime tout trouvé: j'ai séduit Gervaise.
Et Jacques .\ubry prit sa course vers la maison de la
Jeune ouvrière, monta tout courant les soixante marches
qui conduisaient à son logement, et sauta de plaln bond
au milieu de la chambre, où dans son négligé coquet la
Charmante grisette. un fer à la main, repassait ses guimpes.
— Ah ! fil Gervaise en poussant un joli iietlt cri. Ali !
monsieur, que vous m'avez fait peur !
— Gervaise. ma chère Gervaise, s'écria Jacwes Aubry
en s'avançant vers sa maîtresse les bras ouverts; 11 faut
me sauver la vie, mon enfant.
— Un instant, un instant, dit Gervaise en se servant de
son fer comme d'un bouclier ; que voulez-vous, monsieur
le coureur? il y a trois jours qu'on ne vous a vu.
— J'ai tort, Gervaise, je suis un mallieureux. Mais la
preuve que je t'aime, c'est que, dans ma détresse, c'est
vers toi que j'accours. Je te le répète, Gervaise, il faut me
sauver la vie.
— Oui, je comprends, vous vous serez grisé dans quelque
cabaret où vous aurez eu dispute. On vous poursuit, on
veut vous mettre en prison, et vous venez prier la pauvre *
Gervaise de vous donner l'hospitalité. Allez en prison, 'I
monsieur, allez en prison, et laissez-moi tranquille. •
— Et voilà justement tout ce que je demande, ma petite f
Gervaise, c'est d'aller en prison, mais ces misérables-là •
refusent de m'y mettre. *
! — Oh ! mon Dieu : Jacques, dit la jeune fille avec un
I mouvement plein de tendre compassion, es-tu fou?
— Voilà : ils disent que je suis fou. et ils veulent m'en-
voyer à l'hôpital, tandis que c'est au Chàtelet que je veux
aller, moi !
— Tu veux aller au Chàtelet ? et pourquoi faire, Aubry ?
c'est une affreuse prison que le Chàtelet. On dit qu'une
fois qu'on y est entré, on ne sait plus quand on en sort.
— 11 faut pourtant que j'y entre; il le faut pourtant,
s'écria l'écolier. Il n'y a que ce moyen de le sauver.
— De sauver qui ?
— De sauver .\scanio.
— Qui, Ascanio? ce beau jeune homme, l'élève de votre
ami Benvenuto?
— Lui-même, Gervaise. 11 est au Chàtelet, et au Chàtelet
par ma faute.
— Grand Dieu !
— De sorte que. dit Jacques, il faut que je le rejoigne,
il faut que je le sauve.
— Et pourquoi est-il au Chàtelet?
— Parce qu'il aimait la fille du prévôt et qu'il l'a séduite.
— Pauvre jeune homme ! Comment, on met en prison
pour cela ?
— Oui, CJervaise. Maintenant tu comprends : 11 la tenait
cachée ; moi je découvre la cachette, et comme un niais,
comme un misérable, comme un infâme, je raconte la chose
à tout le monde.
— Excepté à moi ! s'écria Gervaise. Je vous reconnais
bien là !
— Je ne te l'ai pas racontée, Gervaise?
— Vous ne m'en avez pas dit un mot. C'est pour les
autres que vous êtes bavard ; mais pas pour moi. Quand
vous venez ici, c'est pour m'embrasser, pour boire ou pour
dormir; jamais pour causer. Apprenez, monsieur, qu'une
femme aime à causer.
— Eh bien ! que faisons-nous donc dans ce moment-ci,
ma petite Gervaise? dit Jacques; nous causons, ce me
semble.
— Oui. parce que vous avez besoin de moi.
— 11 est vrai que tu pourrais me rendre un grand ser-
vice.
— Et lequel ?
— Tu pourrais dire que je t'ai séduite.
— Mais sans doute, mauvais sujet, vous m'avez séduite.
— Moi ! s'écria Jacques Aubry étonné. Moi, Gervaise, je
t'ai séduite?
— Hélas ! oui, c'est le mot ; séduite, monsieur, indigne-
ment séduite par vos belles paroles, par vos fausses pr&
messes.
— Par mes belles paroles, par mes fausses promesses?
— Oui. Xe me disiez-vous pas que j'étais la plus jolie
fille du quartier Saint-Germain-des-Prés?
— Cela, je te le dis encore.
— Ne disiez-vous pas que si je ne vous aimais pas. vous
alliez mourir d'amour?
— Tu crois que je disais cela? C'est drôle, je ne m'en
souviens pas.
— Tandis que si au contraire je vous aimais, vous m'épou-
seriez ?
— Gervaise, je n'ai pas dit cela. Jamais!
— Vous l'avez dit, monsieur.
— Jamais, jamais, jamais, Gervaise. Mon père m'a fait
faire un serment comme .\milcar à Annibal.
— Lequel ?
— Il m'a fait jurer de mourir garçon, comme lui.
— Oh ! s'écria Gervaise en appelant, avec cette merveil-
leuse facilité que les femmes ont à pleurer, les larmes au
secours de ses paroles ; ah ! voilà comme ils sont tous ; les
promesses ne leur coûtent rien, et puis quand la pauvre
fille est séduite, ils ne se souviennent plus de ce qu ils ont
promis, .\ussi. je le jure à mon tour, ce sera la dernière
fois que Je m y laisserai prendre.
— Et tu feras bien, Gervaise, dit l'écolier.
— Lorsqu'on pense, s'écria la grisette, qu'il y a des lois
pour les larronneurs, les coupeurs de bourses et les tire-
ASCAMO
i
laine, et (ru'il n'y en a pas contre les mauvais sujets qui
Perdent les pauvres filles
— Il y en a. C.ervaisc, dit Jacques Aubry.
— Il y en a? reprit Gervaise.
— Sans doute, puisque tu vois qu'on a envové ce pauvre
A'canio au Clifttclet pour avoir séduit Colombe.
- Et Ion a bien fait, répondit Gervaise. à qui la perte
lie son honneur ne sétait jamais présentée dune façon
aussi sensible que depuis quelle était aussi bien convain-
cue que Jacques Aubry était décidé à ne pas lui rendre
son nom en compen.«ation. Oui. Ion a bien fait, et Je
voudrais que vous fussiez avec lui au ChAtelet.
— Eli ! mon Dieu ! cest tout ce que je demande aussi,
sécria l'écolier, et comme je te l'ai dit, ma petite Gervaise,
je compte sur toi pour cela.
— Vous comptez sur moi î
— Oui.
— Riez, ingrat.
— Je ne ris pas, Gervaise. — Je dis que si tu avais
le courase ..
— Quel courage?
— De m'accuser devant le juge.
— De quoi ?
— De lavoir séduite : mais tu n'oseras jamais.
— Comment, je n'oserai pas. s'écria Gervaise outrée, je
n'oserai pas dire la vérité!
— Songe donc qu'il faut faire serment, Gervaise.
— Je le ferai.
— Tu feras serment que je t'ai séduite, moi?
— Oui, oui. cent fois oui :
— .*lors tout va bien, dit lécolier joyeux. Moi. écoute
donc, j'avais peur: un serment est une chose grave.
— Oui. serment â 1 instant même, et je vous enverrai
au Châtelet. monsieur.
— Bon .'
— Et vous retrouverez là votre Ascanio.
— A merveille :
— Et vous aurez tout le temps de faire pénitence ensemble.
— C'est tout ce que je demande.
— Où est le lieutenant criminel ?
— .\u Palais-de-Justice.
— J'y cours.
— Courons-y ensemble. Gervaise.
— Oui, ensemble ; de cette façon, la punition ne se fera
pas attendre.
— Prends mon bras, Gervaise, dit l'écolier.
— Venez, monsieur, dit la griseiie.
Et tous deux s'acheminèrent vers le Palais-de-Justice du
même pas qu'ils avaient l'habitude de s'en aller, le diman-
che, au Préaux-Clercs ou à la butte Montmartre.
Cependant, à mesure qu'ils avançaient vers le temple de
Thémls. comme Jacques .\ubry appelait poétiquement le
monument en question, la marche de Gervaise se ralen-
tissait sensiblement : arrivée au bas de l'escalier, elle eut
quelque peine à en franchir les marches; enfin, à la porte
du lieutenant criminel, les jambes lui manquèrent tout
à fait, et l'écolier la sentit peser de tout son poids à son
bras.
— Eh bien ! Gervaise. lui dit-il, est-ce que le courage
le manque?
— Non. dit Gervaise ; mais c'est que c'est bien intimi-
dant un lieutenant criminel.
— C'est un homme comrne un autre, pardieu :
— Oui. mais II faudra lui raconter des choses...
— Eh bien ! lu les raconteras.
— Jlais il faudra jurer.
— Tu jureras.
— Jacques, demanda Gervaise, es-tu bien sur de m'avoir
séduite?
— Pardieu! si j'en suis sOr. dit Jacques; d'ailleurs ne
me le répétais-tu pas tout à l'heure toi-même?
— Oui, c'est vrai ; mais c'est singulier, il me semble que
Je ne vois plus \es choses tout à fait de la même façon
ici que je les vdyals tout à l'heure.
— Allons, dit .lacques, voil;'i que tu faiblis ; je le savais
bien.
-- Jacques, mon ami, s'écria Gervaise, ramène-moi à la
n]ai*on.
— Gervaise. Gervaise. dit l'écolier, ce n'était pas cela
que tu m'avais promis.
Jacques, Je ne te ferai plus de reproches. Je ne te
pillerai plus de rien. Je t'ai aimé parce que tu me plai-
sais, voilà tout.
— Allons, dit l'écolier, voilà ce que je craignais ; mais
il est trop tard.
— - Comment, trop tard ? '
— Tu es venue ici pour m'accuser, tu m'accuseras
— Jamais, Jacques, jamais ; tu ne m'as pas séduite, Jac-
ques ; c'est mol qui ai été coquette
— Allons, bien ! s'écria l'écolier.
— D'ailleurs, ajouta Gervaise en baissant les yeux, on
n'est séduite qu'une fois.
— Comment, qu'une fois?
— Oui. la laemiere fois qu'on aime
— Jacques, ramène-moi à la maison.
— Oh: ça, non! dit Jacques exaspéré et du refus de
non?l-f ',',"" '"°'" '"■■ '""I""^' ^'"= '«PPuyait ; non non'
non : tt il frappa a la porte du juge.
— Que fais-tu ? s'écria Gervaise.
— Tu le vois bien : je frappe.
— Entrez ! cria une voix nasillarde.
— Je ne veux pas entrer, dit Gervaise. faisant tous ses
efforts pour dégager son bras de celui de l'écolier Je n'en-
trerai pas.
— Entrez, répéta une seconde fois la même voix, mais avec
un accent plus prononcé.
— Jacques, je crie, j'appelle, dit Gervai.se
— Mais entrez donc : dit une troisième fois la voix plus
rapprochée, et en même temps la porte s'ouvrit
— Eh bien : que voulez-vous? dit un grand homme maigre
vêtu de noir dont la seule vue fit trembler Gervaise de
la tète aux pieds.
— C'est, dit Jacques Aubry. c'est mademoiselle qui vient
porter plainte contre un mauvais sujet qui la séduite
Et II poussa Gervaise dans la chambre noire, sale hideuse
qui servait de vestibule au cabinet du lieutenant-crimi-
nel En même temps comme par un ressort la porte se
referma.
Gervaise jeta un faible cri. moitié d'effroi, moitié de sur-
prise, et alla s'asseoir ou plutôt alla tomber sur un esca-
beau adossé k la muraille.
Quant à Jacques Aubry. de peur que la jeune fille ne le
rappelât ou ne courût après lui. il s'enfuit par des corri-
dors connus des écoliers, des basochiens et des plaideurs
seulement, jusque dans la cour de la Sainte-Chapelle, puis
de là il gagna plus tranquillement le pont Saint-ïiichel.
par lequel il fallait absolument que Gervaise repassât.
l"ne demi-heure après il la vit reparaître.
— Eh bien ; lui dit-il en courant au-devant d'elle, com-
ment cela s'est-il passé ?
— Hélas: dit Gervaise. vous m'avez fait faire un bien
gros mensonge: mais j'espère que Dieu me le pardonnera
en faveur de l'intention.
— Je le prends sur moi, dit Aubry. — Voyons, comment
cela s'est-il passé ?
— Est-ce que j'en sais quelque chose, dit Gervaise : j'étais
si honteuse qu'à peine si je me rappelle ce dont il a
été question. Tout ce que je sais, c'est que JI. le lieutenant-
criminel m'a interrogée, et qu'à ses questions J'ai répondu
tantôt oui. tantôt non ; seulement je ne suis pas bien sûre
d'avoir répondu comme il faut.
— La malheureuse ! s'écria Jacques Aubry, vous verrez
qu'elle se sera accusée de m'avoir séduit
— Oh non ! dit Gervaise, je ne crois point que cela ait
été jusque-là.
— Et ont-ils mon adresse, au moins, pour qu'ils puissent
m'assigner? demanda l'écolier.
— Oui. murmura Gervaise. je la leur ai donnée.
— .Allons, c'est bien, dit Aubry, et maintenant espérons
que Dieu fera le reste.
Et après avoir reconduit chez elle et consolé de son
mieux Gervaise de la fausse déposition qu'elle avait été
obligée de faire. Jacques Aubry se retira chez lui plein
de foi dans la Providence.
En effet, soit que la Providence s'en fût mêlée, soit que
le hasard eût tout fait, Jacques Aubry trouva le lendemain
matin une assignation qui le citait à comparoir le jour
même devant le lieutenant-criminel.
Cette assignation comblait les plus chers désirs de Jacques
.\ubry. et cependant, tant la justice est chose respectable,
il sentit, en lisant cette assignation, un frisson courir
dans ses veines. Mais, hàtons-nous de le dire, la certitude
de revoir Ascanio, le désir de sauver l'ami qu'il avait perdu,
chassèrent bien vite loin de notre écolier ce petit mou-
vement de faiblesse.
La citation portait l'heure de midi, il n'était que neuf
heures du matin : il courut chez Gervaise, qu'il trouva
non moins agitée que la veille.
— Eh bien? deraanda-t-elle
— Eh bien : dit Jacques .•\ubry triomphant et en montrant
le papier couvert d'hiéroglyphes qu'il tenait à la main :
Vûllà.
— Pour quelle heure?
— Pour midi. C'est tout ce que j'en al pu lire.
— Alors vous ne savez pas de quoi vous êtes accusé?
— Mais de l'avoir séduite, ma petite 'Gervaise, je pré-
sume.
— Vous n'oublierez pas que c'est vous qui l'avez exigé?
— Comment donc, je suis prêt à te signer d'avance que
tu t'y refusais complètement.
— Alors, vous ne m'en voudrez pas de vous avoir obéi ?
96
ALEXAKUBE DUMAS ILLUSTRE
— Au contraire, je t'en serai on ne peut plus recon- I
naissant.
— Quelque chose qu'il arrive?
— Quelque chose qu'il arrive.
— D'ailleurs, si j'ai dit tout cela, c'est que j'y étals
forcée.
— Sans doute.
— Et si dans mon trouble j'avais dit autre cliose que
ce que je voulais dire, vous me pardonnerez?
— Non seulement je te pardonnerais, ma chère, ma di-
vine Gervaise, mais je te le pardonne d'avance,
— Ah : dit Gervaise en soupirant, ah ! mauvais sujet, c'est
avec ces paroles-là que vous m'avez perdue !
On voit bien que décidément Gervaise avait été séduite.
Ce ne fut qu'à midi moins un quart que Jacques Aubry
se souvint qu il était assigné pour midi. Il prit congé de
Gervaise, et comme la distance était longue, il s'en alla
tout courant. Midi sonnait comme 11 frappait à la porte
du lieutenant-criminel.
— Entrez ! cria la même voix nasillarde.
Cette invitation n'eut pas besoin d'être répétée, et .Jacques
Aubry, le sourire sur les lèvres, le nez au vent et le
bonnet sur l'oreille, entra chez le grand liomme noir.
— Comment vous nommez-vous? demanda celui-ci.
— Jacques Aubry, répondit l'écolier.
— Qu'ètes-vous?
— Basochien.
— Que faites-vous ?
— Je séduis les jeunes filles.
— Ah ! c'est contre vous qu'une plainte a été portée hier
par... par...
— Par Gervalse-Perrette Poplnot.
— C'est bien, asseyez-vous là, et attendez votre tour.
Jacques s'assit, comme l'homme noir lui disait de faire,
et attendit.
Cinq ou six personnes, de visage, d'âge et de sexe difté-
rens, attendaient comme lui, et comme elles étaient arri-
vées avant lui, elles passèrent naturellement avant lui. Seu-
lement les unes sortaient seules, et c'étaient sans doute
celles contre lesquelles il ne s'était pas trouvé de charges
suffisantes, tandis que les autres sortaient accompagnées,
ou d'un exempt ou de deux gardes de la prévôté. Jacques
Aubry ambitionnait fort la fortune de celles-là, car on
les conduisait au Châtelet, où il avait lui si grand désir
d'entrer.
Enfin on appela Jacques Aubry, écolier.
Jacques .\ubry se leva aussitôt et s'élança dans le cabinet
du lieutenant-criminel d'un air aussi joyeux que s'il se
fût agi pour lui de la partie de plaisir la plus agréable.
11 y avait deux liommes dans le cabinet du lieutenant-
criminel : l'un plus grand, plus noir, plus sec et plus
maigre encore que celui de 1 antichambre, ce que Jacques
Aubry eût, cinq minutes avant, regardé comme impossible :
c'était le greffier; l'autre, gros. gras, petit, rond, à l'œil
joyeux, u la bouche souriante, à la physionomie joviale :
c'était le lieutenant-criminel.
Le sourire d'Aubry et le sien se croisèrent, et l'écolier
fut tout prêt à donner une poignée de main au juge, tant
il se sentait de sympathie pour cet honorable magistrat.
— Hé. hé. lié !.. fit le lieutenant-criminel en regardant
le basochien.
~ Sla foi ! oui, messire, répondit l'écolier.
— Vous m'avez en effet l'air d'un gaillard, reprit le
magistrat ; voyons, monsieur le drôle, prenez une chaise
et asseyez-vous.
Jacques .A,ubry prit une chaise, s'assit, croisa une jambe
sur l'autre, et se dandina joyeusement.
— Ah ! fit le lieutenant-criminel en se frottant les mains.
■Voyons, monsieur le greffier, voyons la déposition de la
plaignante.
Le greffier se leva, et, grâce à sa longue taille, il atteignit
en décrivant une demi-courbe l'autre côté de la table, cil,
parmi une masse d'écritures, 11 prit le dossier relatif à
Jacques .\ubry.
— Voilà, dit le greffier.
— Voyons, qui est-ce qui se plaint ? demanda le lieute-
nant-criminel.
— Gervaisc-l'errette Popinot, dit le greffier.
— C'est cela, fit l'écolier en hodiant la tête de haut en
bas, c'est cela même.
— Mineure, dit le greffier, âgée de dix-neuf ans
— Oh ! oh ! mineure ! s'exclama Aubry. •
— Ainsi qu'il appert de sa déclaration
— Pauvre Gervaise ! murmura .\ubry -, elle avait bien rai-
son . de dire qu'elle était si fort troublée qu'elle ne savait
ce qu'elle répondait ; elle m'a avoué à moi vingt-deux
ans. Enfin, va pour dix-neuf ans.
— Ainsi, dit le lieutenant-criminel, ainsi, mon gaillard,
vous êtes accusé d'avoir séduit une fille mineure. Hé, hé, hé'.
— Hé, hé, hé ! fit .Vubry partageant l'hlIarlté du juge.
— Avec circonstances aggravantes, continua le greffier,
jetant son timbre glapissant au milieu des deux voLx en-
jouées du magistrat et de l'écolier.
— Avec circonstances aggravantes, répéta le juge.
— Diable .' fit Jacques .\ubry, je serais bien aise de con-
naître les circonstances aggravantes.
— Comme la plaignante restait insensible depuis six mois
à toutes les prières, à toutes les séductions de l'accusé. ..
— Depuis six mois ? reprit Jacques, pardon, monsieur le
greffier, je crois qu'il y a erreur.
— Depuis six mois, monsieur, c'est écrit ! reprit l'homme
noir, d'un ton qui n'admettait pas de réplique.
— Allons ! va pour six mois, répondit Jacques Aubry ;
mais en vérité Gervaise avait bien raison de dire...
— Ledit Jacques Aubry, exaspéré par son indlHérence,
la menaça...
— Oh ! oh ! s'exclama Jacques.
— Oh ! oh ! reprit le juge.
— Mais, continua le greffier, ladite Gervalse-Perrette Po-
pinot fit si bonne ei si courageuse contenance que l'auda-
cieux demanda pardon en faveur de son repentir.
— .\li ! ah ! murmura Aubry.
— .Ah ! ah I fit le lieutenant-criminel.
— Pauvre Gervaise ! continua l'écolier, se parlant à lui-
même et haussant les épaules; oii donc avait-elle la tête?
— Mais, reprit le greffier, ce repentir n'était que simulé ,
malheureusement la iJlaignante, dans son innocence et dans
sa candeur, se laissa prendre à ce repentir, et un soir
qu'elle avait eu l'imprudence d'accepter une collation que
lui avait offerte l'accusé, ledit Jacques .\ubry mêla dans
son eau...
— Dans son eau? interrompit l'écolier.
— La plaignante a déclaré ne jamais boire de vin, conti-
nua le greffier. Ledit Jacques Aubry mêla dans son -eau
une boisson enivrante.
— Dites donc ! monsieur le greffier, s'écria le basochien,
que diable lisez-vous donc là?
— La déposition de la plaignante.
— Impossible ! reprit Jacques.
— C'est écrit? demanda le lieutenant-criminel.
— C'est écrit, reprit le greffier.
— Continuez.
— Au fait, dit à part lui Jacques Aubry, plus je serai
coupable, plus je serai sûr daller rejoindre Ascanio au
Cliâtelet. Va pour l'enivrement. Continuez, monsieur le
greffier.
— Vous avouez donc ? demanda le juge.
— J'avoue, dit l'écolier.
— .Ah ! pendard ! fit le lieutenant-criminel en éclatant
de rire et en se frottant les mains.
— De sorte, continua le greffier, que la pauvre Gervaise
n'ayant plus sa raison, finit par avouer à son séducteur
qu'elle l'aimait.
— .Ah ! fit Jacques.
— Heureux coquin ! murmura le lieutenant-criminel, dont
les petits yeux élincelaient.
— -Mais ! s'écria Jacques .Aubry ; mais, c'est qu'il n'y a
pas un mot de vrai dans tout cela !
— Vous niez?
— Parfaitement.
— Ecrivez, dit le lieulcnant-crimiiiel. que l'accusé affirme
n'être coupable d'aucun des griefs qui lui sont imputés.
— Un instant ! un instant ! s'écria l'écolier, qui songeait
en lui-même que s'il niait sa culpabilité on ne l'enverrait
pns en prison.
— Alors, vous ne niez pas complètement? reprit le juge.
— J'avoue qu'il y a quelque cliose de vrai, non pas dans
la forme, mais dans le fond.
— Oh ! puisque vous avez avoué le breuvage enivrant,
dit le juge, vous pouvez bien avouer les suites.
— .Au fait, reprit Jacques, puisque j'ai avoué le breu-
vage enivr.ant, j'avoue, monsieur le greffier, j'avoue... Mais
en vérité, contlnua-t-il tout bas, Gervaise avait bien raison
de dire ..
— Mais ce n'est pas tout... interrompit le greffier.
— Comment l ce n'est pas tout?
— Le crime dont l'accusé s'était rendu coupable à l'égard
de la fille Gervaise eut des suites terribles. La malheureuse
Gervaise s'aperçut qu'elle était mère.
— .Ah ! pour cette fois, s'écria Jacques, c'est trop fort !
— Vous niez la paternité? demanda le juge.
— Non seulement Je nie la paternité, mais je nie la gros-
sesse.
— Ecrivez, dit le juge, que l'accusé, niant non seulement
la paternité mais encore la grossesse, il sera fait une en-
quête sur ce point.
— Vn instant, un instant, s'écria Aubry, comprenant que
si Gervaise étal', convaincue de mensonge sur un seul point
tout l'échafaudage s'écroulait ; un instant. Gervaise a-t-elle
bien dit ce que monsieur le greffier vient de nous lire.
— Elle l'a dit mot à mot, répondit le greffier.
.-VSCAMO
07
— Alors si eile la dit, continua Aubry. si elle l'a dit...
eli bien :
— Eh bien? demanda le lieutenant criminel.
— Eli bien : cela doit être.
— Ecrivez que laccusé se reconnaît coupable sur tous
les chefs d'accusation.
Le greftîer écrivit.
— Pardieu : se dit en lui-même l'écolier, si Asi-anio mérite
huit jours de Châtelet pour avoir purement et simplement
fait la cour à Colombe, moi qui ai trompé Gervalse, mol
qui l'ai enivrée, moi qui l'ai séduite, je puis compter sur
trois mois d'incarcération au moins. Mais, ma foi : je vou-
lais être sur de mon fait. Au reste, j'en ferai compliment
à Gervalse. Peste '. elle ne s'est pas abîmée, et Jeanne d'Arc
était bien peu de chose auprès d'elle.
— Ainsi, interrompit le juge, vous avouez tous les crimes
dont vous êtes accusé?
— Je les avoue, messire. répondit Jacques sans hésiter,
je les avoue ; ceux-là et d autres encore si vous voulez. Je
suis un grand coupable, monsieur le lieutenant criminel,
ne me ménagez donc point.
— Impudent coiiuin ! murmura le juge du ton dont un
oncle de comédie parle à son neveu : impudent coquin, va !
Alors il abaissa sa grosse tête ronde, bouffie et vermeille,
sur sa poitrine, et se mit à réhéchir profondément ; puis
après quelques minutes de méditation :
— Attendu, dit-il en relevant la tête et en levant l'index
de la main droite, attendu, écrivez, monsieur le greffier,
attendu que le nommé Jacques Aubry, écolier-clerc de la
basoche, a déclaré avoir séduit la fille Gervaise-Perrette
Popinot par de belles promesses et par de faux semblans
d'amour, condamnons ledit Jacques Aubry à vingt sous
parisis d'amende, à prendre soin de l'enfant, si c'est un
enfant mâle, et aux dépens.
— Et la prison ? s écria Aubry.
— Comment, la prison? demanda le Juge
— Sans doute, la prison. Est-ce que vous ne me condam-
nez pas à la prison, par hasard?
— Xon.
— Vous n'allez pas me faire conduire au Châtelet comme
Ascanio?
— Qu'est-ce que c'est qu'Ascanio?
— Ascanio est un élève de maître Benvenuto Cellini.
— Qu'a-t-il fait cet élève?
— Il a séduit une jeune fille.
— guelle jeune fille?
— Mademoiselle Colombe d'Estourville. fille du prévôt
de Paris.
— Eh bien ?
— Eh bien : je dis que c'est une injustice, puisque nous
avons commis tous les deux le même crime, de faire une
diflérence dans le châtiment. Comment ! vous l'envoyez en
prison, lui. et moi, vous me condamnez à vingt sous pari-
sis d'amende ! Mais il n'y a donc plus de justice dans ce
monde ?
— Au contraire, répondit le juge, c'est parce qu'il y
a une justice, et une justice bien entendue, que cela a
été décidé ainsi.
— Comment ?
— Sans doute ; il y a honneur et honneur, mon Jeune
drôle ; l'honneur d une demoiselle noble est estimé a la
prison ; l'honneur d une grisette vaut vingt sous parisis.
Si vous vouliez aller au Châtelet, il fallait vous adresser
à une duchesse, et alors cela allait tout seul.
— Mais c'est affreux ! immoral ! abominable ! s'écria l'éco-
lier.
— Mon cher ami, dit le juge, payez votre amende, et
allez-vous-en.
— Je ne paierai pas mon amende et je ne veux pas
m'en aller.
— Alors, je vais appeler deux hoquetons et vous faire
conduire en prison jusqu'à ce que vous ayez payé.
— C'est ce que je demande.
Le juge appela deux gardes.
— Conduisez ce drôle-là aux Grands-Carmes.
— Aux Grands-Carmes I s'écria Jacques, et pourquoi pas
au Châtelet?
— Parce que le Châtelet n'est pas prison pour dettes,
entendez-vous, mon ami ; parce que le Châtelet est forte-
resse royale, et qu'il faut avoir commis quelque bon gros
crime pour y entrer. Au Châtelet 1 Ah ! bien oui, mon petit
monsieur ; on vous en donnera du Châtelet. attendez !
— Un instant, un instant, dit Jacques Aubry, un instant.
— Quoi ?
— Du moment oii ce n'est pas au Châtelet que vous me
conduisez, je paie.
— Alors, si vous payez, 11 n'y a rien à dire. Allez, mes-
sieurs les gardes, allez, le jeune homme paye.
Les deux hoquetons sortirent, et Jacques _Aubry tira de
son escarcelle vingt sons i>arisis, qu'il aligna sur le bureau
du juge.
— ^oyez SI le compte y est. dit le lieutenant criminel
Le greffier se leva alors et. pour accomplir l'ordre donné
se cambra en demi-courbe, embrassant dans le cercle que
décrivait son corps, qui semblait pojsrder le privilège de
s'allonger indéfiniment, sa table et les papiers qui étalent
dessus: ainsi posé, les pieds ;1 terre, les deux mains sur
le bureau du juge, il avait l'air d'un sombre arc-en-clel
— Le compte y est, dit-il.
— Alors retirez-vous, mon jeune drôle, dit le lieutenant-
criminel, et faites place a d autres; la justice ne peut pas
ne s'occuper que de vous : allez.
Jacques Aubry vit bien qu'il n'y avait rien à faire et
se relira désespéré.
XXXII
or JACQUES AUBRY S'ÉLÈVE A DES PROPORTIONS ÉPIQIES
— Ail ! par exemple, se disait l'écolier en sortant du Pa-
lais de Justice et en suivant machinalement le pont aux
Moulins, qui conduisait presquen face du Châtelet ; ah '.
par exemple, je suis curieux de savoir ce que dira Gervalse
quand elle saura que son honneur a été estimé vingt sous
parisis I Elle dira que j'ai été indiscret, que j'ai fait des
révélations, et elle m'arrachera^ les yeux. Mais qu'est-ce
que je vois donc là?
Ce que voyait l'écolier, c'était un page de ce seigneur si
aimable auquel il avait pris l'habitude de confier ses secrets
et qu'il regardait comme son plus tendre ami. L'enfant
était adossé au parapet de la rivière et s'amusait à jongler
avec des cailloux.
— Ah ! pardieu ! fit l'écolier, voilà qui tombe à merveille.
IVIon ami, dont je ne sais pas le nom et qui me parait 'on
ne peut mieux en cour, aura peut-être bien linfiuence de
me faire mettre en prison, lui; c'est la Providence qui
m envoie son page pour me dire où je puis le trouver,
attendu que je ne sais ni son nom ni son adresse.
Et pour profiter de ce qu'il regardait comme une gra-
cieuseté de la Providence à son égard. Jacques Aubry
s avança vers le jeune page. qui. le reconnaissant à son
tour, laissa successivement retomber ses trois cailloux d.ans
la même main, en croisant sa jambe droite sur sa jambe
gauche, et attendit l'écolier avec cet air narquois qui est
le caractère particulier de la corporation dont il avait l hon-
neur de faire partie.
— Bonjour, monsieur le page, s'écria Aubry du plus loin
qu'il crut que le jeune homme pouvait l'entendre
— Bonjour, seigneur écolier, répondit l'enfant ; que fai-
tes-vous dans le quartier?
— Ma foi ! s'il faut vous le dire, je cherchais une chose
que je crois avoir trouvée, puisque vous voilà ; je cher-
chais l'adresse de mon excellent ami. le comte. . le baron...
le vicomte... l'adresse de votre maître.
— Désirez-vous donc le voir? demanda le page.
— A l'instant même, si c'est possible.
— Alors vous allez être servi à souh.iit rar il est entré
chez le prévôt.
— Au Châtelet ?
— Oui. et il va en sortir.
— Il est bien heureux d'entrer au Châtelet comme il veut ,
mais 11 est donc lié avec messire Robert d'Estourville. mon
ami le vicomte... le comte... le baron...
— Le vicomte...
— Mon ami le vicomte .. de... dites-moi donc, continua
Aubry. désirant profiter de la circonstance pour connaître
enfin le nom de son ami ; le vicomte de...
— Le vicomte de Mar .
— Ah I s'écria l'écolier en voyant celui qu'il attendait
paraître à la porte et sans laisser achever le page. Ah !
cher vicomte, vous voilà donc. C'est vous, je vous cherche,
je vous attends.
— Bonjour, dit Marmagne, évidemment contrarié de la
rencontre. Bonjour, mon cher. Je voudrais causer avec vous ;
mais, malheureusement, je suis pressé. Ainsi donc, adieu.
— Un Instant, un instant, s'écria Jacques Aubry en se
cramponnant au bras de son compagnon : un instant, vous
ne vous en irez pas comme cela, diable l D'abord, j'ai un
immense service à vous demander.
— Vous ?
— Oui. mol : et la loi du ciel, vous le savez, est qu'entre
amis il faut s'aider. >
— Entre amis?
— Sans doute ; n'êtes-vous pas mon ami ? car qu'est-ce
qui constitue l'amitié? la confiance: or, je suis plein de
confiance en vous : je vous raconte toutes mes affaires et
même celles des autres.
— Avez-vous jamais eu à vous en repentir?
ss
ALEXÂN'DRE DUMAS ILLUSTRE
— Jamais, vis-à-vis de tous du moins: mais il n'en est
pas ainsi vis-à-vis de tout le monde. Il y a dans Paris un
Iiomme que je cherche et qu'avec l'aide de Dieu je ren-
contrerai un jour.
— ilr.n cher, interrompit Marmagne. qui se douta bien
ç»el liomme chefcliait Aubry, je vous ai dit que j'étais fort
pressé.
— Mais attendez donc, puisque je vous dis que vous pou-
vez me rendre un service...
— Alors, parlez vite.
— Vous Mes bien en cour, n'est-ce pas?
— Mais, mes amis le disent.
— Tous avez quelque crédit, alors?
— Mes ennemis pourraient s'en apercevoir.
— Eh bien : mon cher comte, mon cher baron... mon cher ..
— Viciimte.
— Faiies-moi entrer au Châtelet.
— En quelle qualité?
— En qualité de prisonnier, tout simplement.
— En qua'ité de prisonnier? Singulière ambition, ma foi :
— Que voulez-vous, c'est la mienne.
— Et (Inn* quel but voulez-vous entrer au Châtelet? de-
■tanda Marmagne, qui se doutait que ce désir de l'écolier
cachait quelque nouveau secret dont 11 pourrait tirer parti.
— A un autre que vous je ne le dirais pas, mon bon ami,
répondit Jacques, car j'ai appris â mes iléj)en?. ou plutôt
â ceux du pauvre Asoanio. qu'il faut savoir se taire Mais
à rons. c'est autre chose. Vnii« «iivp? l.ipn nnp je n'ai point
de secret pour vous.
— En ce cas, dites vite.
— Me ferez-vous mettre au Châtelet si je vous le dis ?
— A l'tnslant même.
— Eh bien ! mon ami, imaginez-vous donc que j'ai eu
riraprudence de confier à d'autres qu'à vous que j'avais
TU une charmante jeune fllle dans la tête du dieu Jlars.
— Après?
— Les fronts éventés ! les cerveaux à l'envers ! n'ont-ils
pas Tér,indu cette histoire, tant et si bien qu'elle est arri-
Téc auv oreilles du prévôt ; or, comme le prévôt avait depuis
(nie!<niés jours perdu sa fllle, il s'est douté que c'était
elle qui avait choisi cette retraite. Il a prévenu le d'Orbec
et la duchesse d'Etampes ; on est venu faire une visite domi-
ciliaire .1 l'hotel de Nesle, tandis que Benvenuto Cellinl
était à Fontainebleau. On a enlevé Colombe et l'on a mis
Ascanio en prison.
— Bah?
— C'est comme je vous le dis. mon cher Et qui a cond>ilt
tout cela ? uri certain vicomte de Marmagne.
— Mais, interrompit le vicomte, qui voyait avec inquié-
tude son nom revenir sans cesse sur les lèvres de l'écolier.
m.-iis vous ne me dites pas quel besoin vous avez d'entrer
au Châtelet, vous.
Vous ne comprenez pas?
Non.
— Us ont arrêté Ascanio.
— Oui.
— Ils l'ont conduit au -Chfttelet.
— Bien.
— Mais ce qu'ils ne savent pas. ce que personne ne sait,
excepté la duchesse d'Etampes, Penvennto et moi. c'est
qu'Ascanio possède certaine lettre, certain secret qui pont
perdre la duchesse. Or, comprenez-vous maintenant?
— Oui, 'je commence. Mais aidez-mot, mon cher ami.
— Comprenez-vous, vicomte, continua .\ubi'y. s'aristocra
lisant de plus on plus ; je veux entrer au ChAtelet, péné-
trer jusqu'à .\scanio, prendre sa lettre ou recevoir son secret,
sortir de prison, aller trouver Benvenuto et combiner avec
lui quelque moyen de faire triompher la ver<n de Colombe
et l'amour d'Ascanio, à la grande confusion des Marmagne,
des d'Orbec. du prévOt, de la duchesse d'Etampes, et de
toute la clique.
— C'est très ingénieux, dit Marmagne. Merci de votre
confiance, mon cher écolier. Vous n'aurez pas à vous en
repentir.
— Vous me promettez donc votre protection î
— Pourquoi faire?
— Mais pour me faire entrer au ChAtelet. comme je vous
l'ai demandé.
— Ci-mptez dessus.
— Tout rie suite?
— .\i tendez-mot là.
— Où je suis?
— A la m •■•me place.
— Et vous allez ?
— Chercher 1 ordre de vous arrêter.
— Ah '. mon ami, mon cher baron, mon cher comte. Mais
dites-mol donc, il faudrait me donner votre nom et votre
adresse dans le cas oii j'aurais besoin de vous.
— mutile, je reviens.
— Oui. revenez vite; et si sur votre route vous rencon-
trez ce maudit Marmagne, dites-lui...
— Quoi ? demanda le vicomte.
— Dites-lui que j'ai fait uu serment.
— Lequel ?
— C'est qu'il ne mourrait que de ma main.
— Adieu, s'écria le vicomte : adieu, attendez moi là.
— Au revoir, dit .\ubry, je vous attends. Ah ! vous êtes
un ami véritable, vous, un homme à qui l'on peut se Oer,
et je voudrais bien savoir...
— Adieu, seigneur écolier, dit le page, qui s'était tenu à
l'écart pendant cette conversation, et qui se remettait en
route pour suivre son maître
— Adieu, gentil page, dit Aubry ; mais avant que vous
me quittiez, un service !
— Lequel :
— Quel est ce noble seigneur à qui vous avez Ihonneur
d'appartenir?
— Celui avec qui vous venez de causer pendant un quart
d'heure ?
— Oui.
— Et que vous appelez votre ami ?
— Oui.
— \'ous ne savez pas comment il s'appelle ?
— Xon.
— Mais c'est...
— Un seigneur très connu, n'est-ce pas?
— Sans doute.
— Influent ?
— Après le roi et la duchesse d'Etampes, c'est lui qui
fait tout,
— Ah!... et vous dites qu'U s'appelle?...
— Il s'appelle le vicomte... mais le voilà qui se retourne
et qui m'appelle. Pardon...
— Le «comte de...
— Le vicomte de Marmagne.
— Marmagne : s'écria .\ubiT, le vicomte de Maimagne :
Ce jeune seigneur est le vicomte de Marmagne !
— Lui-même.
— Marmagne ! l'ami du prévôt, de d'Orbec, de madame
d'Etampes?
— En personne.
— Et l'ennemi de Benvenuto Cellini?
— Justement.
— Ah ! s'écria .^ubry, voyant comme â la lueur d'un
éclair dans tout le passé. Ah ! je comprends maintenant.
.\h : Marmagne. Marmagne l
Alors, comme lécolier était sans armes, par un mouvement
rapide comme la pensée, il saisit la courte épée du petit
page par la poignée, la tira du fourreau et s'élança à
la poursuite de Marmagne en criant i — Arrête !
.\u premier cri, Marmagne, inquiet, s'était retourné, et
voyant .Vubry courir après lui l'épée à la main, s'était douté
i|u'il était enfin découvert. Il n'y avait que deux moyens,
.•u fuir ou l'attendre. Or, >rarmagne n'était pas tout à fait
tssez brave pour attendre, mais n'était pas non plus tout
i fait assez lâche pour fuir. 11 choisit donc un moyen
intermédiaire et s'élança dans une maison dont la porte
était ouverte, espérant refermer la porte: mais malheu-
reusement pour lui elle était retenue au mur par une chaîne
qu'il no put détacher, de sorte qu'.\ubry, qui le suivait
,1 quelque distance, arriva dans la cotir avant qu'il eût eu
le temps de gagner l'escalier.
— .•\h I Jlarmagne ! vicomte damné ! espion maudit ! lar-
ronnetir de secrets! ah! c'est toi! Enfin, je te connais, je
te tiens : En garde, misérable ! en garde :
— Monsieur, répondit Marmagne. essayant de le prendre
sur un ton de grand seigneur, comptez-vous que le vicomte
de Marmagne fera Ihonneur à l'écolier Jacques Aubry
de croiser l'épée avec lui ?
— Si le vicomte de Marmagne ne fait pas l'honneur à
Jacques Aubry de croiser l'épée avec lui. l'écolier Jacques
Aubry aura l'honneur de passer son épée au travels du
corps du vicomte de Marmagne.
Et pour ne laisser aucun doute à celui auquel II adressait
cette menace, Jacques .\ubry mit la pointe de son épée sur
la poitrine du vicomte, et à travers son pourpoint lui tu
fit sentir légèrement le fer. «
\ l'assassin! cria Marmagne. \ l'aide! au secours'
— Oh! cric tant que tu voudras, répondit Jacques; tu
auras cessé de crier avant qu'on arrive. Ce que tu as de
mieux à faire, vicomte, c'est donc de te défendre. Ainsi,
crois-moi. en garde : vicomte, en garde !
— Eh bien, puisque tu le veux, s'écria le vicomte, attends
un peu, et tu vas voir !
Marmagne, comme on a pu s'en apercevoir, n'était pas
naturellement brave mais, ainsi que tous les seigneurs d î
ce temps chevaleresque, il avait reçu une éducation mili-
taire U y a plus, 11 passait même pour avoir une certalnr
force en escrime II est vrai qu'on disait que cette réputa-
tion avait plutôt pour résultat d'épargner à Marmagne les
m.iuvaises affaires qu'il pouvait se faire que de mener à
bien celles qn il ^-'ait f.ntes 11 n'en est pas moins vrai
ASCAMO
99
^ÏLf^.r*'"'." Rigoureusement pressé par Jacques, 11 tU-a
de l'art '* """"^ ''"'*'"'* ™ ^'"""^ ^^''^ """^^ '^ ■'^«"«s
Jlais si Marmagne était dune Habileté reconnue parmi
les seigneurs de la cour. Jacques Aubry était dune aS?e™e
incontestée parmi les écoliers de 1 université et it-s cîl^
de la basoclie. 11 en résulta donc, que, du premier co^^
les deux adversaires virent quils avaient alï.u!^ a forfè
parue; seulement un grand avantage demeurait a Mai-
magne^ Comme Aubry avait pris lépée du page, cette épée
était de SIX pouces plus courte que celle du vicomte ce
netait pas un grand inconvénient pour la défense, ma"
c était une grave infériorité pour l'attaque
En effet, déjà plus grand de six pouces que lécolier, ar-
mé dune épee dun demi-pied plus longue que la sienne
Marmagne n avait qu'à lui présenter la pointe du fer au vi^
sage pour le tenir constamment à distance, tandis nue de
son coté, Jacques Aubr.x avait beau attaquer, faire des fein-
tes et se fendre. Jiarmagne. sans avoir même besoin de
iV^L'^" ^'^i"^ retraite, en ramenant simplement sa jambe
droite près de sa jambe gauche, se trouvait hors de portée
Il en résultait que deux ou trois fois déjà, malgré la viva-
cité de la parade, la longue épée du vicomte avait eflleuré
la poitrine de lécolier. tandis que celui-ci. même en se
fendant a fond, n avait percé que lair
Aubry comprit qu il était perdu sil continuait à jouer ce
jeu, et pour ùter à son adversaire toute idée du plan qu'il
venait d adopter, il continua de 1 attaquer et de parer par
les parades et les feintes ordinaires, gagnant insensible-
ment du terrain pouce a pouce; puis, quand il se crut
assez près, il se découvrit comme par maladresse, llarmagne
voyant un jour se fendit; Aubry, prévenu, revint a une
parade de prime, puis profitant de ce que lépée de son
adversaire se trouvait soulevée a deux pouces au-dessus
de sa tête, il se glissa sous le fer eu bondissant et en se
leudant tout a la fois, et cela si habilement et si vigou-
reusement que la petite épée du page disparut jusqu'à
la garde dans la poitrine du vicomte.
Marmagne jeta un de ces cris aigus qui annoncent la gra-
vité d'une blessure; puis, baissant la main, il pâlit laissa
échapper son êpée, et tomba à la renverse.
Juste à ce moment, une patrouille du guet, attirée par
les cris de .Marmagne, par les signes du page et par la vue
du rassemblement qui se formait devant la porte, accou-
rut, et comme Aubry tenait encore à la main son épée toute
sanglante, elle l'arrêta.
Aubry voulut d'abord faire quelque résistance; mais
comme le chef de la patrouille cria tout haut ■ — Désar-
mez-moi ce drôle-l;i, et conduisez-le au Chàtelet, 11 remit
son épee, et suivit les gardes vers la prison tant ambition-
née par lui, admirant les décrets de la Providence, qui lui
accordait à la fois les deux choses qu'il désirait le plus, se
venger de Marmagne et se rapprocher d'Ascanio.
Cette fois on ne fit aucune difliculté de le recevoir dans
la forteresse royale ; seulement, comme il parait qu'elle
était pour le moment surchargée de locataires, il y eut une
longue discussion entre le guichetier et l'inspecteur de la
prison pour savoir où 1 on caserait le nouveau venu : enfin
ces deux honorables per.sonnes parurent tomber d accord
siu- ce point, en vertu de quoi le guichetier fit signe à
Jacques Aubry de le suivre, lui fit descendre trente-deux
marches, ouvrit une porte, le poussa dans un cachot très
noir, et referma la porte derrière lui.
XXXIIl
DES DIFFICIXTÉS QU'ÉPROUVE U.N HOXXÊTE HOM.ME
A SOKTIR DE PRISON
L'écolier demeura un instant tout étourdi de son passage
rapide de la lumière a l'obscurité; où était-il ? il n en sa-
vait rien ; se trouvait-il près ou loin d'Ascanio ? il 1 igno-
rait. Dans le corridor qu il venait de suivre, il avait seule-
ment, outre la porte qui s était ouverte pour lui remar-
qué deux autres portes; mais son premier but était atteint,
U se trouvait sous le même toit que son ami.
Cependant, comme il ne pouvait demeurer éternelle-
ment a la même place, et qu'a l'autre bout du cachot, «est-
a-dire a quinze pas à peu près devant lui, il apercevait
une légère lueur filtrant à t^^avers un soupirail, il allongea
la jambe avec précaution, dans l'intention Instinctive de
gagner l'endroit éclairé: mais au second pas qu 11 fit, le
plancher sembla manquer tout à coup sous ses pieds; U
descendit rapidement trois ou quatre marches, et sans
doute cédant à l'impulsion donnée, il allait se briser la
tête contre le mur, lorsque ses pieds s'embarras.sêrcnt
dans un obstacle qui le flt trébucher à l'instant même II
cont'usrons.'"' '^'"'"'^ ^""^^^ "=" ^"' «"'«« '^ouv quelques
L'obstacle qui avait sans le vouloir rendu le service à
lécolier poussa un profond gémissement.
Pardon, dit Jacques en se relevant et fn Ator,. „«i.
ment son bonnet. Pardon, car il paraît que j'a° maTcL'Iu:
Zl" "° °" '"' ^""^"î"'' '^'>°=«' "'convenince que je Se
me serais jamais permise si j'y avais vu clair
-\ous avez marché, dit une voix, sur ' co oui fiit
niî'uiïVadire.'""^'' '' ^"' '' ''"^ '^""^ l'^'"»"* 'a" de'vë-
— Alors, dit Jacques, mon regret n'en est que plus grand
de vous avoir dérangé au moment où vous vous occupe^
tîér T'"- 'T'^' •*"" '" '^'" '»"' "^O" chreuen. de^ré-
gler vos comptes avec Dieu.
■- Mes comptes sont en règle, seigneur écolier ; j'ai pé-
ché comme un homme, mais J ai soulïert comme un mar-
^rs/rnf "■■'■' ""^ °/^"' '" 1"^^'"" """' f^^^'es et mes dou-
ceutalTlZL''"' '" '""""^ "'' ^-1'--- le^Porté sur
— Ainsi soii-il, dit Aubry, et c'est ce que je vous souhaite
de tout mon cœur. Mais si cela ne vous fatigue pas trop
pour le moment, mon cher compagnon, je dis mon cheT
parce que je présume que vous ne me gardez aucun ressenti^
ment du petit accident auquel je dois d avoir fait depu s
i'isiJ^^r, '^"""^'^s^'»^e; si cela ne vous fatigue pas trop,
dis-je, apprenez-moi par quelles révélations vous avez pu sa-
voir que j étais écolier.
— Parce que je l'ai vu a votrecostume, et surtout à l'en-
crier que vous portez pendu à votre ceinture, à l'endroit
ou un gentilhomme porte son poignard.
— Parce que vous lavez vu à mon costume, à l'encrier 1
Ah ça ! mon cher compagnon, vous m'avez, si je ne me
trompe, du que vous étiez en train de trépasser '!
— J espère être arrivé enfin au terme de mes maux •
OUI, J espère m'endormir aujourd hui sur la terre, pour me
réveiller demain dans le ciel.
— Je ne m'y oppose aucunement, répondit Jacques ■ seu-
lement, je vous ferai remarquer que la situation dans
laquelle vous vous trouvez à cette heure n'est pas de celles
ou 1 on s'amuse à plaisanter.
— Et qui vous dit que je plaisante ; muamura le mori-
bond en pou.ssaiit un profond soupir.
— Comment ! vous me dites que vous m'avez reconnu
a mon costume, à l'encrier que je porte à ma ceinture, et
j'ai beau regarder, moi, je ne vois pas mes deux mains.
— C est possible, répondit le prisonnier, mais quand
vous serez resté quinze ans comme moi dans un cachot,
vos yeux y verront dans les ténèbres, aussi bien qu'ils
voyaient autrefois en plein jour.
— Que le diable me les arrache plutôt que de faire un
pareil apprentissage ! s'écria l'écolier ; quinze ans, vous êtes
resté quinze ans en prison 7
— Quinze ou seize ans, peut-être plus, peut-être moins ;
j'ai cessé depuis longtemps de compter les jours et de me-
surer le temps.
— .Mais vous avez donc commis quelque crime abomi-
nable, s'écria lécolier, pour avoir été si impitoyablement
puni ?
— Je suis innocent, répondit le prisonnier.
— Innocent ! s'écria Jacques épouvanté ; ah ; çà I dites
donc, mon cher compagnon, je vous ai déjà fait observer
que ce n'est pas le moment de plaisanter.
— Et je vous ai répondu qne je ne plaisantais pas.
— Mais c'est encore moins celui de mentir, attendu que
la plaisanterie est un simple jeu de l'esprit qui n'offense
ni le ciel ni la terre, tandis que le mensonge est un péché
mortel qui compromet l'àme.
— Je n'ai jamais menti.
— Vous êtes innocent, et vous êtes resté quinze ans en
prison ?
— Quinze ans plus ou moins, je vous l'ai dit.
— .\h cà I s'écria Jacques, et moi qui suis innocent aussi !
— Que Dieu vous protège alors, répondit le moribond !
— Comment, que Dieu me protège 7
— Oui, car le coupable peut avoir l'espérance qu'on lui
pardonnera: l'innocent, jamais I
— C'est plein de profondeur, mon ami. ce que vous dites
là ; mais savez-vnus que ce n'est pas rassurant du tout !
— Je dis la vérité.
— Mais enlln, reprit Jacques: enfin, voyons, vous avez
bien quelque peccadille à vous reprocher ; de vous à mol.
allons, contezmol cela. j
Et Jacques, qui, effectivement commençait à distinguer
les objets dans les ténèbres, prit un escSbeau, alla le por-
ter près du lit du mourant, et. cli.iisissant un endroit où
la muraille faisait angle, il y plaça son slige, s'assit et
s'établit dans cette espèce de fauteuil improvisé le plus con-
fortablement qu'il put.
— .\h I ah : vous gardez le silence, mon cher ami. vous
n'avez pas coni':'
F-li hifti ' le roniln-riiil^
Univer8,,g^
RlRr iriTurrA
1((i
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
quinze ans de cachot ont dû vous rendre déûant. Eh bien !
je me nomme Jacques Aubry, j ai vingt-deux ans, je suis
écolier, vous lavez-vu, — a ce que vous dites, du moins ;
— j'avais quelques motils qui no regardent que moi de me
(aire mettre au Cliâielet ; jy suis depuis dix minutes; j ai
eu 1 honneur d'y faire votre connaissance; voila ma vie
tout entière ; et maintenant, vous me connaissez comme
je me connais ; parlez a votre tour, mon cher compagnqp,
je vous écoute.
— El moi, dit le prisonnier, je suis Etienne Eaymond.
— Etienne Raymond, murmura l'écolier, je ne connais
pas cela.
— D abord, dit celui qui venait de se faire connaître,
vous étiez un enfant lorsqu'il a plu â Dieu de me (aire
disparaître de la surlace de la terre; ensuite j'y tenais peu
de place et j'y faisais peu de bruit, de sorte que personne
ne s est aperçu de mon absence.
— Mais enfin, que faisiez-vous .' qu'étiez-vous?
— J'étais l'homme de confiance du connétable de Bourbon.
— Oh ! oh ! et vous avez tralii l'Etat comme lui ; alors,
je ne m'étonne plus.
— Non; j'ai relusé de trahir mon maître, voilà tout.
— Voyons un peu : comment cela sest-il passé ?
— J'étais à Paris à l'hôtel du connétable, tandis que ce-
lui-ci habitait son ch;\teau de Bourbonl'Archambaut. Vn
jour, m arrive le capitaine de ses gardes qui m'apporte
une lettre de monseigneur. Cette lettre m'ordonnait de re-
mettre au messager, â 1 instant même, un petit paquet ca-
cheté que je trouverais dans la cliambre a coucher du duc,
au chevet de son lit, au fond d une petite armoire. Je con-
duisis le capitaine dans la chambre, je m'avançai vers le
chevet, j'ouvris l'armoire. le paquet était à la place indi-
quée, je le remis au messager, qui partit à l'instant même.
Une heure après, des soldats conduits par un officier, vin-
rent du Louvre, m'ordonnèrent a leur tour de leur ouvrir
la chambre â coucher du duc. et de les conduire à une ar-
moire qui devait se trouver au clievet du lit. J obéis, ils
ouvrirent l'armoire, mais ils cherchèrent inutilement : ce
«lu'ils cherchaient, c'était le paquet que venait d'empor-
ter le messager du duc.
— Diable ! diable : murmura Aubry, qui commençait à
entrer vivement dans la situation de son compagnon d'in-
fortune.
— L'officier me fit des menaces terribles auxquelles je ne
répondis rien, sinon que j ignorais quelle chose il ve-
nait demander-, car si j'eusse dit ijue je venais de remettre
le paquet au messager du duc, on eût pu courir après lui
et le rattraper.
— Peste! interrompit .\ubry, c'était adroit, et vous agis-
siez comme un bon et loyal serviteur,
— Alors l'officier me consigna aux deux gardes, et, ac-
compagné des deux autres, retourna au Louvre. Au bout
d une demi-heure, il revint avec l'ordre de me conduire au
château de Pierreen-Scisc, à Lyon ; on me mit les fers aux
pieds, on me lia les mains, on me jeta dans une voiture,
on plaça un soldat ;i ma droite et un soldat à ma gaucne.
Cinq jours après, j étais enfermé dans une prison qui, je
dois le dire, était loin d être aussi sombre et aussi rigou-
reuse que celle-ci ; mais qu'importe, murmura le moribond,
une prison est toujours une prison, et j'ai fini par m'habi-
luer à celle-ci comme aux autres.
— llum ! fit Jacques .\ubry, cela prouve que vous êtes
philosoplie.
Trois jours et trois nuits s'écoulèrent, continua Etienne
Raymond ; enfin, pendant la quatrième nuit, je fus ré-
veillé par un léger bruit ; je rouvris les yeux ; ma porte
tournait sur ses gonds ; une femme voilée entra, accom-
pagnée du guichetier; le guiclietier posa une lampe sur
la table, et, sur un signe de ma visiteuse nocturne, sortit
humblement ; alors elle s'approcha de mon lit, leva son
voile : je poussai un cri.
— llein? qui était-ce donc? demanda Aubry en se rappro-
chant vivement du narrateur.
— C'était Louise de Savoie elle-même, c'était la duchesse
d'AngouIême en personne ; c'était la régente de France, la
mère du roi.
— .\li ! ah ! fit Aubry. et que venait-elle chercher chez
un pauvre diable comme vous ?
— Elle venait chercher ce paquet cacheté que j'avais
remis au messager du duc. et qui renfermait les lettres
d amour qu'imprudente princesse elle avait écrites ii celui
quelle persécutait maintenant.
— Tiens, tiens, tiens! murmura Jacques Aubry entre ses
dents, voila une histoire qui ressemble diablement à celle
de la duchesse d'Etampes et d'Ascanlo.
— Hélas ! toutes les histoires des princesses (oUes et amou-
reuses se ressemblent, répondit le prisonnier, qui paraissait
avoir l'oreille aussi fine qu'il avait les yeux perçans ; seu-
lement, malheur aux petits qui s'y trouvent mêlés.
— Un instant ! un instant ! prophète de malheur, s'écria
Aubry, que diable dites-vous donc UX ? Eh ! moi aussi je me
trouve mêlé dans une histoire de princesse folle et amou-
reuse.
— Eh bien ! s il en est ainsi, dites adieu au jour, dites
adieu à la lumière, dites adieu à la vie.
— Allez-vous-en au diable avec vos prédictions de l'autre
monde ! Est-ce que je suis pour quelque chose dans tout
cela ? Ce n est pas moi qu on aime, c'est Ascanio.
— Etait-ce moi qu on aimait •• reprit le prisonnier; était-ce
moi dont jusque-la on avait ignoré l'e.xistence? Non, c'est
moi qui me trouvais placé entre un amour stérile et une ven-
geance féconde, c'est moi qui fus écrasé au choc de tous
deux.
— Ventre-Mahom l s'écria Aubry, vous n'êtes pas réjouis-
sant, mon brave homme. Mais revenons a la princesse, car
justement, parce que votre histoire me fait trembler moi-
même, elle m intéresse infiniment.
— C'étaient donc ces lettres qu'elle voulait, comme je
vous 1 ai dit. En échange de ces lettres, elle me promettait
des faveurs, des dignités, des titres ; pour ravoir ces lettres,
elle eût extorqué de nouveau 400.000 écus à un autre Sem-
blançay, cet autre dût-il payer sa complaisance de l'écha-
faud.
Je lui répondis que je n'avais pas ces lettres, que je ne
les connaissais pas, que je ne savais pas ce qu'elle voulait
dire.
Alors aux offres Succédèrent les menaces ; mais je ne
pouvais pas être plus intimidé que séduit, car j avais dit la
vérité. Ces lettres, je les avais remises au messager de
mon noble maitre.
Elle sortit furieuse, puis je tus un an sans entendre par-
ler de rien.
Au bout d'un an, elle revint, et la même scène se re-
nouvela.
Ce fut moi à mon tour qui la priai, qui la suppliai de
me laisser sortir. Je l'adjurai au nom de ma femme, au
nom de mes enfans; tout fut inutile: je devais livrer les
lettres ou mourir en prison.
Un jour, je trouvai une lime dans mon pain.
Mon noble maître s'était souvenu de moi ; sans doute.
tout absent, tout exilé, tout fugitif qu il était, il ne pouvait
me déli\Ter ni par la prière, ni par la force. 11 envoya en
France un de ses domestiques, qui obtint du geôlier qu'il
me remettrait cette lime en disant de quelle part elle me
venait.
Je limai un des barreaux de ma fenêtre. Je me fis une
corile avec des draps ; je descendis, m;iis, arrivé à l'exlré
mité, je chertliai vainement la terre au bout de mes
pieds ; je me laissai tomber en invoquant le nom de Dieu.
et je me cassai la jambe en tombant ; une ronde de nuit
me trouva évanoui.
On me transporta alors au château de Chalon-sur-
Saône. Jy restai deux ans à peu près; puis, au bout de
deux ans, ma persécutrice reparut dans ma prison. C'étaient
ces lettres, toujours ces lettres qui la ramenaient. Cette
fois, elle était en compagnie du tortureur ; elle me Ht don-
ner la question ; ce fut une cruauté inutile, elle n'obtint
rien, elle ne pouvait rien obtenir. Je ne savais rien, si-
non que j'avais remis ces lettres au messager du duc.
Un jour, au fond de la cruche qui contenait mon eau, je
trouvai un sac plein d'or : c'était toujours mon noble maî-
tre qui se souvenait de son pauvre serviteur.
Je corrompis un guichetier, ou plutôt le misérable Bt
semblant de se laisser corrompre ; à minuit, il vint m'ou-
vrir la porte de ma prison. Je sortis. Je le suivis à travers
les corridors ; déjà je sentais l'air des vivans ; déjà je me
croyais libre ; des soldats se jetèrent sur nous et nous gar-
rottèrent tous deux. Mon guide avait fait semblant de se
laisser toucher par mes prières, afin de s'approprier l'or
qu'il avait vu dans mes mains ; puis, il m avait trahi pour
gagner la récompense promise aux dénonciateurs.
On me transporta au Châtelet dans ce cachot.
Ici, pour la dernière fois, Louise de Savoie m'apparut :
elle était suivie du bourreau.
La vue de la mort ne put pas faire davantage que
n'avaient fait les iimmesses, les menaces, la torture. On me
lia les mains ; une corde fut passée à un anneau, et cette
corde à mon cou. Je fis toujours la même réponse, en ajou-
tant que mon ennemie comblait tous mes désirs en m'ac-
cordant la mort, désespéré que j'étais de cette vie de cap-
tivité.
Sans doute ce fut ce sentiment qui l'arrêta. Elle sortit, le
bourreau sortit derrière elle.
Depuis ce temps je ne les revis plus. Qu'est devenu mon
noble duc » qu'est devenue la cruelle duchesse ? Je l'ignore,
car depuis ce temps, et il y a peut-être quinze ans de cel; .
je n'ai point échangé une seule parole avec un seul être vi-
vant.
— Ils sont morts tous deux, répondit .-Vubry.
Morts tous deux I mon noble duc est mort ! mais il se-
rait jeune encore. Il n'aurait que cinquante-deux ans.
Comment est-il mort 1
ASa-VMO
lui
— Il a été tué au sage de Rome, ei piobableuient... —
Jacques Aubry allait ajouter ; par un Ue mes amis ; mais il
<e retint, pensant que cette circonstance i>ourrait bien
mettre du (roid entre lui et le vieillard. Jacques Aubry,
comme on le sait devenait prudent.
— Probablement !.. reprit le prisonnier.
— Par un orfèvre nommé Benvenuto Cellini.
— Il y a vingt ans. j'eusse maudit le meurtrier: aujour-
d hui je dis du fond de mon cœur : i^ue le meurtrier soit
béni : Et lui ont-ils douné une sépulture digne de lui, â
mon noble duc 1
— Je le crois bien : Us lui élevé un tombeau dans la
cathédrale de Liaëte, lequel tombeau porte une épitaphe
dans laquelle il est dit qu'à l'endroit de celui qui y dort,
Ale.xaudi'e-le-Grand n était qu un drùle et César qu un po-
lisson.
— Et l'autre?
— i^ul 1 autre?
— Elle, ma persécutrice?
— Morte aussi ; morte il y a neuf ans.
— C'est cela. Une nuit, clans ma prison, j'ai vu une om-
bre agenouillée et priant. Je me suis écrié, 1 ombre a dis-
paru. C'était elle qui venait me demander pardon.
— Ainsi, vous croyez qu a 1 instant de la mort, elle aura
pardonné î
— Je l'espère pour le salut de son âme.
— Mais aloi-s on aurait dû vous mettre en liberté?
— Elle l'aura recommandé peut-être ; mais je suis si peu
de chose, qu au milieu de cette grande catastrophe on
m'aura oublié.
— Ainsi, vous, au moment de mourir, vous lui pardonne-
xez à votre tour?
— Soulevez-moi, jeune homme, que je prie pour tous deux.
Et le moribond, soulevé par Jacques .\ubry, confondit
dans la même prière son protecteur et sa persécutrice, ce-
lui qui s était souvenu dans son affection, celle qui ne
I avait jamais oublié dans sa haine : le connétable et la ré-
gente.
Le prisonnier avait raison. Les yeux de Jacques Aubry
commençaient â s'habituer aux ténèbres ; ils distinguaient
dans l'obscurité la figure du mourant. C'était un beau vieil-
lard maigri par la souffrance, à la barbe blanche, au front
chauve : une de ces tètes comme en a rêvé le Dominiquin
en exécutant sa Confession de saint Jérôme.
Quant il eut prié, il poussa un soupir et retomba : il
était évanoui.
Jacques Aubry le crut mort. Cependant il courut â la
cruche, prit de I eau dans le creux de sa main, ei la lui se-
coua sur le visage. Le mourant revint a lui.
— Tu as bien fait de me secourir, jeune homme, dil le
vieillard, et voila ta récompense.
— Qu'est-ce que cela ? demanda Aubry.
— Un poignard, répondit le mourant.
— Un poignard I et comment cette arme se trouve-t-tlle
entre vos mains ?
— Attends.
Un jour, le guichetier en mapportant mon pain et mon
eau po.«a sa hniterne sur 1 escabeau, qui par hasard se trou-
vait près du mur. Dans ce mur était une pierre saillante, et
sur cette pierre quelques lettres gravées avec un cou-
teau. Je n'eus pas le temps de les lire.
Jifiis je grattai la terre avec mes mains, je la délavai de
manière â en faire une espèce de pâtée, et je pris l'empreinte
de ces lettres; je lus ; Ultor.
Qae voulait dire ce mot vengeur? Je revins à la pierre.
J'essayai de 1 ébranler. Elle remua-t comme une dent dans
son alvéole. A force de patience, en répétant vingt fois les
mêmes efforts, je parvins â l'arracher du mur. Je plongeai
aussitôt la main dans l'excavation qu'elle avait laissée, et
je trouvai ce poignard. '
Alors le désir de la llbei-té presque perdue me revint, je
résolus avec ce poignard de me creuser un passage dans
quelque cachot voisin, et là, avec l'aide de celui qui l'habi-
terait, de combiner un plan d'évasion. D'ailleuis, rien de
tout cela ne réussit-il, creuser la terre, fouiller la muraille,
c'était une occupation -, . et quand vous aurez été comme
moi vingt ans dans un cachot, Jeune homme, vous verrez
quel terrible ennemi c'est que le temps.
.\ubry frissonna des pjeds à la tête.
— Et avcz-vous mis votre projet à exécution ? demanda-
l-il.
— Oui, et avec plus de facilité que je ne l'aurais pensé.
Depuis douze ou quinze ans peut-être que je suis Ici, on
ne suppo-e plus sans doute ipie Je puisse m évader ; puis
(ièiîT-i:ie ne rait-on plus même qui je suis. On me garde
comme on garde cette chaîne qui pend à cet anneau. Le
connétable et la régente sont morts ; eux seuls se souve-
naient de mol ; qui saurait maintenant, ici même, quel
nom je prononce en prononçant le nom d'Etienne
Raymond ? personne.
Aubry sentit la sueur lui couler sur le front en songeant
il loubli dans lequel était tombée cette existence perdue.
— ICh bien ? demanda-t-11 ; eh bien ?
— Eh bien ! dit le vieillard, depuis plus d'un an je creuse
le sol et je suis parvenu a pratiquer au-dessous de la mu-
raille un trou par lequel un homme peut passer.
— Mais qu'avez-vous fait de la terre que vous tirez de
ce trou?
— Je lai semée comme du sable dans mon cachot, et
je l'ai confondue avec le sol ix force de marcher dessus.
— Et ce trou où est-il?
— Sous mon lit. Depuis quinze ans personne n'a jamais
eu l'idée de le changer de place. Le geôlier ne descend dans
mon cachot qu'une fols par jour. Le geôlier parti, les portes
refermées, le bruit des pas éteints, je tirais mon lit et je me
remettais à l'œuvre; puis, lor.<que l'heure de la visite arri-
vait, je remettais le lit ;i sa place et je me couchais dessus.
.■\vant-hier, je me suis couché dessus jiour ne plus me
relever: jetais au bout de mes forces; ;iujourd hui je suis
au bout de ma vie. Sois le bienvenu, jeune homme, tu m ai-
deras a mourir, et moi, en échange, je te ferai mon héri-
tier.
— Votre héritier ! dit .\ubry étonné.
— Sans doute. Je te laisserai ce poignard. Tu souris.
Quel héritage plus précieux peut te laisser un prisonnier?
Ce poignard, c'est la liberté peut-être.
— "Vous avez raison, dit Aubry, et je vous remercie.
Mais le trou que vous avez creusé, où donne-t-ilt
— Je n'étais pas eiicore arrivé de l'autre côté, cependant
j'en étais bien proche. Hier, j'ai entendu dans le cachot i
côlé un bruit de voix. ' ^
— Diable ! lit Aubry, et vous croyez...
— Je crois qu'avec quelques, heures de ti'avail vous au-
rez achevé mon œuvre.
— Merci, dit .-\ubry, merci.
— Maintenant, un prêtre. Je voudrais bien un prêtre, dit
le moribond.
— Attendez, mon père, dit Aubry, attendez ; il est im-
possible qu ils refusent une pareille demande a un mourant.
Il courut â la porte sans trébucher celte fois, car ses
yeux s habituaient à l'obscurité, et frappa des pieds et des
mains.
Un guichetier descendit.
— Qu avez-vous à faire un pareil vacarme, denianda-t-il,
et que voulez-vous?
— Le vieillard qui est avec moi se meurt, dit .-^ubry, et
demande un prêtre : le lui refuserez-vous ?
— Hum !.. murmura le guichetier. Je ne sais pas ce que
ces galIlards-lâ ont tous à demander des prêtres. C'est bien,
on va lui en envoyer un.
Effectivement, dix minutes après, le prêtre parut portant
le saint viatique, précédé de deux sacristains dont 1 un por-
tait la croix et l'autre la sonnette.
Ce fut un spectacle solennel que la confession de ce mar-
tyr, qui n'avait à révéler que les crimes des autres, et qui,
au lieu de demander pardon pour lui, priait pour ses en-
nemis.
Si peu impressionnable que fût Jacques Aubi-y, il se laissa
lui-même tomber sur les deux genoux, et se souvint de ses
Iirières déniant, qu'il croyait avoir oublié-s.
Lorsque le prisonnier eut fini sa confession, ce tut le
prêtre qui s inclina devant lui et cfui lui demanda sa béné-
diction.
Le vieillard sourit radieux comme un élu sourit, étendit
une main au-dessus de la tète du prêtre, étendit l'autre
vers Aubry, poussa un profond soupir, et se renvei'sa en ar-
rière.
Ce soupir était le dernier.
Le prêtre sortit comme il était venu, accompagné des
deux enfans de chœur, et le cachot un instant éclairé par
la lueur ti'emblante des cierges, retomba dans son obscurité.
Jacques Aubry alors se retrouva seul avec le mort.
C'était une assez ti-iste compagnie, surtout par les ré-
llexions qu'elle faisait naître. Cet homme qui était couché
la était entré innocent en prison, il y était resté vingt ans,
et 11 n'en sortait que parce que la mort, ce grand libérateur,
était venu le chercher.
Aussi le Joyeux écolier ne se reconnaissait plus: pour la
première fois il se trouvait en face d'une supi-ême et som-
hi'C pensée, pour la premièi-e fois il sondait du regard les
bn'ilarites vicissitudes de la vie et les calmes profondeurs
de la mort.
Puis au fond de son cœur une idée égoïste commençait
à s'éveiller : 11 songeait à bii-méme, innocent comme cet
homme, mais comme (et h. mime entraîné dans l'engre-
nage de ces passions royales qui brisent, q»i dévorent, qui
anéantissent une existence. A.scanio-et lui pouvaient dispa-
raître a leur tour comme avait disparu Etienne Raymond ;
qui songerait à eux?
Gervalse peut-être.
Denvenuto Cellini certainement.
Mais la première ne pouvait rien que pleurer ; (piand
102
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
an second, en demandant â grands cris cette lettre gue
possédait Ascànio, il avouait lui-même soa impuissance.
Et pour unique chance de salut, pour seule espérance, il
lui restait l'héritage de ce trépassé, un vieux poignard qui
déjà avait trompé l'attente de ses deux premiers maîtres.
Jacques Aubry avait caché le poignard dans sa poitrine,
U porta convulsivement la main sur sa poignée pour s assu-
rer qu il j- était encore.
En ce moment la porte se rouvrit, on venait enlever le
cadavre.
— Quand m apporterez-Tous à dîner ". demanda Jacques
Aubry, j'ai laim.
— Dans deux heures, répondit le guichetier
Et l'écolier se trouva seul dans son cachot.
XXXIT
CN HONNÊTE LARCIN
Auhry passa ces deux heures sur son escabeau sans
bouger de sa place, tant sa pensée active tenait son corps
en repos.
A l'heure dite, le guichetier descendit, renouvela l'eau,
changea le pain ; c était ce que, dans la langue du Chàtelei,
on appelait un dîner.
L'écolier se rappelait ce que lui avait dit le mourant,
c'est-à-dire que la porte de la prison ne s'ouvrait que tou-
tes les vingt-quatre heures ; cependant U demeura encore
longtemps assis à la même place et sans latre un seul
mouvement, craignant que lévénement de la journée ue
changeât quelque chose aux habitudes de la prison.
Bientôt il vit. grâce à son soupirail, que la nuit commen-
çait à venir. C était une journée bien remplie que celle qui
venait de s'écouler. Le matin, 1 interrogaioue du juge ; à
midi, le duel avec Marmagne ; à une heure, la prison : à
trois heures la mort du prisonnier, et maintenant ses pre-
mières tentatives de délivrance.
Un homme ue compte pas beaucoup de journées pa-
reilles dans sa vie.
Jacques .\ubry se leva lentement, alla à la porte pour
écouter si personne ne venait ; puis, pour qu on ne vit pas
sur son poui-point la trace de la terre et de la muraille, il
se dévêtit de cette partie de son costume, tira le lit et
trouva l'ouverture dont lui avait parlé son compagnon.
Il se glissa comme un serpent dans cette étroite galerie,
qui pouvait avoir huit pieds de prolondeur, et qui, après
avoir plongé sous le mur, remontait de l'autre coté.
Au premier coup de poignard que donna Aubry, il sentit
effectivement au son que rendait le sol, qu'il allait bientôt
arriver à son but. qui était de s'ouvrir une issue dans un
lieu quelconque. Où cette issue donnerait-elle 5 il eili fallu
être sorcier pour le dire.
Il n en continua pas moins son travail, en faisant le
moins de bruit possible. De temps en temps seulement
U sortait de son trou comme faisait un mineur, pour
semer par la chambre la terre, qui eût Uni par encombrer
sa galerie : puis il se glissait de nouveau dans son passage
et se remettait à la besogne.
Pendant qu Aubry travaillait, Ascanio songeait tristement
à Colombe.
Lui aussi avait, comme nous l'avons dit, été conduit au
Châtelet ; lui aussi, comme Aubry, avait été jeté dans un
cachot. Cependant, soit hasard, soit recommandation de la
duchL^^e, ce catUot était un peu moins nu, et par consé-
quent un j.Ui? h.ibitable que celui de l'écolier.
Mais qu importait à Ascanio un pou plus ou un peu
moins de bien-être ? Son cachot était toujours un cachot ;
sa captivité une séparation. Colombe lui manquait, c'esl-â-
dtre plus que le jour, plus que la liberté, plus que la vie.
Colombe avec lui dans le cachot, et le cachot devenait un
lieu de délices un palais d'enchantement.
C'est que les derniers temps de sa vie avaient été si
doux au pauvre enfant ! Le jour songeant à sa maîtresse, la
nuit demeurant près délie, U n'avait jamais pensé que ce
bonheur ptlt cesser. Aussi, parfois, au milieu de sa félicité,
la main de fer du doute lui avait serré le cœur. U avait,
comme un homme qu un danger menace, mais qui ne sait
pas quand ce dai.ger fondra sur lui, il avait promptement
écarté toutes les Inquiétudes de l'avenir pour épuiser tous
les délices du présent.
Et maïuieiiant. il était dans un cachot, seul, loin de Co-
lombe. pHii; être enfermée elle-même mmme lui. peut-être
prisonnicie dans quelque couvent dont elle ne jiourralt
sortir qu'en pas.^ant dans la ch.ii)elle où l'attendrait le
mari qu'on voulait la forcer d accepter.
Deux passions terribles veillaient à la porte de la prison
des deux enfans : l'amour de madame d'Etanipes au seuil
de celle d'.\scanio, l'ambition du comte d'Orbec au seuil de
celle de Colombe.
-iussi, une fois seul dans son cachot, Ascanio se trouva-t-il
bien triste et bien abattu : c était une de ces natures ten-
dres qui ont besoin de s appuyer =nr une organisation ro-
buste : c'était une de ces tleù.s nx-les et gracieuses qui se
courbent au moindre orage et qui ne se relèvent qu'aux
rayons vivifians du soleil.
Jeté dans une prison, le premier soin de Benvenuto eût
été d'explorer les portes, de sonder les murs, de faire ré-
sonner le sol pour s assurer si les uns ou les autres n of-
fraient pas à sa vive et belliqueuse intelligence quelque
moyen de salut. Ascanio s assit sur son lit, laissa tomber sa
tête sur sa poitrine, et murmura le nom de Colombe, Qu'on
put «évader par un moyen quelconque d'un cachot fermé
par trois grilles de fer, et entouré par des murs de six
pieds d'épaisseur, I idée ne lui en vint même pas.
Ce cachot, comme nous lavons dit, était du reste un peu
moins noir et un peu plus habitable que celui de Jacques ; U
y avait un lit, une table, deux chaises et une vieille natte;
en outre, sur une avance de pierre pratiquée sans doute à
cet effet, brûlait une lampe. C était sans doute le cachot
des privilégié-
Il y avait a..ssi une grande amélioration dans le système
alimentaire; au lieu du pain et de 1 eau qu'on apportait
une fois par jour à notre écolier, Ascanio jouissait de deux
repas, avantage qui était compensé par le désagrément de
voir deux fois son g?ôlier ; ces repas mêmes, il faut le dire
en Ihouneur de la philanthropique administration du Châ-
telet, n'étaient pas tout à fait exécrables.
Ascanio s'occupa peu de ce détail ; c était une de ces orga-
nisations délicates, féminines, qui semblent vivre de par-
fums et de rosée, 'l'oujours plongé dans ses réflexions,
il mangea un peu de pain, but quelques gouttes de vin et
continua de penser à Colombe et à Benvenuto Cellini ; à
Colombe comme à celle en qui il mettait tout son amour,
à Cellini comtee à celui en qui il mettait toute son espé-
rance.
En effet, jusqu'à ce moment, Ascanio ne s'était occupé
d aucun des soins ni des détails de l'existence ; Benvenuto
vivait pour deux : lui, Ascanio. se contentait de respirer,
de rêver quelque bel ouvrage d art, et d'aimer Colombe. Il
était comme le fruit qui pousse sur un arbre vigoureux et
qui reçoit de cet arbre toute sa sève.
Et maintenant encore, toute anxieuse qu'était sa situa-
tion, si, au moment où on lavait arrêté, si, au moment où
on 1 avait conduit au Châtelet il avait pu voir Benvenuto
Cellini, et si Benvenuto Cellini eût pu lui dire en lui serrant
la main : Sois tranquille. Ascanio, je veille sur toi et sur
Colombe, sa confiance dans le maitre était si grande que,
soutenu par cette seule promesse, il eût attendu sans in-
quJéTudc le moment où sa prison s'ouvrirait, sur que cette
prison devait s'ouvrir, malgré les portes et les grilles qui
s'étaient brusquement refermées sur lui.
Mais il n avait pas vu Benvenuto, mais Benvenuto igno-
rait <iue son élève chéri, que le fils de sa Stéphana. fût
prisonnier; il fallait un joui- pour aller le prévenir à Fon-
tainebleau, en supposant que quelqu un eût l'idée de le
faire ; un autre jour pour revenir à Paris, et en deux jours
les ennemis des deux amans pouvaient prendre bien de
l'avance sur leur défenseur.
Aussi Ascanio passa-t-il tout le reste de la journée et la
nuit qui suivit son arrestation sans dormir, tantôt se pro-
menant, tantôt s'asseyant, tantôt se jetant sur son Ut au-
quel, par une attention particulière qui prouvait à quel
point le prisonnier était recommandé, on avait mis des
draps blancs. Pendant toute cette journée, pendant toute
cette nuit, et pendant toute la matinée du lendemain, rien
ne lui arriva de imuve.iu. si ce n'est la visite régulière du
guichetier qui lui apportait ses repas.
Vers les deux heures de l'après-midi, autant du moins
que le prisonnier put en juger par le calcul qu'il fit du
temps, il lui sembla entendre parler près de lui : c'était un
murmure sourd, indistinct, dans lequel il était impossible
de rien distinguer, mais causé évidemment par des paroles
humaines. Ascanio écouta, se dirigea du côté vers lequel
le bruit se faisait entendre : c'était a l'un des angles de son
cachot. Il appliqua silencieusement son oreille à la mu-
raille et au sol : c'était de dessous la terre que le bruit sem-
blait venir.
Ascanio avait des voisins qui n'étaient évidemment séparés
de lui que par un mur étroit ou par un mince plancher.
Au bout de deux heures à peu prés cette rumeur cessa et
tout rentra dans le silence.
Puis vers la nuit le bruit recommença, mais cette fois il
avait changé de nature. Ce n était plus celui que font deux
personnes en parlant, mais le retentissement de coups
sourds et pressés comme ceux que frappe un tailleur de
jiierre Ce bruit venait au reste du même endroit, ne s'Inter-
rompait pas une seconde, et allait toujours se rapprochant.
Si préoccupé que fût Ascanio de ses propres idées, ce
ASCAXIO
ma
bruit ne lui en parut pas muins mériter queliiue attention,
aussi demeura-t-il les yeux fixés vers 1 endroit d'où ce bruit
venait. On devait être au moins au milieu de la nuit, mais
malgré son insomnie de la veille, .\scanîo ne songea pas
même à dormir.
Le bruit continuait ; comme ce n'était pas l'heure d'un
travail ordinaire, il était évident que c'était celui de (luel-
que prisonnier qui travaillait à son évasion. .Asianio sourit
tristement à cette idée qu'arrivé jusqu'à lui, le malheureux
comment Benvenuto avait couru a son atelier comme am.
fou. criant : A la fonte .' à la fonte : et lui Aubry au Ch4-
telet. .Mors ils s'étaient séparés, et l'écolier ne savait plus
rien de ce qui s'était pasié depuis ce moment à l'hôtel de
Nesle.
Mais à l'Iliade commune succéda l'Odyssée particulière.
.Kubry raconta à .■\scanio son désappointement en, voyant
qu'on ne voulait pas le mettre en prison ; sa visite chei
Uervaise, la dénonciation de celle-ci au lieutenant crlmf-
■\iM celle de Jacques .Vulw
qui, un instant peut-être, se serait cru en liberté, n'aurait
fait que changer de prison.
Enfin le bruit se rapprocha tellement qu'Ascanio courut
à sa lampe, la prit, et revint avec elle vers l'endroit où 11
se faisait entendre ; presqu'au même instant, le sol se sou-
leva dans l'angle le plus éloigné du c;ichot, et la boursouf-
Bure. en se fendant, donna passage à une tête humaine.
.\scanlo Jeta un cri d'étonnement, puis de joie, auquel
répondit un autre cri non moins accentué. Celte tête, c'était
celle de .Jacques .\ubry.
Vu instant après, grâce à l'aide qu'.Ascanio donna à celui
qui venait lui rendre visite d'une façon si étrange et si ino-
pinée, les deux amis étaient dans les bras l'un de l'autre.
On devine que les premières questions et les premières
réponses furent quelque peu incohérentes; mars enfin, à
force d'échanger des mots sans suite. Us parvinrent à met-
tre un peu d'ordre dans .leur esprit et à jeter un peu de
clarté sur les événemens. .\scanio. d'ailleurs, n avait pres-
que rien à dire, tandis qu'au contraire il avait tout à ap-
prendra
.Mors Aubry lui raconta tout : comment lui Aubry était
revenu à l'hôtel Je Xesle en même temps que Benvenuto,
comment ils avaient appris presque ensemble la nouvelle
de l'arrestation d'.Ucanio et l'enlèvement de Colombe;
: nel. son interr-ijr.itoire tei-rible. qui n'avait eu d'autre ré-
■ suitat que cette amende de vingt sous parisis, amende s»
humiliante pour l'honneur de Gervaise ; enfin sa rencontï»
. avec Marmagne, au moment où 11 commençait à dêsespé-
. rer de se faire mettre en prison ; puis, à partir de là, tout
c&qui lui était arrivé jusqu'au moment où, ne saihant
pas dans quel cachot il allait entrer, il avait, en fendant
avec sa tête la croûte de terre qui lui restait à percer.
aperçu à la lueur de sa lampe son ami Ascanio.
Sur quoi les deux amis se jetèrent de nouveau dans la
bras l'tm de l'autre et s'embrassèrent derechef.
— Et maintenant, dit Jacques Aubry, écoute-moi, AaOr
nio, il n'y a pas de temps à perdre.
— Mais, dit .\sianio. avant toute chose, parle-moi de
Colombe Où est Colombe?
— Colombe ? je n'en sais rien ; chez madame d'Etam^es,
je crois.
i — Chez madame d'Etampes ! s'écria ^Ascanlo, chez sa rt-
I vale !
I — Alors, c'est donc vrai ce qu'on disait de l'amour <>e
la duclifi=se pour toi?
.\scanio rougit et balbutia quelques paroles Inlntelligttles.
i — Oh ! il ne faut pas rougir pour cela, s'écria .\ub«T.
I Peste ! une duchesse ! et une duchesse qui est la maîtres»
lO-'i
ALEXANURI- DUMAS ILLUSTRE
du roi I Ce n est pas à moi qu'une pareille bonne fortune
arriverait. Mais voyons, revenons à notre affaire.
— Oui, dit Ascanio. revenons â Colombe.
— Bail : il s'agit bien de Colombe. Il s'agit d'une lettre.
— (jueUe lettre'?
— D une lettre que la daclacs«e d'Etampes t'a écrite.
— Et qui t'a dit que je possédais une lettre de la duchesse
d'Etampes?
— Benvenulo Cellini.
— Pourquoi t'a-t-il dit cela ?
— Parce que cette lettre il la lui faut, parce que cette
lettre lui est nécessaire parce que je me suis engagé à la
lui rapporter, parce que tout ce que j'ai fait enfin c'était
pour avoir cette lettre.
— Mais que veut faire de cette lettre Benvenuto? de-
manda .ascanio.
— \h '. ma foi '. je n'en sais rien, et cela ne me regarde
pas. Il m'a dit : Il me faut cette lettre. Je lui ai dit : C'est
bon, je l'aurai. Je me suis fait mettre en prison pour
l'avoir ; me voilà, donne-la moi, et je me charge de la faire
passer à Benvenuto : Eli bien ! qu'as-tu donc 7
Cette question était motivée par le rembrunissement de
la figure d'.\scanio.
— J ai, mon pauvre Aubry, dit-il. que tu as perdu ta peine.
— Comment cela? s'écria Jacques Aubry. Cette lettre,
n'aurais-tu plus cette lettre?
— Elle est lu ! dit Ascanio en mettant la main sur la po-
che de son pourpoint.
— Ah ! à la bonne heure. Alors donne-la moi que je la
porte à Benvenuto.
— Cette lettre ne me quittera point, Jacques.
— Et pourquoi cela ?
— Parce que j'ignore ce qu'en veut faire Benvenuto.
— Il veut s'en servir pour te sauver.
— Et pour perdre la duchesse d'Etampes. peut-être. Au-
bry, je ne perdrai pas une femme.
— Mais cette femme veut te perdre, toi. Cette femme te
déteste ; non, je me trompe, cette femme t'adore.
— Et tu veux qu'.en échange de ce sentiment...
— Mais c'est exactement comme si elle te haïs.sait. puis-
que toi tu ne l'aimes pas; d'ailleurs, c'est elle qui a tout
(ait.
— Comment, qui a tout lait?
— Oui. c'est elle qui t'a fait arrêter, c'est elle qui a en-
levé Colombe.
— (jui te l'a dit ?
— l'ersonne ; mais qui veux-tu que cela soit ?
— Mais le prévôt, mais le comte d'Orbec, mais Jlarma-
gne, a qui tu avoues que tu as tout dit.
— .\scanio : Ascanio i s'écria Jacques désespéré, tu te
pords !
— J'aime mieux me perdre que de commettre une lâche
action, .\ubry.
— Mais ce n'est pas une lâche action, puisque c'est Ben-
venuto qui se charge de l'accomplir.
— Ecoute, Aubry, dit Ascanio, et ne me garde pas ran-
cune de ce que je vais te dire. Si c'était Benvenuto qui
fût là à ta place, si c'était lui qui me dit ; C'est madame
d'Etampes, ton ennemie, qui ta fait arrêter, qui a enlevé
Colombe, qui la tient en son pouvoir, qui veut forcer sa
volonté ; je ne puis sauver Colombe qu'à l'aide de cette
lettre: je lui ferais jurer qu'il ne la montrerait pas au roi,
et je la lui donnerais. Mais Benvenuto n'est point ici, je
n'ai aucune certitude que la persécution me vienne de la
duchesse. Cette lettre serait mal placée entre tes mains,
Aubry ; pardonne-moi, mais tu avoues toi-même que tu es
un franc écervelé.
— Je te jure. Ascanio, que la journée que je viens de
passer ma vieilli de dix années.
— Cette lettre, tu peux la perdre ou en faire, dans un
liu! excellent, je le sais, un usage inconsidéré, Aubry, cette
lettre restera où elle est.
— Mais mon ami, s'écria Jacques Aubry, songe bien, et
nenvenuto l'a dit. que cette lettre peut te sauver.
— Dcnvenuio me sauvera sans cela, .Vubry ; Benvenuto
,1 la parole du roi qu'il lui accordera une grAce le jour où
son Jupiter sera fondu Eh bien, quand tu as cru que Bcn-
veimto devenait fou parce qu il criait : ■. A la fonte ! à
il fonte 1 » Benvenuto commençait A me sauver.
— Mais si la fonte allait manquer, dit .\ubry.
— 11 n'y a pas de danger, reprit Ascanio en souriant.
- Mais cela arrive aux plus habiles fondeurs de France,
ù ce 'lu'on assure.
— Les plus habiles fondeurs d» France ne sont que des
écoliers auprès de Benvenuto.
— Mais combien de temps peut durer cette fonte?
— Trois jours.
— Et pour mettre la statue sous les yeux du roi. com-
bien de temps faut-ll-?
— Trois autres jours encore.
— Six ou sept en tout, à ce que je vois. Et si d'ici à six
ou sept jours madame d'Etampes force Colombe à épou-
ser dOrbec?
— Madame d'Etampes n'a aucun droit sur Colombe. Co-
lombe résistera.
— Oui, mais le prévôt a des droits sur Colombe comme
sa ftUe, le roi François I" a des droits sur Colombe comme
sa sujette ; si le prévôt ordonne, si le roi ordonne.
Ascanio pâlit affreusement.
— Si lorsque Benvenuto demandera ta liberté. Colombe
est déjà la femme d'un autre, dis. que feras-tu de la liberté?
Ascanio passa une main sur son front pour essuyer la
sueur qu'y faisaient poindre les paroles de l'écolier, tandis
que son autre main cherchait dans sa poche la lettre li-
bératrice ; mais au moment oiS Aubry croyait qu'il allait
céder, il secoua la tête, comme pour en chasser toute Irré-
solution.
— Non ! dit-il, non ! A Benvenuto seul. Parlons d'autre
chose.
Et il prononça ces paroles d'un ton qui indiquait qu'il
était, pour le moment du moins, parfaitement inutile d'in-
sister.
— .\lors, dit Aubry, paraissant prendre intérieurement
une résolution importante; alors, mon ami. si c'est pour
parler d'autre chose, nous en parlerons aussi bien demain
matin, ou demain dans la journée, attendu que j'ai bien
peur que nous ne soyons ici pour quelque temps. Quant à
moi, je t'avoue que comme je suis assez fatigué de mes
tribulations de la journée et de mon travail de la nuit, je
ne serais point fâché de me reposer un peu. Ainsi donc,
reste ici, je retourne chez moi. Quand tu auras envie de
me revoir, tu m appelleras. En attendant, mets cette natte
sur le trou que j'ai fait, afin qu'on ne coupe pas nos com-
munications. Bonne nuit ! et comme la nuit porte conseil,
j'espère que je te trouverai plus raisonnable demain matin.
Et à ces mots, sans rien vouloir écouter des observations
d'.\scanio qui essayait de le retenir, Jacques .\ubry rentra
la tète la iiremière dans' son couloir et regagna en rampant
son cachot. Quant à .\scanio. en e.xécution du conseil que
lui avait donné son ami, à peine les jambes de l'écolier
eurent-elles disparu à leur tour qu'il traina la natte
dans l'angle de sa prison. La voie de communication qui
venait de s'établir entre les deux cachots disparut donc
entièrement.
Puis il jeta son pourpoint sur une des deux chaises qui,
avec la tal)le et la lampe, composaient son ameublement,
s'étendit sur son lit, et, tout bourrelé d'inquiétude qu'il
était, s'endormit bientôt, la fatigue du corps l'emportant
sur les tourmens de l'esprit.
Quant à .4ul)iy. au lieu de suivre l'exemple d'.4scanio,
quoiqu'il eût au moins autant besoin que lui de sommeil,
il se contenta de s'asseoir sur son escabeau et se mit à ré-
Réchir iirofondéraent, ce qui. comme le sait le lecteur,
était si parfaitement contre ses habitudes, qu'il était évi-
dent qu'il méditait quelque grand coup.
L'immobilité de l'écolier dura un quart d'heure à peu
près, après quoi il se leva lentement, et du pas d'un homme
dont toutes les irrésolutions sont fixées, 11 s'avança vers
son trou, ot"i il se glissa de nouveau, mais avec tant de
précaution et en observant un si profond cilence cette
lois, qu'au moment où, arrivé de l'.iutre côté, il souleva la
natte avec sa tête, il s'aperçut avec joie que l'opération
qu il venait d'accomplir n'avait pas réveillé son ami.
C'était tout ce que demandait l'écolier : aussi avec des
I>rècautions plus grandes encore que celles qu'il avait. pri-
ses jusque-là, il sortit lentement de sa galerie souterraine,
s'approcha en retenant son souffle de la chaise où était
déposé le pourpoint d'.\scanio. et. l'œil fixé sur le dormeur,
l'oreille tendu à tout bruit, prit dans la poche la luécieuse
lettre tant ambilio.nnèe par Cellini. et mit dans lenveloppe
un simple billet de Gervalse qu'il plia exactement de la
même façon que l'était la lettre de la duchesse, pensant,
tant que Ascanio ne l'ouvrirait pas. lui falrç croire que
c'était toujours la missive de la belle .\nne d'Heilly qui
était restée en sa possession.
Puis, avec le même silence, il regagna la natte, la sou-
leva, se glissa de nouveau dans le trou, et disparut comme
les fantômes qui s abiment dans les trappes de l'Opéra.
Il était temps, car l'i peine rentré dans son cachot, il en-
tendit la porte de celui d'.\scanio roulant sur ses gonds, et
la voix de son ami qui criait avec l'accent d'un homme
qui s'éveille en sur.«aut :
— Qui va là ?
— Moi, répondit une voix douce, ne craignez rien, c'est
une amie.
.\scanio, à moitié vêtu, comme nous l'avons dit, se sou-
leva à l'accent de cette voix qu'il croyait reconnaître, et à
la lueur de sa lampe il vit une fcnime iroilée. Cette femme
s'approcha lentement de lui et leva %fti voile. 11 ne s'était
pas trompé, cette femme, c'était _,jnaaame d'Etampes.
ASCANIO
105
XXXV
ou JL EST PROUVÉ QIE LA LETTRE D"UNE ORISETTE, QUAND
ON LA BRULE. FAIT AUTANT DE FLAMME ET DE CENDRE QUE
LA LETTRE DUNE DUCHESSE.
Il y avait sur le visage mobile de la belle Anne d'HeilIy
un mélange de compassion et de tristesse auquel Asianio
se laissa prendre et qui le contirma, avant même <iue la
duchesse eût ouvert la bouclie. dans l'idée qu'elle était en-
tièrement innocente de la catastrophe dont lui et Colombe
Teuaîent d être victimes.
— Vous ici. Asianio : dit-elle d'une voix mélodieuse : vous
à qui je voulais donner des palais et que je retrouve dans
une prison !
— Ah I madame, s'écria le jeune homme, il est donc vrai
que vous êtes étrangère à la persécution qui nous atteint?
— Mavez-vous soupçonnée un instant, .\scanio'? dit la
duchesse ; alors vous avez raison de me hair. et je n'ai,
moi. qu à me plaindre en silence d'être si mal connue de
celui que je connais si bien.
— Non. madame, non, dit .\scanio ; on m'a dit que c'était
vous qui aviez tout conduit, mais je n'ai pas voulu le
croire.
— Bien ! Ascanio. vous ne m'aimez pas. je le sais, mais
au moins chez vous la haine n'est point de 1 injustice. Vous
aviez raison. Ascanio; non seulement je n ai rien conduit,
mais encore j'ignorais tout. C'est le prévôt. M d Estour-
ville. qui, ayant tout appris, je ne sais comment, est venu
tout dire au roi, et qui a obtenu de lui Tordre de vous
arrêter et de reprendre Colombe
— Et Colombe est chez son père? demanda vivement As-
canio.
— Non, dit la duchesse. Colombe est chez moi.
^ Chez vous, madame l s'écria le Jeune homme Pourquoi
chez vous ?
— Elle est bien belle, .Ascanio. murmura la duchesse, et
je comprends que vous la préfériez à toutes les femmes du
monde, la plus aimante de ces femmes vous offrit-elle le
plus riche des duchés.
— .T'aime Colombe, madame, dit Ascanio, et vous savez
qu'on préfère l'amour, ce bien du ciel, à tous les biens de
la terre.
— Oui, Ascanio, oui. vous l'aimez pardessus toute chose.
Un instant j'ai espéré que votre passion pour elle n'était
qu un amour ordinaire. Je me suis trompée. Oui, je le
vois bien maintenant, ajouta-t-elle avec un soupir, vous
séparer plus longtemps l'un de l'autre serait s'opposer aux
volontés de Dieu.
— Ah : madame, s'écria Ascanio en joignant les mains.
Dieu vous a donné le pouvoir de nous réunir. Soyez grande
et généreuse jusqu'au bout, madame, e; faites le bonheur
de deux enfans qui vous aimeront et qui vous béniront
toute leur vie.
— Eh bien : oui, dit la duchesse, je suis vaincue, .Ascanio ;
oui, je suis prête à vous protéger, à vous défendre : mais,
hélas : peut-être, à cette heure, est-il trop tard !
— Trop tard! que voulez-vous dire? s'écria Ascanio.
— Peut-être, à cette heure, Ascanio, peut-être suis-je per-
due moi-même.
— Perdue; et pourquoi cela, madame?
— Pour vous avoir aimé
— Pour m'avoir aimé : Vous, perdue à cause de mol?
— Oui, imprudente que je suTs, oui, perdue à cause de
vous ; perdue pour vous avoir écrit.
— Comment cela? je ne vous comprends pas. madame.
— Vous ne comprenez pas que le prévôt, muni de l'ordre
du roi, a ordonné une perquisition générale à l'hôtel de
Nesle? Vous ne comprenez pas que cette perquisition, dans
laquelle on recherche touies Ps preuves de votre amour
avec Colombe, s'exercera principalement dans votre chambre?
— Eh bien? demanda .Ascanio impatient.
— Eh bien ! continua la duchesse, si dans votre chambre
on retrouve cette lettre que dans tin moment de délire je
vous ai écrite, si cette lettre est reconnue pour être de moi.
si cette lettre est mise sous les yeux du roi. que je trom-
pais déjà et que bientôt je voulais trahir pour vous, ne
comprenez-vous pas que mon pouvoir tombe à lin.stant
même? Ne comprenez-vous pas que Je ne puis plus rien
pour vous ni jjour Colombe? Ne comprenez-vous pas enfin
que je suis perdue?
-- Oh : s'écria .Ascanio. tranquiUi-sez-vous. madame. Il
n'y a pas de danger ; cette lettre est Ici, elle est là. elle ne
m'a point quitté.
La duchesse re?-plra. et sa figure passa de l'expression de
l'anxiété à celle de la jolê.
— Elle ne vous a pas quitté. Ascanio ! s'écria-t-elle ù son
tour ; elle ne vous a pas quitté ! Et à quel sentiment, dites,
dois-je que cette heureuse lettre ne vous ail pas quitté 7
— A la prudence, madame, murmura .Ascanio.
-- .A la prudence : Je me trompais donc encore, mon
Dieu ! mon Dieu 1 Je devrais cependant être bien certaine,
bien convaincue. A la prudence ! Eh bien '. alors, ajouta-
t-elle en ayant l'air de faire un effort sur elle-même, puisque
je n'ai à vous remercier que de votre prudence. Ascanio.
croyez-vous bien prudent, dites-moi. de garder Ici sur vous,
quand on peut descendre à tout moment dans votre prison,
quand on peut vous fouiller de force ; trouvez-vous bien
pi'udenl. dis-je. de garder une lettre qui doit, si elle est
connue, mettre hors d état de vous protéger, vous et Co-
lombe, la seule personne qui puisse vous sauver?
— Madame, dit -Ascanio de sa voix douce, et avec cette
'.einte de mélancolie que ressentent toujours les cœurs purs
lorsqu'ils sont forcés de douter, j'ignore si l'intention de
nous sauver. Colombe et moi, est au fond de votre cœur
comme elle est sur vos lèvres; j'ignore si le désir seul de
ravoir cette lettre qui, ainsi que vous lavez dit, peut vous
perdre, ne vous a pas conduite ici ; j'ignore enfin si, une
lois que vous la tiendrez en votre iiouvoir, de protectrice
que vous vous faites, vous ne nous redeviendrez pas
ennemie; mais ce que sais, madame, c'est que cette lettre
est à vous, c'est qu'elle vous appartient, c'est que, du mo-
ment où vous la venez réclamer, je n'ai pas, moi, le droit
de la retenir.
Ascanio se leva, alla droit à la chaise sur laquelle était
son pourpoint, touilla dans la pocîîe, et en tirant une lettre
dont la duchesse au premier coup d'oeil reconnut l'enve-
loppe ; — Voilà, dit-il, madame, ce papier tant désiré par
vous, et qui, sans pouvoir m être utile, peut vous être si
nuisible. Reprenez-le décUirez-le. anéantissez-le. J'ai fait ce
que je dois ; vous ferez, vous, ce que vous voudrez.
— Ah ! vous êtes «-aiment un noble cœur, Ascanio !
s écria la duchesse, emportée par ce premier mouvement
■lu'on retrouve parfois encore même au fond des âmes les
plus corrompues.
— On vient, madame, prenez garde l s'écria Ascanio.
— Vous avez raison, dit la duchesse. '
Et, au bruit des pas qui effectivement se rapprochaient,
elle étendit vivement la main vers la lampe, présentant le
papier à la flamme, qui s'y attacha et le dévora en un
instant. La duchesse ne le lâcha cependant que lorsque
le feu fut près d atteindre ses doigts, et la lettre aux trois
quarts consumée descendit en tournoyant ; lorsqu'elle tou-
cha le sol. elle était complètement réduite en cendres ;
cependant sur ces cendres la duchesse mit encore le pied.
En ce moment le prévôt parut sur la porte.
— On me prévient que vous êtes ici. madame, dit-il d'un
air inquiet en regardant alternativement .Ascanio et la du-
chesse, et je m'empresse de descendre pour me mettre à
vos ordres. .Avez-vous en quelque chose besoin de moi ou
des gens qui sont sous mes ordres?
— Non, messrre, dit la duchesse, ne pouvant dissimuler
le sentiment de profonde joie qui déljirdait de son cœur
sur son visage. Non, mais je ne vous en rends pas moins
grâce de votre empressement et de votre bonne volonté ;
j'étais venue seulement pour interroger ce jeune homme
que vous avez fait arrêter, et pour m assurer s'il était vé-
ritablement aussi coupable qu'on le disait.
— Et le résultat de cet examen? demanda le prévôt d'un
ton où il ne pouvait s empêcher de laisser percer une lé-
gère teinte d'ironie.
— Est qu'Ascanlo est moins coupable que Je ne le pen-
sais. Je vous recommande donc, messire, les plus grands
soins pour lui. En attendant, le pauvre enfant est bien mal
logé. Ne pourriez-vous lui donner une autre chambre?
— On y avisera dès demain, madame, car vous le savez,
pour moi vos désirs sont des ordres. .Avez-vous autre chose
à commander et voulez-vous continuer votre Interrogatoire?
— Non. messire, répondit Anne, je sais tout ce que Je
désirais savoir.
A ces mots la duchesse sortit du cachot en jetant à As-
canio un dernier coup d oeil mêlé de reconnaissance et de
passion.
Le prévôt la suivit et la porte se referma derrière eux.
— Pardieu ! murmura Jacques Aubry. qui n'avait pas
perdu un mot de la conversation de la duchesse et d'As-
canio ! pardieu : il était temps.
En effet, le premier soin de Marmagne. en revenant A
lui. avait été de faire dire ;i la duchesse qu'il venait de rece-
voir une blessure qui pourrait bien être mortelle, mais
qu'avant de mourir 11 voudrait lui révéler un secret de la
plus haute importance pour elle. .A cet effet la duchesse
était accourue. .Marmagne lui avait dit alors qu'il avait été
.attaqué et blessé par un certain écolier nommé Jacques
.Aubry. lequel cherchait à entrer au Chûtelet pour pénétrer
Jusqu'à Ascanio et rapporter à Celliiii une lettre dont As-
canio était porteur.
106
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRE
A ces mots la duchesse avait tout compris, et tout en
maudissant la passion qui lavait cette lois encore fait
sortir des limites de sa prudence ordinaire, elle était, quoi-
qu'il fût deux heures du matin, accourue au Châtelet.
s'était fait ouvrir le cachot du prisonnier, et là avait joué
avec Ascanio la scène que nous venons de raconter, et qui
avait eu, du moins la duchesse 'le pensait ainsi, le dénoû-
ment qu'elle désirait, quoique Ascanio n'en eût pas été
entièrement la dupe.
Comme l'avait dit Jacques Aubry. il était temps.
Mais la moitié de la besogne seulement était faite, et
certes la plus difficile moitié restait à faire. L'écolier tenait
sa lettre qui avait si bien manqué d fttre anéantie à Jamais ;
mais pour que cette lettre eût sa valeur réelle, ce n'était
pas entre les mains de Jacques qu'elle devait être, c'était
entre les mains de Cellini.
Or, Jacques Aubry était prisonnier, bien prisonnier, et il
avait appris de son prédécesseur que ce n'était pas chose
facile que de sortir du Chfltelet une fois qu'on y était
entré. Il était donc, nous devons le dire, comme ce coq qui
a trouvé une perle, dans le plus grand embarras de ce
qu'il devait faire de sa richesse.
Essayer de fuir par la violence était impossible. Armé de
son poignard, Jacques Aubry pouvait bien tuer le gardien
qui lui apportait son repas, prendre ses clefs et ses habits ;
mais, outre que ce mo.ven extrême répugnait à l'excellente
nature de l'écolier, il ne lui offrait pas encore, il faut le
dire, une sécurité suffisante. 11 y avait dix chances contre
une pour qu'il fût reconnu, fouillé, dépouillé de sa pré-
cieuse lettre, et réintégré dans son cachot.
Essayer de fuir par adresse était moins certain encore
Le cacliot était creusé à huit ou dix pieds sous terre, des
barres de fer énormes croisaient le soupirail par lequel pé-
nétrait le seul rayon de Jour qui descendit dans le cachot.
Il fallait des mois pour desceller un de ces barreaux, puis
d'ailleurs, ce barreau descellé, où se trouverait le fugitif?
dans quelque cour aux murs infranchissables oil l'on ne
manquerait pas de le l'etrouver le lendemain matin.
Restait la corruption ; mais grâce au jugement rendu par
I le lieutenant-criminel, et qui attribuait à Gervaise vingt
sous parisis pour la perte de son honneur, le prisonnier ne
possédait plus pour toute fortune que la somme de dix sous
parisis, somme insuffisante pour tenter le plus mauvais
geôlier de la plus mauvaise prison, et qui ne pou-
vait décemment s'offrir â un porte-clefs d'une forteresse
royale.
Jacques Aubry était donc, nous sommes forcés d'en con-
venir, dans le plus cruel embarras
De temps en temps une idée libératrice paraissait bien
cependant se présenter à .son esprit, mais cette idée sans
doute entraînait avec elle de bien graves conséquences, car
chaque fois qu'elle revenait, avec la persistance des bonnes
idées, le visage d'.^ubry se rembrunissait visiblement, et
Il poussait des soupirs qui prouvaient que le pauvre gar-
çon subissait une lutte intérieure des plus violentes.
Cette lutte fut si violente et si prolongée que de toute la
nuit Jacques ne songea pas même à dormir : il passa le
temps à se promener de long en large, ù 5'asseolr. à se
lever. C'était la première fois qu'il lui arrivait de veiller
pour réfléchir; Jacques n avait jamais veillé que comme
buveur, comme joueur ou comme amouretix.
Au point du jour cependant la lutte parut apaisée par
la victoire sans doute d'une des forces opposées, car Jac-
ques .\uhry poussa un soupir plus lamentable encore qu'au-
cun de ceux qu'il eût poussés jusque-là. et se jeta sur son
Ut comme un homme complètement abattu.
A peine était-il couché qu'il entendit des pas dans l'esca-
lier. Ces pas s'approchèrent, la clef grinça dans la serrure,
les verrous crièrent, la porte tourna sur ses gonds, et
deux hommes de justice apparurent sur le seuil : l'un était
le lieutenant-criminel, l'autre son greffier.
Le désagrément de la visite fut tempéré par le plaisir
qu'eut Jacques Aubry à reconnaître deux anciennes con-
naissances.
— Ah : ah ! mon jeune homme, dit le lieutenant-criminel
en reconnaissant Jacques Aubry. c'est donc encore vous
que je retrouve, et vous êtes donc parvenu à vous faire
mettre au Chàlelet ! Tudieu ! quel gaillard vous faites !
Vous séduisez les jeunes filles et vous perforez les jeunes
seigneurs! :\Iais, prenez-y garde! cette fols-ci. peste! la
vie d'un gentilhomme, c'est plus cher que l'honneur d'une
grisette, et vous n'en serez pas quitte pour vingt sous pa-
risis
Si formidables que fussent les paroles du juge, le ton
avec lequel elles étaient prononcées rassurait quelque peu
le prisonnier. Cet homme à la face joviale entre Tes mains
duquel 11 avait eu la chance de toml)er paraissait si bon
garçon, qu'il semblait que r|en de fatal ne piM venir xle
lui. n est vrai de dire qu'il n'en était pas de même de son
greffier, qui, à chaque menace que faisait le lieutenant-
criminel, secouait approl]alivemenl la tète. C était la se-
Di-
est
at-
conde fois que Jacques Aubry voyait ces deiix hommes à
côté l'un de l'autre, et quelque préoccupation que lui ins-
pirât la situation précaire dans laquelle il se trouvait, il ne
pouvait s'empêcher de faire intérieurement les réflexions
les plus philosophiques sur le caprice du hasard, qui avait
dans un moment de fantaisie accolé l'un à l'autre deux In-
dividus aussi opposés de physique et de caractère.
L'interrogatoire commença. Jacques Aubry ne cacha rien ;
il déclara qu'ayant reconnu dans le vicomte de Marmagne
un gentilhomme qui l'avait déjà trahi plusieurs fois, il
avait sauté sur lêpée d'un page et l'avait déflé, Marmagne
avait accepté le défi ; le vicomte et l'écolier avaient fer-
raillé un instant ; puis le vicomte était tombé. Il n'en sa-
vait pas davantage.
— 'Vous n'en savez pas davantage! vous n'en savez pas
davantage ! murmurait le juge tout en dictant l'interroga-
toire au greffier. Peste ! il y en a bien assez comme cela,
ce me semble, et votre affaire est claire comme le Jour,
d'autant plus que le vicomte de Marmagne est un des grands
favoris de madame d'Etampes. .\ussi IT parait qu'elle vous
a recommandé au prône, mon i)rave garçon.
— Diable ! fit l'écolier qui commençait à s'inquiéter,
tes-moi donc, monsieur le juge, est-ce que laftaire
aussi mauvaise que vous le dites ?
— Plus mauvaise ! mon cher ami, plus mauvaise 1
tendu que je n'ai pas l'habitude d'intimider mes cliens.
Mais je vous préviens de cela afin que si vous aviez Quel-
ques dispositions à prendre,..
— Des dispositions à prendre! s'écria l'écolier. Dites
donc, dites donc, monsieur le lieutenant-criminel, est-ce
que vous croyez qu'il y a danger d'existence?
— Certainement, dit le juge, certainement. Comment I
vous attaquez en pleine rue un gentilhomme, vous le for-
cez à se battre, vous lui passez votre épée au travers du
corps, et vous demandez s'il y a danger d'existence ! Oui,
mon cher ami : oui et très grand danger même.
— Mais enfin ces rencontres-là arrivent tous les jours, et
je ne vois pas qu'on poursuive bien les coupables.
— Oui. entre gentilshommes, mon jeune ami. Oh ! quand
il plait ;i deux gentilshommes de .se couper la gorge, c'est
un droit de leur condition et le roi n'a rien à y voir: mais
s'il allait prendre un jour l'idée aux vilains de se battre
avec les gentilshommes, comme les vilains sont vingt fols
plus nombreux que les gentilshommes, il n'y aurait bientôt
plus de gentilshommes, ce qui serait domm.ige.
— Et combien de jours croyez-vous que mon procès puisse
durer !
— Cinq ou six jours à peu près
— Comment ! s'écria l'écolier, cinq ou six jours, voilà
tout ?
— Sans doute, le fait est clair : 11 y a un homme qui se
meurt, vous avouez que vous l'avez tué, la justice est sa-
tisfaite ; cependant ajouta le juge en donnant à son visage
un caractère plus profond encore de mansuétude, si deux
ou trois jours de plus peuvent vous être agréables ..
— Très agréables.
— Eh bien, nous allongerons les écritures et nous gagne-
rons du temps. Vous êtes Iran garçon au fond, et je serai
enchanté de faire quelque chose pour vous.
— Merci, dit l'écolier. ^
— Et maintenant, reprit le juge en se levant, avez-vous
quelque chose à demander?
— Je voudrais voir un prêtre, est-ce Impossible?
— Non pas. et vous êtes dans vgtre droit.
— Eh bien, alors, monsieur le Juge, priez qu'on m'en
envoie un.
— Je vais m'acquitter de votre commission. Sans ran-
cune, mon jeune ami.
— Comment donc i au contraire, bien reconnaissant.
— Monsieur l'écolier, dit alors à demi-voix et en s'ap-
prochant de Jacques .\ubry le greffier, voudrez-vous bien
m'accordcr une grâce ?
— Volontiers, dit Aubry; laquelle?
— Mais c'est que vous avez peut-être des amis, des pa-
rens. à qui vous comptez laisser tout ce que vous possédez.
— Des amis? Je n'en al qu'un, et 11 est en prison comme
moi. Des parens? Je n'ai que des cousins, et même des
cousins fort éloignés. Ainsi, parlez, monsieur le greffier,
parlez.
— Monsieur, je suis un pauvre pêr<l de famille, ayant
cinq enfans.
— Eh bien î
— Eh bien ! je n'ai jamais eu de chance dans mon em-
ploi, que je remplis pourtant, vous pouvez le dire, avec
scrupule et probité. Tous mes confrères me passent sur le
corps.
— Et pourquoi cela?
— Pourquoi î .\h ! pourquoi ? Je vais vous le dire.
— Dites.
— Parce qu'ils ont du bonheur
— Ah!
.\SCAMO
«07
— Mais, pourciuol ont-ils du bonheur?
— Voili ce que je tous (leinnnderai, monsieur le greffier.
— Et Tollà ce que je vais vous dire, monsieur lécoUer.
— Vous me ferez plaisir.
— Ils ont du bonheur... — Le greffier baissa encore la
voi.\ d'un demi-ton. — Ils ont du bonheur, parce qu'ils ont
de la corde de pendu dans leur poche : comprenez-vous ?
— Non.
— Vous avez l'intelligence difflcilç. — Vous faites un les-
tement, n'est-ce pas?
— L"n testament, moi : pourquoi faire ?
— Dame ! pour qu'il n'y ait pas de procès Dirmi vos hé-
ritiers. Eh bien: mettez sur ce testament que vous ai torl-
sez Marc-Uoniface Grimoineau, greffier près de II. le licute-
nunl-criminel, à réclamer du bourreau un petit bout de votre
corde.
— Ail! fit Aubry dune voix étranglée, uui, je coroi rends.
— Et vous m'accordez ma demande?
— Comment donc !
— Jeune homme : rappelez-vous ce que vous venez de
me promettre. Beaucoup ont pris le même engagement que
TOUS ; mais les uns sont morts inte.?tats, les autres ont mal
écrit mon nom, Slarc-Boniface Grimoineau, de sorte qu'il y
a eu chicane; d'autres enfin, qui étaient coupables, mon-
sieur, parole d'honneur! lien coupables, ont été acquittés
et sont allés se faire pendre ailleurs ; de sorte que je déses-
pérais véritablement quand tous nous êtes tombé entre les
mains.
— C'est bien, monsieur le greffier, c'est bien, dit Jacques :
cette fois, soyez tranquille, si je suis pendu, vous aurez
votre affaire.
— Vous le serez, monsieur, vous le serez, n'en faites pas
de doute.
— Eh bien! Grimoineau? dit le juge.
— SIe voilà, monsieur le lieutenant-criminel, me voilà.
Ainsi, c'est convenu, monsieur l'écolier?
— C'est convenu.
— Parole d'honneur :
— Foi de vilain !
— Allons, murmura le greffier en s'en allant, je crois que
cette fois-ci enfin j'aurai mon affaire Je vais annoncer cette
bonne nouvelle à ma femme et à mes enfans.
Et il suivit le lieutenant-criminel, qui sortit tout en le
grondant gafment de s'être tant fait attendre.
XXX^T
oc L'ON" VOIT QU'UNE VÉRIT.4BLE AMTTIÉ EST CAP.\BLE DE
POUSSER LE DÉVOUEMENT JUSQU'AU MARIAGE
Aubry resté seul retomba dans des réflexions encore plus
profondes qu'auparavant : et l'on en conviendra, il y avait
dans son entretien avec le lieutenant-criminel ample ma-
tière à méditation. Cependant, hâtons-nous de dire que
celui qui aurait pu lire dans son esprit aurai vu que la
situation d'.\scanio et de Colombe, situation qui dépendait
de la lettre qu'il avait entre les mains, prenait la première
place dans ses préoccupations, et qu'avant de songer à
lui. chose de laquelle il comptait bien s'occuper en son
temps, il allait songer à eux.
Il méditait ainsi depuis une demi-heure à peu près. lors-
lue la porte de sou cachot s'ouTPit de nouTeau et que le
porte-clefs parut sur le seuil.
— Est-ce vous qui avez fait venir un prêtre ? demanda-t-U
en grommelant.
— Certainement, c'est mol, dit Jacques.
— Le diable m'emporte ! si je sais ce qu'ils ont tous à
faire avec un moine damné, murmura le guichetier : mais
ce que je sais, c'est qu'ils ne peuvent pas laisser cinq mi-
nutes un pauvre homme tranquille. Voyons, entrez, mon
[)ère. conflnua-t-II en se rangeant pour faire place au prê-
tre, et faites vite.
Puis 11 referma la porte en grommelant toujours, lais-
sant en tête à tête le nouveau venu avec le prisonnier.
— C'est TOUS qui m'avez fait demander, mon fils? de-
manda le prêtre.
— Oui. mon père, répondit l'écolier.
— Vous désirez vous confesser?
— N'on. pas précisément. Je désire m'entretenlr avec vous
d'un simple cas de conscience.
— Dites, mon fils, répondit le prêtre en s'asseyant sur
l'escabeau, et si mes faibles lumières peuvent vous guider...
— Justement c'est pour vous demander conseil que je
vous ai fait venir.
— Je vous écoute.
— Mon père, dit .\ubry, je suis un grand pécheur.
— Hélas ! fit le prêtre, heureux du moins celui qui le
reconnaît.
— Mais ce n'est pas le tout, non seulement je suis un
grand pécheur, comme je vous le disais, mais encore j'ai
fait tomber les autres dans le péché.
— Y a-t-il réparation au dommage que vous avez commis?
— Je le pense, mon père, je le pense. Celle que j'ai en-
traînée avec mol dans l'abîme était une jeune UUe inno-
cente.
— Alors vous l'avez séduite? demanda le prêtre.
— Séduite, oui, mon père, c'est le mot.
— Et vous voulez réparer votre faute ?
— J'en ai l'intention, du moins.
— U n'y a qu'une façon de le faire.
— Je le sais bien, et c'est pour cela que j'ai été si long-
temps indécis. S il y en avait eu deux, j'eusse choisi l'autre.
— Alors vous désirez l'épouser.
— Un instant, non! Je ne veux pas mentir; non. mon
père, je ne désire pas, je me résigne.
— Mieux vaudrait un sentiment plus pur. plus dévoué.
— Que voulez-vous, mon père, il y a des gens qui sont
nés pour épouser et d'autres pour rester garçons. Le céli-
bat était ma vocation à mol, et il ne fallait, je vous le
jure, rien moins que la circonstance où je me trouve.
— Eh bien ! mon fils, comme vous pourriez revenir sur
vos bonnes intentions, je vous dirai que le plus tôt serait
le mieux.
— Et quand ce plus tôt peut-il être? demanda Aubry.
— Dame ! dit le prêtre, comme c'est un mariage in ex-
tremis, on obtiendra toutes les dispenses nécessaires, et je
pense bien qu'après demain...
— Va donc pour après-demain, fit l'écolier en poussant
un soupir.
— Mais elle, la jeune fille?
— Eh bien?
— Consentira-t-elle ?
— A quoi î
— Au mariage.
— Pardieu ! si elle y consentira ! avec reconnaissance.
On ne lui fait pas de ces propositions-là tous les jours.
— Alors il n'y aura aucun empêchement?
— Aucun.
— Ees parens de votre côté?
— Absens.
— Du sien ?
— Inconnus.
— Son nom?
— Gervaise-Perrette Popinot.
— Me chargez-vous de lui porter cette nouvelle ?
— Si vous voulez prendre cette peine, mon père, je vous
en serai véritablement reconnaissant.
— Aujourd hui même elle sera prévenue.
— Dites-moi donc, dites-moi donc, mon père, est-ce qtie
vous pourriez par exemple lui remettre une lettre?
— Non. mon fils, nous autres qui nous sommes dévoués
au service des prisonniers, nous avons fait le serment de
ne remettre aucun message de leur part à personne qu'après
leur mort. Ce moment venu, tout ce que vous désirerez.
— Jlerci. cela serait inutile ; tenons-nous-en donc au ma-
riage, murmura .\ubry.
— Vous n'avez rien chose à me dire?
— Rien, sinon que si l'on doutait de la vérité de ce que
j'avance, et que si l'on faisait quelque difficulté à m'accor-
der ma demande, on trouverait à l'appui, chez M. le lieu-
tenant-criminel, une plainte de ladite Gervaise-Perrette
Popinot. laquelle prouverait à la justice que je n'avance
rien qui ne soit l'exacte vérité.
— Rapportez-vous-en à mot pour aplanir toutes les diffi-
cultés, répondit le prêtre, qui avait cru remarquer que dans
l'action qu'il se proposait d'accomplir, Jacques Aubry ne
procédait pas d'enthousiasme, mais cédait à une nécessité,
et d'ici à deux jours...
— D'ici à deux jours...
— Vous aurez rendu l'honneur à celle à qui vous l'avez
enlevé.
— Ilélas ! murmura l'écolier en poussant un profond
soupir.
— Bien, mon fils. bien, dit le prêtre; plus un sacrifice
nous coûte, plus il est agréable à Dieu.
— Ventre-Mahom ! s'écria l'écolier ; en ce cas, Dieu doit
m'être bien reconnaissant ; allez, mon pèrt. allez.
En effet, ce n'était pas sans une vive opposition à lui-
même que Jacques Aubry avait pris une pareille résolu-
tion : comme il l'avait dit à Cervalse, U avait hérité de
l'antipathie paternelle pour le mariage, et 11 ne lui avait
rien moins fallu que son amitié pour .\scanlo, que l'Idée
108
ALEXANDHE DUMAS ILLUSTRE
que c'était lui qui lavait perdu, le tout corroboré des plus
beaux exemples de dévoùment que l'antiquité avait pu lui
lournir, pour l'amener au degi-é d'abnégation auquel il
était arrivé.
Mais, dira peut-être le lecteur, qu'a de commun le ma-
riage de Gervaise et d Aubry avec le bonheur d'Ascanio et
de Colombe, et comment en épousant sa maîtresse Aubry
sauvailil son ami ?
A ceci je pourrais dire au lecteur qu'il manque de péné-
tration. Il est vrai que. de son côté, le lecteur pourrait me
répondre que ce n est pas son état d'en avoir.
Que le lecteur prenne donc la peine de lire la Un de ce
chapitre, qu'il eût pu se donner la satisfaction de passer
s'il avait eu l'esprit plus subtil.
Le prêtre parti, Aubry, dans l'impossibilité de reculer
désormais, parut plus tranquille : c'est le propre des réso-
lutions, même les plus terribles, d'amener le calme après
elles ; l'esprit qui a lutté se repose, le cœur qui a combattu
s'engourdit.
Jacques Aubry resta donc dans son repos et dans son
engourdissement jusqu'au moment où après avoir entendu
du bruit dans le cachot d Ascanio, il crut que ce bruit,
causé par 1 eiitr.?e du geôlier qui lui apportait son déjeuner,
était une garantie de tranquillité pour plusieurs heures. En
conséquence, il laissa s écouler quelques minutes, après les-
quelles ayant reconnu qu'aucun bruit ne troublait le si-
lence, II s'engagea dans son couloir, Iranchit comme d'habi-
tude la distance et souleva la natte avec sa tête.
Le cachot d'Ascanio était plongé dans l'obscurité la plus
profonde.
Aubry appela à demi-voix ; personne ne répondit : le
cachot était parfaitement solitaire.
Le premier sentiment d'Aubry fut un sentiment de joie.
.\scanio était libre, et si Ascanio était libre il n'avait pas
besoin, lui .. Mais presque aussitôt il se rappela la recom-
mandation qu'il avait entendue la veille de mettre Ascanio
dans une prison plus commode. On avait eu égard à la
recommandation de madame la duchesse d'Etampes ; ce
bruit que venait d'entendre l'écolier, c'était le déménage-
ment de son ami.
L'espoir qu'avait eu Aubry fut donc éblouissant, mais
rapide comme un éclair.
n laissa retomber la natte et rentra à reculons dans son
cachot. Toute consolation lui était enlevée, même la pré-
sence de 1 ami pour lequel 11 se sacrifiait.
II ne lui restait plus d'autres ressources que de réfléchir.
Mais Jacques Aubry avait déjà réfléchi si longtemps, et ses
réflexions avaient eu un si douloureux résultat, qu il pré-
féra dormir.
Il se jeta donc sur son lit. et comme il était fort en retard
du côté du sommeil, il ne tarda point malgré la préoccu-
pation d'esprit où il se trouvait, à s'endormir profondé-
ment.
Il rêva qu'il était condamné à mort et pendu ; mais comme
par un mauvais procédi> du bourreau, la corde avait été
mal graissée, la pendaison était demeurée incomplète ; on
ne l'en avait pas moins enterré bel et bien. Et dans son
rêve Jacques Aubry commençait a se dévorer les bras
comme cela se pratique, lorsque le greffier, qui tenait à
ravoir son bout de corde, étant venu pour le prendre, avait
rouvert .le caveau dans lequel il était enfermé, et lui avait
rendu à la fois la vie et la liberté.
Hélas ! ce n'était qu'un rêve, et lorsque l'écolier se ré-
veilla, sa vie était fort compi-omise. et sa liberté tout à
fait perdue.
La soirée, la nuit et la journée se passèrent sans que
Jacques reçût d'autre visite que celle de son geôlier. Il es-
saya de lui faire quelques questions, mais il n'y eut pas
moyen d'en tirer une parole.
Au milieu de la nuit, et comme Jacques Aubry était dans
son premier sommeil, il entendit sa porte rouler sur ses
gonds et se réveilla en sursaut. Si bien que dorment les
prisonniers, le bruit d'une porte qui s'ouvre les réveille
toujours.
L'écolier se dressa sur son séant.
— Levez-vous et habillez-vous, dit la voix rude du geô-
lier, tandis que derrière lui étincelaient à la lueur de la
torche qu il portait les hallebardes de deux gardes de la
prévôté.
La seconde Injonction était inutile : comme le lit de
.lacques .\ubry n'était orné d'aucun drap et manquait com-
plètement de couverture, il s'était couché tout vêtu.
— Où voulez-vous donc me mener» demanda Jacques
.Vubry. dormant encore d'un œil
— Vous ê;es bien curieux, dit le geôlier.
— Cependant je voudrais s,'ivoir. reprit l'écolier.
— -Mlons. .niions, pas de raisonnement, et suivez-moi.
Toute rér?istance était inutile, le prisonnier obéit.
Le geôlier marcha devant, puis Jacques Aubry vint après,
puis les deux gardes fermèrent le cortège.
Jacques Aubry regardait autour de lui avec une inquié-
tude qu'il ne cherchait pas même à dissimuler : 11 craignait
une e.xécution nocturne ; cependant une chose le rassurait :
il ne voyait ni prêtre ni bourreau.
Au bout de dix minutes, Jacqiies Aubry se retrouva dans
la première salle où on l'avait conduit à son entrée au
Chàtelet ; mais là, au lieu de le conduire au guichet, ce
dont un instant il avait eu l'espérance, tant le malheur
vous rend facile a lillusion, son guide ouvrit une porte ca-
chée dans un angle et s engagea dans un corridor intérieur,
ce corridor donnait dans une cour.
Le premier sentiment du prisonnier en arrivant dans
cette cour, en se retrouvant à 1 air et en revoyant le ciel.
lut de respirer â pleine poitrine. C'était autant de pris, il
ne savait pas quand pareille aubaine se renouvellerait.
Puis, comme il aperçut de lautre côté de la cour les
fenêtres en ogives d une chapelle du quatorzième siècle, il
commença â deviner ce dont il était question.
Xotre véracité de conteur nous contraint à dire qu'à cette
pensée les forces faillirent lui manquer
Cependant le souvenir d'.\scanio et de Colombe se pré-
senta à son esprit, et la grandeur de la belle action qu'il
allait accomplir le soutint dans sa détresse.
Il s'avança donc d'un pas assez ferme vers l'église ; en
arrivant sur le seuil, tout lui fut expliqué.
Le prêtre était à l'autel ; dans le chœur une femme l'at-
tendait : cette femme, c'était c;ervaise.
A moitié chemin du chœur il trouva le gouverneur du
Chûtelet.
— Vous avez demandé à rendre, avant de mourir, l'hon-
neur â la jeune hlle à qui vous 1 aviez ravi, dit le gouver-
neur : la demande était juste et l'on vous l'accorde.
L'n nuage passa sur les yeux de 1 écolier ; mais il porta
la main à la lettre de madame d Etampes et il reprit cou-
rage.
— Oh ! mon pauvre Jacques : s'écria Gervaise en venant
se jeter dans les bras de recoller; oh: qui m'aurait dit
que cette heure que je désirais sonnerait dans une pa-
reille circonstance.
— Que veux-tu, ma chère Gervaise, s'écria l'écolier en
la recevant sur sa poitrine ; Dieu sait ceux qu'il doit punir
et deux qu'il doit récompenser ; soumettons-nous â la vo-
lonté de Dieu.
Puis tout bas, et en lut glissant dans la main la lettre de-
madame d Etampes :
— Pour lienvenuto. dit-il. et à lui seul !
— Hem ? murmura le gouverneur, s'approchant vivement
des deux époux, qu'y a-t-il ■?
— Klen : je dis a Gervaise que je l'aime.
— Comme elle n'aura, selon toute apparence, probable- '
ment pas le temps de s apercevoir du contraire, les protes-
tations sont inutiles : approchez de 1 autel et faites vite.
Aubry et Gervaise s'avancèrent sans souffler le mot vers le
prêtre, qui les attendait. Arrivés en face de lui, tous deux
tombèrent à genoux. La messe commença.
Jacques aurait bien voulu échanger quelques paroles
avec Gervaise, qui, de son côté, brûlait d'envie de peindre
sa reconnaissance à .\ubry ; mais deux gardes placés à leurs
côtés surveillaient leurs gestes et épiaient leurs paroles. Il
était bien heureux que. dans un moment de compassion
sans doute, le gouverneur les eût laissés échanger l'acco-
lade à laide de laquelle la lettre était passée des mains de
Jacques dans celles de Gervaise. Ce moment perdu, la sur-
veillance exercée sur les deux époux eût rendu le dévoù-
ment de Jacques inutile.
Sans doute le prêtre avait reçu ses instructions, car II
abrégea fort son discours. Peut-être aussi pensait-il à part
lui qu'il était Inutile de faire de grandes recommandations
conjugales et paternelles à un homme qui allait être pendu
dans deux ou trois jours.
Le discours fini, la bénédiction donnée, la messe dite,
.\ubry et Gervaise crurent au moins qu'on allait leur ac-
corder un moment de téte-à-tête, mais il n'en fut rien.
.Malgré les pleurs de Gervaise, qui fondait littéralement en
eau, les gardes les séparèrent.
Cependant ils eurent le temps déchanger un coup d'œll.
Celui d'.Vubry voulait dire : Songe à ma commission.
Celui de Gervaise répondait ; Sois tranquille, elle sera
faite cette nuit même ou demain au plus tard.
Puis on les entraîna chacun d'un côté opposé. Gervaise
fut remise galamment à la porte de la rue. Jacques fut re-
conduit poliment à son cachot.
En y rentrant, l'écolier poussa un soupir plus profond
(|u aucun de ceux qu'il eût poussés encore depuis son en-
trée dans la prison : il était marié :
Ce fut ainsi que, nouveau Curtlus. Jacques .\ubry, par
dévoùment. se précipita dans le gouffre de Ihyménée.
ASCANIO
109
xxxvii
iA Fonte
kiinteiiant, avec la peiiKhsiou de nos lecteurs, quittons
.,:, instant le Chàtelet pour revenir i. l'iiôiel de Nesle.
Aux cris de Benvenuio, ses ouvriers étaient accourus et
1 avaient suivi à la londerie.
Tous le connaissaient à loeuvre ; mais jamais ils ne lui
avaient vu une pareille ardeur au visage, une pareille
f.amme dans les yeux: quioonque eiU pu le mouler lui-
même en ce moment comme il allait mouler le Ocriter eut
dolé le monde de la plus belle statue qui se put faire
du génie de l'art.
Tout était prêt, le mod';le en cire, revêtu de sa cliappe
de terre, attendait, tout ctiilé de ter et dans le louriioau à
oapsule qui l'entourait, l'heure de la vie. Le bois lui-même
était tont disposé: Benvenuto en approcha !a Uanime à
quatre endroits dilTérens. et comme le bois était du sapin
iiue l'artiste prenait depuis longtemps soin de faire sécUer,
lou gagna rapidement toutes les parties du fourneau, et
moule se trou'^■a bientôt former le centre d'un immense
i.iver. Alors la cire commença â sorti» jiar les -Jvens, tandis
que de son cùtê le moule cuisait , en même temps les ou-
vilers creusaient une grande fosse près du fourneau où le
lal devait entrer en fusi in, car Eenvenuto ne voulait pas
: il y eût un instant perdu, et aussitôt le moule cuit, il
vouiait procéder à la fonte.
Pendant un jour et demi la cire découla du moule ; pen-
dant un jour et demi, tandis que les ouvriers se i élevaient
tour à tour, se reposant par quart, comme les matelots d'un
bâtiment de guerre. Ke.ivenuto veilla, tournant nutour du
tourneau. alimentant le foyer, encourageant les travail-
leurs. Enfin, il reconnut que toute h\ cire était écoulée et
que le moule était parfaitement cuit; c'était la seconde
partie de son œuvre: la dernière était la fonte du bronze
et le coulage de la statue.
Ix)rsquon en fut la, :es ouvriers qui ne comprenaient
rien à cette force surhumanie et a cette furieuse ardeur,
voulurent obtenir de Benvenuio qu'il prit quelques Heures
de repos, mais c'étaient aaelques heures ajouîees i la cap-
•■"ité d'.\scanio et aux rersécutions de Colombe Benve-
o refusa. Il semb.ait du même métal que ce bronze dont
illait faire un dieu.
.Mors, la fosse creusée, 11 entour.i le moule d excellens
iiirdagcs, et à l'aide de cabestans préparés a cet effet, il
l'enleva avec tout le voin possible, le transporta au-dessus
de la fusse et l'y descendit .entenient jusqu'à ce qu'il fût :'i la
linuîeur du fourneau : arrivé la, il le consolida en faisant
r nier tout autour de lui la terre extraite de la fosse, en la
i'.ulant par couches et en plaçant, .à meôure qu'elle s'élevait,
les tuyaux de terre cuite destinés :i servir d'évens. Tous ces
préparatifs prirent le reste de la journée La nuit vint : il y
avait quarante-huit heures que Benvenuto n'avait dormi,
ne s'était couché, ne s'était assis. Les ouvriers le sup-
pliaient. Scozzone le 'grondait, mais Benvenuto ne voulait
entendre à rien : une force magique semblait le soutenir.
et il ne répondait aux supplications et aux gronderles
qu'en commandant à chaque ouvrier la besogne qu'il
avait à faire avec la voix brève et dure dont un général
d'armée commande la manœuvre à ses soldats.
Benvenuto voulait commercer la fonte â l'in-lant même:
l'énergique artiste, qui avait constamment vu tous les obs-
tacles céder devatit lui. essay.iit alors sa puissance impé-
pativc suV lui-même ; écrasé de fatigue, dévoré de soucis,
brûlé de fièvre. 11 commandait à son corps d'agir, et ce
corps de fer obéissait, tar.dis que ses compagnons étalent
forcés de se retirer l'un après l'autre, comme dans une
bataille on voit de* soldats blessés quitter leur i ing et re-
gagner l'ambulance.
Lu fourneau de fonte était prêt : Benvenuto l'avait f:iit
remplir de lingots de fonte et de cuivre, placés symétri-
quement les uns sur les autres. :ifl'i que la chaleur piit se
faire jour entre eux, et que la fusion s'opérât plus rapide-
ment et plus complètement. Il y mit le feu comme i la pre-
mière fournaise, et blent''it, comme le bûcher était composé
de sapin, la résine qui en découlait, jointe a la conibiislibl-
lllé du bois, fit une flamme telle que. s'élevant plus haut
qu'on ne s'y attendait, elle alla lécher le toit de la fonderie.
qui. n'étant qu'un toit de bols, prit feu aussitôt. A la vue
et suiiout a la chaleur de cet incendie, tous les compa-
Bnons. à l'exception d'Hermann. s'éloignèrent: mais Fier-
mann et Benvenuto, c'était assez pour faire face à tout. Cha-
cun d'eux iirit une hache et se mit a abattre les piliers de
bols qui soutenait le hangard. Un Instant après, le toit
tout enllammé tomba. Alors avec des crocs Benvenuto et ller-
mann poussèrent les délit is brûlans dans la fournaise et
l'ardeur du foyer s'en augmentant, le métal commença de
fondre.
Mais arrivé à ce point, Benvenuto Cellinl se trouva au
bout de ses forces. 11 j avait près de soi.iianie heures qu'il
n'avait dormi, il y en avait vingt qn.Ltrn qu'il n'avait
mangé, et depuis ce temps il ét:iit làinc de tout ce mouve-
ment. Taxe de toute cette fatigue. Une lièvre terrible s'em-
para de lui : a la coloration de son teint succéda une pâ-
leur mortelle. Dans une atmosplièie tellement ardente que
personne n'y pouvait demeurer près de lui. il sentait se;;
membres trembler et ses dents battre comme s'il se fû'
trouvé au milieu des neiges de la Laponie. Les comna
gnons s'aperçurent de son état, s approchèrent rie lui;' il
voulut résister encore, nier sa défaite, car pour cet homme,
céder n.ême devant I impossible était une honte: mais en-
fin, il lui fallut avouer qu il se sentait défaillir. Heureuse-
ment la fusion arrivait à son terme ; le plus difficile était
fait: le reste était une u avre île mécanique lacile à exé-
cuter. Il appela l'agolo : Pagolo n'était point là. Cependant
aiLx cris des compagnons qui répétaient son nom en chœur.
Pagolo reparut ; il venait, disait-il, de prier pour i'Iieureusè
issue de la fonte.
— Ce n'est pas le temps de prier! s écria Benvenuto, et
le Seigneur a dit ■ Qui travaille prie. C'est l'heure de tra-
vailler, Pagolo. Ecoute, je sens que je me meurs; mais,
que je meure ou non. il ne faut pas moins que mon Ju-
piter vive. Pagolo. mou ami, c'est à toi que j'abandonne la
direction du moulage, certain (jue si tu le veux tu feras
tout aussi bien que moi. Pagolo, tu comprends bien, le
métal sera bientôt prêt : tu ne peux te tromper a son degré
de cuisson. Lorsqu'il sera rouge, tu feras prendre un pier-
rier à Ilermann et un autre à Simon le-Gaucher. Ah ! mon
nieu! qu'est-ce que je dis donc? Oui. Puis ils frapperont
un coup sur les deux tampons des fourneaux. Alors le métal
coulera, tt si je sois mort vous direz au nii iiiril ma r.io-
mis une grâce et que vous yene^ la réclamer en mou nom,
et que cette grâce... c'est. . Oh ; mon Dieu ! je ne m'en
souviens plus. Que voulals-je donc demander au roi? ah:
oui... Afcanio... seigneur de Xesle.. Colombe, la fille du
prévôt., d'orbec... Madame d'Etampes... Ah i... je deviens
fou :
Et Benvenuto chancelant tomba dans les bras d'Kermann.
qui l'emporta comme un enfant dans sa chambre, tandis
que Pagolo. chargé de la direction du moulage, donnait
des ordres pour que l'œuvre se continu;it.
Benvenuio avait raison ou plutôt un délire terrible
s'était emparé de lui. Scozzone qui sans doule de son côté
priait aussi, comme Pagolo, accovrut pour lui porter se-
cours ; mais Benvenuto ne cessait de crier ; Je suis mort :
— Je vais mourir ; — Ascanio ! Ascanio ! que deviendra
.^scanio ;
C'est qu'en effet mille visions délirantes passaient dans
sa tête : Ascanio, Colombe, Stéphnna, tout cela grandissait
à ses yeux comme des spectres, s'évanouissait comme des
ombres. Puis, au milieu de tout cela, passaient tout .'■an-
glans Pompeio l'orfèvre, qu'il avait tué d'un coup de poi-
gnard, et le maître de p.is'o de Sienne-, qu'il avait tué d'un
coup d'arquebuse. Passé et présent se confondaient dans
sa tête. Tantôt c'était Cl'cnient Vil qui retenait Ascanio en
prison, tantôt c'était Cosme I" qui voulait forcer Colombe
à épouser d'Orbec Puis il s'adressait à la duchesse Eléo-
nore. croyant s'adresser à madame d'Etampes ; il siipplidit,
11 menaçait. Puis il riait au nez de la pauvre Scozzone
pleurante : 11 lui disait de prendre garde que Pagolo ne se
rompît le cou en courant sur les corniclies comme un ch.at.
Puis à ces momens d'agitation insensée succédaient des
intervalles de prostration complète pendant lesquels on eût
dit qu'il allait mourir.
Cette agonie durait depuu trois heures : Benvenuto était
dans un de ces momens de torpeur que nous avons dit.
quand tout à coup Pagolo entra dans sa chambre, pâle, dé-
fait et s'écriant :
— Que Jésus et la Madone nous aident, maître ! car tout
est perdu maintenant, et 11 ne peut plus nous arriver se-
ccurs que du ciel.
Tout écrasé, tout mourant, tout évanoui qu'était Benve-
nuto. ces mots, comme un stylet aigu pénétrèrent ju.squ'au
Iilus profond de son cœur Le voile qui couvrait son in-
telligence se déchira, et comme Lazare se levant à la voix
du Christ. Il se souleva sur son lit en criant :
— Qui a dit ici que tout était perdu tant (lue Benvenuto
vivait encore?
— Hélas: mol, maître, mci, dit Ptigolo.
— Double infâme! s'écria Benvenuto, il était donc dit
que tu me trahiras sans cesse: Mais sois tranquille. Jésus
et la .Madone que tu invoquais tout à l'heui'e s.mt là pour
soutenir les hommes de bonne volonté et pour punir les
traîtres...
En ce moment on entendit les ouvriers qui se lamen-
taient en criant : Benvenuio ' Benvenuto '
— Le voua : le voilà l répondit l'artiste en s'élançant hors
ilO
ALEXANDRE DIMAS ILLUSTRE
de sa chanihre, pâle, mais plein de force et de raison. Le
TOilà : et malheur à ceux qui n'auront pas fait leur devoir :
En deux bonds Benyenuto fut à la fonderie ; il trouva
tout ce monde d on^Tlers qu'il avait laissé si plein d'ardear
stupéfait et abattu. Hermann lui-même semblait mourant
de fatigue; le colosse ciiancelait sur ses jambes et était
forcé de s'appuyer à l'un des pilliers du liangard resté de-
bout.
— Or çà, écoutez-moi, s'c-oria Benvenuto d'une voix ter-
rible et en tombant au milieu d'eux comme la foudre, je ne
sais pas encore ce qui est arrivé, mai< sur mon âme: je
vous en réponds d'avance, il y a rem^^de. Obéissez donc
maintenant que je suis pf'sent à la besogne : m.ais obéissez
passivement, sans dire ui. mot, sans faire un geste, car le
premier qui hésite, je le tue.
Voilai pour le.s mauvais.
Pour les bons, je ne dirai qu'un mot; la liberté, le
bonheur d'Ascanio, votre 'jompasnon que vous aimez tant,
est au bout de la réussite. Allons !
A ces mots Cellini s'approcha du fourneau pour juger
lui-même de l'évé.nement. 1-e bois avait manqué et le métal
s'était refroidi, de sorte qu il était, comme on dit en terme
de métier, tourné en gâteau.
Benvenuto jugea aussitôt que tout était réparable ; sans
doute Pagolo s'était relâché de sa surveillance, et pendant
ce temps la clialcur du foyer avait diminue : il fallait ren-
dre à la flamme' tout sa chaleur, il fallait rendre au métal
toute sa liquéf;:ction.
— Du tiois : s'écria Benvenuto, du bois cherchez-en rar-
tout où il peut .V en avoir : courez cliez les boulangers, et
payez-le, s il le laut,_ à la livre ; apportez jusqu'au dernier
copeau qui. se trouve'dans la maison. Enfonce les portes du
Petit-Nesle, Hermann, si dame Perrlne ne veut pas te les
ouvrir : tout est de bonne prise, de ce côté, nous sommes
en paj's ennemi. Du bois; du bois:
Et pour donner l'exemîjlc le premier, Benvenuto saisit
une liache et attaqua à grands coaps les deux poteaux qui
restaient encore debout, et q<ii bientôt s'abattirent avec le
reste de toiture, que Benvenuto pouisa aussitôt dans le
foyer ; en même temps le.: compagnons revinrent de tous
côtés chargés de bois.
— Ali çà : maintenant, s'écria Benvenuto, êtes-vous dis-
posé à m'obéir?
— Oui ; oui ! crièrent toutes les voix ; oui, daus tout ce que
vous nous ordonnerez, et tant qu'il nous restera un souffle
de vie.
— Alors triez le chêne, et ne jetez d'aiiord que du chêne
dans le foyer ; le cliêne fait un feu plu? vif, et par consé-
quent le remède sera plus prompt
Aussitôt le chêne plut par bras-sées dans la fournaise,
et ce fut Benvenuto qui fi.t forcé de crier as-oz.
L'énergie tie cette âme â\ait pa.ssé dans toutes les âmes:
ses ordres, ses gesies, tout était compris et exécuté à l'ins-
tant même. II n'y avait que Paiïolo qui de temps en temps
murmurait entre ses dents ;
— Vous voulez faire des choses impossibles, maître et
c'est tenter Dieu.
Ce à quoi Cellini répondait par un regard qui voulait
dire ; Sois tranquille, tout n'est pas' fini entre nous.
Cepend'inl, malgré les prédictlonô sinistres de ragolo. le
métal commençait à entrer de nouveau en fusion, et pour
hâter cette fusion, Benvenuto jetait de temps en temps
dans le fourneau quelques livres de plomb, remuant plomb,
cuivre et bronze avec une longue barre de fer. de sorte
que. pour me servir de ses expressions à lui-même, ce
cadavre de métal comraeiii,ait à revenir à la vie. A la vue
de ce progrès. Benvenuto, joyeux, ne sentait plus ni fièvre
ni faiblesse ; lui aussi ressuscitait.
Enfin on vit le métal bouillir et monter. .\ussitôt Benve-
nuto ouvrit l'orifice du moule'' et ordonna de frapper sur
les tampons du fourneau, ce qui fut exécuté à 1 instant
même; mais comme si, Jusqu'au bout, cette oeuvre gieaii-
lesque devait être un comb.tt de Titans, les tampons ôlés.
Benvenuto s'aperçut, non seulement que le métal ne coulait
pas avec une rapidité suffisante, mais encore qu'il ny
en aurait peut-être encore point assez. Alors, frappé d'une
de ces Idées suprêmes connie il en vient aux artistes seuls ;
— Que la muitié de vous. dit-Il. reste ici pour jeter du
bois dans le foyer, et que l'autre me suive !
Et suivi de cinq compagioiis. il sélanca vers l'hOIel de
Xesle : puis, un instant a; rês. tous reparurent chargés de
vaisselle d'argent et d'étain, de lingots, d'aiguières ;1 moitié
terminées, Benvenuto donna l'e.vemple. et rhacun jeta .son
précieux fai'de;«i dans le fourneau, qui dévora tout à l'ins-
tant même, bronze, plomb, argent, saumons bruts, cise-
lures merveilleuses, avec la mê.nie indifférence qu'il eût
dévoré l'arliste lui-même si l'artisie à son tour s'y lût pré-
cipité.
Mais, grâce à ce surcroU de matières fusibles, le bronze
devint parfaitement Umiidc. et comme s'il se fût repenti
de son hésitation d'un instant te mit â couler à pleins
canaux. Il y eut alors un moment d anxieuse attente, qui
devint presque de la terreur quand Eeuvenuto s'aperçut que
tout le bronze écoule n'arrivait pas jusqu'à l'orifice du
moule: il sonda alors avec une longue perche, mais il
sentit que sans arriver au bout du jet, le bronze avait dé-
passé la tête de Jupiter.
Alors, il tomba à genoiLX et remercia Dieu ; l'ceuvre était
terminée qui devait sauver Ascanio et CDlombe; maintenant
Dieu permettrait-ii qu'elle fût accoinplie parfaitement?
C'est ce que Benvenuto ne pouvait savoir que le lende-
main.
La nuit, comme ou le pense bien, fut vme nuit d'an-
goisse; et si latiprué que fût Benvenuto, à peine s il eut
quelques Instans de sommeil. Encore ce sommeil était-il
bien loin d'être le repos. \ peine l'artiste avait-il les yeux
fermés, que les objets rée^s faisaient place aux objets ima-
ginaires Il voyait son Jupiter, ce maitre des deux, ce roi
de la beauté olympienne, tcrdu comme son fils Vulcain. Il
ne comprenait plus rien dans son rêve. Etait-ce la faute
du moule? était-ce la faute de la fonte? était-ce lui qui
s était trompé dans l'œuvre? était-ce le destin qui s'était
raillé de 1 ouvrier 7 Puis à celte vue sa poitrine se gonflait,
ses tempes battaient ardemment, et il se revenait le coeur
bondissant et la sueur sur le front. Pendant quelque temps
il doutait encore, ne po'uvant dans la confusion de son es-
prit séparer la vérité du mensonge. Puis enfin il songeait
que son Jupiter était ^core cache dans son moule comme
l'enfant dans le sein de sa mère. Il se rappelait toutes les
précautions qu'il avait irises. Il adjurait Dieu qu'il voulait
faire non seulement une belle œuvre, mais encore une
bonne action. Puis, plus calme et plus tranquille, il se ren-
dormait sous le poids de cette fatigue incessante qui sem-
blait ne plus devoir le quitter, pour tomber dans un se-
cond rêve aussi insensé ^t aussi terr.flaut que le premier.
Le jour vint, et avec le jour Benvenuto secoua tous les
restes du sommeil ; en un instant il fut debout et habillé ;
une seconde après il était à la fonderie.
Le bronze était encore évidemment plus chaud qu'il ne
convenait pour le mettre à l'air; mais Benvenuto était si
pressé de voir ce qu'il y avait désormais à craindre ou â es-
pérer, qu'il n y put tenir et qu il commença a découvrir
la tête. Lorsqu'il porta la maiu sur le moule, il était si
pâle qu'on eût cru qu'il allait mourir.
— Fous engore malate. maidre? dit une voix que Ben-
venuto reconnut à son accent pour celle d'IIermann. Fous
mieux faire rester tans fotre lit.
— Tu te trompes, Hermann m:in ami, dit Beuvenulo,
tout étonné de voir Hermann levé de si bon matin, car
c'est dans mou lit que je mourrais. Jlais toi. comment es-
tu levé â cette heure?
— Che me bromenais, d.t Hermann en rougissant jos-
qii'au blanc des yeux ; chairae à me bromener beaugoup.
Foulez-vous que che fous allé, maidre?
— Xon, non, s'écria Benvenuto ; que personne que moi
ne touche à ce moule; Attends, attends:
Et il commença à découvrir doucement le haut de la
.statue. Par un hasard miraculeux, il y avait juste le métal
nécessaire. Si Benvenuto n'avait pas eu l'idée de jeter dans
le fourneau son argenterie, ses plats et ses aiguières, la
fonte manquait et la tête ne vciiait pas.
Heureusement la tête était venue, et merveilleusement
belle.
Cette ^iie encouragea Benvenuto à découvi'ir successive-
ment les autres parties du corps Peu â peu le moule
tomba comme une écorce, et enfin, le Jupiter, délivré des
pieds à la tète de son entrave, apparut majestueu.x comme
il convenait au roi de l'Olympe. En aucune partie le bronze
n'avait fait défaut a l'artiste, et lorsque le dernier lambeau
de glaise fut tombé, ce fut un cri d'admiration parmi tous
les ouvriers, car ils étalent venus successivement et en si
lence se grouper «levant Cellini, qui trop préoccupé des
pensées qu'une si heuietise réussite faisait naitre dans son
esprit, ne s'était pas même aperçu de leur présence.
Mais à ce cri qui le faLsait dieu à son tour, Benvenuto
releva la tête, et avec un sourire orgueilleux ;
— .\h I dit-il. nous verrons un peu si le roi de France
osera refuser la première grâce que lui demandera l'homme
qui a tait une pareille statue.
Puis, comme s'il se fût repenti de ce premier mouve-
ment d'orirueil, qui était cependant tout entier dans sa na-
ture, il tomba sur les de::x genoux, et ]oif:nant les mains,
il dit tout haut une action de grâces au Seigneur
Comme il achevait sa prière. Scozzone accourut en disant
à Henver.ulo que madame Jacques Attbry demandait â lui
parler en secret, ayant une lettre de son mari qu'elle ne
voulait remettre qu'à Benvenuto.
Benvenuto fit redire deux foi'; le nom â Scozzjine. car II
ignorait que l'écolier fut en puissance de femme légitime
Il ne se rendit iw moins â l'invilalion (lui lui était faite,
laissant tous ses conq agnons, orgueilleux et grandis de la
gloire de leur maître.
.\SCAMO
III
Cependant, en y regardant de plus prés, Pagolo s'aperçut
qu'il y avait une Incorreilion dans le talon du dieu, un
ac, ident (fuelconque ayant enipoclié la tonte île couler jus-
qu'au lond du moule.
xxxviir
JUPITER ET L'OLTMPE
Le jour même où Benvenuto avait découtert sa statue,
11 avait fait dire à François 1' que son Jupiter était fondu,
lui demandant quel jour il lui plaisait que le roi de
l'Olympe parût aux yeux du roi de iranic.
Frantiiis 1" npinidit â Benvenuto que sou cousin l'empe-
reur et lui devant aller chasser le jeudi suivant à Fontai-
nebleau, il n avait qu'à taire pour ce joui' transporter sa
statue dans la grande galerie du château.
La réponse était .^ëclie. 11 demeurait évident que madame
d Ktampes avait lortement prévenu le roi contre son ar-
ii«!e«-.ivori.
-Mais a celte réponse, .soR orgueil humain, soit confiance
a Dieu, Uenvenulo se contenta de répondre en souriant :
— C est bien.
On était arrivé au lundi. Benvenuto lit charger le Jupiter
-■:r un chariot, et, montant à cheval, il l'accompagna lul-
hine sans le quitter (1 un instant, de peur qu il ne lui ar-
v:it niallieiir. Le jeudi, i di.x lieures, l'œuvre et l'ouvrier
.lient arrivés à Fontainebleau.
V voir Benvenuto. ne fut-ce qu'à 'e voir passer, il était
.>ibie qu'il avait dans i'àme je ne sais quel sentiment de
ble lierlé et de radieux e.^poir. Sa consciense d artiste lui
l:-ait qu'il avait fait un chef-d œuvre, et son cœur d'Uon-
néte homme qu'il allait f-aire une bonne action. Il était
donc doublement joyeux et portait haut la tûte, en homme
qui. n'ayant pas de haine, n'a pas de crainte. Le roi allait
voir le Jupiter et sans doute le trouver beau ; Montmorency
et Poyet lui rappelleraient sa parole ; l'empereur et toute
la cour seraient l.'i ; François I" ne pouvait donc faire au
trement que d'acquitter la parole donnée.
.Madame d'Etampes, avec moins de douce joie mais avec
liant de piu-sion ardente, ourdissaii de son cùié ses jilans ;
II.; avait triomphé du [rremier choc que Beuvenuto avait
■ ilu lui porter en se présentant chez elle et chez le roi :
■tait un premier danger passj?. mais elle sentait qu'il en
istait un second dans la promesse faite à Benvenuto, et
lie voulait à tout prix détourner celui-là. Elle avait donc
'Cédé d'un jour Cellini à Fontainebleau, et elle avait fait
— dispositions avec cette protonde habileté féminine qui
:i'Z elle équivalait presqu à du génie.
Cellinl ne devaii point tarder à l'éprouver.
A peine etit-il franchi le seuil de la galerie où son Jupi-
ter devait cire exposé, qu'il vit à l'instant même le coup,
reconnut la main qui l'avait frappé, et resta un instant
anéanti.
Cette galerie, toute resplendissante des peintures du
iiosso. déjà faites 'i elles seules pour distraire latieiuion de
quelque chef-d'œuvre que ce fut. avait été garnie, pendant
les trois derniers jours qui venaient de s'écouler, des sta-
'lies envoyées de Rome par le Primatice. c'est-à-dire que
'S merveilles de la sculpiure antique, les types consacrés
:.ir l'admiration <te vingt siècles, étaient là défiant toute
' 'imparaison. écrasant toute rivalité. Ariane. Vénus. Her-
cule. Apollon. Jupiter même, le grand Jupiter ol.vmpien,
figures idéales, rêves du génie, éternités de bronze, for-
maient comme un concile surliunuiiii dont il était impie
d'approcher, comme un tribunal sublime dont tout artiste
devait redouter le jugement.
Un Jupiter nouveau se rhssant à côté de l'autre dans cet
Olympe. Benvenuto jetant le gant à Phidias, il y avait là
une sorte de profanation et de blasphème qui. tout con-
fiant qu'il fût dans son propre mérite, fit reculer de trois
pas le religieux artiste.
Ajoutez que les immortelles statues avalent pris, comme
( «'tait leur droit, les plus belles places: Il ne restait donc
['•ur le pauvre Jupiter de Celllni que des coins obscurs aux-
iiiels on n arrivait qu'après avoir passé sous le regard llxe
' imposant des anciens dieux.
Benvenuto. trstc, la tète inclinée, debout sur le seuil de
Il galerie, l'embrassait d'un regard à la fois triste et
■ liarmé.
— Messire Antoine Le Maçoti. llt-11 au secrétaire du roi
qui l'accompagnait. Je veux, je dois remporter surle champ
mon Jupiter : le disciiile ne tentera p.as de le disputer aux
maîtres: l'enfant n'essaiera pas de lutter contre les aïeux:
mon orgueil et ma modestie me le c'éfendent
— Benvenuto, répondit le secrétaire du roi. croyez-en un
1 .11 sincère ; si vous faites cela, vous vous perdez. Je vous
le dis entre nous, on espère de vous ce découragement qui
passera poui- un aveu d'impuissance. J'aurai beau présenter
vos excuses au roi. Sa Majesté, qui est impatiente de voir
votre œuvre, ne voudra entendre à rien, et poussée comme
elle lest par madame d'Etampes, vous retirera sans retour
ses bonnes grâces. On s'y attend, et ]e crains. Ce n'est pas
avec les morts, Benvenuto, c'est avec les vivants que votre
lutte est dangereuse.
— Vous avez raison, messlre, répondit l'orfèvre, et Je vous
entends. .Merci de m avoir rappelé que Je n'ai pas le droit
d'avoir ici de l'amour-projire.
— .\ la bonne heure, Benvenuto. Mais écoulez un der-
nier avis : Madame d'Etampes est trop charmante aujour-
d'hui pour n'avoir pas quelque perfidie en tête; elle a en-
traîné l'empereur et le roi a une promenade dans la forêt
avec un enjouement et une grâce irrésistibles; j'ai peur
pour vous qu'elle ne trouve le secret de les y retenir jus-
qu'à la nuit.
— Le croyez-vous' s'écria Benvenuto en pâlissant; mais
alors je serais perdu, car ma statue paraîtrait dans un faux
jour qui lui oterait la moitié de sa valeur.
— Espérons que je me suis trompé, reprit Antoine Le
.Maçon, et attendons l'événerf.ent.
Cellini commença à attendre on effet dans une anxiété
pleine de frémissement. Il avait placé son Jupiter le moins
mal possible, mais 11 ne se dissimulait i)as qu'à la nuit
tombante sa statue serait d'un effet médiocre, et qu'à la nuit
elle paraîtrait tout à fait mauvaise. La haiue de la duchesse
avait i alcuIé aussi juste que la science du sculpteur : elle
devinait en 1.5'il un procédé de la critique du dix-neuvième
siècle.
Benvenuto regardait ave: désespoir le soleil descendre
sur riiorizun, et intei'roge.ait avidement lous les bruits du
dehors. A part les gens de service, le château était désert.
Trois heures sonnèrent: dès lors 1 intention de madame
d'Etampes ét.iit évidente, et son succès n'était plus douteux.
Lenvenuto tomba accablé sur im fauteuil.
Tout était perdu : sa gl.iire d'abord. Cette lutte fiévreuse
dans laquelle il avait failli succomber, qu'il avait oubliée
déjà parce qu'elle devait le conduiri; au triomphe, n'aui'alt
l'our résultat que sa honte. U contemplait avec douleur sa
statue autour de laquelle les teintes nocturnes flottaieni
déjà, et dont les lignes commençaient à paraître moins
pures.
Tout a coup une idée du ciel lui vint, il se leva, appela
le petit Jehan, qu il avait amené avec lui, et sortit précipi-
tamment. Nul bruit annonçant le retour du roi ne se faisait
entendre encore. Benvenuto courut clie'z un menuisier de
1,1 ville, et avec l'aide de cet homme et de ses ouvriers il
eut. en moins d'une heure, achevé un socle de bois de chOne
peu apparent garni de quatre petites boules qui tour-
naient sur elles-mêmes comme des roulettes.
U tremblait maintenant que la cour ne lentrât; mais à
cinq heures son travail éta't termiBé, la nuit tombait, et le
ch.lte.in n'avait pas revu ses hôtes couronnés. Madame
d'Etampes. quelque part qu'elle fût, devait triompher.
Benvenuto eut bientôt fait de placer la statue avec le pié-
destal sur le socle presque invisibe. Le Jupiter tenait dans
sa main gauche le globe du monde, et dans sa droite, un
peu élevée au-dessus de fa tête, la foudre, qu'il semblait
vouloir lancer: au milieu des flammes de la foudre l'orfè-
vre cacli:i une bougie
Il terminait à peine ces apprêts quand les fanfares
sonnèrent, annonçant le retour du roi et de l'empereur. Ben-
venuto alluma la bougie, plaça le petit Jehan derrière la
statue par laquelle il était entièrement masqué, et non sans
un profond battement de cœur il attendit le roi.
Dix minutes après. les deux battans de la porte tourné
rcni et François I ' parut donnant la main à Charles-Quint.
Suivaient le dauphin, la dauphine, le roi de Navarre, toute
la cour enfin ; le prévôt, sa fille et d'Orbec. venaient les
derniers. Colombe était pâle et abattue ; mais du moment
qu'elle aperçut Cellini. elle releva la tête et un sourire
pliiii de sublime confiance parut sur ses lèvres et éclaira
son visage. .
Celllni échangea un regard qui voulait dire: Soyez tran-
quille ; quelque chose qu'il arrive, ne désespérez pas, Je
veille sur vous.
.\u moment où la porte s'ouvrit, le petit Jehan, .sur un
signe de son maître, imprima une légère Impulsion à la
statue, qui roula doucement sur son socle mobile, et. lais-
sant les antiques en arrière, vint pour ainsi dire au-devant
du roi. mobile et comme animée. Tous les yeux se portè-
rent sur-le-champ de son côté La douce lueur de la bougie
tombant de haut en bas. produisait un effet beaucoup iilus
agréable que le Jour t
Madame d'Etampes se mordit les lèvres.
— Il me semble, sire, dit-elle, que la fialterle est un peu
forte, et que c'était au roi de la terre à aller au-devant du
roi du ciel. • , , ,
Le roi sourit, mais on vit que cette flatterie ne lui déplal-
112
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
sait pas : selon son habitude, il oublia l'ouvrier pour 1 œu-
vre, et, épargnant la moitié du chemin à la statue, il riar-
cha droit à elle et l'examina long-temps en sUence. Charles-
«juint, qui, de sa nature et quoiqu'il eut un jour, dans un
mùmeut de bonne humeur, ramassé le pinceau du Titien,
Charles-Quint, disons-le, qui était plus prolond politique
que grand artiste, et les courtisans, qui n'avaient pas le
droit d'avoir une opinion, attendaient scrupuleusement
lavis de François 1 ' poMr se prononcer.
11 y eut un moment d anxieux silence, pendant lequel
Benvenuto et la duchesse échangèrent un regard de haine
profonde.
Puis tout à coup le roi s"écria :
— C'est beau ! c'est très beau : et j'avoue que mon at-
tente est dépassée.
Tous alors se répandiient en complimens et en éloges,
et l'empereur tout le premier.
— Si l'on gagnait les artistes comme les villes, dit-il au
roi, je vous déclarerais à l'instant même la guerre pour con-
quérir celui ci, mon cousin.
— Mais avec tout cela, interrompit madame d'Etampes
furieuse, nous ne voyons seulement pas ces belles statues
antiques qui sont plus loin ; elles valent peut être un peu
mieux pourtant que tous nos colificliets modernes.
Le roi s approcha alors des sculptures antiques, éclai-
rées de bas en haut par la lueur des torches qui laissait
toute leur partie supérieuie dans l'obscurité; elles étalent
certes d'un moins bel effet que le Jupiter.
— l'Iiidias est sublime, dit le roi, mais il peut y avoir un
l'hidias au siècle de François I" et de ChailesQuint, comme
11 y en eut un au siècle de Périclès
— Oh ! il faudrait voir cela au jcur, dit .\nne avec amer-
tume ; paraître n'est pas être ; un artifice de lumière n'est
pas 1 art. Qu'est-ce que ce voile d'ailleurs'? nous cacherait-il
quelque défaut, dites fraiicnement, maître Cellini?
C'était une draperie très légère jetée sur le Jupiter pour
lui donner plus de inaje>li.
Benvenuto était resté jusque-là près de sa statue, immo-
bile, silencieux et en apparence froid comme elle ; mais aux
paroles de la duchesse, il sourit dédaigneusement, jeta de
ses yeux noirs un dnuble éclair, et avec la sainte audace
d'un artiste paieu. il arracha le vcile d'une main vigoa-
reuse
Benvenuto s attendait a voir éclater la duchesse.
Mais tout à. coup, par une puissance incroyable de vo-
lonté, elle se mit a sourire avec une aménité terrible, et
tendant giacieuseinent la main à Cellini, stupéfait de ce
revirement ;
— Allons, j'avais tcrt. dit-elle tout haut d'un ton d'enfant
Kûté : vous êtes un grand sculpteur. Cellini ; pardonuez-
moi mes critiques, donnez-moi votre main et soyons désor-
mais amis: voulez-vous?
Puis elle ajouta tout bas et avec une volubilité extrême :
— Songez à ce que vous allez demander, Cellini. Que ce
ne soit pas le mariage de Colombe et d'Ascanio. ou, je vous
le jure, Ascanio, Colombe et vous, vous êtes tous perdus!
— Et si Je demande autre chose, dit Benvenuto du même
ton, me seconderez-vous, madame?
— Oui, fit-elle vivement, et je vous le jure, quelle que
soit la chose que vous réclamerez, le rot l'accordera.
— Je n'ai pas besoin de demander le mariage d Ascanio
et de Colombe, dit alors Iicnvenuto, car c'est vous qui le
demanderez, madame
La duchesse sourit dédaigneusement
— Que dites-vous donc ainsi tout bas? dit François I".
— .Madame la duchesse d'Etampes avait la bonté de me
rappeler, répondit Benvenuto, qu? Votre Majesté m avait
promis une grâce dans le cas où elle serait satisfaite.
— Et cette promesse a été faite devant moi, sire, dit le
connétable en s'avancant ; devant moi et devant le chance-
lier l'oyet. Vous nous avez même chargés, mon collègue et
moi, de vous rappeler...
— Oui, connétalale. Interrompit le rot d'un air de bonne
humeur; oui. si je ne me rappelais pas; mais je me rap-
pelle à merveille, foi de gentilhomme : Ainsi, comme vous
le voyez, votre intervention, tout en me demeurant agréa-
ble, me devient inutile. J'ai promis a Benvenuto de lui ac-
corder ce qu il me demanderait lorsque son .lupitcr serait
fondu. Est-ce cela, connétable? ai-je bonne mémoire, chan-
celier? A vous de parler, maiti-e Cellini, je suis à votre
disposition, vous priant toutefois de penser moins à vctre
mérite, crul est immense, qu'à notre pouvoir, qui est borné,
ne faisant de réserve que pour notre couronne et notre mat-
tresse
— Eh bien ! .sire, dit Cellini, puisque Votre Majesté est
en si bonne disposition pour votre indigne serviteur, je lui
demanderai purement et simplement la grâce d'un pauvre
écolier qui s est pris de querelle sur le quai du Ohàtelet
avec le vicomte le Marmaiine, et qui, en se défendant, lui
a passé son épêo a traves le corps.
Chacun fut étonné de la médiocrité de la^ demande, et
I madame d'Etampes toute la première ; elle regarda Benve-
nuto d un air stupéfait, et croyant avoir mal entendu.
— yentre-:\ïahom ! dit François I", vous me demandez
bel et .bien d'user de mon droit de grâce, car j'ai entrndu
dire au chancelier lui-même que c'était un cas de pen-
daison.
— Oh : s'écria la duchesse, je comptais, sire, vous par-
ler moi-même de ce jeune homme. J ai eu des nouvelles
de Marmagne, qui va mieux, et qui m'a fait dire que c'était
lui qui avait cherché la cmerelle, et que lécolier... Com
ment appelez-vous l'écolier, maître Benvenuto?
— Jacques Aubry, madame la dichesse.
— Et que 1 écolier, continua vivement madame d'Etam-
pes, n'était aucunement dans son tort ; aussi, au lieu de
reprendre ou de chicaner Benvenuto. sire, accordez-lui
donc, croyez-moi, promptement cette demande, de pevir qu'il
ne se repente de vous avoir demandé si peu de chose.
— Eh bleu ! maître, dit François V. que ce que vous dé-
sirez soit donc fait, et comme qui donne vite donne deux
fois, dit le proverbe, que Tordre de mettre ce jeune homme
en liberté soit expédié ce soir même. Vous entendez, mon
cher chancelier?
— Oui, sire, et Votre Majesté sera obéie.
— Quant à vous, maître benvenuto, dit François I", venez
me voir lundi au Louvre, et nous nous occuperons de
certains détails qui depuis quelque temps ont été trop
négligés par mon trésorier vis-a-vis de vous.
— Mais, sire. Votre Majesté sait que l'entrée du Louvre...
— C est bien ! c'est bien ! la personne qui avait donné la
consigne la lèvera C'était une mesure de guerre, et comme
vous n avez plus autour de moi que des amis, tout sera ré-
tabli sur le pied de paix.
— Eh bien ! sire, dit la duchesse, puisque Votre Majesté
est en train d'accorder, accordez-moi aussi, à mol, une toute
petite demande, quoique je n aie pas fait le Jupiter.
— Xon. dit Benvenuto à demi-voix, mais vous avez sou-
vent fait la Danaé.
— Et quelle est cette demande? interrompit François I",
qui n'avait pas entendu l'épigramme de Cellini. Parlez,
madame la duche-sse, et croyez que la solennité de l'occa-
sion n'ajoutera rien au désir que j ai de vous être agré«ble.
— Eh bien : sire. Voire .Majesté devrait bien faire à mes-
sire d'EstourviUe cette grâce de signer lundi prochain au
contrat de mariage de ma jeune amie mademoiselle d'Es-
tourviUe avec le comte d'Orbec.
— Eh ! ce n'est pas une grâce que je vous ferai lu, reprit
François I' : c'est un pU isir que je me prépare à moi-
même, et je resterai encore votre débiteur, je le jure.
— Ainsi donc, sire, c'est convenji, à lundi? demanda la
duchesse.
— Madame la duchesse, reprit Benvenuto à demi-voix,
madame la duchesse ne legrette-t-elle pas que pour une
pareille solennité ce beau lis qu'elle avait commandé à As-
canio ne soit pas fini?
— Sans doute je le regretterai, dit la duchesse ; mais
c'est chose impossible, Ascanio est en prison.
— Oui, mais je suis libre moi. d t Benvenuto; je le fini-
rai et je le porterai à madame la duchesse.
— Oh! sur mon honneur: si vous faites cela, je dirai. .
— Vous direz Cjuoi, madame?
— Je dirai que vous êtes un homme charmant.
Et elle tendit la main à Benvenuto, qui de l'air le plus
galant du monde, et :^près .'■voir d'un coup d'œil demandé
la permission au roi. y déposa un baiser
En ce moment un léger cr; se fit entendre.
— Qu'y a-t-il? demanda le roi.
— Sire, j'en demande pardon à Votre Jlajcsté, dii le pré-
vôt : mais c'est ma fille qui se trouv'» mal.
— Pauvre enfant ! murmura Benvenuto, elle croit que je
l'ai trahie !
XXXl.X
MABIACG DE BAISOK
Benvenuto voulait partir le soir même, mais le roi insista
tellement qu'il ne put se dispenser de rester au château
jusqu'au lendemain matin.
D'ailleurs, avec cette rnpiriité de conception et cette promp-
titude lie décision qui lui étaient propres, il venait d'arrêter
pour le lendemain le dénouement d une intrigue commen-
cée depuis longtemps. C'était une affaire à part dont il vou-
lait se débarrasser tout à fait avan', que de se donner tcut
entier à Ascanio et à Colombe.
H resta donc à souper 15 soir et même à déjeuner le len-
demain, et ce ne fut que vers le midi qu'ayant pris conpé^
du roi et de madame d'iT.tampes, il se mit en route accom-
pagné du petit Jehan
I
(
ASCANIO
113
Tous deux étalent bien montés, mais cependant, contre
son habitude, Cellinl ne pressa point sou clieval. Il était
évident qu'il ne vouhUt rentrer ■'i Paris qu'à une heure
donnée. Eu effet, à sept lieures du soir seulement il des-
cendait rue de la Ilarpi'.
Bien plus, au lieu de se rendre directement à l'hôtel de
Nesle, il alla frapper a la porte d'un de se- miis nommé
Guido. méilecin de Florence ; puis, lorsiiu'il se tut assuré
que ce médecin était chez lui et pouvait lui donner à sou-
per, il ordonna au petit Jel an de rentrer seul, de dire que
léger que fût cei coup, ,a i)orte s'ouvrit aussitôt . Le petit
Jehan était i son poste.
Cellinl l'interrogea: les ouvriers soupaient et n'atten-
daient le maître que le li-ndemata. Cellinl ordonna .'i l'en-
fant de garder le silence Je plus absolu sur soa arrivée,
sachemina vers la cliambie de Catherine, doat il avait
conservé une clef, y entra doucement, referma la porte, se
cach.T derrière une tapisserie, et attendit.
Un quart d'iveure après, des pas légers se tirent enten-
dre sur l'escalier. La jiort". se rouvrit une seconde fois, et
J'v consens ! s'écria Pagolo.
le maître ét-jit resté à Fontainebleau et ne reviendrait que
le lendemain, et de se tenir prêt a ouvrir quand il frappe-
rait. Le peut Jehan partit aussitôt en promettant à Cel-
linl de se conformer à ses instructions.
Le souper était servi, mais avant de se mettre à table
Cellinl demanda à son hôte s'il ne connaissait pas quelque
notaire honnête et habile qu'il pilt faire venir pour lu!
dressir un contrat inattaquable. Celui-ci lui nomma son
gendre. On l'envoya chercher aus.'itôt.
Une demidieiirc après, et comme on achevait de souper,
il arriva. Benvenuto se leva aussitôt de table, s'enferma
avec lui et lui flt dresser un contrai de mariage dont les
noms seuls étalent en blauc. Puis, lorsqu'ils eurent lu et
relu ensemble le contrat pour sassurer qu'il ne renfermait
aucune nullité. Benvenuto lui paya largement ses hono-
raires, mit le contrat dans sa poche, emprunta à. son ami
une seconde épée. juste de la longueur de la sienne, la mit
sons son manteau, et. comme la nuit était tout à fait ve-
nue, il s'achemina vers l'hôtel de Nesle.
En arrivant à la porte, il frappa un seul coup. Mais si
Scozzone entra à son tour, une lampe à la main ; puis elle
retira la clef du deliors, referma la porte en dedans, posa
la lampe sur la cheminée, et vint s'asseoir sur un arand
fauteuil, tournée de manière que Benvenuto pouvait voir
son visage
Au grand étonncment de Benvenuto, ce visage ^autrefois
si ouvert, si joyeux, si éclairé, était devenu triste et pensif.
C'est que la pauvre Scoîzone éprouvait quelque chose
comma du remords.
Nous l'avons vue heureuse et insouciante : c'est qu'alors
Benvenuto l'aimait. Tant qu'elle avait senti c':t amour ou
plutôt ce sentiment de bienveillance dans le cœur de son
amant, tant que dans ses rêves avait flotté comme un nuage
doré l'espérance d'être un jour la femme cju sculpteur, elle
avait maintenu son cœur à la hauteur de son a'tente. elle
s'était purifiée de son passé par l'amour; mais du moment
qu'elle s'était aperçue que, trompée aux apparences, ce
qu p;1l- avait cru de la vj.n de tcliini une passinn n'éi.iii
tout au iilus qu'un caprice, elle avait redescendu degré par
degré toutes ses espérances; le sourire de Benvenuto, i,ui
8
M4
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
avait lait refleurir cett âme fanée, s'était éloigné d'elle, et '
cette âme avait perdu une seconde fois sa fraîcheur i
Avec sa gaité d'enfant, sa rureté d'enfant s'était en allée ,
peu à peu; lancienne rature, 1 eonui aidant, reprenait
tout doucement le dessus. Une muraille récemment peinte
garde ses couleurs au soleil et les perd à la pluie : Scozzone,
abandonnée par CeUini peur quelque maîtresse inconnue,
n avait plus tenu à Cellini que par un reste dorgueil. Pa-
golo lui faisait la cour depuis longtemps ; eUe parla a Cel-
lini de cet amour, croyant que cet amour éveiUe.-ait sa ja-
lousie. Cette dernière attente fut trompée; Cellini. au lieu
de se fâcher, se mit à rire: Cellini, au Heu de lui défendre
de voir Pagolo. lui ordonna de le recevoir Dès lors, elle se
sentit entièrement perdue; dès lors, elle abandonna sa vie
au hasard avec son ancienne indifférence, et elle la laLssa.
comme une pauvre feuille tombée e'. Détrie, aller au souf-
fle des événemens
C'était alors que Pagolo avait tricmphé de son indiffé-
rence Au bout du comp'». Pagolo était jeune; Pagolo. a
part son air hypocrite, était joli garçon. Pagolo était amou-
reux et répétait saus cesse à Scozzone qu'il 1 aimait, tandis
que Benvenuto avail complètemen; cessé de le lui dire.
Ces deux mots « je t'aime - sont la langue du cœur, et plus
ou moins ardemment il faut toujours que le cœur parle
cette langue avec quelqu'un.
Aussi, dans une heure de désœuvrement, de .••épit. d'illu-
sion peut-être. Scozzone a\alt dit .-i Pagolo qu'elle 1 aimait ;
elle le lui avait dit sans 1 aimer véritablement ; elle le lui
avait dit, l'image -ie Cellini au cœu^ et son nom sur ses lè-
vres.
Puis aussitôt elle songea qu'un jour peut-être, lassée de
cette passion inconnue et infructueitse, le maître serait re-
venu à elle, et la retrouvant constante, malgré ses ordres
mêmes, l'aurait récompensée de son dévoûment. 'non point
par le mariage, la pauvre fille avait à cet endroit perdu
jusqu'à sa dernière illusion, mais par quelque reste d'es-
time et de pitié quelle aurait pu prendre pour une résur-
rection de son ancien amour.
C étaient toutes ces pensées qui faisaient Scozzone triste,
qui la rendaient pensive, qui lui donnaient des remords.
Cependant au milieu de son silence et de sa rêverie, elle
tressaillit tout à coup et releva la têt. : un léger bruit s'était
fait entendre sur l'cscalie.-. et presque aussitôt une clef in-
troduite dans la serrure tourna rapidement, et la porte s'ou-
vrit.
— Comment êtes-vous entré et qui vous a donné cette
clef. Pagolo? s'écria Scvzzone en se levant. Il n'y a que
deux clefs de cette porte . l'une est en dedans, et CeUini
possède l'autre.
— Ah ! nia chère Catherine, dit Pagolo en riant, vous
avez des caprices. Tantôt vous ouvrez votre porte aux gens,
et tantôt vous la refermez ; puis, quand pour entrT ici on
veut user de sa force, dort au bou'. du compte vous avez
fait un droit, vous menacez de crier et d'appeler au se-
cours. Eh bien ! alors, il faut user de ruse.
— Oh '. oui, dites-mol (lue vous avez soustrait celle clef
à Cellini sans qu il s'en aperçût ; dites-moi qu'il ne sait pas
que vous lavez, car si vous la teniez de lui-même, j'en
mourrais de honte et de cliagrin.
— Tranquillisez-vous, ma belle Catherine, dit pagolo en
refermant la porte à double tour et en venant s'asseoir près
de la jeune flUe, qu'il ftrça de s'asseoir eUe-méme. Non,
Benvenuto ne vous aime plus, c'est ■vrai ; mais Benvenuto
est comme ces avares qui ont un trésor dont ils ne font
rien, mais dont Us ne veulent pas néanmoins que les au-
tres approchent. Non, cette clef, je l'ai confectionnée moi-
même. Qui peut le plus peut le moins ; l'orfèvre s'est lait
serrurier. Voyez si je vous aime. Catherine, puisque mes
mains, habituées .i faire fleurir des perles et des diamans
sur des tiges d or. ont consenti à manier un ignoble mor-
ceau de fer. Il est vrai, méchante, que cet ignoble morceau
de fer était une clef, et cette clef celle du para.lis.
A ces mots Pagolo voulut prendre la main de Catherine,
mais, au grand étonncme.it de CeUini. qui ne perdait pas
une parole, pas un geste de cette scène, Catherine le re-
foujsa.
— Eh bien ! dit Pagolo, est-ce que ce caprlce-là va du-
rer longtemps, voyons?
— Tenez. Pagolo. dit Catherine avec un accent de tris-
tesse si profonde qu'il pénétra jusqu'au fond du cœur de
Cellini ; tenez, je sais bien que lorsqu'une fois une femme
a cédé, elle n'a plus le droit de se démentir; mais si celui
pour qui elle a eu cette faiblesse est un homme généreux,
ei si elle dit à cette homme qu'elle étal' de bonne fol. car
elle avait perdu la raison, mais qu'elle s'est trompée. Il est
du devoir de cet homme, croyez-moi. de ne point .Tbu'ser
de ce moment d'erreur Eh bien! je vous di-- cela. P.agolo :
je vous al cédé, et cependant je ne vous aimais pas, j'en
aimais un autre, j'aimais Cellini. Méprisez-moi, vous le
pouvez, vous le devez même ; mais, tenez. Pagolo. ne me
tourmentez plus.
— Bon ! dit Pagolo. bon ! vous arrangez cela à merveille,
vous ; après le temps que vous m'avez fait attendre cette
faveur que vous me repro;hez, vous croyez que je vous
rendrai un engageuient qu en définitive vous avez pris en-
vers moi en parfaite liberté? Non. Et quand je pense que
tout ce que vous faites là, vous le faites pour Benvenuto,
pour un homme qui a le double de votre âge et du raien,
pour un homme qui ne vous aime pas, pour un homme
qui vous méprise, pour un liomme qui vous traite en cour-
tisane !
— Arrêtez ! Pagolo. arrêtez : s'écria Scozzone. la rougeur
de la honte, de la jalousie et de la colère, lui montant en-
semble au front. Benveruto, c'est vrai, ne m aîme plus
aujourd'hui, mais il m'a aimée autrefois, et il m'estime
toujours.
— Eh lîien ! pourquoi ne vous a-t-il pas époosée, puis-
qu'il vous l'avait promis?
— Promis ? Jamais. Non. jamais Benvenuto n'a promis
que je serais sa femme ; car s il eût promis, lui. il eût tenu.
J'ai eu le désir de monter jusque-là; à force d'en avoir le
désir, l'espoir m en est venu : puis cet espoir une fois dans
mou cœur, je n'ai pu le ccntenir. il s est répandu au de-
hors, je me suis vantée d'une espérance, comme on se
vante d'une réalité. Non. Pagolo, non. continua Catherine
en laissant retomber sa n^aiii dans les mains de lapprenti
avec un triste sourire, uoii. Benvenuto n a jamais rien pro-
mis.
— Eh bien ! voyez comme vous êtes ingrate, Scozzone !
s'écria Pagolo, saisissant K^ main de la jeune "ille et pre-
nant pour un retour a lui ce qui n était qu un signe
d'abattement ; voyez, moi qui vous promets, mol qui vous
offre tout ce que Benvenuto, de votre propre aveu, ne vous
a jamais promis, ne vous a jamais offert, moi qui vous suis
dévoué, qui vous aime, vous me repoussez, tandis que lui
qui vous a trahie, je suis certain que s'il était là. vous lui
répéteriez cet aveu que vou^ regrettez tant de m'avolr lait,
à moi qui vous aime.
— Oh ! s'il était là. s'écria Scozzone, s'il était là. Pagolo.
vous vous souviendriez que vous l'avez trahi par haine,
tandis que moi. je 1 ai trahi par amour, et vous rentreriez
sous terre.
— Et pourquoi cela? dit Pagolo, que la distance où il
croyait Benvenuto de lui rassurait; pourquoi cela, s'il vous
plaît ? Tout homme n a-t-il pas le droit de se faire aimer
d une femme, lorsque cette femme n'appartient pas à un
autre? S'il était là, je lui dirais: Vous avez abandonné,
trahi Catherine, cette pauvre Catherine qui vous aimait
tant. Elle en a été été au désespoir d'abord, puis elle a
trouvé sur son chemin un bon et brave garçon qui la ap-
préciée à sa valeur, qui la aimée, qui lui a promis ce que
vous n'aviez jamais voulu lui promettre, vous, c est-à-dire
de la prendre pour femme. C'est lui maintenant qui a hé-
rité de vos droits, c'est à lui que cette femme appartient.
Eh bien l voyons, Catherine, qu'aurait-il à répondre, ton
Cellini?
— Rien, dit derrière l'enthousiaste Pagolo un voix rude
et mâie ; absolument rien.
Et une main vigoureuse lui tombant à 1 instant même
sur l'épaule glaça tout à coup son éloquence, et le jeta
en arrière sur le sol, aussi pâle et aussi tremblant qu'il
était téméraire l'instant auparavant.
Le tableau était singulier : Pagolo. à genoux, plfé en
deux, blême et effaré ; Scozzone, à demi soulevée sur les
bras de son fauteuil, immobile, muette et pareille à la sta-
tue de 1 Elonnemenl ; enfin Benvenuto, debout, les bras
croisés, une épée dans le fourreau d'une main, une épée
nue dans l'autre, moitié Ironique, moitié menaçant.
11 y eut un instant de silence terrible, Pagolo et Scozzone
demeurant Interdits tous deux sous le sourcil froncé du
maître.
— Trahison ! murmura Pagolo humilié, trahison !
— Oui, trahison de ta part, misérable î répondit CeUini.
— Eh bien ! dit Scozzone, vous le demandiez, Pagolo, le
voilà.
— Oui. le voilà, dit l'apprenti, honteux d'être ainsi traité
devant la femme à qui il voulait plaire ; mais 11 est armé,
lui. et je n al pas d'arme, iiiui.
— Je t'en apporte une, dit Cellini reculant d un pas et
en laissant tomber l'épée qu'il tenait de la main gauche
aux pieds de Pagolo. ,
Pagolo regarda lépée, mais sans faire un mouvement.
— Voyons, dit Cellini, ramasse celte épée et relève-toi.
J'attends.
— Un duel ? murmura l'apprenti, dont les dents cla-
quaient de terreur ; suis-je de votre force pour me battre
en duel avec vous?
— Eh bien ! dit Cellini en passant son arme d'un bras
à 1 autre, je me battrai de la main gauche, et cela rétablira
l'équilibre.
— Me battre contre vous, mon bienfaiteur ! contre vous
à qui je dois tout ! jamais, jamais ! s'écria Pagolo.
XSCAMÛ
115
Un sourire de profond mépris se dessina sur les traits de
lienvenuto, tandis que Scozzone s éloignait dun pas ù son
tour, sans essayer de cacher l'expression de dégoût qui lui
montait au visage.
— U (allait te souve»ir de mes bienfaits avant de m'en-
lever la femme que j'avais confiée a ton honneur et i celui
dAsoanlo. dit Benvenuto. Maintenant, la mémoire te re-
vient trop tard. En garde, Pagolo ! en garde !
— Non 1 non ! murmura le làclie en se reculant sur ses
genoux.
— Alors, puisque tu refuses de te battre comme un
brave, dit Benvenuto. je vais te punir comme un coupable.
Et il remit son épée au fourreau, tira son poignard, et
sans que son visage impassible lat altéré par un sentiment
de colère ou de pitié, il s avança d un pas lent mais direct
vers l'apprenti.
Scozzone se précipita entre eux avec un cri ; mais Benve-
nuto, sans violence, avec un seul geste, un geste irrésis-
tible comme le serait celui d'une statue de bronze qui
étendrait le bras, éloigna la pauvre fille, qui alla retomber
demi morte sur le fauteuil. Benvenuto continua son che-
min vers Pagolo, qui recula jusqu à la muraille. Alors le
maître le joignit, et lui appuyant le poignard sur la gorge :
— Recommande ton âme à Dieu, dit-il ; tu as cinq mi-
nutes à vivre.
— Grâce! s'écria Pagolo dune voix étranglée; ne me
tuez pas ! grâce ! grâce !
— yuol ! dit Cellini, tu me connais, et me connaissant,
tu as séduit la femme qui était à moi; je sais tout, j'ai
tout découvert, et tu espères que je te ferai grâce ! Tu ris,
Pagolo, tu ris.
Et Benvenuto lui-même éclata de rire à ces mots ; mais
d'un rire strident et terrible qui fit frissonner l'apprenti
jusques dans la moelle des os.
— Maître, maître! s écria Pagolo, sentant la pointe du
poignard qui commençait à lui piquer la gorge ; ce n'est
pas moi, c'est elle ; oui, c'est elle qui m'a entraîné.
— Trahison, lâcheté et calomnie ! Je ferai un jour un
groupe de ces trois monstres, dit Benvenuto, et ce sera hi-
deux à voir. C'est elle qui t'a entraîné, misérable ! Oublies-
tu donc que j'étais là et que j'ai tout entendu!
— Oh ! Benvenuto, murmura Catlierine en joignant les
mains; oh! n est-ce pas que vous savez qu il ment en di-
sant cela?
— Oui. dit Benvenuto. oui, je sais qu'il ment en disant
cela comme 11 mentait en disant qu'il était prêt à t'épou-
ser ; mais sois tranquille, il va être puni de ce double
mensonge.
— Oui, punissez-moi, s'écria Pagolo, mais misérlcordieu-
sement ; punissez-moi, mais ne me tuez pas !
— Tu mentais quand tu disais qu'elle t'avait entraîné.
— Oui, je mentais ; oui, c'est moi qui suis le coupable.
Jo l'aimais comme un fou, et vous savez, maître, à quelles
fautes peut entraîner lamour.
— Tu mentais quand tu disais que tu étais prêt à l'épou-
ser?
— Non, non, maître, cette fols je ne mentais pas.
— Tu aimes donc véritablement Scozzotie 7
— Oh ! oui, je l'aime ! reprit Pagolo, qui comprit que le
seul moyen de paraître moins coupable aux yeux de Cel-
lini, celait de rejeter son crime sur la violence de sa pas-
sion, oui, je l'aime.
— Et tu répètes que tu ne mentais pas quand tu proposais
de 1 épouser?
— Je ne mentais pas, maître.
— Tu en aurais fait fa femme?
— Si elle n'eût point été à vous, oui
— Eh bien, alors, prends-la, je te la donne.
— Que dites-vous? vous raillez, n'est-ce pas?
— Non, je n'ai jamais parlé plus sérieusement, et re-
garde-moi, si tu en doutes.
. Pagolo jeta à la dérobée un coup d'oeil sur Cellini. et il
vit dans chacun de ses traits que d'un moment à l'autre le
juge pouvait faire place au bourreau ; il baissa donc la tète
en gémissant.
— Ote cet anneau de ton doigt, Pagolo. dit-il, et passe-le
au doigt de Catherine.
l'agolo suivit passivement !a première partie de l'injonc-
tion faite par le maître. Benvenuto lit signe à Scozzone
d approcher. Scozzone approcha.
— Etends la main, Scozzone, reprit Benvenuto.
Scozzone obéit.
— -Achève, dit Cellini.
Pagolo passa l'anneau au doigt de Scozzone.
— Maintenant, dit Benvenuto, que les fiançailles sont
terminées, passons au mariage.
— Au mariage ! murmura Pagolo ; on ne se marie pas
comme cela : il faut des notaires, II faut un prêtre.
— Il faut un contrat, reprit Benvenuto en tirant celui
qu'il avait fait dresser. En voici un tout préparé, et au-
quel il n'y a que les noms à mettre.
U posa le contrat sur une labli . prit une plume et l'éten-
dant vers Pagolo ;
— Signe. Pagolo, dit-il, signe.
— Ah ! je SUIS tombé dans un piège, murmura l'apprenti.
— Hein ! qu'est-ce à dire, reprit Benvenuto sans hausser
le diapason de sa voix, mais en lui donnant un accent ter-
rible : un piège ? Et où y a-t-11 un piège U'i dedans ? Est-ce
moi qui t'ai poussé à venir dans la chambre de Scozzone?
est-ce moi qui t'ai donné le conseil de lui dire que tu
en voulais faire ta femme? Eh bien ! fais-en ta femme, Pa-
golo, et lorsque tu seras son mari, les rôles seront changes :
si je viens chez elle, ce sera a toi de menacer et à moi
d'avoir peur
— Oh ! S'écria Catherine, en passant de l'extrême terreur
à une gaîté folle, et en riant aux éclats a cette seule idée
que le maître venait d'éveiller dans son esprit. Oh ! que ce
serait drôle !
Pagolo, un peu remis de sa terreur par la tournure
qu'avait prise la menace de Cellini et par les éclats do rire
de Scozzone, commençait a envisager un peu plus saine-
ment les choses. Il devint alors évident pour Jui qu on avait
voulu l'amener par la peur à un mariage dont il se sou-
ciait médiocrement; il lui parut donc que ce serait finir
trop tragiquement la comédie, et il commença de croire
qu'avec un peu de fermeté il jjourralt s'en tirer à meilleur
marché peut-être.
— Oui, murmura-t-il, traduisant en paroles la gaîté de
Scozzone ; oui. j'en conviens, ce serait très plaisani ; mais
par malheur cela ne sera pas. ^ '
— Comment ! cela ne sera pas ! s'écria Benvenuto aussi
étonné que le serait un lion de voir se révolter contre lui
un renard.
— Non. cela ne sera pas, reprit Pagolo; j'aime mieux
mourir ; tuez-moi.
A. peine avait-il prononcé ces mots que d'un bond Cellini
se retrouva près de lui. Pagolo vit briller le poignard, se
jeta de côté, et cela avec tant de rapidité et de boiilieur
que le coup qui lui était destiné lui ellleura seulement
l'épaule, et que le fer poussé par la mam vigoui-eusc de
l'orfèvre, s'enfonça de deux pouces dans la boiserie.
— J'y consens, s'écria Pagolo. Grâce! Cellini, j'y consens.
Je suis prêt à tout ; et tandis que le maître arrachait avec
peine le poignard, qui au delà de la boiserie avait rencon-
tré le mur, il courut à la table où était déposé le contrat,
saisit vivement la plume et signa. Toute cette scène s'était
passée d une façon si rapide que Scozzone n'avait pas eu le
temps de s'y mêler.
— Merci. Pagolo. dit-elle en essuyant les larmes que la
frayeur lui avait mises aux yeux, et en réprimant en même
temps un léger sourire; merci, mon cher Pagolo, de Ihon-
neur que vous consentez à nie faire; mais puisque c'est
pour tout de bon maintenant que nous nous expliquons,
écoutez-moi : Vous ne vouliez pas de moi tout a 1 heure,
maintenant c'est moi qui ne veux plus de vous. Je ne dis
pas cela pour vous mortifier, Pagolo, mais je ne vous aime
pas, et je désire rester comme je suis.
— ."Mors, dit Benvenuto avec le plus grand s.ang-froid, si
tu ne veux pas de lui, Scozzone, il va mourir.
— Mais, s'écria Catherine, mais puisque c'est moi qui
refuse.
— Il va mourir, reprit Benvenuto ; il ne sera pas dit
qu'un homme m'aura outragé et que cet homme restera
Impuni. Es-tu prêt. Pagolo?
— Catlierine, s écria l'apprenti, Catherine, au nom du
ciel, ayez pitié de mol ! Catherine, je vous aime ! Cathe-
rine je vous aimerai toujours : Catherine, signez ! Cathe-
rine, soyez ma femme, je vous en supplie à genoux !
— Allons. Scozzone. décide-toi vite, dit Cellini.
— Oh ! fit en boudant Catherine, oh ! pour moi-même,
maître, pour mol. qui vous ai tant aimé, pour moi, qui
avais d'autres rêves enfin, u'eter-vous pas bien sévère, dites?
Mais, mon Dieu ! s'écria tout à coup la folle enfant, en
passaiit de nouveau de la tristesse au rire, voyez donc,
Cellini, quelle mine piteuse fait ce pauvre Pagolo. Oh !
quittez donc cet air lugubre. Pagolo, ou je ne consentirai
jamais â vous prendre pour raari. Oh ! vraiment, vous êtes
trop drôle comme cela !
— Sauvez-moi d'abord, Catherine, dit Pagolo. puis après
nous rirons si vous voulez.
— Eh bien !.. mon pauvre garçon, puisque vous le vou-
lez absolument...
— Oui. je le veux ! s'écria Pagolo.
— Vous savez ce que j'ai été, vous savez ce que je suis?
— Oui, je le sais.
— Je ne vous trompe pas? <
— Non.
— Vous n'avez pas trop de re!.Mei-.'
— Non ! non !
— Touchez là alors. C'est bien bizarre, et je ne m'y atten-
dais guère; mais tant pis, je suis vfitre femme:
Et elle prit la plume et signa à son tour, en femme res-
Il ■.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
pectueuse, comme cela doit être, au-dessous de la signature
de son mari.
— Meici, ma petite Catherine, merci, s écria Pagolo, tu
verras comme je te rendrai heureuse
— Et s'il mangue à ce sermeni dit Benvenuto. partout
où je serai, écris-moi, Scozzone, et je viendrai en personne
le lui rappeler.
A ces mots, Cellini repoussa lentement et les yeux fixés
sur 1 apprenti son poignard au fourreau; puis, prenant le
contrat revêtu des deux signatures, U le plia proprement
en quatre, le mit dans sa poche; et, s adressant à Pagolo
avec cette ironie puissante qui le caractérisait :
— Et maintenant, ami Pagolo. aitil, quoique Scozzone
et vous soyez bien et dûment mariés selon les hommes,
vous ne l'êtes pas encore devant Dieu, et ce n'est que de-
main que l'église sanctifiera votre union. Jusque-là votre
présence ici serait contraire à toutes les lois divines et hu-
maines. Bonsoir, Pagolo.
Pagolo devint pâle comme la mort : mais comme Benve-
nuto d un geste impératif lui montrait la porte, il s'éloigna
à reculons.
— U n'y a que vous, Cellini, pour avoir de ces idées-là,
dit Catherine en riant comme une lolle. Ecoutez pourtant,
mon pauvre Pagolo, lui cria-i-elle au moment où il ouvrait
la porte, je vous laisse sortir parce que c'est justice ; mais
rassurez-vous. Pagolo, je vous jure sur la sainte Vierge
que dès que vous serez mon époux, tout homme, lût-ce Ben-
venuto lui-même, ne trouvera en moi qu'une digne épouse.
Puis, lorsque la porte fut refermée :
— Oh : Cellini. dit-elle gaîment. tu me donnes un mari,
mais tu me délivres de sa présence aujourd'hui. C'est tou-
jours cela de gagné : tu me devais bien ce dédommagement.
XL
REPRISE D'HOSTILITÉS
Trois jours après la scène que nous venons de raconter,
une scène d'un autre genre se préparait au Louvre.
On était arrivé au lundi, jour désigné pour la signature
du contrat. Il était onze heures du matin. Benvenuto sor-
tit de Ihôtel de Xesle, marcha droit au LomTe, et le cœur
troublé, mais d un pas ferme, monta le grand escalier.
Dans la salle d'attente où on l'introduisit d abord, il
trouva le prévôt et d Orbec, qui conféraient dans un coin
avec un notaire. Colombe, blanche et immobile comme une
statue, était assise de lautre côté sans rien voir. On s'était
évidemment éloigné délie pour qu'elle n'entendit rien,
et la pauvre enfant, la tête baissée et les yeux atones,
était restée où elle s'était assise.
Cellini passa près d'elle, laissa tomber sur son front in-
cliné ces seuls mots :
— Bon courage ; je suis là.
Colombe reconnut sa voix, releva la tête avec un cri de
joie. Mais avant qu'elle eût eu le temps d'interroger son
protecteur, il était déjà entré dans la salle voisine.
Un huissier souleva devant 1 orfèvre une portière en ta-
pisserie, et il passa dans le cabinet du roi.
Il n'avait fallu rien moins que ces paroles d'espoir pour
ranimer le courage de Colombe : la pauvre enfant se
croyait abandonnée et par conséquent perdue. Messlre
d'Estourville l'avait entraînée là à demi morte malgré sa
foi vive en Dieu et en Benvenuto : au moment de partir,
elle avait même senti son cœur si désespéré, qu'oubliant
tout orgueil, elle avait supplié madame d Etampes de la
laisser entrer dans un couvent, s'engageant à renoncer à
Ascanlo. pourvu qu on lui épargnât le comte d Orbec. La
duchesse ne voulait point une demi-victoire ; U fallait,
pour qu'elle atteignit son but. qu'.Ascanio crût à la Irahi-
son de celle qu'il aimait, et .\nne avait durement repoussé
les prières de la pauvre Colombe. .Mors celle-ci s était rele-
vée, se rappelant que Benvenuto lui avait dtt de rester
forte et paisible, fOt-ce au pied de l'autel, et avec un cou-
rage mêlé pourtant de soudaines défaillances, elle s'était
laissé conduire au Louvre, où le roi devait à midi signer
son contrat.
Là. de nouveau, ses forces d'un instant avaient disparu,
car il fie lui restait que trois chances : voir arriver Benve-
nuto. toucher le coeur de François I" par ses prières, ou
mourir de douleur.
Benvenuto était venu, Benvenuto lui avait dit d espérer.
Colombe avait repris tout son courage.
Cellini, en entrant dans le cabinet du roi, ne trouva que
madame d Etampes ; c'était tout ce qu'il désirait: il eût
sollicité la faveur de la voir si elle n'eût point été là.
La duchesse était soucieuse dans sa victoire, et cepen-
dant cette fatale lettre brûlée, et brûlée par elle-même, elle
était bien convaincue qu'elle n'avait plus rien à craindre ;
mais, rassurée sur son pouvoir, elle sondait avec effroi les
périls de son amour. Il en était toujours ainsi pour la
duchesse ; quand les soucis de son ambition se reposaient.
c était aux ardeurs de son âme à Ki dévorer. Faite d'or-
gueil et de passion, son rêve avait été de rendre Ascanlo
grand en le rendant heureux; mais Ascanlo, la duchesse
s'en était aperçue, quoique d origine noble (car les Gaddi,
aiLxquels il appartenait, étaient d'anciens patriciens de Flo-
rence), n'aspirait à d'autre gloire qu'à celle de faire de
l'art.
S 11 entrevoyait quelque chose dans ses espérances, c'était
quelque forme bien pure de vase, d aiguière ou de statue ;
s'il ambitionnait les diamans et les perles, ces richesses
de la terre, c'était pour en faire, en les enchâssant dans
l'or, des fleurs plus belles que celles que le ciel féconde avec
sa rosée ; les titres, les honneurs, ne lui étaient rien s'ils ne
découlaient de son propre talent, s'ils ne couronnaient sa
réputation personnelle : que ferait dans la vie active et agitée
de la duchesse cet Inutile rêveur'? Au premier orage, cette
plante délicate serait brisée avec les fleurs qu'elle portait
déjà et avec les fruits quelle promettait. Peut-être par
découragement, peut-être par Indifférence, se laisserait-il
entraîner dans les projets de sa royale maltresse ; mais
ombre pale et mélancolique, il ne vivrait que par ses sou-
venirs. Ascanio, enfin, apparaissait à la duchesse d'Etam-
pes tel qu'il était, nature e.xquise et charmante, mais à la
condition de rester toujours dans une atmosphère pure et
calme : c'était un adorable enfant qui ne devait jamais
être homme. Il pouvait se dévouer à des sentimens, jamais
à des idées ; né pour les doux épanchements d'une ten-
dresse mutuelle. Il succomberait au choc terrible des éTé-
nemens et des luttes. C'était bien l'homme qu il fallait à
1 amour de madame d Etampes, mais ce n'était pas celui
qu'il fallait à son ambition.
Telles étaient les réflexions de la duchesse quand Benve-
nuto entra ; c étaient les nuages de sa pensée qui obscur-
cissaient son front en flottant autour de lui.
Les deux ennemis se mesurèreot du regard : un même
sourire ironique parut sur leurs lèvres en môme temps ;
un coup d'œil pareil fut échangé et leur indiqua à chacun
qu ils étaient l'un et l'autre prêts à la lutte, et que la
lutte serait terrible.
— A la bonne heure, pensait Anne, celui-là est un rude
jouteur qu'on aimerait à vaincre, un adversaire digne de
moi. Mais jinjourd'hui, en vérité, il y a trop de chances
contre lui, et ma gloire ne sera pas grande à l'abattre.
— Décidément, madame d Etampes, disait Benvenuto,
vous êtes une maîtresse femme, et plus d une lutte avec un
homme m'a donné moins de peine que celle que j'ai entre-
prise contre vous. Aussi, soyez tranquille, tout en vous
combattant à armes courtoises, je vous combattrai avec
toutes mes armes.
11 y eut un moment de silence, pendant lequel chacun
des deux adversaires faisait à part lui ce court monologue.
La duchesse 1 interrompit la première.
— \oxts êtes exact, maître Cellini, dit madame d'Etam-
pes. C'est à midi que Sa Majesté doit signer le contrat du
comte d'Orbec ; il n est que onze heures un quart. Permet-
tez-moi d'e.xcuser Sa Majesté : ce n'est pas elle qui «si en
retard, c est vous qui êtes en avance.
— Je suis heureux, madame, d être arrivé trop tôt, puis-
que cette impatience me prociue l'honneur d'un tête-à-tête
avec vous, honneur que j'eusse instamment sollicité si le
hasard, que je remercie, n'avait été au-devant de mes dé-
sirs.
— Holà ! Benvenuto, dit la duchesse, est-ce que les re-
vers vous rendraient flatteur?
— Les miens; non, madame; mats ceux des autres. —
J'ai toujours tenu à vertu singulière d'être le courtisan de
la disgrâce ; et en voici la preuve, madame.
.V ces mots, Cellini tira de dessous son manteau le lis
d'or d'Ascanio, qu 11 avait achevé le matin seulement. La
duchesse poussa un cri de surprise et de joie. Jamais si
mer\-elllcux bijou n'avait frappé ses regards, jamais aucune
de ces Heurs qu on trouve dans les jardins enchantés des
Mille et une .Yuif.' n'avait jeté aux yeux d'une péri ou
d'une fée un pareil éblouissement.
— Ah I s'écria la duchesse en étendant la main vers la
Seur, vous me 1 aviez promise, Benvenuto, mais je vous
avoue que je n'y comptais pas.
— Et pourquoi ne pas compter sur ma parole? dit Cellini
en riant ; vous me faisiez injure, madame.
— Oh ! si votre parole m'eût promis une vengeance au
lieu d'une galanterie, j'eusse été plus certaine de votre
exactitude.
— Et qui vous dit que ce n'est pas l'une et l'autre? re-
prit Benvenuto en retirant sa main de manière à demeurer
toujours maître du lis.
— Je ne vous comprends pas. dit la duchesse.
— Trouvez-vous que, montées en gouttes de rosée, dit
ASCAMO
BeuvL-nuto en montrant a la duclie&se le diamant qui
tremblait au fond du calice de la Heur, et qu'elle tenait
comme on s'en souvient de la muniHconce conuplrice de
Cliarlesijuint, les arrlies de certain marclié qui doit enle-
ver le duché de Milan à la France fassent un bon effet?
— Vous parlez en énigmes, mon cher orfùvre ; malheu-
reusement le roi va venir, et je u ai pas le temps de devi-
ner les vôtres.
— Je vais vous en dire le mot, alors. Ce mot est un viuux
proverbe: Verba volant, sctipta nuinent, ce qui veut dire:
Ce qui est écrit est écrit.
— Eh bien : voilà ce qui vous trompe, mon clier orlèvre.
ce qui est écrit est brûlé : ne croyez donc pas mintimider
comme vous feriez d'un enfant, et donnez-moi ce lis, qui
m'appartient.
— Un instant, madame, mais auparavant Je dois vous
avertir que talisman entre mes mains, il perdra toute sa
vertu entre les vôtres. Mon travail est encore plus précieux
que vous ne le pensez. Là où la foule ne voit qu'un bijou,
nous autres artistes nous cachons parfois une idée. Sou-
haitez-vous que je vous montre cette idée, madame?... Te-
nez, rien de plus facile, il suffit de pousser ce ressort invi-
sible. La tige, comme vous le voyez, s'entrouvre, et au
fond du calice on trouve, non pas un ver rongeur coiame
dans certaines tleurs naturelles ou dans certains cuèurs
fau.x. mais quoique chose de pareil, de pire peut-être, le
déshonneur de la duchesse d'Etampes écrit de sa propre
main, signé par elle.
Et tout en parlant Benvenuto avait poussé le ressort, ou-
vert la tige et tiré le billet de l'étinceiante corolle. Alors il
le déroula lentement et le montra tout ouvert â la duchesse,
pâle de colère et muette d épouvante.
— Vous ne vous attendiez guère à cela, n'est-ce pas,
madame ■? reprit Benvenuto avec sang-froid en repliant la
lettre et en la replaçant dans le lis. Si vous connaissiez
mes habitudes, madame, vous seriez moins suj'prise ; il y a
un an, j'ai caché une éclielle dans une statuette; il y a
un mois j ai caché une jeune lîUe dans une statue ; aujour-
d'hui, que pouvais-je glisser dans une fleur? un papier
tout au plus, et c'est ce que j'ai fait.
— Mais, s écria la duchesse, ce billet, ce billet Infâme,
je l'ai brûlé de mes propres mains: j'en ai vu la flamme,
j'en al touché les cendres!
— Avez-vous lu le billet que vous avez brûlé?
— Non ! non ! insensée que j'étais, je ne l ai pas lu !
— C'est fâcheux, car vous seriez convaincue maintenant
- que la lettre dune grisette peut faire autant de flamme
et de cendre que la lettre dune duchesse. »
— Mais il ma donc trompée, ce lâche Ascanlo !
— Oh! madame, oh! arrêtez-vous; ne soupçonnez pas
même ce chaste et pur enfant, qui, en vous trompant du
reste, n'eût employé contre vous que les armes dont vous
vous serviez contre lui. Oh ! non, non, il ne vous a pas
trompée : il ne rachèterait pas sa vie, il ne raclièterait pas
la vie de Colombe par* une tromperie. Xon, il a été tromiic
lui-même.
— Et par qui ? dites-moi cela.
— Par un enfant, par un écolier, par celui c;ul :i blc^sc
votre afildé, le vicomte de Marmagne, par un certain Jac-
ques Aubry enfin dont le vicomte de ilarmagne a dû vous
dire deiLX mots.
— Oui, murmura la duchesse, oui, Marmagne ma bien
dit que cet écolier, ce Jacques Aubry, cherchait à pénétrer
jusqu'à Ascanio pour lui enlever cette lettre.
— Et c'est alors que vous êtes descendue chez Ascanio ;
mais les écoliers sont lestes, comme vous savez, et le nôtre
avait déjà pris les devans. Tandis que vous sortiez de l'hô-
tel d'Etampes, U se glissait dans le cachot de son ami, et
tandis que vous y entriez, vous, il en sortait.
— Mais je ne l'ai pas vu, je n'ai vu personne!
— On ne pense pas à regarder partout ; si vous aviez
pensé à cela, vous auriez levé une natte, et sous cette natte
vous eussiez vu un trou qui communiquait avec le cachot
voisin.
— Mais Ascanio, Ascanio ?
- Quand vous êtes entrée, il dormait, n'est-ce pas?
— Onl.
— Eh bien ! pendant son sommeU, Aubry, à qui U avait
refusé de donner cette lettre, l'a prise dans la poche de son
habit, et a mis une de ses lettres à lui à la place de 1 autro.
Trompée par 1 enveloppe, vous avez cru brûler un billet de
la ducliesse d'Etampes. Point, vous avez brûlé une épltre
de mademoiselle Gervalse-Perrette Poplnot.
— Mais cet Aubry qui a blessé Marmagne, ce manant qui
a failli assassiner un gentilhomme, paiera cher son Inso-
lence ; Il est en prison, U est condamné.
— Il est libre, et c'est à. vous surtout, madame, qu'il doit
sa liberté.
— CommeiTt cela?
— C est k; pauvre prisonnier dont vous avez bien voulu
I demander en même temps que moi la grâce au roi l'ran-
; çois ler.
— Oh ! insensée que j'étais l murmura la duchesse d'Etam-
pes en se mordant les lèvres. Puis après avoir regardé
fixement Benvenuto : Et à quelle condition, continuât-elle
i dune voix haletante, me rendrez-vous celte lettre?
! — Je vous l'ai, je crois, laissé doviner, madame.
— Je devine mal, dites.
— Vous demanderez au roi la mula de Colombe pour .\s-
canio.
-- Allons donc, reprit .\nne en riant d'un rire forcé, vous
connaissez mal la duchesse d'Etampes, monsieur l'orfèvre,
si vous avez compté que mon amour reculerait devant une
menace.
— Vous n avez pas réfléchi avant de me répondre, ma-
dame.
— Je maintiens cependant ma réponse.
— Veuillez me permettre de m ;isseoir sans cérémonie,
madame, et de causer un moment avec vous sans detouis,
dit Benvenuto avec cette familiarité sublime qui est le
propre des hommes supérieurs. Je ne suis qu'un liumble
sculpteur, et vous êtes une grande duchesse, mais laissez-
moi vous dire que malgré la dist:uice qui nous sépare nous
sommes faits l un et l'autre pour nous comprendre. Xe
prenez pas vos airs de reine, ils seraient Inutiles ; mon
intention n'est pas de vous offenser, mais de vous éclairer,
et votre flerté n'est pas de mise, puisque votre orgueil n'est
pas en jeu.
— Vous êtes un singulier liomme, en vérité, dit Anne
en riant malgré elle. Parlez, voyons, je vous écoute.
— Je vous disais donc, madame la duchesse, reprit froide-
ment Benvenuto, qu en dépit de la différence de nos for-
tunes, nos positions étaient à peu près les mêmes et que
nous pouvions nous entendre et peut-être nous servir.
Vous vous êtes écriée quand je vous ai proposé de renon-
cer à Ascanio ; la chose vous a paru impossible et insen-
sée, et cependant je vous avais donné l'exemple, moi, ma-
dame.
— L'exemple ?
— Oui, comme vous aimez .Vscanio, j aimais Colombe.
— Vous?
— Moi. Je l'aimais comme je n'avais encore aimé qu'une
fois. J'aurais donné pour elle mon sang, ma vie, mon
âme, et cependant je 1 ai donnée, elle, à Ascanio.
— Voilà une passion bien désintére'ssée, lit la duchesse
avec ironie.
— Oh! ne faites pas de ma douleur matière à raillerie,
madame ; ne vous moquez pas de mes angoisses. J'ai beau-
coup souffert; mais vous le voyez, j'ai compris que cette
enfant n'était pas plus faite pour moi qu'Ascanio n'était .
fait pour vous Ecoutez-moi bien, madame : nous sommes
lun et l'autre, si ce rapprochement ne vous blesse pus
trop, nous sommes, de ces natures exceptionnelles et étran-
ges qui ont une existence à part, des sentimens à part,
et qui trouvent rarement à frayer avec les autres. Nous
servons tous deux, madame, une souveraine et monstrueuse
idole dont le culte nous a grandi: le cœur et nous met plus
haut que l'humanité. Pour vous, madame, c'est lambilion
qui est tout ; pour moi, c'est l'art. Or, nos divinités soixl
jalouses, et qûôî que nous en ayons, nous dominent tou-
jours et partout. Vous avez désiré .\scanio comme une cou-
ronne ; j ai désiré Colombe comme une Galatée. Vous
avez aimé en duchesse, moi en artislo ; vous avez persécuté,
moi j'ai souffert. Oh! ne croyez pas que je vous calomnie
danSima pensée; j'admire votre énergie et je symp;ithîsc
avec votre audace. Que le vulgaire en pense ce qu il vou-
dra : c'est grand, à votre point de vue, de bouleverser le
monde pour faire une place à celui qu'on aime. Je recon-
nais là une passion magistrale et forte, et je suis pour les
caractères entiers capables de ces crimes héroïques; mais
je suis aussi pour les caractères surhumains, car tout ce
qui échappe au prévu, tout ce qui sort de l'ordinaire me
tente. Or, tout en aimant Colombe, j ai considéré, madame,
que ma nature altière et sauvage irait mal à cette âme
pure et angélique. Colombe aimait .\scanio, mon inoffensif
et gracieux élève ; mon âme rude et puissante lui eût
fait peur. Alors J'ai dit d'une voix haute et impérieuse à
mon amour de se taire, et, comme il résistait, j'ai appelé
à 'mon secours l'art divin, et à nous deux nrus avons
terrassé cet amour rebelle et nous lavons cloué au sol.
Puis la sculpture, ma vraie, ma seule, mon unique mal-
tresse, ma mis au front sa lèvre ardente, et je me suis
senti consolé. Faites comme moi, madame la duclnssi-.
laissez ces enfans à leuru amours d'anges et ne les troublez
pas dans leur ciel. Noire domaine à nous, c est la terre et
ses douleurs, ses combats et ses ivfesses. Cherchez contre
la souffrance un refuge dans 1 ambition ; défaites des empi-
res pour vous distraire: Jouez avec les rois et les maîtres
du monde pour vous reposer. Ce sera bien fait, et je l):it-
trai des mains, et Je vous .approuverai. Mais ne détruisez
pas la paix et la joie de ces pauvres Innocenap^ul s'aiment
118
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
d'un si gentil amour sous le regard de Dieu et de la vierge
Marie.
— Qui donc étes-vous. vraiment, maître Benvenuto Cellini?
Je ne vous connaissais pas, dit la duchesse étonnée , qui
êtes-vous,..
— Un maître homme, vrai Dieu ! comme vous êtes une
maîtresse femme, reprit en riant l'orfèvre avec sa naïveté
accoutumée, et si vous ne me connaissiez pas, vous voyez
que j'avq,is un, grand avantage sur vous.- je vous connais-
sais, moi, mlldîme.
— Peut-être, fit la duchesse, et m'est avis que les maî-
tresses femmes aiment mieux et plus fort que les maîtres
hommes, car elles font fl de vos abnégations surhumaines
et elles défendent leurs amans de bec et d'ongles jusqu'à
la dernière minute.
— Vous persistez donc à refuser Ascanlo à Colombe î
— Je persiste à l'aimer pour moi.
— Soit. Mais puisque vous ne voulez pas céder de bonne
grâce, prenez garde ! J'ai le poignet rude, et je pourrais
bien vous faire crier un peu dans la mêlée. Vous avez fait
toutes vos réfle.\ions, n'est-ce pas? Vous refusez bien déci-
dément votre consentement à l'union d Ascanio et de Co-
lombe ?
— Bien décidément, reprit la duchesse.
— C'est bon, à nos posies i sécria Benvenuto, car voilà
la bataille qui va commencer.
En ce moment la porte s'ouvrit, et un huissitr annonça
le roi.
XLI
MARIAGE D'AMOUR
François 1er parut en effet, donnant la main à Diane de
Poitiers avec laquelle il sortait de chez son hls malade.
Diane, par je ne sais quel instinct de haine, avait vague-
ment pressenti qu'une humiliation menaçait sa rivale, et
elle ne voulait pas manquer à ce doux spectacle.
Quant au roi, il ne se doutait de rien, ne voyait rien,
ne soupçonnait rien ; il croyait madame d'Etampes et Ben-
venuto parfaitement réconciliés, et tomme il les vit en en-
trant ensemble et près l'un de 1 autre, il les salua tous
les deux à la fols, du même sourire et de la même incli-
nation de tête.
— Bonjour, ma reine de la beauté ; bonjour, mon roi de
l'art, dit-il : de quelle chose causlez-vous donc ensemble?
Vous avez 1 air bien animés tous deux,
— Oh I mou Dieu ! sire, nous parlions politique, dit Ben-
venuto.
— Et quel sujet exerçait votre sagacité? Dites-le moi, je
vous prie.
— La question dont tout le monde s'occupe en ce mo-
ment, sire, continua 1 orfèvre.
— Ali ; le duché de Milan.
— Oui. sire.
— Eh bien ! qu'en disiez-vous ?
— ^■ous étions d'avis différent, sire: — 1 un de nous di-
sait que 1 empereur pourrait bien vous refuser le duché
de Milan, et le donnant à votre nis Charles, se dégager ainsi
de sa promesse.
— Et lequi-1 de vous disait cela?
— Je crois que c'était madame d'Etampes.
La duchesse devint pâle comme la mort.
— Si l'empereur faisait cela, ce serait une infâme trahi-
son ! dit Erauçois 1"; mais il ne le fera pas.
— Dans tous les cas, s'il ne le fait pas. dit Diane, se mê-
lant à son tour à la conversation, ce ne sera pas. à ce que
l'on assure, faute que le conseil lui en ait été donné.
— Et par qui? s'écria François 1". Ventre-Mahom ! Je
voudrais savoir par qui.
— Bon Dieu ! ne vous Irritez pas tant, sire, reprit Ben-
venuto ; nous disions cela comme nous dirions autre chose,
et c'étaient de simples conjectures en 1 air, avancées par
nous en forme de conversation : nous sommes de pauvres
politiques, madame la duchesse et mol, sire, Madame la
duchesse, quoiqu'elle n'en ait pas besoin, est trop femme
pour s'occuper d'autre chijse que de toilette ; et moi. sire,
je suis trop artiste pour m'occuper d'autre chose que d'art!
N'est-ce pas, madame la duchesse ?
— Le fait est. mon cher Cellini, dit François I", que
vous avez chacun une trop belle par"i pour rien envier aux
autres, fût-ce même le duché de Milan. .Madame la du-
chesse d Etampes est reine par sa beauté ; vous, vous êtes
roi par votre génie.
— Roi. sire '/
— Oui, roi, et si vous n'avez pas comme moi trois lis
dans vos armes, vous en avez un à la main qui me paraît
plus beau qu aucun de ceux qu'ait jamais fait éclore le
plus beau rayon de soleil ou le plus beau champ du bla-
son.
— Ce lis n'est point à moi, sire, il est à madame d'Etam-
pe?. Qui 1 avait commandé à mon élève .\scanlo ; seule-
ment, comme celui-ci ne pouvait le finir, comprenant le
désir qu'avait madame la duchesse d'Etampes de voir un
si riche bijou entre ses mains, je me suis mis à l'œuvre et
l'ai achevé, désirant de toute mon âme en faire le symbole
de la paix que nous nous sommes jurée l'autre jour à
Fontainebleau, en face de Votre Majesté.
— C est une merveille, dit le roi, qui étendit la main pour
le prendre.
— N'est-ce pas, sire? répondit Benvenuto en retirant le
lis sans affectation, et il mérite bien que madame la du-
chesse d'Etampes paie magnifiquement le jeune artiste dont
il est le chef-d'œuvre.
— C'est mon intention aussi, dit madame d'Etampes, et
je lui garde une récompense qui pourrait faire envie à un
roi.
— Mais vous savez, madame, que cette récompense, toute
précieuse qu'elle est, n est point celle qu'il ambitionne.
Que voulez-vous, madame : nous sommes capricieux, nous
autres artistes, et souvent ce qui ferait, comme vous le
dites, envie à un roi. est considéré par nous d'un œil de
dédain.
— Il faudra pourtant, dit madame à'Etam;ies. la rou-
geur de la colère lui montant au fior.l. qu il se contente de
celle que je lui garde, car je vous 1 al déjà dit, Benvenuto,
ce ne sera qu à la dernière extrémité que je lui en accor-
derai une autre.
— Eh bien ! tu me confieras ce qu'il désire, à moi. dit
François I" â Benvenuto, en étendant de nouveau la main
vers le beau Us, et si la chose n'est pas trop difficile, nous
tâcherons de l'arranger.
— Regardez le bijou avec attention, sire, dit Benvenuto
en mettant l'a tige de la fleur dans la main du roi ; exa-
minez-en tous les détails, et Votre Jlajeslé verra que toutes
les récompenses sont au-dessous du prix que mérite un
tel chef-d'œuvre.
En disant ces mots, Benvenuto fixa son regard perçant
sur la duchesse, mais celle-ci avait une telle puissance sur
elle-même, qu'elle vit sans sourciller le lis passer des
mains de l'artiste entre les mains du roi.
— C'est vraiment miraculeux, dit le roi. Mats où avez-
vous trouvé ce magnifique diamant qui entlamme le calice
de cette belle fleur?
— Ce n est pas moi qui l'ai trouvé, sire, répondit d'un
ton de bonhomie charmante Benvenuto i c'est madame la
duchesse d'Etampes qui la fourni à mon élève.
— Je ne vous connaissais pas ce diamant, duchesse, dit
le roi; d'où vient-il donc?
— Mais probablement d où viennent les diamans, sire,
des mines de Guzarate ou de Golconde.
— Oh ! dit Benvenuto, c'est toute -une histoire que celle
de ce diamant, et si Votre Majesté désire la savoir, je la
lui dirai. Ce diamant et moi nous sommes de vieilles con-
naissances, car c'est pour la troisième fols que ce diamant
me passe entre les mains. Je lai d'abord mis en œuvre
sur la tiare de notre saint-père le pape, où il faisait un
merveilleux effet ; puis, d après Tordre de Clément VII, je
l'ai monté sur un missel que Sa Sainteté offrit à l'eniiiereur
Charles-Quint ; puis, comme 1 empereur Charles-Quint dési-
rait porter constamment sur lui, comme ressource sans
doute dans un cas extrême, ce diamant, qui vaut plus d'un
million, je le lui ai monté en bague, sire. Votre Majesté ne
l'a-t-elle pas remarqué à la main de son cousin l'empereur?
— Si fait, je me rappelle ! s'écria le roi ; oui, le premier
jour de notre entrevue à Fontainebleau, il l'avait au doigt.
Comment ce diamant se trouve-t-il en votre possession,
duchesse ?
— Oui, dites, s écria Diane, dont les yeux étincelèrent de
joie, commenr un diamant de cette valeur est-Il passé des
mains de I empereur entre les vôtres?
— SI c'était à vous que cette question fût faite, reprit
madame d'Etampes, la réponse vous serait facile, madame,
en supposant toutefois que vous avouez certaines choses
à d'autres qu à votre confesseur.
— Vous ne répondez pas à la question du roi, madame,
répondit Diane de l'oltiers.
— Oui. répondit François I", comment ce diamant se
trouve-t-11 entre vos mains?
— Demandez à Benvenuto, dit madame d'Etampes, por-
tant un dernier défi à son ennemi; Benvenuto vous le dira.
— Parle donc, dit le roi. et à l'instant même, je suis las
d'attendre I
— Eh bien ! sire, dit Benvenuto. je dois l'avouer à Votre
Majesté, à la vue de ce diamant, d'étranges soupçons me
sont venus comme à elle. Or, vous le savez, c'était au
temps où nous étions ennemis, madame d'Etampes et mol ;
je n'aurais donc pas été fâché d'apprendre quelque bon
ASCANIO
\\9
petit secret qui pût la perdre aux yeux de Votre Majesté.
Alors je me suis mis en quête et j'ai appris.
— Tu as appris?...
Benvenuto jeta un regard rapide à la duchesse, et vit
qu elle souriait. Cette force de résistance qui était dans son
caractère lui plut, et au lieu de finir brutalement la lutte
d un coup, il résolut de la prolonger comme fait un atliléta
sûr de la victoire, mais qui, ayant rencontré un adversaire
digne de lui, veut faire briller toute sa force et toute son
adresse
— Que dites-vous là? dit le roi.
— Oh I rien, sire, je m'e.xcuse prés de la duchesse de ce
premier soupçon quelle veut bien me pardonner, ce qui
est d'autant plus généreux de sa part. qu'A côté de ce pre-
mier soupçon, ce Us en avait fait naiiro un autre.
— Et lequel? demanda François I", tandis que Diane,
que sa haine avait empêchée d'être la dupe de cette comfr-
die, dévorait du regard sa triomphante rivale.
La duchesse d'Eiampes vit qu'elle n'en avait pas encore
fini avec son infatigable ennemi, et un léger nuage de
Votre Majcslé vcul-ollo m'accordcr une dernière grâce ?
— Tu as appris?... répéta le roi.
— J'ai appris qu'elle l'avait tout bonnement acheté du
juif Manassës. Oui, sire, sachez cela pour votre gouverne :
il parait que depuis son entrée en France votre cousin
l'empereur a tant jeté d'argent sur sa route, qu il en est
à mettre ses diamans en gage, et que madame d'Etampes
recueille avec une magnificence royale ce que la pauvreté
impériale ne peut conserver.
— Ah ! foi de gentilhomme l c'est fort plaisant, s'écria
François Fr. doublement flatté dans sa vanité d'amant et
dans sa Jalousie de roi. Mais, belle dame, j'y songe, ajouta-
t-11 en s'adressant à la duchesse vous avez dû vous ruiner
pour faire une telle emplette, et véritablement c est à nous
de réparer le désordre qu'elle a mis dans vos finances.
Rappelez-vous que nous sommes votre débiteur de la
valeur de ce diamant, car il est véritablement si beau, que
je tiens à ce que ne vous venant pas de la main d'un em-
pereur, il vous vienne au moins de celle d'un roi.
— Merci, Benvenuto, dit à demi-voix la duchesse, et je
commence à croire comme vous le prétendez, que nous
étions faits peur nous entendre.
crainte passa sur son front ; mais, il faut le dire à sa
louange, pour disparaître aussitôt. 11 y a plus, elle profita
de la préoccupation même que les paroles de Benvenuto
Cellini avaient mise dans l'esprit de François 1" pour
essayer de reprendre le lis, que le roi tenait toujours ;
mais Benvenuto, sans affectation, passa entre elle et le roi.
— Lequel? Oh! celui-ci, je l'avoue, dit-il en souriant,
celui-ci, il était si infâme, que je ne sais si je ne dois pas
en être pour la honte de l'avoir eu, et si ce ne serai't pas
encore ajouter à mon crime que d'avoir 1 Impudeur de
l'avouer. 11 me faudra donc, je le déclare, un ordre exprès
de Votre Majesté pour que j'ose...
— Osez Cellini. je vous lordonne, dit le roi.
— Eh bien ! j'avoue d'abord avec mon naif orgueil d ar-
tiste, reprit Cellini, que j'avais été surpris de voir madame
d'Etampes charger 1 apprenti d'un travail que le mattro
aurait été heureux et fier d'exécuter pour elle. Vous rap-
pelez-vous mon apprenti Ascanlo. sire? C'est une Jeune et
charmant cavalier, et qui pourrait poser pour l'Endymlon,
Je vous Jure !
— Eh bien ! après 7 reprit le roi, dont les sourcils se
120
ALEX.\XDRE DUMAS ILLUSTRE
contraclirsnt au soupçon qui vînt tout à coup lui mordre
le cœuj'.
Pour cette fols, il était évident que, malgré tout son pou-
voir sur elle -mémej madame d'Etampes était au supplice.
D abord, elle lisait dans les yeux de Diane de Poitiers une
curiosité perfide, et puis elle n ignorait pas que si Fran-
çois le eût pardonné peut-être la trahison envers le roi.
il ne pardonnerait certainement pas un<; Infidélité envers
ramant. Cependant, comme s il ne remarquait pas son
angoisse, Benvenuto poursuivit :
— Je pensais donc a la beauté de mon Ascanio et je
songeais, — pardon, mesdames, pour ce que cette pensée
peut avoir d impertinent pour des Français, mais je suis
.fait aux façons de nos princesses italiennes, qui, en amour,
fil faut le dire, sont de bien faibles mortelles ; — je pensais
donc qu un sentiment auquel l'art était étranger...
— Maître, dit François I" en fronçant les sourcils, son-
gez-vous à ce que vous allez dire?
— Aussi me suis-jc excusé d'avance de ma témérité, et
ai-Je demandé à garder le silence.
— J'en suis témoin, dit Diane, c'est vous qui lui avez
commandé de parler, sire ; et maintenant qu'il a com-
mencé... '
~ Il est toujours temps de s'arrêter, dit la duchesse
d Etampes, quand on sait que ce que Ion va dire est un
mensonge.
— Je m arrêterai si vous le voulez, madame, reprit Ben-
venuto ; vous savez bien que vous n'avez îiu un mot à dire
pour cela.
— Oui, mais moi je veux qu'il continue. Vous avez rai-
son, Diane, il y a des choses qui veulent ctre creusées jus-
qu au fond. Dites, monsieur, dites, reprit le roi en couvrant
d'un même regard le sculpteur et la duchesse.
— Mes conjectures allaient donc leur train, quand une
incroyable découverte vint leur offrir un nouveau champ.
— Laquelle? s'écrièrent à la fois le roi el Diane de Poi-
tiers.
— Je me traîne, murmura Cellini en s'adressant à la
duchesse.
— Sire, reprit la duchesse, vous n'avez pas besoin de
tenir ce lis à la main pour entendre toute cette longue
histoire. Votre Majesté est si bien habituée à tenir un
sceptre et à le tenir dune main ferme, que j'ai peur que
cette fleur fragile ne se brise entre ses doigts.
Et en même temps, la duchesse d'Etampes, avec un de
ces sourires qui n'appartenaient qu'a elle, étendit le bras
pour reprendra' le bijou.
— Pardon, madame la duchesse, dit Cellini ; mais comme
le lis joue dans toute cette histoire un rôle Important, per-
mettez que pour joindre la démonstration au récit...
— Le lis joue U!i rôle important dans 1 histoire que vous
•allez raconlcr, maître, s écria Diane de Poitiers en arra-
chant par un mouvement rapide comme la pensée la fleur
des mains du roi. Alors madame d Etampes a raison, car
pour peu que l'histoire soit celle que je soupçonne, mieux
vaut que ce lis soit entre mes mains qu'entre les vôtres ;
car, avec ou sans intention, peut-être que dans un mou-
vement dont elle ne serait pas maîtresse, Votre Majesté le
briserait.
Madame d'Etampes devint affreusement pâle, car elle se
crut perdue ; elle saisit vivement la main de Benvenuto,
ses lèvres s'ou^Tlrent pour parler, mais par un retour sur
elle-même sans doute, sa maiji lâcha presque aussitôt
celle de I artiste, et ses lèvres se refermèrent.
— Dites ce que vous avez à dire, flt-elle les dents serrées,
dites... Puis elle ajouta dune voix si basse que Benve-
nuto put seul l'entendre : Si vous 1 osez.
— Oui, dites, et prenez garde à vos paroles, mon maître,
dit le roi.
— Et vous, madame, prenez garde à votre silence, dit Ben-
venuto.
— Eh hion : figurez-vous, sire ; Imaginez-vous, madame.
qu'.Ascanio et madame la duchesse d'Etampes correspon-
daient.
La duchesse cherchait . sur elle, puis autour d'elle, s'il
n'y avait pas quelque arme dont elle pût poignarder l'or-
tèvre.
— Correspondaient? reprit le roi.
— Oui, correspondaient : et ce qu'il y avait de plus mer-
veilleux, c est que dans cette correspondance entre madame
la duchesse d'Etampes et le pauvre apprenti ciseleur, il était
question d'amour.
— Les preuves, maître ! vous avez des prouves, j'espère !
sécria le roi furieux. '
— Oh! mon Dieu oui, sire, j'en al, reprit Benvenuto.
Votre Majesté comprend bien que je ne me serai» i.as
lalssé.aller fiide tels soupçons si je n'avais pas eu les preu-
ves.
— Alors, donnez-les 5 llnstant même, puisque vous les
avez, dit le roi.
— Quand je dis que je les ai, je me trompe : c'était Votre
Majesté qui les avait tout à l'heure.
— Moi ! s'écria le roi.
— Et C'est madame de Poitiers qui les a maintenant.
— Moi ! s écria Diane.
— Oui, reprit Benvenuto qui, entre la colère du roi et
les haines et les terreurs des deux plus grandes dames du
monde, conservait tout son sang-froid et toute son ai-
sance. Oui. car les preuves sont dans ce lis.
— Dans ce lis I — sécria le roi en reprenant la fleur des
mains de Diane de Poitiers, el en retournant le bijou avec
une attention à laquelle cette fois 1 amour de 1 art n'avait
aucune part. — Dans ce lis?
— Oui, sire, dans ce lis, reprit Benvenuto. Vous savez
qu'elles y sont, madame, continua-t-11 d'un ton significatif
en se tournant vers la duchesse haletante.
— Transigeons, dit la duchesse. Colombe n'épousera point
d'Orbec.
— Ce n'est point assez, murmura Cellini ; il faut qu'As-
canio épouse Colombe.
— Jamais l fit madame d'Etampes.
Cependant le roi retc-urnait dans ses doigts le lis fatal
avec une anxiété et une colère d'autant plus douJoursuses
qu'il n'osait les exprimer ouvertement.
— Les preuves sont dans ce lis: dans ce lis! répétait-il;
mrfis je n'y vois rien dans ce lis.
— C'est que Votre Majesté ne connaît pas le secret à
l'aide duquel il s ouvre.
— Il y a un secret : montrez-le moi, messire, a l'instant
même, ou plutôt...
François I" fit tm mouvement pour briser la fleur ; les
deux femmes poussèrent uu cri. François le s'arrêta.
— Oh : sire, ce serait dommage, s'écria Diane ; un si
charmant bijou : donnez-le moi, sire, et je vous réponds
que s il y a un secret, je le trouverai, moi.
ït ses doigts fins et agiles, doigts de femme rendus
plus subtils par la haine, se promenèrent sur toutes les
aspérités du bijou, fouillèrent tous les creux, tandis que
la duchesse d'Etampes, prête à défaillir suivait d un œil
presque hagard toutes les tentatives infructueuses un ins-
tant. Enfin, soit bonheur, soit divination de rivale, Diane
toucha le point précis de la tige.
La fleur s'ouvrit.
Les deux femmes poussèrent encore ensemble un même
cri : 1 une de joie, l'autre de terreur. La duches.se s'élança
pour arracher le lis des mains de Diane : mais Benvenuto
la retint d'une main tandis qu il lui montrait de l'autre
la lettre, qu'il avait tirée de sa cachette. En effet, un cùuii
d'oeil rapide jeté sur le calice de la Heur lui montra qu il
était vide.
— Je consens à tout, dit la duchesse écrasée et n'ayant
plus la force de soutenir une pareille lutte.
— Sur l'Evangile? dit Benvenuto.
— Sur l'Evangile !
— Eh bien ! maître, dit le roi Impatienté, où sont ces
preuves? Je ne vois là qu'un vide ménagé avec beaucoup
d'adresse dans la Heur, mais 11 u y a rien dans ce vide.
— Non, sire, il n'y a rien, répondit Benvenuto.
— Oui, mais il a pu y avoir iiuelque chose, dit Diane.
— Madame a raison, reprit Benvenuto.
— Maître ! s'écria le roi les -dents serrées, savez-vous
qu'il pourrait être dangereux de continuer plus longtemps
cette plaisanterie, et que de nlus forts que vous se sont
repentis d'avoir joué avec ma colère?
— Aussi serais-je au désespoir de l'encourir, sire, reprit
Cellini sans se déconcerter; mais rien ici n'est fait pour
l'exciter, et Votre Majesté n'a pas pris, je Ics'père, mes
paroles au sérieux. Aurais-je osé porter si légèrement une
accusation si grave? Madame d'Etampes peut vous montrer
les lettres que contenait ce Us si vous êtes curieux de les
voir. Elles parlent bien réellement d amour, mais de
l'amour de mon pauvre Ascanio pour une noble demoiselle,
amour qui au premier abord sans doute semble fou et im-
possible ; mais mon Ascanio s'imaginant, en véritable ar-
tiste qu il est, qu'un beau bijou n est pas loin de valoir
une belle tille, s'est adressé à madame d'Etamjies comme
à une providence, el a tait de ce lis son messager. Or vous
savez, sire, que la Providence peut tout ; el vous ne serez
pas jaloux de celle-l;i, j'imagine, puisqu'en faisant le bien,
elle vous associe à ses mérites. Voilà le mot de l'énigme,
sire, et si tous les détours où je me suis amusé ont otlen^ç
Votre Majesté, qu'elle me pardonne fn se rappelant la pré-
cieuse et noble faniiliarliè dans lamelle elle a bien voulu
jusqu à présent m admettre.
Ce discours quasi académique changea la face de la
scène. A mesure que Benvenuto parlait, le front de Diane
se rembrunissait, celui de madame d'Etampes se déridait,
et le roi reprenait son sourire et sa belle humeur. Puis,
Xiuand Benvenuto eut fini :
— Pardon, ma belle duchesse, cent fois pardon, dit Fran-
Asawio
1-21
çois I". d'avoir pu vous soupçonner un instant. Que puis-
je faire, dites-moi, pour racheter ma faute et pour méri-
ter mon pardon ? !
— Octroyer à madame la duchesse d Etampes la demande 1
qu'elle va vous faire, comme Votre Majesté m'a Jéjà, oc- 1
troyé celle que je lui ai faite.
— Parlez pour moi, maître Cellini, puisque vous savez
ce que je désire, dit la duchesse, sexécutant de meilleure
grice que Benvenuio ne 1 aurait cru.
— Eh bien ! sire, puisque madame la duchesse me charge
d'être son interprète, sachez que $on désir est de voir Inter-
venir votre toute-puissante autorité dans les amours du
pau\Te Ascanio. I
— Oui-dii. dit le roi en liant ; je consens de grand cœur
à faire le bonheur du gentil apprenti. Le nom de l'amou-
reuse '?
— Colombe d'EstourviUe, sire.
— Colombe d'Estourv4Ue ! s'écria François !<"■.
— Sire, que Votre Majesté se souvienne que c'est madame
la duchesse d Etampes qui vous demande cette grâce.
— Voyons, madame, joignez-vous donc à moi. ajouta Ben-
venuto en faisant de nouveau passer hors de sa poche un
coiii de sa lettre, car si vous vous taisez plus longtemps,
8a ifajesté croira que vous demandez la chose par pure
complaisance pour moi.
— Est-ce vrai que vous désirez ce mariage, madame? dit
François I".
— Oui, siro, murmura madame d Etampes ; je le désire...
vivement...
L'adverbe était amené par une nouvelle exhibition de la
lettre.
— Mais sais-je, moi, reprit François 1"^, si le prévôt ac-
ceptera pour gendre un homme sans nom et sans fortune ?
— D'abord sire, répondit Benvenuto, le prévôt, en sujet
fidèle, n aura pas, soyez-en certain, d autre volonté que
celle de son roi. Ensuite Ascanio n est pas sans nom. Il se
nomme Caddo Gaddi, et un de ses aïeux a été podestat de
Florence. Il est orfèvre, c'est vrai, mais en Italie pratiquer
1 art n'est point déroger. D'ailleurs, ne fùt-11 pas noble
d'antienne noblesse, comme je me suis permis d'inscrire
son nom sur les lettres-patentes que Sa Majesté ma fait
remettre il serait noble de nouvelle création. Ah ! ne croyez
pas ciue cet abandon de ma part soit un sacrifice. Récom-
penser mon Ascanio, c'est me récompenser deux fois moi-
même. Ainsi c'est dit, sire, le voilà seigneur de Nesle, et
je ne le laisserai pas manquer d argent ; il pourra, s'il
le veut, laisser là lorfèvrerie et acheter une compagnie de
lances ou une charge à la cour ; j'y pourvoirai de mes
deniers.
— • Et nous aurons soin, bien entendu, dit le roi, que
votre générosité n'altère pas trop votre bourse.
— Ainsi donc, sire... reprit Benvenuto.
— Va pour Ascanio Gaddo Gaddi, seigneur de Xesle !
s'écria le roi en riint à gorge déployée, tant la certitude
de la fidélité de madame d Etampes lavait mis de joyeuse
humeur.
— Madame, dit à demi-voix Cellini, vous ne pouvez pas,
en conscience, laisser au Châtelet le seigneur de Xesle ;
c'était bon pour Ascanio.
Madame d'Etampcs .ippela un officier des gardes et lui
dit i voix basse quelques paroles qui se terminèrent par
celles-ci :
— Au nom du roi !
— Que faites-vous madame? demanda François I».
— Rien, sire, répondit Celllni. Madame la duchesse
d Etampes envoie chercher le futur.
— Où cela ?
— Où madame d'Etampes. qui connaissait la bonté du
roi, l'a prié d attendre le bon plaisir de Sa Majesté.
Un quart d heure après, la porte de lappartement où
attendaient Colombe, le prévôt, le comte d'Orbec, 1 amlws-
sadeur d Espagne, et i peu près tous les seigneurs de la
cour, à l'exception de Marmagne encore alité, s'ouvrit. Vn
huissier cria : — Le roi 1
François I" entra, donnant la main à Diane de Poitiers.
et suivi par Benvenuto, qui soutenait à un bras la duchés?":-
d'F;!.'impes et à l'autre .\scanio, aussi pâles 1 un que l'autre.
.\ l'annonce faite par l'huissier, tous les courtisans se
retournèrent et demeurèrent un Instant stupéfaits en aper-
cevant ce singulier groujie. Colombe pensa s évanouir.
Cet étonnement redoubla lorsque François I", faisant
pass! r ie'srulpteur devant lui, dit à liaule voix :
— Maître Benvenuto, prenez un Instant notre place et
notre autorité ; parlez comme si vous étiez le roi, et qu'on
vous obéisse comme au roi.
— Prenez garde,' sire, répondit l'orfèvre ; pour me tenir
dans votre vole, je vais être magnifique.
— Allez, Benvenuto, dit François 1'' en riant ; chaque
trait de magnificence sera une flatterie.
— A la bonne heure ! sire, voilà qui me met à mon alse^
et Je vais vous louer tant que je pourrai. Or çà, contlnua-t-
il, n'oubliez pas, vous tous qui m'écoutez que c'est le roi
qui parle par ma bouche. Messieurs les notaires, vous avez
préparé le contrat auquel Sa Majesté daigne signer? Ecri-
vez les noms des époux.
Les deux notaires prirent la pluraj et s'apprêtèrent à
écrire sur les deux contrats, dont l'un devait rester aux
archives du royaume et 1 autre dans leur cabinet.
— D'u'ne part, continua Ijenvenuto, d'une part, noble et
puissante demoiselle Colombe d Estourville.
— Colombe d'Estourrille, répétèrent machinalement les
notaires, tandis que les auditeurs écoutaient dans le plus
grand étonnement.
— De l'autre, continua Cellini, très noble et très puis-
sant .'ascanio Gaddi, seigneur de Nesle.
— Ascanio Gaddi ! s'écrièrent en même temps le prévôt
et d'Orbec.
— Un ouvrier ! s'écria avec douleur le prévôt en se tour-
nant vers le roi.
— Ascanio Gaddi, seigneur de Nesle, reprit Benvenuto
sans s émouvoir, auquel Sa Majesté accorde les grandes
lettres de naturalisation et la place d intendant des châ-
teaux royaux.
— Si Sa Majesté l'ordonne ainsi, j'obéirai, dit le prévôt;
toutefois...
— Ascanio Gaddi, continua Benvenuto, à la considération
duquel Sa Majesté accorde a messire Robert d'EstourviUe,
prévôt de Paris le titre de cliambellan.
— Sire, je suis prêt à signer, dit d'EstourviUe, enfin
vaincu. V
— Mon Dieu I mon Dieu ! murmura Colombe en retom-
bant sur sa chaise, n'est-ce pas un rêve que tout cela?
— Et mol? s écria d'Orbec, et moi?
— Quant à vous, reprit Cellini, continuant ses fonctions
royales, quant à vous, comte d'Orbec, je vous fais grâce
de 1 enquête que j'aurais le droit d'ordonner sur votre
conduite. La clémence est verfa royale, aussi bien que la
générosité, n'est-ce pas, sire? Mais voici les contrats pro-
posés, signons, messieurs, signons !
— C'est qu'il lait la Majesté à merveille! s'écria Fran-
çois I", heureux comme un roi en vacances.
Puis il passa la plume à Ascanio, qui signa d'une écri-
ture tremblante, et qui, après avoir signé, passa lui-même
la plume à Colombe, que madame Diane, pleine de bonté,
avait été cliercher à sa place et soutenait. Les mains des
deux amans se touchèrent et ils faillirent s évanouir.
Puis vint madame Diane, qui passa la plume à la du-
chesse d'Etampes, laquelle la passa au prévôt, le prévôt à
d'Orbec, et d'Orbec à 1 ambassadeur d'Espagne.
Au-dessous de tous ces grands noms, Cellini écrivit dis-
tinctement et fermement le sien. Ce n'était pas cependant
celui qui faisait le moindre sacrifice.
Après avoir signé, lambassadeur d'Espagne s'approcha de
la duchesse :
— Nos plans tiennent toujours, madame? dit-ll.
— Eli! mon Dieu! dit la duchesse, fa.tes ce que vous
voudrez : 'que m'importe la France ! que m'importe le
monde !
Le duc s Inclina.
— Ainsi, dit à l'amba.ssadeur au moment où il reprenait
sa place son neveu, jeune diplomate encore inexpérimenté,
ainsi, dans les intentions de l'empereur, ce n est pas le roi
François I*;' mais son fils, qui sera duc de Milan ?
— Ce ne sera ni l'un ni l'autre, l'épondlt l'ambassadeur.
Pendant ce temps, les autres signatures allaient leur
train.
Puis, lorsque chacun eut mis son nom au bas d;i
bonheur d Ascanio et de Colombe. Benvenuto s'approc'ia de
François l", et mettant un genou en terre devant lui :
— Sire, dit-ll, après avoir ordonné en roi, je viens prier
Votre Majesté en humble et reconnaissant serviteur. Votre
Majesté veut-elle m'accorder une dernière grâce?
— Dis, Benvenuto, dis, répondit François I^'"", qui était
en train d accorder, et qui s'apercevait que c'était encore,
à tout prendre, l'acte de la royauté auquel un roi trouve
le plus de bonheur: dis. voyons, que souhaltes-tu î
— Retourner en Italie, dit Benvenuto.
— Qu'est-ce que cela signifie? s écria le roi; vous voulez
me quitter, quand il vous reste tant de chefs-d'œuvre à me
faire? Je ne veux pas.
— Sire, répondit Benvenuto, je reviendrai, je vous le
jure. Mais laissez-moi partir, laissez-moi revoir mon Pays,
j'en al besoin pour le moment. Je ne dis pas ce que je
souffre continua-t-il en baissant la voix et en secouant
mélancoliquement la tête. Mais je souffre beaucoup de
douleurs que je ne saurais raconter et l'air seul de la
patrie peut cicatriser mon cœur blessé. Vous êtes un
grand, vous êtes un généreux roi que j'aime. Je reviendrai,
sire, mais permettez-mot auparavant d'aller me guérir lâ-
bas au soleil. Je vous laisse Ascanio. ma pensée, Pagolo, ma
main ; ils suffiront à vos rêves d'artiste jusqu'à mon retour,
et quand j aurai reçu le baiser des brises de Floi.^pce, ma
1-22
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
mère, je reviendrai vers vous, mon roi, et la mort seule
pourra nous séparer.
— Allez donc, dit tristement François 1". Il sied que l'art
soit libre comme les hirondelles : allez.
Puis le roi tendit à Benvenuio sa main, que Benvenuto
baisa avec toute l'ardeur de la reconnaissance.
En se retirant, Benvenuto se trouva près de la duchesse.
— Est-ce que vous m'en voulez beaucoup, madame? dit-
il en glissant aux mains de la duchesse le fatal billet qui,
pareil à un talisman magique, venait de faire des choses
impossibles.
— Xon, dit la duchesse, tonte joyeuse de le tenir enfin,
non, et cependant vous m'avez battue par des moyens...
— Allons donc ! dit Benvenuto, je vous en ai menacée ;
mais croyez-vous que je m en fusse servi?
— Dieu du ciel ! s'écria la duchesse frappée d'un trait
de lumière ; voilà ce que c est que de vous avoir cru pareil
à moi '.
Le lendemain, Ascanio et Colombe furent mariés à la
chapelle du Louvre, et malgré les règles de l'étiquette, les
deux jeunes gens obtinrent que Jacques Aubry et sa femme
assistassent à la cérémonie.
C'était une grande faveur, mais on conviendra que le
pauvre écolier lavait bien méritée.
XL.Ï1
UABIAGE DE CONVENANCE
Huit jours après, Hermann épousa solennellement dame
Perrine, qui lui apporta en dot vingt mille livres tour-
nois et la certitude qu'il serait père.
Hâtons-nous de dire que ce fut cette certitude qui déter-
mina le brave Allemand, bien plus encore que les vingt
mille livres tournois.
Le soir même du mariage d'.\scanio et de Colombe, quel-
ques instances que purent lui faire les deux jeunes gens,
Benvenuto partit pour Florence.
Ce fut pendant ce retour qu il fondit sa statue de Persée.
qui fait encore aujourd hui l'un des ornemens de la place
du 'S'ieux-Palais, et qui ne fut peut-être sa plus belle u uvro
que parce qu'il l'accomplit dans sa plus grande douleur.
TABLE DES MATIERES
ASCANIO
I. -
II. -
1 1. -
i\. -
\ . -
\ I. -
vu. -
VIII. -
IX. -
X. -
XI. -
XII. -
XIII. -
XIV. ^
XV. -
XVI. -
XVII. -
X\1II. -
XIX. -
XX. -
XXI. -
XXII. --
XXIll. —
Pages
La r;ic cl l'alclicr 5
Un orfèvre au seizième siècle 8
Dédale 10
Scozonne \\
■ Génie cl royauté. 17
A quoi fervent les duègne? 19
Un fiancé et un ami 2-',
Préparatifs d'attaque et de défense 26
Estocades 29
De l'avantage des villes fortifiées 33
HibouSf pies et rossignols 35
La reine du roi W
Souvent femme varie .'i2
Que le fond de le.vislence humaine est la dou-
leur . /,6
Que la jo'e n'est guère qu'une douleur <jui
change de place 49
L'ne cour 51
Amour passion 53
Amour rêve û<i
.\mour idée 57
Le marchand de son honneur 50
Quatre variétés de brigands G'i
Le songe d'une nuit d'automne 07
Stéphana 69
XXIV.
XXV.
XXVI.
X.WlI.
XXVIII.
XXIX.
XXX. -
XXXI. -
XXXI 1. -
XXXIII. -
XXXIV. -
XXXV. -
XXXVl.
XXXVI 1.
XXXVUI.
X.VXIX.
XL.
XLI.
XLII.
Pages
— \isiles domiciliaires 72
~ Charles-Quint à Fontainebleau ~,\
— Le moine bourru 78
— Ce que l'on voit la nuit de la cinn' d'un peu|il.er. 80
— Mars et Vénus 8'é
— Deux rivales 87
— Benvenuto aux abois '.H)
— Des d'ifieultcs qu'éprouve un honnête homme
à se faire mettre en prison 92
O Cl Jacques Aubry s'élève à des pro[iortions
épiques 97
Des difficultés qu'éprouve un honnéle homme
à sortir de prison ti9
Un honnête larcin 102
Où il esl prouvé cjue la lettre d'une griselte,
quand on la brùle, fail autant de llamme et
de cendre que la leLIre d'une duche-;sc .... 105
Où l'on voit ciu'une véritable amitié est capable
de pousser le dévouement justiu'au mariage. 107
La fonte 109
Jupiter et rOUmpe III
Mariage de raison 112
Reprise d'hostil, te? 110
Mariage d'amour 1 18
Mariage de convenance l^i
k
I
ALEXANDRE DUMAS
ILLUSTRÉ
Henri IV
Louis XIII et Richelieu
ILLUSTRATIONS
CASTELLI, FERDINANDUS, PHILIPPOTEAUX,,
POTTIER, RIOU, ETC.
î
PARIS
A. LE VASSELR ET C"' , ÉDITEURS
■'3 3. rue de Fleurus, 33
I
'
K
HENRI IV, LOUIS XIII & RICHELIEU
HENRI IV
Un proverbe dit qu'il n'u a pas de grand homme en robe
de chambre.
Comme tous les proverbes, celui-ci, qui jouit d'une grande
popularité, a son côté vrai et son côté faux. Etudié dans ses
habitudes privées par un observateur qui verrait la grandeur
à travers la simplicité, la poésie à travers la prose, l'idéal a
travers le réel, peut-être le grand homme grandlralt-il en-
core. La réalité n'est pas, à nos yeux, la tombe où s'englou-
tit i homme : c'est, au contraire, le piédestal où s élève sa
statue.
En attendant, comme nous nous sommes aperçu que pres-
que toujours l'histoire, en véritable bégueule qu'elle est, nous
montre les héros drapés dans des habits de cérémonie, et
aurait honte de nous les faire voir en désliabilié, nous allons
essayer, a l'aide de quelques notes empruntées aux valets
de chambre des susdits héros, de remplir la lacune laissée
par les hlsioriens
Nous aimons mieux la statue dont on peut faire le tour
que le bas-rellef incrusté dans la muraille.
Commençons par Henri IV. Peut-être, si ces éludes ont du
succès, nous hasarderons-nous A remonter jusqu'à .Alexandre
et à descendre jusqu'à Napoléon.
Alex. Dumas.
Henri IV naquit à Pau le 13 décembre 1353.
Il était nis d'.'Vntoine de liourbon, qui descendait du comte
de Clermout, sixième fils de saint Louis. — Cet Antoine de
Bourbon était un descendant fort descendu : un assez pauvre
sire, tour à tour catholique et protestant, protestant et ca-
tholique. — Il était catholique, par hasard, quand 11 fut tué
au siège de Rouen ; 11 en résulte qu'il fut tué par un hugue-
not.
Comment fut-ll tué ? — C'est une espèce de problème histo-
rique résolu par son épltaphe.
Voici l'épltaphe :
Ami lecteur, le prince Ici gisant
Vécut sans gloire et mourut en
Ma fol, lecteur, cherchez la rime, elle n'est pas difficile
trouver.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
La mère de notre héros était Jeanne dAlbret, une mai-
tresse femme, celle-là: Elle tenait, du chef de son père,
Henri d Albret, le royaume de A'avarre ; restée maîtresse de
ce royaume en 1562, elle y introduisit le calvinisme en 1567.
Attirée à la cour de France sous prétexte du mariage de sou
flis avec Marg-uerite de Valois, elle y mourut deux mois
avant la 'Saint-Barthélémy, empoisonnée, dit-on, par une
paire de gants parfumés que lui avait donnée Catherine de
JlédiciS-
L'oncle de Henri IV était ce charmant prince de Condé,
sublime étourneau. qui fut assassiné à Jarnac par Montes-
quiou, et qui avait été toute sa vie la coqueluche des femmes,
quoiqu'il fût tout petit de taille et un peu bossu.
On avait fait sur lui le quatrain suivant :
Ce petit homme si gentil
Qui toujours chante et toujours rit,.
Toujours caresse sa mignonne.
Dieu gard' de mal le petit homme :
Henri IV était, en outre, petit-neveu du grand garçon qui
gala tout, c'est-à-dire de François I", le plus sublime hâ-
bleur de France.
Il était petit-flls de cette adorable Marguerite de Navarre,
qui ne sut jamais si elle était catholique ou protestante.
Jeanne d-\lbret était en Picardie avec .Antoine de Bourboni
gouverneur de la province et commandant d'une armée qui
guerroyait contre Charles-Quint, lorsqu'elle s'aperçut de sa
grossesse. Elle annonça aussitôt la nouvelle à son père,
Henri d'.\lbret. roi de Navarre, qui la rappela près de lui.
Elle prit congé de sou mari, quitta Compiègne, traversa la
France, et arriva, le 15 décembre 1553, à Pau en Béara.
Jeanne n'arrivait pas sans inquiétude. Son père avait pour
maltresse une femme fort intrigante, et Ton disait que Henri
d'.Albret avait fait un testament favorable à sa maîtresse,
défavorable à sa fille.
Le surlendemain de son arrivée, Jeanne se hasarda de
dire un mot de ce testament à son père.
— C'est bien ! c'est bien ! répondit celui-ci. Je te ferai voir
le testament quand tu m'auras fait voir l'enfant, et encore
est-ce à une condition.
— Laquelle? demanda Jeanne. •
— C est qu'afln que lu ne fasses pas un enfant pleurard et
rechigné, tout le temps que durera l'enfantement, tu me
chanteras une chanson,
La chose fut convenue.
Le 13 décembre, c'est-à-dire neuf jours après son arrivée,
Jeanne commença d'éprouver les premières douleurs de l'en-
fantement.
Elle envoya aussitôt chercher son père, mais en recom-
mandant qu'on ne dit point de quoi il était question.
Le roi entra, et, entendant sa fille qui chantait :
— Ah : bon ! dit-il, 11 paraît que cela vient et que je vais
être grand-père.
Même peniiant les plus grandes douleurs, Jeanne n'inter
rompit poln'» sa chanson : elle accoucha en chantant, .\ussi
remarqua-t-on qu'au contraire des autres enfants, qui vien-
nent au monde eu pleurant, Henri IV vint au monde en
riant.
.\ peine l'enfant fut-il hors du sçin de sa. mère, que le roi
s'assura que c'était un garçon. .\ussitOt il courut à sa cham-
bre, prit le testament enfermé dans une boîte d or, et le
rapporta > .là princesse, à qui il donna la boîte d'une main,
tandis qu i; rirenait l'enfant de l'autre en disant :
— Ma f;' • Vf ici qui est à vous, mais voilà qui est à moi.
Et, lalâ.' 'la boîte d'or sur le Ut, il emporta l'enfant
dans le paii 'de sa robe.
Arrivé dans sa chambre, 11 lui frotta les lèvres avec une
gousse d'ail, et lui fit boire, dans une coupe d'or, un dé de
Tin, les uns disent de Cahors, les autres d'.\rbois.
Henri d .\lbret avait lu Gargantua, paru depuis dix-neuf
ans.
A la seule odeur du vin, l'enfant s'était mis à dodeliner
de la tète, comme dit Rabelais.
— .\h : ail ! fit le grand-père, tu seras un vrai Béarnais, il
me semble.
Les crmes du Béarn sont deux vaches. Or, quand la reine
Marguerite, femme de Henri, était accouchée de Jeanne d'Al-
bret, les Espagnols avaient dit : ■• Miracle i la vache a fait
une brebis, u
— ^liracle l cria à son tour Henri de Béarn en caressant
son petit-fils, la brebis a fait un lion.
Le lion était venu au monde avec quatre incisives, deux
en haut, deux en bas. Il mordit le sein de ses deux premiè-
res nourrices de façon à les estropier. La troisième, bonne
paysanne des environs de Tarbes, lui bailla, en occasion pa-
reille, un si rude soufflet qu'elle le guérit de la manie de
mordre. t
Il eut huit nourrices et goûta de huit laits différents. En
supposant l'influence de la nourriture sur le caractère, cela
explique les contradictions de sa vie.
Il eut encore deux autres nourrices, nourrice? morales,
ceUes-lâ.
Coligny et Catherine de Médicis.
Il prit peu à la première, beaucoup à la seconde.
Il lui dut surtout cette indifférence qu'il professa pour
toutes choses.
Le roi lui donna comme gouvernante Suzanne de Bourbon,
femme de Jean d'Albret et baronne de Miossens, ordonnant
qu'on rélevât à Coarasse en Béarn, château situé au milieu
des rochers et des montagnes.
La nourriture et la garde-robe de l'enfant furent réglées
par son grand-père. Sa nourriture se réduisit à du pain bis,
du bœuf, du fromage et de 1 ail ; ses habits se bornèrent à un
pourpoint et à des chausses de paysan qu'on renouvelait
quand ils étaient usés. La plupart du temps, il courait sur
les rochers nu-pieds et nu-lète, toujours d'après 1 ordre du
grand-père.
Ce fut ainsi qu'il devint si terrible marcheur que, lorsqu'il
avait lassé hommes et chevaux, et mis tout le monde sur les
dents, dit d'-\ubigné, alors il faisait jouer une danse.
El lui seul dansait.
De ses courses au milieu des enfants, il garda l'habitude
de causer avec toute sorte de gens ; pour bavarder, le pre-
mier venu lui était bon, comme la première venue lui était
bonne pour amie.
11 était bien de la Gascogne gascounante et ne dégasconna
jamais.
Son grand-père permit qu'on lui apprit à écrire, mais dé-
fendit qu'on le fît écrire.
C'est sans doute grâce à cette recommandation qu'il devint
un si charmant écrivain.
Ce qui faisait le fond de son caractère et ce qui le ren-
dait perfidement oaif. c'était cette facilité d'arriver à son
coeur. — U avait toujours la main à la bourse et la larme à
l'œil. Seulement, la bourse était vide ; quant à l'œil, il pleu-
rait tant que l'on voulait.
.Antoine de Bourhon et Jeanne d'.Vlbret, étant venus à la
cour de France, y amenèrent le jeune Henri. C'était alors un
bon. gros garçon de cinq ans, à la figure franche, spirituelle
et ouverte.
— Voulez-vous être mon fils? lui demanda le roi Henri II.
L'enfant secoua la tête, et, montrant .\ntoine de Bourbon :
— C'est celui-là qui est mon père, dit-il en béarnais.
— Eh bien, voulez-vous être mon gendre ?
— Voyons la fille, répondit l'enfant.
On fit venir la petite Marguerite, qui av.irt six ou sept
ans.
— Oui bien, dit-il.
Et, à partir de ce moment, le mariage fut arrêté.
. C'est qu'avant tout Henri de Béarn était un mâle, plus
qu'un mile, un satyre. Voyez son profil : il ne lui manque
que les oreilles pointues, et, s il n'a pas les pieds du bouc,
il en a au moins l'odeur.
Peu de temps après, Antoine de Bourbon fut tué au siège
de Rouen ; Jeanue d .Mbret retourna en Béarn, mais on exi-
gea qu'elle laissât son fils à la cour de France.
Il y resta sous la direction d un gouverneur nommé La
Gaucherie. — Celui-ci était un brave et digue gentilhomme
qui essayait de faire entrer par tous les moyens possibles,
dans la tète de son élève, les notions du juste et de l'In-
juste.
Un jour, après lui avoir fait lire l'histoire de Coriolan et
celle de Camille, 11 lui demanda lequel de ces deux héros il
préférait
L'enfant s'écria :
— Ne me parlez pas du premier, c'est un méchant homme.
— Et le Second?
— Oli : le second, c'est autre chose. Je l'aime de tout mon
cœur. et. s'il vivait encore, j'irais me jeter à son cou et je
lui dirais en l'embrassant : « Mon général, vous êtes un
brave et honnête homme, et Coriolan ne mériterait pas d'être
votre palefrenier. Au lieu de garder, comme lui. rancune à
votre patrie qui vous avait injustement exilé, vous êtes venu
à son secours. Tout mon désir est d'apprendre le métier de
la guei'ip sous vos ordres ; veuillez me recevoir au nombre de
vos soldats. Jie suis petit, je n'ai pas encore grande force ;
mais j'ai du cœur et de l'honneur, et je veux vous ressem-
bler. "
— Mais, lui dit son précepteur, vous devriez ménager un
peu ceux qui ont pris les armes contre leur pays.
— Et pourquoi cela? demanda vivement l'enfant.
— Mais parce qu'il pourrait se rencontrer dans votre fa-
mille un homme ayant commis le même crime.
— Ce n'est pas possible ; Je vous croirai sur tout le reste,
jamais sur cet ariicle-là.
— Il faudra pourtant me croire, dit La Gaucherie : l'his-
toire est là.
— Quelle histoire ?
— Celle du connétable de Bourbon.
Et il lui lut l'histoire du connétable.
— Ah ! dit l'enfant, qui avait écouté cette lecture en rou-
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHEDEU
gissanl. en pâlissaut, en se levant, en marchaut 4 grands
pas, eu pleurani même, — ah : je n'aurais jamais cru un
Jiourbon capable dune telle lâcheté, et Je renie celui-là pour
luuu parent !
Et aussitôt, prenant une plume et de Teucrc. il alla effacer
le coiinélable de Bourbon de l'arbre généalogique de la
lamille.
lîl — Bon !... Maintenant, dit La Gaucherie. TOil;\ une délail-
■ lance dans voire maison, yui mettrez-vous à la place?
l" L'enfant rélléchit quelques secondes.
— Oh! je sais bien qui j'y vais mettre, dit-il.
Et il écrivit, a la place de ces quatre mois: Le connétable
de Bourbon, ceux-ci : Le chevalier Bayard.
Le précepteur battit des mains, et, à partir de ce moment,
le connétable de i;ourboii' se trouva rayé sur l'arbre généalo-
11. • 11.' (ciiii qui devait être Henri 1.
A douze ans, 1 enfant fut mis à l'école d'un officier nommé
de Coste, qui étaii chargé de dresser quelques gentilshommes
au métier de soldat. Ce métier, si rude qu il (ùt, plaisait
beaucoup mieux à Henri que celui auquel il se livrait avec
La Gaucherie. Porter la cuirasse, s'exercer au mousquet,
nager, faire des armes, tout cela était bien autrement amu-
sant pour le paysan béarnais qui. tout enfant, avait couru les
rochers de Coarasse, léte et jiieds uus, qu'étudier Virgile,
traduire Horace, faire de l'algèbre et des mathématiques.
Au bout d'un an passé parmi ces jeunes gens qu'on appe-
lait volonlatrcs, de Coste trouva que sou nouvel élève avait
lait de si grands progrès, qu'il le nomma son lieutenant.
Vers ce temps, les Turcs tentèrent de s'emparer de Malte,
et la France envoya des vaisseaux au secours des chevaliers.
Henri, qui n'avait pas quatorze ans, demanda à taire partie
de cette expédition ; mats son cousin, le roi Charles IX. le lui
refusa obstinément.
Sur ces entrefaites, La Gaucherie, le précepteur du jeune
homme, mourut.
Jeanne d Albret, qui vit dans cette mort un prétexte pour
retirer son fils de la cour, vint 1 y chercher elle-même. Ce
fut une lutte avec le roi et Catherine de Mcdicis, lesquels,
sur la prédiction d'un astrologue qui avait prophétisé que la
' maison de Valois s'éteindrait faute d'enfants mâles, et qu'un
liourbou leur succéderait, ne voulaient pas perdre de vue le
futur roi de Navarre. Mais, enfin, la mère l'emporta, et
Jeanne d'.Mbret eut la joie de ramener son fils en Béarn.
Le retour du jeune prince dans son royaume fut une fête.
Il lui arriva des dèputations de tous les pays, des discours
dans to'js les patois, et des présents de toute sorte.
Parmi ces dèputations, ces discours et ces présents, il reçut
une ambassade des paysans des environs de Coarasse qui
lui envoyaient des fromages. Celui qui devait porter la pa-
role, au moment de lui faire son compliment, eut le malheur
de le regarder et de ne plus rien trouver à lui dire, sinon :
— -\h ! le beau garçon, et comme il a bien profité ! quel
compère !... Et quand on pense que c'est en mangeant nos
fromages qu'il est devenu grand et beau comme cela !...
La guerre ne tarda point à se déclarer parmi les catholi-
ques et les huguenots.' à propos de l'exécution du conseiller
Anne Dubourg et du massacre de Vassy. Le jeune prince y
fit ses premières armes sous les ordres du prince de Condé ;
— mais ceci est l'affaire des historiens et non la notre.
Consignons seulement un fait : c'est que notre jeune roi
de Navarre, qui se battait si bien une fois qu il était
échauffé, n'était pas naturellement brave ; quand il entendait
dire: Voilà les ennemis! il se faisait chez lui, à l'endroit des
entrailles, une révolution dont il n'était pas toujours le
maître.
A l'escarmouche de Roche-la-Belle. une des premières aux-
quelles il assista, sentant que. malgré sa résolution l)ien ar-
rêtée de se conduire bravement, .son corps tremblait des
pieds à la tête, quoiqu'il tut assez éloigné du feu :
— Ah! carcasse, dit-il. tu trembles? Eh bien, icntre-saint-
grls ! je vais te faire trembler pour quelque chose.
Et il alla se placer au milieu de la mousqueterie. en un
poste si périlleux, que ses deux amis. .Ségur et la Rochefou-
cauld, ne sachant pas pourquoi il était allé s'y planter, le
crurent fou, et l'y vinrent chercher au péril de leur propre
vie.
Coligny avait trouvé Henri de Béarn à la Rochelle. Le
BTand politique. l'Iionnôte homme, le saint protestant fixa
son regard limpide et profond sur l'œil clignotant et dou-
teux du jeune Béarnais, et. quand vint la journée de Moncon-
tour. II lui défendit de combattre. — Sans doute Coligny,
qui craignait une défaite, voulait-il le garder pur de cette
défaite. Vaincu sans Henri de Béarn. le parti se relevait avec
le premier succès qu'obtenait ce princillon de montagne.
Aussi Henri cria-t-il bien haut qu'il eût gagné la bataille
«1 on l'eût lais.sé faire. — C'est ce que voulait Coligny.
On sait comment se termina cette troisième guerre civile,
r.es huguenots battus, le prince de Condé assassiné, la reine
Catherine eut l'idée d'en finir d'un seul coup avec les héréti-
ques du royaume. Elle feignit un grand désir de paix, dé-
clara qu'il était insensé de se détruire entre Français,
quand les vrais ennemis étaient en Espagne ; elle proposa an
HENRI IV, i.ouis XIII er riciif.mkc
accommodement aux chefs huguenots. Le mariage arrêté
depuis longtemps entre Charles IX et Jeanne d'Albret s'ac-
complirait ; on marierait le roi de .Navarre à Marguerite
de Valois, et, réunis non seulement en alliés, mais encore en
frères, catholiques et protestants marcheraient contre l'Es-
pagne.
Jeanne d'.\lbret se rendit a Paris pour tater le terrain,
f^uant à Henri, il se retira en Gascogne, attendant que sa
mère lui écrivit qu'il pouvait sans crainte venir à la cour.
Henri reçut la lettre attendue et partit pour Paris. Coligny
l'y avait précédé. La reine mère se trouva donc avoir tous
SCS ennemis sous la main.
D'abord le projet d extermination arrêté commença par
là reine de Navarre.
Un jour, Jeanne d'.^lbret, après avoir porté pendant une
heure des gants parfumés qui lui avaient été donnés par Ca-
therine de Médlcis. se sentit indisposée. L'indisposition prit
bientôt une telle gravité que Jeanne comprit qu'elle allait
mourir. Elle dicta son testament, et fit venir son fils.
Elle lui recommanda de rester ferme dans sa religion, et
mourut.
Henri pensa lui-même mourir de douleur ; il adorait sa
mère, et se tint enfermé pondant plusieurs jours sans con-
sentir à recevoir qui que ce fût.
Un jour, on annonça le roi. Cette fois, il fallut ouvrir.
Charles IX venait lui-même chercher son cousin pour le tirer
de sa retraite et le mener i\ la chassé.
C'était un ordre. Henri obéit.
Le IS du mois d'août, tout tut prêt pour le mariage, et le
mariage eut lieu.
Les quatre jours suivants se passèrent eu tournois, en
festins et eu ballets dont le roi et la reine mère s'occupaient
tellement qu'ils paraissaient eu perdre le sommeil.
Le 2'3 du même mois, comme l'amiral sortait à pied du
Louvre pour se rendre a son hôtel de la rue de Béthlsy. on
lui tira un coup d'arquebuse chargée de deux balles ; une des
deux balles lui brisa le doigt, l'autre le blessa 'grièvement
a'j bras gauche.
Le roi parut furieux. la reine mère au désespoir.
C'était bien autre chose que l'affaire de la Roche-la-Belle.
.\ussi Henri, voyant le chemin que faisaient les événements,
eut-il grandpeur. Il s'enferma chez lui. où allèrent le trou-
ver ses deux amis. .Ségur et la Rochefoucauld, et Beauvais.
son nouveau précepteur.
Tous trois entreprirent de le rassurer ; mais, cette fols.
Henri laissa trembler sa carcasse tout à son aise. Non seu-
lement il ne voulut pas être rassuré par eux. mais encore il
fit tout ce qu'il put pour les effrayer eux-mêmes.
— Restez près de moi, leur disait-il ; ne nous quittons pas ;
si nous mourons, nous mourrons ensemble.
Eux. ne voulant croire ix rien. Insistèrent pour se retirer.
— Faites donc comme vous voudrez, leur dit Henri. — Ju-
piter aveugle ceux qu'il veut perdre !
Et il prit congé d'eux en les embrassant ; mais, en les em-
brassant, il s'évanouit et tomba à terre.
Les deux jeunes gens et le précepteur le relevèrent. Il était
sans connaissance.
Ils le couchèrent alors dans son fit, où il resta une heure
sans donner signe d'existence. .Au bout d'une heure, il revint
a lui. ouvrit les yeux, mais les referma presque aussitôt.
Les jeunes gens crurent que !e meilleur remède à une pa-
reille crise était le sommeil. Ils emmenèrent Beauva's et lais-
sèrent le prince seul.
Le lendemain, était le 24 août. ^^ f
.\ deux heures du matin. Henri fut réveillé par '" 'chers
qui lui ordonnèrent de s'habiller et de venir trou. le roi.
il voulut prendre son épée, on le lui défendit.
Dans la chambre où on le conduisit, il trouva le prince de
Condé, désarmé et prisonnier comme lui.
.•Vu bout d'un instant, Charles IX entra furieux, ivre de
poudre et de sang, tenant une arquebuse à la main.
— Mort ou messe? dit-il en s'adressant à Henri et au
prince de Condé.
— Messe ! répondit Henri.
— Mort ! répondit Condé.
Charles IX fut sur le point de décharger à bout portant
son arquebuse dans la poitrine du jeune prince qui osait lui
ïésister en face; mais il hésita A tuer son parent.
— Je vous donne un quart d heure pour réfléchir, dit
Charles IX. Dans un qua»t d'heure, je reviendrai.
Et il sortit.
Pendant ce quart d'heure. Henri avait prouvé à son cousin
qu'une promesse arrachée par la force n'avait aucune valeur,
et qu'il était bien autrement politique à eux. qui étalent les
deux chefs du parti de l'avenir, de dissimuler et de vivre
que de résister et de mourir. "
Henri était fort éloquent toujours, et surtout dans ces sor-
tes d'occasions; il convainquit Condé.
Charles IX rentra au bout du délai indiqué.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Messe, sire ! répondirent les deux Jeunes gens.
9
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
La S3mt-Earthé)emv appartenant à l'histoire politique de
notre liéios. nous ne nous en occuperons pas.
ilais occupons-nous de la reine ifargucrite ou de la reine
ilargol, comme l'appelait Cliarles IX. Elle tient, elle, à sa
Tie priTée.
" En donnant ma sœur Margot au prince de Béarn, avait
dit Charles IX, je la donne à tous les huguenots du
roraumc. »
Peut-être le prince de Béarn avait-il compris le vrai sens
de cette phrase, mais 11 ne la prit que dans celui qu'elle
paraissait avoir.
Au reste, Henri, à la première vue, avait considérablement
plu à sa future épouse, qui ne s'était point trouvée en lace
de lui depuis qu il avait quitté la cour à 1 âge de treize ans.
Ce Iiu-ent MM. de Souvray, depuis gouverneur de
Louis Xlll, et Pluvine!, premier écuyer de la grande écurie,
qui lui conduisirent son tïancé.
En l'apercevant, elle s'écria :
— Oh : qu'il est beau, qu'il est bien fait, et que le Chiron
est heureux qui élève un pareil .\chille !
L'exclamation déplut fort au grand écuyer, qui n'était
guère plus subtil que ses chevaux.
— Xe vous avais-je pas prévenu, dit-il à Souvray, que cette
méchante femme nous dirait quelque injure ?
— Comment cela ?
— Vous n'avez pas entendu?
— Quolî '
— Elle nous a appelés Chiron.
— - Ce n'est pour vous qu'une demi-injure, mon cher Plu-
vinel, dit M. de Souvray ; vous n'avez de Chiron que le train
de derrière.
C'était, d ailleurs, une fort belle, fort savante et fort spiri-
tuelle princesse, que Marguerite de Valois, sœur du roi
Charles IX. Oa lui reprochait d avoir le visage un peu long
et les joues un peu pendantes, voilà tout... Nous nous trom-
pons : on lui reprochait encore — et c'était surtout son
mari qui lui reprochait cela — on lui reprocliait d'être fort
légère.
A onze ans, s'il faut en croire Henri IV, elle avait déj.i
deux amants, .^ntraguet et Charins.
Puis elle avait eu Martigues, un colonel d'infanterie, — un
vaillant, au reste, — qui marchait d'ordinaire aux assauts et
aux escarmouches avec deux dons qu il avait reçus d'elle :
une écharpe qu'il portait à son cou, un petit chien qu il por-
tait sur son bras, jusqu'à ce qn il fût tué, le 19 novembre
1569, au siège de Saint-Jean-d'.\ngely.
Puis était venu M. de Guise, qui l'aima d'un amour si
grand que, par l'influence de son oncle le cardinal de Lor-
raine, il fit rompre le mariage de la princesse avec le roi
dom Sébastien de Portugal.
Puis avaient suivi, disait-on encore, — car que ne disait-
on point sur la pauvre princesse? — avaient suivi son frère
François d'Alençon et son autre'frère Henri d'Anjou.
C'était vers te moment qu'elle avait épousé le rot de Na-
varre, et. de ce mariage, Antraguet avait éprouvé une si
grande peine qu'il en avait failli mourir.
La dot de Marguerite avait été de cinq cent mille écus d'or
de, cinquante-quatre sous la pièce. —Le roi en donna trois
cent mille ; la reine mère, deux cent mille ; et les ducs
d'Alençon et d'Anjou ajoutèrent cliacun vingt-cinq miUe li-
vres.
Le douaire fut réglé à quarante mille livres de rente, avec
le château de Vendôme meublé pour demeure.
.Marguerite était au lit et dormait tranquillement quand
fut donné le signal du massacre. Tout à coup elle fut réveil-
lée en sursaut par un homme qui battait des pieds et des
mains à sa porte en criant :
— Navarre : Navarre !
La nourrice de la princesse, qui couchait dans sa chambre.
crut que c'était le prince de Béarn lui-même, et courut
promptement ouvrir. Mali c'était un jeune gentilhomme
nommé Tf.nn. dit Marguerite, et Leyran, dit Dupleix. Il était
poursuivi par quatre assassins, et. voyant la porte ouverte,
il se précipita dans la cliambre. se Jeta sur le lit de la Prinv
cesse, et. l'enveloppant de ses bras tout sanglants. — cat iF
avait reçu un coup d'épée ei un coup de hallebarde. — il
roula avec elle dans la ruelle. C'était à qui crierait le plus
fort de la reine et de ce mallieureux ; mais ce fut encore
bien pis quand les assassins, ne pouvant lui faire lâcher
prise, essayèrent de le tuer ilausles bras mêmes. de la reine.
Par bonheur, le capitaine des gardes. Gaspard de la Chitre.
plus connu sous le nom de yançay. arriva, et. faisant sor-
tir les assassins, il accorda .1 la reine ilaiL'ucrlle la vie du
pauvre Téjan. qui ne -.oralut point la quitter, et qu'elle fit
panser .M coucher dans son cabinet, d'où 11 ne sortit qu'après
complète guérison.
Il faut rendre celte Justice à la reine Marguerite : son
premier mot à Nançay, Téjan hors de danger, fut pour de-
mander des nouvelles du prince de Béarn. Le capitaine des
gardes lui annonça qu'il était avec M. de Condé dans le
cabinet du roi, et 11 ajouta même qu'il croyait que la pré-
sence de la nouvelle mariée ne serait peut-être pas inutile
à son mari.
Marguerite s'enveloppa d'un manteau de nuit, et courut a
la chambre de sa sœur, madame de Lorraine, où elle arriva
plus morte que vive Sur le chemin et au moment on elle
entrait dans l'antichambre, un gentilhomme. ' nommé La
Bourse, était tombé mort à trois pas d'elle, frappé d'un
coup de hallebarde.
A peine était-elle dans cette chambre que deux fugitifs
s'y précipitèrent, en implorant son secours ; c'étaient Mios-
sens, premier gentilhomme du roi son mari, et Armagnac,
son premier valet de cliambre.
Marguerite alla se jeter aux genoux du roi et de la reine
mère, et à grand'peine obtint leur, grâce.
Une tradition veut même que le prince de Béarn n'ait été
sauvé qu'en se réfugiant sons le vertugadin de sa femme,
qui. du reste, portail ce vêlement assez large pour y cacher
un homme et même plusieurs liommes.
Cette tradition avait quelque consistance, puisqu'elle
donna lieu â ces quatre vers :
Fameux vertugadin dune charmante reine.
Tu défends un honneur qui se défend sans peine.
Mais ta gloire est plus grande en un plus noble emploi i
Tu sauvas un héros en recelant mon roi.
Quand nous disons que la reine Marguerite pouvait cacher
sous son vertugadin un homme et même plusieurs hommes,
nous avons autorité pour dire cela.
■ Elle falsoit. dit Tallemant des Réaux. ses carrures et ses
jupes beaucoup plus larges qu'il ne falloit. et ses manches à
proportion ; et. pour se rendre de plus belle taille, elle falsoit
mettre du fer-blanc aux deux côtés de son corps afin d élar-
gir sa carrure. Il y avoit bien des portas où elle ne pouvoit
passer. »
De nos Jours, nous avons la cage qui n'a rien a envier
aux vertugadins.
Mais ce n'est pas encore là ce qu'il y avait de plus éton-
nant : parmi tous ces vertugadins. la belle princesse en avait
un de prédilection.
Voici ce qu en dit le même auteur :
" Elle portoit un grand vertugadin qui avoit des pochettes
tout autour, en chacune desquelles elle mettoit nue botte où
étolt le cœur d'un de ses amants trépassés : car elle étoit
soigneuse, à mesure qu'ils mourolenl, d'en faire embaumer
les cœurs. Ce vertugadin se pendoit tous les soirs a un cro-
chet qui fermoit à cadenas derrière le dossier de son lit. ■>
Son mari lui reprocha non seulement de faire embaumer
les cœurs de ses amants, mais encore d'aller chercher leurs
têtes jusque sur la Grève.
Elle avait pour serviteur un beau gentilhomme, nommé
la Mole, qui entra dans une conspiration avec les maréchaux
de Montmorency et de Cossé, et. qui en compagnie de son
ami. Annibal de Coconas. laissa sa télé à Saint-Jean en
Grève. Les têtes étaient exposées sur la place ; mais, la nuit
venue, madame Marguerite, maîtresse de la Mole, et madame
de Nevers, maîtresse de Cocon.as, viniA»nt toutes deux enlever
ces têtes, les portèrent dans leur carros.^e, et les allèrent
inhumer de leurs charmantes mains dans la chapelle Saint-
Martin, qui était sous Montmartre.
Elle devait bien cela à la Mole, au reste, la reine Margot -,
car elle était ardemment aimée de ce beau gentilhomme, qui
avait conspiré pour elle et qui était monté a l'échafaud bai-
sant un manchon qu'elle lui avait donné.
On fit cette épitaphe au pauvre trépassé •
Les plus heureux portolent envie
Aux félicités de ma vie.
Mais, maintenant que je suis mort.
— Oh ! que fortune est variable : —
Il n'est aucun, si misérable.
Qui voulût envier mon sort :
C'est de la Mole qu il est parlé sous le nom de Hyacinthe
dans une chanson du cardinal du Perron, faite à l'Instigation
ds la reine Marguerite, et.^ans Saint-Luc, qui vint rejoindre
celle-ci à Néiac. et qui parvint, à force de tendresse à Jeter
une diversion dans son coaur. il est probable qu'elle eût été
longtemps à se consoler de la perte qu elle avait faite.
• Il est vrai, disait son mari lui-même, que Bussy d'.\m-
bolse vint aider Saint-Luc dans celte difficile consolation, et
<iue, sa tristesse s'obstinant. elle leur adjoignit Mayenne. »
Au reste, malgré ces deux défauts que nous lui avons re-
prochés : d'avoir le visage un peu trop long cl les joues un
peu trop pendantes, il fallait que la reine de Navarre fût
bien belle, puisque quelque temps après la Saint-Barthélcmy.
le duc d'Anjou ayant été nommé roi de Pologne, et les am-
bassadeurs polonais étant venus à Paris, leur chef Las' o. en
sortant de l'audience que lui avait, à lui et à ses compa-
gnons, donnée la reine Marguerite, dit ces propres paroles :
— Après l'avoir vue, il n'y a plus rien à voir, et j'imite-
rais volontiers ces pèlerins de la Mecque qui se crèvent les
yeux par dévotion lorsqu'ils ont vu le tombeau de leur pro-
M
IlEXRl IV. LOUIS XIII ET RlCHËtlEU
phite, pour ne plus prolaner leurs regards par aucune au-
tre vue.
Au milieu de tout cela, Henri de Navarre avait de grandes
obligations à Marguerite.
D'abord, il est presque certain qu'elle lui sauva la vie dans
la journée de la Saint-Kaitliélemy, et que ce fut le titre
d'époux de la sœur du roi qui le protégea.
C'est si vrai, que ce titre, la reine mère le lui voulut ôter.
Elle alla trouver Marguerite ; elle lui dit combien le duc
de Guise l'aimait et était désespéré de son mariage, ajoutant
C'est ce qui arriva à l'endroit du vicomte de Turenne, de-
puis duc de Bouillon.
Tenez, c'est lui-même qui va raconter comment il s'y
prenait.
« A CCS premiers amants succédèrent donc en divers temps,
— car le nombre m'excusera si je fausse à les bien ranger,
— ce grand dégoûté de vicomte de Turenne, que, comme les
précédents, elle envoya bientôt au cliange, trouvant .".a taille
disproportionnée... la comparant aux nuages vides qui n'ont
que l'apparence au dehors. Donc. le triste amoureux, au dé-
La pluparl du temps, il courait sur les rocluTS.
(|ue, quant à la séparation, elle n'eût ijoint à s'en inquiéter,
et qu'elle n'avait qu'à dire que son mariage n'avait potiU été
consommé ; moyennant quoi, elle obtiendrait facilement le
djvorcc.
Mais la pudique princesse, qui comprenait que c'était la
mort d'un homme qu'on lui demandait, et qui était si bonne
de cœur, que le cœur lui taillait à voir souffrir, la pudique
princesse répondit : '-
— Je vous supplie de croire, madame, que Je ne me con-
nais aucunement i ce que vous demandez, et que. par
conséquent, je n'y puis répondre ; mais on m'a donné un
mari, je veux le garder.
" El jfi répondis ainsi, — dit la belle princesse dans ses
Mémoires, — me doutant bien que la séparation n'arolt pour
but que la perte de mon mari. »
Aussi, soit par insouciance, soit par reconnaissance, soit
peut-être mieux encore par calcal, Henri non seulement fer-
mait les yeux sur cette conduite plus que légère de sa femme,
. mais encore parfois il la raccommodait avec ses amants.
sespoir, après un adieu plein de larmes, s'en alloit se perdl'e
en quelque lointaine région, si mol. ijw! savais ce secret, et
qui, pour le bien des églises réjormées. feignols pourtant tir
n'en rien savoir, n'eusse Irès-exprcssémcnt enjoint à ma
cliasle femme de le rappeler: CE QU'ELLE FIT TRES-M.\L
• VOLONTIERS. »
Et il ajoute, ce bon roi Henri, dont, malgré les panégyris-
tes, nous ne connaissons pas encore toutes les qualités :
Il Que dlrez-vous de ma complaisance, maiis fâcheux?
n'avez-vous point de peur que vos femmes vous laissent
pour vcuir à moi, puisque je suis ainsi ami de la nature,
ou n'estimerez-vous point plutôt que ce fut quelque lâcheté?
Vous aurez raison de le croire, et mol-de vous l'avouer, si
considérez que j'avois pour lors plus de nez que de royaume
et plus de paroles que d'argent ! »
Puis il ajoute encore, lui qui sut, pendant toute sa spiri-
tuelle et gasconne existence, si bien tirer parti de tout :
Il La considération de cette dame, telle qu'elle est, fléch.s^
soit ses frères et la reine mère, aigris contre mol. Sa beanlé
ALEX.4.NDHE DLMA5 ILLUSTRÉ
mattiroit lorce gentilshommes, et sa beauté les retenoit, car
il n'éloil fils de bon lieu ni gentil compagnon qui n'eût été
une fois eu sa vie seiTiteur de la reine de Saturre. qui ne
refusoit personne, acceptant, ainsi que le tronc public, les
offrandes de tous Tenants. »
Convenons que nous autres, historiens purs et simples,
serions bien durs et bien cruels de faire à la belle Margue-
rite un crime de ces charmants péchés dont son mari l'absol-
vait si galamment.
Et il avait raison, ce bon Henri, lorsqu'il disait que sa
femme fléchissoit ses frères et ta reine mère, aigris contre
lui, témoin l'affaire de la Mole et de Coconas, où, sans sa
femme, il eût bien pu laisser sa tète.
Voici, en deux mots, ce qu'était cette affaire, sur laquelle
notis revenons.
A la Saint-Uarihélemy. Henri de Navarre avait sauvé sa vie,
mais avait laissé sa liberté. Il était prisonnier au Louvre,
avec grand désir de fuir. Sur ces entrefaites, le duc dWnjou
ayant été nommé roi de Pologne, il fut décidé qu'il partirait
de Paris le iîs septembre 1573. et que sa sœur Marguerite et
toute la cour l'accompagneraient jusqu'à Blamont.
Marguerite, en ce moment, était au mieiiT avec son frère,
et nous pencherions à croire que. ce que le Béarnais avait
fait û l'eudroii du vicomte de Tureune. il l'avait lait aussi :i
l'endroit du duc d'.'^n.iou, qui étant le bien-aimé de la reine
more, était une excellente protection pour le prisonnier.
Or. deux i-alsons poussaient le Béarnais à fuir : la pre-
mière, c'est que le duc d'.'Vnjou. son protecteur, s'éloignant.
ne le protégeait plus ; la seconde, c'est que, toute la cour lui
faisant la conduite, la surveillance serait sans doute moins
grande en l'absence de toute la cour.
Donc, le duc d'AIençon, — devenu duc d'Anjou par la no-
mination de son frère au royaume de Pologne, — et Henri,
prince de Béarn, avaient résolu de fuir pendant ce voyage, de
passer par la Champagne, et d'aller prendre le commande-
ment d'un corps de troupes destiné à marcher sous leurs
ordres.
Miossens. qui n'avait pas de secret pour la reine de Na-
varre, depuis que celle-ci lui avait sauvé la vie. et peut-être
rendu la vie agréable, l'avertit de ce projet
La tolérance du Béarnais avait, comme on voit, son bon et
son mauvais côté.
Soit qu'elle craignit les dangers que les deux princes pou-
vaient courir en fuyant, soit qu'elle fût blessée de ne pas
avoir été mise dans la confidente. Marguerite, à son tour, dit
tout à la reine Catherine, mais en sauvegardant la vie de
son mari et de son frère: seulement, la pauvre femme igno-
rait une chose : c'est que. dans l'espérance de ne pas la quit-
ter, son bien-aimé la Mole était entré dans la conspiration,
et y avait entraîné son ami Coconas.
11 en résulta que la vie de Henri de Béarn et du duc
d'Anjou fut sauvée, mais que la Mole et Coconas périrent en
Oreve, que leurs corps furent coupés en quatre quartiei's,
attachés à quatre potences, et leurs têtes mises sur deux
poteaux.
Ce sont ces tètes que Henri de Béarn. dans un moment de
misanthropie conjugale, reprochait à sa femme Marguerite
de Valois et a son amie Henriette de Sauve, duchesse de
Nevers. d'avoir été prendre nuitamment sur les poteaux on
elles étalent exposées, pour les enterrer de leurs belles mains
en la chapelle de Saint-Martin sous Montmartre
La paiivrc Marguerite était ;\ peine consolée de cette cata-
strophe de la Mole, quand une catastrophe non moins terri-
ble la revint plonger dans un désespoir pareil.
Bussy, le brave Bussy, Bussy d'.Vmbolse fut assassiné par
le comft de Monsoreau, qui força sa femme. Diane de Méri-
dor, a lui donner un rendez-vous. et. ayant amené vingt
hommes, fit tuer Bussy par ces vingt hommes.
Ah '. lelur-là. convenons-en. sa perte pouvait bien être le
désespoir dune femme, celte femme fût-elle reine.
La pauvre .\:argiierite. qui. d'après si's Mémoires, était si
innocente qu'elle ne savait va' '"'" jou" afiri's son mariaae.
si son mariaoe (lait consommé: qui justifie l'ingénuité de sa
réponse sur ce que la reine Catherine appelait l'frc lioinmc.
en disant qu'elle était « dans le cas de cette Itomaine qui ré-
pondit aux reproches que lui faisait son mai-i de ne 1 avoir
pas averti qu'il avait l'haleine m.auvaise : Je croiials nue tous
lei hommes lavaient pareille, ne m'ftnni jins approchée
d-auirc que âe vous (1), " la pauvre Marguerite n'a pas le
courage de renier Bussy :
« Il était né, dit-elle dans ses Mémoires, pour être la ter-
ili Maljtrc s:i scicnrc, noire hellc roini- M.irjriicrile se Iroinpc : l.-i
réponse n'est poiiil d'une Roiniinc; elle esl ilc In fenlinc d'iliéron, lyraii
de Syracuse.
rcur de ses ennemis', la gloire de son maître et lespé- •
de ses amis. .
C'est que lui, de son côté, aimait grandement cette i-tiue
Marguerite, qui lui rend ce bel hommage.
Un jour, dans un duel acharné qu'il avait avec le capitaine
Page, officier du régiment de Lauscoue. tenant ce capitaine
sous lui et prêt à le (uer pour accomplir le seiment qu'il
avait fait qu il ne mourrait que de sa main. — celui-ci
s'écria :
— Au nom de la personne du monde que tous aimez le
mieux, je vous demande la vie !
La demande lui alla droit au cœur, et. levant à la fols le
genou et l'épée :
— Va donc chercher par tout le monde, lui dit-il, la plus
belle princesse et dame de l'univers, et te jette a ses pieds
et la remercie, et dis-lui que Bussy t'a sauvé la vie pour
l'amour d'elle.
Et le capitaine Page, sans demander quelle était cette belle
dame et princesse, s'en alla droit à Marguerite de Vah^is, et,
se mettant a genoux, la remercia de lui avoir sau' vie.
Aussi, comme elle aimait son brave Bussy, la '
Elle raconte dans ses Mémoires qu un jour, lui ' , .i
affronta trois cents hommes et ne perdit qu'un an. ■■ en-
core, ajouta-t-elle, le brave Bussy avoit-il son bras en
écharpe. »
Henri IV, qui semblait avoir pris sou parti sur les équipées
de sa femme, fut une fois, cependant, impitoyable pour elle,
et ce fut à propos de Bussy. — Peut-être Henri IV. courageux
par force morale, ne pouvait-il point pardonner à ce héros,
courageux par tempérament, d'être mieux doué que lui par
la nature.
Marguerite avait, pour la servir dans ses amours avec
Bussy, une fille de qualité, dont elle avait fait non seulement
sa confidente, mais encore son agente : c'était Gilonue
Goyon, fille de Jacques de Matignon, maréchal de France, et
que Ion appelait familièrement la Thorigny. Le roi Char-
les IX. poussé par Henri IV, prit en haine la pauvre fille,
et e.xigea son éloignement.
La Thorigny fut donc renvojée, malgré les réclamations et
les larmes de sa maîtresse, et elle se retira chez un de
ses cousins nommé Chatelas.
De son côté, Bussy avait reçu l'ordre de quitter la cour
D'abord il refusa d'obéir ; mais, sur les instances du duc
d'AIençon. â qui il appartenait, il finit par se décider à cet
exil.
Ce fut une grande tristesse pour Marguerite, et qui rejail-
lit sur Henri IV. Voyez plutôt ce qu en dit la reine de Na-
varre dans ses Mémoires :
•' Bannissant toute prudence de moi. je m'abandonnai à
rennui. et je ne pus plus me forcer à rechercher le roi mon
mari : de sorte que nous n'habitions plus et ne parlions plus
ensemble »
Par bonheur, cet état de contrainte ne dura pas longtemps.
Le 15 septembie 1575, le duc d'AIençon s'évada de la cour,
et. quelque temps après, le roi de Navarre, prétextant une
chasse du côté de Senlis. eut le bonheur d'en faire autant.
Le roi Henri III — c'était le roi Henri III, revenu de Po-
logne à la mort de Charles IX, qui régnait alors, — le roi
Henri III fut furieux. H chercha sur qui faire tomber sa co-
lère.
La pau\'Te Thorigny se trouvait sous sa main. Il prétendit
— s'appuyant sur .je ne sais quelle raison — que la jeune
fille avait aidé à cette double fuite, et envoya des hommes
à la maison de Chatelas avec ordre de noyer la coupabl.»
dans une rivière qui coulait à quelques centaines de pas de
cette maison. C'en était fait de la malheuieuse : les cava-
liers, après s'être emparés du château, s'étaient empans
d'elle, et la liaient sur le cheval qui devait l'emporter, lors
que deux officiers du duc d'AIençon. la Ferté et Aventiguy.
qui allaient i-ejolndre le prince, rencontrèrent les valets di-
Chatelas. alarmés et fuyants. Ceux-ci leur racontèrent tout,
et les officiers coururent aussitôt à toute bride, avec leurs
gens, dans la direction qu'on leur indiquait, et ils arrivèrent
au moment où la Thorigny, déjà descendue de cheval, était
emportée vers la berge de la rivière.
Il va sans dire qu'elle fut sauvée.
Ce n'était point sans raison que le successeur de Char-
les IX en voulait à Henri de Béarn.
Il s'était passé, lors de la mort de Charles IX, une chose
étrange et qui avait laissé une profonde impression à la
cour.
— Allez-moi chercher mon frère, avait dit Charles IX
mourant.
La reine mère lui envoie chercher M. d'jUençon.
Charles IX jette un regard de côté sur lui ; — un de ces re-
gards à la Charles IX.
— J'ai demandé mon frère, dit-il.
— N'est-ce donc pas moi qui suis votre Irère ?
— Non. répond Charles IX i mon frère, celui que j'aime et
qui m'aime, c'est Henri de Béarn. ,
l!
HENRI IV, LOUIS XIH ET mCHELIEU
Force fut d'envoyer clierclier celui que demandait le roi.
'leriue ordonna de le faire passer par la voilte où
.t les arquebusiers. Le béarnais eut granil'peur ; mais
pousse en avant : il entre dans la cliambro du roi qui
ni tend l* bras. — Nous avons dit la facilite de larmes de
leuri, il se jette sur le lit en sanglotant.
— Vous avez raison de me pleurer, lui dit Charles, car
.ous perdez un bon ami. — si j'avais cru ce que Ion disait,
.■nis ne seriez plus en vie; mais je vous ai toujours aimé.
Ne vous liez pas à...
La reine mère l'interrompit.
— Ne dites pas cela, monsieur.
— Madame, je le dis. parce que c'est la vérité. — Croyez-
moi, mon frère aimé, je me lie en vous seul, de ma femme et
'le ma fille. Priez le Seigneur pour mol. Adieu.
Celui auquel Henri de Béarn ne devait pas se flcr. c'était
Henri de Valois.
.Aussi, sauvé des mains de Henri de Valois. Henri de
Béarn courut-il tout dune traite jusqu'en Guyenne.
Une fois arrivé en Guyenne, Henri, qui était parti sans
préï ■ sa femme et sans lui dire adieu, lui écrivit, dit
I "■ ries Mémoires historiques et criiiiiues. une lettre
.M j, où il lui demandait le secours de son crédit
prèa lol, et des nouvelles de la cour, afin de régler ses
démarches sur ce qu'elles lui apprendraient.
La lionne reine Marguerite pardonna tout et arrangea les
affaires de son frère le duc d'Alencon et de son mari le roi
de Navarre, tout en faisant assassiner, à ce que l'on as-
.sure. son ennemi du Guast. — L'accusation est dure; mais
la chose n'était point rare à cette époque, et l'assassinat.
comme on dit aujourd'hui, était très bien porté.
Voici, au reste, ce que Marguerite dit de ce du Cuast dans
ses Mémoires :
" Le Guast étoit mort, ayant été tué par un jugement de
Dieu, lorsqu'il suoit une diète. Comme aussi c'etoii un corps
g;'ité de toute sorte de vilenies qui fut donné a la pourri-
ture qui dès longtemps le possédoit. et sou âme au démon,
a qui il en avoit fait hommage par magie et toute sorte de
méchancetés... «
S'il faut en croire Brantôme, ce du Guast était l'homme le
plus accompli de son temps. H est vrai que du Guast eiait le
(avorl de ilénri III. et que Brantôme, la flatterie incarnée,
flattait le favori même au delà de la mort ; le roi ne vivait-
il pas?
Du Guast fut tué quelques jours après le uepart ae
llinri IV, dans sa maison, pendant qu'il était malade, par
Guillaume Duprat, baron de Viteaux.
Desportes, 1 auteur de la charmante villanelle Rosette pour
un peu d'absence, que chantait M. le duc de Guise cinq mi-
nutes avant d'être tué, a fait sur cet assassinat de du Guast
un assez beau sonnet qui tinit par ces trois vers ;
Enfin, la nuit, au lit. faible et mal disposé,
Se vit meurtrir de ceux qui n'eussent pas osé
En plein jour seulement regarder son visage.
Soit retour vers son mari, soit crainte d'être broyée entre
les débats politiques. Marguerte. au grand étounement de
tout le monde, demanda à aller rejoindre Henri en Guyenne ;
ce qui lui fut refusé par le roi, sous le prétexte qu'il ne vou-
lait point que sa sœur vécût avec un hérétique.
EnTin, la reine mère ayant, décidé qu'elle irait elle-raëmc
en Guyenne pour négocier avec Henri, .Marguerite obtint de
l'accompagner dans ce voyage.
Mais, sans doute, la reine mère fie comptait point assez
sur les séductions de sa fille, si séduisante que lût sa fille,
car elle emmena avec elle ce qu'elle appelait son escadron
volant, escadron des plus jolies filles du royaume, et dont
l'effectif, au dire de Brantôme, montait p.ufois au nombre
de trois cents.
C'était un puissant moyen de sédu- lion i^ur la reine
Catherine de Médicis. que ce fameux e^iadmn valant dont 11
est parlé dans les mémoires et pamphlets du temps.
En effet. Ale.\andre a bien résisté à la femme et aux filles
de Darius ; Scipion, à cette belle Espagnole fiancée d'.\llutius
et dont l'histoire a oublié de nous conserver le nom ; Octave
a bien résisté à Cléopâtre. et Napoléon à la belle reine Louise
de Prusse. Mais le moyen qu'un homme, fût-il général, roi ou
empereur, résiste à un escadron de trois cents femmes plus
belles et plus séduisantes les unes que les autres, commandées
par un capitaine tel que Catlierine de Médicis '?
Certes, un homme du tempérament de Henri IV, dont la
principale vertu n'était pas la continence, devait succomber.
Il succomba.
La belle Dayelle eut les honneurs du triomphe.
C'était une Grecque de l'Ile de Chypre, laquelle ile a. voilà
tantôt trois mille ans, donné son nom de Cuprls à Vénus.
Tout enfant, elle av.ait joué sur les ruines d'Amathonte. de
Paplios et d Idalie. et, quand la ville, en 1571, avait été prise
et mise à .sac par les Turcs, elle s'était heureusement sauvée
sur une galère vénitienne. Recommandée a la cour de Cathe-
rine, celle-ci 1 avait trouvée d'une merveilleuse beauté, et,
jugeant que cette beauté pourrait la servir, l'avait engagée
dans son escadron volant.
" Elle et madame de Sauve, dit d'Aubigné, furent les deux
jolies et adroites personnes que la reine mère employa pour
amuser Henri IV, au voyage qu'elle fit en G.ascogiie en I57S. .
Par bonheur pour les affaires des huguenots, .Marguerite,
qui protégeait toujours sou mari, même au milieu des infidé-
lités dont elle l'accablait. — par bonheur. di.sons-nous. Mar-
guerite se chargea dé faire le contre-poids de cette passion
de Henri pour la belle Grecque : elle séduisit le conseiller
l'ibrac. tout chaud a cette époque de la célébrité que lui
avaient donnée ses quatrains moraux, qui venaient d'être
imprimés quatre ans auparavant.
C'était un homme fort important que messire Guy du
Faure, seigneur de Pibrac. qui avait représenté la France au
concile de Trente avec le titre de juge mage, et qui. y ayant
défendu les libertés de l'Eglise gallicane, avait été fait .avocat
général, puis conseiller d'Et.at, puis avait suivi Henri III en
Pologne, et était revenu de Pologne avec lui, et, envoyé par
lui, venait — après avoir défendu, comme nous l'avons dit.
les libertés de l'Eglise gallicane au concile de Trente — dé-
fendre les intérêts des catholiques aux conférences de Nénic.
-Marguerite n'oublia point les services rendus a son mari
par le' brave conseiller. Elle le fit plus tard président à mor-
tier, et son chancelier et celui du duc d'Alençou.
C'est dans l'histoire, et non dans cette chronique, qu'il
faut aller chercher les résultats des conférences de Nêrac, les
an ides du traité et l'influence que ce traité eut sur les
affaires du temps. On sait que noils--avons mission de nous
occuper de tout autre chose.
I.e traité signé, les conférences fermées, la reine mère
passa en Languedoc, et la cour du roi de Navarre se rendit
à Pau en Béarn.
Nous avons donn,«, ou à peu près, la liste des amants de
Marguerite. Essayons de donner la liste des maîtresses de
Henri IV.
De son séjour en Béarn. antérieur A. son mariage, on n'a
souvenir que d'une amourette de petite fille et de jeune
homme. Tout le monde connaît le nom de Fleurette, sans
savoir d'elle autre chose, sinon qu'elle était la fille d'un jar-
dinier de Nêrac. que Henri de Béarn l'aima, et qu'elle aima
Henri de Béarn. Rien de positif ni d'authentique dans cet
amour, pas même le nom de l'héroïne.
« FLEURETTE, dit l'auteur des Anecioles des reines et rf-
qentes de France, nom vrai ou initiginé de la liUe du j.ardi-
nicr du château de Nérac. assez jolie pour amuser le roi de
Navarre. i>
Puis vient mademoiselle de Tiguonville. fille de Laurent de
Montuan Celle-là fut, non pas la maîtresse, mais l'amante
du roi de Navarre. Les résistances étaient rares dans ce
beau temps où l'amour était la troisième religion, si elle
n'était pas la première. Consignons celle-là ; elle est, d'ail-
leurs, plus authentique que l'histoire de Fleurette. C'est
Sully et d'Aubigné qui en font foi.
« Le roi de Navarre, dit Sully, s'en alla en Déarn, sous pré-
texte de voir sa sœur. Mais, en effet, on croit qu'il y étoit
attiré par la jeune Tiguonville. dont il faisoit lors l'amou-
reux. Elle résista fermement aux attaques du roi de Navarre.
et ce prince, qui s'enBammoit eu proportion des obstacles
qu'il trouvoit au succès, employa près de la jeune Tignon-
viUé toutes les ressources d'un amant passionné. »
Quelles étaient ces ressources d'un amant passionné?
D'Aubigné va nous le dire ; c'est lui-même qui parle :
.< Sur ce point, étant commencés les amours du jeune roi
et de la jeune Tlgnonville, qui, tant qu'elle fut fille, rési.sta
vertueusement, le roi voulut y employer d'Aubigné, ayant
posé pour chose sûre que rien ne lui étoit impossible; mais
celui-ci, as.sez vicieux en grandes choses, et qui peut-éire
n'eût point refusé ce service par caprice a un sien fomi>.-i
gnon, se révolta tellement contre le nom qu'on lui voulon
faire prendre, et l'emploi qu'on lui vouloit donner, que le-
caresses démesurées de son maître, ou ses infinies supiib-
caiions jusqu'à joindre les mains devant lui à genoux, ne le
purent émouvoir. »
Voilà donc le roi de Navarre repoussé et obligé d'en reve-
nir à madame de Sauve.
C'était, au reste, un charmant pis aller.
Charlotte de Beaune de Semblançay. dame de Sauve, était
non seulement une des plus belles, mais encore une des pin--
séduisantes créatures de la cour, et il ne faut pas, sur ce
point, croire ce que dit d'elle, dans'ses Mémo'res, la rem-
Marguerite, dont elle fut deux fois la rivale : une fois dan-
ses amours avec le duc d'Alencon, une autre fois dans si-^
amours avec Henri de Navarre. - Elle était pellteiille <ln
malheureux Semblançay, exécuté sous François I«r, et tenait
10
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ^
son charmant nom de dame de Sauue de Simon de Flzes,
baron de Sauve, son mari.
ICUe n'eut point l'idée de résister comme la jeune Tignon-
ville ; la résistance n'était pas dans les liabitudes de cette
lielle personne; elle fut la maîtresse déclarée du roi de Na-
v.irre pendant que celui-ci était consigné au Louvre avec le
duc d'Alençon. et son amour tit passer plus rapides les heu-
res de prisou du captit, et même, assure-t-on, des deux cap-
tifs.
II paraît que cette médisance n'est pas tout à fait une ca-
l'-mnie. car voici ce que l'on trouve écrit de la main de
Henri ÏV, dans les Mémoires de Sully :
" Nos premières haines (avec M. d'Alençon) commencèrent
dès lors que nous étions tous deux prisonniers à la cour, et
i|ue. ne sacliant a quoi nous divertir, parce que nous ne sor-
tions pas souvent et n avions daurre exercice que faire voler
des cailles dans ma chambre, nous nous amusions à caresser
les dames ; en sorte qu'étant devenus tous deux amoureux
d'une même beauté, qui était madame de Sauve, elle me té-
moigaoit de la bonne volonté et le rabrouoit et le méprisoit
devant moi, ce qui le faisoit enrager. »
Leur haine devint telle qu'ils furent sur le point de
s'égoi'ger dans un duel .sans témoins ; ce qui eiit bien pii
arriver si, tout prudent, nous l'avons dit. qu'était Henri IV,
le duc d'.^lençon n'eut été encore plus prudent que lui.
Cette haine produisit un singulier effet : c est que, liorri-
lilemcnt jaloux l'un de l'autre, ils cessèrent complètement
de l'être des étrangers.
« De sorte, dit Marguerite dans ses Mémoires, de sorte que,
quoique la dame de Sauve fût aimée du duc de Guise, de du
lîuast, de Souvray et de plusieurs autres, tous plus aimés que
le roi de Navarre et le duc d'Alençon, ceux-ci n y pensoient
rioint et ne craignoient que la préférence que l'un pouvoit
avoir sur l'autre, n
Henri en était au plus fort de cet amour quand il se sauva
du Louvre ; soit influence de madame de Sauve, soit crainte
de trahison, il partit même sans prévenir sa femme. Il eût
bien voulu au moins enlever sa maîtresse, mais ce fut cho.se
impo.ssible.
" La belle Payelle vint apporter un instant de diversion
dans le cœur du roi. dit Marguerite, étant éloignée de sa
Circé, dont les charmes avaient i)erdu leur force nar l'éloî-
lïnement. M.iis la belle Dayelle ayant suivi la reine mère, la
rorrespondance se renoua, et ce fut la dame de Sauve qui,
.1 son tour, prit la fuite de Paris pour venir rejoindre le roi
a Pau. »
Par malheur, elle avait tardé, et, dans un voyage que le
roi avait fait à Agen. 11 était devenu amoureux de Catherine
du Luc. C'était la plus belle fille de la ville, et sa beauté fut
pour elle un .sujet de misère. Henri IV en eut une fille ; mais,
les événements l'ayant sép.iré d'elle, et Henri IV ayant
oublié cette aventure, la mère et l'enfant moururent de
faim.
Ah ! c'était un amant, un ami, un roi fort oublieux que
Henri IV, et — d'Aubigné en sait quelque chose — fort avare,
en outre.
Le roi le chargea, vers ce temps, d'une mission en Gasco-
!,'ne D -Aubigné voulut y paraître en véritable seigneur qu'il
était : 11 y mangea sept ou huit mille livres de son patri-
moine. A son retour, il s'attendait bien, si avare que fût son
maître, à être remboursé et récompen.sé ; mais, pour toute
gratification, Henri IV lui donna son portrait.
D'.\ubigné, au bas du portrait, écrivit ces quatre vers :
Ce prince est d étrange nature;
Je ne sais qui diable l'a fait :
Car 11 récompense en peinture
Ceux qui le serveut en effet.
i:n quittant Agen, Henri IV y avait oublié non seulement
la pauvre Catherine du Luc, mais encore, dit d'Aubigné,
un grand épagneul nommé Citron, qui avait accoutumé
de coucher suj' les pieds du roi (et .souvent entre Frontenac
PI d'Aubigné) : — cette pauvre bête, qui mouroit de faim, lui
vint faire chère, de quoi esmu, il la mit en pension chez
une femme, et lui fit coudre sur son collier le sonnet sui-
vant :
Le Adèle Citron, qui couchait autrefois
Sur votre 11: sacré, courbe ores sur la dure ;
C'est le fidèle chien qui apprit de nature
De faire des amis et des traîtres le choix.
C'est lui qui les brigands effrayolt de sa voix.
Des dents ;iui meurtris.soit. D'où vient donc qu il endure
La faim. le froid, les coups, les dédains et l'injure.
Payement coutumier du service des rolsî
.Sa fierté, sa beauté, sa jeunesse agréable
Le fll chérir de tous, mais il fut redoutable
A vos haineux, aux siens pour sa dextérité.
Courtisans qui jetez vos dédaigneuses vues
.Sur ce chien délaissé, mort de faim par les rues,
Attendez ce loyer de la fidélité 1
Par bonheur pour le pauvre Citron, Henri passait le len-
demain à Agen ; on le mena au roi, « qui pâlit, dit d'.\ubigné,
en lisant cet écrit ».
Il est probable que cette pâleur assura une rente viagère
à Citron. D'.iubigné n'en dit pas davantage sur lui.
Henri IV s'habitua peu a peu à ce genre de reproche, et,
après avoir pâli, ne se donna plus même la peine de rougir
pour si peu. — Il est vrai que c'était quelques années après
qu arriva l'anecdote que nous allons raconter.
n Une nuit, dit d'Aubigné, me trouvant couché dans la garde-
robe de mon maître avec le sieur de la Force. — ce même
Caumont qui avait échappé miraculeusement à la Sain'-
Barthélemy, dont Voltaire a écrit l'aventure en si mauvais
vers, et qui mourut maréchal de France, en 1652, âgé de
quatre-vingt-treize ans, — une nuit, dit d'.\ubigné, me trou-
vant couché dans la garde-robe de mou maître avec le sieur
de la Force, je lui dis ;! plusieurs reprises : « La Force, notre
" maître est un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait
« sur la face de la terre .i Et lui. qui était moitié endormi,
demanda: » Que dis-tu, dAubigné? » Le roi, qui avait en-
tendu le dialogue, répondit pour lui : « Il dit que je suis
« un ladre vert et le plus ingrat mortel qu'il y ait sur la
" terre... l^ue vous avez donc le sommeil dur, la Force : » De
quoi, ajoute d'.\ubigné parlant de lui-même, de quoi l'écuyer
resta un peu confus. Mais son maître ne lui fit point pour
cela plus mauvais visage le lendemain, mais aussi ne lui en
donna point un quart déçu d'avantage. »
Voilà un coin du caractère de Henri IV peint de main de
maître. — Merci, d'Aubigné!
L'histoire privée et même politique de Henri IV est l'énu-
mératlon de ses amours et de ses amitiés ; seulement, on le
trouve constamment ingrat en amitié, volage en amour.
A Catherine du Luc. succéda la femme de Pierre Martinus,
que. du nom de son mari, on appelait Martine. Son nom, la
complaisance de son mari et une grande réputation de
beauté qui avait rendu amoureux d'elle le chancelier de
Kavarre Dufay. voilà tout ce qui reste d elle.
Puis vint Anne de Balzac, fille de Jean de Balzac, seigneur
de Montaigu, surintendant de la maison de Condé. Elle
épousa François de l'Isle. seigneur de Trelgny ; mais la chro-
nique scandaleuse se contente de la désigner sous le nom
de la Montaigu.
Puis Ariiaudlne, sur laquelle on trouvera d'assez singuliers
renseignements à la page li'J du tome premier de la Coii-
fessioiï de Saimj.
Puis la demoiselle de Rebours, fille d'un président de
Calais. Celle-ci est fort maltraitée par Marguerite. 11 est vrai
que ses amours eurent lieu avec le roi pendant la présence
de Marguerite à Pau.
« C'était, dit la reine de -Navarre, une fille malicieuse, qui
ne m'aimait point, me faisant tous les jours les plus mauvais
offices qu elle pouvait. »
Mais le règne de Kebours ne fut pas long. Le roi et la cour
quittèrent Pau, où la pauvre lille tomba malade et, de-
meurée souffrante, fut obligée de rester.
Délaissée, elle mourut à Chenonceaux.
u Cette fllle venant d'être fort malade, dit Brantôme, la
reine Marguerite la visita, et qu'ainsi qu'elle voulut rendre
r;\mc, l'admonesta et puis lui dit : » Cette pauvre fille endure
« beaucoup ; mais aussi a-t-elle tait bien du mal '. »
Ce fut son oraison funèbre.
Françoise de Montmorenry-Fosseux, plus connue sous le
nom de la belle l'osseiisc, lui succéda.
H faut voir, dans les Mémoires de Marguerite, la peinture
faite par elle de celte charmaute i)etite cour de Nérac ; c'est
a en faire venir l'eau à la bouche des plus dégoûtés. Elle
était composée de tout ce qu'il y avait de plus beau et de
plus galant dans le Midi. Marguerite de Navarre et Catherine,
soeur de Henri IV. eu étaient les reines. C'était vin singulier
mélange de catholliiues et de protestants : mais, pour le mo-
ment, il y avait trêve aux guerres de religion. Les uns al-
laient au prêche avec le roi de Navarre, les autres à la messe
avec Marguerite, et, comme le temple était séparé de l'église
par une promenade cbarmante en mauière de bosquets, on
se rejoignait dans de délicieuses aflées de myrtes et de lau-
l'iers. sous des massifs de chênes verts et d'arbousiers, et,
une fois là, on oubliait le prêche et la messe, Luther et le
pape, et 1 ou sacrifiait, comme ou disait alors, au seul dieu
d'amour.
La belle Fosseuse sacriOa tant et si bien, qu'elle se trouva
enceinte.
Par bonheur, Marguerite, fort occupée du vicomte de Tu-
rcnne, s'inquiétait assez peu de ce que faisait son mari.
Cependant laffalre était embarrassante. Fosseuse faisait
partie des dames de la reine ; or, toutes les dames de la reine
couchaient dans ce qu'on appelait la chambre des filles.
Enfin, les deux amoureux s'en tirèrent, grâce à une com-
rM
\
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
II
plnisance de la bonne Marguerite. Laissous-la raconter eUe-
incme l'aventure.
■ Le mal lui prit un matin, au point du jour, ftant couchée
n la clmintirt- des filles. Elle envoya quérir mon m("ilecin, et
le pria daller avertir le roi mon mari ; ce qu il lit. Nous
«lions toutes couchées en une même chambre, en divers lits,
.linsi que nous étions accoutumées. Comme le médecin lui
• lit cette nouvelle, il se trouva tort en peine, ne sachant que
faire, craignant d un coté qu'elle ne fût découverte, de l'autre
quelle ne fût mal secourue, car il l'aimoit fort. Il se résolut
. ntin de m avouer tout, et me pria de l'aller secourir, sachant
liien que. quoi qu'il se fut pasié. il me trouveroit toujours
l'rélc à le servir en ce qu'il lui plairoit. Il ouvre mon rideau
et me dit : ■■ Ma mie, je vous ai celé une chose qu'il faut que
je vous avoue : je *'ous prie de m'en excuser, mais obligez-
moi tant que de vous lever tout à cette heure, et alle-z se-
courir Kosseuse, qui f.-t fort mal. Vous savez combien je
• l'aime ; je vous prie, obligez-moi en cela. •
Et Marguerite se leva et secourut la pauvre Fosseuse, la-
quelle accoucha d urie petite fille qui arriva morte, tant sa
mère s'était serrée pour dissimuler son état.
.^u^sitot l'accouchement opéré, ou reporta la malade dans
la chambre des filles. Henri espérait ainsi qu'on ne se dou-
terait de rien
H va sans dire qu'on s'en douta si peu que, le même jour,
tout Xérac sut la nouvelie.
Les amours do Henri avec Fosseuse durèrent cinq ans.
après lesquels ils se quittèrent tous deux d'un commun
accord ; Henri pour devenir amoureux de la comtesse de Gui-
che ; Fosseuse pour épouser François Je Broc, seigneur de
Saint-jîars.
lits lors 1.% belle Fosseuse s'enfo:;ce et disparaît dans la
nuit du mariage, presque aussi épaisse pour elle que celle de
la mort, puisqu ou ignore, à partir de ce momeul. où elle vit
ft où elle meurt.
Mais, avant d'en arriver à la belle comtesse de Guiche.
plus connue sous le nom de Corisaiide. disons encore quelques
mots de Marguerite.
Cette bonne intelligence des deux époux, que n'avait pu
troubler la publicité de leurs amours respectifs, s'obscurcit
:i l'endroit des matières religieuses.
La cour était à Pau. ville presque entièrement protestante.
Il en résultait que les deux religions n'avaient plus, comme
i Xérac, ville neutre, chacune son temple. Tout ce que l'on
lermit à Marguerite fut de faire dire la messe au château,
dans une petite chapelle qui contenait à peine six ou sept
[lersonnes. Les rares catholiques de la viUe espéraient, du
moins, pouvoir assister par fractions à la messe ; mais à peine
la reine était-elle dans l'église qu'un nommé Le Pin, zélé
huguenot, intendant du roi de Xavarre. faisait lever le pont.
Cependant, le jour de la Pentecôte de l'an 157a. quelques
catholiques parvinrent à se glisser dans la chapelle, et, par
cette pieuse maraude de la parole céleste, à entendre la
messe. Les huguenots, au pouvoir, .sont non moins persécu-
teurs que les catholiques, témoin le bûcher du pauvre Servet
:i Oenève. Les huguenots les découvrirent. Informèrent I.,e
l'in de cette infraction à ses ordres, et, en présence même
(le la reine, on entra dans la chapelle, on ai-rëîa les catholi-
ques, et on les conduisit, en les maltraitant, à la prison de la
ville.
Marguerite s'en plaignit au roi son mari.
Le Pin intervint et parla avec une hauteur que la reine
traita d'insolence, et que le roi se contenta de qualifier d'in-
iiscrétion. .Mais la reine, qui connaissait sa force, insista,
\igeant que les prisonniers catholiques fus.'senl mis en II-
l'erté. Le Pin l'avait insultée : elle exigea que Le Pin fût
chassé.
Henri, après s'être bien débattu, fut obligé de lui donner
-;itisfaction sur ces deux poUits ; mais, de cette exigence, il
mit contre sa femme ce profond ressentiment qui dicta phr-
tard à d'.-Vubigné le Vivorce satirique, et, de l'indifférence où
ils vivaient, ils passèrent à la désunion la plus marquée.
La reine se retira à Xérac. et, comme, depuis 1577, les hos-
tilités avaient recommencé, elle obtint que Nérac fût traitée
• n ville neutre par les catholiques et les protestants, et qu à
rois lieues aux environs il ne fût fait aucun acte d'hostilité.
iiMis a la condition que le roi de Xavarre ne s'y trouvât
l'Oint.
Par malheur, une intrigue amoureuse du roi le conduisit
1 Xérac. BIroii le sut, et. au moment où il faisait attaquer la
iiiie du roi. un boulet de canon vint frapper la muraille a
luelques pieds au-dessous du parapet d'où Marguerite regar-
dait l'engagement.
Marguerite ne pardonna Jamais cette inconvenance à Blron.
Cette seplièine guerre civile fatiguait Henri III au delà de
toute expression. C'était peut-être, de tous les rois fainéants
que compte la France, — et le nombre en est grai d ! —
celui qui désirait le plus le repos. Ce fut. comme par une
punition aniicii)ée de ses étranges défauts, celui peut-être
dont le règne fut le plus agité.
Enfin, il avisa que rien n'irait bien que si Henri et d'.Mencon
étaient prisonniers de nouveau, ou, qui sait? même morts
tout à fait. 11 pensa que le moyen de les attirer à Paris était
d'y appeler Marguerite, (in fil une de ces paix phltrées.
comme savait si bien en faire la reine mère, et Henri lU
écrivit à sa sccur de revenir à la cour.
Le duc d .Mençon reparut au Louvre ; mais, quelques ins-
tances que l'on fit au roi de Xavarre, on ne put le déter-
miner ù quitter son royaume.
Arrêter ou tuer d'Alengon, ce n'était faire que la moitié de
la besogne, et le reste en devenait plus difficile.
Henri lli se contenta de rager et de se manger les poings
en voyant que le renard ne voulait point à toute force tomber
dans le piège.
Slais il ne lui manquait qu'une occasion et qu'une victime :
l'une et l'autre se présentèrent.
Joyeuse, le plus cher favori de Henri lll, était en mission à
Uome. Henri 111 lui envoya un courrier. Ce courrier était por-
teur d une lettre importante et contenant quelques-uns de
ces secrets politiques et privés que nous révèle l'/ic des
Hermapliiodltes et les autres pamphlets du temps.
Le courrier tut assassiné et la dépèche soustraite.
Henri III soupçonna sa sœur et entra dans une rage féroce
contre elle. 11 l'attaqua en pleine cour, lui reprocha tout haut
les désordres de s;i vie, lui nomma ses amants, lui raconta
ses anecdotes les plus secrètes, de manière à faire croire
qu'il était caché dans sou alcovc. et finit par lui ordonner de
sortir de Paris et de délivrer la cour de sa itrùsence conta-
gieuse.
Iles le lendemain, soit que la reine de Xavarre eût hâte de
quitter le palais où une pareille insulte lui avîLit été faite, soit
qu'elle voulût purement et simplement obéir li l'ordre donné
par son frère, elle quitta Paris sans suite, sans équipage et
même sans domestique, n'ayant avec elle que le service d'une
simple dame, c esl-â-dire deux femmes. 11 est vrai que ces
deux femmes étaient madame de Duras et mademoiselle de
Béthune.
.apparemment, le roi pensa que c'était trop encore pour
une princesse qu il traitait avec cette indignité.
Entre Saint-Clair et Palaiseau, un capitaine des gardes
nommé Solern, accompagné d'une troupe d'arquebusiers, fit
arrêter la litière de la reine, força celle-ci à se démasquer,
souffleta madame de Duras et mademoiselle de Béthune et
les conduisit toutes deux prisonnières à l'abbaye de Ferrières.
près de Moutargis. où elles subirent un ijiterrogatoire des
plus injurieux pour la vertu de la reine,
.Mézeral et Varillas ajoutent même qu'à cet interrogatoire
le roi était présent ; mais sans doute, après réflexion, et sa
colère calmée. Henri LU songea à l'énormité du fait qui \enalt
de s'accomplir, et il écrivit le premier à Henri de liéarn,
voulant que le roi de Xavarre ne tint la chose que de lui.
Le roi était à la chasse aux environs de Siinte-Foix quand
il vit arriver un valet de la garde-robe de Henri III, qui lui
remit une lettre toute de la main de son maître.
Celui-ci disait que, " pour avoir découvert la mauvaise et
scandaleuse vie de madame de Duras et de mademoiselle de
Béthune. il s'était résolu à les chasser d'auprès de la reine
de Navarre, comme une vermine très pernicieuse, et non
supportable auprès d'une princesse de tel lieu. »
>rais de la manière dont il les avait chassées, mais de l'in-
jure faite à la reine de Navarre, il ne disait pas un seul
mot.
Henri sourit comme il avait l'habitude de sourire en pa-
reille circonstance, ordonna que l'on fît grande chère à l'en-
voyé du roi. et. se doutant qu'il s'était passé quelque chose
d'extraordinaire, attendit de nouveaux renseignements.
Les renseignements ne tardèrent pas à arriver. Ce fut une
lettre de la reine de Navarre.
Elle lui racontait lévénement dans des détails qui flrl-
raient la vérité autant que la lettre de Henri III flairait le
mensonge.
Le roi de Navarre expédia aussitôt Duplessls-JIornay à la
cour de France, pour supplier, en son nom. Henri III de lui
déclarer la cause des Insultes faites à la reine Marguerite et
à ses femmes, et de lui indiquer, comme bon maître, ce qu'il
avait à faire.
Henri III biaisa, et l'on n'obtint aucune satisfaction.
.Marguerite continua, en con.séquence. .«a roule vers Nérac,
aux portes de latiuelle son mari vint la recevoir.
Mais la conduite de Marguerite de Xavarre avait ajouté de
nouvelles fautes aux anciens griefs (lue son mari avait déjà
à lui reprocher, et. à la suite d'une dispute dans laquelle
Henri l'accusa d'avoir eu un enfant de .Jacques Chcvalon.
Marguerite se retira à Agen, ville qui lui appartenait, lui
ayant été donnée en dot.
Ce qu'il y avait de pis. c'est que l'enfant existait réelle-
ment : ce fils, que Bassomplerre appelle le père Arclianoe. et
Dupleix le père Ange, se. fit plus tafd capucin devint direc-
teur de la marquise de Verneuil et fut l'un des agents les plus
acharnés de cette conspiration ofi Henri IV faillit laisser la
vie, et où le comte d'Auvergne et d Eiiiragues furent con-
damnés à mort.
H va sans dire que Henri IV les gracia.
f2
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
]il
Sur ces entrefaites, le duc d'Alencon mourut subitement à
Chàteau-Tliierry.
Personne ne douta qu'il n'eût été empoisonné.
Pourquoi ne pas croire qu'il mourut tout simplement de la
maladie dont étaient morts François II et Charles IX, dont
étalent morts leur grand-père paternel François I'^'', et leur
grand-père maternel Laurent II de Mèdicls'?
La maladie rapportée d'Amérique par Christophe Colomb
a c.TUSé de grands malheurs sans doute ; mais on lui doit une
certaine reconnaissance cependant, quand on songe qu elle
nous a débarrassés des Valois.
Le duc d'Alencon. à propos de la mort duquel nous faisons
cette digression, en était tellement atteint, même dans le
ventre de sa mère, qu'il vint au monde comme les chiens
anglais, avec deux nez.
Henri III n'y échappa que parce que. selon toute proba-
bilité. 11 était le fils du cardinal de Lorraine.
Le cardinal de Lorraine fut cruellement puni de sa double
infraction aux lois de l'Eglise et de la société.
Son flls le lit tuer à Blois. avec son frère le duc de Guise,
le 24 décembre 158S.
Revenons à nos moutons, dont cette petite digression mé-
dico-historique nous a éloigné.
La guerre recommença de plus belle.
Cette fois. Henri de Navarre avait double guerre : guerre
contre son beau-frère Henri III, guerre contre la reine
Marguerite.
Celle-ci s'était retirée dans sa bonne ville d'Agen. comme
nous avons dit : mais sa conduite. jpIus que légère, la tii
mépriser des habitants, tandis qu'eu même temps ses extor-
sions la rendaient odieuse.
Les .^génois adressèrent directement des messagers au roi
de Navarre, le priant d'envoyer quelques capitaines pour
prendre leur ville, et ajoutant qu ils donneraient bien volon-
tiers les mains à cette prise.
Henri alors envoya M. de Matignon, et la ville fut prise et
forcée si lestement, que la reine de Navarre n eut que le
temps de monter en croupe derrière un gentilhomme nommé
Lignerac, madame de Duras derrière un autre, et de se
sauver en toute hâte. On fit ainsi vingt-quatre lieues de
pays en deux .jours ; puis on se retira h Cariât, forteresse des
montagnes d'Auvergne, où Mascé, frère de Lignerac, offrit,
eu sa qualité de gouverneur, un asile à la reine.
Elle était, en ce moment, poursuivie à la fols par son
frère et par son mari.
Les habitants de Cariât — qui n'avaient pas pour elle de
meilleurs sentiments que n'en avalent eu ceux d'Agen —
résolurent de la livrer à son mari.
Par bonheur, elle apprit le complot à temps, et se sauva.
En se sauvant, elle tomba aux mains du marquis de
Canillac, qui la conduisit au château d'Usson. près la rivière
d'Allier, à six lieues de Clermont. Canillac était jeune, Mar-
guerite était toujouj's belle, et ce fut, au bout de huit jours,
Canillac qui fut prisonnier de sa prisonnière. '
Cependant, pour avoir fait Canillac prisonnier. Marguerite
n'était point libre ; sa cage s'était agrandie, voilà tout, et les
limites de sa liberté étaient les murailles d; la forteresse
La place était imprenable, mais Margueiiif n'en pouvait
sortir, et elle y resta vingt ans, c est-à-dire de 1585 à 1605,
époque où elle reparut à la cour.
Lais.sons-la donc à Usson. et suivons dans ses nouvelles
amours Henri de Béarn. qui s'approche tout doucement de
l'époque où il deviendia Henri IV.
Nous avons dit que, dans la liiérai-chie, ou, si l'on veut.
dans la chronologie des amours de notre héros, la belle
Corisande succéda à la belle Fosseuse.
Diane d'Andoins. vicomtes.se de Louvi.Tny. plus connue
sous le nom de Corisande. avait épousé, très îeune, Philibert
de Grammont. comte de Guiche. giand-pèie de ce Grammont
Qui, par la plume de son beau-fi-ère Hàmilton, nous a laissé
de si charmants Mémoires : à l'en croii'e même, il pourrait
bien être petit-fils de Henri IV, car voici ce qu'il dit à ce
sujet :
" .\h ! que tu fais le mauvais plaisant! tu t imagines que
je ne connais pas les Mérldor ni les Corisande. mol ! Je ne
sais peut-être pas qu'il n'a tenu qu'A mon père d'être flls de
Henri IV? Le roi voulait à toute force le reconnaître, et le
traître d'homme n'a jamais voulu y consentir. Vols un peu
ce que ce serait que Jcs Grammont sans ce beau travers : ils
auraient le pas devant les César cfc Vendôme. Tu as beau
rire, c'est l'Evangile. »
Cependant, selon toute probabilité le ohevaller de Gram-
mont se vantait.
Henri IV avait bien vu Corisande une première fois en
passant, lorsqu il s'était échappé de la cour en 1576 : mais il
ne s'était point arrêté près d'elle assez longtemps pour que
son commencement d'amour, si toutefois il existait un com-
mencement d'amour, eiil une suite quelconque.
Ce ne fut qu'en 15S2 ou en 15S3 qu il la revit, c'est-à-dire
deux ou ti-ois ans après la mort du comte de Guiche. tué en
15S0 au siège de la Fère. Force est donc au chevalier de
Grammont de rester petit-fils du comte de Guiche, et non
neveu de César de Vendôme.
Quant à la date de ce nouvel amour, Sully se charge de
nous la douuer.
" C'étoit. dit-il. en l'année 1583, époque où le roi de Na-
varre était au plus chaud de ses passions amoureuses pour
la comtesse de Guiche. ..
Quelques auteurs, défenseurs de la vertu de la belle Cori-
sande. que compromettait si gratuitement son petit-fils le
chevalier de Grammont. disent que celte vertu resta toujours
puie; c'est possible. — tout est possible, — mais ce n'est
point probable.
En tout cas, voici une lettre du Béarnais qui peut jeter
quelque éclaircissement sur le fait en litige.
Nous n'en donnons bien entendu, que les passages les
plus compromettants :
» J'arrivai hier soir à Marans, où j'étois allé pour pourvoir
.1 la sùi'eté de ce Heu. Ah ! que je vous y souhaitois ! c'est le
lieu le plus selon votre humeur que j'aie jamais vu. Pour ce
seul respect suis-je prêt à l'échanger... Il y a toute sorte
d oiseaux qui chantent de toute façon ; de ceux de mer, je
vous en envoie des plumes ; des poissons, c'est une mons-
truosité que la grandeur et le prix : une grande rarpe. trois
sous, et cinq un brochet ! C'est un lieu de grand trafic, le
tout par batrau ; la terre très pleine de blés et très beaux.
L'on y peut être très plaisamment en paix et sûrement en
guerre ; loa s'y peut réjouir avec ce que l'on aime et plain-
dre une absence. Je pars jeudi pour aller à Pons, où je
serai plus près de vous, mais je n'y serai guère de séjour.
Mon âme. tenez-moi en votre bonne grâce: croyez ma fidé-
lité être blanche et hors de tache; il n'en fut jamais de'
pareille. Si cela vous porte contentement, vivez heureuse.
•■ He.nki. n
Ce fut à Mont-de-Marsan que la liaison se fit. La belle veuve
demeurait la, et, tous les jours, s'il faut en croire d'Aubigné,
.' allait à la messe accompagnée d'Esprit, et la petite Lam-
bert, d un More, d'un Basque avec une robe verte, du magot
Bertrand, d'un page anglais, d'un chien et d'un laquais. »
Fut-ce la beauté de la comtesse, fut-ce 1 originalité de sa
suite qui séduisit le roi? Le fait est qu'il en fut amoureux
de passion.
A cette époque, Henri poursuivait son divorce, et il s'arrê-
tait à l'idpe d'épouser chaque femme dont il s amourachait.
Il s'en fallut de peu qu'il n'épousât Gabrielle : la mort de
celle-ci en détruisit le projet ; et il ht à madame d Entra-
gues une promesse de mariage que Sully déchira, comme
nous le verrons plus tard.
Quant à son mariage avec la comtesse de Guiche, 11 s'en
ouvrit a d'.\ubigné : c était vouloir se faire durement rem-
barrer. Celui ci morigéna l'amoureux royal, et lui fit jurer
sa foi de gentilhomme que. de deux ans, il n'aurait l'Idée
même d'épouser la belle Corisande
Henri promit, se réservant, au bout de deux ans, de faire
sur ce point ce que bon lui semblerait, et d'Aubigné fut tran-
quille. 11 savait parfaitement ce que duraient d'ordinaire les
amours du roi.
D'Aubigné se trompait sur la durée, mais non pas sur la
violence de l'amour de celui qu 11 appelait un ladre vert et
le maître le plus ingrat qu'il y eût au monde.
Deux ans après. Henri était encore l'amant de Corisande,
mais il ne parlait plus de l'épouser.
Il était au plus fort de sa passion quand il livra la bataille
de Coutras. battit et tua Joyeuse.
.\vant la bataille, et au moment de charger, il avait à ses
côtés les deux flls du prince de Condé. son oncle, assassiné à
Jarnac. l'un qui s'appelait le prince de Condé comme son
père, l'autre le comte de Soissons.
La harangue du roi de Navarre fut courte.
H tira son épCe :
— Il n'est point besoin Ici de longues paroles, dit-il. Vous
êtes Bourbons et, vive Dieu ! je vous prouverai que je suis
votre aîné. .
— Et nous, répondit Condé, nous vous montrerons que vous
avez de bons cadets.
On sait le résultat de la bataille : la victoire fut complète :
les deux Joyeuse y furent tués.
Le soir, on soupa au château de Coutras.
Les cadavres des deux Joyeuse étaient exposés nus. dans
une salle basse. Quelqu'un osa plaisanter sur les deux brave»
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
Ki
gentilshommes ciui avaieut mieux aimé se faire luer que de
fuir.
— Silence, messieurs ! dit Henri avec sévérité, ce momeut
est celui des larmes, même pour les vainqueurs.
Puis, comme il fallait toujours, et dans quelque occasion
■lue ce fût. qu'il eût de l'esprit, et surtout, en \Tai Gascon,
qu'il Ht voir qu'il en avait ;
« Sire, monseigneur et frère, écrivit-Il à Henri 111. remer-
ciez Dieu : j'ai battu vos ennemis et votre armée. "
La bataille gagnée, que croyez-vous que va faire Henri IV?
Profiter de ses avantages pour opérer sa jonction avec l'armée
protestante qu'il a levée en Allemagne des deniers que lui a
fournis, en engageant ses bleus, la belle Corisande'.' — C'est
ce que lui eussent conseillé d'Aubigné. Sully et Mornay ;
mais lui ne les consulta point, et s'en garda bien.
Il prend les drapeaux ramassés sur le champ de b.itaille. et
s'en vient en faire à la comtesse de Guiche un lit où il s'en-
dort avec elle, tandis que le duc de Guise extermine son
armée d Allemagne. — Il est vrai qu'uu an après. Henri III
faisait, pour le remercier, assassiner, à Blois, le duc de Guise
et le cardinal de Lorraine.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que Henri de N'avarre pensât
à sa maîtresse au moment où il venait de vaincre.
On va voir qu'il y pensait même au moment de mourir.
Au mois de janvier 1589, le duc de Nevers assiégeait la
Garnache. petite ville du bas Poitou. Henri .-xccourut pour
faire lever le siège ; le froid était violent : il descendit de
cheval, s'échauffa, se refroidit, tomba malade le 9, et pensa
trépasser le 13.
Le 15, il écrivait à la comtesse de Guiche :
« Yerre n'a pu être dépêché à cause de ma maladie, dont
je m'en vois dehors. Dieu merci ! Vous entendrez bientôt
parler de moi à d'aussi bonnes enseignes qu à Niort. Je ne
puis guère écrire. Certes, mon coeur, j'ai vu les cieux ouverts.
mais je n'ai pas été assez homme de bien pour y entrer.
Dieu veut se servir de moi encore. En deux fois vingt-quatre
heures, j'élois réduit à être tourné avec le linceul ; je vous
eusse fait pitié ! Si ma crise avoit duré deux heures de plus,
les vers auroient bien fait chère de moi. Sur ce point me
vient arriver des nouvelles de Blois. H étoit sorti de Paria
deux mille cinq cents hommes pour , secourir Orléans,
menés par Saint-Pol. Les troupes du roi les ont taillés en
pièces, de façon que l'on croit qu Orléans sera pris dans
douze jours.
" Je finis parce que je me trouve mal.
« Bonjour, mon âme ! "
Par malheur pour la comtesse de Guiche. quelques jours
après sa guérison, le roi de Navarre rencontra madame de
Guerchcville. et en devint amoureux.
La belle Corisande s'aperçut du changement qui s'opérait
dans le coeur de son amant, par l'oubli dans lequel' il la
laissa tout à coup. Alors, elle lui envoya le marquis de Pa-
rabère, son cousin, pour sayoir à quoi s'en tenir à l'endroit
de ce silence. Henri, avec sa bonhomie ordinaire, confessa
son nouvel amour ; mais, connaissant ses torts, il refusa
de les réparer, se hâtant d'ajouter toutefois que, si son estime
et son amiUé pouvaient satisfaire la comtesse de Guiche, elle
n'aurait jamais lieu de se plaindre de lui.
La comtesse de Guiche connaissait Henri. Elle savaitqu'une
fois pareille déclaration faite, il n'y avait poiut à revenir là-
dessus. Elle en prit donc son parti, et accepta cette estime
et cette amitié que lui offrait le roi de Navarre, et qu'en effet
celui-ci lui conserva toute sa vie.
Mais il arriva à Henri une chose étrange à propos de ce
nouvel amour : c'est gue l'inrirtèle amant de la comie.sse de
Guiche trouva dans madame de Guercheville la même résis-
tance qu'il avait trouvée quinze ans auparavant dans ma-
demoiselle de TignonvHle
Henri offrit le mariage, comme pourrait faire de nos jours
un étudiant à une grlselte qu'il veut séduire ; mais la mar-
quise lui répondit qu étant veuve d'un simple gentilhomme,
elle savait n'avoir aucun droit de prétendre a un pareil
nonneur ; ae sorte que Henri, voyant qu'il avait affaire a une
place vraiment imprenable, y renonça ; et, voulant qu'il
restât ù madame de Guercheville un bon souvenir de cet
amour qu'un roi avait eu pour elle, il la maria â Charles
Duples.sis. .seigneur de Llancourt. comte de Beaumont, che-
valier des ordres du roi, en lui disant :
— Puisque vous êtes vraiment dame d'honneur, vous le
serez de la reine, quelle qu'elle soit, que je mettrai sur I«
trône par mon mariage.
Et. en effet, il tint parole: la marquise de Guercheville,
devenue comtesse de Beaumont. fut la première dame d'hon-
neur que le roi présenta à Marie de Médicis. devenue sa
femme.
Tandis que madame de Guercheville faisait l'élonnement
de ses contemporains en résistant au roi de Navarre, celui-ci
prenait patience, grâce aux bontés qu'avait pour lui Char-
lotte des Essarts. comtesse de Itomoraniin.
Deux filles naquirent de cette intimité : lune, Jeanne-Bap-
tiste de Bourbon, légitimée par lettres du mois de mars 1608;
l'autre. Marie-Henriette de Bourbon, qui mourut abbesse de
Chelles. le 10 février IMO.
La première fut une femme remarquable. Nommée abbesse
de Fontevrault en 1635, elle fit grand honneur il son ordre
par son esprit, ses talents et sa fermeté ; elle obtint même un
arrêt qui enjoignait aux prieurs de son ordre de lui donner
le titre de niére en lui parlant et en lui écrivant. C'était un
grand honneur que ce titre, à ce qu'il faut croire, et elle
y tenait fort, à ce qu'il parait ; car, âgée de quatre-vingt-
dix ans, comme elle était près de mourir, le prieur de
Fontevrault, qui l'administrait, lui dit en lui présentant
l'hostie :
— Ma sœur, acceptez le saint viatique.
Mais elle, le regardant en face :
— Dites nia mire, répondit-elle ; un arrêt vous l'ordonne !
Elle n'avait pas eu toujours autant k se louer des arrêts
rendus à son endroit. Le président de Harlay, entre autres, en
avait rendu un contre elle qui lui tenait si fort au coeur, que.
furieuse, elle courut chez lui, l'injuria presque, et acheva
son discours en lui disant :
— Ignorez-vous donc, monsieur, que je suis du sang de
Henri IV?
— Oh ! oui. oui, madame, vous eu êtes, répondit le pré-
sident, et du plus chaud même, du plus chaud !
Sa mère épousa en 1630. c'est-à-dire à l'âge de quarante
et un ans. François de lliôpilal (l), seigneur du Ilallier, «qui
la considéra, dit son historien, comme veuve de prince. «
Vous voyez, chers lecteurs, qu'il y a moyen de tout conci-
lier, et que les gens qui s'arrêtent aux choses, au lieu de jeter
tout simplement sur elles le manteau brodé des mots, sont de
grands imbéciles.
A propos, nous avions oublié de dire qu'entre sa rupture
avec Henri IV et son mariage avec François de l'Hôpital, elle
avait eu six enfants du cardinal de Guise.
Elle mourut vers le mois de juin 1651, puisque, dans la
lettre XXIV" de sa Muse historique, Loret annonce sa mort en
ces termes :
Lundi, la Mort, d'un coup fatal,
Ile madame de l'Hôpital
Abrégea les jours et la vie.
Sans pourtant qu'elle en eût envie ;
Car le monde elle n'a quitté,
Nonobstant son antiquité.
Qu'avec extrême répugnance ;
Et sa dernière doléance.
Ce fut de dire : « Ali ! jour de Dieu,
Faut-il que je m'en aille ! Adieu !
Pour monsieur son mari qui reste,
Après cette perte funeste.
.4u lieu de faire le pleureux,
H doit se trouver très heureux.
Car. s'il veut encore une femme.
Mainte mignonne et mainte dame.
Et de grande condition,
Sont à sa disposition...
Pendant la fleur des amours de Henri IV avec Charlotte des
Essarts, des événements politiques de la plus haute impor-
tance, que nous consignerons en deux mots, s'accomplis-
saient.
Henri de Béarn et Henri de Valois s'étaient raccommodés.
— La peur, dit l'Ecriture, est le commencement de la
sagesse.
Henri de Valois avait eu peur en voyant son ennemi à trois
lieues de lui et il lui avait fait des ouvertures.
Henri de Béarn n'avait eu garde de refuser cette paix que
lui offrait le roi de France.
L'entrevue eut lieu près de Tours, au bord d'un ruisseau.
Huguenots et catholiques, qui combattaient depuis vingt
ans, qui depuis vingt ans se faisaient une guerre d'exter-
mination, se jetèrent dans les bras les uns des autres.
Dès lors, il n'y avait plus qu'une France.
La réconciliation des soldats avait précédé ceUe des chefs.
Un instant tout faillit être remis en question : les pestes
de cour, les d'O, les Villeroy, les d'Entragues, qui avalent
tout intérêt aux discordes royales, avalent, le premier pas
tait en avant, fait faire à Henri III un p.as .ri arrière.
Le roi de Navarre résolut d'emporter d'assaut la récon-
ciliation.
II se recommanda à Dieu, comme 11 faisait dans les occa-
sions dangereuses.
Celle-ci pouvait passer pour telte : il s'engagea seul ou
à peu près sur cette pointe étroite et dangereuse qui est
découpée par le confluent de la Loire et du Cher.
(Il Comte de Rosnay.
14
ALI•:^'^^^5!'F> dumas illustré
Henri III était au Plessls-les-Tours.
L'autre Henri, le Béarnais, portait son costume sacra-
mentel, de sorte que rien ne le dissimulait a ses ennemis.
Il courait gros risque d'une balle de pistolet comme M de
Guise, nu d'une balle d'arquebuse comme Colign-y. Il avait
son panache blanc, un petit manteau rouge, couvrant son
pourpoint de buffle usé par la cuirasse, et ses cliausscs cou-
leur feuille morte, qui était sa couleur de prédilection,
n'étant pas salissante. Petit, ferme sur sa selle, grisonnant
avant l'âge, 11 avait trente-cinq ans à peine, avec son nez
d'aigle et son menton de polichinelle, son œil vif, inquiet,
œil de chasseur qui sondait les cœurs et les halliers, il
allait au-devant iJe son royaume le cœur palpitant, mais
la figure calme et souriante.
Henri III venait d'entendre vêpres aux Minimes, on 1 aver-
tit qu'une grande foule se précipitait et qu'au milieu de
cette foule un cavalier venait à peu près seul, causant
et riant.
— Par la mordieu ! dit Henri III, vous verrez que ce sera
mon frère de Navarre qui se sera lassé d'attendre.
C'était lui. La foule en effet était si grande, que les deux
rois furent quelque temps sans pouvoir se rejoindre ; ils
se tendaient les bra.s. mais de loin. Enfin le passage se fit.
Henri de Navarre tomba à genoux, et, avec cet accent qui
n'appartenait qu'à lui ;
— Je puis mourir maintenant, dit il, j'ai vu mon roi.
Henri de '\"alois le releva et l'embrassa.
Ce lurent alors des cris de joie qui semblèrent monter
jusqu'au ciel : il y avait des gens jusque sur les arbres.
Le lendemain, le roi de Navarre alla au lever du roi
de France avec un seul page.
Il y avait quelque courage à cela, le sang du duc de
Guise n'était pas encore essuyé sur le parquet du château
de Blols.
Il fut décidé que l'on irait assiéger Paris.
Pendant ce siège, Jacques Clément, aux grand.s applaudis-
sements des Parisiens, et à la grande sanctification de s m
nom, assassine Henri III.
En doute-t-on. non pas de l'assassinat, mais de la sanc-
tification? Qu on lise le quatrain suivant j
Un je.nne j.icobin, nommé Jacques Clément,
Un matin, à Saint-Cloud, une lettre présente
A Henri de Valois, et, vertueusement.
Un couteau fort pointu dans l'estomac lui plante.
Ce quatrain était écrit au ba.s d'une gravure représentant
le MurtijrK du bienheureux suint Jacques Clément, péris-
sant sous les hallebaj'des des gardes du roi.
Force fut alors à Henri IV, — notre héros était Henri IV
depuis la mort de Henri III, — force fut alors à Henri IV
de lever le siège de Paris, et de s'en aller à Dieppe attendre
les secours que la reine Elisabeth devait lui envoyer.
H était fort pauvre en ce moment, l'héritier du trône
de France, car, en sortant de la chambre du moit. il avait
mis son manteau violet sous son bras pour y tailler un
pourpoint de deuil.
Si Henri III n'eût pas été lui-même de deuil, Henri IV
ne pouvait pas porter le deuil dp Henri III.
Quand nous disons qu'il était devenu Henri IV, nous
devrions dire seulement qu'il s'était fait Henri IV; car
beaucoup n'avaient pas voulu le reconnaître comme roi, qui
le reconnaissaient comme général. Glvry avait eu beau don-
ner le signal de l'obéissance en se jetant à ses pieds et
en disant : " Sire, vous êtes le roi des braves, et les lâche=
seuls vous qtiitteront ! » beaucoup de gentilshommes, qui
n'étaient pas des lâches, l'avaient cependant al)andonné ;
de sorte que, comme nous le disions, il était à Dieppe avec
trois mille hommes seulement.
Mayenne l'y poursuivit avec trente mille soldats.
11 fallait vaincre ou être jeté à la mer.
Henri vainquit A Arques. La victoire fut complète.
C est le soir même de cette victoire qu'il écrivit u Grillon
le fameux billet :
« Pends-loi, brave Grillon ! nous avons vaincu à .-Vrques,
et tu n'y étais pas !
■I Adieu, Crilloii ; je l'aime à ton et à ti'.avers.
- llENKI. »
llciin avait toujour.'* dt- 1 espi h ; .siulfuieiii. il en avait
encore plus les soirs de bataille que les autres jours.
Elisabeth envoya a Henri cinq mille hommes. Avec ces
cinq mille hommes et deu.x mille cinq cents à peu près
qui lui restaient après Arques, il reconduisit Jlaycnne sous
les murs de Paris.
Mais l'.iris était tellement fanatisé, qu'il demeurait tou-
jours imprenable. Pour imprimer cependant une certaine
teiTPur aux habitants, il permit à ses troupes légères
de faire une charge, qui ne s'arrêta qu'à la moitié du
pont Neuf, lequel bitl en 1578, par Ducerceau, était alors
véritablement le pont neuf.
C'est à l'endroit juste où s'arrêta cette charge que fut
placée depuis la statue de Henri IV.
D'Egmont arrivait avec une armée espagnole.
Il fallut battre en retraite.
Mayenne et d'Egmont firent leur jonction et poursuivi-
rent Henri IV, qu'ils joignirent dans les plaines d Ivry,
ou plutôt qui les y attendit.
C'est là encore que le grand homme dont nous nous occu-
pons, si grand devant l'ennemi, si faible devant ses mai-
tresses, dit quelques-uns de ces mots tellement populaires,
qu'il est presque impossible, dans lui travail comme le
nôtre, de les passer sous silence.
Au moment de charger :
— -Mes compagnons, dit-il, vous êtes Français, et voilà
l'ennemi. Si vous perdez vos enseignes, ralliez-vous au pa-
nache blanc de votre roi. Vous le trouverez toujours sur
le chemin de l'honneur et de la victoire.
La gasconnade était un peu forte. Le succès en lit un
mot historique.
Puis, comme, la veille, par une parole dure, il avait blessé
un de ses plus braves serviteurs, le colonel Schomberg,
en présence de toute l'armée, il poussa son cheval près
du sien, et, à haute voix, afin d'être entendu de loin comme
de près :
— Colonel Schomiierg, lui dit-il, nous voici dans l'occa-
sion. H peut se faire que je meure ; il ne serait pas juste
que j'emportasse l'honneur d'un brave gentilhomme comme
vous. Je déclare donc que je vous reconnais comme homme
de bien, et iiica]iable de faire tine lâcheté. Embrassez-moi.
— .Ml ! sire, répondit Schomberg. Votre Majesté m'avait
blessé hier, elle me tue aujourdhui, car elle m'impose
l'obligation de moiu'ir potu- sou service.
Et. effectivement, Schomberg, qui conduisait la première-
charge, pénétra jusqu'au cœur des Espagnols et y resta.
Une de ces circonstances qui décident quelquefois, au nom
du hasard, du succès d'une journée, faillit changer en
défaite la victoire d'Ivry.
Un cornette au panache blanc se retirait blessé hors de
la mêlée. On le prit pour le roi.
Par bonheur, Henri fut averti à temps. Il s'élança au
milieu des siens qui commençaient à plier, tant rapidement
s'était répandue la fatale nouvelle, et, d'une voix tonnante :
— Me voilà ! cria-t-il, me voilà ! Tournez vos visages vers
moi ; je suis plein de vie, soyez pleins d'honneur !
Le dernier mot de la journée, quand Biron, en chargeant
avec la réserve, eut décidé de la victoire, lut :
— Epargnez les Français !
Les deux victoires d'Arqués et tl^Ivry désarmaient Paris.
Henri revint en faire le siège. En passant, il prit Mantes
d'assaut. Le lendemain de ras.saut, il était si peu fatigué,
qu'il fit sa partie de paume avec les boulangers, qui lui
gagnèrent son argent et ne lui voulurent pas donner sa
revanche ; en effet, de boulanger à meunier, il n'y avait que
la main. En Gascogne, on appelait Henri IV le meunier du
moulin de DuOusle. Alors, il eut l'idée de faire une niche
à ces mauvais joueurs. Toute la nuit, il fit faire du pain
et le vendit le lendemain à moitié prix. Les boulangers
vinrent tout êi<erdus et lui doimèrc-nt sa revanche.
Il iiartit de liantes à la graiule joie de ceux-ci et vint
mettre son quartier général à Montmartre.
A Montmartre, à cent pas de son quartier général, il y
avait une abbaye: dans l'abbaye, il y avait une jeune fille
nommée Jlarie de Beauvilliers, fille de Claude, comte de
Saint-Aignan. et de Marie Babou de la Bourdaisière.
Les la Bourdaisière, dont était aussi Gabriclle d'Estrées,
étaient, dit Tallemant des lîéaux, la race la plus fertile en
femmes galantes qui ait jamais lleuri en France.
« On en compte, dit-il, jusqu'à vingt-cinq ou vingt-six,
soit religieuses, soit mariées, (lui ont toutes fait l'amour
hautement. De là vient, continue le magistrat historien,
qu'on dit que les armes des la Boiudaisière, c'est une poi-
(jnéc de i-csees .- car il se trouve, par vme i)laisante ren-
contre, que dans leurs armes il y a une main qui sème
de la vesce (1). On lit sur leurs armes le quatrain suivant :
« Nous devons bénir cette main
.1 Qui sème avec tant de largesses,
« Pour le plaisir du genre humain. •
« Quantité de si belles vesces. ••
Pour faire comprendre le trait renfermé dans ce quatrain,
apprenons aux lecteurs de cette bienheureuse année 1886.
«lue le mot t'csce et les mots femme LÉgèr(;, étaient autre-
fois synonymes.
Maintenant, comment cette famille, dont le chef s'appe-
lait tout simplement Babou, devint-elle de la Bourdaisière?
(1) l,fS Dabuu rcailrlaient, i:n odi-l, au )a*L'tiiii'r ri au ijualiii-iiit' ii'ar-
jîtiiil jiu bras de i^ueules, sortant il'un iiua^e d'azur, (t'iiaiit unt- pLiiuiiOe
I de \osce!i, en rameau de trois pièces de siiio|ile.
!
HENRI IV, LOUIS XHI ET RICHELIEU
15
Nous allons vous le dire, puisque nous sommes en train
de tenir sur notre procliain de méclianîs propos.
Une veuve de Bourges, première femme d'un procureur
ou d'un notaire, acheta un méchant pouriioint ù la Pour-
pointerie. Dans la bas<iue de ce pourpoint, elle trouva un
papier sur lequel étalent écrits ces mots .
" Dans la cave de telle maison, à si.i: pieds sous terre,
à tel endroit — l'endroit était parlaitement désigné — U
y a telle somme d'or en des pots. »
Le chiffre de la somme n'est point parvenu jusqu'à nous.
La somme était forte, voilà tout ce que nous en savons.
La veuve réfléchit. Elle vit que le lieutenant général de
la ville était veuf et sans enfants.
Elle l'alla trouver.
Elle lui raconta la chose, qu'il écouta, vous comprenez
bien, avec la plus scrupuleuse attention ; seulement, elle
garda pour elle le secret principal, l'endroit où gisait la
somme.
— Il ne vous reste plus, dit-il, à m'apprendre qu'une chose
malnteiiant : c'est où est la maison.
— Soit ! mais, pour que je vous rapprenne, il faut que,
de votre cOté, vous vous engagiez a une chose, vous.
— A laquelle?
— A m épouser.
Le lieutenant réfléchit à son tour, regarda la veuve. Elle
avait encore quelque reste de beauté.
— Eh bien, va comme il est dit ! flt-il.
Et les deux contractants passèrent un contrat par lequel,
si telle somme était trouvée dans cette cave, le lieutenani
général épouserait la veuve.
Le contrat signé, on procéda aux fouilles. La somme lut
trouvée complète. Le lieutenant général épousa la veuve,
et, de cette dot. si singulièrement apportée, acheta la terre
de la Bourdaisière.
De là vint que les Babou, qui s'appelaient Babou tout
court, s'appelèrent Babou de la Bourdaisière.
Pour en revenir à la galanterie des dames de ce nom, nous
n'en citerons qu'un exemple.
Il y avait une la Bourdaisière qui se vantait d'avoir été
la maîtresse du pape Clément YII, de l'empereur Charles V
et de François I^r.
Peut-être aus.si cette dame était-elle chargée de quelque
mission diplomatique entre ces trois illustres personnages.
Il y avait donc à Montmartre une abbaye et dans cette
abbaye une demoiselle de la Bourdaisière.
Cette demoiselle de la Bourdaisière, qui, sans doute, à ces
armes représentant un bras semant une poignée de vesces.
avait ajouté, comme devise, bon sang ne peut mentir, cette
demoiselle, de la Bourdaisière par sa mère, et de Beauvil-
liers par son père, avait à peine dix-sept ans, étant née
le 27 avril 1574.
Elle avait été élevée au monastère de Beaumont-lès-Tours,
près de sa tante Anne Babou de la Bourdaisière, abbesse
du monastère de Beaumont-Iès-Tours.
« Sa vocation, dit naïvement l'historien qui nous fournit
ces détails sur l'intéressante personne dont nous nous occu-
pons à cette heure, sa vocation n'était pas le couvent. \
la mort de son père, il y avait dans la maison trois gar-
çons et six filles. Elle avait donc, la pauvre enfant, été
mise en religion pour faire à ses frères une meilleure part
dans la fortune paternelle, •■
Henri avait tant d'esprit, qu'il n'eut pas grand'pelne à
persuader à mademoiselle ou plutôt à madame de Beauvll-
liers — on appelait les religieuses madame — qu'il y avait
quelque chose de par le monde plus agréable que de servir
la messe et de chanter vêpres.
Elle crut Henri et partit pour Senlls.
Mais le siège ?
.•Vh : pardleu. Henri rv' se moquait pas mal de Paris quand
il s'agL^sait d'une belle jeune fille de dix-sept ans !
Voyez plutôt ce que dit un auteur presque contemporain :
• Si ce prince fût né roi en France, et roi paisible, pro-
bablement ce n'eût pas été un grand personnage. Il se fût
noyé dans les voluptés, puisque, malgré toutes ses traverses,
il ne laissait pas, pour suivre ses plaisirs, d'abandonner
les plus importantes affaires. Après la bataille de Coutras,
au lieu de poursuivre- ses avantages, il s'en va badiner avec
la comtesse de Gulche, et lui porte les drapeaux qu'il a
gagnés. Durant le siège d'Amiens, il court après madame
de Beaufort. sans se tourmenter du cardinal d'.Vutriche,
depuis l'archkluc Albert, qai s'approchait pour tenter le
secours de la place <•
Il en résulte que Sigogne lit contre lui cette épigramme :
Ce grand Henri, qui vouloit être
L'efTroi de l'Espagnol hautain
Et suit le., d'une...
.Ma foi, chers lecteurs, reconstruisez le dernier vers comme
vous pourrez; la rime, qui est riche, vous y aidera
Il partit donc pour Sentis avec sa belle religieuse ce bon
Béarnais, ce spirituel Henri.
Bayle a dit de lui dans son dictionnaire t
« Si on l'eût lait eunuque, il n'eût point gagné les ba-
tailles de Coutras. d'Arqués et d'Ivry. •
Les Narsès sont rares, et l'histoire ne nous a montré
qu'une seule fois cette grande exception.
Nfalheureusement pour elle, la pauvre religieuse avait cédé
un peu vite. Henri IV ne lui sut pas gré de sa faiblesse :
11 vit une autre femme qui descendait aussi de la Bour-
daisière, et madame de Beauvilliers fut oubliée.
Oubliée comme maltresse, mais non comme amie, rendons'
cette justice à Henri IV, car, en 1597, on retrouve une ctiarte
où l'ancienne maîtresse du vainqueur U Ivry prend le titre
d'abbesse. dame de Montmartre, des Porcherous et du Fort-
aux-Dames.
Elle mourut le 21 avril 1650, à l'âge de quatre-vingts ans.
Xous voici arrivés à la plus populaire des maltresses de
Henri IV, à Gabrielle d'Estrées.
Deux choses ont contribué d cette popularité :
La ravissante chanson Intitulée Charmante Gabrielle.
Le mauvais poëme de la Henriade.
De la fameuse chanson, il n'y a qu'un couplet qui soit
réellement de Henri IV. n le fit en partant pour un de
ses nombreux voyages.
Le voici :
Charmante Gabrielle,
Je vous fais mes adieux.
La gloire, qui m'appelle.
M'éloigne de vos yeux.
Fatale départie.
Malheureux jour !
Que ne suls-je sans vie
Ou sans amour '.
Quant au portrait de Gabrielle, par Voltaire, le voici :
D'Estrées était son nom : la main de la nature
De ses aimables dons la combla sans mesure ;
Telle ne brillait point aux bords de l'Eurotas
La coupable beauté qui trahit Ménélas ;
Moins touchante et moins belle, à Tarse on vit paraître
Celle qui des Romains avait dompté le maître,
Lorsque les habitants des rives du Cydnus,
L'encensoir à la main, la prirent pour Vénus.
Il y a ici une petite erreur. Antoine ne lut jamais le
maître des Romains : ce fut Auguste ; et Cléopâtre. dont
il est ici question, se fit au contraire mordre par un aspic,
attendu qu'elle n'avait pas pu dompter Auguste, véritable
maître des Romains.
Au reste, d'après un portrait original de la belle Gabrielle,
qui avait appartenu à Gaston, frère de Louis XIII, c'est-à-
dire à un des fils de Henri IV. ou plutôt de Marie de
Médicis (nous dirons plus tard quel fut le père probable
de Gaston), Gabrielle avait une des plus ravi,ssantes têtes
du monde, des cheveux blonds et en quantité, des yeux
bleus et d'un brillant à éblouir, un teint de lis et de roses.
• comme on disait alors, et comme quelques-uns disant
encore de nos jours.
Porchères a loué les cheveux et les yeux, et Guillaume
de Sablé le reste.
SUR LES CHEVEUX DE LA BELLE D'ESTRÉES
Doux chaînons de mon prince, agréables supplices.
Blonds cheveux, si je loue ici votre beauté.
On jugera mes vers, pour être vos complices.
Criminels, comme vous, de lèse-majesté.
Maintenant, voici un sonnet qui eut le bonheur de Jouir
pendant dix ans dune énorme célébrité. S'il y avait eu
une Académie à cette époque. Porchères en était de bon
gré ou de force, comme en fut M. de Salnt-Aulaire pour
son quatrain.
Lisez ce sonnet, chers lecteurs, et prenez par lui une idée
de l'esprit de ce temps.
SUR LES YECX DE MADAME LA BLCBESSE DE BEAUFORT
Ce ne sont point des yeux, ce sont plutôt des diirux.
Ils ont dessus les rois la puissance absolue.
Dieux I non, ce sont des deux : ils ont la couleur bleue
Et le mouvement prompt comme celui des deux.
16
ALE^"A^DRE DUMAS ILLUSTRÉ
deux! non, mais deux soleils clairement radieux,
Dont les rayons brillants nous offusquent la vue.
Soleils ! non, mais éclairs de puissance inconnue.
Des foudres de l'amour signes présagieux.
Car. s'ils étaient des dieux, leraient-ils tant de mal ;
.Si des cieiLx, ils auraient leur mouvement égal
Deux soleils ne se peut, le soleil est unique.
Eclairs : non, car ceux-ci durent trop et trop clairs.
Toutefois je les nomme, afin que je m'explique.
Des yeux, des dieux, des deux, des soleils, des éclairs.
Après le quatrain sur les cheveux, après le sonnet sur
les yeux, passons aux vers qui traitent de la généralité des
perfections de la belle Gabrielle.
Ces derniers vers sont, comme nous l'avons dit, de Sablé :
Mon œil est tout ravi quand il voit et contemple
Ces beaux cheveux orins qui ornent chaque temple.
Son beau et large front et sourcils ébénins.
Son beau nez décorant et l'une et l'autre joue.
Sur lesquelles l'amour à toute lieure se joue.
Et ces deux brillants yeux, deux beaux âtres bénins.
Heureux qui peut baiser sa bouche cinabrine.
Ses livres de corail, sa denture yvoirine.
Son beau double menton, l'une des sept beautés,
Le tout accompagné d'un petit ris folâtre !
Une gorge de lys sur un beau sein d'albâtre,
Où deux globes charmants sont assis et plantés.
Mon Dieu, qu'il fait beau voir sa main blanclie et polie.
Ses beaux doigts longs, perleux. et qui plus embellie
De riches diamants et rubis précieux
Sa belle taille, aussi, ne doit être oubliée.
Avec la bonne grdce â la taille alliée.
Et ces petits pieds faits pour le parquet des dieux !
Gabrielle était née vers l'an 1575. Elle n'avait point encore
paru à la cour quand Henri la rencontra dans une de ses
e.\cursions aux environs de Senlis.
Elle habitait le château de Coeuvres, et ce fut dans la
forêt de Villers-Cotterets qu'il la rencontra.
Demoustier a consacré l'endroit traditionnel où cette ren-
contre eut lieu en gravant sur un hêtre, ni plus ni moins
qu'un berger de Virgile ou un héros de l'Ariosle, les cinq
vers suivants :
Ce bois fut l'asile chéri.
De l'amour autrefois fidèle.
Tout l'y rappelle encore, et le coeur attendri
Soupire en se disant : « C'est ici que Henri
Soupirait près de Gabrielle. »
Je suis peut-être aujourd'hui le seul homme de France
qui se souvienne de ces vers. C'est que, tout enfant, ma
mère me les a fait lire sur l'arbre où ils étaient gravés,
en me disant ce que c'était que Henri, que Gabrielle et
que Demoustier
Il y avait quelque doute sur la naissance de Gabrielle.
Elle était bien née pendant le mariage de M. d'Estrées avec
sa mère; mais il y avait, quand elle naquit, cinq ou six
ans déjà que madame d'Estrées s'en était allée avec le
marquis d .«.liègre, dont elle partagea la mort tragique.
Les habitants d'issoire, qui tenaient pour la Ligue, ayant
appris que, dans un hôtel de la ville, logeaient un sei-
gneur et une dame qui tenaient pour le roi, se soulevèrent
et poignardèrent le marquis et sa maîtresse, puis les jetèrent
tous deux par les fenêtres.
Cette dame d'Estrées était aussi une la Bourdaisiére.
Cette madame d Estrées eut sLx filles et deux fils.
Les six filles furent madame de Beaufort, madame de Vil-
lars, madame de Namps, la comtesse de Sauzay, l'abbesse
de Maubuisson et madame de Balagny.
Cette dernière est la Délie de VAslrée.
« Elle avait, dit Tallemant des Réaux, la taille un peu
gâtée, mais c'était la plus galante personne du monde. Ce
fut d'elle que M. d'Epernon eut l'abbesse SainteGlossine
de Metz. I.
On les appelait, elles et leur frère, — le second flls était
mort — les sept péchés mortels.
A la mort de madame de Beaufort, madame de Neuvie
avait fait sur son enterrement, qu'elle avait vu des fenêtres
de madame de Bar, le sixain suivant :
J'ai vu passer par ma fenêtre
Les six péchés mortels vivants.
Conduits par le bâtard d'un prêtre.
Qui tous ensemble allaient chantants
Un itequiescat in jiace
Pour le septième trépassé.
Mais, si jeune que fut la belle Gabrielle, son cœur, â ce
que l'on assure, avait déjà parlé, et son cœur avait obéi
à la voix de son cœur.
C'était pour Roger de Saint-Larry, célèbre sous le nom de
Bellegarde, grand écuyer de France, et qu'en sa qualité de
grand écuyer, on appelait yi. le Grand tout court. C'était
un des hommes les mieux faits et les plus aimables de la
cour. Par malheur pour lui. il était aussi un des plus indis-
crets. Comme le roi Candaule. il ne put tenir sa langue.
il vanta si fort à Henri IV la beauté de sa maîtresse, que
celui-ci la voulut voir.
Il vint, la vit et l'aima.
C'était le pendant du veni, vidi. vici de César. Aussi le
premier enfant qui résulta de ces amours fut-il appelé
comme le vainqueur de Pharsale.
Gabrielle le voulait appeler Alexandre ; mais Henri secoua
la tète :
— Non ! non ! dit-il ; on n'aurait qu'à l'appeler Alexandre
le Grand .
Gabrielle rougit et n'insista point.
Nous avons dit qu'on appelait le grand écuyer M. le Grand.
Par bonheur pour Bellegarde. la belle Gabrielle n'était
point aussi rancunière que cette belle reine de Lydie qui
fil tuer son mari par son amant, parce que son mari la
lui avait montrée nue. — Xon, au contraire, garda-t-elle
toute sa vie pour Bellegarde des sentiments de tendresse
qui firent damner Henri IV.
Plus de dix fois, dans ses moments de colère, il s'écria :
— Ventre-saint-gris ! ne trouverai-je personne pour me
débarrasser de ce damné Bellegarde?
Mais, cinq minutes après :
— Eh ! disait-il, vous qui avez entendu ce que je viens
de dire, gardez-vous bien de le faire :
Cette jalousie, qui le tourmenta pendant les neuf ou dix
années que dura sa liaison avec Gabrielle, date du com-
mencement de cette liaison.
Nous avons vu comment Henri avait connu Gabrielle, p.ir
l'entremise de Bellegarde. La première chose que fit Henri IV
fut d'emmener Gabrielle à Mantes, où était la cour, et de
défendre à Bellegarde de l'y suivre.
L'amant éploré fut forcé d'obéir.
Mais mademoiselle d'Estrées trouva le procédé tyrannique.
Un matin, elle déclara à son royal poursuivant, — car
on prétend q>ie le roi n'était point son amant encore, —
elle déclara, disons-nous, à son royal poursi-.ivant, que sa
conduite n'était point délicate, et que, s'il l'aimait vérita-
l>lcmcnt. comme il lui faisait l'honneur de le lui dire, il
ne s'opposerait point à l'établissement avantageux qu'elle
trouvait près de Bellegarde, lequel lui offrait de 1 épouser
Après quoi, elle se retira.
Henri resta pensif.
A quoi pen.sait-il?
.\ lui offrir ce qu'il offrait toujours : le mariage.
Mais l'offre ne semblait jamais tout à fait sérieuse. Henri
était marié à Marguerite, et, si peu qu'il le fût, il l'était
toujours beaucoup tant que son divorce n'était pas pro-
noncé.
11 réfléchissait encore à ce qu'il pourrait dire à Gabrielle
pour la retenir près de lui. quand on vint lui annoncer
que Gabrielle était partie pour Cœuvres.
Par malheur. Gabrielle avait juste clioisi un jour où elle
savait que Henri ne pouvait la pour.suivre.
Mais il lui envoya un message, avec ces seuls mots ;
o Attendez-moi demain. »
En effet, étourdi, tremblant, désespéré, fou d'amour comme
aurait pu l'être un amant de vingt ans, 11 se résolut, coûte
que coûte, à l'aller reprendre.
Il y avait plus de vingt lieues à faire et deux armées
ennemies à traverser.
.. Jamais César, dit l'historien auquel nous empruntons ces
détails, ne risqua tant pour aller d'.-Vpollonie à Brlndes
que Henri lorsqu'il alla de Mantes à Cœuvres. »
Il partit à cheval avec cinq amis seulement ; puis, à trois
lieues de Cœuvres, probablement â Verberie, voyant les routes
de la forêt de Complègne gardées par l'ennemi, il mit pied
à terre, revêtit les habits d un paysan, mit un sac plein
de paille sur sa tête et se rendit au château.
Il avait passé près de vingt patrouilles françaises et espa-
gnoles, qui étaient bien loin de se douter que ce prétendu
paysan portant v" sac de paille était un amoureux allant
voir sa maltresse, et que cet amoureux était le roi de
France.
Toute prévenue qu'elle était de l'arrivée du roi, Gabrielle,
ne croyant pas qu'il fût capable d'une pareille folie, ne
voulait pas le reconnaître, et, lorsqu'elle le reconnut, elle
jeta un grand cri, ne trouvant à la suite de ce cri autre
chose à lui dire que cette phrase peu gracieuse :
— Oh ! sire, vous êtes si laid, que je ne -saurais vous
regarder.
Par bonliour pour le roi, Gabrielle avait *a ses côtés la
marquise de Villars, sa sœur. Gabrielle retirée, la marquise
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
rt'S(a avec le roi et essaya de lui persuader que la crainte
d Otre surprise par son père avait seule fait retirer made-
moiselle d'Eslrées. Mais il lallut bien que le roi prit cette
raison pour ce quelle valait, quand il vit que mademoiselle
d'Estrées ne reparaissait point.
Or. quelques instances que l'on fit près de Gabrielle, elle
ne voulut point reparaître, et force fut a Henri de repartir
comme il était venu, sans tirer autre chose que ce fruit
vert et acide de l'action la plus périlleuse qu'il eût jamais
hasardée, et dans laquelle il avait risqué son salut, celui
de ses amis, celui de sa couronne et celui de la France.
Et ce qu'il y a de plus étonnant dans tout cela, dit Tal-
lemant des Réaux. — c'est qu il n'était point grand abat-
teur de bois. Madame de Verneuil l'appelait le capllainc
bon vouloir, et l'on disait de lui que son second avait été
tué.
Son absence avait causé un grand effroi ;\ la cour, sur-
tout quand on avait appris le but de son voyage et à
travers quels périls il s'accomplissait, .\ussi Sully et M'ornay.
son Sénèque et son Burrhus, l'attendalent-ils pour le mori-
géner d'importance.
Henri IV courba la tête comme II avait l'habitude de
le faire, mais moins cette fois sous les reproches de ses
deux rudes amis que sous l'insuccès de l'aventure.
Il ne s'en tira qu'en jurant sa foi tle gentilhomme qu'il
ne recommencerait pas. et il prit en effet ses mesures pour
n'avoir point besoin de recommencer
Afin d'engager Gabrielle à venir k la cour, 11 manda son
père sous prétexte de le faire entrer dans son conseil. Mais
M. d'Estrées vint seul.
Un second prétendant s'était mis sur les rangs, offrant,
lui aussi, d'épouser. C'était le duc de Longueville.
Gabrielle aimait Bellegarde pour le plaisir de l'amour :
elle faisait semblant d'aimer Longueville pour l'espoir de
l'ambition.
Le duc de Longueville s'aperçut à la fois du jeu que
jouait Gabrielle et du danger qu'il courait. Gabrielle étant
aimée à ce point du roi, qu'il s'effraya de rester de moitié
dans son jeu.
11 feignit de lui renvoyer ses lettres et lui demanda les
siennes.
Gabrielle les lui renvoya loyalement, depuis la première
jusqu'à la dernière. Mais, en passant la revue de ses lettres
à elle, elle s'aperçut qu'il lut en manquait deux, et des
plus compromettantes.
Par bonheur, quelques jours après, le duc, faisant son
entrée à DouUens. il lui fut tiré une salve d'honneur. Par
hasard, un des mousquets était chargé à balle, et, par
hasard toujours, cette balle traversa le corps du duc et le
tua roide.
L'exemple proBta à Bellegarde. Il résolut de ne se brouil-
ler ni avec un roi si amoureux, ni avec une maîtresse si
chanceuse, et, ayant appris que M. d'Estrées s'occupait
de marier sa flUe à Nicolas d'.\rmeval. seigneur de Llan-
court, il s'effaça prudemment, quitte à reparaître plus tard.
Gabrielle jeta les hauts cris à la vue de son prétendant.
L'esprit était méchant et le corps vilain. Elle eut recours
à Henri IV, auquel elle essaya de faire accroire que son
dégoût pour le seigneur de Liancourt venait de l'attrac-
tion qu'elle ressentait pour lui. Henri, qui n'était pas bien
convaincu de l'attraction, n'osa point se déclarer contre ce
mariage, qui paraissait être le grand désir de M. d'Estrées.
De son côté, Gabrielle continuait d'appeler le roi à son
secours. Henri prit un milieu et promit de paraître, le jour
des noces, comme le dieu de la machine antique, et de
mettre la nouvelle épousée à l'abri des tentatives de son
époux.
Malheureusement, le jour des noces, il était indispensa-
blement occupé ailleurs, de sorte qu'il laissa à Gabrielle
tout le soin et en même temps toute la difficulté de se
défendre contre son mari.
Cependant M. de Liancourt n'avait encore rien obtenu
d'elle. Gabrielle le jura du moins, lorsque Henri, étant par-
venu à se rapprocher de Cœuvres, donna l'ordre à M. de
Liancourt de le venir joindre à Chauny avec sa femme.
Le mari avait bonne envie de désobéir ; mais il réflé-
chit aux risques qu'il courait à agir ainsi ; puis, il e.spéra
peut-être qu'il y avait toute une fortune et tout un avenir
à se rendre à l'invitation qu'il avait reçue.
Il amena donc sa femme a Chauny.
Le roi avait ses équipages prêts ; Il partait pour le siège
de Chartres.
Sans plus s'inquiéter du mari que s'il n'existait pas, sans
même l inviter à accompagner sa femme, il fit monter
Gabrielle dans son coche, monta près d'elle, et partit emme-
nant cette bonne marqui.se de Vlllars. qui avait fait de son
mieux à Cœuvres pour lui faire oublier la façon dont H
était reçu, et madame de la Bourdalslère, sa cousine.
Madame de Sourdis. tante de Gabrielle, qui craignait quel-
que nouvelle «o(((ic de sa nièce, vint les y rejoindre.
Les conseils que donna à sa nièco cette excellente tante
ne furent point étrangers au bonheur de Henri.
.■\ussi Henri récompensa-t-11 la femme en nommant une
fois la ville prise, le mari au gouvernement de Chartres
Une seule chose troublait Henri IV dans ses amours sa
jalousie contre Bellegarde.
Les deux jeunes gens avaient beau se surveiller eux-mêmes
avec la plus scrupuleuse attention, on n'aime pas sans que
du feu damour, si bien caché qu'il .soit, il ne jaillisse
au dehors quelque étincelle.
Henri IV, un jour, les regardait danser ensemble ; lui les
voyait, eux ne le voyaient pas. 11 secoua la tête à leur
façon de se donner la main, et murmura entre ses dents ■
— Ventre-salnt-gris ! il faut qu'ils soient .serviteur et maî-
tresse.
II voulut s'en assurer. 11 prétexta une entreprise qui
devait le tenir dehors toute la nuit et la journée du len-
demain, partit à. huit heures du soir et revint à minuit.
Le roi ne s'était pas trompé. A son retour. Gabrielle et
Bellegarde étalent ensemble.
Tout ce que put faire La nousse, confidente de Gabrielle.
ce fut. pendant que sa maîtresae allait ouvrir au roi, de
faire cacher Bellegarde dans un cabinet où elle couchait,
près du lit de sa maîtresse.
Après quoi, elle sortit, emportant la clef.
Le roi prétendit qu'il avait faim et demanda à souper.
Gabrielle s'excusa sur ce qu'elle n'attendait point le roi
et n'avait rien fait préparer.
— Bon ! dit le roi, je sais que vous avez des confitures
dans ce cabinet. Je mangerai d^s confitures et du pain.
Gabrielle fit semblant de chercher la clef, la clef ne se
trouva point.
Henri ordonna de chercher La Rousse. La Rousse n'était
nulle part.
— .\llon^, dit le roi, je vois bien qu'il faudra, si je veux
souper, que j'enfonce la porte.
Et il se mit à frapper dans la porte à grands coups de
pied.
La porte allait céder quand La Rousse entra, demandant
pourquoi le roi faisait tout ce bruit.
— Je fais tout ce bruit, dit le roi, parce que je veux
manger des confitures qui sont dans ce cabinet.
— Mais pourquoi le roi. au lieu d'enfoncer la porte, ne
l'ouvre-t-il pas tout simplement avec la clef'?
— Ventre-saint-gris! dit le roi, pourquoi?... pourquoi?...
Parce que je n'ai pas la clef.
— La voilà ! dît la Rousse.
Et. rassurant sa maîtresse d'un coup d'œll. elle donna
la clef au roi.
Le roi entra, le cabinet était vide ; Bellegarde avait sauté
par la fenêtre.
Le roi sortit l'oreille basse, et tenant un pot de confiture
de chaque main.
Gabrielle joua le désespoir. Henri tomba à ses pieds et
lui demanda pardon. ^j
La scène a servi de modèle depuis à Beaumarchais pour
son second acte du Mariage de Figaro.
Plus tard, quand Henri voulut épouser Gabrielle, M. de
Praslln, capitaine des gardes du corps et depuis maréchal
de France, pour empêcher son maitre de faire une sottise
qui lui eût aliéné l'estime de tous ses amis, lui offrit
de lui faire surprendre Bellegarde dans la chambre de
Gabrielle.
C'était a Fontainebleau. Le roi se leva, s'habilla, prit son
épée et suivit M. de Praslln. Mais, au moment où celui-ci
frappait à la porte pour se taire ouvrir, Henri IV lui
arrêta le bras.
— Ah ! par ma foi, non, dit-il, cela lui ferait trop de
peine !
Et il rentra chez lui.
Le bon roi, et surtout le digne homme, que ce brave et
spirituel Béarnais !
Au milieu de tout cela, le roi était entré à Paris, après
un siège de quatre ans, pris. Interrompu, repris.
On sait les détails horribles de ce siège, qui est un nouvel
exemple que les haines religieuses sont bien autre chose que
les haines politiques.
D'abord ce fut M. de Nemours qui fit sortir de Paris les
bouches inutiles.
Henri, en voyant ces pauvres chassés, hâves, suppliants,
affamés, eut pitié d'eux.
— Laissez-les passer, dit-Il aux avant-postes qui les repous-
saient ; il y a pour eux des vivres dans mon camp.
11 mourait à Paris mille personnes de faim par Jour, car
Henri s'était emparé de tous les faubourgs. On essaya de
faire du pain avec des os de morts piles.
Cette nourriture redoubla la mortalité.
Henri se désespérait de voir que, malgré cette extrémité,
Paris ne voulait pas se rendre.
M de GondI archevêque de Paris, fut pris de pitié pour
ses ouailles. 11 se présenta au camp du roi, qu'il trouva
<*>
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
entouré de toute sa noblesse, et, comme il se plaignait
de ne pouvoir se lalre jour au milieu de ses rangs ;
— Ventresaint-gris : monsieur, dit le Béarnais, si vous
la voyiez un jour de bataille, elle me presse bien autrement.
Le résultat de cette conférence fit de nouveau ressortir
l'esprit et le cœur de Henri.
Comme M. de Gondi lui peignait la famine, mais en
même temps le fanatisme auquel Paris était en proie, et
lui disait qu'il n'aurait Paris que quand le dernier soldat
en serait tué, et quand le dernier bourgeois en serait mort :
— 'V'entre-saint-gris ! monsieur, dit-il, il n en sera pas
ainsi. Je suis comme la vraie mère de Salomon. j'aime mieux
n'avoir point Paris que de l'avoir en lambeaux.
Et, le même jour, il ordonna qu'on fit, de sa part et en
soH nom, entrer des charrettes de vivres dans Paris.
Le fanatisme, comme l'avait dit 1 archevêque, était si
grand, que, malgré cette action sans exemple dans l'histoire
des guerres, et surtout dans l'histoire des guerres civiles,
ce ne fut que trois ans après que Henri entra dans sa
capitale.
Encore y entra-t-il par stirprise.
Il avait mis dans ses intérêts le gouverneur Brissac, la
plupart des échevins et tout ce qui restait du parlement.
Le 29 mars fut choisi pour cette entrée.
Le prévôt des marchands, L'Huillier, et trois échevins,
Langlois, Neret et Beaurepalre, rassemblèrent autour d'eux
leurs parents et leurs amis, chassèrent les Espagnols de
leurs corps de garde et s'emparèrent des portes Saint-Denis
et Saint-llonoré.
Le roi leur avait donné le signal par une fusée tirée de
Jlontmartre.
Il fit son entrée deux heures avant le jour, sans oppo-
sition aucune. L'armée royaliste se répandit dans la ville,
en occupa les principaux postes, si bien qu'à leur réveil,
les Parisiens, même les plus fanatiques, se trouvèrent hors
d'état de faire aucune résistance.
Cependant les plus fidèles se taisaient encore ou restaient
chez eux, quand tout à coup des hommes, portant des dra-
peaux blancs, tenant leur chapeau à li main, parcoururent
toptes les rues en criant :
' — Pardon, général :
Alors, ce ne fut qu'une clameur dans Paris ; la ville tout
entière éclata dans un immense cri de " Vive le roi ! »
Henri avait consenti à abjurer. On connaît le fameux mot
devenu proverbe: « Paris vaut bien une messe: .. Sa pre-
mière visite fut donc à Notre-Dame. Un cortège immense le
suivit : les gardes voulaient écarter la foule.
— Laissez approcher, laissez approcher, cria Henri. Ne
voyez-vous pas que tout ce peuple est affamé de voir son roi ?
Et le roi arriva sans accident à Xotre-Dame, et sans acci-
dent se rendit de Xotre-Dame au Louvre.
Gabrielle. qui suivait le roi, fut d'abord installée à l'hôtel
du Bouchage, attenant au palais.
C'est chez elle que, cinq mois après, Henri lalUit être as-
sassiné par Jean Châtel.
Le roi recevait deux gentilshommes qui s'étaient age-
nouillés pour lui rendre leurs devoirs. Au moment où il
se baissait pour les relever, il se sentit frappé d'un coup
violent A la lèvre.
D'abord, il crut que c'était sa folle Mathurine qui, par
maladresse, l'avait heurté.
— Au diable soit la folle ! dit-Il, elle m'a blessé.
Il avait les lèvres fendues et une dent cassée.
Mais elle, courant à la porte et la fermant.
— Non. non, père, dit-elle, ce n'est pas moi, c'est lui !
Et elle montra un jeune homme qui se cachait dans les
rideaux dune fenêtre.
Les deux gentilshommes s'élancèrent sur lui l'épée à la
main.
— Ne lui faites point de mal, cria Henri IV, ce ne peut
être qu'un fou.
Le roi ne se trompait que de bien peu, c'était un fanatique.
Le Jeune homme fut arrêté, et l'on trouva sur lui le
couteau dont 11 venait de frapper le roi.
Il se nommait Jean ChStel, était fils d'un riche marchand
drapier, et étudiait au collège de Clermont.
Loin de nier son crime. Il s'en vanta, déclara qu'il avait
agi de son propre mouvement et par zèle pour' la reli-
gion, persuadé qu'il était qu'on pouvait tuer tout roi non
approuvé par le pape.
Puis 11 ajouta qu'il avait particulièrement un crime à
expier aux yeux du Seigneur, et que le sang d'un héréti-
que lui avait paru une expiation qui devait être agréable
à Dieu.
Ouel était ce crime?
Celui pour lequel Dieu foudroya Onan.
Le roi avait bien raison de dire que Jean Chatel était
un fou.
La punition fut terrible
Les Jésuites furent chassés de France comme corrupteurs
do H Jeunesse. perturbat€nrs du repos public, ennemis du
roi et de l'Etat.
Le père Guignard, chez lequel on trouva des écrits sédi-
tieux, fut pendu ; son cadavre fut jeté au feu, ses cendres
furent éparpillées au vent.
Jean Cuatel subit le supplice des régicides.
On lui lia dans la main le couteau dont il s'était servi
four commettre le crime et on lui coupa la main.
Puis il fut tenaillé et tiré à quatre chevaux.
Puis son corps fut consumé dans un bûcher, et ses cen-
dres, comme celles du père Guignard, furent jetées au vent.
Enfin, sa maison, qui était devant le palais de Justice, fut
rasée, et l'on éleva sur son emplacement une pyramide à
quatre faces portant sur chacune d'elles l'arrêt du parle-
ment et des inscriptions grecques et latines.
Cette pyramide fut abattue par ordre du petit-flls de
Henri IV, Louis XIV, en 1705. à la sollicitation des jésuites,
qui venaient de rentrer en Fr.ince.
Le prévôt des marchands, François Miron, fit, au lieu et
place de cette pyramide, établir une fontaine, qui lut de-
puis transférée dans la rue Saint-Victor.
Les félicitations arrivèrent de tous côtés au roi : discours,
adresses, imprimés, manuscrits en prose et en vers.
Parmi ces derniers, U y en avait un qui le fit songer long-
temps.
11 était de d'Aubigné, resté ardent calviniste, malgré
l'abjuration de son roi.
Le voici :
Quand ta bouche renoncera
Ton Dieu, ton Dieu la percera.
Punissant le membre coupable.
Quant ton cœur, déloyal moqueur.
Comme elle sera punissable.
Alors Dieu percera ton cœur.
Cette menace devint une prophétie que. seize ans plus
tard. Ravaillac se chargea d'accomplir.
Terminons par une anecdote : elle clôt admirablement
l'entrée de Henri IV à Paris.
Le jour même de cette entrée, il se présenta chez sa
tante, madame de Montpensier, ligueuse enragée, qui fut
tout étonnée de le voir entrer chez elle, sa grande ennemie,
sans suite et comme un bon neveu qui viendrait lui faire
une visite de fête ou de jour de l'an.
— Eh : lui demanda-t-elle après l'avoir fait asseoir, que
venez-vous donc faire ici ?
— Ma foi ! dit Henri, vous aviez autrefois de si bonnes
ccnfltures, que l'eau m'en est venue à la bouche, et que je
viens vous demander si vous en avez toujours.
— .\h ! je comprends, mon neveu, vous voulez me prendre
en défaut, car, à cause de la famine, vous croyez que je n'en
ai plus.
— Non, vcntre-salnt-gris ! répondit le roi, c'est tout sim-
plement que J'ai faim.
— Manon, dit la princesse, faites apporter des confitures
d'abricot.
Manon apporta un pot de confitures d'abricot.
Madame de Montpensier le décoiffa, et, prenant une cuil-
ler, voulut en faire l'essai : c'était l'habitude à cette époque
de goûter de tout ce que l'on présentait au roi.
Mais Henri l'arrêta.
— Oh! ma tante, dit-il, y pensez-vous?
— Comment, répondit-elle, ne vous ai-je point assez fait
la guerre pour vous être suspecte?
— Vous ne me l'êtes point, ma tante.
Et, lui prenant le i>ot des mains. Il le mangea sans que
l'essai en eût été fait
— Ah ! répliqua-t-elle. je vois bien. sire, qu'il faut être
votre servante.
Et. .se jetant .^ ses genoux, elle lui demanda sa main fi
baiser.
Mais il lui tendit les deux bras et l'embrassa.
.\ propos d'essai, il arriva ceci un autre Jour:
Le gentilhomme qui servait à boire au roi était fo/t dis-
trait, de sorte que. lui servant le vin. au lieu de Iwire l'es-
sai que l'on met dans le couvercle du verre, U but ce qui
était dans le verre même.
Henri le regarda faire tranquillement ; puis, lorsqu'il
eut flnl :
— Un tel, dlt-11. vous auriez au moins dfi boire ft ma
santé, je vous eusse lait raison
Après la rentrée au Louvre, vint le chapitre des récom-
penses. On fit une fournée de chevaliers du Saint-Esprit.
M. le comte de la VleuvlUe père, ancien maître d'hôtel
de M. de îJevers, neveu de Henri IV. en était.
Quand ce fut son tour de recevoir le collier. II se mit à
genoux comme d'habitude, et. comme d'habitude aussi, pro-
nonça les paroles sacramentelles : Domine, non sum di'gniw.
HENRI rv, LOUIS XIII ET RICHELIEU
19
— Je le sais pardicu bien, répondit le roi; mais mon
neveu m'en a tani prié, que je nai pu le refuser.
La VieuvlUe raconia la i liose lui-même, car il se doutait
bien que, s'il gardait le silence sui- lanerdote, le roi,
dans son humeur gasconne, ne manquerait pas, lui. de la
rc conter.
De la Vieuville était, au reste, un homme d'esprit. Un
jour, il railla un certain spadassin ayant réputation de
toujours tuer son homme.
Et, tou:-nant le dos à Henri iri, il s'en était allé.
Le roi l'avait attaché au jeune duc de Guise, et CrIIIon
étajt le véritable gouverneur de la Provence.
Or, une flotte espagnole croisait devant Marseille.
Une nuit que les jeunes gens buvaient et que Crillon
dormait, on résolut de voir si ce Crillon. qu'on .nppelait le
brave, était en réalité aussi brave qu'on le disait.
On lit irruption dans sa chambre en crianx :
— .Alarme ' alarme ' l'ennemi est maître de la ville.
.Sa première visite fui donc ù Notrc-Dams.
Celui-ci lui envoya lalre un appel par deux témoins, les-
quels signifièrent au comte de la Vieuville que son adver-
saire l'attendrait le lendemain, derrière les Carmes dé-
chaux, à six heures du matin.
— A six heures, répondit la Vieuville. je ne me lève pas
de si bon matin pour mes propres afïaires. Je serais bien
sot de me lever de si bonne heure pour celles de votre ami.
'Et il n'alla point au rendez-vous , mais il alla au Louvre,
où. racontant l'histoire, il mit les rieurs de son côté.
Les hommes comme Henri IV se complètent par ceux qui
les entourent.
On se rappelle la lettre qu'il écrivit à Crillon après la
bataille d'Arqués. CriUon le vint rejoindre et le quitta le
moins possible.
Cependant, au moment où Henri IV entrait à Paris, lui,
Crillon. était à Marseille avec le jeune duc de Guise, gou-
verneur de la Provence pour Henri IV.
A BIols. en 1588. Henri III avait proposé à Crillon d'as-
sassiner le duc de Guise. Mais lui s'était contenté de ré-
pcndre :
— Sire, vous me prenez pour un autre.
Crillon. réveillé par toutes ces clameurs, demanda, avec
son calme ordinaire, quelle était la cause de ce vacarme.
On lui répéta le conte convenu, c'est-à-dire qu'on lui cria
aux oreilles que tout était perdu et que l'ennemi était maî-
tre partout.
— Eh bien, après? demanda Crillon.
— Nous venons vous demander ce qu'il faut faire, dit le
duc de Guise.
— Harnibieu ! dit Crillon. pa&ant ses chausses avec la
môme tranquillité que s'il se rendait à la parade, la belle
demande! 11 faut mourir en gens de cœur.
L'épreuve était faite, le duc de Guise avoua à Crillon
que ce n'était qu'une épreuve.
Crillon défit ses chausses avec la môme tranquillité qu'il
les avait mises ; mais, en les défaisant :
— Harnihleu ! dit-U au jeune di«", tu jouais là un jeu
dangereux, mon enfant; si tu m'eusses trouvé faible, je
t'eusse poignardé.
Se remettant alors au Ht, il tira les couvertures sur son
nez et se rendormit.
Crillon était Gascon comme Henri IV, plus Gascon que
20
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
lui peut-être. Henri IV n'avait prétention que de des-
cendre de saint Louis, tandis que Crlllon, qui descendait
de Balbez de Crillon, avait la prétention de descendre de
Balbus.
Il n'avait jamais voulu apprendre à danser ; car, dès la
première leçon, son maître ' de danse lui ayant dit :
— Pliez, reculez !
— Harnibieu ! dit-il. monsieur le maître de danse, je n'en
rerai rien ; Crillon ne pliera ni ne reculera jamais.
C'était un zélé catholique, et il en donna lUie preuve
publique. Un jour de Passion qu'il se trouvait dans l'église
et que le prêtre disait le crucifiement du Christ, les souf-
frances de Notre-Seigneur exaspérèrent Crillon.
— Harnibieu ! dit-il, monseigneur Jésus-Christ, quel mal-
heur pour vous que Crillon n'ait pas été là, on ne vous eut
jamais crucifié !
Lorsque Henri vint à Lyon pour y recevoir Marie de Mé-
dicis :
— Madame, dit-il à la future reine en lui désignant Cril-
lon, je vous présente le premier capitaine du monde.
— Vous en avez menti, sire, répondit Crillon, c'est vous.
Le 2 décembre 1615, il mourut. Le 3, les médecins l'ouvri-
rent ; il avait le corps couvert de vingt-deux blessures, et
le cœur du double de grosseur qu'il est chez les autres
hommes.
Revenons au roi, qui eut à se reprocher de n'avoir pas
fait Crillon maréchal de France. Il est vrai qu'avec Sully,
Crillon avait empêché Gabrielle d'être reine.
Xous avons dit la visite que le roi Henri IV avait faite
à madame de Montpensier, sa tante, en rentrant à Paris
Il en fit une à son autre tante, madame de Condé, veuve
du prince de Condé tué à Jarnnc.
Elle était sortie, et, comme personne n'était là pour le
lui dire, il pénétra jusque dans sa chambre à coucher.
M. de Noailles en sortait, et il avait laissé sur le lit
un papier où étaient ces deux vers :
Nul bien, nul lieur ne me contente
Absent de ma divinité.
Henri prit une plume, et, achevant le quatrain, il mit
ces deux derniers vers au-dessous des deux premiers :
N'appelez pas ainsi ma tante :
Elle aime trop l'humanité.
Après quoi, il sortit.
Il s'agissait d'instruire le roi dans la religion catholique.
Ce fut M. Duperron, évoque d'Evreux, qui reçut cette charge
difficile toujours, plus difficile avec un homme d'esprit
comme Henri IV qu'avec tout autre.
L'évêque commença par lui e.\pliquer ce que c'était que
l'enfer.
Henri IV parut prêter une grande attention à ce que
disait monseigneur.
Cela encouragea le prélat.
— Sire, dit-il, nous allons maintenant passer au purga-
toire.
— Inutile, dit le roi.
— Pourquoi inutile? demanda l'évêque.
— Je sais ce que c'est.
— Comment, sire, vous savez ce que c'est que le purga-
toire î
— Oui.
— Qu'est-ce que c'est, alors?
— Monseigneur, dit le roi, c'est le pain des moines; n'y
touchons pas.
L'Instruction n'alla pas plus loin.
Aussi Henri IV ne passa-t-il jamais pour un catholique
tien ardent
Cependant, 11 arriva que, dans sa guerre contre le duc
de Savoie, Henri IV faisait en personne le siège de Mont-
meillan. Le roi, abrité avec Sully derrière un rocher, diri-
geait les travaux de l'artillerie; un boulet lancé par la
ville vint s'aplatir contre le rocher, dont il fit voler une
partie en éclats
— Ventre-saint-grls ! s'écria Henri en faisant le signe de
la croix.
— Ah ! sire, dit Sully, que l'on ne vienne plus me chan-
ter maintenant que vous n'êtes pas bon catholique.
En se rendant à ce siège,- 11 s'était arrêté pour dtner dans
un petit village. Comme Sully était occupé à donner des
ordres pour la marche de son artillerie, et qu'il vit qu'il
allait dîner seiil :
— Que l'on m'aille chercher, dlt-ll, l'homme du village
qui passe pour avoir le plus d'esprit.
Cinq minutes après, on lui amenait un paysan à l'œil
filté, à la bouche moqueuse.
— Approche, lui dlt-ll.
— Me voilA, sire.
— Assieds-toi là.
Henri lui indiquait un siège en face de lui, de l'autre
cfté de la table
— J'y suis, dit le paysan en s'asseyant.
— Comment t'appelle-l-on?
— Gaillard.
— Ah ! ah ! Et quelle différence vois-tu entre Gaillard et
Paillard ?
— Sire, je ne vois que la largeur d'une table entre les
deux.
— Ventre-saint-gris ! dit le roi, j'en tiens. Je ne croyais
pas trouver un si grand esprit dans un si petit village.
Comme, en revenant de cette campagne, il traversait une
ville où d'avance, ayant très faim, il avait envoyé ses four-
riers pour lui préparer à diner, il se trouva tout a coup
arrêté par une députation ayant son maire en lête.
— Ventre-saint-gris ] dit-il, rien ne pouvait m'être plus
désagréable en ce moment qu'un long discours ; enfin,
n'importe, il faut prendre patience.
Et il arrêta son cheval.
Le maire arrive jusqu'à son étrier. et là, tenant à la main
un grand papier sur lequel le discours qu'il devait lire
était écrit, il mit un genou en terre. Mais le digne magis-
trat avait mal choisi l'endroit. Son genou porta sur un
caillou qui lui fit si grand mal, qu'il ne put se retenir.
— F... I dit-il.
— Bon ! dit Henri IV, restons-en là, mon ami ; tout ce
que vous ajouteriez gâterait ce que vous venez de dire.
Allons diner.
Henri IV aimait les harangues courtes.
— Ce sont les longues harangues, disait-il, qui ont fait
mes cheveux gris.
.\près le diner, le maire l'invita à visiter la ville.
Le roi, qui avait une heure devant lui, accepta la pro-
menade offerte
.\u détour d'une rue, il se trouva face à face avec une
vieille femme accroupie au pied d'un mur. A la vue du
roi, elle voulut se lever.
— Restez, restez, ma bonne, lui dit Henri IV : j'aime
mieux voir la poule que l'œuf.
Pendant le siège de la Rochelle, il entendit raconter qu'un
certain épicier, par suite de ses relations avec le mau-
vais esprit, avait oljtenu de celui-ci une main de gloire.
à l'aide de laquelle il faisait fortune.
Cette fortune que faisait l'épicier excitait l'envie des
autres commerçants, si bien qu'ils firent Insinuer à Henri IV
qu'il n'y avait pas de mal à faire son procès au sorcier, et
à le brûler. La réputation du Béarnais comme bon catho-
lique ne pouvait qu'y gagner.
Par malheur, Henri IV ne croyait pas facilement à toutes
ces iiistoircs de magie ; un jour qu'on le pressait de pren-
dre un parti à l'endroit de cet homme, dont la fortune
rapide scandalisait la ville, il promit de rendre une ré-
ponse positive le lendemain
Le lendemain, les zélés arrivent.
— Eh bien, sire, l'opinion de Votre Majesté est-elle fixée?
— Oui, dit Henri IV, cette nuit, à minuit, j'ai envoyé
frapper à sa porte pour acheter une chandelle de trois
deniers. Il s'est levé, a ouvert sa porte et a vendu la chan-
delle. Voilà sa main de filoire ; cet homme ne perd pas
une occasion de gagner, et c'est pourquoi il fait si bien
ses affaires.
Henri IV comprenait d'autant mieux la probité chez les
autres, qu'il était né avec un irrésistible penchant au vol.
Il ne pouvait s'empêcher de prendre et de fourrer dans sa
poche tons les objets précieux qu'il trouvait sous sa main,
ot môme de l'argent ; mais, le même jour, ou le lende-
main au plus tard il renvoyait ce qu'il avait pris.
— Si je n'avais été roi, avait-il l'habitude de dire, j'eusse
Mon certainement été pendu.
11 était de mine assez peu avantageuse, et son air un tant
soit peu vulgair» justifiait ce mot de Gabrielle, le voyant
dégui-îé en paysan :
— ..\h ! sire, que vous êtes laid !
Louise de l'HApital, demoiselle de A'ilry, mariée à Jean
de Seyraer, maître de la garde-robe du duc d'Alençon, habi-
tuée qu'elle était à la bonne mine de Henri III, interrogée
sur l'effet que lui avait produit le roi, qu'elle venait de
voir pour la première fois :
— J'ai vu le roi, dit-elle, mais je n'ai pas vu Sa Majesté.
Lorsqu'il voyait une maison tombant en ruine, il avait
rhnhitude de dire :
— Ceci est à moi ou à l'Eglise.
Les amours de Henri IV avec Gabrielle. au lieu d'aller en
diminuant, suivaient une progression qui faisait, comme
no'is l'avons dit. craindre aux amis du roi qu'il ne fît la
folie de l'épouser. Au mois de juin 1501, elle lui avait donné
un fils, celui qu'il n'avait point, et pour cause, appelé
Alexandre, mais César.
Cet événement, qui combla le roi de joie, lut fit changer
le nom de sa maîtresse, c'est-à-dire la seule chose qu'elle
eût reçue de son mari. A son nom de dame de Liancourt,
il substitiia celui de marquise de Monceaux.
Ce fut à partir de l'heure où Gabrielle eut donné un fll.s
à son amant qu'elle commença à faire ce beau rêve de deve-
I
IlENRI IV, LOUIS Xm ET HICHELIEU
:iii' un jour reine de France. Il faut dire qu'elle marchait
iaiis cet espoir, appuyée d'un bras sur madame de Sourdls,
-.1 tante, et de l'autre sur M. de Chiverny, chancelier de
J rance.
Son mariage avec M. de Liancourt était un obstacle qui
mblait infranchissable. Klle lit prononcer d'abord la sé-
:■.! ration, ensuite la nullité.
ue son côté, le roi lit des démarches pour obtenir de
Mjirguerlte qu'elle consentit au divorce.
En attendint, César de Vendôme tut légitimé par lettres
•,:ireglstrées le 3 février au parlement de Paris,
En récompense de ce bon procédé du roi, Gabrielle rom-
pit tout à fait avec Cellegarde,
.\u reste, sur deu.x points, son Influence avait été heu-
reuse. C'était elle qui avait obtenu du roi qu'il abjurât. Elle
htint de lui quil nommAt Sully surintendant des finance?.
Les finances étaient à François d'O, et. s'il faut en croire
' ette lettre de Henri IV, ne prospéraient pas entre ses
mains.
Le roi, étant devant .\miens. écrivit a Sully :
• Mon cher Sully, je suis proche des ennemis, et je n'ai
quasi ras un cheval sur lequel je puisse combattre, ni un
harnais complet que je puisse endosser. Mes chemises sont
'outes déchirées, mes pourpoints troués aux coudes, ma
marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je
Mine et je soupe chez les uns et chez les autres, mes pour-
voyeurs disant n'avoir plus moyen de me rien fournir pour
lua table d'autant qu'il y a plus de six mois qu'Us n'ont
reçu d'argent. »
Quelque temps après, Sully fut nommé surintendant
Gabrielle accoucha encore successivement de deux en-
f.ints : Catherine-Henriette, légitimée de France, depuis
■luchesse d'Elbeuf, et Alexandre de Vendôme, grand prieur
.le France.
Ce siège d'Amiens avait été des plus inopinés. Le 12 mars
i,)97. veille de la mi-carème, tandis que le roi dansait un
l'.illet avec la marquise, on vint annoncer qu'.Vmiens .avait
• té surpris par les Espagnols. Naturellement une pareille
nouvelle interrompit ce ballet. Le roi resta un instant
pensif ; puis, prenant sa résolution :
— C'est assez faire le roi de France, dit-il, il est temi*
(le faire le roi de Navarre (I).
Puis, comme la marquise pleurait :
— .\Uons. ma maîtresse, ajouta-t-il, il faut prendre It •^
-irmes et faire une autre guerre.
Il partit, et, le 25 septembre 1597, .Amiens fut repris.
Ce fut pendant ce siège, c'est-.à-dire le 10 juillet 1507.
lue Henri IV fit Gabrielle duchesse de Beaufort.
Noti5 avons dit que Gabrielle avait eu sa bonne part dans
la conversion de Henri IV. Voici la lettre que son amant
lui écrivait quelques Jours auparavant :
' J'arrivai au soir de bonne heure et fus importuné de
nii'iigard jusqu'à mon coucher. Nous croyons à la trêve
•?t qu'elle se doit conclure aujourd'hui. Pour moi, je suis
.1 l'endroit des ligueurs de Saint-Thomas, je commence ce
matin à parler aux évëques. Outre ceux que je vous man-
dai hier pour escorte, je vous envoie cinquante arquebu-
siers qui valent bien des cuirassiers. L'espérance que j'ai
lie vous voir demain retient ma main de vous faire pin?
long discours. Ce sera dimanche que je ferai le saut péril-
leux. A l'heure que je vous écris, j'ai cent importuns sur
mes ép.aules qui me feront haïr Saint-Denis comme vous
faites moult. Bonjour, mon cœur ! venez demain de bonne
lieure, car il me semble déj.i qu'il y a un an que je ne vous
ai vue. .Te baise un million de fois ces belles mains de mon
ange, et la bouche de ma belle maîtresse.
« Ce 23 juillet. .
Quelques jours après la naissance de César, il écrivait
■ elte autre lettre à Gabrielle :
'■ Mon cher cœur, je n'ai rien appris de nouveau, sinon
qu'hier je renoua! le mariage de mon cousin, et tous les
■"ontrats eh furent passés. Je jouai au soir, jusqu'à minuit,
lu reversi. Voilà toutes les nouvelles de Saint-Germain,
mon menon. J'ai un extrême désir de vous voir ; ce ne
-. ra pas avant que vous soyez rcleife. car je ne puis com-
mencer ma diette à cause de l'ambassadeur de Savoie qui
me vient jurer la paix, qui ne peut être que samedi Mes
hères amours, aimez-moi toujours bien, et soyez assurée
que vous serez toujours la seule qui posséderez mon amour
Sur cette vérité. Je vous baise un million de fois et le
iietit bonhomme.
« Ce 14 novembre. •
Terminons notre échantillon du style amoureux et épis-
'olaire de 'Ilenrl IV par ce dernier billet, qu'on croirait
lli I. cinlJi-rCur :i «iil i|ilirk<|uc ■'liosi^ lir pareil ;! .MorilCrcau : • Allons,
Dnn.ip.irtp, s.iuvc Napoléon ».
i; I;! ;V, i.rois xiu et nrciict.iBr
bien plutôt écrit par M. Op Scudéri que par le vainqueur de
Coutras et dlvry :
« Mon cher coeur. J'ai pris le cerf en une heure avec
tout le plaisir du monde, et je suis arrivé en ce lieu à qua-
tre heures. Je suis descendu à mon petit logis, où il fait
admirablement beau. .Mes enfants m'y sont venus trouver,
ou plutôt on me les y a apportés. Ma fille amende fort et
se fait belle ; mais mon flls sera plus beau que son aine :
vous me conjurez, mes chères amours, d'emporter autant
d'amour que je vous en ai laissé. Ah ! que vous me faites'
plaisir, car j en al eu tant, que, croyant avoir tout em-
porté, je pensais qu'il ne vous en fût point demeuré. Je
m'en vais, las ! entretenir Morphée. Mais, s'il me rep»e-
sente autre songe que vous, je fuirai à tout jamais sa
compagnie. Bonsoir pour moi. lionjoiir pour vous, ma chère
maîtresse! je baise un million de fois vos beaux yeux. »
Encore une letire, et ce sera la dernière.
« Mes belles amours, deux heures après l'arrivée de ce
porteur, vous verrez un cavalier qui vous aime fort, que
l'on appelle roi de France et de Navarre, titre certainement
honorable, mais bien pénible ; celui de votre sujet est bien
plus délicieux. Au reste, tous trois sont bons en quelque
sauce qu'on les puisse mettre et n'ai résolu de les céder a
personne. J'ai vu, par votre lettre, la hâte qu'avez d'aller à
Saint-Germain. Je suis fort aise qu'aimiez bien ma sœur,
c'est un des plus assurés témoignages que vous me pouvez
rendre de votre bonne grâce, que je cliéris plus que ma
vie, encore que je l'aime bien..
« Bonjour, mon tout ; je baise vos beaux yeu.x un million
de fois.
■< De nos délicieux déserts de Fontainebleau, ce 1-2 sep-
tembre. »
On voit où en étaient les amours du roi pour Gabrielle. Il
négociait en cour de Rome la rtipture de son mariage avec
Marguerite. Il pressait celle-ci de consentir au divorce, ce
à quoi elle se refusait obstinément. Mais il était résolu à
passer par-dessus tout.
On déclarait Henri de Bourbon, prince de Condé, b3.tard.
M. le comte de .Soissons se faisait cardinal, et on lui don-
nait trois cent mille écus de rente en bénéfices. François de
Bourbon, prince de Conti, avait épousé Jeanne de Coëmc,
comtesse de Montafix. mère de la comtesse de Soissons.
mais qui ne pouvait pins avoir d'enfants. Enfin le maréchal
de Biron devait épouser la fille de madame d'Estrées, qui
fut depuis madame de Sauzay. .
Et cependant les avertissements ne manquaient au roi
ni d'en haut ni d'en bas.
Un soir qu il revenait de la chasse, vêtu fort simplement
et n'ayant avec lui que deux ou trois gentilshommes, il
passa la rivière au quai Jfalaquais. à l'endroit où est au-
jourd'hui le pont des Saint-Pères, et où autrefois était un
bac. C'était en 1598, on venait de signer la paix de Vervins
Voyant que le batelier ne le connaissait pas, il lui de-
manda ce que l'on pensait de la paix.
— Ma foi, fit le batelier, je ne sais pas ce qne c'est que
,'ette belle r-i'x mais ce que je sais, c'est qu'il y a des
Impôts sur ont, et jusque sur ce misérable bateau avec
lequel j'ai l ien de la peine à vivre.
— Eh ! rei rit Henri, le roi ne compte-t-il donc pas mettre
ordre à ton < ces impôts-là 7
— Feuh ! e roi est un assez bon diable, répondit le pas-
seur : mais il a une maitres.se à laquelle il faut faire tant
de belles ro les et tant d'affiquets. que cela n'en finit point,
et c'est noui qui payons tout cela.
Puis il ajouta d'un grand air de commisération :
— Passe encore si elle n'était qu'à lui, mais on dit
qu'elle se fait caresser par bien d'autres l
Le roi se mit à rire. Rit-il de bon cœur? rit-il à contre-
coeur? Nous ne .sommes pas assez avant dans les mystères
de la jalousie royale pour décider cela.
Mais, en tous cas. le lendemain, il envoya chercher le ba-
telier et lui rit tout redire devant la duchesse de Beaufort.
Le batelier répéta tout, sans omettre ime parole. La du-
chesse était furieuse et voulait le faire pendre
^fais Henri, haussant les épaules:
— Vous êtes folle : dit-il : c'est un pauvre hère, que la
misère met de mauvaise humeur ; je ne veux plus qu'il
paye rien pour son bateau, et-, dès demain, je vous en
réponds, il chantera: Vti-c Henri IV ! et Charmante Ga-
brielle!
Et le batelier quitta le Louvre avec une bourse conte-
nant vingt-cinq écus d'or et la franchise de son bateau.
Vne chose tourmentait la duchesse, au reste, bien autre-
ment que tout ce que les bateliers du monde pouvaient dire
d'elle. . ,
C'étaient les horoscopes qu'elle faisait tirer sur sa fortune
et qui tous étaient désespérants.
Les uns disaient qu'elle ne serait mariée qu'une fols
Les autres, qu'elle mourrait Jeune.
10
ALF.XAKDRE DUMAS ILLUSTRE
Ceux-ci, qu'un enfant lui ferait perdre toute espérance.
Ceux-là. qu'une personne à laquelle elle donnait toute
sa confiance lui jouerait un mauvais tour.
Plus son bonheur semblait proche aux autres, plus à elle
il semblait mal assuré, et Gratienne, sa femme de confiance,
disait à Sully:
— Je ne sais ce qu'a ma maîtresse, mais elle ne fait que
l-!eurer et gémir tonte la nuit.
Et cependant Henri pressait Sillcry, son , ambassadeur à
i'.ome. menaçant de refaire une France protestante si l'on
ne brisait son mariage, et euvoyait courriers sur coun'lers
a Marguerite, menaçant d'un procès en adultère si elle ne
donnait son adhésion au divorce.
Sur ces entrefaites, une nouvelle grossesse se déclara.
Gabrielle était à Fontainebleau arec le roi. Les fêtes de
raques approchaient. Le roi pria Gabrielle de les aller faire
a Paris, afin que le peuple, qui, on ne sait pourquoi, la
traitait de Imsuenote. n'eût point cette occasion de crier
contre elle.
D'ailleurs, René Benoît, son confesseur, la pressait, de
son côté, de reveulr ft Paris pour cette solennité.
II fut donc résolu que les deux amants se sépareraient
pour quatre ou cinq jours, et se retrouveraient aussitôt les
fêtes de Pâques passées.
C'était bien peu de chose qu'une si courte absence pour
des gens qni avaient été si souvent séparés, et cependant
jamais départ n'avait été pins douloureux. On eût dit qu'il
y avait entre eux quelque pressentiment mortel, et qu'une
voix funèbre leur disait au fond du cœnr qu'ils ne se ver-
raient plus. Ils ne pouvaient se résoudre à so séparer ;
ils se quittaient. Gabrielle faisait vingt pas et revenait pour
recommander au roi ses enfants, ses domestiques, sa mai-
s.in de Monceanx : puis le roi prenait congé d'elle, et alors
• èiiiit, à son tour. lui qui la rappelait Henri la conduisit
à plus d'une lieue, puis revint tout triste et tout éploré à
Fontainebleau, tandis que Gabrielle, non moins triste et
f plorée, continuait son chemin vers Paris.
Gabrielle arriva enlin à Paris. Elle était accompagnée du
valet de dnmbre de Henri IV, nimmé Fouquet, dît In
vnreniie. C'était le confident actif des amours du roi 11
:inuaiî près de lui le rôle que Lebel jouait près de Louis XV
t.e Tnalheupeux mourut de peur parce qu'une pie appri
voisée qu'il agaçait, au lieu de l'appeler de son nom do
famille, Fouquot. ou de son surnom, La Varenne, l'appela
d'un nom de poisson.
Il paraît quo la pie savante n'avait pas fait, à tout pren-
dre, une aussi terrible erreur que le singe de la Fontaine,
nui avait pris lePirée pour un nom d'homme.
Ce n'était pas sans raison que la pauvre Gabrielle avait
lies pressentiments.
Toute la cour était liguée centre elle.
Henri IV avait beaucoup aimé et de bon nombre de f.a-
rons ; mais il n'avait jamais aimé personne comme Ga-
lu-ielle.
Il avait fait, ou fait faire pour «lie. sur un air de vlenx
f'aume probablement, la ravissante chanson populaire
jvlors. et jestée populaire aujourd'hui encort de Charmanle
dittrlcllc.
De toute la monarchie, il reste dans la boiche du peuple
un nom — Henri IV — et deux chansons — Charmante
CabncUe et Malirrnuh s'en va-t-en guerre. .
Ml ! il est resté un mot aussi :
La poule au ))0(.
On venait d'entrer, depuis quarante ans de guerre, dans
une période de paix : font le monde avait faim et soif.
n'ayant ni bu ni mangé depuis un demi-sii cle. Le sobre
Gascon lui-même semblait être devenu gastionome. •• Kn-
voyez-moi des oies grasses du Béarn, dit-il ; les plus grosses
ipie vous pourr«z îrouver, et qu'elles fassent honneur au
(lays.
Comme à toutes ses maîtresses, Henri IV avait promis le
mnriafie a Gabrielle. Gabrielle avait vingt-six ans : elle
était grasse, replète, positive. — forte mangeuse : — c'était
pfWr elle, selon toute probabilité, que Henri IV demandait
ces oies graises du Bénrn. Dans le dernier portrait qu'on
a d'elle, et qui est le dessin que possède la Bibliothèque,
"on gras et frais visage s'épanouit comme un bouquet de
lis et de roses.
.. Si ce n'était la reine encore, dit Michelet, c'était bien
la maîtresse du roi de la paix, — le type et le binllant an-
cure des sept années gra.sses qnl devaient succéder aux
sept années maigres dont à Paris on vit l'aurore. »
C'était, de 'plus, la inère d'enfants que le roi aimait fort.
<!es gros VendOmes. — FalWe avec ses maîtresses. Henri IV
Ptait encore bien autrement talble avec ses enf.ants. avei
ceux qu'il croyait de lui du moins. Il ne fut Jamais faible
"''■ec îiOiils XIII, qu'il commandait par écrit de lotteUn
serré. On se rappelle le Bé,arnais a quatre pattes, recevant
r-imb.issfidpiir d'Espagne ses enfants sur le dos.
Henri avait quarante-cinq ans: depuis trente, il portait
le harnais di- la guerre, — l'ayant à peine déposé. — et ton
jours pour le reprendre presque aussitôt. Il arrivait à ceî
âge oit l'homme a besoin de repos, de bonheur calme, d'in-
térieur. Il avait, comme tous les hommes faibles, l'orgueil
d^ paraître absolu. Gabrielle, qui était réellement la maî-
tresse, lui laissait prendre des airs de maître. Cela lui
allait.
Maigre, vif, vieilli de corps et fort entamé en amonr, il
était resté infiniment jeune d'esprit, et par .son extrême
activité, imposait à l'Europe et se maintenait dans l'opi-
nion. Jamais on ne le voyait assis ; jamais il ne paraissait
fatigué : l'intrépide marcheur du Béarn semblait avoir,
pour quelque péché, reçu du ciel défense de prendre repcfs ;
c'était debout qu'il écoutait les ambassadeurs ; c'était de-
bout qu'il présidait le conseil ; puis, les ambassadeurs en-
tendus, le conseil présidé, il montait à cheval, chassait
d'une façon enragée. Il semblait avoir le diable au corps.
Aussi le peuple, si just« dans ses appréciations, l'appelalt-il
le Diable à qu.-.tre.
Toute cette vigueur s'était soutenue tant qu'avait dtiré
la guerre. La paix faite, Henri IV s'aperçut qu'il était non
seulement fatigué, mais épuisé.
Six mois après la paix faite, une trilogie effroyable,
lasse probablement d'attendre, s'abattit sur Ini : une réten-
tion d urine, la goutte, la diarrhée — Pardon, cher lecteur,
nous racontons les rois en robe de chambre.
Le pauvre Henri IV en pensa mourir.
Il avait tant vu. tant fait, tjint sonffert !
Sur un seul point Henri IV resta ce qu'il avait toujours
été : un coureui' de femmes, et même un coureur de filles.
Madame de Mottevllle se plaint que, de son temps, le;
femmes n'étaient plus honorées comme sonis Henri ÎV. C'est
que Henri n^ aimait les femmes et que Louis XIM les
détestait.
Comment le fils de Henri IV détestait-il les femmes?
Nous n'avons jamais dit. nous, historien d'alcôve, que
Louis XIII fût le fils de Henri IV.
Nous dirons peut-être tout le contraire au moment de sa
naissance.
La situation était donc bonne pour Gabrielle : elle deve-
nait, on tourmentant un peu, la femme d'un roi fatigué
auquel elle apportait en dot, non de l'or, non des pro-
vinces, mais quelque chose de bien auti'ement précieux :
des enfants tout faits
Mais l'Espagne battue espérait bien prendre sa revanche
en introduisant dans le lit du roi une reine espagnole.
De la les craintes de la pauvre Gabrielle. Elle se sentait
un obstacle. Et, en lace de l'Espagne et de l'Autriche, les
obstacles duraient peu.
Le roi de France était le seul roi soldat de l'Europe : la
France était la seule nation guerrière. On n'avait pas pu
s'emparer de la France; il fallait s'emparer du roi.
H fallait le marier.
Et. si l'on ne pouvait pas le marier, le tuer.
On le m.aria, ce qni n'empêcha point qu'on ne le tuât
Comme Tiolitlque, il était aussi le pilus fort. 11 avait plus
d'esprit a lui seul que tous ses ennemis ensemble. Tout en
ayant l'air de faire tout ce que Rome voulait, 11 finissait
torjonrs 'pvtv faire à sa guise.
11 avait promis au pape le rétablissement des jésuites,
mais il se gardait bien de tenir sa promesse.
Le rétablissement des jésuites, il le savait bien, c'était
sa mort.
Le pape le pressait par l'Intennédiaîre du nonce. Mais
lui, toujours spirituel, toujours éludant, plissant toujonrs :
— Si j"avais deux vies, répondit-il, j'en donnerais volon-
tiers une pour Sa Sainteté. Mais je n'en ai qu'une, et je-
ta dois garder pour son service.
Et 11 ajouta :
— Et pour l'intérêt de mes sujets!
H fallait donc marier le roi, ou Ic^tuer!
Il faut rendre cette justice au pape. <ru'il était pour le
mariage.
Pour xm mariage italien ou espagnol, — pour un mariage
toscan, par exemple.
Les Médlcis éiaient tout à la fois Ttaliens et Espagnols.
Il est vrai qu':i Bruxelles, le légat Malvezzi organisait à
tout hasard l'assassinat. Voyez de Thou.
Le roi avait été et était encore bien imTlvre. Dans
sa grande misère, il .avait eu recours à un pAnce banqjiier.
despote de Florence. C'était l'habitude de nos TOis de tendre
la main par-dessus les Alpes, et les Médicis ont encore dans
leurs armes les fleurs de Ils avec lesquelles Louis XI
leur a payé ses dettes, ilais. en leur qualité de banquiers,
les Médicis avaient pris leurs précatitions. Henri leur avait
fait des délégations sur les impôts futurs, et ils avaient en
France deux percepteurs qui recevaient directement et en
leur nom :
Gondi et Zamet
Remarquez bien que c'est chez ce dernier que va mourir
Gabrielle. ,
Chez l'homme du grand-duc Ferdinand qui. un an après,
va marier sa nièce. Flamande par sa mère, Jeanne d'Au-
HENRI IV. LOIIS XIII ET P.ICIIELIEU
triclie. Flamande par son grand-père, l'empereur Ferdi-
nand, cousin de Philippe H et de Philippe 111. à Henri IV,
veuf de Gabrielle.
Il avait, a tout hasard, le grand-duc Ferdinand, envoyé
le portrait de Marie de Alédicis à Henri IV.
— .N'avez-vous pas peur de ce portrait! demandait-on à
Gabrielle.
— Non. répondit-elle, je n'ai pas peur du portrait, mais
j'ai peur de la caisse.
Ce qui soutenait Gahrielle. c'est qu'avec un homme comme
Qenri IV, on sentait le besoin d'une reine trançaise.
Mais elle avait contre elle un homme à qui il n'était
pas facile d'arracher son consentement, c'était Sully; et
Henri IV ne faisait rien que du consentement de Sully. Les
d'Estrées avaient fait la faute de mécontenter le ran-
cunier financier.
Sully désirait être grand maître de l'artillerie, et les
d'Estrées avalent pris cette grande maîtrise pour eux.
Ce grand astrologue des choses de la terre vit. dans son
esprit éminemment Juste, que Gabrielle ne réussirait pas,
quoiquelie eût pour- elle le roi.
Mais qu'élait-c* que le roi en pareille matière?
11 pouvait donner son corps tout entier, moins sa main.
Puis on n'avait pas le .«ou. Sully commençait ft peine cette
grande restauration des finances qui. au bout de dix ans.
au lieu d'un déficit de vingt-cinq millions, donna un excé-
dent de trente. L'Italienne était riche. Sully, financier
avant tout, était pour l'Italienne.
Henri IV avait près de lui deux hommes dans lesquels il
avait toute confiance :
La Varenne, ex-aumônier ;
Zamet, ex-cordonnier.
C'étaient des drôles, le roi le savait, mais il ne pouvait
pas plus se passer d'eux que de maîtresses.
Nous allons avoir à nous occuper particulièrement de
Zamet.
Maintenant que nous avons vu la situation, passons au
drame.
VI
En arrivant à Paris, on ne sait pourqtioi, au lieu de des-
cendre chez elle — les grandes catastrophes ont leurs mys-
tères — au lieu de descendre chez elle, Gabrielle desrenriit
chez .Sébastien Zamet. dont la maison était sous la Bas-
tille, juste oii est aujourd'hui la rue de la Cerisaie.
La Cerisaie, le verger de nos anciens rois, formait alors
une partie du jardin de Zamet.
En racontant la vie privée du roi, comment n'avons-nous
point encore parlé de ce riche partisan? Nous-mème n'y
comprenons rien.
Sébastien Zamet. père d'un maréchal de camp des armées
du roi et d'un évêque de Langres. avait été cordonnier
sous Henri III. Il était le seul qui fflt parvenu à chausser
convenablement le délicieux pied de Sa Majesté. Il était
natif de Luciiues. Son caractère jovial, ses plaisanteries
florentines Uii donnèrent entrée près de Henri IV. C'était ce
que l'on appelait à cette époque a Paris un parnsan. ce
que l'on appelait à .Térusalem un pharisien, re que l'on
appelle aujourd'hui dans tous les pays du monde un
usurier.
Au contr.if de mariage d'une de ses filles, comme le no-
taire, embarrassé, demandait quelle qualité 11 voulait
prendre dans l'acte;
— Mettez, dit Zamet, seigneur de dix-sept cent mille écui
Le roi l'aimait, nous lavons dit, et allait souvent souper
chez lui avec ses amis et ses maîtresses. Il l'appelait Bas-
lien, tout court.
Gabrielle, au lieu de descendre en son hôtel, où elle
n'était sans doute pas attendue, descendit donc chez Sébas-
tien Zamet.
Sully raconte lui-même qu'il alla l'y voir et qu'elle fut
fort tendre ponr lui ; alors, il lui envoya sa femme : cela
gâta tout. G.-ibrlelle, croyant être aimable, dit à mad.ame
de Sully qu'elle pouvait coihpter sur son amitié, et qu'elle
la re<p\T.Tl' t.injours à ses levi-rs et à ses roarlirrs.
Ces façons de reine mirent madame de Sully hors des
(rond*
Elle rentra au château de Rosny furieuse ; mais Sully la
calma en lui d>sant :
— Soyez tranriuille, ma. mie, les choses n'iront pas loin.
Zamet avait paru enchanté du grand honneur que lui
fais.Tlt Gabrielle: il fit préparer un dîner des plii« di'li-
cats et soigna lui-mrm» les mets qu'il savait <iue l.i du-
chesse aimait le mieux.
Elle avait communié le matin, c'est-à-dire le .jeudi de
la seicaine sainte
Grosse mangeuse et enchantée d'être quitte d'un devoir
Qu'elle n'accomplissait qu'a contre-cœur. Gabrielle en-
ceinte d'ailleurs, mangea beaucoup.
L'après-midi, la ducliesse alla aux Ti'ni'Ores. qui se de-
vaient dire â grande mu.sique dans l'église' du l'etU-Saint-
Anloine. lille marcliait en litièi'e, avec un capitaine des
gardes à côté de sa litière. On lui avait gaule une cha-
pelle, où elle entra pour n'être ni trop pressée, ni trop
en vue. .Mademoiselle de Guise était avec elle, et pendant l'of-
fice la duchesse lui fit liie des lettres de Rome, par les-
quelles on l'assurait qu'elle verrait bietilôt le divorce du
roi avec la reine Marguerite, et deux lettres que lui avait
écrites le roi le jour même.
l'es lettres étaient peut-être les plus vives et les plus pas-
sionnées que le roi eiit jamais écrites à la duchesse de
Beaufort. Il lui annonçait qu'il dépêcherait Incessamment
le sieur de Fresne à Rome avec de nouveaux ordres.
Après les Ténèbres, et en sortant de l'église, elle s'ap-
puya sur le bras de madame de Guise, en lui disant :
— Je ne sais ce (pie j'ai, mais je me trouve mal.
Puis, arrivée A la porte, et en montant dans sa litière
— Venez m'entretenir, je vous prie, dans la soirée, dit-
elle.
Et elle se fit reconduire chez Zamet, et. là. se trouvant
un peu mieux, elle essaya de faire une promenade dans les
jardins.
Mais, au milieu de sa promenade, une seconde crise la
prit.
Alors, comme si tout à coup un éclair passait dans son
esprit, elle jeta de grands cris, demandant qu'on la tirât
de chez Zamet. et qu'on la conduisît chez sa tante, madame
de Soui-dis. au cloître Saint-Germain,
» Ce qu'on fut obligé de faire, dit La Varenne à Sully, îk
cause de la passion extrême qu elle témoignait avoir à
déloger de la maison du sieur Zamet. »
Aussitôt arrivée chez madame de Sourdis. la duchesse se
fit déshabiller Elle se plaignait d'un grand mal de tète.
Madame de Sourdis n'y était pas, elle se trouva seule
avec La Varenne. Il lui portait toute sorte de soins, mais
n'envoyait pas cJiercher de médecin.
On n'en envoya chercher un que lorsque les crises de-
vinrent fréquentes et terribles.
Pendant qu'on déshabillait la malade, elle fut prise d'une
efiroyphie convulsion.
Une fois revenue, elle demanda une plume et de l'encre
pour écrire au roi : mais une autre con'vulsion l'en empê-
cha.
Revenue de cette seconde convulsion, elle prit une lettre
du roi qui arrivait à l'instant même. Celait la troisièm'>
qu'elle recevait depuis la veille. Elle voulut la lire ; mai'^
elle tomba dans une troisième convulsion, qui alla toujour.»
en augment.ant.
Le médecin arriva ; mais le médecin dit qu'il ne pou-
vait rien ordonner ;\ une femme enceinte ; qu'il fall.ilt
laisser agir la nature.
Le vendredi, elle fit une fausse couche; l'enfant avait
quatre mois.
Le médecin n'en fit ras d,avantagc. C'était cependant La
Rivière, le médecin du roi.
Le soir du vendredi, elle perdit connaissance.
Vers onze heures, elle expira.
Le médecin l'avait litlêr.nlement regardée mourir.
Ainsi s'accomplirent les quatre prédictions qui disaient :
< 1 première, qu'elle ne serait jamais mnrite qu'une fois :
La seconde. qu'eUe iiwuriail jeune ;
La troisième, qu'un entant lui ferait perdre connaissance :
La quatrième, qu'une personne à laquelle elle donnait
toute sa confiance lui jouerait un mauvais tour.
" Après sa mort, dit Mézeray, elle parut si hideuse et
le visage si défiguré, qu'on ne pouvait la regarder qu'ave''
horreur. Ses ennemis, ajoute-t-il. prirent de là occasion
do faire pccroire au peuple que c'était le diable qui l'avait
mise en cet état, parce que, disaient toujours ces mêmes
ennemis, elle s'était donnée à lui afin de posséder seule Ifs
bonnes grâces du roi, et qu'il lui avait rompu le co.l. »
Le diable, bien entendu !
Ce qui avait donné lieu à ce conte, c'est que ce même
La Rivière, qui s'était contenté de la regarder mourir, eut
l'Imprudence de dire en sortant :
— llic est mnnus Domlvt.
Au reste, quelque chose de pareil se raconta, vers le
même temps, sur Louise de Rude, seconde femme de Henri
de Montmorency. Quant à celle-ci, voici ce qu'en dit Sully
dans ses Mémoires : ,
.1 Elle- était, dit-on, en compagnie, lorsqu'on lui annonça
qu'un gentilhomme d'assez bonne mine, mais de teint '■'
de poils noirs, était là qui demandait à lui parler sur d- ■
choses de consé^tience. Elle parut Interdite, éperdue, ei
hit fit dire de revenir une antre fols. Il répondit alors qi:"
si elle ne venait pas il irnif la chercher Ti iih fniiir
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
quitter la compagnie ef. en s'en séparant, elle dit adieu,
les larmes aux yeux à trois dames de ses amies, romme fi
elle allait à une mort certaine. En effet, elle mourut quel-
lues jours après, ayant le visage et le col tournés sens
•levant derrière Voilà le conte qu'on tient, ajoute Sully,
des trois dair.es fi qui madame de Montmorency dit adieu. .>
Revenons à Henri IV.
Il était à Fontainehloau, comme nous avons dit.
Aux premières nouvelles, 11 en partit à rlieval et ventre
^ terre. A Villejuif, il rencontra un courrier qui venait
lui annoncer la mort de la duclicsse. D'Ornano, Roquelaure
H Frontenac, qui l'accompagnaient, le tirèrent en arrière,
et nnirent par le ramener à l'abbaye de Saussaie, au-des-
.sus de Villejuif, où il se jeta sur un lit, en donnant des
marques de la plus vive douleur
Quelques heures après, il vint de Paris un carrosse dans
lequel il monta ; puis, dans ce carrosse, il revint à Fontai-
nebleau, où les principaux seigneurs accoururent.
Mais, en arrivant, étant entré dans la grande salle du
château :
— Messeigneurs. dit-il. je prie la compagnie de s'en
retourner à Paris et de prier Pieu pour ma consolation.
Les gentilslîommes saluèrent et se retirèrent. Le roi ne
garda près de lui que Bellegarde. le comte de Lude. Terme,
Castelnau, de Chalosse, Monglat et Frontenac.
Et. comme Bassompierre. qui avait conduit, par eau de
Fontainebleau à Paris, la duchesse de Beaufort, se reti-
rait avec les autres, le roi le retenant :
— Bassompierre, lui dit-il. vous avez été le dernier
auprès de ma maîtresse. Demeurez aussi auprès de moi
pour m'en entretenir.
.. De sorte, dit Bassompierre, que je demeurai ainsi, et
nous fûmes cinq ou six jours sans que la compagnie se
grossit, sinon de quelques ambassadeurs qui venaient se
consoler avec lui, et s'en retournaient aussitôt. »
Passé ces huit jours. Henri IV ne retint plus près de lui
que Eussy, Zamet et le duc de Retz.
Ce dernier, après avoir lai.ssé le roi exhaler quelques
r.Ia'intes, lui dit presque en riant :
— Ah ! par ma foi. sire, au bout du compte, cette mort
me parait un coup du ciel.
— Un coup du ciel, et pourquoi? demanda Henri IV.
— Mais songez donc à l'énormité que vous alliez faire,
-ire.
— Quelle énormité ?
— D'épou.sér cette femme !... de faire de mademoiselle d'Es-
'rées une reine do France ! Oh ! pour la seconde fols, je jure
Dieu que la Providence vous a fait là une belle grice.
Le roi laissa tomber sa tèle sur sa poitrine et rêva
quelque temps.
Puis, relevant la tête :
— Peut-être, au bout du compte, avezvous raison, duc.
lui dit-il ; soit prAce. .soit épreuve, je crois qu';\ tout hasard
je dois remercier Dieu.
" Et il remercia Dieu et se consola si bien, dit l'auteur des
Imowrs du grnvtl AleTandre. que, trois semaines après, II
devint amoureux de mademoiselle d'Entragues. »
Ce qui n'empêcha point que le roi ne portftt le deuil trois
mois et en noir, contre l'habitude : les rois portent le deuil
en violet.
Quant à la pauvre Gabrlelle. on n'apprit rien de plus sur
'a mort Seulement, le bruit subsista qu'elle avait été em-
poisonnée.
La joie fut grande h Rosny. Oabrielle mourut le samedi au
matin ; mais, dès le vendredi soir, La Varenne avait en-
voyé un messager à Rosny.
De sorte qu'à l'heure même où Gabrlelle mourait. Sully
embrassa sa femme, qui était au lit, et lui dit :
— Ma flUe, vous n'irez point aux levers de la duchesse,
la corde a rompu.
Quant h Zamet et à La Varenne, Ils restèrent tous deux
fort en faveur : — Zamet appelant sa caisse le Monl-dr-
Piflé des rois. — et La Varenne fondant l'église de la
Flèche.
VII
Un «oir, Henri et Sully causaient en tête ;■! tète, dans la
chambre A coucher du roi. les pieds sur les chenets, comme
deux simples bourgeois de la rue Saint-Denis.
C'était trois ou quatre mots après la mort de Oabrielle.
et un mois ou six semaines après que mademoiselle d'En-
tragues avait succédé b. la duchesse de Beaufort.
— Sire, disait Sully, voici que nous avons le consente-
ment au divorce de Marguerite, voici que votre mariage va
être cassé en cour de Rome. Il faudrait songer à vous
clioisir une femme parmi les princesses régnantes : car,
sans que je vous rappelle voti-e âge à mauvaise intention,
sire, vous allez avoir quarante-six ans au 13 décembre
prochain, et c'est 1 lieure de vous marier, si vous voulez
conduire votre dauphin jusqu'à sa majorité,
Henri re.sta un instant pensif; puis, secouant la tête :
— Mon ami, dit-il, c'est chose grave que de prendre une
seconde femme, quand la première s'appelait Marguerite
de Valois ; car supposez que je réunisse en une seule créa-
ture toutes les Ijeautés et toutes les qualités de toutes les
maîtresses que j'ai eues, je lui souhaiterais encore autre
chose.
— Mais que vous faudrait-il donc trouver en une femme,
sire, pour que vous fussiez content?
— Il me faudrait trouver beauté en sa personne, pudicilé
en sa vie, coiniiUusnnce en son humeur, hahilclé en esprit,
[icondilé en génération, émlnence en extraction, et 0'''>n<l!^
Ktats en possession ; et, mon ami, je crois que cette femme
n'est encore née, ni prête à naître.
— Eh bien, dit Sully, clierclions donc un objet réel.
— Cherchons, si cela peut te faire plaisir. Rosny.
— Que diies-vous de l'infante d'Espagne, sire?
— Je dis que, quoique laide et vieille à plaisir, elle me
conviendrait assez, pourvu qu'avec elle j'épousasse les Pays-
Bas.
— Ne voyez-vous pas quelque princesse en Allemagne?
— Ne m'en parlez pas. Sully : une reine de cette nation
a failli tout ruiner en France.
— Les sœurs du prince d'Orange?
— Elles sont huguenotes et me mettraient mal avec Rome
et avec les catholiques zélés.
— La nièce du duc Ferdinand de Florence?
— Elle est de la maison de la reine Catherine, qui a fait
bien du mal ;i la France et ;i moi en particulier.
— Mais alors, voyons au dedans du royaume. Vous avez,
par exemple, votre nièce de Guise.
— Elle est de bon lignage, belle, grande, bien faite, un
peu coquette, et aime, à ce que l'on assure, autant les pou-
lets en papier qu'en fricassée ou à la broche. Douce,
spirituelle, amusante, elle me plairait beaucoup ; mais je
craindrais .sa passion pour l'agrandissement de ses frères
et celui de sa maison. L'aînée de la maison de Mayenne,
quoique noire, ne me déplairait pas non plus : mais elle ç<t
trop jeune. H y a une fille dans la maison de Luxembourg,
une dans celle de Guéménée, ma cousine Catherine île
Rohan. Encore cette dernière est-elle huguenote, et, quant
aux autres, elles ne me plaisent pas.
— Enfin, sire, dit Sully, comme, au bout du compte, il
faut vous marier, à votre place, moi, je m'arrêterais tout
simplement à une femme qui fi1t d'humeur douce et com-
plaisante, qui me donnât des enfants, et qui fût en état cl ■
conduire le royaume et sa famille, si je laissais, en mou
rant. un dauphin trop jeune pour régner par lui-même
Henri IV poussa un soupir. Sully vit bien qu'il fallnii
faire des concessions.
— Quitte, dit-il, à chercher dans une maltresse les qua-
lités qui manqueraient à ma femme.
Ce dernier point parât toucher Henri IV.
— La maîtresse, je l'ai déjà. Uit-II ; reste la femme.
— Eh bien, sire, cherchons !
— Je ne vois que celles que je t'ai nommées.
— Eh bien, cherchons parmi celles que vous m'avez
nommées.
Et les deux hommes se mirent à chercher.
Enfin, après avoir bien cherché, débattu, dfscuté, le pré-
jugé du nom des Médicis fut écarté, et le choix s'arrêta sur
.Marie de Médicl*. nièce de Ferdinand de Médicis. grand
duc de Florence, fille de François de Médicis, dernier duc,
et de Jeanne d'Autriche.
Ce n'était déjà plu? une jeune fille, lorsque Henri IV son-
gea à l'épou.ser. c'était une femme de vingt-sept ans. On
parlait avec éloge de sa beauté: voyons si c'était justice.
Elle avait le fi-ont élevé, dit l'histoire, les cheveux du
plus beau brun du monde, le teiiit dune blancheur admi-
rable, les yeux vifs, le regard fier, l'ovale du visage parf.iit.
le col et la gorge admirables, les bras et les mains dignes
de servir de modèle aux grands peintres et aux grands
statuaires de sa patrie : le tout complété par une taille
riche et bien prise.
Voyons ce que dit la réalité.
Voyez Rubens : Rubens y a succombé. La Discorde, avec
.ses cheveux noirs, son corps tout frissonnant, ses yeux de
flammes, est splendide La Néréide, la blonde, est char-
mante, c'est un rêve d'amour pétri de lis et de rose Mais l.-i
reine dans tout cela, — la nrnsse marchande, comme l'ap-
pelaient nc-s Français. — grasse et grande femme fort
blanche, avec de beaux liras et une belle gorge, est essen-
tiellement vulgaire et la vraie fille des bons marchands,
ses aïeux.
Voilà pour les qualités physiques.
»
HEMU !V, LOUIS Xill ET RICHELIEU
i.iuant aux qualités morales, elle élait loin d'avoir toutes
elles que lleiiii IV espérait trouver en elle. Elle avait le
eur tjon, généreux même : sua esprit eiait d'une cerluine
;elicatesse ; mais elle avait plus de prési)nii''ion que de
ipacité. plus d'entêtement (|ue de valeur rt-elle. Attachée
vec oi)iniaireié à ses sentiments ou à ceux des personnes
idl la conseillaient, elle avait le goût de l'intrigue, l'ins-
iinct de cette politique italienne qui consiste ù créer des
partis et à les diviser ensuite. Une fols ces partis créés et
divisés, elle ignorait l'art de lès réunir en sa faveur et
d en tirer avantage, ce qui fit qu'au contraire elle en fut
■toujours victime. Le roi. dans ses moments de mauvai.«e
humeur, l'accusait d être flère. orgueilleuse, défiante, amie
• lu faste et de la dépense, paresseuse et vindicative. Seu-
lement, il ajoutait, non pas comme contrepoids de ces
défauts, mais peut-être comme complément de reproches,
qu'elle était discrète et qu'il élait difficile de découvrir ce
qu elle voulait cacher.
Elle apportait des espérances, comme on dit en matière de
contrat de mariage.
L'ae énorme somme d'argent, d'abord.
Et la promesse d'un pape de parti français.
Voilà pour la femme.
Quant à la maîtresse dont s'était déjà précautionné
Henri IV, c'est-à-dire quant à Henriette d'Entragues, c'était
— parlons d'abord de sa naissance — c'était la fille de
Marie Touchet et de François de BaUac, seigneur d'En-
tragues. de .Marcoussis et du Bois de Malesherbes. fait par
Henri III chevalier de son ordre en 1573. Née en 1579, c'était
la s«eur cadette du fameux comte d .\uvergne, devenu plus
tard duc d'.4ngoulême. lequel était fils naturel de Charles IX,
et qui. s'il eût été fils légitime au lieu d'être ûls naturel,
ayant vécu soi.\ante-dix-huit ans, c'est-à-dire jusqu'à 1CÔ9,
eut supprimé Henri III. Henri IV. Louis XIII et Louis XIV.
Cette nciice de Charles I.\. cette femme de François de
Balzac, était une rude gardienne de l'honneur de sa fille.
Un jour, un de ses pages s étant émancipé avec elle, elle
le tua de sa main.
Sa fille, mademoiselle d Entragues, avait dix-neuf ans lors
de la mort de Gabrielle.
Voici, sous ce rapport, ce qu'en dit Bertault dans un de
ses sonnets :
Flambeaux étincelants. clairs astres d'ici-bas.
De qui les doux regards mettent les cœurs en cendre.
Beaux yeux qui contraignez les plus fiers à se rendre
Ravissant aux vainqueurs le prix de leurs combats ;
Riches filets d amour semés de mille appâts.
Cheveux où tant d'esprits font gloire de se prendre.
Doux attraits, doux dédains de qui l'on voit dépendie
Ce qui donne aux plus grands la vie et le trépas ;
Beau tour où nul défaut n'a pu trouver de place.
Et je serais stupide et je suis plein d'audace
De taire votre gloire et d'oser la toucher ;
Car, voyant des beautés si dignes de louange.
Pour ne les louer pas. il faut être un rocher.
Et, pour les biens louer, il faudrait être un ange.
Je ne sais si nos lecteurs ont remarqué que les trois
I oètes. faisant à cette époque ces sortes de veis ayant pour
it d exalter les beautés visibles et secrètes des maltresses
iii roi. étaient l'abbé Desportes. l'évéque Bertault et le car-
dinal du Perron.
Revenons a mademoiselle d'Entragues.
Elle s'appelait Henriefie : c'était un esprit pétillant ; plus
qu'un esprit, une flamme ; elle était fière. disputeuse, aigre,
subtile, très jeune. — di.x-neuf ans, avons-nous dit ; — une
taille de nymphe contrastant avec la taille épaisse de
Gabrielle.
Elle avait cette ressemblance avec Henri IV. de faire ce
que 1 on appelait alors des saillies, ce que nous appelons,
nous, des mots. » C'était, dit Sully, un bec aiflté qui. par
les bonnes rertcontres, rendait au roi sa compagnie des
plus agréables. ■ L'érudition ne lui manquait point, et.
s'il faut en croire, Hemery d'.^mboise, d'une de ses belles
mains elle lisait les Confessions de sninl Auijustln, et de
lautre les Dames galantes de Brantôme.
.Mais elle était méchante, emportée, vindicative, et bie:!
iflus ambitieuse que tendre. Henri IV doutait qu'il eût
jamais été aimé d'elle, et, à plus forte raison, nous en
di linons bien autrement que lui.
Son moyen d'attraction fut de faire par Intérêt ce que
mademoiselle de TIgnonville et Antoinette de Pons avaient
lait par vertu.
■■ Les personnes, dit Sully, qui n'ont pour se faire esti-
mer que quelques intrigues de cour, le mérite d'- faire au
roi un conte avec grâce, de pousser des exclamations à tout
le qn il peut dire, et d être de ces parties de plaisir oil
les princes s'oublien; comme les autres hommes, ces per-
sonnes-là lui firent tellement valoir les charmes, l'enjoue-
ment, les grâces et 'la vivacité de niademoLselle d'Entrague.,
qu'elles lui firent naître l'envie de la voir, puis de lu
revoir, puis de I aimer. »
Cette répulsion de Sully pour mademoiselle d'Entragues
n'était que de l'instinct; mais elle devint bieniùt de la
haine, lorsque Henri IV pria son surintendani des flnanci>
de payer cent mille écus à mademoiselle d'Entragues.
C'était le prix que celle-ci, ou plutôt le père de celle-ci,
avait mis à son amour.
Sully, qui jouait près de Henri IV le rôle de raisonneur,
fit observer au roi qu'au moment même où il lui demanda;:
cette somme, s'élevant à six ou sept cent mille francs de ii ■-
jours, il était forcé, lui, de faire un fonds de quatre m.;
lions pour le renouvellement de l'alliance des Suisses.
.Malgré ses remontrances, force fut à Sully de donner K-.
cent mille écus.
Mais à peine mademoiselle d'Entragues eut-elle les cent
mille écus, qu elle fit intervenir, dans des refus qui pou-
vaient désormais paraître singuliers au roi, son père et sa
mère.
Elle écrivait en conséquence à Henri :
« Mon grand roi. je suis observée de si près, qu U m est
impossible absolument de vous donner toutes les preuves
de reconnaissance et d'amour que je ne puis refuser au
plus grand roi et au plus aimable des hommes. 11 faut
une occasion, et ne me les ôte-t-on pas toutes avec soin et
avec une cruauté presque invincible? Je vous ai tout pro-
mis, je vous accorderai tout ; mais il faut le pouvoir, et
le puis-je au milieu des argus do-it je suis obsédée î Ne
nous flattons pas, nous n'aurons jamais de liberté si nous
ne l'obtenons de M. et de madame d'Entragues ; ce n'est plus
moi qu'il s'agit de vous rendre favorable. Je n y suis que
trop disposée. Vous avez obtenu mon cœur, que n'étes-vous
pas en droit de me demander? ■■
Or, ce moyen d'obtenir un peu plus de liberté de M, et
de madame d'Entragues, c'était de faire a mademoiselle
d Entragues une promesse de mariage.
D'abord Henri refusa.
Mais mademoiselle d'Entragues était si belle !
Henri offrit une promesse verbale faite devant les grands
parents.
Mademoiselle d Entragues répondit :
« Mon cher sir^, j'ai fait parler et J'ai parlé à il. et .i
madame d'Entragues. II n'en faut rien espérer. Je ne
conçois rien à leur procédé. Mais ce que je puis dire à Votre
Majesté, c'est que jamais ils ne se rendront, si, pour mettre
leur honneur à l'abri, vous ne consentez à leur faire une
promesse de mariage. H n a pas tenu à moi qu'ils ne se
contentassent d une promesse verbale. Ils se sont opiniâtres
à exiger une promesse par écrit. Ce n'est point cependant
que Je ne leur aie démontré l'inutilité et l'injustice de celte
formalité, et que les écrits n'auraient pas plus d'effet que
les paroles, puisqu'il n'y avait pas d officiai qui put citer
devant lui un homme qui avait tant de courage, et une si
bonne épée. et qui, pour ses moyens, avait toujours qua-
rante mille hommes bien armés, et quarante canons tout
prêts.
■ tt cependant, sire, puisqu'ils s'entêtent à cette vaine
formalité, quel risque y a-t-il à se prêter à leur manie î et,
si vous m'aimez autant que je vous aime, pouvez-vous faire
difficulté de les satisfaire à mon égai'd'? Mettez-y toutes
les conditions que vous désirez y mettre ; tout ce que m'as-
surera mon amant me satisfera. »
Henri était un Joueur acharné à ce dangereux jeu des
femmes. On pouvait l'en tirer facilement tant qu'il gagnait.
Jamais tant qu il était en train de perdre.
« Et, dit Sully, cette pimbêche et rusée femelle sut si
bien cajoler le roi et le tourner de tant de côtés et gagner
de telle sorte les porte-poulets et cajoleurs qui étaient tons
les jours à ses oreilles, qu'il consentit à cette promesse sans
laquelle on lui faisait croire qu'il ne pourrait rien obte-
nir de ce qu'il avait déjà paj'é si cher. »
Par bonheur. Sully était là.
Henri IV ne faisait rien sans le consulter.
Or, Henri IV. étant à Fontainebleau et prêt à monter a
cheval pour aller à la chasse, envoya chercher Sully, et. le
prenant par la main, entrelaça ses doigts aux siens, ainsi
que c'était sa coutume quand il allait lui faire une de-
mande qui l'embarrassait.
— Eh bien, sire, demanda Sully, qu'y a-t-il encore?
— Il y a, mon cher Sully, dit le roi. que. puisque Je le
fais part de tous mes secrets. Je vais encore t'en confier un,
et te montrer ce que Je veux faire pour la conquête d'un
trésor que peut-être je ne trouverai pas.
Et. mettant un papier dans la main de Sully, et se tour-
ALtXAXDRE DfMAS ILLISTRÊ
nant d uu autre côté, comme s'il eut eu home de le voir
lire :
— Lis cela, lui dît-il, et doime-m en ton a«s.
SuUy lut. C'était la promesse de mariage du loi à made-
moiselle d Entragues.
Cette promesse était cependant soumise à une éventualité.
Elle portait que Henri ne s engageait à épouser que' dans
le cas où, dans l'espace d'un an. mademoiselle d Entragues
mettrait au monde un entant mâle.
Sully, après avoir lu, vint au roi.
— Eh bien, lui demanda Henri, que t en semble?
— Sire, lui répondit le surintendant, je n'ai point encore
assez réfléclii sur une aûaire qui vous attecte si !•« pour
vous en dire mon avis. ,
— La. la. reprit Henri, parle librement, mon cher, et pas
tant de discrétion. Ton silence m'offense plus que ne le
pourraient faire toutes tes observations et toutes tes cri-
tiques : car, sur le sujet dont il s'agit, et sur lequel je ne
m'attends pas a ton approbation, après les cent mille écus
que je t ai lait donner et qui te tiennent encore au coeur,
je te permets de me dire tout ce qu'il te plaira, et t'as-
sure que je ne m en fâcherai point. Parle donc librement et
dis-moi ce que tu penses, je le veux, je l'ordonne.
— Sire, c'est bien vrai que votis le voulez ?
— Oui.
— Et quelque chose que je dise ou fasse, vous ne vous en
lâcherez point 1
— Non.
— Sire, dit alors Sully en déchirant en deux la promesse,
voici mon avis, puisque vous voulez le savoir
— Ventre-saint-gris .' que venez-vous de faire la. monsieur?
dit Henri- Mon avis à moi est que vous êtes un fou.
— Oui. sire, répondit Sully, je suis un fou et même un sot,
et voudrais l'être si fort, que je le fusse tout seul en France.
— Je vous entends, dit le lei, et ne veux point vous en
dire davantage, pour ne pas manquer à la parole que je
■Vous ai donnée.
Alors, il quitta Sully.
Mais, en quittant Sully, il entra sans rien dire dans son
cabinet, demanda de l'encre et du papier à Loménie, et fit,
de sa main, une nouvelle promesse qui. celle-ci. fut envoyée.
Après quoi, il rencontra Sully au bas de l'escalier, passa
devant lui sans lui parler, et s'en alla chasser pendant ceux
jours r /sois de Malesherbes.
En ,.!<enant à Fontainebleau. Henri trouva une somme de
cent mir.e écus comptés à terre dans son cabinet.
Il fit appeler Sully.
— Qu'est-ce que cela? lui demanda-t-il.
— Sire, dit Sully, c'est de l'argent.
— Je le vois bien, que c'est de l'argent.
— Devinez, sire, combien il y a là.
— Comment veu.\-tu que je devine cela? Tout ce que je
sais, c'est qu'il y en a beaucoup.
— Non, sire.
— Comment, non?
— Il n'y a que cent mille écus.
Henri comprit : puis, après un moment de silence :
— Ventre-saint-gris ! dit-il, voilà une nuit bien payée.
— Sans compter la promesse de mariage, sire
— Ah ! quant à la promesse de mariage, dit Henri IV,
comme elle n'est valable qu'à la condition qu'il y aura un
enfant, et que cela me regarde...
— Peut-être pas tout seul, sire?
— Oui, mais mâle. mSle. il faut que l'enfant soit mâle.
— Confions-nous donc à Dieu, sire ! Dieu est grand !
— Et, en mon absenee, demanda Henri, il n est rien ar-
rivé de nouveau ?
— Si fait, sire. Il est arrivé que votre divorce a été cano-
niquement prononcé à Rome.
— Ah ! diable, fit Henri un peu dégrisé, voilà qui change
bien les affaires.
Ce fut (luelques jours après cette nouvelle, qui changeait
bien les affaire;^, en effet, que Henri IV et Sully, raccommo-
dés, avaient téie à tête et les pieds sur les chenets cette
conversation matrimoniale que nous avons raiiportée au
commencement de ce chapitre.
Le choix, comme nous l'avons dit, s'arjpta donc sur Marie
de Médicis. Cependant. Henri héritait encore.
Sully, qui connaissait sa puissance sur son maître, se
chargea de tout, et signa avec ViUeroy et Sillery le contrat
de mariage.
Puis, comme, pendant cette opération. le roi l'avait deux
fois demandé, il se rendit aux ordres du roi.
— D'où diable viens-tu donc, Eosny? lui dit le roi dès
qu'il laperçut.
— ila loi, répondit Sully, de vous marier, sire.
— -Kh ! ah ! fit Henri, de me marier î
— Oui; ainsi, il n y a plus à vous en dédire, le contrat
est signé.
Henri fut vme demi-heure à garder le silence, se grattant
la tête et se rongeant les ongles.
Enfin il rompit le silence, et, frappant d'une main sur
l'autre :
— Eh bien soit, dit-il, marions-nous, puisque, pour le
bien de mon peuple, il faut que je sois marié. Mais je crains
bien de rencontrer une mautaise tête, qui me réduise à des
contestations dome.'^i iques, que je crains plus que tous les
embarras réunis de la guerre et de la politique.
De quelle mauvaise tête parlait le roi? Etait-ce d'Hen-
riette de Balzac d'Entragues, ou de Marie de Slédlcisî
Dans l'un ou l'autre cas, il en fut fait comme voulait
Sully. Et en effet, c'était presque toujours ainsi que les
choses se passaient entre le ministre et le roi.
Disons quelques mots de Sully, l'homme, après Henri IV,
le plus populaire de son époque.
C'est une excellence assez inconnue, et qu il n'y a pas de
mal à voir un peu aussi en robe de chambre.
Nous profitons du moment où Henri IV se dispute avec
I sa maîtresse, à propos de son mariage qu'elle vient d'ap-
I prendre, pour nous occuper de son ministre.
Vous devinez bien, n est-ce pas? ce qu ils peuvent se dire.
I tandis que vous ne devinez pas ce que je puis vous dire de
] Sully.
Sully prétendait descendre de la maison des comtes de
I Béthune en Flandre, tandis que ses ennemis prétendaient
qu il descendait tout simplement d'un Ecossais nommé
, Béthun.
' Ce fut au siège d'.vmiens que commença en réalité sa
; grande fortune près du roi ; poussé par Gabrielle d'Esirées,
il passa sur le corps de M. Karlay de Sancy, alors surin-
I tendant.
Harlay de Sancy avait rendu de grands services à
' Henri IV, et, entre autres, pour lui procurer des secours,
il avait mis en gage, cliez les juifs de Metz, un très beau
, diamant, rétml aujourd hui aux diamants de la coiironne,
I (e Sancy.
Mais, un jour que Henri IV le consultait sur son mariage
avec Gabrielle d Estrées :
— Ma foi. sire. avait-Il répondu, catin pour catin, j'aime
autant la fille de Henri II que celle de madame d Estrées.
Henri IV avait très bien pardonné ce mot à Sancy, qu il
aimait et qu'il esiîmait.
yiais Gabrielle ne le lui pardonna point et poussa Sully
à sa place.
j Sully faisait une cour fort assidue à Gahiîelle ; mais, une
fois nommé surintendant, il tourna tout naturellement con-
tre elle.
Nous avons vu le chagrin qu'il ressentit de sa mort.
Quant à Sancy. qui passait pour aussi honnête homme que
Sully pour grand pillard, il rentra dans la vie privée et
mourut si pauxTe, des dettes qu'il avait contractées au
service du roi. que Henri rendit une ordonnance qui dé-
fendait à tout créancier de faire conduire Sancy à la
prison et à fout huissier de l'y conduire. Le bonhomme ne
marchait jamais sans son ordonnance, qu'il portait sous
son pourpoint, dans un portefeuille retenu par une chaîne.
Il lui arriva souvent d être pris par les sergents. Il se
laissait conduire jusiiu'à la porte de la prison, puis, à la
porte de la prison, montrait son ordonnance et force était
aux sei'gents de le lâcher,
i Quand on lui demandait pourquoi il faisait cela, il ré-
pondait avec un riie moitié gai, moitié triste :
— Je suis si pauvre, que c'est la seule récréation que je
puisse me donner.
Encore un mot sur M. de Sancy, sous le nom duquel a
paru U Divorce sntirUiue de d'.^ubigné, ou plutôt sur ses
enfants, puis nous reviendrons à Sully, et. après Sully, à
' Henri rv.
M. de Sancy avait deux flls.
L'un des deux était pa,i3re de la chambre de Henri IV. Las
de porter le flambeau à pied devant le roi. il trouva bon
d'acheter une haquenée et de porter le flambeau àrCheval.
Le roi trouva le luxe un peu bien grand pour irfpage. Il
s'informa, apprit que c'était le flls de Snncy, et ordonna
' qu'en rentrant au Louvre, on lui donnât le fouet.
Pendant tout le temps qne dura l'exécution, le Jeune
homme jurait ;"ir la mort! Mais, comme 11 zézeyalt. et
qu'au lieu de tlire var la mort, il disait pa-ln-mort. le nom
lut en resta, et, de ce jour, on ne l'appela plus que Pala-
mort.
C'était un plaisant homme, dit Tallemant de? Réahx. H
trouva une fois madame de Guéménée sur le chemin d'Or-
léans. Elle revenait à Paris, lui s'ennuyait d'être à cheval.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
27
car il faisait mauvais temps. Il s'appioilia du carrosse de
madame de Guemênée et le lit arrêter.
— .\li ! madame, dii-il. il > a des voleurs i la vallée de
Toriou, et. comme vous êtes seule, je m'offre i vous escorter.
— Je vous reuds grâce, lui dii-eUe, je n'ai pas peur.
— Ah I madame, dit-il. il ae sera pas dit nue je vous ai
abauùoimêe dans le licjoin.
Et, ce disant, il baissa la portière, et. quoi qu'elle dit,
se mit dans le carrosse, laissant sou cheval suivre comme
un cliion.
A Rome, un jour que madame de Brissac, femme de Tarn-
oassadeur, devait aller visiter la vigne des Médicis. il partit
devant pour voir si rien n'y mancruait. Vue niche était
vide. On avait emporté la statue la veille pour la réparer.
— .\h ! voilà qui fait' mal. dit-il.
Et. s'étant déshabillé et ayant caché ses habits dans un
massif, il se mit dans la niche et prit la pose de r.\pollou
Pythien.
.A cinquante ans, il se fit père de l'Oratoire. On ne l'ap-
pelait que le pire Palamort. Son nom de Siincy était com-
plètement oublié.
Sa conduite était irréprochable. .Seulement, il n'avait dans
sa chambre que des saints à cheval et portant l'épée, comme
saint Maurice et saint Martin.
L autre (ils de M. de Sancy, après avoir été ambassadeur
à Constantinople, se at aussi pore de l'Oratoire. ,
Un jour, il passa par un couvent de carmélites fondé par
son grand-père. Les religieuses ne lui firent pas plus d "uou-
neur qu'a un homme â la famille duquel eHe.< uinissent
eu aucune obligation.
11 s'en plaignit.
Un autre jour qu'il repassait, la supérieure voulut loparer
sa faute; mais il se trouvait justement que la clef de la
grille était perdue. On fut une deinilieure à la retinjuver.
puis il y eut toute sorte de cérémonies pour décider la
supérieure i lever son voile.
Enfin elle le leva, et le moine vit un visage jaune comme
un citron.
— Peste soit de la béguine, dit il, qui me fait attendre
mon dîner une demi-heure et qui me montre une ome-
lette !
Et il lui tourna le dos.
Revenons à Sully.
Son premier emploi avait été d'être contrôleur des passe-
rons au siège d'.\miens. Fort ignorant en matière de finan-
ces, il s'adjoignit, à peine nommé surintendant, un certain
.\nge Cappel, sieur de I.uat. qui était en môme temps auteur,
et qui, fidèle à son maitre, chose rare, fit imprimer, lors
de la disgrâce de Sully, un petit livre à sa louange
intitulé le Confident.
De Luat fut arrêté et mis en prison à cause de ce livre,
.\rriïé devant le juge insiruoteur. celui-ci lui ayant dit :
— Promettez-vous de dire la vérité?
— Peste ! réponjit-il. je m'en garderai bien .Te ne suis
dans ce moment devant vous que pour l'avoir dite.
Tout surintendant des finances qu'il était. Sully n'avait
point de carrosse et allait au Louvre en housse, comme on
disait à cette époque, pour dire à cheval. Etait-ce avarice?
était-ce parce que Henri IV. qui ne voulait pas que son
page eût une haquenée. ne voulait pas que son ministre eilt
un carrosse?
Le marquis de Cœuvres et le marquis de Kambouillet
furent les premiers qui eurent des carrosses. Le dernier
donnait pour raison sa mauvaise vue, l'autre une faiblesse
dans le tendon d .Vchille. Le roi grondait toujours ;\ cause
U'eirt, et ils se cachaient quand ils se trouvaient sur son
chemin,
Louis XIII avait la même répugnance .'i voir les seigneurs
se donner ce lu.xe. Un jour, il rencontra M. de Fontenay-
Mareuil en carrosse.
— Comment un garçon a-t-il un carrosse? dit-il.
— Il va se marier, lui répondit-on.
Ce n était pas vrai.
Du temps de Henri IV. à. peine savait-on même ce que
c était que les chevaux marchant l'amble. Le roi seul avait
une haquenée, on trottait derrière lui.
Quand le roi fit M. de Sully surintendant, celui-ci fit ce
que sont habitués de faire les rois de France quand ou les
appelle à la couronne. 11 &t l'inveninire de ses biens qu'il
donna au roi. jurant qu'il ne voulait vivre que de ses appoin-
tements et de l'épargne de sa terre de Rosny.
Le roi. qui était Gascon, rit beaucoup de la gasconnade,
— Vraiment, dit-U. jusqu'ici j avais hésité A déiider si
Sully était d'origine écossaise ou flamande. Décidément, il
est Ecossais,
— Pourquoi cela, sire? lui demanda-t-on .
— Parce que les Ecossais sont les Gascons du .n. ...
C'est que Henri IV ne voyait que ce qn il voulait voir.
témoin le jour où M. de Praslin voulut lui montrer Belle-
garde chez Gabrielle. Sully, ne lui en imposait donc pas
avec sa prétendue rigidité.
Un jour qu'il était au balcon regardant venir Sully. Sully
le salua, et, en le saluant, faillit choir.
— Oh ! ne vous en étonnez pas. dit le roi i ceux qui
étaient près de lui. si le plus ivrogne do, mes Suisses avait
autant de pots-de-vin que lui dans i' .t. i| serait .tombé
tout de son long.
Sully, ^i populaire depuis sa mort, était médiocrement
aimé de son vivant. Cela tenait à sa brusquerie et à son
air rébarbatif.
Un soir, après dincr, cinq ou si.\ seigneurs des mieux
reçus au Louvre vinrent lui faire la cour à r.Arsenal.
Leurs noms l'empôcliaient de les mettre à la porte : ayairt
leurs entrées chez le roi, ils pouvaient bien les avoir chez
lui.
Il les reçut donc, mais avec l'air maussade qui lui était
habituel.
— Que me voulez- vous, messieurs? leur demanda-t-il.
L'un d'eu.\, cro^'ant être mieux reçu en prévenant tout
de suite le surintendant qu'il n'avait, ni lui ni ses compa-
gnons, aucune grâce à demander, répondit :
— rranquillisez-vous, monsieur, nous ne venons que pour
vous voir,
— Ah ! si vous ne venez que pour^cela, dit SiiHy, ce sera
bientôt fait.
Et, s'étant tourné devant et derrière pour se faire voir,
il rentra dans son cabinet et ferma la porte sur lui.
Un Italien, de ceux qui étalent venus à ha suite de Marie
de Médicis. avait eu atïaire à lui pour do l'argent et er»
avait reçu tout un monde de rebuffades sans en avoir tiré
une pistole. Une dernière fois, revenant de r.\rsenal, il
passa par la Grève, juste au moment où l'on pendait trois
ou quatre malfaiteurs,
— 0 beau hmieccati, s'écria-t-il, che iion'avete da fmt
cuH quel Koiny : (O bienheureux pendus! qui n'avez pas
affaire à ce Rosny !)
Sa difficulté à donner de l'argent faillit lui mal tourner.
Un vieux maître d'hôtel du maréchal de Biron, fort conni»
du roi, et qui s'appelait Pradel. ne pouvait avoir i-aison de
Sully, qui se refusait û lui payer ses ."rages. Un matin,
comme il avait pénétré jusque dans la salle à manger, que
Sully s'entêtait à l'en faire sortir, et Pradel à y rester.
Sully le voulut pousser dehors par les épaules : mais Pra-
del prit un couteau sur la table et déclara à Sully que.
s'il le touchait seulement du bout du doigt, il lui plante-
rait son couteau dans le ventre,
Sully rentra dans son cabinet et le fi* mcrp dehors par
ses gens.
Pradel alla trouver le roi.
— Sire, dit-il. j'aime mieux être pendu que de mourir de
faim, c'est plus vite fait. Si d'ici à' trois jours je ne suis
pas payé, j'aurai le regret de vous annoncer que j'ai tué
votre surintendant des finances.
Il l'eilt fait comme il disait ; mais, sur l'ordre précis de
Henri IV. Sully le paya.
Celui-ci avait eu l'idée, bonne idée au reste, de faire
•planter des ormes sur les grands chemins pour les orner.
Ces ormes, on les appelait des Bosnys,
Le surintendant était si fort détesté, que les paysans les
coupaient pour lui faire pièce,
— C'est un rosny, di-saient-ils, faisons-en un ftiron.
Biron. on se le rappelle, fut décapité en I6r2,
.\ propos de ce même Biron, auquel nous reviendrons na-
turellement, comme à tous les grands h»>mni»s ,iii r.o-ne .1»
Henri IV, Sully dit dans ses Mémoires :
.. M, de Biron et douze des plus galants ^eisueuis .ic la
cour ne pouvaient venir à bout d'un ballet qu'ils avaient
entrepris,
.• Il fallut, pour qu'il réussît, ajoute-l-il. que le roi me
fit venir et me commandât de m'y mettre. "
Vous ne voyez pas Sully en maître de ballet, n'est-ce pas,
chers lecteurs? et cependant c'était,, sinon sa vocation, du
moins son orgueil. Tout au contraire de Crillon. qui n'avait
j.amais voulu apprendre â danser, parce qu'il fallait plier
et rectiler. la danse était la folie de Sully. Tous les soir»,
jusqu'à la mort de Henri IV. un valet de cUambre du roi.
nommé La Roche, montait chez Sully et lui jouait, sur 1©
luth, des danses du temps, et Sully les dansait tout seul,
coiffé d'un bonnet fantastique qu'il" poi'tait d'hubitude dans
son cabinet, n'ayant d'autres spectateurs que Duret. depuis
président de Chivry. et son secrétaire La ClaveUe.
Parfois cependant, les jours de grande fêle, on amenait
de.s tilles et l'on bouffonuait avec elles.
28
ALEXANDRE DUMAS ILLUSIRE
Veuf en premières noces d'Anne de Courtenay. il s'était
remarié en secondes à Rachel de Cochelilet, veuve elle-même
de Cliàteaupers.
Celait une gaillarde qui ne se privait point d'amants.
Sully, au reste, n'en était pas dupe, et, pour qu'on ne 1 ac-
cusât point d'ignorer ce qu'il savait parfaitement, dans
les comptes qu'il tenait de l'argent donné a sa femme,
U mettait :
>i Tant pour votre table,
« Tant pour votre toilette,
a Tant pour vos domestiques,
K Tant pour vos amants. »
n avait fait faire, pour aller chez sa femme, un escalier
tout à fait indépendant du sien.
L escalier fini, il en donna la clef à la comtesse, et, en
la lui donnant :
— Madame, lui dit-il, faites passer les gens que vous
savez par cet escalier. Tant qu'ils entreront par là. je n'ai
rien à dire. Mais je vous préviens que. si je rencontre un
de ces messieurs dans mon escalier à moi, je lui en fais
sauter toutes les marches.
Il était calviniste, et, tout en donnant au roi le conseil
d abjurer. Jamais il n'avait voulu abjurer lui-même.
— On peut se sauver en toute religion, disait-il.
Au moment de sa mort, il ordonna qu'à tout hasard, on
l'enterrât en terre sainte.
Vingt-cinq ans après que tout le monde avait renoncé ;i
porter des chaînes et des ordres en diamants, lui en portait
tous les jours et s'en allait se promener, ainsi chamarré,
sous les porches de la place Royale, qui était près de son
hôtel.
Sur la fln de ses jours, il se retira â Sully, où il entre-
tenait une espèce de garde suisse qui battait aux champs
et lui présentait les armes quand il entrait et quand il
sortait.
« Il avait, en outre, dit Tallemant des Réaux, quinze ou
vingt vieux paons, et sept ou huit vieux reitres de gentils-
hommes qui, au son de la cloche, se mettaient en rang pour
lui faire honneur quand il allait a la promenade, et qui le
suivaient par derrière. »
Enfin il mourut dans son château de Villebon, trente et
nn ans après Henri IV.
Louis XIII l'avait fait maréchal en 1631.
La terre de Rosny fut, en 1S17 ou 1818, je crois, achetée
deux millions par le duc de Berry. .
M. de Girardin était en marché pour vendre au prince
la terre d'Ermenonville.
— Combien veux-tu me la vendre, la terre d'Ermenonville?
lui demanda le prince pendant uae chasse à Compiègne.
— Deux millions, monseigneur.
— Comment! deux milions?
— Sans doute ; n'est-ce point le prix que Votre Altesse a
payé Rosny?
— Et l'ombre de Sully, la comptes-tu pour rien? répondit
le prince.
M. de Girardin eût pu répondre : •• Altesse, nous avons
celle de Jean-Jacques Rousseau, qui vaut bien l'ombre d'un
ministre. »
Revenons à Henri IV.
Nous l'avons laissé disputant avec mademoiselle d'En-
tragues, au moment où celle-ci avait appris son mariage
avec Marie de Médicis.
Elle était d'autant plus furieuse que la promesse, on se
le rappelle, portait que Henri l'épouserait si, da.is l'es-
pace d'un an, elle mettait au monde un enfant mâle.
Or, mademoiselle d'Entragues était enceinte.
La question n'était donc plus que de savoir si l'enfant
serait mâle ou femelle.
La cour était à Moulins, et mademoiselle d'Entragues à
haiis.
Elle faisait tout au monde pour que le roi vint à Paris
et assistât à ses couches.
Mais la Providence avait décidé que Henri ne serait point
mis dans ce nouvel embarras.
Il se fit un grand orage, le tonnerre tomba dans la cham-
bre où mademoiselle d'Entragues était couchée, passa sous
le lit, et, sans lui faire aucun mal, lui causa une telle
frayeur, qu'elle accoucha d'un enfant mort.
Le roi accourut à cette nouvelle, et prit grand soin de la
malade. Mademoiselle d'Entragues commença par lui faire
des reproches sur ses trahisons et ses parjures : mais, voyant
qu'une trop longue obstination de sa part pouvait lasser
son royal amant, et qu'il n'y avait plus d'espérance de le
faire revenir à elle, comme époux du moins, elle finit par
accepter, en manière de dédommagement, le titre de mar-
quise de Verneuil. Puis, passant de lexirême hauteur à une
extrême soumission, elle demanda tout au moins de conser-
ver le titre de maîtresse, ne pouvant obtenir celui de femme.
Ce qui avait surtout déterminé le roi à consentir à son
maîiage si bien escamoté par Sully, c'étaient les soupçons
qu'il avait sur Bellegarde. Bellegarde, qui avait été, assu-
rait-on, ramant de cœur de la duchesse de Beaufort, n'était
point maltraité, disait-on toujours, de mademoiselle d'En-
tragues.
Deux mots de ce rival, que Henri IV trouvait toujours sur
son chemin ou plutôt sur le chemin de la chambre à
coucher de ses maîtresses.
Rocher de Saint-Lary, duc de Bellegarde, grand écuyW de
France, avait, à l'époque où nous sommes arrivés, c'est-à-
dire en 1599, trente-six ans â peine.
Racan disait qu on avait cru de M. de Bellegarde trois
choses qui n'étaient point :
La première, qu'il était brave ;
La seconde, qu'il était galant :
La troisième, qu'il était libéral.
Il était fort beau, et on l'accusait, à cette époque où la
beauté était à la cour un grand moyen de faire sa fortune,
d avoir usé de ce moyen-là. Il avait été le favori de Henri III
et l'on avait, â cette époque, tenu de fort méchants propos
sur lui.
— Voyez, disait-on à un courtisan malheureux, comme
M. de Bellegarde avance, tandis que vous ne pouvez rien
obtenir, vous !
— Morbleu] répondit celui-ci, ce n'est pas un grand mi-
racle qu'il avance, on le pousse assez par derrière pour
cela.
Il avait la voix très belle et chantait bien, était fort
propre d'habits et fort élégant de langage. Mais, malgré
cette élégance et cette propreté, comme il prenait beaucoui-
de tabac, « dès trenie-cinq ans, dit Tallemant des Uéaux
il avait la roupie au nez
.\vec le temps, cette incommodité augmenta.
Louis XllI, qui fit Saint-Simon duc parce qu'il ne bavaii
pas dans son cor, détestait fort cette roupie de Bellegarde.
et cependant il n'osait rien lui en dire, lui portant respect
comme à un ami du feu roi son père.
— Maréchal, dit-il un jour à Bassompierre, chargez-vous
donc de faire savoir à Bellegarde que sa roupie me gêne
— Ma foi, sire, dit Bassompierre, je prierai Votre Ma
jesté de faire, s il lui plaît, à quelque autre que moi 1 hon
neur de le charger de cette commission.
— Alors, trouvez-moi un moyen d arriver à mon but.
— Ah ! quant à cela, c est bien facile, dit Bassompierre
La première fois que M. de Bellegarde sera à votre levei
ou à votre coucher, vous n'avez qu à ordonner, en riant
ù tout le monde de se moucher.
Le roi ne manqua pas de suivre ce conseil.
Mais Bellegarde, se doutant de qui lui venait cette botti
secrète :
— Sire, dit-il, il est vrai que j'ai cette incommodité que
vous me reprochez: mais vous la pouvez bien souffrir puis
que vous souffrez bien les pieds de if. de Bassompierre.
Le mot faillit amener une rencontre entre Bassompierre e'
Bellegarde. Mais le roi s'entremit, et le duel n'eut pas lieu
Quant à ce reproche qu'on lui faisait de ne point être
brave, c'était bien à tori ; et, sur ce point. le duc d'An-
goulême, bâtard de France, ce fils de Charles IX. «t de
Marie Touchet duquel nous aurons à nous occuper tout ■■■
l'heure, lui rend pleine justice dan» ses Mémoires :
n Parmi ceux qui donnèrent, au siège d'Arqués, le plu'^
de marques de leur valeur, dit-il, il faut nommer M. de Bel
legarde. grand écuyer, duquel le courage était accompagm
d'une telle modestie, et l'humeur d'une si affable conver-
sation, qu'il n'y en avait point qui, parmi les combats, fii
paraître plus d assurance, ni dans la cour plus de gentil
lesse. Il vit un cavalier tout plein de plumes, qui demanda
à faire un coup de pistolet pour l'amour des dames, et
comme il en était le plus chéri, il crut que c'était à lui qu>-
s'adres-sait le cartel, de sorte que, sans attendre, il part de
la main sur un genêt nommé Fregouze, et attaqua avec
autant d'adresse que de hardiesse ce cavalier, lequel, tirant
M. de Bellegarde d'un peu loin, le manqua. Mais lui. le
serrant de près, lui rompit le bras gauche, si bien que
tournant le dos. le cavalier chercha son salut en faisant
retraite dans le premier escadron qu'il trouva des siens.
Il ne pouvait pas se déshabituer de faire sa cour aux mai
tresses ou aux femmes des rois. Après avoir été l'amant
de la duchesse de Beaufort et de mademoiselle d'Entragues
après avoir passé pour être celui de Marie de Mcdlcis. 1!
HENRI IV, LOUIS XIII ET BICIIELIEU
faisait sa cour i Anne d Autriche, quoi lu'il aux déjà cin-
quante ou cinquante-cinti ans.
Un de ses tics était de dire à tout proiios .. Ah : je suis
mort ! •
— Que ferlez-vous à un homme qui vous ijarlorait d'amour?
demandait-il i l'épouse de Louis XlII.
— Je le tuerais, rtî'ijondit la sévère princesse.
— Ah ! Je suis mort i s'écria Bellcgarde.
Et il se laissa aller à la renverse, comme s'il était mort
en effet.
Or. comme nous l'avons dit, des bruits avalent couru, qui
étaient revenus à Henri IV. sur l'intimité de ce gentil-
homme avec mademoiselle d'Entragues.
Mademoiselle d Enlragues. à qui ces bruits faisaient per-
dre une couronne qu'elle croyait déjà tenir, les attribua a
l'indiscrùte fatuité de bellegarde.
Alors, elle s'adressa u Claude de Lorraine, qu on appelait
alors le prince de Joinville. et qui p.issait pour n'être
pas trop mal non i)lus avec elle, pour qu'il la débarrassât
de M. de liellegarde.
Le prince, qui voyait en lui un rival, ne demanda pas
mieux. Il attendit le duc devant la maison de Zaniet, près
de l'Arsenal, où couchait le roi, et l'attaqua. Surpris à 1 im-
proviste. Bellegarde fut blessé ; mais ses gens accoururent
â son secours et poursuivirent le prince, lequel eût été tué
s'il n'eût été secouru lui-même par le marquis de Kam-
bouillet, qui était de la maison d'Angennes, et qui. dans
cette estocade, fut dangereusement blessé.
Le roi apprit la chose et entra dans une grande colère
contre le prince de Joinville, qu'il soupçonnait n'être point
hai de la belle Henriette d'Entragues. et il ne fallut pas
moins que les prières de sa mère et de mademoiselle de
Guise pour tout apaiser.
Mais enfin la grande affaire qui était sur le tapis écarta
toutes ces tracasseries.
Quelle était cette grande affaire?
C'était la guerre avec Charles-Emmanuel, duc de Savoie.
Le duc de Savoie, pendant la Ligue, et quand chacun mor-
dait dans la France à belles dents, le duc de Savoie avait
mordu de sou côté. Seulement, lui, il avait enlevé le mor-
ceau.
Ce morceau, c'était Saluces. cette porte de l'Italie dont
Henri III. mais non Henri IV, pouvait laisser la clef aux
mains de la Savoie.
En 1599, c'est-à-dire quelque temps après la mort de Ga-
brielle, il prit une fantaisie au duc de Savoie, c'était de
venir à Fontainebleau.
Son arrivée y produisit sensation : il était tait comme
son duché, — bossu et ventru.
Avec cela, le cœur plein de flel et la tète pleine de ma-
lice ; tout maussade encore d'un tour que venait de lui
faire son beau-père, Philippe II. mort enragé, l'année pré-
cédente, d'avoir été obligé de signer la paix avec Henri IV.
Quel était le tour que Philippe II lui avait fait?
Il avait légué a la femme du duc de Savoie un magnifique
crucifix ; tandis qu'il léguait, à son autre fille, les Pays-
Bas, ce qu'il en restait du moins, les neuf provinces du
Sud.
Le bossu était venu pour voir la France, mais il n'avait
pas dit sous quel point de vue il comptait la regarder.
Nous verrons la chose à propos de Blron.
Il endormit le roi, qui, du reste, horriblement fatigué, à
cette époque, ne demandait pas mieux que de dormir, lui
promit Saluces ou la Bresse ; puis, une fois sorti de France,
après avoir fait, comme nous le verrons plus tard, de Biron
un traître, il avait déclaré qu'il ne rendrait ni Saluces ni
la Bresse.
C'était la guerre.
Mais la France était ruinée et Henri IV n'avait pas le sou.
Si le roi épousait Marie de MédIcis, la dot de la princesse
faisait les frais de la guerre.
Mais la promesse de mariage d'Henriette d'Entragues? —
Ah ! le bon billet qu'a la Châtre !
Seulement, Henri IV se vendait cher. Il voulait une dot
de quinze cent mille écus.
C'était impossible, si riche que fût Ferdinand. Après avoir
bien marchandé, bien débattu. Henri IV céda à six cent
mille.
Il fallait que les marchands florentins crussent faire une
bonne spéculation pour se dessaisir d une pareille somme.
Encore voulait-il la dot tout de suite, tant il était pressé ;
le mariage viendrait après
Henri IV. avec son régiment de maîtresses, avait moins
besoin de la femme que de l'argent.
Ah ! si l'on eût voulu se contenter lù-bas. comme l'avait
fait Henriette d Entrâgues. d'une promesse de marl.Tge !
Il n'y eut pas moyen : le grand-duc répondit que l'on n'au-
rait l'argent qu'avec la femme.
Sully fit alors des miracles. Avant la mort de Gabrielle.
Il était surintendant des finances ; depuis sa mort, grand
maître de l'artillerie.
L'artillerie avait été fondée, en réalité, par Louis XI. Jean
Bureau l'avait inventée. — Peut-être nous chicaneratt-on sur
le mot appliijufe. — A Marignan. François 1er s'en était
servi avec succès.
A Arques. Henri IV lui avait mis des ailes.
C'est d'Arqués que date 1 artillerie volante.
Pour faire marcher sou artillerie. Sully arrêta les paye-
ments et poussa tout l'argent de la France vers la guerre.
Le 19 octobre 1599, Henri IV apprit, à Chambéry, que son
mariage avait été célébré à Florence.
Le même jour, ayant près de lui Henriette d'Entragues.
encore toute désespérée de ce coup de tonnerre. — qui tuai;
a la fois et son enfant et l'espérance d'être reine de France
— ne pouvant résister au torrent de larmes que lui arra-
chait la nouvelle de ce mariage célébré à Florence, elle
fit tant que Henri lui donna, pour la consoler, une lettre de
créance pour un agent spécial, qu'il l'autorisait à envoyer
a Rome, dans le but d'invalider le mariage toscan.
La raison donnée, par Henri IV lui-même, était qu'étant
engagé avec Henriette d'Entragues. ses ministres n'avaient
pu l'engager avec Marie de Médicis.
Ce messager fut un capucin nommé le père Hilalre. — On
faillit le pendre i Rome. — C'était peut-être ce que désirait
Henri IV.
Henri IV, qui ne pouvait pas se passer d'avoir de l'esprit
en toute chose, s'était douté qu'il existait quelque compro-
mis tacite entre le bossu et Biron.
Il y avait, en conséquence, envoyé Biron contre le bossu.
Mais U avait passé en Bresse pour ne pas perdre de vue
son général.
Occupons-nous un peu de Charles de Gontaud. duc de
Blron.
XI
Biron avait un an de plus que Bellegarde. était de moyenne
taille, avait le visage d un brun très marqué, avait le.»
yeux enfoncés et le regard sinistre. Au reste, brave jusqu'à
la témérité.
Après son e.xécution, le bourreau compta vingt -sept blés
sures sur son corps.
Biron semblait être né sur un champ de bataille, tant, si
Jeune qu'il fût, il paraissait apte à la guerre. Au siège de
Rouen, où il était ayant à peine quatorze ans, il dit à son
père, à la vue d'un gros d'assiégés qui allaient en fourrage ;
— Mon père, donnez-moi cinquante hommes seulement et
Je me charge de faire toute cette masse d'einiemis. car, de
la façon dont ils se sont engagés ils ne pourront pas se
détendre.
— Je le vois aussi bien que toi, lui répondit son père ;
mais cela pourrait faire finir la guerre, et à quoi serions-
nous bons s'il n'y avait pas de guerre?
Il avait fait ses premières campagnes dans l'armée de la
Ligue, et nous avons vu la reine Alarguerite fort irritée
de l'inconvenance qu'il avait commise de lui envoyer un
boulet à quatre pieds au-dessous d elle.
A la mort de Henri III, il se rallia a Henri IV, fut admi-
rable de courage à Arques, à Ivry et au siège de Paris et
de Rouen, au combat d'Aumale et à celui de Fontaine-
Française, où Henri IV lui sauva la vie.
Aussi, à qu.atorze ans. était-il colonel des Suisses, et, à
vingt, maréchal de camp; ù vingt-cinq, lieutenant général,
en 1592. Après la mort de son père, le roi lui donna le
titre d'amiral de France, qu'il lui retira en 159i pour lui
donner celui de maréchal de France. Enfin, en 1595, Henri
l'avait nommé gouverneur de la Bourgogne.
Par malheur. Biron. tête sans cervelle, était aussi orgueil-
leux que brave ; malgré toutes ces récompenses, il se plai-
gnait sans cesse, disant que tous ces Jean-... de princes
n'étaient bons qu'à noyer et que. sans lui. Henri IV n'aurait
qu'une couronne d'épines ; avide de louanges encore plU'-
que de faveurs et d'argent, il se trouvait que le roi nc-
louait Jamais que lui-même et ne lui avait jamais dit une
bonne parole sur son courage.
Sans doute avait-il oublié cette phrase de la lettre qu'il
remit à la reine Elisabeth de la part de Henri IV :
Je vous envoie le plus liaucliant instrument de mes ili
tolres.
Avec cela Biron était savant, plus savant qu'il ne conve-
nait à cette époque à un homnia de guerre. Aussi était-il
presque aussi honteux de sa science qu'orgueilleux de sa
bravoure
Un jour. Henri IV était à Fresnes ; le roi demandait l'ex
plication d'un vers grec qui était dans la galerie. Ceux a
qui 11 le demandait étaient des maîtres des requête: qui.
:>ii
ALEXAXDPE DUMAS ILLUSTRE
ne sachant i^as le grec, faisaient semblant de ne pas en-
tendre.
Or, le maréclial, gui passait, avait entendu la question
du roi.
— Sire, dit-il, voilà ce que veut dire ce vers.
Il le dit et se sauva, tout contrit qu'il était den savoir
plus que des gens de robe.
S 11 aimait l'argent, c'était pour le dépenser, et il était
fort magnifique et fort humain. Son intendant Sarran
]e pressait depuis longtemps de réformer son train, et, un
jour, U lui apporta la liste de ceux de ses domestiques qui j
lui étaient inutiles. Le maréclial prit la liste, et, après
l'avoir examinée :
— Voilà donc, dit-il, ceux dont vous prétendez que je puis
me passer; mais... U faut savoir si eu.\ peuvent se passer
de moi.
Et, malgré les instances de Sarr,\n, il n'en chassa aucun.
Or, Biron, malgré tout ce qu il devait à Henri IV,
rivait fait un pacte avec Clxarleî-Emmanuel et le roi d'Es-
pagne.
Voici la conspiration en deux lignes :
Henri n'avait pas d enfant légitime. A la mort de Henri,
le roi d'Espagne devenait roi de France. Le duc de Savoie
prenait la Provence et le Dauphlné. biron épou,sait une
lie ses filles, et recevait la principauté d'une province de
France.
Un gentilhomme attaché i Biron. et que celui-ci avait
mécontenté dans un mouvement d'orgueil, révéla tout à
ileuri IV.
Henri IV se contenta d ôter son commandement à Biron,
?t d'envoyer amhassadeur en Angleterre le plus tranchant
■iistrument de ses victoires.
Puis, se mettant lui-même à la tète de ses troupes, il bat-
tit à plaie couture le duc de Savoie. Pendant ce temps.
.Marie de Médicis abordait eu France. Le 13 octobre 1799.
elle fit ses adieux à sa famille.
Le dernier mot du grand-duc à sa nièce lut :
— Soyez enceinte.
Il se rappelait la longue stérilité de Catherine de Modi-
cis. et le danger où cette stérilité l'avait mise d'être répu-
iJiée.
Cet oncle prudent, le graud-duc, avait tout fait pour que
sa recommandation s'accomplit.
La fiancée partait avec une armée de casaliers servants.
Parmi ces cavaliers servants, ces sigisbés. comme on ks
Lippelaii alors, trois étaient au premier rang.
Le premier était le cousin de la fiancée, Virginio Orsini,
duc de Bracciauo ;
Le second. Paolo Orsini ;
Le troisième Concino Concjni.
Les mauvais plaisants, il y en a partout, même dans le
. ortége des fliincees. disaient que c'étaient — le passé, — le
firésent — et l'avenir.
Virginio Orsini était le po.'sé.
Paolo Orsini était le présent.
Concino Concini était lavcnir.
Marie de Xlédicis venait avec trois flottes, une de Tos-
cane, une du pape, une de Malte, en tout dix-sept galères.
Ces dix-sept galères étaient montées par sLx à sept mille
Italiens.
Cela ressemblait à une invasion.
Le 17 octobre, on s'embarqua à Livourne.
Le 3 novembre seulement, on arriva à Marseille
On avait mis dix-sept jours à faire la rouie.
Malherbe en donna la raison. Selon lui. Neptune, amou-
reux de la future reine de France, l'aurait retardée de
<lLX jours.
Dix Jours ne pouvant se distraire
Du plaisir de la regarder,
U a. par un effort contraire.
Essayé de la retarder.
C'est ce b;'itiraent paresseux, retardé par l'amour de Nep-
tune, qu entourent les néréides dans le beau tableau de
liubens.
La chronique scandaleuse du temps prétendit autre chose.
Elle prétendit que l'on n'avait marché doucement qu'afln
(iue la prudente Marie piU s'a.^isnrer. avant d aborder en
France, qu'elle ne serait point répudice pour cauje de sté-
rilité.
Au reste, rien de plus magnifique que la galère sur la-
quelle Marie de Médicis toucha la terre de France ; elle
avait soixante et dix pas de long, avec vingt-sept rameurs
de cliaque coté; tout l'intérieur était doré; la poupe ét.iit
une marqueterie de canne d'Inde, de grenadier, d ébène. de
nacre, d'ivoire et de lapis ; elle était garnie de vingt granits
cercles de fer s'eiure-crolsant, enrichis de topazes, d'emc-
raudes et d'autres pierreries, avec un grand nombre de
perles. Les Médicis ont toujours eu le luxe absurde des
pierres non montées. Au deJ.iDS, vIs-a-vis du fauteuil de
la reine, étalent les armes de France, dont les fleurs de lis
étaient faites en diamants ; à côté étaient les armes des
Jlédicis, formées de cinq gros rubis et d'un saphir, les
iuois représentant les tourteaux de gueules, et le saphir le
tourteau d azur introduit par Louis XI dans le blason des
ducs florentins, qui. a celte époque, n'étaient encore que
de riches marchands. Les rideaux des fenêtres étaient de
drap d'or à franges, et les tapisseries des murailles d'étoffe
pareille.
Eu abordant, la future reine fut reçue par le connétable
de France. Quatre consuls de Marseille lui présentèrent les
clefs de la ville, et elle fut conduite au palais sous un dais
de drap d'argent.
Elle était vêtue à lltalienne. d'une robe de drap d'or à
fond bleu, coiffée très simplement, sans poudre, et la gorge
complètement couverte.
\ .Avignon, elle fut reçue par Suarès, assesseur d'AvignoB,
qui la harangua un genou en terre, tandis que les trois
plus belles filles de la ville, habillées en Grâces, lui offraient
les clefs des portes.
L'archevêque la reçut dans l'église, oit il la bénit, elle et
sa postérité.
Savait-il déjà à quoi s'en tenir sur cette postérité ^l'il
bénissait ?
Le consulat de la ville la logea au grand palais, et lui
donna cent cinquante médailles d'nr où étaient son portrait
et celui du roi, et au revers la vill'? d'.Xvignon.
Enfin, le samedi S décembre, elle arriva à Lyon et entra
dans la ville aux fia'mbeaux par la porte Dauphine, au-
dessus de laquelle on lisait celte inscription :
Pour une princesse si belle.
Je pourrais paraître autrement ;
Mais j'ai gardé mon ornement
Pour le dauplitn qui iiaitra d'elle.
La reine attendit le roi huit jours. Le roi. qui était parti
en poste de Savoie, avait été retardé par les mauvais che-
mins et par Henriette d'Entragues.
Les deux époux n avaieut rien à envier. Si l'une venait
avec ses ;uuants, l'autre venaii avec sa maîtresse.
Le roi arriva sur les onze heures du soir ; mais il fut
obligé d'atiendi-e irès longtemps, au bout du pont de Lyon,
qu'on vint lui ouvrir la barrière : Il u avait pas voulu don-
ner avis de son arrivée.
Marie de Médicis soupait après le bal qui lui avait été
donné.
Henri, pour la voir, se mêla à la foule, et la trouva mé-
diocrement belle. Le portrait qu'il avait d'elle datait de dix
ans. — Elle, grande, grosse, ronde, avait l'air triste et dur ;
en outre, elle ne savait pas le français, — laagOe d'héréti-
que, disait-elle.
Le roi ne s'en fit pas moins connaître avec sa galanterie
ordinaire, lui disant gaiement :
— Me voUâ, madame. Je suis venu à cheval et sans ap-
porter de lit ; ce qui fait que, vu le grand froid qui souffle,
je vous prierai de me donner la moitié du vùire.
Marie fit une profonde révérence, voulut s'agenouiller
pour baiser la main du roi ; mais Henri ne le souffrit point :
il la releva et 1 embras.sa au visage, avec cette charmante
politesse dont il savait si bien accompagner ses compliments.
Puis, après un récit abrégé des retards qu'av.ait subis
son voyage, quelques mots du succès de ses armes contre le
duc de Savoie, il se retira à son tonr pour souper ; mais,
un quart d'heure après, il rentrait dans la chambre de la
liiincesse.
Disons en passant qu'à quelque heure que l'on y vint,
cette chambre était gardée par une espèce de guenon, petite
de taille, noire de peau, avec des Jeux de braise, comme
ceux que donne Dante à son Caron
C'était la sœur de lait de la reine, fille d'un charpentier,
qui se faisait appeler d un nom noble, Eléonora GzUigaï.
C'était elle qui tenait le 111 à l'aide duquel se mouvait
la pesante et sotte poupée qui arrivait de Florence.
Les cavaliers servants avaient fort déplu à Henri IV.
La sœur de lait lui déplut peut-être encore davantage.
Elle semblait être là pour garder, contre le seul qui eût
le droit d y entrer, la porte de la chambre à coucher de
sa maltresse.
Henri lY entra, quoiqu'il n'y fût pas entraîné. La mi'me
nuit, dit l'histoire, le mariage fut ronsoiiimé.
La cour resta à Lyon pour en finir avpc les affaires de
Savoie et conclure la paix ; tout lut terminé en six se-
maines. La reine, enceinte rfii dauphin louis XIII. arriva
;i Paris au mois de mars 1601. descendit cher M.' de Gonrtî.
.son premier gentilhomme d'honneur, fit quelque séjour lUuns
cette fatale maison de Zamet où la pauvre Gabrielle avait
été frappée de mort, et ipiitta enfin cette maison, qui a
été depuis Ihotel Lesdiguières. près la Bastille, pour preri-
dre son appartement .iu Louvre.
Du Louvre, et au commencement du printemps, le roi em-
mena sa femme à Saint-Germain, où il faisait bâtir le chà-
i
IIENHI IV, LOL'IS XIII ET RICHELIEU
31
teau neuf; puis il alla laire son jubiW a Orléans, et, du
mtme Loup, posa la premièie pierre de l'église Sainte-
croLx.
La reine, à sou arrivée, avait reçu assez troidemeut, cela
îB comprend, la maniuise de Vernenll, (jui lui avait été pré-
sentée pai' ordre du roi, et sous le chaperon de la vieille du-
i-Uesse de Nemours.
Mais une femme se chargea d'accommoder la femme et la
mailiesse. C'était liléouora Galigai, u ijui la reine voulait
donner le titre de dame d'aiours, et a laquelle, malgi-é les
instances de la reuic, le roi refusait ce inre.
Eléonora, voyant nu elle ne pouvait rien gagner de ce côté,
alla trouver la maryuise de Veriieûll, et lui prouiil, si elle
voulait bien s'employer pour elle et lui faire obtenir cette
place de dame d atours, objet de sort ambition, de la mettre,
de son coté, eu aussi grand crédit qu'elle voudrait pics de
la relue.
Le traité se fit à ces conditions, et fut exécuté de bonne
loi de part d'autre.
Eléonora fut nommée dame dateurs, et la marquise de
Verueuil fut mieux revue de la reine.
Henri IV profita de ce sourire do .Marie de Médicis à ma-
dame de Verueuil pour loger celle-ci au Louvre.
Au reste, la reine et la maîtresse étaient enceintes toutes
deux.
Celte coïncidence ramena quehiue jalousie dans l'esprit
de Marie de Médicis. mais madame de Verneuil lui rendit de
nouveaux services.
Eléonora désirait épouser Concini, qui fut depuis le maré-
chal d'Ancre. Le roi n'y voulait pas consentir, détestant ces
<leux Italiens.
La duchesse de Verneuil s entremit, et le mariage fut fait,
à la gmnde satisfaction de Marie de Médicis.
Le 27 septembre luoi, la reine accoucha du dauphin
Louis XIII. 11 était né au bout de neuf mois et dix jours,
dans la dixième lune.
Etienne liernard, lieutenant général au bailliage de Chà-
lons, lit sur cette naissance le distique suivant, qui com-
prend l'an-, le jour de la semaine, le signe du zodiaque, le
mois et 1 heure de la naissance de Louis XIII :
LVCE JOVIS PR1M.\. «VA SOL SVB L.\>;CE REFVLGET
NATA SALVS KEG.no EST J\sriTlAE QVE CAPVT
Les lettres numérales du distique donnent l'année 1601.
Le premier vers apprend que le dauphin naquit le jeudi du
mois de septembre.
Le second, que ce fut sous le signe de la Balance qu il na-
quit ; circonstance, ajoute naïvement l'historien, qui lui ht
c Miner le surnom de Juste.
L'enfant n avait du visage aucun trait de son père, et dans
le caractère, par la suite, aucune ressemblance.
Rien du côté des Bourbons, rien Uu côté des Valois.
Kien surtout du côté de la France.
liuant a la marquise de Verneuil, elle accoucha sans
bruit, et vers la hn d octobre, d'un garçon qui reçut au
l»aptéme les noms de (Jaslun-Henri, et fut d'abord évêque de
Metz, puis duc de Verneuil.
Il y eut de grandes tètes pour ces relevailles -, un ballet
(nous ne savons pas si c'est celui pour lequel Sully fut con-
sulté) eu fut la picce capitale. La reine, pour l'exécution de
ce ballet, choisit les quinze plus Jolies femmes de sa cour;
la marquise de Verueuil fut de ce nombre. L'évéque ber-
thault nt un poème sur ce ballet, où il apprenait au spec-
tateur que la reine et les quinze dames reinéseniaient les
seize vertus. Apollon, sa lyre à la main et suivi des neuf
Muses, en fit l'entrée, et des vers lurent chantés, dont voici
le refrain :
Il faut que tout vous rende homni.iao.
Urand roi, miracle de notre Age :
Hun, unes de la reine dansèrent à la seconde emree du
ballet; a la troisième parut la reine elle-même et sa suite,
divisée en quatre quadrilles.
Les diamants et les pierreries dont étaient chargées les
dames composant le quadrille Jetaient un si prodigieux
éclat qu'on n'avait jamal.s rien vu de pareil
Le roi lui-même, tout ébloui de ce spectacle, se tournant
vers le nonce du pape :
— Monseigneur, demanda-t-il, avez-vous jamais vu plus
bel escadron?
— BelUsiiiHii, répondit-Il, e pericoluslusiinu : (Splendide et
fort dangereux '.)
Par malheur, cette bonne harmonie, (jni régnait entre le
roi, la femme et la maîtresse, ne dura pas longtemps.
Madame de Villars. la sœur de Gabrielle, qui, du vivant de
madame de Beaufort. avait eu quelques regards du rot, ne
voyait dans la marquise de Verneuil qu'une rivale dont
elle songeait Incessamment à se venger.
Elle se concerta avec la reine, qui, scus l'apparence de
lamitié, nourrissait pour 1^ marquise une antipathie floren-
tine.
La reine ne demandait pas mieux i|ue d'entrer dans cette
vengeance.
Comment se vengerait-on ?
Voici le moyen qu'on en eut.
Joinville. nous lavons dil. avait èle bien traité Uc la
marquise ; il avait d'elle nombre de lettres qui dénonçaient
leur Intimité ; mais, de peur de se perdre à la cour, U s'était
brouillé avec elle et lié avec madame de Villars.
Madame de Villars lit si bien, qu'elle tira de lui les lettres
de la marquise de Verneuil. La reine y était fort maltrai-
tée, sous le nom de la ijrossc Ixiituuiirc. Le roi n y était pas
ménagé non plus ; toutes les douceurs étalent pour la
prince.
On porta les lettres à la reine.
Son premier cri fut :
— Il faut que le roi les voie ?
Madame de Villars ne demandait pas mieux; ofl décida
donc que le roi les verrait.
Cette décision fut prise en dehors d'EIéonora Oallgaï, qui,
trop prudente pour permettre une si hasardeuse entreprise,
s y fût opposée.
Madame de Villars demanda au roi une conversation par-
ticulière.
Le roi accorda l'entretien demandé.
Madame de Villars commença par des protestations d un
respect et d'un dévouement qui étaient cause, dit-elle,
qu elle ne pouvait dissimuler au j'oi l'outrage qui lui était
fait et qu'elle se serait regardée elle-même comme criminelle
si elle eilt pu voir trahir dans le plus grand des rois, le meil-
leur des maîtres et le plus honnête homme qui fut au
monde.
Sur quoi, madame de Villars glissa au roi son petit pa-
quet de lettres.
Henri IV les lut et entra dans une rage de Jalousie.
Il remercia madame de Villars. et. dans son impatience
de se venger, rompit l'entretien. Puis, madame de Villars
sortie, il appela le comte du Lude. son confident, et le char-
gea d aller trouver la marcinise' de sa part, et de lui dire
qu'elle était une perfide, la plus méchante de toutes les
femmes, un monstre enfin, et qu'il protestait de ne la re-
voir jamais.
La marquise, le sourire sur les lèvres, laissa le messager
s'acquitter de sa difficile mission.
Puis :
— Dites au roi, répondit-elle avec respect, que, bien assu-
rée de n avoir jamais fait rien qui pufsse offenser Sa.
Majesté, Je ne puis deviner pourquoi il me traite' avec si
peu de ménagements. On lui a donné de fausses impressions,
je n'en saurais douter: la vérité me vengera.
-Mais, le messager parti, 'comme elle était loin d'être sans
reproche, elle se retira toute troublée dans son cabinet.
On envoya chercher le prince de Joinville, mademoiselle
de Guise et le duc de Bellegarde.
Le prince de Joinville avoua avoir remis les lettres i
madame de Villars.
Dès lors, on sut doii partait le coup.
Il ne s agissait pas de parer le coup : il était porté ; mais
il s'agissait de l'atténuer.
On tint conseil.
Tout fut rejeté sur la méchanceté d'un secrétaire du duc
de Guise, fort habile â contrefaire toute sorte d'écritures.
Le piège était grossier ; mais on savait une chose : c'est
que Henri IV ne demandait pas mieux que d être trompé.
Ce point arrêté, le secrétaire prévenu, muni d une bonne
promes.se de rente, ne devait nier que tout .juste ce qu'il fal--
lait pour être convaincu. I.a marquise écrivit à Henri IV,
lui demandant la permission de se Justifter.
Une heure après, le roi était chez elle.
Le résultat de la justification fut un don de six mille li-
vres et le châtiment du coupable.
Madame de Villars fut exilée et brouillée naturellement
avec M. de Joinville.
M. de Joinville fut envoyé faire la guerre en Hongrie. I.e
secrétaire fut mis en prison.
Maintenant, les faux .semblants d'amitié ae la reine pour
la marquise avaient disparu ; la haine était à Jour ; il n'y
avait plus que deux rivales en face lune de l'autre.
De son côté, le roi n'avait été dupe que tout juste, la mar-
(|uise n était pas innocente à ses yeux. Par malheur, tout
ingrate, toute perfide, tout Infidèle qu'elle était, il la trou-
vait chaque jour plus charmante que la veille.
Ce fut alors que. pour se donner dos armes contre elle, 11
devint amoureux de madame de Sourdis, pins tard comtesse
d'Estanges; do mademoiselle de ^BouU. (lui épousa depuis
W. de Chauvalloii. et qui est connue sous le nom de com-
tesse de Moret; qu'il renoua avec mademoiselle de Guise, et
qu'il essaya, mais inutilement, de se faire aimer do la
duchesse de .Montpensior et de la duchesse de Nevcrs
Cela donna ii songer à madame de Verneuil; elle com-
32
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTHE
prit qu'un capricieux hasard de caractère et de tempéra-
ment suffisait pour qu Une rivale put lui enlever le roi. Elle
rêva alors cette étrange conspiration qui, si étrange qu elle
filt. prit cependant une certaine consistance.
C'était, grâce à la promesse de mariage du roi, de taire
déclarer nul son mariage avec Marie de Médicis, et de se
taire reconnaître, elle, comme femme légitime, et ses en-
tants comme les vrais Uéritlers de la couronne.
Etait-ce aussi insensé que cela le parait au premier abord?
Non, quand on pense à la lettre écrite à Rome par Henri IV,
le jour même où on le mariait à Florence.
Le comte d'Auvergne, fils de Charles IX et de Marie Tou-
chet, trêve par conséquent de la marquise de Yerneuil, et le
roi Philippe 111 d Espagne jugèrent la chose possible et en-
trèrent dans le complot.
Le comte d'Entragues, père de la marquise, vieux gentil-
homme de soixante-treize ans, et deux Anglais, nommés, l'un
Fortan et l autre Morgan, entrèrent aussi dans la cons-
piration..
Disons quelques mots du comte d'Auvergne, qu'on appela
plus tard M. d Angouléme.
.( Si M. d Angouléme eut pu se défaire de Ihumeur d'es-
croc que Dieu lui avait donnée, c'eût été, dit Tallemant des
Réaux, un des plus grands hommes de son siècle. Il était
bien fait, brave, spirituel, avait de l'acquis, savait la
guerre ;... mais il n'avait fait toute sa vie que griveller pour
dépenser et non pour thésauriser. »
arivcUcr est un vieux mot français qui frise poliment le
mot voler.
En outre, il avait un atelier de fausse monnaie, non pas
qu'il en fit lui-même, il était trop grand seigneur pour cela,
mais il laissait faire.
— Combien gagnez-vous par an à la fausse monnaie?
lui demanda un jour Henri IV.
— Ma foi, je ne saurais vous répondre précisément, sire,
dit-il ; ce qu'il y a de vrai, c'est que je loue une chambre a
Merlin, dans mon château de Grosbois, et qu'il me donne
quatre mille écus de cette chambre.
C était bien loué, comme on voit.
Par malheur, la chose ne dura qu'un an ou deux. Henri IV
donna l'ordre d arrêter Merlin ; mais le comte d'Auvergne
fut prévenu et le fit évader.
Un jour, il demandait à M. de Chevreuse :
— Combien donnez-vous donc par an à vos secrétaires?
— Cent écus.
— Ce n'est guère, répondlt-il ; mol, j'en donne deux cents
aux miens... Il est vrai que je ne les paye pas.
Quand ses gens lui réclama ieat leurs gages, il haussait
les épaules.
— Mais, disait-il, c'est à vous de vous les payer. Quatre
rues aboutissent à l'hôtel d'Angouléme, vous êtes en beau
lieu, profitez-en si vous voulez.
L'hôtel d'Angouléme. connu depuis sous le nom d'hôtel
Lamoignon, était situé rue Pavée-au-Marais.
Le cardinal de Richelieu, en lui donnant un corps d armée
à commander, lui dit ;
— Le roi vous donne ce corps d'armée, monsieur, mais il
entend que vous vous absteniez de. .
Et, avec la main, il faisait la patte de chapon rôti.
Un autre se serait fâché ; mais lui, en souriant et en
haussant les épaules à la fois :
— Monsieur, dit-il, on fera ce que l'on pourra pour con-
tenter Sa Majesté.
.\ soixante et dix ans. tout courbé, tout e.stropié de goutte,
il épousa une fille de vûngt ans. bien faite et agréable, que
l'on appelait mademoiselle de Xargonne, et qui lui survécut
de soixante-cinq ans.
H en résulte qu'il y avait encore à la cour de Louis XIV,
en 1715, année de la mort du roi, la duchesse d'Angouléme,
bru de Charles IX.
• Aussi, dit Boursault dans ses Mémolree. depuis les pre-
miers âges du monde, où les hommes vivaient si longtemps,
n'y a-t-il de bru que madame d'Angouléme qu on ait vue,
dans une pleine santé, cent vingt ans après la mort de
son beau-père.
Revenons à la conspiration de la marquise de Yerneuil.
Elle fut découverte.
Le comte d'Entragues fut conduit â la Conciergerie du Pa-
lais, le comte d'Auvergne à la nastlUe, et madame de Ver-
neull eut sa maison pour prison.
Un instant, on crut à un procès mortel, dans le genre de
celui de Biron ; mais cette perspective n'effrayait nullement
la marquise
.La mort, disait-elle alors, n'a rien qui m effraye ; au
contraire je la désire. SI le roi me faisait mourir, on dirait
au moins qu'il a tué sa première femme pour vivre
sans remords avec la seconde : j'étais reine avant l'Italienne
Au surplus Je n'ai que trois choses à demander au roi :
• Un pardon pour mon père,
« Une corde pour mon Irère,
• Justice pour moi. »
En véritable chenapan qu'il était, le comte d'Auvergne,
une fois pris, avait tout avoué.
Il avait été arrêté à Aigutperse. Xérestang, qui le prit, lui
demanda son épée.
— Tiens, dit-il en la donnant, tu ne fais pas une grande
prise, elle ne m'a encore servi qu'à la chasse du sanglier
En allant à Paris ijour être jugé, on eût dit qu il allait au
bal ; 11 est vrai qu il était encore jeune, ayant trente ans à
peine.
Tout le long de la route, il s'amusait à conter ses bonnes
fortunes et les aventures les plus drolatiques de sa vie.
La nuit du jour où il fut arrêté, il dormait tout tranquille-
ment, et, le lendemain,' quand on le réveilla :
— Ah ! pardieu ! dit-il vous eussiez bien dû m'arrêter
plus tôt ; cela m eût épargné de grandes inquiétudes.
Aussi, La Chevallerie, lieutenant de Sully, qui était parmi
les gardes, le voyant aussi gai qu'à l'ordinaire, sauter,
dan.ser comme de coutume, ne put s'empôclier de lui dire :
— 11 ne s'agit pas de figures de ballet dans votre affaire,
mais de quelque chose de plus sérieux.
La Chevallerie n y gagna rien. Le comte mis en prison à
la Bastille, il lui vint un message de sa première femme,
Charlotte, fille aînée de Henri de Montmorency ; n'ayant pu
obtenir du roi de pénétrer jusqu'à sou mari, elle lui faisait
demander ce qu il désirait quelle fit pour lui.
— Qu elle ne s'inquiète de rien, répoiidit-il, et m'envoie
régulièrement tous les huit jours du fromage et de la mou-
tarde.
i^'arrèt fut rendu le l'^'' février 1605. Le comte et M. d'En-
tragues furent condamnés à mort.
Quant a la marquise, il y eut un plus ample informé à son
égard. C est dans cette aûaire que le frère Archange, bâtard
de Marguerite, devenu moine et confesseur de madame de
Verneuil. joua le rôle de conseiller.
Huit jours après l'arrêt, la peine de mort prononcée contre
le comte d Auvergne fut commuée en celle de prison perpé-
tuelle.
Quant à la marquise, elle eut des lettres de grâce, avec
liberté de se retirer dans sa maison de Verneuil.
Son père fut interné — pour nous servir d'un mot mo-
derne — dans sa maison de Malesherbes.
Quant au comte d Auvergne, il resta à la DastiUe, où 11 fit
un bail de douze ans.
Trois mois après, le roi vivait aussi familièrement avec
madame de Verneuil que s'il ne s'était rien passé.
Seulement, 11 se cachait de sa femme .
Mais, on le comprend bien, cela ne pouvait durer long
temps sans que la cour en fût instruite.
Le roi n'avait qu'un lit avec la reine, et, pour aller :i
Verneuil. il fallait découcher.
La reine fit suivre son mari et sut où il allait.
Déjà furieuse, un nouvel événement 1 aigrit encore.
En 160G, le roi et la reine allant à Saint-Germain en
Laye, accompagnés du duc de Montpensier et de la prin
cesse de Conti, faillirent périr par un accident.
Les chevaux du carrosse eurent peur en passant le bac, et
versèrent la voiture dans la rivière
Peu s'en fallut que la reine ne fût noyée.
Au retour, le roi alla voir la marquise.
— Ah! dit celle-ci en apprenant l'événement, si j'eusse
été là I
— Eh bien, ma mie. demanda Heorl IV, si vous eussiez
été là, que fût-il arrivé ?
— Que j'eusse été bien inquiète jusqu'au moment où je
vous eusse vu sauvé.
— Mais après ?
— .\près î
— Oui.
— Eh bien, après, je vous avoue que, de grand cœur.
j'eusse crié : « La reine boit ! »
Henri ne put s'empêcher de répéter le mot, et le mot vint
à la reine.
Si la liaison de la reine avec Bassompierre eut lieu, c'est a
cette époque.
i Nous dirons plus tard à quelle époque eut lieu celle de la
i reine avec Conclnl.
XII
Au moment où nous sommes arrivés, c'est-à-dire vers
l'an 1606, Bassompierre était un beau gentilhomme de vingt
sept ans.
11 était né le 12 avril 1579, dune bonne maison tirant son
nom d'une terre située entre la France et le Luxembourî»
Cette terre avait deux noms : un nom allemand et un nom
français. Elle s appelait Belsteln en allemand, et Bassom-
pierre en français.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
:î:t
Il y avait, dans la famille et du côté maternel, une lé-
gende étrange. i
In seigneur dOrgevilliers. marié à une comtesse de Kins- '
jiL'in, en avait eu trois filles,; lorsqu'un jour, en revenant
lie la chasse et cherchant quelques ustensiles dont 11 avait
besoin, dans une chambre située au-dessus de la grande
porte de la maison, et qui depuis longtemps n'avait pas été 1
ouverte, il trouva. ;\ son grand étonncment. une très helje |
femme couchée dans cette ciambre sur un lit de chêne ad- |
rairablement sculpté.
Le jour de la semaine était un lundi.
La femme était une fée.
Pendant l'espace de quinze années, le comté d'Orgevilliers
lias.^ait la nuit du lundi au mardi dans cette petite chambre :
<n outre, quand il revenait tard de la chaîse. ou quand, le
lendemain, il devait partir de bonne heure, il y couchait
aussi, afin de ne point réveiller la comtesse.
Mais les fréquentes absences de son mari inquiétèrent
celle-ci : elle s'informa oti couchait le corc'.e, on lui montra
cette espèce de petite mansarde. Elle voulut connaître les
motifs de cette retraite. Elle en fit faire une fausse clef.
Or, un lundi, à minuit, sur la pointe du pied, elle entra
dans la chambre mystérieuse, et trouva son mari couché
près de la fée.
Ils étaient tous deux endormis.
.Alors, elle se contenta d'ôter son couvre-chef, rétendit sur
le pied du lit et s en alla sans faire aucun bruit.
Le lendemain, à son réveil, se voyant découverte, la fée
déclara quelle ne pouvait plus voir le comte, ni 1;\ ni ail-
leurs ; et. après avoir versé beaucoup de larmes, elle lui dit
que s.a destinée l'obligeait à s'éloigner de lui de plus de cent
lieues, mais qu'en témoignage de son amour, elle lui lais-
.sait. pour la dot de ses trois filles, un verre, une bague et
une cuiller ; que chacun de ces objets était un talisman
qui porterait bonheur à la famille dans laquelle 11 entre-
rait, mats que. si quelqu un dérobait l'un ou l'autre de ces
talismans, lobjet, au lieu de lui porter bonheur, lui devien-
drait funeste.
Les trois filles épousèrent : l'aînée, un gentilhomme de la
maison de Croy ; la seconde, un gentilhomme de la maison
de Salm ; la troisième, un gentilhomme de la maison Bas-
sompierre.
Croy eut le gobelet ; Salm, la bague ; Bassompierre, la
cuiller.
Trois abbayes restaient dépositaires des trois gages, tant
que les enfants étaient mineurs : Nivelle, pour Croy ; Reme-
necourt, pour Salm. et Epinal, pour Bassompierre.
Un jour, la marquise d'Havre, de la maison de Croy. en
montrant le gobelet, le laissa tomber, et il se brisa en plu-
sieurs pièces. Elle les ramassa et les remit dans 1 étui, disant :
— Si Je ne puis l'avoir entier, je 1 aurai du moins par
morceaux.
Le lendemain, en rouvrant létui. elle retrouva le gobelet
aussi entier qu auparavant.
On se rappelle ce qu'avait dit la fée :
— Quiconque dérobera l'un de ces gages sera maudit.
M. de Pange ne tint compte de cette menace, et déroba la
bague au prince de Salm, un soir que le prince s'était en-
<lormi à la suite d'une orgie.
.M. de Pange avait quarante mille écus de revenu, quatre
leires magnifiques. Il était intendant des finances du duc de
Lorraine. Eh bien, à partir de ce moment, tout lui tourna
mal.
Envoyé comme ambassadeur en Espagne, afi^n d'obtenir
du roi Philippe une de ses filles pour son maître, il échoua
dans sa négociation.
A son retour, il trouva sa femme enceinte d un jésuite.
Enfin, .ses trois flUes. mariées et heureuses jusque-là, fu-
rent toutes trois abandonnées par leurs maris.
Le père du maréchal, c'est-à-dire de notre héros, était
grand ligueur. M. de Guise, non seulement le traitait en
compagnon, mais encore ne parlait j.amais de lui qu'en l'ap-
pelant l ami du cœur. C'était un homme de beaucoup d es-
prit, ce qui ne 1 empêcha point d'attraper une maladie dans
le genre de celle dont venait de mourir François I".
— Ah! s'écria sa femme désolée, j'avais tant prié Dieu
qu il vous en gardât!
— Eh bien, dit le père Bassompierre, vos prières ont été
e.xaucées, ma mie... 11 m'en a gardé, et de la plus fine,
même.
Il était .si bean garçon. Il avait si grande mine, qu'on di-
sait qu'il jouait à la cour le rûle que Belaccuell joue dans
le liomnn de la Rose.
On appelait des Bnssomplerres tous ceux qui étaient beaux,
galants, ou qui excellaient en élégance. .
lîne courtisane très belle se fit appeler la Pnssnmvicrrc.
Un garçon qui portait en chaise sur les montagnes d«
Savoie fut surnommé Bassompierre. parce que. pendant un
voyage de trois jours à Genève. Il avait trouvé le temps de
se faire aimer des deux plus jolies filles de Genève, et de
leur faire à rh.icune un enfant. Enfin, un Jpur que Bassom-
pierre naviguait lui-même sur la rivière de Loire, et que,
dans une intention fort galante, il s approchait de la cabine
où était couchée une belle voyageuse, il entendit le patron
du bateau qui criait au timonier :
— Vire le peautre. Bassompierre !
Ce qui voulait dire : « Tourne le gouvernail. Bassom-
pierre. »
Bassompierre crut qu'il était découvert, et qu'on l'Invitait
à tourner le gouvernail d'un autre côté, et se retira tout
penaud dans sa chambre.
Le lendemain, 11 apprit que c'était au garçon qui tenait le
gouvernail que s'était adressé le patron du bâtiment.
On l'avait surnommé Bassompierre, parce qu'il était le plus
l)eau batelier de toute la rivière. Et cette réputation de ga-
lanterie du maréchal n'était point usurpée : elle était même
il réelle, qu elle s'étendait jusqu'à ses gens.
Un de ses laquais ayant vu la comtesse de la Suze traver-
ser la cour du Louvre, sans que personne lui portât sa robe,
alla prendre la queue, et la porta en disant :
— Il ne sera pas dit qu'un laquais de M. de Bassompierre,
voyant une dame dans 1 embarras, l'y aura laissée.
Le lendemain, la comtesse raconta l'anecdote au m,aréchal,
qui, sur-le-champ, éleva son laquais au rang de valet de
chambre.
Il était, en outre, fort généreux. Un soir, au Louvre, 1)
.jouait avec Henri IV, qui, tout au contraire de lui, était
ladre et tricheur.
Tout à coup, le roi parut s'apercevoir qu'il y avait des
demi-pistoles avec les plstoles. ^
— Eh ! eh ! dit-il à Bassompierre, qu'est-ce que cela ?
— Parbleu ! dit Bassompierre, ce sont des demi-pistoles.
— Et qui les a mises au jeu 7
— Vous, sire.
— Moi ?
— Oui, vons,
— Non, c'est toi, Bassompierre.
— C est moi ?
— Oui, je te le jure.
— Bien, dit Bassompierre.
Et, remplaçant les demi-pistoles par des pistoles, il prit
les demi-pistoles, les alla jeter par la fenêtre aux pages et
aux Laquais qui jouaient dans la cour, et revint tranquille-
ment s'asseoir à sa place.
Tandis qu'il accomplissait cet acte de grand seigneur,
Henri IV et Marie de Médicis le suivaient des yeux.
— Eh ! eh ! dit Marie, le roi fait Bassompierre, et Bassom-
pierre fait le roi.
— Oui-da, reprit Henri, vous voudriez bien qu'il le fût,
roi !
— Et pourquoi cela ?
— Parce que vous auriez un mari plus jeune et plus beau.
Sans afoir jamais eu la réputation de tricher, Bassom-
pierre était heureux au jeu. 11 gagnait tous les ans cin-
quante mille écus à M. de Ciuise. Madame de Guise lui offrit
dix mille écus de rente viagère, s'il voulait s'engager à ne
plus jouer contre son mari.
Bassompierre réfléchit un instant ; puis, se décidant :
— Ah ! par ma foi, non, dit-il, j'y perdrais trop ! .
Plusieurs fois, il fut employé par Henri IV comme ambas-
sadeur. Au retour d'une de ces ambassades en Espagne, 11
contait au roi qu'il avait tait son entrée à Madrid sur la
plus belle petite mule qui fût au monde,
— .\h ! dit Henri IV, le beau spectacle que cela devait
faire, de voir un ane monté sur une mule.
_ Tout beau, sire, dit Bassompierre, je représentais Votre
Majesté :
11 était magnifique, comme nous l'avons dit, si bien qu'il
prit la capitainerie de Monceaux rien que pour y traiter
la cour.
Marie de Médicis lui dit un jour :
— Vous mènerez là bien des filles, Bassompierre.
— Je gage, madame, répondit-il, que vous 'y en mènerez
encore plus que moi.
— Ah çà ! mais, à vous entendre. Bas.sompierre, répliqua
la reine, toutes les femmes seraient donc des catins î
— Il y en a peu qui ne le soient pas. reprit Bassompierre,
qui ne voulait pas avoir le dernier mot.
— Eh bien, mais moi ? dit-elle.
— .\h ! vous, madame, répliqua Bassompierre en s'incll-
nant, vous êtes la reine.
Non content d'avoir la capitainerie de Monceaux, 11 acheta
encore Chaillot. La reine mère, qui s'amusait toujours à
chercher noise à Bassompierre, quoique celui-ci lui rendit
grandement coup pour coup, le querella encore sur cette
nouvelle acquisition.
— Eh ! Bassompierre, lui" dit-elle, pourquoi donc avez-
vous acheté cette maison " C est une maison de bouteilles.
— Que voulez-vous, madame ! Je suis Allemand.
— Mais ce n'est pas être à la campagne, à Chaillot : c'est
être dans un faubourg de Paris,
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Madame, j'aime tant Paris, que je n'en voudrais jamais
sortir.
— Mais cela n'est bon qu'à y mener des drôlesses.
— J'y en mènerai, madame, dit Hassompierre en s'incli-
nant avec le plus prolond respect.
La reine mère était comme liassompierre, elle aimait fort
Paris, mais elle aimait fort aussi Saint-Germain.
— J aime tant Paris et Saint-Germain, ■.iisail-elle un jour,
que je voudrais avoir un pied â Paris et un pied à Saint-
Germain.
— Et mol. dit Bassompiejrre en faisant le geste de cher-
cher quelque chose au plafond, je voudrais être à Nanterre.
Il était l'amant, peut-être même le mari de la princesse de
Contl.
M. de Vendôme lui disait uo jour :
— '\'ous allez, dans telles circonstances, être du parti de
M, de Guise.
— Pourquoi cela ?
— Parce que vous êtes 1 amant de sa sœur.
— Bon ! répondit Bassompierre, j ai été l'amant de toutes
vos tantes, et je ne vous en aime pas plus iiour cela.
Il avait aussi été l'amaut de mademoiselle d'Enli-agues,
sœur de madame de Verneull, et cela, juste au moment où
Henri IV était amoureux de cette sœur de sa maitresse
C'était le chevalier du guet Testu qui était, dans cette oc-
casion, le messager d amour de Henri IV.
Une fois que Bassompierre était chez mademoiselle d'En-
tragues. et que Testu venait pour lui parler, elle fit cacher
Bassompierre derrière une taplsserae ; et, comme Testu lui
exprimait la jalousie que ressentait Henri IV contre Bassom-
pierre :
— Bassompierre ! dit mademoiselle d'EnIragues, gui tenait
une houssine à la main : tenez, je m en soucie coimme de
cela.
Et, en même temps, elle frappait de sa hoassine à l'en-
droit juste où était Bassompiex-re.
Un jour, le père Coton, confesseur du roi, lui reprochait
de ne pas avoir plus de jiouvoir sur ses passions.
— Ah ! père Coton, dit Henri IV, je voudrais bien voir ce
que vous feriez si l'on vous mettait dans le méjme lit que
mademoiselle d Entragues 1
— Je sais ce que je devrais faire, sire, répondit le jésuite ;
mais je ne sais pas ce que je ferais.
— Bon ! dit Bassompierre qui entrait, vous feriez le devoir
de l'homme et non pas celui du père Coton.
Bassompierre flt si bien son devoir de Bassompierre près
de mademoiselle d'Entragues, que celle-ci accoucha d'un fils
qu'on appela longtemps l'abbé de Ba^ompifini'e, et que l'on
appela depuis 1 abbé .\aiiites. Elle prétendit alors obliger
Bassompierre ù l'épouser, comme sa sœur, madame de Ver-
neuil, avait voulu faire pour le roi.
Le procès eut lieu ; mais mademoiselle d'iEntrjtgMes le per-
dit.
Or, comme on caussut de eela chez la reine, le conseiller
Bautru, gui fut depuis un des premiers membres de l'Aca-
démie française, quoiqu il n'ait jamais rien écrit, s amu-
sait par derrière a faire des cornes a Bassompieare.
— Que faites-vous donc là " demanda la reine.
— Oh ! ne faites pas attention, madame, répondit Bassom-
pierre, qui lavait vu dans «ne glace : c'est Bautru <iui
montre tout ce qu'il porte.
On se rappelle ce fameux ballet où le nonce du pape expri-
mait son opinion sur l'escadron féminin que lui montrait
Henri IV, et qu'il appolaiit très dangereux {.pcricjilOihsiiiio) ;
Bassompierre y dansait un pas.
Au moment où 11 s'habillait, on vint lui annoncer que sa
mère était morte.
— Vous vous trompez, répondit-il, elle ne sera morte que
quand le ballet sera dansé.
.\vec un cœur si commode, qu'il pouvait attendre, pour
tileurer sa mère,, que son ballet fut dan.sé : avec un estomac
si complaisant, que Bassompiei-re disait, un mois avant sa
mort, ignorer encore où il était. Bas.sompierre possédait
tout ce qu'il lui fallait pour bien vi%Te et pour bien mourir.
Aussi Diourut-il bien, après avoir bien vécu.
Il revenait à Paris, quand, en passant à Provins, il y tré-
passa, la nuit en dormant, et cela, si doucement, qu'on le
trouva dans la posture où il avait coutume de dormir, une
main sous le chevet, à l'endroit de sa tête, e! les g«noux
repliés.
Son agonie n'avait pas même eu l'influence jfle lui faire
étendre les jambes.
Avant de revenir aux amours de Sa Majesté Henri IV, -di-
sons quelques mots du chevalier Concinl.
Il est au plus haut degré de sa faveur, et la reine est
grosse de M. Ga.ston d'Orléans, qui donnera tant de fil à
ic:ordre. plu< tard, A son cher frère Louis XHI.
Concinl. nou- l'avons vu, a épousé un peu malgré lui Eléo-
mra Do'i. ('Ite Galisai : H a eu, Ini, beau, Jeune, ck-gant.
Qu.'lqiie peine à devenir le mari de cette naine basanée et
quinteuse, qui croit aux sorts et qui porte constamment un
voile contre le mauvais œil.
Il est vrai qu on lui ht sentir que, jiar cette favorite de
la reine, il pouvait sans danger et sans inconvéuieui deve-
nir le favori.
Il le devint. Alors, il s'attacha au solide, mais ce ne fut
point assez ; avec le léel de la faveur, il voulut 1 éclat du
scandale. Il se flt jaloux, jaloux de Virginio Orsini, jaloux
de Paolo Orsini. jaloux de 1 évéque de Luçon.
Cette jalousie, il la paya clier. Richelieu, prévenu la veille
que Concini devait être assassiné le lendemain, mit la lettre
sous son chevet, en disant ; La nuit porte conseil. Le lende-
main, il ne se réveilla qu'à onze heures, c'est-à-dire quand
Concini fut assassiné.
Couclni, qui était venu en France un peu plus pauvre que
Job, avait mis, depuis quatre ans, deux ou trois millions de
côté. Ces millions, ce n était point â coup sur Henri IV, qui
laissait moui-ir de faim son lévrier Citron, et qui se l'-lssait
traiter de ladre vert par d'Aubigné; ces millions, ce n'était
pas, disons-nous, Henri IV qui les lui avait octroyés, lui
qui par économie avait donné des diamants de Gabrielle a
Marie de Médicis. D'un de ces millions, Concini voulut
acheter la terre de la Ferté, une terre priucière. Le i-oi se
plaignit de cette énormité, non point à la reine, peste ! il
n'eût osé, 11 la connaissait froideaieiit et obstinément bou-
deuse, et rien ne lui était antipathique comme les visages
refrognés, mais à madame de Sully, qui en paria â la
reine. La reine en dit un mot à sou cavalier servant.
Le cavalier servant entra en fureur. Le mari se révoltant
contre l'amant, c'était tellement à l'envers des mœui-s ita-
liennes, que Concini lava vigoureusement la tète a la reine,
disant que, si Henri IV bougeait, il aurait affaire à lui.
Le propos revnit au roi, qui, aji lieu de le pfinir, s en alla
tristement a Sully, disant :
— Cet homme me menace ; tu verras, Sully, qti'il m'arri-
vera quelque malheur. Ils me tueront.
Pauvre roi ! il y voyait clair, et il ne voulait pas être tué.
non pas à cause de la mort, mais parce qu'il avait encore
beaucoup de choses à faire, non seulement -en Prance, mais
en Europe.
£n attendant, pour se dédoHmiager, Concini arran^a une
fête.
Le goût des tournois était passé ; le dernier qui avait eu
lieu en France avait mal tourné pour Henri H, son principal
tenant ; cette fois, sur le même emplacement, il signor Con-
cinl donna une course de bagnes.
Il tint conti'e tous les princes, contre tous les grands sei-
gneurs français et étrangers. La reine, étant reine et dame
du tournoi, couronnait le vainqueur : le v.-Unqueur fut l'il-
lustrissime faquin.
Le roi fut furieux d'une pareille auù.-ice. On lui écrivit
des lettres dans lesquelles on lui disait qu'il n'avait qu'à
faire un signe et qu on lui tuerait Concini.
Ce signe, il ne le flt pas.
11 chercha l'oubli dans deux choses : dans le romanesque
projet de la république élective et de la monarchie hérédi-
taice (voir ce projet dans Sully), et daais de nouvelles
amours.
.\u reste, malgré ses cinqua^nte-iiult ;uis. le roi était le
seul qui persistât à aimer, à la façon française du moins :
car on aimait fort h la façon italienne. Son cher petit Ven-
dôme, à quinze ans, avait les goûts les plus étranges, et.
ijuand Henri IV fut assassiné, on prétendit qu'il allait chez
madewidriselle Paulet. la lionne, pour quelle lèformat ce
vice chez le jeune prince.
Condé. à vingt ans. exécrait les femmes, et il ne lui fallut
pas moins qu'un emprisonnement de trois ans à la Bastille
pour lui faire consommer son mariage avec mademoiselle
de Montmorency. De cet acrideiil naquit le grand Condé.
Le roi était •donc résolu à chercher de nouvelles amours.
Toutes oes querelles qu'il était obligé de soutenir à chaque
instant contre la marquise de Verneull le refroidissaient
peu â peu pour elle el il ne fallait qu'une occasion pour que
cet amour, si plein de troubles, s'envolât tout à fait de son
cœur.
Cette occasion ne tarda point à se présenter.
Au mois de février 1B09, la reine mère fit un haUet, dont
elle mit les plus belles dames de la cour
Au nombre de ces dernières était Charlotte-Marguerite de
Montmorency, charmante enfant qui venait d'atteindre sa
quatorzième aiiinéc.
« Sous le ciel, dit Bassompierre dans ses Mémoires, il n'y
avait rien de plus beau que mademoiselle •!• M,.MfninTP)i, v
ni de meilleure .grâce, ni plus parfaite. .
C'était la fille du connétable de Montmnr> i < y semini ni-
du fameux .\nnc de Montmorency, fait prisoryiier à la ba-
taille de Saint-Quentin, et tué à celle de Saint-Denis.'
Ce Montmorency-là — nous ne parlons pas du connétable
— n'était guère connu que par la façon dont il montait à
I
HENRI rV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
cheval. Il plaçait une petite pièce de monnaie sur la barre
de son étrier. posait son pied dessus et manœnvrait son
cheval un quart d'heure sans que la pièce tombât.
11 menait urne vie fort d^ordonnée. et Ion tenait sur lui
et ses filles dassez singuliers propos, que Tallemant des
Rëau.x résume en cette manière :
• Il prenait la peine de percer lui-même le tonneau avant
de donner à boire a ses gendres. ■
A l'âge de quinze aiiï, la belle Cliarlotte avait déjà été
fort recherchée. Le marquis de Sourdis l'avait demandée en
mariage ; puis Bassompierre, qui avait fait tout le possible
pour qu'on le crût bien avec elle.
C'éta:it au moment où il était question de ce mariage de
Bassompierre avec mademoiselle de Montmorency que la
reine la désigna pour être du ballet.
Ce ballet était un sujet de querelle entre elle et Henri.
Henri voulait cru on y mît Jacqueline de Reutl. comtesse
de Moret. sa nouvelle maitresse. La reine ne le voulait pas,
et proposait, pour la remplacer, madame de "N'erdeconne. là
femme du président des comptes.
Enfin la reine 1 emporta : la comtesse de Moret fut exclue,
et mada'me de \'ei*deconne prit sa place.
La reine l'emportait toujours; le moyen de refuser à une
reine si féconde.
Ou répétait donc le ballet sans songer ;\ mademoiselle de
Montmorency, et, pour répéter le ballet. les danseuses pas-
saient devant la porte du roi : mais le roi fermait sa porte.
Cependant, un jour, il ne la ferma point si hermétique-
ment, qu il ne vît passer luademoiselle de Momroorency.
Alors, au lieu de la fermer, il l'ouvrit toute grande pour la
voir repasser.
Le lendemain, il fit mieux encore, il alla voir la répé-
tition.
Or, les d.imes étaient vêtues en nymphes, portant des
javelots dorés â la main.
A un moment convenu, et pour exécuter une des figures
du ballet, elles levèrent leurs javelots comme si elles eus-
sent voulu les lancer.
Or, mademoiselle de Montmorency se trouvait Justement
en face du roi lorsqu'elle leva son javelot, si bien qu'oit eût
dit qn elle l'en voulait percer.
Le roi avoua depuis, qu elle avait fait ce geste de si bonne
grSce, qu'il lui sembla, en effet, être frappé au cœur, et
cela, si profondément, qu'il faillit s'en évanouir.
A partir de ce moment, le roi ne ferma plus la porte de sa
chambre. Il ne fut plus question de la comtesse de Moret, et
il laissa faire à la reine tout ce qu'elle voulut
Le ballet eut lieu et fut des plus beaux qu on eût encore
vus. Il était composé de douze dames, ce qui est constaté
par cette strophe de Malherbe :
C'étaient douïe rares beautés.
Qui, de si dignes qualités,
Tirent un cœur à leur service.
Que leur souhaiter beaucoup d'appas,
C'est vouloir avec injustice
Ce que les cieux ne veulent pas.
îlademoiselle de Montmorency avait non seulement attiré
et fixé les yeux du roî, mais encore exciié la verve du poète.
Voici les deux strophes que Malherbe fit sur elle dans
une ode qui commence par. ces mots :
Laissez-moi, raison importune.
Ces deux strophes sont le portrait de mademoiselle de
Montmorency :
A quelle rose ne fait honte
De .son teint la Tive fralclieur'?
Quelle neige a tant de blancheur
Que sa gorge ne la surmonte .'
Et quelle flamme luit aux cieux
Claire et nette comme ses yeux?
Soit que de ses douces imerveillcs
Sa parole enchante les sens.
Soit que sa voix, de ses accents.
Frappe les cœurs et les oreilles,
A qui ne fait-elle avouer
Qu'on ne peut pas assez la louer'?
On comprend que le roi Henri IV, inflammable comme il
était, ne pouvait passer près dune si belle personne sans
l'aimer : aussi atma-t-il à la fureur mademoiselle de Mont-
morency.
Mais il fallait sauver les apparences.
Elle allait ép.)user Bassompierre. et l'on disait que, des
,aeux parts, c'était un mariage d'inclination, Quant à Bas-
sompierre, il n'y avait point de doute de son côté, et il le
disait tout haut.
I^e roi voulut en avoir le coeur net vis-à-vis de mademol-
s<.'lle de Montmorency II s'arrangea de manière a la rencon-
trer avec sa tante, madame d Angouléme, fille de Henri II
légitimée de France, et lit tomber la conversation sur le ma
riage de mademoiselle de Montmorency et de Ba.ssompiene
— Mademoi.selle. demanda le roi a la belle Charlotte ce
mariage vous agrée-t-il 1
— Sire, répondit-elle, je m'estimerai toujours heureuse en
obéissant à mon pure, et c'est à cette obéissance que se
borne mon a-mbition.
La réponse était si soumise, qu'il n'y avait plus de doute
que la soumission ne fût agi-éable a la belle jeune fille.
Or, le roi comprit qu'un mari par trop aimé rejetterait
bien loin les espérances de l'amant. 11 envova doue cher-
cher Bassompierre.
Bassompierre arriva avec une véritable figure d'amant
heureux, le nez au vent, le poing sur la hanche et Irisant
sa moustache.
— Bassompierre. lui dit le roi. je t'ai envoyé chercher
pour te parler d affaires sérieuses; assieds-toi la, mon ami.
Le roi était si charmant, que Bassompierre avoue que,
dès ce début, 11 commença d'avoir peur.
11 s'assit, comme l'y invitait le roi, et lui annonça qu'il
était ù ses ordres.
— Bassompierre. lui dit le roi, j'ai pensé à te faire un
établissement solide à la cour.
— Et comment cela, sire? demanda Bassompierre.
— En te faisant épouser mademoiselle d'Aumale, mon
ami.
— Eh quoi ! sire, répondit Bassompierre, vous me voulez
donc donner deux femmes î
— Comment deux femmes?
— Oui, Votre Majesté oublie les termes où j'en suis avec
mademoiselle de Montmorency.
— Ah î répliqua le roi en soupirant, voilà justement, Bas-
sompierre. où je vais juger si tu es mon ami. Je suis devenu
non seulement amoureux, mais furieux, mais outré de
mademoiselle de Montmorency. Si tu l'épouses et qu elli
t'aime, je te haïrai; si elle m'aime, tu me haïras. Eh bien,
mieux vaut qu il n'y ait entre nous aucune cause qui rompe
notre Intelligence, car je t'aime d'affection et d'inclina-
tion.
Et, comme Bassompierre écoutait ces paroles avec une cer-
taine ^mi)atience :
— Ecoute, lui dit le roi, je suis résolu de la marier au
prince de Coudé et de la tenir près de ma famille. Ce sera
la consolation et l'entretien de la vieillesse où je vais désor-
mais entier. ,)e donnerai à mon neveu, qui aime mieu.x mille
fois la chasse que les dames, cent mille livres par an pour
passer son temps, et je ne veux d autres grâces d'elle que
son affection, sans prétendre davantage.
Bassompierre, tout étourdi du coup, baissa d'abord la
tête ; mais il était trop bon courtisan pour ne pas, en la rele-
vant, montrer une figure souriante.
— Eh bien, sire, dit-il, quant à moi, il sera fait de m;»
part comme le désire Votre Majesté. Il ne sera pas dit qu'un
sujet se soit en aucune chose opposé aux désirs de son roi
Alors, le roi jeta un cri de bonheur el sauta, en pleurtnt
de joie, au cou de Bassompierre ; et, quelques jours ipr;'!.*
le mariage dti prince de Condé avec mademoiselle de
Montmorency fut déclaré à la cour.
Les fiançailles se Brent au commencement de mars de
l'année 160^.
Veut-on savoir ce que c'était que le père du grand Condé?
Ce n'est pas bien intéressant, je le sais, mais qu'importe
C'était un garçon de vingt ans, détestaiM les femmes, nous
l'avons dit. Iiorreur qu'il légua a .=on fils; sournois, taci-
turne, servile. polit et pauvre. Il n'était point Condé, à ce
que l'on assurait ; les Condé jusque-là étaient rieurs, et, à
partir de lui, ils prennent l'esprit et le masque tragiques.
Il na<iuit comme sa mère était en prison pour empoisonne-
ment, sur qui? probablement sur son mari, mort un peu
trop brustruemént pour que l'on crût sa mort naturelle, sur-
tout lorsque cette mort coïncidait avec la fuite d'un jeune
page gascon qu'on ne put rattraper. Condé, le nôtre, naquit
sur ces entrefaites ; de là le doute.
C'était bien calculé de la part du roi ; mais, à côté de cette
espèce d'Italien morne et sombre, mademoiselle de Montmo-
rency chercherait des consolations. Le roi n'était plus une
jeune consolation, il le savait bien, mais il .savait aussi que
le trait dcmiinant du caractère de mademoiselle de Mont-
morency, c'était l'ambition.
XIII
Nous nous apercevons que nous avons sauté sur un des
événements les plus importants du règne de Henri IV, sur le
procès et l'exécution de Biron.
Nous avons dit qu'il av.ii' •■i'' mvnyé :i la reine Elisa
beth comme ambassadeur
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Sans doute savait-elle tout ce que le monde savait, au
reste, c'est-à-dire que Biron avait conspiié avec le duc de
Savoie contre Henri IV ; car elle le prêcha fort, lui parla
lieaucoup de Henri IV comme du meilleur et du plus grand
fA qui etit jamais existé, ne lui reprocliant que d être trop
tion.
Elle lit plus. Un jour, — elle qui, disait-on. mourait de
douleur de l'avoir fait tuer, — un jour, elle lui montra de
sa fenêtre la tête de d'Essex, de ce beau jeune bomme quelle
avait tant aimé.
Cette tête, après un an de séparation de son corps, était
encore, exemple effroyable aux traîtres, exposée sur la Tour
de Londres.
— Voyez la tète de cet homme exécuté à trente-trois ans,
dit-elle, son orgueil la perdu: il croyait qu'il était néces-
saire à la couronne ; voilà ce qu'il y a gagné. Si mon frère
Henri m en croit. Il fera à Paris ce que j'ai fait à Londres ;
il coupera la tète à tous les traîtres, depuis le premier
jusqu'au dernier :
Au retour de Biron en France, le roi n'avait plus aucun
doute sur sa culpabilité. Il avait tout su d'un de ses agents
nommé Letin.
Biron était dans ses places de Bourgogne. Il s'agissait de
le désarmer.
Sully lui écrivit d'envoyer ses canons, qui étaient vieux,
pour les remplacer par des neufs.
Il n'osa refuser.
Alors, le roi lui écrivit :
" Venez me voir. Je ne crois pas un mot de tout ce que
l'on me dit contre vous, et je crois toutes ces accusations
mensongères. Je vous aime et vous aimerai toujours. »
Biron ne pouvait tenir dans ses places sans canons. Sans
doute, il pouvait fuir ; mais il était dur de renoncer à la ma-
gnifique position qu'il occupait en France; d'ailleurs, il
ne croyait pas le roi autrement renseigné, ou, du moins, il
croyait qu'on n'avait point de preuves.
L Espagnol Fuentés et le duc de Savoie l'encouragèrent à
aller prendre, comme on dit, le taurciu par les cornes, et a
nier avec acharnement.
A la porte de Fontainebleau, Lefln, qui l'avait trahi, l'at-
tendait. Il s'agissait de le pousser dans labime jusqu au
Dout, sinon Leûn pouvait bien payer les frais de la guerre.
— Courage et bon bec, mon maître : lui soutfla-t-il tout
bas ; le roi ne sait rien.
Il était dans le palais, que beaucoup disaient encore qu'il
ne viendrait pas.
Le roi lui-même le disait comme les autres, le 13 juin 1602,
au matin, en se promeuant au jardin de Fontainebleau.
Tout à coup il l'aperçoit.
Le premier mouvement du roi fut d'aller à lui et de l'em-
brasser.
— Vous avez bien fait de venir, lui dit-il.
ruis, moitié riant, moitié menaçant :
— Car, si vous n'étiez pas venu, j'allais vous chercher.
A ces mots, il l'emmena dans une chambre ; et, là. seul à
seul avec lui, et le regardant en face :
— N'avez-vous rien à me dire, Biron ? lui demanda-t-il.
— Moi 1 dit Biron. Non, rien. Je viens pour connaître mes
accusateurs et les châtier ; voilà tout.
Le roi. tris sincère cette fois, désirait sauver Biron. Henri
ne mentait guère qu'aux femmes ; il était mal dissimulé
pour ceux qu il aimait, leur laissant, au contraire, trop
voir ce qu'il avait en lui.
oans la journée, le roi emmena encore Biron dans le jar-
din fermé de Fontainebleau.
Là, on ne pouvait les entendre, mais on les vit.
Biron. toujours orgueilleux, relevait fort la tète et sem-
blait protester dédaigneusement de son innocence.
.\près le dîner, même promenade et même pantomime.
Le roi vit bien qu'il n y avait rien à faire avec un pareil
homme. Il s'enferma avec Sully et la reine. — Ce que l'on
sut. c'est que, dans ce conseil secret, le roi avait encore dé-
fendu Biron.
Pendant la soirée, on vint prévenir le roi que Biron devait
fuir pendant la nuit, et que, s il attendait au lendemain
pour le faire arrêter, il serait trop tard.
On joua jusqu'à minuit. A minuit, tout le monde partit,
excepté Biron, que le roi retint.
Henri, au nom de leur ancienne amitié, le pressa d'avouer
sa trahison. Il était évident qu'un aveu le sauvait. Biron re-
pentant était pardonné. 11 demeura sec et nia tout.
C'était une grande patience à Henri que cette triple tenta-
tive, ayant toutes les preuves.
Le roi rentra dans son cabinet, le cœur serré.
Mais, rentré, il n'y put tenir ; 11 rouvrit la porte.
— Adieu, baron de Biron ! lui dit-il l'appelant du titre
qu'il lui donnait dans sa jeunesse.
Rien n'y fit, pas même cet appel aux jours dorés.
— Adieu, sire, dit Biron.
Et il sortit.
Une fois la porte refermée, Birou était perdu. Dans l'anti-
chambre, il se trouva face à face avec Vitry, le capitaine des
gardes. C'était le père de celui qui tua plus tard Concini.
— Votre épée, lui dit Vitry en posant sa main sur la poi-
gnée.
— Bon ! lu railles, répondit Biron.
— Le roi la veiit. dit Vitry.
— Oh ! mon épée ! s écria Biron ; mon épée, qui lui a fait
de si bons services i ,
Et il rendit son épée.
Les preuves étaient si claires, que le parlement le con-
damna à l'unanimité, à cent vingt-sepi voix.
Le 31 juillet, au moment où il sy attendait le moins, il
vît arriver dans sa prison toute la cour de justice, le chan-
celier, le greffier et leur suite.
Il était en train de comparer quatre almanachs, d'étu-
dier les astres, la lune, les jours, pour deviner l'avenir.
L'avenir, qui s'éloigne des autres, venait au-devant de lui,
visible, palpable, terrible.
C était la mort des traîtres. — Seulement, le roi permettait
qu'il la reçût dans la cour de la prison, et non en Grève.
Avant de lui lire 1 arrêt, le chancelier lui avait rede-
mandé la croix du Saint-Esprit.
Biron la rendit.
Alors le chancelier lui dit :
— Faites preuve de ce grand courage dont vous vous
vantez, monsieur, en mourant calme et comme doit mou-
rir un chrétien.
Mais lui se mit à insulter le chancelier, en homme étourdi
du coup qui le frappe et qui perd la tête, — l'appelant idole
sans coeur, grand nez. figure de plâtre.
Et, tout en criant ces injures, il se promenait de long en
large, essayant de bouffonner, mais avec un visage horrible-
ment bouleversé.
— Monsieur, lui dit-on pour toute réponse aux insultes
qu'il proférait, pensez à votre conscience.
Après un flot de paroles sans suite, presque Insensées, où
il parla de ce qu'il devait, de ce qui lui était dû. d'une maî-
tresse qu'il laissait enceinte, il revint enfin à lui et dicta
son testament.
.\ quatre heures, on le mena à la chapelle. Il pria près
d'une heure : la prière faite, il sortit.
Pendant ce temps, on avait dressé l'échafaud dans la cour.
— Ah ! ah ! flt-il en reculant d'un pas.
Puis, voyant à la porte un homme inconnu qui parais-
sait l'attendre :
— Qui es-tu ? lui demanda-t-il.
— Monseigneur, répondit humblement celui-ci, je suis le
bourreau.
— Va-t'en, va-t'en ! s'écria Biron. Ne me touche pas qu'au
moment, d'ici-là, si tu m'approches, je t'étrangle.
Alors, se tournant vers les soldats qui gardaient la porte :
Mes amis, mes bons amis, dit-il. cassez-moi la tfle
d'un coup de mousquet, je vous en prie.
On voulut le lier.
— Non pas. dit-il. je ne suis pas un voleur.
Puis, se retournant vers les rares assistants qui se tenaient
dans la cour, une cinquantaine de personnes à peu près :
— Messieurs, dit-il, vous voyez un homme que le roi fait
tuer parce qu'il est bon catholique.
Enfin il se décida à monter sur l'échafaud ; mais, là, il
chicana sur toutes choses. D'abord, il voulut être exécuté
debout ; puis ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux ; puis
voulut que ce fût avec son mouchoir, qui se trouva être trop
court.
Les gens qui le regardaient mourir l'inquiétaient fort.
— Que font là tous ces marauds 1 Je ne sais à quoi tient
que je ne prenne ton épée, dit-il au bourreau, et que je ne
tombe sur eux.
Il était capable de le faire, et, fort comme il était, c'eOt
été un carnage.
Plusieurs qui l'avaient entendu regardaient déjà vers la
porte.
Le bourreau vît bien qu'il n'en viendrait jamais à bc.uT.
et qu'il fallait en finir par surprise.
— Monseigneur, dit-il, comme l'heure de votre exécution
n'est point encore arrivée, vous de\Tiez profiter du délai
pour dire votre In jnanus.
— Tu as raison, dit Biron.
Et. joignant les mains et inclinant la tète, 11 commença
sa prière.
Le bourreau profita du moment, passa par derrière Ini.
fet. par un miracle d'adresse, lui enleva la tête de dessus
les épaules.
La tète roula hors de l'échafaud.
Le tronc resta debout, battant l'air de ses bras, et tomba
à son tour comme un arbre déraciné.
Pendant ce temps, le roi était si défait, que, suivant l'am-
bassadeur d'F.spagne, on eût dit l'exécuté.
Huit jours après, il pensa mourir d'une diarrhée.
HENRI IV, LOUIS XI» ET lllCHELIEU
A l'aveulr, son juron fut :
— Aussi vrai que Birou était uu traître !
Revenons à M. le Prince.
M. le Prince, comme on appelait déjà M. de Condi à cette
(pociue. et comme on appela depuis les aînés de la fa-
mille, M. le Prince était fort pauvre. 11 n avait en loiids de
itrre que dix mille livres de rente; mais c était uu grand
nonneur que de 1 avoir ixiur gendre.
M. de Montmorency donna cent mlll» écns de dot à sa
lille, et le roi constitua, comme il l'avait promis, cent mille
livres de, rente â son neveu.
Le mariage fut accompagné de fêtes, comme un mariage
royal. 11 y eut des carrousels, et le roi courut la bague avec
un collet de senteur et des manches de Siitin de Chine.
Par malheur, le soir des noces, l'amoureux royal tut pris
de la goutte.
C'était sa reine, à lui. Il dut à cette reine-là donner place
dans son lit.
Sa seule distraction était de se faire lire l'Aslrée. Comme
il ne pouvait dormir, on se relayait pour lui faire la lec-
ture. ,
Il fallut un événement politique pour l'arracher de son
lit.
I,e iô mars 1609. le duc de Clèves mourut. La question du
Rhin fut posée, et la rivalité commença entre la France
et l'.\utriche.
Le jol se dit guéri, se leva, se montra à Paris, alla chasser
la pie au Préaux-Clercs et se commanda une armure neuve.
Le mariage de la belle Charlotte rendit le roi encore plus
amoureux d'elle qu'il ne l'était auparavant. Il fit tant au-
près de la princesse, qu'il obtint d'elle qu'un soir elle se
montrerait tout éclievelée sur son balcon, entre deux Ham-
beaux. En la voyant ainsi avec ses beaux cheveux tombant
presque jusqu'à terre, le roi pensa s'évanouir de bonlieur.
— -Ah ! Jésus ! dit-elle, pauvre homme, il est fou.
Cette folie, si ridicule qu'elle soit, touche toujours un
peu les femmes. Aussi le roi obtint-il que madame la prin-
cesse se laissât peindre pour lui eu cachette par un peintre
1res célèbre nommé Ferdinand ! Bassompierie, qui. dans l'es-
poir d'y attraper quelque chose pour son propre compte,
s'était lait le confident et le messager de ces ardentes
amours Ba.ssompieire emporta le portrait encore tout
mouillé, de sorte qu'il fallut le frotter de beurre frais pour
qu'il ne s'effaçât point.
Ce portrait acheva de rendre le roi fou.
Mais ce qui le rendait fou surtout, c'était sa situation
prés de la reine. — Quelque temps avant .ses amours pour
mademoiselle de Montmorency, il avait eie ju-squ'a dire il
Marie de Médicis qile, si elle voulait renvoyer Coucini, il lui
faisait serment de n'avoir plus de maîtresse : puis, pour lui
donner la preuve qu'il pouvait aimer encore, il s'était rap-
liroché d'elle, et de ce rapprochement était résulte une gros-
sesse.
Cette grossesse donna une fllle, la seule qui fût certai-
nement de Henri IV : la reine d'Angleterre.
Ce rapprochement conjugal était venu â la suite d'une
ijrande querelle politique : le roi refusait pour ses enfants
les mariages espagnols, c'est-à-dire l'influence jésuitique.
11 voulait marier ses enfants en Lorraine et en Savoie; al-
liance que la reine regardait comme indigne.
Ce rapprochement blessa fort Concini ; — 11 ne pouvait
pardonner a la reine son iiitidélilâ. — On persuada à la sotte
princesse que Henri ne s'était rapproché d'elle que pour
l'empoisonner et épouser mademoiselle d'Entragues. La
reine le crut, cessa de mauger avec le roi et m'angea
chez elle, refusant les plats que le roi lui envoyait de sa
table.
Sur ces entrefaites, un homme arriva d'Italie : une espèce
de condottiere normand nommé Lagarde. 11 revenait de
faire la guerre aux Turcs, s'était arrêté à Naples, en pas-
sant. Il y avait vu les GuLses et avait vécu l;i, dans la fa-
miliarité des vieux assassins de la Ligue et du secrétaire de
Blron, Hébert.
Ce Lagarde raconta que, dinant un Jour chez Hébert, 11
vit venir et se mettre à table un homme de grande taille,
habillé eu violet, lequel, durant le dliier, dit (pi'il allait en
France et qu'il y tuerait le roi. — Le propos avait paru assez
irrave au susdit Hébert pour qu'il s'informât du nom ie
.'■I homme, et 11 lui avait été répondu qu'il s'appelait Ka-
vaillac.
11 appartenait à M. d'Epernon et apportait ses lettres à
Naple.s.
Lagarde ajoutait qu'on l'avait alors, lui, mené chez un
jésuite nommé le père Alagon, lequel était oncle du premier
ministre d'Espagne, et que, lu, on l'avait fort engagé à tuer
le roi lie concert avec Ravalllac. H devait choisir le moment
où le roi .serait à la chasse.
Lagarde. sans répondre ni oui ni non, était parti et était
venu en France. ,
En route, Il avait reçu une nouvelle lettre où on l'enga-
geait encore à tuer le roi.
En arrivant à Paris, la première chose que Ut ce Lagarde.
fut de demander une audience au roi. Il l'obtint, lui raconta
tout et lui montra la lettre. Cela saccurdail si bien avec
les pressentiments de Henri IV, que le roi devint tout rê-
veur.
— Garde bien ta lettre, mon ami, dit-il; un jour, J en
aurai besoin, et elle est plus eu sûreté dans tes mains qu'elle
ne le serait dans les miennes.
Toutes choses coïncidaient : une nonne était venue à la
cour, qui avait des visions : les visions de cette nonne
eiaieiil qu'il fallait sacrer la reine.
Pourquoi .sacrer la reine ? La réponse était facile : il fal-
lait sacrer la reine parce que, d'un moment à l'autre, le
roi pouvait être tui.
Le roi ne parla à personne de cette révélation de La-
garde, et de cette vision de la nonne ; seulement, il quitta
le Louvre et s'en alla a Ivry, dans une maison appartenant a
son capitaine des gardes.
Puis, uu matiu, n'y tenant plus, il courut tout dire à
Sully.
Voyez les Mémoires de celui-ci :
" Le roi me vint dire que Concini négociait avec l'Espa-
gne ; que la Parithée, mise par Concini auprès de la reine,
la poussait a se (aire sacrer; qu'il voyait très bien que
leurs projets ne pouvaient réussir que par sa mort ; enfin
qu'il avait a^is qu'on devait l'assassiner. »
A la suite de cette confidence. le roi pria SuHy de lui
faire préparer un petit appartement u l'Arsenal. Quatre
chambres Lui sufltraient.
Tout cela se passait juste au moment où Bassompierre
apportait au roi le portrait de madame do Condé.
:\lais il était dit qu'on ne lui laisserait pas un instant de
tranquillité, à ce pauvre roi: ni en politique, ni en
amour.
M. de Condé, qui, depuis six semaines, laissait sa femme
fort tranquille, ayant oublié d'user de ses droits d'époux,
M. de Condé, poussé par sa mère, qui devait tout à Henri iv!
enlève sa femme et la cache à Saint-Valéry.
Cette opposition conjugale de M. de Condé relevait à la
hauteur d'un ennemi politique.
Puis on se di.çait que le roi ferait des folies, on connais-
sait l'homme : — qu'en faisant des folies il se livrerait, —
et qu'en se livrant, il en serait plus facile à tuer.
En effet, le roi part seul et déguisé ; en chemin, on l'ar-
rête, il est obligé, pour passer outre, de dire qu'il est le
roi.
M. de Condé apprend l'aventure, se sauvé de nouveau et
amène sa femme a Muret, près de Soissoiis.
Le roi n'y peut tenir. Jl apprend que AI. le Prince doit
aller avec sa femme à une chasse. Il s'ajuste une fausse
barbe, et part.
Mais -M. le Prince est prévenu à temps, et ne va point .i
la chasse.
A quelques jours de la, M. le Prince et sa femme furent
invités à diner chez uu geutilliomme campagnard, et ils y
allèrent.
Mais le gentilhomme était complice du roi. et. par un trou
fait dans la tapisserie derrière laquelle il s'était caché, le
roi put voir à son aise celle qui lui faisait faire toutes ces
folies.
En venant, elle .avait été accostée par M. de Beneux, qui
avait sa belle-sœur dans ces quartiers-là, et qui feignait de
l'aller voir. M. de Beneux était en poste, conduit par uu
postillon qui avait un emplâtre sur la moitié du visage.
Ce postlflou. c'était le roi. Madame la Princesse et sa belle-
mère le reconnurent parfaitement.
Le roi pensa devenir fou. Il était d'une jalousie atroce. 'I
alla trouver ie connétable, et lui promit monts et merveilles
s'il décidait sa fille à signer une requête pour être déma-
riée.
Le connétable, do son côté, alla trouver sa fille, et obtint
la chose d'elle.
On faisait accroire à la pauvre enfant qu'elle serait reiuc.
M. le Prince apprit ce qui se passait. Sous prétexte de
ramener sa femme à Paris, il la fif. monter dans un carrosse
à huit chevaux: mais il dirifrea le i:,ii-osse sur Iii-ii\ellcs,
où il arriva, sans avoir fait halte nulle part, m:iiigeant et
couchant dans sa voiture. Ils étaient partis le f"', et arri-
vèrent à Bruxelles le 3 décembre.
Le roi jouait dans son cabinet lorsqu'il apprit cette nou-
velle à la foi!? de deux côtés, par Delbène et le chevalier
du guet.
II quitta aussitôt le Jeu, laissant son argent à Bassom-
pierre. et lui disant tout bas à l'oreille :
— Ah! mon ami. je suis perdu! M. le Prince enlève sa
femme : cet homme la mène dans un bols pour la tuer, iu
tout au moins va-t-il la conduTre hcn's de France.
Et. tout aussitôt, le roi assembla son conseil pour savoir
ce qu'il y avait à faire dans cette grave circonstairce.
Le président Jeannin, Sully. Villeroy, le chancelier Bel-
lièvre formèrent ce conseil, et furent consultés.
HENRI IV, LOtlS .XIII ET RICHELIEU
38
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
L'un opiua pour que le roi rendit un édil : c'était le chan-
celier Bellière ; le second, pour qu'om réduisît le tout au
pied des dépêches et de la négociation : c'était 'Villeroy ;
le troisième conseilla de faire de cet événement un cas
de ijucrre avec les Pays-Bas: c'était le président Jeannin ;
le iiuatrième fut d'avis de garder le silence et de ne rien
taire : ce fut Sully.
Enfin Bassompierre, consulté à son tour, répondit :
— Sire, un sujet fugitif est bientôt abandonné de tout le
monde, quand un souverain ne parait point se mettre en
peine de le perdre. Si vous témoignez le moindre empresse-
ment à revoir M. le Prince, vos ennemis prendront plaisir a
vous cliagriner en le recevant bien et en lui donnant du
secours.
On employa d'abord les négociations auprès de l'archi-
duc ; mais le ministre d'Espagne et le marquis Spinola
firent échouer tous les projets.
On séduisit un page du prince, qu'on appelait le petit
Toiras, et qui fut depuis maréchal de France. Le marquis
de Cœuvres, ambassadeur à Bruxelles, reçut tout pouvoir du
roi pour enlever madame la Princesse et la ramener en
France. Le jour de l'enlèvement fut fixé au samedi 13 fé-
vrier IGIO. La Princesse, qui n'avait jamais eu une grande
inclination pour son mari, y donnait les mains.
Mais, la veille du jour où l'enlèvement devait avoir lieu,
toutes les menées furent découvertes et le complot échoua.
Le Prince cria à tue-tête, les ministres d'Espagne se plai-
gnirent ; mais les ouvertures avaient été faites de vive voix,
aucune preuve n'existait aux mains des plaignants; le
marquis de Cœuvres nia tout.
Habitude ordinaire aux ministres qui ne réussissent pas,
dit naïvement l'historien dans lequel nous puisons ces dé-
tails.
Se voyant si mal en sûreté à Bruxelles, M. le Prince
se retira â Milan, laissant sa femme à l'infante Isabelle, qui
la fit garder comme une prisonnière.
Pour le coup, le roi perdit tout à fait la tête. Il écrivit .1
M. le Prince pour lui assurer son pardon s'il revenait, et le
menacer de toute son indignation s'il ne revenait pas. Alors,
il serait déclaré persistant dans sa révolte et criminel de
lése-iuajcstc.
Le prince protesta de son respect et de son innocence,
mais déclara qu'il ne reviendrait point.
Le roi, apprenant que la ï"rincesse était restée à Bruxel-
les, dirigea toutes ses batteries de ce côté.
Il envoya M. de Préau au nom du connétable et de ma-
dame d'Angoulême, avec ordre de réclamer la princesse :
M. le connétable et madame d'Angoulême écrivant qu'ils
désiraient que madame la Princesse assistât au couronne-
ment de la reine, qui devait avoir lieu le 10 mai.
Mais la cour d'Espagne refusa absolument de rendre ma-
dame la Princesse.
Le roi se résolut alors à faire la guerre à l'Autriche
et à l'Espagne.
Le prétexte fut de secourir l'électeur de Brandebourg
contre l'empereur Rodolphe.
Grand succès pour Condé et pour les ennemis de Henri IV
Sa rupture avec le roi, la guerre faite à cause de lui, !e
constituaient le candidat de l'Espagne au trône de France.
On avait bien voulu déclarer roi le petit bâtard d'Entra-
gues.
Cette fois, c'était bien mieux, on faisait la guerre à c
vieux paillard de Béarnais, on déclarait Louis XIII illégi-
lime, bâtard adultérin, on donnait des preuves et l'on élisait
Condé.
Il y avait un prétendant, le Charlss X de la Ligue.
L Espagne, ayant en main une bonne cause, ne pouvait
manquer de l'appui de la Providence.
Ainsi, le 14 mai 1610, à quatre heures de l'après-midi,
Henri IV fut assassiné.
Donnons sur cette catastrophe et son auteur, ou plutôt
ses auteurs, tout ce que nous avons réuni de détails.
XIV
Nous avons dit les goilts étranges du jeune duc de Ven-
<lôme, et combien ces goUts désespéraient Henri IV.
Le roi jugea qu'il n'y avait à Paris qu'une femme qui
dût l'en guérir et résolut, en bon père qu'il était, de négocier
l'affaire lui-même.
Cette femme, c'était la célèbre mademoiselle Paulet.
Angèli(|ue Paulet était née vers 1592; elle n'avait donc
que dix-huit ans à la mort du roi.
Saumaise lui donna place, plus tard, sous le nom de Par-
th&ntc dans son graud dictionnaire historique des pré-
cieuses.
Elle était fille de Charles Paulet, secrétaire de la chambre
du roi, et inventeur de l'impôt que, de son nom, on appela
la paulette.
Cet impôt consistait en une redevance que payaient cha-
que année les officiers de justice ou des finances, afin, en
cas de mort, de conserver à leurs héritiers le droit de dis-
poser de leur charge.
Mademoiselle Paulet avait beaucoup de vivacité, la taille
fine, était jolie, dansait bien, jouait admirablement du luth,
et chantait mieux qu'aucune personne de son temps.
C'est sur elle qu on fit la fable des rossignols morts de
jalousie pour l'avoir entendue chanter.
« Seulement, elle avait les cheveux roux. »
Remarquez que ce n'est pas moi qui m'en plains; c'est
Tallemant des Réaux. Mais des cheveux d'un si beau
roux, que c'était un charme de plus.
Voyez plutôt ce que Saumaise en dit :
" Rousses, voici votre consolation, et Parthénle, dont je
vous parle, et qui a eu les clieveux de cette couleur, est ime
précieuse dont l'exemple suffit pour faire voir qu'elles
sont autant capables de donner de l'amour que les brunes
ou les blondes. »
Elle avait été du ballet où mademoiselle de Montmo-
rency s'était emparée du cœur du roi. Elle apparaissait
sur un dauphin, et, comme elle était charmante ainsi, on fit
sur elle le quatrain suivant :
Qui fut le mieux du ballet?...
Ce fut la petite Paulet,
Montée sur un dauphin...
Qui montera sur elle enfin ?
Elle y chantait d'une voix ravissante les vers de Lingende,
qui commençaient ainsi :
Je suis cet Amphion...
Henri IV, ne pouvant pour lui avoir la belle danseuse
qu'on appelait mademoiselle de Montmorency, voulut au
moins avoir pour son fils la belle chanteuse qui avait
nom mademoiselle Paulet.
Ce fut la première femme qui reçut le surnom de lionne,
surnom ressuscité de nos jours dans les mêmes conditions .
Que l'on en juge :
« L'ardeur avec laquelle elle aimait, dit TaUemant des
Réaux. son courage, sa fierté, ses yeux vifs, ses cheveux
trop dorés, lui firent donner le surnom de lionne. »
Ce fut, à ce qu'on assure, en se rendant chez mademoiselle
Paulet, dans ce but tout paternel, qu'Henri IV fut assassiné.
Donnons quelques détails sur l'assassin :
" Il y avait à Angoulême, dit Michelet, un homme fort
exemplaire, qui nourrissait sa mère de son travail et vivait
avec elle en grande dévotion. On le nommait Ravaillac
Malheureusement pour lui, il avait une mine sinistre qui
mettait en défiance. ■■
Cette mine sinistre venait de ses malheurs personnels. Son
père s était ruiné ; sa mère s'était séparée de son père.
Pour soutenir sa mère, il s'était fait valet d'un conseiller
au parlement, limier de procès ; mais, quand les procès
manquaient, plus d'appointements ; il avait alors des
écoliers qui le payaient en denrées, selon le commerce que
faisaient leurs parents.
Un meurtre eut lieu dans la ville. Ravaillac avait un as-
pect tellement sinistre, qu'on s'en prit à lui. Grand et fort
il avait les bras rudes, les mains pesantes ; il était jaune de
visage, étant de nature bilieuse, rouge de cheveux et de
barbe d'un roux foncé, comme le cuivre. On le voit, tout cel»
n'était point attrayant.
Et cependant il n'était aucunement coupable du meurtre
dont ou l'accusait. Au bout d'un an de prison, il sortit
lionorableinent acquitté, mais plus bilieux que jamais. II
était en outre endetté : si bien qu'il ne sortit par unp
porte que pour rentrer par l'autre. Ce fut dans ce cachot
pour dettes que son cerveau s'exalta : il se mit à faire de-
mauvais vers, plats et prétentieux comme ceux de Lacenalre.
Puis les visions s'en mêlèrent. Un jour, en allumant son feu.
il vit un sarment de vigne qui s'allongeait, changeait de
forme, et devenait une trompette ; il mit cette trompette à
sa bouche et elle sonna toute seule une fanfare de guerre,
et, en même temps qu'il sonnait ainsi la guerre sainte, des-
flots d'hosties s'échappaient à droite et à gauche de sa
bouche. Dès lors, II vit bien qu'il était destiné à une grande
chose, à une chose sainte ; en conséquence, il se mit h la
théologie, l'étudia, et surtout sur ce point qui avait tant
préoccupé le moyen âge. - Est-il permis de tuer un roi ? •■
Ravaillac ajoutait : « Quand ce roi est ennemi du pape. » On
lui prêta Manaria et le autres lîasuistes qui avaient écrit sur
la question.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
Soit que ses dettes tussent payées, soit que son créancier
ou ses créanciers se lassassent de le nourrir. 11 sortit de
prison. Ce fut alors qii il raconta ses visions et que le
bruit sen répandit : on fit aussitôt connaître au duc dEper-
non, à cet ancien mignon de Henri III que vous savez, qu'il
y avait dans sa ville, né sur la place qui portait son nom.
un saint homme visité de 1 esprit de Dieu. Le duc dEpernoii
vit fiavaillac. écouta ses billevesées, devina le parti qu'on
:I3
avait en lui une telle conflance, qu'il l'envoya à Naples.
C est là que, en dinant chez Hébert, il annonça, comme
nous 1 avons dit, qui! tuerait le roi.
Kn effet, c'était le moment de tuer le roi II venait de
garantir la Hollande et de refuser le double mariage es-
pagnol. *
Kavaillac revint donc en toute hâte à Paris pour exécuter
son dessein, descendit chez son ancienne hôtesse, et \*
*.(A>tflli_
Presque aussitôt, sa tète tomba sur l'épaule du duc.
pouvait tirer d'un homme qui allait demandant à tout
le monde: .. Peut-on tuer un roi ennemi du p;ipe? » le
chargea d'aller suivre un procès qu'il avait à Paris, lui
donna des lettres pour le père d'Entragues, qui avait été
condamné à mort, on se le rappelle, pour conspiration con-
tre Henri IV, ainsi que pour Henriette d'Entragues, cette
Indocile maîtresse du roi, toujours en guerre avec lui. Le
père et la fille le reçurent à merveille, lui donnèrent un
valet pour l'accompagner, et à Paris l'adresse d'une femme
à Henriette, pour qu'il sût où descendre.
Elle se nommait la dame d'Esooman.
La dame d Escoman fut fort effrayée à la vue du sombre
personnage, elle crut voir entrer le malheur en personne;
elle ne se trompait point ; mais Ravaillac était si bien
recommandé, quelle ne l'en reçut pas moins bien, et que.
revenant, en voyant ce doux et pieux personnage, sur ses
premières idées, elle le chargea d'une affaire au palais.
Mais Ravaillac ne resta point à Paris; le duc d'Epernon
sachant femme de conflance des ennemis du roi, s'ouvrit A
elle de son projet.
La pauvre femme était légère et galante, mais avait un
bon cœur, un cœur français ; la chose l'épouvanta, elle
résolut de sauver le roi.
C était au temps dos plus folles amours de Hfinrl IV pour
mademoiselle de Montmorency ; il ne pensait ;\ rien autre
chose que la fuite en Espagne de son neveu Condé. Il est
vrai que celui-ci avait soin de le faire souvenir qu'il habi-
tait cliez ses ennemis.
Il venait de lancer un manifeste contre le roi. tout dans
l'intérêt du peuple.
Ce manifeste eut un écho dans la noblesse et chez les
parlementaires, deux classes mécontentes du roi.
On disait tout haut qu'aucun des enfants du roi n'éfant de
lui, autant et mieux valait, pour lui succéder, un Condé
qu'un bâtard.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
On oubliait que, selon toute probabilité, le Condé était
bâtard lui-même.
Sur ces entrefaites, Henri conclut, le 10 février 1610, le
traité de guerre avec les princes protestants ; il attaquait
lEspagne et lltalle et entrait en Allemagne avec trois
armées â la fois, et les généraux commandant ces trois ar-
mées étaient tous trois protestants.
Quant au duc dEpernon, colonel général de l'infanterie
et ssrviteur très Uumble des jésuites, contre lesquels, en
réalité, se faisait ce grand armement, on le laissait a Pa-
ris
Le roi venait de faire couper la tête à un de ses hommes
qui avait bravé 1 éUit contre les duels.
Puis en même temps, le roi, imprudemment, laissait nu-
milier un autre homme bleu autrement dangereux que le
duc dEpernon. Celait le cavalier servant de la reine,
maître Concino Concini.
Un jour le parlement défilait en robe rou.çe, et tous, selon
létiquette, avaient le chapeau bas ; il garda, lui, son cha-
peau sur sa tête. . .
Le président Séguler en passant, allongea la main, prit le
chapeau et le posa à terre.
Un autre jour, le même Concino Concini, faisant semblant
dignorer les privilèges du parlement, entra dans la cham-
bre des requêtes, en bottes éperonnées, lépée au côté et
le chapeau à panache sur la tête.
Cette fois, ce fut tout simplement l'affaire des clercs; Ils
lui courui-ent sus, et, quoique le bravache eût avec lui une
douzaine de domestiques, il fut bourré, houspillé, plumé
d'importance; et les gens qui vinrent â son secours n'eurent
que le temps tout juste de le cacher dans un four d'où îI
ne sortit que le soir.
Concini se plaignit â la reine et la reine au roi.
Mais, comme ou le pense bien, le roi donna raison au
président Séguler. et même aux petits clercs.
On rapporta au roi que Concini avait menacé les parle-
mentaires de son épée.
— Bon, bon, qu il menace ! avait répondu le roi ; leur
plume a un bien autre fil que lépée d'un Italien.
La reine fut exaspérée.
Ce fut au plus fort de cette exaspération que la dame
d'Escoman lui ht dire qu'elle avait â lui donner un avis
essentiel au salut du roi ; en preuve, elle offrait de faire
saisir dès le lendemain certaines lettres arrivées d'Espa-
gne.
La reine fut trois jours sans répondre autre chose, si-
non qu'elle l'écouterait, et, définitivement, elle ne l'écouta
point.
La d'Escoman, épouvantée d'un pareil silence de la part
d'U'ie femme, quand il s'agit du salut de son mari et de son
roi, courut à la rue Saint-Antoine pour tout révéler au père
Cotton, confesseur du roi.
Elle ne fut pas reçue.
Elle, insista et finit par parler au père procureur, qui
refusa d'avertir le père Cotton et se contenta de répondre :
— Je demanderai au ciel ce que je dois faire.
— Mais si en attendant on tue le roi ! s'écria la d'Es-
coman.
— Femme, mêlez-vous de vos affaires, répondit le jésuite.
Le lendemain, la d'Escoman fut arrêtée.
Convenons quelle le méritait bien.
Mais le bruit de cette arrestation pouvait parvenir aux
oreilles du roi.
Bon ! avant que le bruit lui parvint, le roi serait tué.
La pauvre prisonnière était si loin de se douter d'où
lui venait son arrestation, que, du fond de sa prison, elle
continua de s'adresser â la reine.
De son côté, la reine mettait tout en œuvre pour être faite
régente; le départ du roi. les dangers qu il courait â l'ar-
mée étaient un suffisant prétexte ; on s'en servit tant et
si bien que le roi se lassa et consentit â son sacre : elle
fut sacrée à Saint-Denis, et y fit une entrée magnifique.
Mais, en Gascon qu'il était, le roi avait éludé la chose ;
il avait fait sacrer la rèliie et ne l'avait pas fait régente, lui
donnant une voi.x au conseil, voilà tout.
C'était â la fois plus ou moins qu'elle ne demandait ; le
roi était plus triste que jamais, vous verrez cela dans les
Mémoires de Sully. Sully dit en toutes lettres : « Le roi
attendait de ce sacre les plus grands malheurs. .. Tous les
visages étaient maussades autour de lui. et le gai Gascon
aimait les visages gais. 11 aimait le peuple et avait besoin
de se croire aimé du peuple, ou le peuple n'était pas heu-
reux.
Un jour, comme il passait près des Innocents, à cent pas
peut-être de l'endroit où il fut assassiné, un homme en habit
vert lui cria ;
— Sire, au nom de Notre-Selgneur et de la très sainte
Vierge, il faut que je vous parle.
Cet homme était RaTalllac.
Il dit qu'il appelait le roi pour l'avertir. Il voulait lui
demander si vé7-Uablejnen.l il voulait taire la guerre au
pape.
Sans doute, la mort du roi était subordonnée à la ré-
ponse.
Il voulait encore savoir du roi s'il était vrai que les
huguenots préparassent le massacre des catholiques.
Le maJheureux était comme possédé, ne pouvant tenir
en place ; il s alla un jour réfugier dans un couvent de
feuillants qui ne le voulurent point garder.
Il alla frapper alors à un couvent de jésuites.
Les jésuites le repoussèrent, sous prétexte qu'il sortait de
chez les feuillants.
Au reste, il parlait de son projet à tout le monde, deman-
dant conseil à tout le monde, de sorte qu en se rencontrant,
les gens se disaient :
— Vous savez, le lueur du roi est à Paris.
Un jour, il quitta Paris et retourna à Angouléme.
Il hésitait, comme on voit ; mais une sainte communion,
lui-même le dit, lui rendit la force.
Il vint à Paris en avril 1610, pour faire le coup.
Dans l'auberge oii il était, il prit un couteau et le cacha
dans sa manche.
Puis, sous l'empire d un nouveau remords, une fois en-
core il quitta Paris pour retourner a Angouléme. Il fit
plus : de peur que la vue de son couteau ne le tentât, il en
brisa la longueur d'un pouce à une charrette qui passait.
Mais, à Eiampes, la vue d'un crucifix lui rendit tout
son courage.
Ce n'était plus le Christ qui était crucifié par les Juifs
c'était la religion qui était crucifiée par les protestants.
Plein de rage, il revint à Paris.
Et cependant la pauvre d'Escoman ne se lassait pas et fai-
sait de son mieux.
Par la demoiselle de Gournay, fille adoptive de Montai-
gne, elle fit parvenir l'avis de l'assassinat à un ami de
Sully.
L ami de Sully courut à l'Arsenal ; et lui. Sully et sa
femme délibérèrent sur ce qu'il y avait à faire.
On trausmit l'avis au roi. mais faiblement, sans trop
l'appuyer, lui disant que, s'il voulait, on le ferait parler
aux deux femmes.
Mais Henri semblait las de lutter, .«entant contre qui il
luttait.
D'ailleurs, dans trois jours, il partait.
Il ne se rappela point Coligny, qui, dans trois jours, par-
tait aussi.
Et cependant, durant la nuit du 13 au u, ne pouvant trou-
ver le repos, le sceptique se leva, s agenouilla, tenta de
prier.
Avait-il des pressentiments 7
Pourquoi pas'?
C'est qu'en effet, les prédictions et les présages ne lui
avaient pas manqué.
D'aliuid, une- de ces prédictions qui lui avaient été faites.
et qui avait déjà failli se réaliser deux fois, c'est qu'il
périrait en carrosse.
La première fois qu'il pensa périr ainsi, c'était pendant le
siège de la Fère. Il accompagnait la duchesse de Beau-
fort, de Traveny à Mouy ; les chevaux bronchèrent dans un
mauvais passage et entraînèrent le carrosse dans un pré-
cipice. Le carrosse fut brisé, et les quatre chevaux qui le
traînaient ou tués ou estropiés.
Nous avons raconté 1 autre événement, et dit comment,
en traversant le bac de NeulUy, le carrosse était tombé
dans la rivière.
Cinq personnes étaient dans le carrosse royal : le roi, la
reine, la princesse de Conti. le duc de Montpensier et le
duc de Vendôme.
Le roi et le duc de Montpensier sautèrent par la portière
avant que le carrosse fut dans l'eau.
Mais la reine, la princesse de Conti et le duc de Vendôme
n'eurent point le même bonheur.
On tira la princesse de Conti la première, elle était du
côté du carrosse ciui surnageait.
Le carrosse continuait de s'enfoncer.
La Châtaigneraie plongea et tira la reine par les cheveux.
Restait le duc de Vendôme. La Ch.ltaigneraie plongea Je
nouveau et eut le bonheur de sauver le jeune prince.
La Châtaigneraie fut récompensé, en .supposant que l'on
récomiiensc de pareils services, par le don d'une enseigne
eu diamants de quatre mille écus. et par sa nomination à
la plac« de capitaine des gardes de la reine.
Donc, comme nous le disions, le roi, deux fois déjà, avait
failli périr en carrosse.
On avait, en outre, fait son horoscope en Allemagne.
Cet horoscope disait que sa vie serait tranchée par un
coup violent, dans la cinquante-septième année de son
âge.
De plus, un grand mathématicien avait publié que Ilenr!
allait heureusement et triomphalement à la monarchie de
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
11
lEurope, si un terrible accident, dont U était menacé, ne
larrêiait pas au milieu de son glorieux chemin.
Ce niCme homme, qui avait prédit au duc de Guise son
assassinat aux Etals de Blois et au duc de Mayenne la peine
de la bataille d'ivry, avait dit que, cette année 1610, le
roi mourrait de mon violente.
On avait trouvé sur un autel, à Montargls. la prédiction
de cette désastreuse journée, et l'on avait vu à Boulogne
pleurer une image de la Vierge !
La maréchale de Retz racontait que la reine Catherine,
désireuse de savoir ce que deviendraient ses enfants, et
iiuel était celui qui leur succéderait, avait été trouver un
magicien, et que celui-ci lui avait fait voir un miroir re-
présentant une salle dans laquelle chacun de ses fils lui
était apparu faisant autant de tours qu'il devait vivre
d'aiiuées.
François II avait paru le premier et fait un tour.^Cliar-
les IX parut le second et fit quatorze tours. Henri 111 parut
le troisième et tit qiiinze totu-s. Enfin Henri de Béaru était
apparu le quatrième en avait fait vingt et un, et avait dis-
paru.
Pendant l'appareil du couronnement, on montra au roi
une prédiction venue d'Espagne. Elle disait qu'un gi-aud roi
qui avait été prisounier dans sa jeunesse, mourrait au mois
de mai. Mais le roi secoua la tète.
— 11 ne faut se fier à rien, dit-il, de ce qui vient d'Espa-
gue.
Et cependant, se retournant vers Sully :
— Sully, lui dit-îl, j'ai quelque chose sur le cœur qui
m'empêche de me réjouir.
L'arbre planté dans la cour du Louvre, le premier jour
de mai, tomba de lui-même sans effort, et la tête tournée
vers le petit degré, le ueuvième jour du même mois.
Bassompierre et 1- duc de Guise étaient appuyés en ce
moment sui' les barres de fer du petit perron au-devant de
la chambre de la reine. Bassompierre secoua la tête, et,
montrant l'arbre t')mbé au duc de Guise :
— Si nous étions eu Allemagne ou eu Italie, dit-il. on pren-
drait cette Chine pour un mauvais signe et pour le ren-
versement de l'arbre a l'omlne duquel se repose le
monde.
Le roi était derrière eux sans qu'ils le vissent ; il passa
à leur grand étonuement, sa tète entre leurs deux têtes :
— Est-ce que vous avez entendu, sire? lui demanda Bas-
sompierre.
— Par ma foi, oui. dit le roi ; mais voilà vingt ans que
j'ai les oreilles rebattues de ces présages; il n'en sera que
ce qui plaira à Dieu.
La reine, de son tôté. crut devoir faire deux songes qui
ajoutaient encore â. toutes ces craintes vagues qui sem-
blaient planer au-dessus du Louvre.
Elle rêva d'abord, et c'était au moment où les orfèvres
dressaient sa couronne, que tous les diamants que l'on
avait donnés pour enrichir cette couronne s'étaient changés
en perles.
Or, dans la langue des songes, les perles veulent dire des
larmes.
Elle se rendormit : mais, une demi-heure après, elle '.e
réveilla tressaillant et poussant un cri.
— Quavez-vous, ma mie? lui dit le roi.
— Oh ! s'écria la reine, le vilain songe <iue je viens do
faire !
— Et qu'avez-vous donc songé
— Oh ! rien, 'i'ous .savez que les songes sont mensonges.
— Dites toujours
— Eh bien, j'ai S4jngé que l'on vous donnait uu coup de
couteau sur le petit degré.
— Par bonheur, i a n'est qu'un songe, dit le roi.
— Ne voule2-vou> pas. insista la reine, que je fasse lever
La Renouillière?
La Renouillière. c était la première femme de chambre.
— Oh I dit le roi. il n'est pas besoin pour si peu.
Et il se rendormit aussitôt, « car, dit Mathieu, son his-
torien, il était prince si bien composé, qu'il avait deux cho-
ses a sa disposition, la veille et le sommeil. ■■
Le 9 au soir, Henri étant en train de jouer au tric-trac,
il lui sembla plusieurs fois voir des taches de sang sur
l'ivoire et l'ébène. Il essaya de les essuyer avec son mou-
choir, d abord sans rien dire, puis ensuite en demandant
à son partner s'il ne voyait pas comme lui ces taches de
sang.
C'était son présage de la Saint-Barthélémy qui .se renou-
velait.
Alors, il sortit pour prendre un peu l'air.
Il avait à la fols la vue et le cœur troublés.
Après le jeu la reine soupait dans son cabinet et y était
servie jiar ses filles Le roi y entra, s'assit près d'elle, et,
non par .soif, mais par une esriéce de galanterie conjugale,
i? but deux fois ce qu elle avait laissé dans son verre.
Puis, tout à coup, il se leva et sortit pour aller se mettre
au lit.
Ce fut cette nuit-là qu'il ne put dormir et se releva, es-
sayant de prier.
Donnons, minute par minute, les détails de ce dernier
jour, 14 mai IGIO.
Le roi s éveilla de meilleui-e heuie encore que d'Iiabitude.
C'est-à-dire vers les quatre heures du matin. Il passa aus-
sitôt dans son petit cabinet pour y prendre ses habits.
Là, et tout en shabillant, il lit appeler M. de Kambure,
qui était arrivé la veille au soir: puis, à six heures, il se
jeta sur son lit pour faire plus traiic|iiillenient ses prières.
Tout en faisant ses prières, il entendit que l'cui grattait
la porte.
— Laissez entrer, dit-il : ce doit être M. de Villeroy.
Il l'avait, en effet, envoyé quérir iiar la Varenne.
Il lui parla longuement d affaires ; puis, le renvoyant anx
Tuileries pour ce qui restait à lui dire, il lui commanda de
tirer le rideau, et continua de se recommander à Dieu.
Ses prières finie?, il acheva toutes ses expéditions au
duc de Savoie, et les scella lui-même de son sceau. .
Puis il passa aux Tuileries, demeura plus d'une demi-
heure à se promener avec le dauphin, parla au cardinal
de Joyeuse et à plusieurs autres seigneurs, et recommanda
d'apaiser la querelle que les ambassadeurs d Espagne et de
■Venise avaient eue au couronnement.
En quittant le dauphin, 11 alla aux Feuillants, où il
entendit la messe. Parfois il y arrivait passé midi. Dans :e
cas, il faisait au clergé ses excuses pour ce retard. Alors,
il avait l'habitude de dire :
— Excusez-moi, mes pères, j'ai t>availlé. Or, quand je
travaille pour mon peuple, je prie. Travailler au lieu de
prier, c'est laisser Dieu pour Dieu.
Il revint au Louvre : mais, avant de se mettre à table, U
voulut voir un nommé Descure, qui. par son ordre, venait
de reconnaître le passage de la rivière de Semoy.
Le passage était facile, commode et assuré par le pays de
Chàteau-Reuault, qui appartient en souveraineté à madame
de Conti.
Le roi fut très joyeux d'apprendre ces nouvelles. On lui
avait dit que le marquis de Spinola s'était emparé de tous
ces passages : et le rapiJort de De.scure lui apprenait non
seulement qu'il n'en était rien, mais encore que son armée
était maintenue dans le meilleur état par M. de N'evers ■. que
les Suisses avaient rejoint, et que les équipages et l'artille-
rie étaient tout prêts.
Puis il dina, et. pendant le dîner, fit appeler M. de Néres-
tang po^ir lui adresser tous ses compliments sur la bonne
tenue de son régiment, sur la rapidité avec laquelle il avait
été équipé, le pi-iant d'être certain que tous les frais qu'il
avait faits lui seraient remboursés.
— Sire, répondit M. de Xérestang, je cherche les moyens
de servir Votre Majesté, sans songer aux récompenses, cer-
tain que je suis de n'être jamais pauvre sous un roi si grand
et si généreux.
— Oui, vous avez iMison, monsieur de N'érestang, c'est aux
sujets d'oublier leurs services, mais c'est aux rois de s'en
.souvenir. Mes serviteurs se doivent fier à moi, et moi, je
dois avoir soin d'eux. Il est vrai que ceux à qui j'ai fait
plus de bien qu'à vous ne le reconnaissent pas si bien que
vous. C'est des grands bienfaits que se forment les grandes
ingratitudes.
Comme il achevait ces paroles, entrèrent Madame, qui fut
depuis madame Henriette; madame Christine, qui fut depuis
duchesse de Savoie, et mademoiselle de Vendôme.
Le l'oi demanda au.x trois enfants s'ils avaient dicé.
Madame de Montglat, leur gouvernante, répondit qu'elle
avait fait diiier les princesses à Saint-Denis, où elles avaient
visité les reliques et le trésor.
— Vous êtes-vons réjouies? demanda le roi.
— Oui, dit mademoiselle de Vendôme ; seulement, .M. le
duc d'.\njou a beaucoup pleuré.
— Pourquoi cela? dem.iiula le roi
— Parce que, ayant demandé qui était dans un tombeau
qu'il regardait, il lui fut répondu que c'étiiit vous.
-- C'est qu'il m'aime, le pauvre enfant! dit le roi. Hier.
pendant toute la cérémonie, comme 11 ne me voyait point,
il n'a fait que crier : « Papa ! »
Après le dîner, il s'arrêta longtemps à parler au prési-
dent Jeannin et à .^rnault. intendant de .ses finances, leur
dlsiiut qu'il était résolu à travailler a la réforme de l'Etat,
a soulager la misère et l'oppression de son peuple, à ne
plus souffrir qu'il y eût en France d'autre pouvoir que la
vertu et le mérite, ni que la vénalité des offices rendit pro-
fanes les choses sacrées, conjurant ses bons serviteurs de
seconder vertueusement et courageusement ses intentions.
Puis il passa dans les appartements de la reine, suivi du
seul mai'qiiis de la Force. .
La reine était dans son cabinet, où elle donnait des
ordres pour tout ce qui était nécessaire à la pompe et à !a
magnificence de sou entrée.
Au moment où Henri apparut sur le seuil, elle Invitait
l'évêque de Béziers, sou grand aumônier, à aller à la cou
'.2
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRE
eiergerie du Palais pour y prendre deux maures des re-
auèles et aviser avec eux à l'élargissement des prisonniers ;
puis, entendant la duchesse de Guise qui parlait d aller en
Tilfe :
— Ne bougez pas d'ici, cousine, dit le roi, nous rirons.
— Impossible que je ne sorte pas, sire, dit-fUe, j ai con-
Toqué une assemblée de quelques avocats du parlement.
— Eh bien, dit-il. je vais aller voir la princcs.se de Conti ;
j'ai, en outre, grande envie daller à l'Arsenal ; mais, si
j'y vais, je m'y mettrai en colère bien certainement.
— X'y allez pas, sire, restez avec nous, et tenez-vous en
belle humeur, dit la reine.
Malgré cet engagement, il sortit du cabinet de la reine
«t rentra chez lui pour écrire. 11 était sous le poids de celle
agitation qui tourmente les gens menacés d'un grand mal-
heur, et que leur instinct pousse à y échapper.
Il s'assii â une table, prit une plume, du papier, el écri-
Tit.
Mais à la cinquième ligne, il s'arrêta, fit appeler la Cla-
Terie, qu'il avait envoyé à l'ambassadeur de Venise, au
sujet de la querelle que celui-ci avait eue, lors du couron-
nement, avec l'ambassadeur d'Espagne, causa avec lui quel-
ques instants, continua d'écrire; puis, après qu il eut
écrit et qu'il eut remis la lettre à la personne qui l'atten-
dait, il s approcha d une fenêtre, et, portant sa main a sou
Iront, il dit :
— .Mou Dieu! qu'ai-je donc là qui me trouble si fort?
Puis il sortit de son cabluet et rentra dans la chambre de
la reine.
La, il trouva le cliancelier et lui parla longtemps de ses
projets d'avenir, comme si, près de quitter le monde, il
s'empressait d'initier le premier officier de sa justice à ses
dernières intentions.
Après celle conversation, tous deux se quittèrent.
— Sire, dit le cliancelier, je vai.î tenir votre conseil.
— Et moi, répondit le roi en l'embrassant, je vais dire
adieu à ma femme.
Sur quoi, il rentra une seconde fois dans le cabinet de
la reine, où il se mit à jouer avec ses enfants.
— Je ne sais ce que j'ai aujourd hui, madame, (^it-il a la
leine, mais le fait est que je ne puis me décider à sortir
de cliez vous.
— Mais demeurez-y doue, dit la reine. Qui vous force .i
aller deltoi's?
Alors, se tournant vers Vitry. son capitaine des gardes :
— Vitry, dit-il, allez au palais et mettez ordre au festin
royal, .l'y serai moimfme à six heures pour voir comment
toutes choses seront ordonnées.
— Sire, dit de Vitry. je vais obéir à Votre Majesté, mais
j'aimerais mieux rester ici.
— Et pourquoi cela?
— Sire, je ne imis être en deux lieux à la fols. Or, quand
je vous vois a la diasse. sans vos gardes, ou au promenoir
peu accompagné, je n'ai pas un instant l'esprit en repos.
Jugez donc de mes craintes en ce moment, dans celle grande
Tille, qui est pleine d'un nombre incroyable d'étrangers
et d'inconnus.
— Allons, allons, reprit le roi. vous êtes un cajoleur, Vi-
try. Vous voulez demeurer ici pour causer avec les femmes.
Faites ce que je vous dis: il y a cinquante ans que je me
garde sans capitaine, et je me garderai bien aujourd hui
encore tout seul.
— Oh! quant à cela, répondit de Vitry, il n'est point be-
soin que Votre Majesté se garde toute seule. J'ai en bas une
douzaine d hommes à son service et qui peuvent l'accom-
pagner si elle le désire.
Vitry partit.
Alors, le roi s'avança sur le perron de la chambre de
la reine et demanda si son carrosse était en bas.
On lui répondit (|ue oui.
Ces 'paroles furent entendues d'un homme qui était assis
sur les pierres de la porte du Louvre, oil les laquais atten-
dent leurs maîtres. Cet homme, auquel personne ne fit
attention, se leva et s'en alla attendre le roi entre les deux
portes.
Le roi rentra dans le cabinet, dit par trois fois adieu A
la reine, l'embrassant comme si son cœur eût témoigné le
regret qu'il avait de se séparer et arracher du sien.
— Sire, dit la maréchale de la Chastre en voyant ces cares-
ses, je crois que Votre Jlajesté devient tous les jours plus
amoureuse de la reine.
— Eh bien, maréchale, qu'avez-vous à dire ù cela?
— J'ai à dire. sire, que vos bons serviteurs en reçoivent un
grand cnnientcraent.
— El moi une grande joie, dit la reine.
Henri embrassa pour la troisième fols Marie de Médicls et
sortit.
En descendant le petit degré. Il rencontra le maréchal
Bols-Dauphin et lui ordonna de se tenir prêt â partir pour
l'armée
Puis, descendu dans la cour, il vit le duc d'Anjou qui y
jouait, et, lui montrant Bassompierre :
— Connais-lu ce monsieur-là ? lui demanda-t-il.
Enfin, à trois heures trois quarts, il monta en carrosse,
prit la principale place ; mais, ayani rencontré le duc
d Epernon, et ayant su qu'il avait affaire eu ville, il le
lit placer à sa droite.
A la portière du même côté, étaient le maréchal de Lavar-
din el M. de Roquelaure.
A l'autre, le duc de Montbazqn et le marquis de la Force.
Sur le devant, Liancourt, son premier écuyer, et le
marquis de Mirabeau.
Le cocher fit demander l'ordre par l'écuyer de service.
— Sortez d'abord du Louvre, répondit le roi.
Puis, étant sous la voûte de la première porte, il ût
ouvrir le carrosse de tous les côtés.
L homme qui l'attendait entre les deux portes était à son
poste* mais, voyant que le duc d Epernon était à la plase
du roi, et ayant entendu ces mots : « A l'Arsenal ! « il es-
péra trouver sur la route plus de facilité à son dessein, et,
se glissant entre la voiture et la muraille, il alla attendre le
roi, appuyé â l'une de ces petites boutiques qui sont près
des Innocents, rue de la Ferronnerie.
En face de l'hôtel de Longueville. le roi fit arrêter le car-
rosse, el renvoya tous ceux qui raccompagnaient.
Alors, le cocher demanda une seconde lois où il devait
aller, comme si la première il n'eût point entendu.
— A la Croix-du-Trahoir, dit le roi.
— Et de là?
— De la .. Je dirai plus lard où je veux aller.
Et le cocher s'arrêta à la Croix-du-Trahoir.
Le roi hésita un Instant s'il irait chez mademoiselle Paulet,
ou à r.\rsenal.
Il décida daller à l'Ai-senal d'abord, et chez mademoiselle
Paulet au retour.
Il passa sa tête hors de la portière el dit tout haut :
— A l'Arsenal, en passant par le cimetière Saint-Inno-
cent.
Et, comme il faisait chaud, il quitta le manteau qui l'ea-
veloppail el le mit sur ses genoux.
On arriva à la rue de la Ferronnerie.
.\ l'entrée de la rue, le roi vit. dans son carrosse, M. de
Monligny, et, se penchant encore une fois hors du carrosse,
il lui cria :
— Seigneur Monligny, serviteur !
Puis le carrosse du roi entra dans la rue.
La rue était encombrée de loges et de boutiques joignant
la muraille du cimetière Saint-Innocent. Le a mai 1554. il
y avait juste cinquante-six ans, le roi Henri II, étant à
Compiègne. et considérant que cette rue de la Ferronnerie
était la voie ordinaire que suivaient les rois de France pour
s'en aller du Louvre en leur château des Tournelles. avait
rendu un édit par lequel ces boutiques devaient être démo-
lies et abattues.
L'édit avait été ratifié en parlement, mais son exécution
avait été négligée.
C'était au milieu de ces loges et de ces boutiques que
l'homme qui s était levé de dessus une des pierres posées à
l'entrée du Louvre, attendait le roi.
Or. comme pour seconder les mauvais desseias de cet
homme, il arriva qu'en entrant dans la rue, le carrosse du
roi trouva deux charrettes, l'une chargée de foin, l'autre
de vin.
La charrette de foin, qui tenait le milieu de la rue, fut
cause que le cocher prit tout à fait â main gauche, s'ar-
rétanl à toute miiinle.
Les valets de pied étalent, à cause de l'embarras, passés
par le cimetière.
Plusieurs personnes alors commencèrent de passer entre
le carrosse el les petites boutiques dont nous avons parlé.
Un liomme vint à son tour, suivant le même chemin, le
manteau sur l'épaule gauche, et dessous un poignard qu'il
tenait caché.
Le roi avait la tête tournée à droite. Il parlait à d'Eper-
non. auquel il venait de donner un papier : il avait le bras
droit sur le col du duc. son bras gauche était sur l'épaule
du duc de Montbazon. qui tournait la tête pour n'avoir pas
l'air d'écouler ce que le roi disait au duc d'Epernon et
au maréchal de Lavardin.
Voici ce qu'il disait :
— A notre retour de l'Arsenal. Je vous ferai voir les
plans que d'Escure a faits pour le passage de mon armée
vous en serez aussi content que Je l'ai été mol-même.
Tout à coup, il s Interrompit pour dire:
— Ah ! Je suis blessé !
Puis il ajouta :
— Ce n'est rien.
Mais, en même temps, il pous.'^a un soupir plutôt qu'un
cri. et le sang jaillit de la bouche à gros bouillons.
— Oh I sire, s'écria d'Epernon, pensez à Dieu l
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHEI.IEU
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Le roi entendit encore ces paroles, car il Joignit les mains
et leva les yeux au ciel.
Mais, presque aussitôt, sa tête tomba sur l'épaule du
dmc.
11 était mort.
Voici ce qui s'était passé.
L'homme au manteau et au couteau avait profité du mo-
ment où le seul valet de pied qui restât prùs du roi remettait
sa jarretière. Il se glissa entre lui et le carrosse, et, par-
dessus la roue, passa son bras par la portière et frappa le
jol de deux coups de couteau.
II lui en porta un troisième, mais celui-là, le duc de
Montbazon le reçut dans la manche de son pourpoint.
Le premier coup, qui avait fait dire au roi : « Je suis
D'autres enfin se rendirent en toute hftte au Louvre pour
veiller ù la sûreté du dauphi».
, EnHn Conolni courut à la iliambre de la reine, et, a
travers la porte entre-bâUlée. lui jeta ces mots :
— E amazzato I
Puis on détourna le carrosse et on prit le chemin du
Louvre.
Eu eutrant dans la cour, on cria, comme c'était l'habitude
dans les cas d accident :
— Au viu et au chirurgien !
Mais l'un et l'autre étaient inutiles.
On savait déji la blessure, mais on ne sut la mort que
lorsqu'on tira le roi de son carrosse.
Il fut porté sur le lit de son petit cabinet par le duc de
Supplice de Ravaillac.
blessé ! » avait frappé entre la seconde et la troisième côte,
mais, sans pénétrer dans la cavité de la poitrine, avait glissé
sous le muscle pectoral. Le second coup avait porté un peu
plus bas, au milieu du flanc, entre la cinquième et la
sixième côte, avait pénétré dans la poitrine, traversé un
•des lobes du poumon et tranché l'artère au-dessous de l'oreil-
lette gauche du coeur.
C'était celui-là gui avait fait jaillir le sang de la bou-
che du roi.
La mort fut presque instantanée.
A ce cri et à ce mouvement qui se passait dans l'inté-
rieur de la voiture, le peuple se groupa autour du carrosse,
empêchant ainsi l'assassin de fuir.
Le cocher, lui. était si éperdu, qu'il n'essayait ni d'avan-
cer ni de reculer.
Saint-Michel, un des gentilshommes ordinaires, qui venait
derrière la voiture, vit le coup, mais trop tard pour l'em-
pêcher.
Il s'élança sur l'assassin l'épée haute ; mais d'Epernon
lui cria :
— Sur votre tête, ne le touchez point. Le roi n'a pas de
mal.
Puis, saisissant les mains de l'assassin, il lui arracha le
couteau.
En même temps, le comte de Courson lui donnait dans
la gorge un coup du pommeau de son épée, tandis que La
Pierre, un des capitaines-exempts des gardes, s'emparant
de 1«1, le mit entre les mains des valets de pied.
Aussitôt, M. de LIancourt sauta à bas du carrosse, afin
ie se rendre à l'hôtel de ville pour mettre ordre à ce qui
était de sa charge.
M. de la Force courut à l'Arsenal pour en aviser M. de
Sully.
Montbazon, par de 'Vitry, par le marquis de Nolrmoutiers
et par deux ou trois écuyers qui se trouvaient là.
Petit, son premier médecin, fut appelé. Il prétendit que le
roi n'avait rendu le dernier soupir que sur le lit, et que,
lui voyant encore quelque reste de vie, il lui avait dit ■
« Sire, souvenez-vous de Dieu. Dites en votre cœur ; Ji-sus.
fils de David, ayez pitié de moi ! « et qu'alors le roi avait,
par trois fols, ouvert les yeux.
Un autre gentilhomme affirma la même chose à Mathieu,
historien du roi.
Puis on s'enquit de l'assassin, de ce qu'il était, et des
causes qui l'avaient porté à cet assassinat.
Le jour même, le président Jeannin interrogea le meur-
trier.
On sut alors qu'il s'appelait Fraaçois Ravaillac, qu'il était
né à Angoulême en 1579, et, par conséquent, était âgé
de trente et un ans.
L'assassin avait été conduit à l'hôtel de Retz. Pour .ivolr
meilleur marché de lui. le président Jeannin, qui l'inter-
rogea le premier, lui dit que le roi n'était pas mort.
Mais lui, secouant la tête, répondit ;
— Vous me trompez, le couteau est entré si avant, que
mon pouce a touché le pourpoint.
Parmi les papiers qu'il avait sur lui était une pièce de vers
en forme de stances composée pour un homme que l'on
conduit au supplice; on lui demanda d'où elle venait. 11
répondit :
— D'un apothicaire d'Avignon, qui se mél'î de faire des
vers et m'a consulté sur'ceux-cl.
D'Epernon sinquiéla, et, .sous prétexte qu'il n'était point
assez bien gardé à l'hôtel de Retz, le fit transporter chez lui,
11 resta là jusqu'au lundi 17. Le 17, on le conduisit à la
Conciergerie.
44
ALEX.\NDRE DUXIAS ILLUSTRE
Sau5 d<<utc. la Tie lui antit M promiso, cmr l'assassin
s'olisiina .1 dire qu'il n'avait iKtiiu de complice, qu'il a^-an
olH'i A mu voL\ d'en liaui. ei qu'ayaiii appris que ie roi
:\V.:\:: îaire la guerre au p3|«. il avait cru *t« agreaMê
a Pieu en tuant celui qui menaçait son représ^iiaui sur
la îerre
Mais, quelle que fiii la fermeîé de -■ - ' •' ' <e? sur ?e
point, ou n'en voulait rieu croire, i .> proi>osa
de nouveaux modes de tortures pour ar laire dire
la vérite.
La reine écrivit en recommandant un bouclier qui s'oOrait
pour dépouiller vif !'3^< - ■ ■ ' ' tant d'adresse,
•tue la forx e. une lois ; ;itore d'avouer
ses complices et de su; -,
La cour admira cette oaïf a uu<r jiiij^tsse qui voulait
que rhacuu connût que la iusiice n'arail rien omis pour la
Tr; ■ ' -' - : ; elle loua cette soUici-
t mais elle ne crut pas de-
*' '
lu arviutecle. nomme 6ailt.iny. inventeur des cités mo-
dernes. pr.:'ivws,( uiii> torture de sa lafon ; c'était un trou
en lerrt c<5ne renverse, dont les parois
li>se> e : aucune aspérité où le corps
put se :. ...-..- ; glisser le couiwMe. qui. par
'î^ou proiire poids, saflaisserait sur lui-même, de manière que
li's épaules, disait-il, flniraieut par se joindre aux talons,
ei. cela avec des douleurs lentement cruelles, mais «itii
notaient rien au corps de ses forces; de sorte que l'on
P>mrrait retirer le patient à volonté, et. en quatre heures, le
reanettre en état de supporter le même stipplite. jusqu a ce
qu'il eût parlé.
Mais la cour ne Jugea pas j» propos d'user d'autre tor-
ture que celle qui était en usagv.
In instant seulement, elle fut en doute.
L« criminel devaiiil éti>e appliqué à la question avant
d'être condamné a mort ?
I/CS formes ordinaires ne le permettaient point, car la
question ne se donnait qu'eu deux cas ; l'un, avant le
jugement pour avoir la preuve du crime: l'autre après
le Jugement, pour cotuiattre les complices ou les instija-
teiirs.
Or. la question n'était point nécessaire pour le premier
cas, puisque le criminel, pris au moment où U exécutait le
crime, non seulement ne le niait pas. mais encore s'en van-
tait.
.A for«e de recherches. la cour ti>auTa un urrât qui la
lirait d embarras
l'n h(\nime qui avait attenté par le poison à la vie de
Louis XI avait eu. plusieurs fols la gfnt, et A divers
Jours avant Xa condamnation.
L* ivir' ■:; demandait i>as davantage.
^if ':> cette pièce, la cour ordonna que l'assas-
sin ^*^.i . ,• ;, la torture trois fois en trois jours
dl(ré^eni.^
Mais il soutint la première éprenve avec un si grand cou-
rage, ses rép. ■ - - -mes Ji celles qu'U avait
déj.^ faites. .; ,, enlever des forces qui
devaient étr. : ^..; .. ... ...... pour qu'il put jusqu'au
bout endurer le supplice.
Seulement, le rrociireur général La Gnesle. qui étAit ma-
lade, forçant > - mijou se fit pi-irter au parquet pour
prendre ses . . .ivec les avocats du roi : et. consi-
dérant o •' > wme devait eire :. ' - ' ,iu-
n>cnts 1, es. il reqxiii que. c. ...ent
*' '* ''«•^ -■■'- une nouvelle peu : .est
que le ie!..u„iiirfa! se ferait avec des teuaiiies rougies au
feu. et .)uc. dans les blessures faites par en^^ ou verse-
I?" ' ' ' ixiix cn-
«•'■ ■ Me.
' - .. -i ;----. -i i;..,-..' . <^uut faite.
' arrêt fut rendu en ces termes :
• Ueyl.irt
' l* prévenu attein: et coTiv-ilncr. Su crime de lèse^M-
jesté divine et liumaiii, ;ui • .j p^ur le très mé-
chant, très abomin.iMe ei tr t parricide commis
en la pei^onne du rvM. de tr>- ly i ... et très louable mé-
moire
• n ^-'nr :a Téivwation. condamne le meurtrier A faire
*" ■ ilevant la prmc.iv.Me porte de l'éflise de
' ;' ^ '*» tenant «ne torche ardente du poids
''' le. malheureusement et
''■'' ie roi de deux coups de
•*■"'■' ■ - ■ • " ' ■■■" ■<- --irève. et.
sur uii .-. ;,i] ,0 aux mar. -ses rra*
ay J.iiri-' ! . tenant :, . ., cW
""'^ - de feu de s»^:r<. e; sur les
*'■•'■' du plomb fondtj. de l'huile
bov. .. =. ,. ...^ „ j^
'"^^ -;més au
feu, réduits en cendre, jetés au reiu, ses biens confisqués,
sa maison de naissance démolie, son père et sa mère ban-
nis du royaume de France, et ses autres parents contraints
ds changer de nom. •
L'arrêt ïu; exécute ie même jour qx;t
en voir l'exécutiou, tous les princes, .-
de la couronne et du conseil d Etat, se :.........,: v.
tel de ville, tandis (lue tout Paris s'entassait sur la place
de Grève.
On avait ô * à brûler le poing du condamné an
lieu même o.: .e avait été commis. Mais on songea
que la place t...... .-. ■■^ "'^' '^^ ■-— < * ■ ■ - • •
pourraieui assister an ;
que ce commencemei;
forces dont le coupable a\ai: besoin pour supporter lâ>
autres laines.
.\vani de mener le cor.ilamr.ê en Grève, on fit une der
nlère tentative de torture On lui donna les brodequins. Le
prejnier coin tira de sa tvuche de grands cris, mais aucu:i
aveu.
I — Mon Dieu ! cria-t-U, ayez pitié de mon *me et m^
faites pardon de mon crime : mais punissez-moi du feu
éternel si Je n'ai p,ts tout dit.
.\u second coin, il s'év-auouit.
On ne jugea pas à propos d aller plus loin, et le bour-
reau s emivara de lui.
Comme tous les fanatiques i! avait jugé son crime .^
travers sa propre opinion, et cr>yait que le peuple lui sau-
rait gré de sou attentat. Son etounement fut donc étrange
quand, en sortant de la Conciergerie il se vit accueilli par
des huées, des menaces et des malédictions.
Ce fut au milieu 4es hurlements du peuple qu'il arriva a
Notre-Dame. L,à. il se jeta la face contre terre, baisa le
bout de sa torche, et montra un grand repentir.
Ce fut d'autant plus remarquable qu avant de quitter la
priatu. il avait encorv blasphémé le roi et glorifié son
crime.
Le changement liai s'était fait en lai. pendant le court
trajet qui séparait la prison de l'échalaud. était bien
grand, puisque, sur le point de quitter la charrette, le doc-
teur Tilsac, qui rassasiait, lui voulant donner l'absolution,
lui commanda de lever les yeux an ciel.
Mais il lui répondit ;
— Je n'éi; ferai rien, mon père: car Je suis indigne de le
regarder.
Puis, l'absolution donnée ;
— Mou iVre. dit-U. je consens A ce que votre absolution
soit convertie en damnation éternelle si J'ai supprimé qtiel-
que chose de la vérité.
L absolution revue, il monta sur l'échafaud. oA on <e
coucha sur le dos : puis ou lui attacha las chevaux aux pieds
et aux m.Aïus.
Le couteau dont on lui perça la main n'était point celui
dont il s'était serrt pour commettre le crime : car. celui-la.
après l'avoir montré au i>eupie. qui accueillit sa vue d'un
cri d'horreur, le bourreau le jeta a ses valets, qui le
mirent dans un sac
On remarqua que le condamné, tandis que sa main brft-
lait. eut le courage de lever la tête pour la regarder briUér.
Sa main briUée. on lui donna les tenailles.
Alors, les cris commencèrent.
Peu après, on Kta le plomb fonda, rbnlle bouillante. U
poix enflammée, la cire et le soufre, le bourreau ayant bien
soin de les îaire i^énètrer dans la ch.<iir vire.
' £e fi:: .1-.: Mr.thieu. la douleur la plus seasible et la
plu; jx-: tout le supplice, et il le noatra bien
de tout sion corps, le batteneat de ses
c-.::;?-.-: .-■: >.-. ,'..i-r Mais ceto. ajoate
■ ; ;. T le peuple A pitW. U
i:; !u; :.n; ,;--.e : o:! eût i«N.-<»Dmence. •
Et cela est si vrai, qu'un Jeune homme qui regardait par
une des fenêtr«s de l'bOtel de ville, au lieu de dire : • Grwid
Dien, que: ' . ayant eu le maJheur de dire. . Grand
Dieu. q.. . les menacAS s élèverait contre Ini
>« point .Migé de se perdre dans la foule; sans
quoi. Il eut ete mis en pièces.
-XrriTé A ce ;v^,,,t -c-n «, .^^^ pause. Les IJléalo«feii« s'ap-
proclita«nt d>; it de dire U *«rHé.
Lui. alors, ». à parler.
On appela K ^......i .r ^w...ri monta sur Itcbafand et
écrbrii.
Par malkeur, le greffier avait une si maaralse écriture.
que l'on y distinguai; bien les noms de la rrtiie et de
tl. 4-KptrmoK. mais qu'on ne pouvait lire le reste.
cette pièoe, «crite sur l'échataud même, resta kiaeteiaps
entre les mates de la famille Joly de neuiT-
.\lors. on donna l'ordre, et -les cheTaax fi—iff fimi de
tirer Mais, coaime ils n'allaient pas asseï rudemeat aa gre
du peuple, le pettple s'attela aux cordes
l'n maquignon, wyaat un des chevaax du sappUce loat
hors d'haleine, mil pied a terre dessella le sien et le mit ea
par le
jambes t .
1 historien.
ne fut
eût voulu, quand
HENRI IV. LOLIS Xill ET RICHELIEU
• El. dît le récit, ce cheral tint sa partie mieux que
U< autres et donna ile >i nules secousses à la cuisse gaucUe.
il la d*nou.i :
Les •.irOes ét.i. er. >-i>iunie le malheureux fut
..^ de tous t.i<:es. ses flancs
Uafaud. et. a chaque choc.
Mais 11 était si vigoureux, qu'une fois, on replj.iiu une
- ses jamhes, il fit r^-".'.r'r le cheval (lOl y •'■•iw it'el»*
que tous ses n lient
: il était a 1 a^ •■ le*
" - '-' • -. des
rs.
■ .ïaud
lui arra^l.a !>. coiiû a» ouuus. Les la>iuais lut doii-
rent cent oiiirs d epee et chacun lui tira s^m morceau de
i:i3ir. il - ' • -r :• quartiers
il le lu- ec ses on
sles; I ■...:. Je prise.
'e le luurdii a belles deuis. Le corps s en alla ainsi par
lambeaux, de sorte que. quand U ivurreau voulut exécuter
la partie du jugement qui disar. i e les restes du parri
cide seraient jetés au feu. tout et lui .ui restait du parri-
cide était sa chemise.
Le corps fut brillé par lambeaii.v si, r.-s les places et
dans tous les carrefours de Paris.
.aujourd'hui encore, c est -a-dire apif s itciix sievirs et demi.
j l'assassinat est resté un m>-store entre les coupables et
! Dieu.
1 On soupçonne bien, les preuves morales étant là : mais les.
i preuves matérielles manqueni. et. iwur nous servir des
j termes du palais, l'histoire a rendu une ordonnance de
SOX-LIEr
.Mais voyei la reine insultée, méprisée, haie.
Voyei Conclut déterré, dépiécé. émiette. pendu, mange.
I T"iit oela par le peuple.
.! !uoi?
que le peuple demeura convaincu que les vrais as
,-,.,-..„.-. c étaient le Florentin et la Florentine. — Coxcixt
I et la Reixe.
LOLUS .XIII et RICHELIEI"
Nous avons dit. dans notre étude sor Henri IV. comment
le dauphin Louis, qui fut deptus le roi Louis XIII. naquit
à Fontainebleau, neuf mois et dix-huit jours après le ma-
riage de Marie de MétUcls. le jeudi ^ septembre 1601. et.
conuDcnt. étant né sous le signe de la Balance, il fut
nommé Louis le Juste.
Le roi Henri relevait assez sévèrement .- un jour, il lui
Qt donner le fouet.
— Oh : dit Marie de Métiicis. qui, toujours jalouse et aca-
riâtre, ne manquait pas une occasion de récriminer contre
son mari, irous ue traiteriez pas ainsi un bâtard :
— Pour mes bâtards, répondit le roi, mon fils légitime
les pourra fouetter s'ils font les sots ; mais, d je ne ie
fouette pas. .lui. il n'aura personne qui le fouette.
Henri H' ne se contenta pas de faire fouetter son fils
par ses professeurs : deux fois, de son auguste main, il le
fouetta lui-même
La première lois, ce fut parce que le jeune prince avait
témoigné tant d aversion â un gentilhomme, que, pour .'e
contenter, il avait fallu tirer à ce gentilhomme un conp de
?tolet sans balle, et faire croire qu'il avait été tué sur le
up. L'e.vécntion avait été faite devant lui : on avait em-
rte le gentilliomine C'jmme trépassé, et le jeune Louis, au
■a d éprouver quelijue remords, avait, au contraire, en
.usant et en chantant, témoigné toute sa satisfaction dôtre
barrasse du rieux reitre.
La seconde fois, ce fut parce qu'il avait écrasé la tête i
moineau d un coup de maillet.
La reine, comme â son habitude, le voulut défendre, moins
i'v'Ur 1 amour qu elle portait à l'enfant que pour le plai-
sir de (aire enrager son mari.
— Madame, lui dit le roi. priez Dieu que je vive long-
temps : car. du jour où je serai parti, yovs qui le défendez,
il vous maltraitera.
En même temps. Henri IV écrivait à madame de Moût-
glat, gouvernante des enfants de France :
• Je me plains de ce que vous ne m'avez pas mandé que
TOUS aviez fouetté mon fils ; car je veux et vous recommande
de le fouetter toutes les fois qu il fera l'opiniAire ou quel-
que ihose de mal. sachant bien qu il n y a rien au moud--
qui lui fasse plus de profit que cela . ce que je reconnais par
expérience m'avoir fort profité ; car, étant de son âge, j'ai
été fort fouetté. >
rependant, la reine, qui se révoltait contre le roi quand
r-talt le roi qui faisait fouetter son fils, était bien forcée
elle-même de lui appliquer la même punition. Témoin ce
fragment d une lettre de Malherbe :
> Vendredi dernier, M. le dauphin jouant aux échecs avec
La Luzerne, qui est un de ses enfants d'honneur. La
.zerne lui donna échec et mat. M. le dauphin en (ut si
i: piqué, qu'il lui Jeta les échecs à la léte. La reine le
îUt. qui le fit fouetter par M. de Souvray. et lui recom-
manda de le nourrir à être plus gracieux. ■
Comme on le voit par les échamlUons que nous venons do
donner de son humeur, le jeune prince n'élaii point i^ra-
cit-jijr.
Il avait neu( ans lors de la mort du roi son père, es.
ayant vu le corps tout sanglant de Henri IV, 11 (ut si
effrayé de ce spectacle, que. la nuit, il fit les songes les
plus effrayants, et que. rêvant qu ou voulait 1 assassiner
lui-même, il fallut le transporter dans le lit de la reine.
Louis XIII tenait de Henri IV sur ce point ; il n'était pas
naturellement brave : seulement, chez Henri IV. vigoureuse
et royale nature. la volonté corrigeait le de(aul, taudis qu'il
n'en était point de même chez son fils.
.\u reste, pour revenir au louet. â la cru.auté et au peu
de vaillance du jeune roi. nous allons, par un détour, dire
tout de suite deux mots de s<in (rére. M. Gastorf-Jean-Bap-
tiste de France, duc d Orléans, né le 35 avril H50S. et ayant.
par conséquent, sept ans de moins que lui.
C'était un charm.int enfant, comme visage du moins, et.
quarante ans plus tard qu'à l'épcniue où nous sommes, —
nous sommes en 1613 ou 1614, — il disait, en voyant M. d".\n-
jou, frère de Louis XIV. le plus joli enfant qui se put voir ■
— Xe vous étonnez de rien, j'étais aussi beau que cela.
-\ l'instar de son (rêre. qui avait voulu que l'on lu^ un
gentilhomme qui lui déplaisait, il en lit jeter, dans le ca
nal de Fontainebleau, un qui ne lui portait point assez de
respect.
Quoique le roi Henri, le sévère justicier de ses en(aots.
(ût déjà mort, la chose fit grand bruit, et la reine mère
exigea que le prince demandai parvioa : ce à quoi reutaiit
royal se refusa obstinément, quoiqu ou lui citât l'exempl-'
de Charles IX, qui. emporté par 1 ardeur de la chasse, et
ayant donné un jour un coup de houssine à un gentil-
homme qui se trouvait sur son passage dit. sur les obser
valions qu on lui fit ; • .\u (ait. je ne suis qu uu gentil
homme mui-méme. . et lui présenta ses excuses . ce qui n em
pécha point que le gentilhomme frappé ne voulut jamais re-
paraître i la cour. Or. le duc d'Orléans y mettait encore
plus d'entêtement que Charles I.\, ne voulant point se ré
soudre a (aire s;»iis(actiou a celui qu'il avait voulu noyer,
quand la reine ordonna de le (ouetter rudement : cet ordn-
le décida, et le gentllbomme eut satisfaction.
.M d'Orléans se plaignait (oi-i. dans s;i jeunesse, de ses
deux gouverneurs, qui étaient, disait-il. le premier un Turc,
le second un Corse Ces deux gouverneurs s'appelaient : l'un
M. de Brives. l'autre M. d'Ornano.
Eu effet. M de Hrives était demeuré si longtemps à Cons
tantiuople. qu il en était à peu près devenu mahométan
et le m.iréchal d'Ornano. d origine corse, était petit-fils du
célèbre San-Pietro d Ornauo, lequel tua ù MarselUe sa
femme Vanlna.
Ce maréchal, qui mourut empoisonné & Vincennes. en
1636, avait une singulière manie : on ne lui eût pas (ait.
pour tout au monde, toucher a une femme qui s'appelait
Marie, tant II avait de respe.-' pour le nom de la Vierge.
Des différentes sciences .nie G.iston d'Orléans étudia, celle
à laquelle 11 donna la préférence fut la botanique: 11 su
46
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
vait par cœur tous les noms des plantes. C'était Albert Bru-
nyer. son médecin, qui lui servait de professeur. Un jour,
au milieu de la leçon, le royal élève l'interrompit pour
lui raconter on ne sait quelle bévue qu'il avait faite.
— Monseigneur, dit le professeur, les alisiers font les ali-
ses, et les sottisiers font les sottises.
Jeune, monseigneur Gaston d'Orléans était fort coureur
<lc rues, grand casseur de carreaux, et plus d'une fois, en
brûlant de sa main quelque baraque de savetier, il fut cause
que tout un quartier de Paris fut réveillé par le cri « Au
feu ! »
11 était fort capricieux dans sa miséricorde comme dans
sa cruauté.
Xous avons dit qu'il avait fait jeter à l'eau un gentil-
homme qui, prétendait-il, ne lui avait point porté assez de
respect. — 'Voilà pour la cruauté.
Un jour, à son lever, il s'aperçut qu'on lui avait volé
une montre dor à répétition qu'il aimait fort; 11 s'en plai-
gnit.
Un gentilhomme lui dit :
— Faites fermer les portes, monseigneur, et que tout le
monde se fouille.
— Au contraire, monsieur, répondit Gaston, que tout le
monde sorte ; car il doit être bien près de neuf heures, et,
si la montre venait à sonner, elle dénoncerait son voleur,
que je serais obligé de faire punir ; or, je ne veux pas qu'un
gentilhomme subisse la peine d'un manant.
Et, sur 1 ordre de Gaston, tout le monde sortit; de sorte
que le nom du voleur resta inconnu. — Voilà pour la
miséricorde.
Revenons au roi Louis XIII. M. d'Orléans, pendant le
«ours de la vie de son auguste frère, nous donnera plus
d'une fois l'occasion de nous occuper de lui.
Il fut question de marier Louis XIII presque enfant.
Le jeune roi, au contraire de Henri IV, à qui les femmes
firent faire toutes ses folies, puis peut-être aussi quelques-
unes de ses belks actions; — le jeune roi. lui. ne pouvait
pas les sentir ; mais, dès son enfance, il eut des favoris.
Plus tard, un historien le dit :
■• Le favoritisme, sous Louis XIII, devint une charge de
l'Etat. Sa première affection fut pour son cocher Saint-
Amour : ensuite, il eut une fort bonne volonté pour Haran,
son valet de chiens. ■>
Lorsqu'il fut sérieusement question de son mariage avec
Anne d'Autriche, il envoya en Espagne le père de son
cocher, qui était un maquignon très renommé, pour savoir
comment la princesse était faite. Celui-ci lui rendit compte
de tout ce qu'il avait pu voir, comme, en revenant du mar-
ché au.\ chevaux, il lui eût rendu compte de l'inspection
d'une jument.
La reine mère éloigna de lui successivement le grand
prieur de Vendôme, le commandeur de Souvré et Montpouil-
lan la Force ; — mais, par malheur pour elle, elle y laissa
de Luynes.
Ne nous occupons donc que de celui-ci, qui va, d'ailleurs,
jouer un grand rôle dans la vie du roi et donner son nom à
une femme qui, elle aussi, jouera un grand rôle dans la vie
de la reine.
Charles d Albert, duc de Luynes, plus tard connétable de
France, était né le 5 août 1578. Il avait donc, à l'époque où
nous sommes arrivés, c'est-à-dire en 1614, trente-six ans.
Le roi en avait treize.
Ce d'Albert de Luynes était d'une maison fort médiocre.
Voici ce que l'on en disait :
Dans une petite ville du comtat d'Avignon, il y avait un
chanoine nommé Guillaume Ségur ; ce chanoine vivait avec
une femme nommée Albert. Il eu eût un bâtard qui prit le
nom de sa mère, et porta les armes pendant les troubles,
se faisant appeler Albert de Luijnes, du nom de la chau-
mière où sa mère était accouchée. Ce capitaine était homme
de main ; il eut le gouvernement de Pont-Saint-Esprit, près
de Ueaucaire. Lors des guerres de Flandre, il mena à
M. d'Alençon deux mille hommes levés dans les Cévennes.
Là, 11 fit connaissance avec un gentilliomme du pays nommé
Contade, qui connaissait M. le comte du Lude, lequel suc-
céda à M. de Brives, comme gouverneur de Gaston d'Or-
léans.
Cet Albert de Luynes, capitaine d'aventure, était le père
de notre de Luynes.
Par 1 influence du comte du Lude, 11 fit recevoir son tlls,
Charles d'Albert, page de la chambre sous M. de Bellegarde
Après avoir quitté la livrée, — les pages portaient livrée!
— le jeune liomme devint gentilhomme ordinaire de !a
chambre du roi ; ce qui était alors une espèce de position.
En outre. Charles de Luynes avait un talent qui plaisait
fort à Louis XIII : il aimait les oiseaux et s'entendait à
leur éducation. Il dressa des pies-grièches avec lesquelles
Je roi et lui chassaient les moineaux, les pinsons et les mé-
sanges dans les bosquets du Louvre.
Cela amusait fort Louis XIII, et la faveur de Charles de
Luynes s'étaya sur le besoin que le roi. — qui était l'en-
fant, comme il devait être plus tard l'homme le plus
ennuyé de France, — sur le besoin, disons-nous, que \e
roi avait de s'amuser.
Charles d Albert étant de petite naissance, cet attache-
ment du roi pour son favori fut regardé comme de peiu
d'importance.
Il avait deux frères, Brantès et Cadenet, tous deux .aussi
beaux garçons que lui.
Cadenet, joli cavalier, donna un instant la mode à la
cour : ce fut d'après lui que l'on appela cadenettes certaines
tresses que l'on portait le long des tempes.
L'union — car rien ne put jamais les désunir — servit
grandement à leur fortune politique.
Ils avaient fini par s'emparer de l'esprit du roi. à ce point
qu'on fit sur eux une chanson. On les comparait à Cer-
bère gardant Pluton :
D'enfer le chien a trois têtes
Garde l'huis avec effroi.
En France, trois grosses bêtes
Gardent d'approcher le roi.
Les trois bêtes qui gardaient le Louvre firent bonne garde
et bonne fortune ; Charles de Luynes devint duc de Luynes
et connétable de France, Brantès devint M. de Luxembourg,
et Cadenet, M. de Chaulnes, duc et maréchal.
Nous avons dit que celui que le roi voyait avec le plus de
plaisir, après les trois frères, c'était Nogent-Bautru. capi-
taine de la porte.
Il ne faut pas confondre ce Nogent-Bautru avec son
frère Guillaume Bautru, comte de Serrant, conseiller d'Etat,
membre de l'.\cadémie française et chancelier de Gaston
d'Orléans, frère du roi.
Nous allons, au reste, dire quelques mots de tous deux.
Commençons par le Bautru de l'Académie ; nous revien-
drons à Louis XIII par l'autre Bautru.
Guillaume de Bautru, qui s'appelait aussi Nogent, comme
son frère, était d'une bonne famille d'Angers. Il avait
épousé la flile d'un maître des comptes nommé Le Bigot,
sieur de Gastine. laquelle s'obstina à se faire appeler No-
gent, et non Bautru, ne voulant pas que la reine mère
Marie de Médicis. qui prononçait à l'italienne, l'appelât ma-
dame de Batitrou.
Cette femme ne sortait jamais de chez elle et était citée
en exemple aux meilleures ménagères. Bautru, qui ne
croyait pas à la vertu absolue des femmes, pensa qu'il y
avait quelque diablerie cachée la-dessous, et la guetta tant
et si bien, qu'un beau soir, il la surprit avec son valet.
M. de Bautru n'était pas accommodant sur le chapitre des
infidélités conjugales : il commença par mettre sa femme à
la porte, l'invitant à aller où elle voudrait, mais à ne pas
revenir chez lui ; puis, la femme partie, il prit le valet, le
fit déshabiller, attaclier tout de son long sur une table, et,
en punition du crime, lui fit tomber goutte à goutte, sur la
partie du corps dont il croyait avoir le plus à se plaindre,
tout un bâton de cire d'Espagne.
Tallemant des Réaux dit que le pauvre diable en mou-
rut, mais Ménage, dans son édition de 1715, que nous avons
sous les yeux, dit, lui, qu'il n'en mourut pas. Il ajoute
que Bautru fit condamner l'homme à être pendu, mais que,
sur rappel du valet, et sur sou observation que son maître
s'était fait justice lui-même, il ne fut condamné qu'aux
galères.
La femme chassée accoucha d'un fils que Bautru ne vou-
lut point reconnaître : et, s'étant retirée à Montreuil-Belay,
elle y vécut quinze ans de carottes pour épargner quelque
chose à son enfant !
Bautru était bel esprit ; il faisait ce qu'aujourd'hui nous
appelons des mots. Le maréchal d'Ancre, dout nous allons
avoir à nous occuper tout à l'heure, l'aimait ; et. sans l'évé-
nement dans lequel il perdit la vie. il eût fait à Bautru une
bonne position.
Disons quelques-uns de ses mots ; ils serviront à faire com-
prendre la différence de l'esprit français au xvii« siècle avec
l'esprit français au xixe.
Il était à ce que l'on appela la drôlerie du pont de Ce.
— Nous parlerons de celte drôlcrtc-ld comme de bien
d'autres.
Quelqu'un, dit Tallemant des Réaux, qui estimolt fort
M. de Jainchèrc, lequel avoit un emploi dans cette giier-
rette, demanda, dans une discussion avec Bautru. qui avolt
été plus hardi dans le combat que Jaindière?
" — Les faubourgs d'Angers, répondit Bautru ; car Ils ont
toujours été hors de la ville, et votre Jainchère n'en est pas
sorti une minute. »
Jouant au piquet à Angers avec un nommé Goussaut. —
qui était si sot. que, pour dire sot. on disait goussaut. —
il oublia avec qui il jouait, et, ayant fait une faute. II
s'écria ;
— Que je suis donc oo^ssaut !
— Monsieur, vous êtes un sot. lui dit l'autre.
I
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
M
— l'ardieu ! répondit Bautru, vous ne m'apprenez rien de
nouveau, puisque c'est cela que je voulais dire.
Bauiru avait du malheur, .\pies avoir reçu des coups de
bâton des douneuis d étrivièrcs de M. d'Eperuon, pour un
bon mol dont M. d'Epernon crut avoir à se plaindre, il en
reçut encore d'un certain marquis de Borbouue, qui, ce-
jirtidant, ne passait point pour brave.
Aussi en ût-il un vaudeville qui finissait par ce refrain :
Borbonne
Ne bat personne.
Et cependant, il me b&tonne.
Quelque temps après, Bautru alla faire une visite à la
reine, tenant un bâton à la main.
— .\uriez-vous donc la goutte, mon cher Bautru'; demanda
Jlarie.
— Non, madame, répondit Bautru.
— Ne faites p.as attention. Majesté, dit le prince de Gué-
ménée. il porte son bâton comme saint Laurent porte son
gril : c'est l'instrument de son martyre.
Du temps qu'il liabitait la province, un juge l'importu-
nait fort par de fréquentes visites. Un jour que cet homme
lui faisait annoncer par son valet qu'il demandait à lui
jjarler :
— Dis-lui que je suis au lit, répondit Bautru. Le valet
sortit et rentra un instant après.
— Monsieur, il dit qu'il attendra que vous soyez levé.
^ Alors, dit Bautru, qui croyait s'en débarrasser, dis-lui
que je me trouve mal.
— Il dit qu'il vous enseignera une recette.
— Dis-lui que je suis à l'extrémité.
— 11 dit qu'il veut vous dire adinu.
— Dis-lui que je suis mort.
— Il dit qu il veut vous jeter de l'eau bénite.
— Dis-lui qu on va m'enterrer.
— Il demande à porter un des coins du drap.
— Qu'il entre alors ! dit Bautru, qui n avait plus de pré-
te.\te à donner pour ne plus le recevoir.
C'est de lui, le mot que l'on prêta depuis à tort à Piron,
puisque Tallemaut des Kéaux le citait avant que Piron lijt
né.
Comme il passait un enterrement auqael on portait un
crucifl.x. il 'ôta son feutre.
— .A.h I ah I lui dit-on, vous Êtes donc raccommodés, le bon
Dieu et vous?
— Cosl, cosl, répondit Bautru : nous nous saluons, mais
nous ne nous parlons pas.
Nous aurions dû étalilir, avant de citer ce mot, que Bau-
tru était un véritable liérétique. 11 disait que Rome était
une cliimère apostolique ; et, comme, dans une promotion de
cardlnau.x que fll le pape Urbain, et qui se composait tout
entière de gens de petite condition, il lisait les dix noms
des élus :
— Mais, dit-il, on m avait assuré qu'ils étaient dix, et je
n'en vois que neuf.
— Bon! et laccliinetll, vous l'oubliez, lui dit quelqu'un.
— Excusez, répondit Bautru, comme il vient le dernier,
j'avais cru que c'était le titre des neuf autres (faquins).
Un jour qu il voulait renvoyer en voiture quelqu'un qui
était venu le visiter :
— Non. non, dit la personne, ne le faites pas : cela don-
nerait trop de peine â vos clievaux.
— Si Dieu, répondit Bautru, eût créé nos chevaux pour
se reposer, il les eût faits clianolnes de la Sainte-Chapelle.
Revenons au comte de Nogent-Bautru, qui, comme nous
l'avons dit, doit nous ramener à Louis XIII.
11 arriva à la cour n'ayant que huit cents livres de rente :
mais, le premier jour de son arrivée, il eut occasion de por-
ter le roi sur ses épaules pour faire passer à Sa Majesté un
endroit où il y avait de leau.
Sa faveur, comme celle de saint Christophe près de Jésus,
vint de là. Elle fut grande, puisque, n'ayant que huit cents
livres de rente, comme nous avons dit, lorsqu'il vint â la
cour. Il en avait cent quatre-vingt mille lorsqu'il mourut:
Louis XIII bégayait en parlant. Un jour arriva à la cour
M. d Allarmont, qui bégayait encore plus que le roi. Le roi
lui adressa la parole en bégayant, et, bon : voilà M. d'AUar-
mont qui lui répond en bégayant bien plus obstinément
que lui. On eut toutes les peines du monde à faire compren-
dre au roi que ce gentilhomme bégayait naturellement.
Aussi, le duc de Richelieu, qui craignait que Ion n'appe-
lât Louis XIII Louis le Bègue, avait-il ordonné à tout le
monde de l'appeler Louis le Juste.
Le jour même qu'il avait renouvelé cette recommandation,
comme Nogent jouait à la paume avec le roi :
— A vous sire : cria ce dernier en lui envoyant la balle.
Mais le roi la manqua.
— Ah ! pardieu ! dit Nogent, voilà un beau Louis le Juste I
Le roi, qui était de bonne humeur ce Jour-là, ne se fâcha
point.
En effet, Nogent, à ce qu'il paraît, était à la cour traité
à peu prés en bouffon ; car, un Jour, au dîner du roi, l'An-
gely lui dit :
— Couvrons-nous, monsieur de Bautru ; pour nous auties
fous, cela est sans conséfiuence.
Bautru l'académicien disait de lui :
— Mon frère est le Plutarque des laquais.
Voilà doue quels étaient les deux favoris de Louis XIII,
lorsciu'il résolut d'accomplir sou premier acte de royauté
en faisant assassiner le ■laréclial d'.Vucre.
Le maréchal d'.-Vncre était Florentin, et se nommait Con-
clni. Il u était point de si mauvaise famille qu'on la dit
dans les pamphlets du temps ; son grand-père était secré-
taire d Etat de Côme l^r, grand-duc de Florence ; il pouvait,
dans cette place, avoir gagué cinq ou six mille écus de
rente, mais il avait beaucoup d'enfants.
L'aine de ses flis fut le pure du Coucini qui vint en
France.
Voici comment il y vint.
U avait mangé à Florence tout ce qui lui revenait du
bien paternel, et s'était, a ce que 1 on assure, rendu si in-
fâme, (|ue la première chose que les pères défendaient i
leurs enfants, c'était de hanter Concini.
Ne sachant plus comment vivre dans sa ville natale, il
s'en alla à Rome, où il se lit croupier du cardinal de Lor-
raine ; puis, sachant que l'on formait la maison de Marie
de Médicis pour l'envoyer eu France, le mariage de la jeune
duchesse étant conclu avec lieurl IV, il revint a Florence,
sollicita et obtint la faveur do la suivre en qualité de gen-
tilhomme.
ur, Marie de Médicis avait une femme de chambre nom-
mée Eléonora Dori, fille de basse naissance, mais d'un es-
prit fin et délié. Elle étudia sa maîtresse, reconnut qu'elle
était femme a se laisser mener, prit peu â peu de l'in-
fluence sur elle, et fiuit par en faire tout ce qu'elle vou-
lait.
Nous avons déjà eu, dans notre étude sur Henri IV, l'occa-
sion de voir cette influence s'exercer â propos de madame
de V'erneuil. Eléonora Dori, dite Gallgaï, n'est donc pas tout
à fait une étrangère pour nos lecteurs.
Concini vit, de son côté, tout le parti qu'il pouvait tirer
d'Eléonora, comme celle-ci avait vu tout le parti qu'elle
pouvait tirer de Marie de -Védicis. Il s'attacha à Eléonora,
lui rendit une foule de petits soins et finit par l'épouser. Le
roi Henri IV, qui ne les aimait ni lun ni l'autre séparés,
les craignait réunis. Il Ht ce qu il put pour s'opposer â ce
mariage -, mais Marie, de Médicis insista tant que, ne voyant,
au bout du compte, qu un événement assez indifférent dans
l'union de deux personnages si inférieurs, il huit par y
consentir.
Henri IV fut assassiné.
A partir de ce moment, l'influence de Galigai devint sen-
sible. Elle mit son mari si bien avec la reine mère, que
celle-ci ne faisait plus rien que par leurs conseils.
« Quant à Concini, dit Tallemant des Réaux, c'étoit un
grand homme qui n'étoit ni beau ni laid, mais de mine
assez passable. Il étoit audacieux, ou, pour mieu.\ dire,
insolent. Il méprlsoit fort les princes et, en cela, il n'avoit
pas tort. Il étoit libéral et magnifique, et appeloit plaisam-
ment les gentilshommes de sa suite coglioui de niila tranchl.
-Mille francs étoient, en effet, le chiffre de leurs appointe-
ments. .1
Au milieu de cette insolence, il parait que Concini était
peu brave. Un jour, il eut avec Bellegarde, à propos de la
reine mère, — dont nous avons dit ailleurs que Bellegarde
avait prétendu être le galant, — une querelle à la suite
de laquelle il se sauva à l'hôtel Rambouillet: car -M. de
Rambouillet, dont nous parlerons à son tour, était de ses
amis. Là. comme il comptait se déguiser pour gagner la
campagne. 11 monta au second étage, et fit découdre sa fraise
par une fille qui avait été â sa femme : cette fille dit, depuis,
que le pauvre Italien, pendant qu'elle accomplissait cette
opération, était fort pâle et tout tremblant.
La reine mère, qui ne pouvait souffrir d'être éloignée ie
son favori, exigea que Bellegarde se raccommodât avec lui.
Cette Influence était si publique, si patente, si connue,
qu'un jour, comme la reine mère disait à une de ses
femmes :
— .apportez-moi mon voile !
— A quoi bon '/ répondit le comte dit Lude. — celui-là
même qui avait fait entrer le petit Albert de l.uynes dans
les pages ; — un navire qui est d l'ancre n'a pas autrement
besoin de voiles.
Concini ne logeait pas au Louvre, mais couchait souvent
dans l'ancienne capitainerie abattue vers 1630. et qui s'élevait
alors sur la partie des jardins de l'Infante la plus rappro-
chée de la colonnade du Louvre. \ l'aide d'un petit pont, il
passair de là dans le jardin, et l'on appelait ce pont te
pont d'Amour.
Sa demeure habituelle était rue de Tournon ; il avait là le
bâtiment qu'on appelait alors l'hûlel des .imbassadeurs ex-
48
ALEXANDRE DU\US ILLUSTRÉ
traordinaires, et qui sert aujourd'hui de caserne à la garde |
municipale.
11 avait un flls de treize ans et une fille de cinq ou six. —
Celle-ci était déjii demandée en mariage par les principaux
seigneurs de la cour.
Sa femme, Eléonora Galigaï ou Dori, était d'éducation
tort inculte, et. quoiqu'elle eût été longtemps à la cour de
Florence et à la cour de France, qui passaient pour les
deux cours les plus courtoises et les plus élégantes de l'Eu-
rope, elle savait peu le moude. C'était une petite personne
fort maigre, Ion tirune, agréaljle dans sa petite taille,
ayant les traits du visage assez beaux, et, malgré cela,
devenue laide a force de maigreur.
Elle avaii toutes les superstitions Italiennes et se croyait
ensorcelée ; elle allait toujours voilée pour écliapper aux jet-
lateurs ,- elle en vint jusqu'à se faire exorciser. En rêvant,
— elle rêvait souvent, comme tous les esprits ambitieux. —
en rêvant, elle faisait de petites boulettes de cire, qu'elle
renfermait ensuite précieusement dans des boites. Lorsqu'on
fit perquisition cliez elle, on en trouva trois boites pleines.
Sa position près do Marie de Médieis venait de ce que sa
mère, femme d'un pauvre menuisier, mais Ijelle et bien por-
tante, avait été clioisie pour nourrice de la princesse ; elle
était sa sœur de lait, et avait vingt-six mois de plus quelle.
Elle en était, appuyée sur cette faveur de la reine, arrivée
à une insolence étrange. Un jour que le jeune roi s'amusait
renfermé cliez lui. Eléonora l'envoya prévenir qu'il fit moins
de bruit, attendu quelle avait sa migraine, et que, sa
cliambre étant au-dessous de celle du roi. cela la dérangeait.
— Bon ! répondit Louis XlII. dites a la maréchale que, si
sa chambre est exposée au bruit, Paris est grand: elle en
peut trouver une autre.
Cependant, cette haute faveur donnait le vertige à Con-
cini ; il devenait orgueilleux et liautain. d'humble qu'on
l'avait vu. Il faisait et détaisait les ministres; il éloignait
de la cour les princes du .sang ; il avait levé, à ses frais,
un corps de sept mille hommes pour maintenir l'autorité
du roi, ou plutôt la sienne.
Enfin, peu â peu, il s'était a.ssuré de la personne de
Louis XIII en lui ôtant la liberté de visiter les châteaux
do Uambouillet et de Fontainebleau, et en réduisant ses
promenades au jardin des Tuileries, ses chasses à des chasses
aux moineaux dans les bosquets du Louvre.
Le roi se plaignit une ou deux lois à sa mère ; mais,
voyant que Marie de Médieis était tout entière à ses Ita-
liens, le jeune liomme, à lesprit triste et au cœur sombre,
ne lui parla plus deux et résolut de se venger lui-même.
Tout semblait, au reste, concourir à la fortune de cet
homme ; les plus habiles n'y voyaient pas de terme, et
il avait parmi ses clients un jeune homme à qui ses enne-
mis mêmes accordaient presque le don de seconde vue :
c'était .S'rr nrmuleur l'évêque de Luçon. qui fut depuis car-
dinal de Richelieu.
Disons, pour le poser, quelques mots de ce grand homme,
que l'histoire nous a éternellemeut montré habillé de pour-
pre, et si rarement vêtu de sa robe de chambre.
Le père d'Armand-.Jean lîuplessis, cardinal-duc de Kiche-
lleu, était un fort bon gentilhomme : il avait été grand pré-
vôt de l'Hôtel, et chevalier de l'Ordre; seulement, il était
fort brouillon, et ses affaires en souffrirent.
Il eut trois fils et deux filles. L'ainée de ses filles fut
mariée à un gentilhomme du Poitou nommé Vignerod.
homme dubUr miMlUalis, comme on disait alors à la cour,
cette noblesse était tellement douteuse, que quelques-uns pré-
tendaient que, d;iiis sa jeunesse, il avait été, comme Mau-
gars, simple joueur de luth.
Nous dirons, en son lieu et place, quelques mots de ce
Maugars.
C'est de René Vignerod et de la fille ainée du grand pré-
vôt de l'Hôtel, que descendait le fameux duc de Ricliclieu.
qui joua un si grand rôle sous Louis XIV. Louis XV et
même sous LçiUis XVI. et dont nous avons fait un des prin-
cipaux personnages de notre comédie de Mademoiselle de
Bellc-Isle.
La seconde des filles du grand prévôt épousa Urbain de
Maillé, marquis de Brézé, qui fut maréchal de France.
L'aîné des trois flls était un beau geulilliomme. bien fait
et plein d'esprit ; il avait de l'ambition, dépensait au delà
de sa fortune, et voulait absolument qu on le comptât au
nombre des dix-sept seigneurs les plus ;i la mode.
C'est ce que constate ce mot de sa femme, à qui un tail-
leur demandait :
— Madame, comment faut-ll vous faire votre robe?
- l'altes-la comme pour la femme d'un des dix-sept sei-
gneurs
Ce frère aine du cardinal fut tué en duel à Angouiftme
par le marquis de Thémlnes, et mourut sans laisser d'en-
fant.
Le pire .iv.ilt fait donner l'évêché de Luçon ;\ son se-
cond fils : mais, celui-ci ne voulant, disait-U, être autre chose
que simple chartreux, l'évêché de Luçon passa au troisième
Ce troisième, nous I a%ons dit, fut depuis le grand car-
dinal-duc.
Etant en Sorbonne, et fort jeune encore, l'enfant, qui
pressentait sa fortune, dédia ses thèses a Henri IV. et.
dans sa lettre d'envoi au roi, lui promit de lui rendre dé
grands services s'il était jamais employé.
En 1607, il alla à Rome et s'y fit sacrer évêque par Paul V.
— Avez-vous l'âge? lui demanda le pape. '
— Oui. saint-père, répondit celui-ci.
Le pape le sacra.
Puis, après le sacre, le jeune homme demanda à êiie
entendu en confession.
— Quavez-vous à me dire? demanda le pape.
— J'ai â vous dire, saint-père, répondit l'évêque nouvel
lement sacré, que je n'avais pas l'âge, et que je vous ai
menti.
— Pourquoi cela ?
— J'avais hâte d'être évêque.
— Queslo giovlne snrà un rjran furbo! s'écria le pape. Ce
jeune homme sera un grand fourbe !)
Mais le grand fourbe était sacré, c'était tout ce qu'il
voulait.
De retour à Paris, monseigneur l'évêque de Luçon allait
beaucoup chez un avocat nommé Le Bouthellier, qui .ivait
des relations avec Barbin, l'homme d'affaires de la reine
mère. Ce fut par cette voie qu'il arriva jtisqu'à Galigaï.
qui l'employa â de petites négociations, dont il s'acquitta
si habilement, qu elle le présenta à la reine, laquelle, sur
la recommandation de sa favorite, le nomma, en 1616. secré-
taire d'Etat.
Richelieu avait alors vingt-huit ans.
Le 93 a\Til 1617, l'évêque de Luçon étant au lit et sur
le point de s'endormir, le doyen de Luçon entra dans sa
chambre et lui remit un paquet de lettres.
Une de ces lettres, disait le doyen, qui. du reste, ne
savait pas laquelle, — une de ces lettres contenait, à ce-
qu'avait assuré le messager, une nouvelle des plus impor-
tantes.
Richelieu les décacheta, les lut. et n'eut pas de peine à
distinguer des autres cette lettre dont on lui recomman-
dait la lecture.
Une des lettres, en effet, contenait l'avis que le maréchal
d'Ancre serait assassiné le lendemain, à dix heures du ma-
tin. Le nom de l'assassin, le lieu de l'assassinat, la manière
dont ce meurtre aurait lieu, tout y était dit. et cela,
d'une façon si détaillée, qu'a coup silr, l'avis devait venir
d'une personne parfaitement instruite.
Après avoir lu cette révél.ition. le jeune évéquc tomba
dans une méditation profonde; puis, enfin, relevant la tète.
et se tournant vers le doyen, qui attendait pour savoir s il
n'y avait pas réponse :
— C'est bien, dit-il, rien ne presse: la nuit porte conseil.
Et, poussant la lettre sous le traversin, il reposa sa tête
sur la lettre et s'endormit.
Le lendemain, il ne sortit de sa chambre qu'à onze heures
Voyons ce qui s'était passé iiendant cette nuit qui devait
porter conseil, et pendant la matinée qui l'avait suivie.
Le samedi 29 avril Ifil", a dix heures du matin, le roi
entra avec son favori, Albert de Luynes, chez la reine mère
pour la saluer à son lever.
En entrant, il marcha sur la patte d'un chien que Marie
de Médieis aimait beaucoup : le chien se retourna et mor-
dit le roi â la jambe.
Le jeune prince, emporté par la douleur, lui donna uti
coup de pied : le chien s'enfuit en hurlant.
La reine, sans s'iiuiuiéter de la blessure de son fils, serra
.son chien contre sa poitrine, et se mit â baiser et à plaindre
l'animal.
Le roi. blessé au cœur de cette preuve d'Indifférence, prit
de Luynes par le bras, et, l'entraînant à travers les anti-
chambres :
— As-tu TU, Albert? dit-il; elle aime mieux son chien
que moi !
Alors, en descendant les escaliers:
. _ Ce sont ces d'Ancre, dit-il. qui la prennent tout entière-
pour eux. et ipii n'en laissent rien aux autres.
Puis, entre ses dents :
— Quelipi'UM ne me débarrassera-t-il pas, murmura le roi.
de ces brigands d'Italiens?
— Venez dans les jardins, sire, lui dit de Luynes. et nous
causerons de cela.
Alors, les deux jeunes gens prirent leurs pies-grlèches
comme pour chasser au vol, et, s'asseyant dans le coii»
le plus écarté du bosquet, ils revinrent sur cette question
tant de fois débattue de se débarrasser du favori.
Concinl était â la fois insupportable aux petits et aux
grands, aux gens du peuple et aux seigneurs.
Un an auparavant, le maréclial avait fait une chose blei>
hardie pour un si petit compagnon que lui Un jour que
HENRI iV, LOUIS Xlil ET RICHELIEU
/i'.»
le prince de Condé, — celui-là mi^ine dont la femme avait
fait laire tant de Toiles à Henri IV. — un jour que le prince
<le Condé donnait un grand festin. Concini vint le visiter
, avec trente gentilshommes, et. sous prétexte d'entretenir
M. le Prince d une affaire pres.«anie. U resta dix miirutes
morguant le prince et ses i-onvives.
Le lendemain, le prince fit dire a» maréchal Que Texas-
ration contre lui était si ^andc. qu'il ne réin.iulait point
sa vie, s'il ne se retirait a l'instant même dans son
f-'iuveruement de Normandie.
Le maréchal sentit qiie le conseil était bon et partit:
mais la colère du peuple contre lui était bien autre chose
e la colère des grands.
in soir, le maréchal, voulut passer la porte Bussy. après
lire où on la devait ouvrir: un cordonnier nommé Pl-
rtl. qui commandait à cette porte, lui refusa le passage.
le maréchal ordonne à deux laquais d'aller iKltonner le
rdonnier chez lui : mais, aux premiers cris du cordon-
!■ r. le peuple accourut et pendit les deux laquais devant
la boutique.
L'exaspération contre cet étranger tut bientôt à son comble.
Le maréihal n'osait plus traverser Paris sans une suite de
cent chevaux.
rn Jour, un premier orage, précurseur d'un second plus
rrible, s'amassa sur sa tète et creva.
Il se fit un rassemblement devant l'hôtel du maréchal :
quelques mutins commencèrent par jeter des pierres dans
les fenêtres : puis ils prirent des charpentes devant le
Luxembourg, que l'on bâtissait alors, et. avec ces char-
ntes, faisant le bélier, enfoncèrent la porte du maréchal.
.Mors, on fit irruption dans l'hôtel, où l'on trouva pour
plus de deux cent mille francs de meubles que l'on se mit
à piller et ;\ briser. Le lendemain, comme il n'y avait plus
rien à ciller et à briser dans l'intérieur, on commença
de démolir la maison. Par bonheur, des compagnies de
gardes arrivèrent sous les ordres de M. de Liancourt. Les
charpentes du toit étaient déj.î à iour.
On disait du maréchal d'.\ncre qu'il gouvernait Fa France
sans être Français, qu'il était marquis sans être noble,
et maréchal de France sans avoir fait la guerre.
Mais ce qui exaspérait petits et grands contre lui, c'étaient
ses fabuleuses richesses.
Quelque temps avant sa mort, il disait à Bassompierre :
— Nous avons pour un million de livres, au moins, de
biens établis en France au marquisat d'.\ncre : nous avons
■Lésign.v en Brie, ma maison du faubourg et celle-ci. .J'ai
racheté mon patrimoine de Florence, qui était engagé, et
j'ai, en outre de cela, plus de cent mille écus pl.acés à Flo-
rence, et autant à Rome : j'ai — à part ce que nous avons
perdu au pillage de notre maison — pour un million à peu
nrês de vaisselle, de meubles, de pierreries et d'argent comp-
rit. Ma femme et moi avons pour un million de charges,
les vendre à bas prix : celle de premier gentilhomme de
rhambre, celle d'intendant de la maison de la reine, sans
mpter mes gouvernements de Normandie, et en gardant
.0 office de maréchal de France. Enfin, j'ai six cent mille
is sur Feydeau, plus de cent mille pistoles d'autres af-
ues, et. dans tout cela, je ne parle pas de la bourse
le ma femme, qui doit être assez ronde... Ne trouvez-vous
I as. monsieur, qu'il y a là de quoi nous contenter?
■ Oui. certes r devait penser Bassompierre, qui était noble
inme le roi, mais gueux comme un rat.
■ m avait donc, ainsi que je l'ai dit, fait déjà plusieurs
; ijets pour se débarrasser de cet homme,
rn de ces projets avait été médité par les seigneurs qui
se trouvaient chez le prince de Condé. quand, lors du diner
donné a milord Hay. le maréchal y était venu.
Un autre avait été conçu parmi les familiers du roi Sous
prétexte dune chasse à Saint-Germain, le roi devait monter
à cheval, sortir de Paris et s'enfuir à Amboise, dont de
Luynes avait le gouvernement : là. les seigneurs le rejoin-
draient : mais le dessein demeura vain et Inutile, le roi,
après y avoir donné la main. l'ayant abandonné.
Enfin, I.x>uis XIII s'était arrêté à une dernière pensée, qui
était de faire prendre le maréchal, dans sa chambre, par
Nogent-Bautru, capitaine des gardes, de le faire conduire
à la Bastille, et de déférer le procès au parlement ; mais
on démontra au roi que la reine mère ne laisserait pas faire
le procès de son favori, et qu'il était horriblement dange-
reux de commencer une telle entreprise sans être sur de
1.1 mener à bien.
Que faisaient les deux jeunes gens assis dans le coin le
lis reculé du jardin du Louvre, tandis qu'une ple-grlèche.
trois pas d'eux, rongeait la cervelle d'un moineau qu'elle
liait de prendre? Ils cherchaient un quatrième moyen de
débarrasser du maréchal.
- Eh bien 7 demanda le roi à de Luynes, après un moment
de silence
""■ — Eh bien, je crois avoir trouvé, répondit celui-ci ; mais
• I faut que Votre :Majesté teuiUe.
— Je veux, dit le roi.
— Fermement?
— Fermement !
Et la physionomie du Jeune prince prit une expression
a laquelle il n'y avait point à se tmmper.
— .\lors. dit de Luynes. voici ce qu'il faut (aire. .
Et. approchant sa bouche de l'oreille du roi. il lui pro-
posa le nouveau plan qu'il venait de trouver.
Le roi l'approuvait: car. do temps en temps, il faisait
avec la tète, un signe d'assentiment.
Puis, tous deux se levant, le roi rentra dans son cabinet
des armes, et de Luynes alla frapper à la porte de Du
Buisson, qui avait la charge des oiseaux du roi.
Un quart d'heure après, de Luynes entra chez le roi.
Louis XIII. sans parler, interrogea des yeux son favori.
— Tout va bien, dit celui-ci : il accepte.
- Et quand la chose aura-t-elle lieu?
— Demain.
— Demain ? C'est dimanche I
— Oh ! mais. sire. Dieu nous pardonnera de travailler le
dimanche, vu l'urgence.
■Voici ce qui avait été décidé, et par quel travail on devait
enfreindre les commandements de l'Eglise.
Le lendemain, on attirerait le maréchal d'.\ncre dans le
cabinet des armes du roi : là. ou lui donnerait à examiner
la carte de Solssons : — Boissons était alors le tiiéâtre de
la guerre civile : — le roi trouverait un prétexte pour
s'éloigner, et, en son absence, on dépêcherait le m.iréehal.
Le baron de Vitry. capitaine des gardes du corps, avait
été choisi pour faire le coup, et le bâton du maréchal d'An-
cre serait sa récompense.
On lui en avait fait faire la proposition par Du Buisson,
et Vitry avait accepté.
C'était cela que de Luynes avait été. la veille, dire au
gardien des oiseaux, et c'était l'acceptation de Vitry que
le jeufiie liomme avait apiKirtée au roi dans son cabinet.
On convint qu'à partir de neuf heures du matin, des
chevaux seraient, tout sellés, dans la cour du Louvre, afin
de fuir si le coup manquait.
Le roi dissimulait admirablement : nul ne s'aperçut qu'il
fût même préoccupé : peut-être même sembla-t-ii plus gai
que de coutume à .ses familiers
Le matin, il se leva, fit sa toilette avec soin, et alla à
la messe.
On en était à l'élévation, quand de Luynes entra dans
la chapelle, s'approcha du roi. et lui dit tout bas:
— Le maréchal est entré au Louvre et s'est rendu tout
droit chez la reine mère.
Ces mots : reine et mère, firent paraître une légère émo-
tion sur le visage de Louis XIII : 11 tenait son livre ouvert,
et paraissait y lire avec la plus grande attention, laissant
de Luynes sans réponse.
.Mors. [Te Luynes répéta :
— Le maréchal est entré au Louvre et est chez la reine
mère. Que vous plait-il ordonner, sire? Voici les choses
en état.
— Je ne veux pas qu'on entreprenne rien dans la chambre
de ma mère, dit le roi: mais je trouverai le maréchal au
cabinet des armes, je le remettrai au baron de Vitry, et
ce dernier exécutera les ordres selon ce qui a été réglé.
Et le roi entendit dévotement le reste de la messe ; puis,
la messe finie, 11 se rendit chez la reine mère avec l'inten-
tion d'y prendre le maréchal et de le ramener chez lui ;
mais il arriva qu'à mesure que le roi montait par un degré,
le maréchal descendait par l'autre, et sortait du Louvre
sans soupçon du péril auquel il venait d'échapper.
Le roi, voyant cette occasion perdue, ne fit aucun semblant
de déplaisir, ni ne témoigna aucune inquiétude.
Il demanda sa viande, et remit la partie au lendemain.
II
Que l'on nous permette de nous arrêter un instant, et de
consigner ici quelques détails plus Intimes encore qu'aucun
de ceux que nous avons rapportés jusqu'à pi-èsent.
Il existe à la Bibliothèque nationale un manuscrit en sLx
volumes in-folio, inscrit par le père Lelong sous le numéro
21. 'lis. et sous le titre de « Ludovicotropliif. ou Journal de
toutes les actions et de la santé de Louis, daiipliin de France,
qui fut ensuite le roi Louis XIII, depuis le moment de sa
naissance Jusqu'au 30 Janvier 1625, par Jehan Hérouard,
premier médecin du prince »
L'homme qui consacra vingt-trois ou vingt-quatre ans
de sa vie à cet ingrat travail ne désirait pas en tirer d'autre
gloire ni d'autre profit que d'avoir l'honneur de ne pas
quitter un Instant le roi.
50
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Et, en effet, comme on va le voir, il ne le quittait pas
d'un instant.
11 mourut au camp de la Rochelle, ainsi que le constate
cette annotation écrite après les dernières lignes de la
dernière page du sixième in-folio :
« Ici finit le journal de la vie active du roi Louis XIIH,
exactement descrite et contenant six volumes, dont le pré-
sent est le dernier, depuis sa naissance jusqu'à ce jour-ci,
par messire Jehan Hérouard seigneur de Vaugrigneuse,
qui fut saisi de maladie à Aitré au camp devant la Ro-
chelle, samedi vingt-neutiesme janvier mil six cent vingt-huit,
et y décéda le huictiesme février ensuivant, au serTice
du roi son maître, à la santé duquel il s'étoit entièrement
desdié. âgé de soixante-di.x-huit ans. moins curieux de ri-
chesses que de gloire, d'une incomparable affection et fidélité.
" Son corps repose dans l'église de Vaugrigneuse. »
Je savais que ce manuscrit existait, qu'il rendait compte,
jour par jour, heure par heure, minute par minute, des
actions du roi. 11 me vint alors dans l'idée de voir quel
dérangement l'assassinat du maréchal d'Ancre avait pro-
duit, soit dans la vie. soit dans la santé du roi.
J'allaf'à la Bibliothèque; je demandai le manuscrit d'Hé-
rouard ; on me le remit avec une politesse parfaite. Je
cherchai d'abord le dimanche 23 a\Til. jour oii le dessein
de l'assassinat avait avorté, et où le roi. voyant l'occaHon
perdue, ne fit aucun semblant de déplaisir, ni ne témoigna
aucune iniiuictude. et demanda sa viande.
Voyons un peu l'état moral et physique du roi pendant
cette journée.
Nous vous prévenons, belles lectrices, que les détails sont
des plus intimes : c'est à vous de ne pas les lire.
« Le 23 avril 1617, éveillé à sept heures après minuit.
Douleur ; — pouls plein, égal ; — chaleur douce ; — pansé,
levé ; — bon visage, gai ; — pissé jaune ; — peigné, vêtu ;
— prié Dieu. — A huit heures, déjeuné ; point bu. — Il
pleuvait ; — va en galerie, — joue au billard, — va en
la chapelle de Bourbon, chez la reine sa mère. — A onze
lieures. diné : bouts d'asperges en salade, 6 ; — un peu de
pigeonneau bouilli. — bouts d'asperges sur un chapon rôti,
12 ; — veau bouilli, — la moelle d'un os ; — taillarins des-
sus, 12 ; — mousserons au beurre, avec une rôtie de pain
dedans ; — deux couvercles de pâté d'assiette, — suc de
deux oranges, pris â la cuiller, — geslée, — guines sèches,
— quatre tranches de pommes cuites au sucre et à l'eau
de rose, — grains de raisin muscat sec, 12 ; — cotinac, 5,
— pain fort peu, — bu du vin clairet, fort trempé, — dragée
de lenouUe, la petite cuillerée. — Va chez la reine sa mère,
par la galerie, aux Tulllerles. a vespres aux Feuillants, —
revient en carrosse. — A quatre heures, de la galerie chez
la reine sa mère. — A sept heures. Jail ses afiaircs (on devine
ce que le docteur Hérouard appelle faire ses afiaircs) :
— jaune, mol, beaucoup. — A sept heures et un quart, soupe :
bouts d'asperges en salade, 12 ; pain et panade, — un peu
de pigeon bouilli, — bouts d'asperges sur un chapon bouilli,
— veau bouilli. — la moelle d'un gros os et les oreilles
d'un chevreau bouilli. — mousserons au beurre, avec une
rOtie de pain. — Beaucoup diné : requaite d'oison. — le suc
de deux oranges douces, — partie d'un pilon d'oison. —
bu du vin clairet, fort trempé ; — guines sèches, 14 ; —
figues. 5 ; — grains de verjus confits. — pain fort peu. —
A huit heures trois quarts, dévêtu, pissé, affaire jauns ;
— mis au lit, pouls plein, égal, ijansé ; — chaleur douce;
prie Dieu, s'endort à dix heures, jusqu'à neuf et demie
ftprès minuit. »
Voilà comment Louis XIll passe cette journée du 23. On
volt que la préoccupation ne lui ôte ni l'appétit ni le som-
meil. 11 mange le diner de quatre personnes, et dort onze
heures et demie i
Voyons la journée du 24.
Le lundi 24, Louis XIII se leva, comme on l'a vu, à neuf
heures et demie, fit dire qn'il voulait aller à la chasse, et
recommanda que lee ordinaires et les chevau-légers se tins-
sent prêts a raccompagner.
Le rendez-vous du départ était au bout de la galerie des
Tuileries, oti un carrosse à six chevaux attendait ; mais
le départ fut différé d'heure en heure.
D'abord, le roi voulut déjeuner avant de partir ; puis 11
entreprit une partie de billard ; puis, se rappelant que
la jeune reine n'était pas prévenue, 11 passa chez elle, et
la pria, si elle entendait du bruit, de ne s'étonner de rien.
En rentrant, 11 trouva Bautru, qui ignorait tout, causa
longtemps avec lui, s'amusant, pour ne pas avoir à regar-
der son Interlocuteur, à racler un parchemin pour le rendre
plus mince ; tout cela avec son air ordinaire et sa voix
habituelle
Pendant ce temps, Vitry, qui avait placé des hommes
aux aguets pour être prévenu de tous les mouvements du
maréchal, était dans la salle des Suisses, assis sur un
cotfre, et ne faisait semblant de rien.
Du Hallier, son frère, était dans un coin de la basse-cour,
avec quatre ou cinq hommes sûrs ; Perray était dans un
petit cabinet avec autant ; et, avec autant aussi, la Chesnaye
se tenait à la première porte.
Tous trois étaient du complot ; leurs hommes savaient
qu on allait frapper quelqu'un; seulement, ils ignoraient
qui on allait frapper. — Cela ne faisait rien à la chose ;
ils étaient des gens qui crient : « Tue < « quand on dit :
« Assomme ! »
De temps en temps, Vitry relevait la tête, et écoutait ;
du Hallier faisait quelques pas sur le quai ; Perray entr'ou-
vrait la porte de son cabinet ; la Chesnaye montait sur
une borne pour voir de plus loin.
Sur les dix heures. Vitry fut averti que le maréchal ve-
nait de sortir de son hôtel, et qu'il s'avançait vers le Louvre,
iccompagné de cinquante ou soixante gentilshommes qui
marchaient pour la plupart devant lui.
-Alors, 11 sortit de la salle des Suisses, son manteau sur
l'épaule et la canne â la main ; rallia en passant Perray,
la Chesnaye et du Hallier ; puis tous ensemble — au nombre
de quinze à peu près — marchèrent au-devant du maréchal
Mais le maréchal était tellement entouré, que Vitry le
dépassa sans le voir. Cependant, s'étant aperçu qu'il devait
lavoir croisé, il s'arrêta et demanda à un gentilhomme
nommé Le Colombier :
— Où est donc le maréchal?
Le Colombier indiqua de la main un homme arrêté au
milieu d'un groupe, et répondit :
— Le voilà qui lit une lettre.
On était à l'entrée du pont Dormant ; le maréchal venait
de se remettre en route, et marchait fort lentement, lisant
toujours 11 était côtoyé, à droite, par le sieur de Beaux-Amis
et par le sieur de Cauvigny. lequel lui avait remis la
lettre qu'il était en train de lire. Vitry. qui était à gauche
du maréchal, se trouvait, donc de son côté désarmé.
Il fit quatre pas, le rejoignit, étendit la main, lui toucha
l'épaule, et dit :
— Monsieur le maréchal, le roi m'a commandé de me
saisir de votre peisonne.
Concini s'arrêta tout étonné, et, regardant Vitry d'un
air effaré :
— Di me? répondit-il en Italien.
— Oui, de vous, fit Vitry.
Et. le prenant au collet, il fit signe à ceux qui l'accom-
pagnaient de charger.
Ils n'attendaient que le moment.
A l'instant même, et au signe de Vitry, du Hallier, Per-
ray, Morsains et Du Buisson se précipilêrent, chacun là-
chant son coup de pistolet, sans qu'on puisse savoir qui
les premiers, qui les derniers.
Sur cinq coups, deux portèrent dans la barrière ; les trois
autres atteignirent le maréchal : l'un à la tête, entre les
deux yeux ; l'autre, dans le gosier ; le troisième, à la joue,
près de l'oreille droite.
Puis ce fut le tour des autres : Sarroque, Taraud, \v\.
Chesnaye, fondirent sur lui l'épée haute. — Sarroque, qui
plus d'un mois auparavant, s'était offert au roi pour tuer
le maréchal, lui donna un coup à travers le côté et au-
dessus d,u teton ; Tarand lui porta deux coups à la gorge ;
Guichaumont et Boyer. frappèrent aussi, mais frappèrent un
cadavre.
Tout cela se passa si rapidement, que. tout mort qu'il
était probablement de la plstolade, le maréchal ne tomba
qu'au troisième coup d'épée ; encore ne tomba-t-U que
sur les genoux, et appuyé contre les barrières.
.Mors, en criant : ■■ Vive le roi ! » Vitry le frappa d'un
coup de pied qui acheva de l'étendre à terre. Aussitôt,
toutes les portes du Louvre forent fermées, et les gardes se
mirent en bataille.
Au milieu de la bagarre, deux gentilshommes de la suite
du maréchal avaient mis l'épée à la main. Tous deux es-
sayèrent de frapper Vitry. mais ne percèrent que son man-
teau.
Et, Vitry leur ayant crié: « Messieurs, au nom du roi! »
ils se reculèrent aussitôt.
Sarroque s'empara de l'épée du maréchal, et la porta a<i
roi, qui la lui donna. Du Buisson prit au doigt du mort
un diamant qui valait, disait-on. six mille écus. Boyer eut
son écharpe : un autre, son manteau de velours noir, garni
de passementerie de Milan.
Deux pages pleuraient auprès du corps ; mais les autres
pages leur ùtèrent leurs chapeaux et leurs manteaux.
Le Colombier, celui auquel Vitry avait demandé où était
le maréchal, s était d'abord retiré en arrière au bruit du ■
pistolet ; mais, quand la presse fut dissipée, il eut la curio-
sité de s'approcher du cadavre pour voir dans quel état
11 était : 11 lui trouva le visage tout noirci de poudre et
tout souillé de boue ; sa fraise, enflammée, brûlait comme
une mèche d'arquebuse.
11 en était là de son examen, quand on enleva le corps.
HENRI IV, LOUIS XIII ET HICilELIEU
r.»
qui lut emporté dans une petite chambrellc Ues soldats
des gardes.
Le maréchal était habillé dun pourpoint de toile d'or
noire, avec un jupon et un haut-decliausse de velours gris-
brun à grandes bandes de Milan.
Il fut jeté à terre devant un mauvais petit portrait du
roi ; c'est la qu'on l'allait voir.
On nt la visite du corps, et l'on trouva qu'il n'avait
point de cotte de mailles, comme on disait toujours qu'il
en' portait une : tous les coups avalent donc pénétré bien ;\.
Catherine, ouvrit un des châssis Uo la chambre de Marie
de Médicis, et demanda toute tremblante :
— Pour l'amour du ciel, monsieur de Vltry, qu'y a-t-11
donc 1
— Rien, répondit Vitry : c'est le marét'.i^v! d'Ancre qui vient
d'être tué.
— Jésus Dieu ! s'écria la femme dr i h.iniljrc. et par
qui donc?
— Par mol, dit Vltry.
— Et sur quel ordre?
Us se prècipilèrent, chacun làcliant son coup de pistolel.
fond. Il avait sur sa chemise une petite chaîne d'or pe.sant
quinze onces, à laquelle était attaché un agnus Del caclieté
dans lequel on ne trouva qu'un morceau de toile plié en
quatre, on jugea que c'était un charme. En tout cas, si
c'était un charme, le charme l'avait bien mal défendu.
Il y avait trois ou quatre poches à son haut-de-chausse.
On y trouva des rescriptions de l'épargne, promesses de
receveurs ou obligations, pour la somme i'un million neuf
cent quatre-vingt-cinq mille livres, le tout empaqueté en
deux enveloppes cachetées, qu'il portait, au reste, habituel-
lement sur lui.
On alla acheter un drap cinquante sous, et on l'at-
taclia par les deux bouts avec un morceau de ficelle, afin
de n'avoir pas la peine de le coudre; et, quand il fut fort"
tard, c'est-à-dire vers minuit, on l'alla, par le commande-
ment du roi, enterrer à l'église Saint-Germaln-l'Auxerrois,
précisément sous les orgues, où les pierres furent si promp-_
tement et si habilement rassemblées, qu'il ne paraissait
point qu'on y eût touché.
Un prêtre voulut chanter un De profundis pour le pauvre
mort ; mais les assistants l'en empêchèrent en disant que
le scélérat ne méritait aucunement que l'on prllt pour lui.
Cependant, l'expédition faite, Vitry était rentré dans la
cour du Louvre, où 11 se promena quelque temps, allant,
venant, l'œil au guei, et tenant toutes choses en bride.
A peine y était-Il, qu'une femme de la reine, nommée la
— Sur celui du roi.
La Catherine referma vivement le châssis, et courut, tout
éplorée, porter la nouvelle à la reine.
Marie de Médicis devint d'abord très pâle ; puis, s'étant
fait répéter, comme si elle n'entendait pas :
— J'ai régné sept ans, dit-elle ; je n'attends plus qu'une
couronne au ciel.
Onze heures sonnaient. On se rappelle qu'à ce moment,
l'évêque de Luçon, prévenu la veille au soir du daugur de
mort que courait son bienfaiteur, se hasardait à quitter
la maison du doyen de Luçon pour venir au Louvre.
Le roi le rencontra dans la galerie : c'était la première
personne étrangère que Louis XIII rencontrât depuis que la
nouvelle de la mort du maréchal lui avait été donnée.
— Ah ! dit le prince s'adressant à l'évêqua, rae voici enfin
délivré de votre tjTannle, monsieur de Lucon !
On voit que le roi était injuste à son égard.
Voici, du reste, comment la nouvelle de la catastrophe
était arrivée à Louis XHI.
Le roi, ainsi que nous l'avons dit, était dans son cabinet
des armes; et, comme il avait déjà tressailli ai'x coups lie
pistolet, dont le bruit était parvenu jusqu'à lui, le colonel
d'Orn>no vint frapper à sa porte en disant:
— C'est fait, sire i
— Il est donc mort 1 demanda le roi.
— Oui, sire, et bien mort i
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Le roi respira ; puis, se tournant vers Dusseaux ;
— Çâ. dit-il, que Ion me donne ma grosse vitiy.
Sa (jrossc vllry était une carabine dont Vitry lui avait
f.'iit cadeau.
Alors, prenant son épée à la main, il sortit do son cabi-
net, et passa dans la grande salle.
Le Colombier y arrivait; il venait, comme on sait, de
regarder de près le raaréclial, et pouvait donner des détails
au roi. Louis XIII les dévora; puis, lorsqu'il n'eut plus
aucun doute que tout était fini, on ferma les portes de la
salle, et le roi se présenta aux fenêtres donnant sur la
cour, et, afin qu'il fût mieux vu. le colonel d'Ornano le prit
entre ses bras et le souleva pour le montrer à ceux qui
■étaient en bas avec Vitry.
Tous, en apercevant Louis XIII, agitèrent leurs èpées et
leurs pistolets en criant : « Vive le roi ! ■■
Le roi leur répondit :
— Grand merci ! grand merci à vous ! A cette lu-uro, je
suis roi !
Puis, allant aux autres fenêtres donnant sur la cour des
cuisines, il cria :
— Aux armes, compagnons ! aux armes !
.\ ces cris, tous les soldats des gardes se rangèrent en
bon ordre par toutes les avenues des rues, et chacun,
content de voir le roi sain et gaillard, le montrait à son
compagnon, en criant : « Vive le roi ! » car on venait d'en-
tendre des coups de pistolet, et. comme on ignorait contre
qui ils avaient été tirés, on appréhendait que ce ne fût
( ontre le roi.
En même temps, Louis XIII disait :
— Loir^ soit Dieu! me voila donc roi! Que l'on m'aille
(|uérir les vieux serviteurs du roi mon père et les anciens
conseillers de mon conseil d'Etat : c'est par l'avis de ceux-
là que je veux régner désormais.
Un des serviteurs du roi. nommé Pocard, alla quérir
M, de Villeroy et M. le président Jeannin ; d'autres cou-
rurent vers Mil. de Gêvres. de Loménie, de Ponlchartrain,
de Châteauneuf, de Pontcarré et autres anciens du conseil.
Puis, en les attendant, le roi ordonna qu'on envoyât au par-
lement, à la Bastille et par la ville, de peur qu'il n'y eut
du désordre.
Ce furent les lieutenants-enseignes et les exempts des
gardes qui montèrent à cheval, et qui, assistés de quelques
archers, s'en allèrent par la ville eu criant :
— Vive le roi ! le roi est roi !
Quant à la maréchale, voici comment elle apprit son
malheur.
Elle se promenait dans sa chambre, et, la porte en ayant
été ouverte, elle vit paraître des gardes du roi. Elle leur
demanda ce qu'ils voulaient, et les pria de se retirer.
En même temps, elle entendit le bruit du coup de pisto-
let dans la cour du Louvi-e.
— Qu'est-ce que cela? demanda-t-elle.
— Madame, lui répondit-on, c'est II. le baron de Vitry
qui a une querelle.
— Le baron de Vitry? une querelle? des coups de pisto-
let?... Vous verrez f|ue c'est conti-e mon mari!
Là-dessus, quelqu'un entra qui lui dit en secouant la tête :
— Mauvaise nouvelle, madame : 51. le maréchal est mort !
— Il a été tué ! s'écria Galigai.
— Il est vrai, madame, et c'est Vitry qui l'a tué.
— Alors, dit-elle, le coup vient du roi.
De ce moment, elle comprit que tout était perdu, fourra
ses pierreries dans la paillasse de son lit. se fit déshabil-
ler, et se coucha dessus.
Nous avons déjà dit comment la Catherine a'vait su la
nouvelle, et comment, en l'apprenant de .sa bouche, la reine
s'était écriée; « J'ai régné sept ans; Je n'attends plus
qu'une couronne au ciel. »
La reine était dans son cabinet du luth. La douairière de
Guise, la princesse de Contl et madame de Guercheville
accoururent ; ces d;imes la trouvèrent se promenant éche-
velée. et frappant ses mains l'une contre l'autre.
— Vous savez, mesdames ? vous savez ? dit-elle en les
apercevant.
Ces dames savaient en effet, mais elles savaient mal.
On renvoya la Catherine a\ix informations.
Pendant ce temps, La Place entra
— Madame, dit-il, vous connaissez la nouvelle?
— Je crois bien que je la connais ! répondit Marie de
Médicis.
— ,0n ne sait comment l'annoncer à madame la maré-
chale, et l'on fait demander à Votre Majesté si elle vou-
Urait prendre la peine de la lui dire.
— Ah ! j'ai bien d'autres choies â faire et ;i penser !
s'écria la reijie. Si l'on ne sait comment lui dire la nou-
velle, qu'on la lui chante,
La Place sortit.
Dix minutes après, il rentra.
Gn a vu comment Galigaï avait appris la catastrophe.
La Place venait de la part de la maréchale ; elle faisait
demander â la reine s'il lui était agréable qu'elle la vînt
voir, afin qu'elles se consolassent ensemble : en tout cas,
elle suppliait la reine de la protéger.
— Bon ! dit la reine, j'ai assez à faire de me protéger
moi-même : qu'on ne me parle plus de ces gens-là ! Il y
a longtemps que je leur crie qu'ils devraient être en Italie.
Je l'ai dit à cet idiot de maréchal : savez-vous ce qu'il m'a
répondu? Que le roi lui faisait meilleure chère que jamais!
Sur quoi, je lui al dit: •< Ne vous y fiez pas! le roi ne
dit pas toujours ce qu'il pense. ■■
-Mais cette demande de la maréchale fit venir une idée à
Marie de Alédiciis. Elle appela Bressieux, son premier
écuyer.
— .\llez, dit-elle, demander au roi de ma part s'il y a
moyen de lui parler.
Un instant après, Bressieux rentra.
— Madame, dit-il, le roi fait répondre qu'il est trop
empêché à cette heure, et que ce sera pour une autre fois ;
seulement, il prie Votre Majesté d'être assurée qu'il l'ho-
norera toujours comme sa mère ; mais il dit que, puisque
Dieu l'a fait naître roi, il est résolu dorénavant à régner.
En ce moment, M. de Prestes, capitaine des gardes de
la reine, frappa à la porte du cabinet du luth.
— Qu'y a-t-il encore? demanda Marie de Médicis.
— Madame, dit de Prestes, de la part du roi. M. de Vitry
vient de désarmer mes hommes; il dit que désormais Votre
Majesté sera gardée par les gardes du roi Que faut-il faire?
— Obéissez aux ordres du roi. monsieur de Prestes. —
Monsieur <le Bressieux, vous entendez ce que je dis. ajouta
Marie ; veillez à ce que les ordres du roi soient exécutés
sans empêchement.
Les gardes de la reine mère furent donc désarmés ; Vitry
logea à leur place une douzaine de gardes du roi, et il
en mit autant à la petite montée.
De Vitry rapporta au roi ce qui s'était passé. Louis XIII
fit de la tête un signe de contentement ; puis il ajouta ;
— Demain, on fera défense à M. de Chartres, à Bressieux
et à la Motte d'aller chez la reine ; on fera raurer les portes
du quartier qui communique de son appartement dans le
mien. Ma mère sera servie comme à l'ordinaire par ses
dames et ses officiers ; mais il y aura toujours deux gardes
du roi assistant à tout, jusqu'à ce que je sois établi comme
il faut. En atiendant. que l'on demande les clefs de toutes
les chambres qui sont au-de-ssus de la mienne: et que les
Suisses rompent, à coups de hache, le pont-Ievis qui est
entre la chambre de la reine mère et .son jardin.
C'était le pont qu'on .appelait puni O'.lnwjr.
Vers le même temps où le roi donnait ces ordres, c'est-à-
dire vers onze heures et demie. Bassompicrre. qui avait
appris la nouvelle de l'assassinat du maréchal d'Ancre,
et qui venait féliciter le roi. rencontra sur le pont madame
de Rambouillet, tenant à la main un livre d'heures.
— Eh ! marquise, demanda Bassompierre, où allez-vous
donc comme cela ?
— Mais à la messe, je crois, dit la marquise.
— A la messe l Et que pouvez-vous donc avoir à demander
à Dieu iiuand il vient d'avoir la bonté de nousdélivTer du
m:iréchal d'Ancre?
Les gardes du roi placés dans les antichambres de la
reine, Vitry envoya des archers pour arrêti<r la marêchah'.
On la trouva sur son lit. — Nous savons à quelle occasion
elle s'était couchée, et comment elle croyait protéger ainsi.
le trésor caché dans sa paillasse.
Les archers fouillèrent partout, mais sans rien trouver
d'abord. Pourtant, comme on était certain q>ie les diamants
et les pierreries devaient être là. on fit lever la maréchale
pour fouiller dans sou lit. Au bout de quelques minutes
d'investigation, on avait retrouvé le trésor.
Le lecteur comprend bien que tout cela ne se faisait
point sans que les archers fourrassent un tant soit peu dans
leurs poches les objets à leur convenance qu'ils rencon-
traient sous la main.
Il en résulta que. lorsque la maréchale voulut mettre
ses bas. elle n'en trouva plus, et que. quand elle fouilla
dans ses poches pour y prendre de 1 :irgcnt afin d'en ache-
ter, elle s'aperçut que ses poches étaient vides.
Elle envoya alors demander à son fils, qui était retenu
prisonnier à un autre endroit, s'il n'avait point un écu
sur lui pour cpielle pi'it envoyer acheter des bas. L enfant
réunit tout ce qu'il avait dans .ses poclieltes. et envoya un
quart d'écu à sa mère.
Puis, comme le pauvre enfant pleurait à chaudes larmes,
à la nouvelle de la mori de son père et de l'arrest:itioii
de sa mère, et que ses gardiens lui disaient de piendre
patience:
— Hélas! dit-il. il le faut bien! Seulement, comme plus
d'une fois on me l'avait prédit, je porte la peine des fautes
de mon père !
Le comte de Fiesque — qui était de la maison de cet
HENBI IV, LOUIS XHI ET RICHELIEU
53
aventureux comte de Fiesque. leciuel était tombé à la mer,
quelque soixante et dix ans auparavant, en essayant de
s emparer du pouvoir à Gênes — avait été fort tourmente
par la marécliale d'Ancre, quoique écuyer de la reine ré-
gnante ; ce qui, d'ailleurs n'était pas une grande recomman-
dation, puisque la vraie reine régnante était noii pas Marie
de Xlédicis, mais Eléonora Dori. Celle-ci l'avait donc d'aliord
fait reléguer dans une mécliante cbambre du Louvre, puis
chasser de la présence du roi et de la reine, parce que
Fiesque avait parlé au roi au désavantage de la marécliale ;
mais, lorsqu'il apprit la situation du jeune Concini. qui
était renfermé dans une espèce de cabinet, et si maltraité
des archers, que l'enfant refusait toute nourriture, voulant,
dlsait-il, mourir de faim. le comte de Fiesque se si^uvlnt que
le pam-re petit était le filloul du i-oi Henri IV, et alla
demander à Louis XIII la permission de le prendre en
garde ; puis, comme les archers avaient enlevé à leur Jeune
prisonnier son chapeau et son manteau. le comte lui donna
le manteau et le chapeau de son laquais, et l'emmena au
Louvre, dans sa chambre.
La petite reine ayant su qu'il était là. et ayant entendu
dire que l'enfant dansait bien, l'envoya, chercher, et, tan-
dis que les blessures de son père saignaient encore, et que
les archers conduisaient sa mère en prison, elle exigea qu 11
dansât devant elle tous les pas qu'.il connaissait; ce que
le pauvre petit fit en pleurant, mais ce qu'il fit cependant
dans l'espérance de tirer de ce côté quelque protection pour
sa mère et pour lui.
Avant qu'on la conduisît en prison, la maréchale fut
Interrogée par M^t. .\ubry et Le Bailleul. (lul l'arrêtèrent
dans l'antichambre, et qui l'interrogèrent sur ce qu'elle
pouvait encore avoir de bijoux et dargent. Elle répondit
qu elle avait encore ses perles : un tour de cou de qua-
rante perles, dont cnacune valait deux miUe livres, et une
chaîne de cinq tours de perles, dont chaque perle valait
cinquante livres, et qu'au total, enfin, il y en avait pour
cent vingt mille écus, à peu près. .\prês fiuoi. elle enveloppa
le tout dans du papier. le fit cacheter en sa présence, priant
ces messieurs de les rendre, comme ils firent, aux propres
mains du roi. leur disant qu'elle n'avait aucune appréhen-
sion, et que. s ils voulaient contribuer à faire reconnaître
son innocence, elle leur donnerait, une fois revenue en
faveur, à chacun un présent de deux cent mille écus.
L'un d'eux lui dit :
— Vous nous priez maintenant, madame, et. il y a quinze
jours, si nous vous eussions regardée en face, vous vous
fussiez offensée, vous eussiez dit que l'on vous ensorcelait,
et vous nous eussiez fait punir !
— Oh ! dit-elle, ne me parlez point de ce temps-là. mes-
sieurs, j'étais folle!
De chez la maréchale. >Iir. .\ubry et Le Bailleul se ren-
dirent chez le maréchal, où ils trouvèrent encore pour deux
millions cinquante mille livres de rescriptions.
Sur CCS entrefaites, et comme ces messieurs faisaient une
expédition inutile à Marmoiitiers, chez le frère de la maré-
chale, où ils ne trouvèrent rien qui vaille, un nommé
M. Ollier vint révéler qu'il avait des coffres en garde.
Il remit ces coffres au roi, et l'on y trouva deux chan-
deliers d'or massif, deux douzaines d'assiettes d'or, et
une robe toute couverte de diamants et autres choses pré-
cieuses.
Restaient les trois ministres favoris de la reine mère :
Barbin, qui était chargé des finances : Mangof . qui était
chancelier, et M de Luçon, le futur cardinal de Richelieu,
qui était confident favori de la reine mère, sous le titre
de secrétaire d'Etat.
Nous avons vu ce qui était arrivé à M. de Luçon quand
il s'était, une heure après l'assassinat, présenté au roi ;
- Monsieur de Luçon, lui avait dit le roi. me voilà donc
délivré de votre tyrannie : » et il lui avait tourné le dos.
C'était clair, et un autre se le fût tenu pour dit.
Il n'en fut pas ainsi de M. de Luçon. Nous le verrons
revenir.
ilangot fut. après M. de Luçon. le premier f[ui se hasarda
d'aller au Lou\Te. Dans un pareil moment, on y mettait,
comme on le comprend bien, le pied assez timidement.
Mangot prenait donc le chemin du quartier de la reine.
quand Vitry l'arrêta dans la cour.
— Où allez-vous, monsieur Mangot? lui demanda-t-ll.
— Chez .Sa Majesté la reine mère.
— Pardon, mais il faudrait savoir avant tout si Sa ^^a-
Jesté le roi l'aura pour agréable.
Mangot s'arrêta. Vitry s'en alla faire sa charge de maré-
chal du palais, tantôt à droite, tantôt à gauche, ne s'occu-
pant plus du chancelier. Mangot continua de se promener,
m.'i<hant un cure-dents qu'il tenait à la bouche. Enfin,
ennuyé de ne pas avoir de réponse, il fit demander au roi
s'il lui étoit agréable qu'il l'allât saluer. — Le roi lui fit
répondre que non. mais que ce qui lui serait agréable, ce
serait que. le plus vite possible. Il lui rendît les sceaux.
Une heure plus tard, le roi les avait.
Aux premières nouvelles qu'il avait reçues de la catas-
trophe. Barbin avait, de son cOté, voulu aller voir an
Louvre ce qui s'y passait; mais, étant encore sur le seuil
de sa porte, il lui fut dit par M. Ilennequin qu'il ferait
mieux d'attendre, et de ne point se hasarder sans qu'il fat
sûr de quelle façon il serait reçu. Barbin rentra donc dans
son logis ; mais, peu après, il en ressortit et s'en alla
se cacher dans les écuries de la reine. JI.M. Mangot et de
Luçon. sachant qu'il était là. le rejoignirent. Ils envoyèrent
alors à la reine mère M. de Bragelonne, lequel fit si bien
qu'il parvint jusqu'ù Xfarle de .Médicis et lui apporta là
prière du triumvirat.
— Dites, répondit la reine mère, que, pour Barbin, je
ferai ce que je pourrai, mais que, pour les autres, Je ne
réponds de rien. Qu'ils pourvoient donc comme ils Tenten-
dront à leur sûreté.
Mangot était allé chercher les sceaux et avait l'espoir
de les rendre au roi lui-même. En les lui rendant, il lui
eût parlé et eût tenté un dernier effort ; mais, au moment
où il commençait de monter le grand escalier-,
— Holà ! monsieur Mangot. lui cria Vitry. qui venait
derrière, où allez-vous avec votre robe de salin J
— .Mais, monsieur. Je vais chez Sa Alajesté.
— Le roi n'a plus affaire de vous, monsieur.
— Il m'a redemandé les sceaux.
— C'est bien : attendez là !
Mangot attendit une heure dans l'antichambre : mais, au
bout d'une heure, vint de Luynes. qui lui dit :
— De la part du roi, monsieur, donnez-moi les sceaux.
Mangot les rendit, et ils furent donnés p,ar le roi à .arma-
gnac pour les garder.
Et, en se frottant les mains, le roi dit :
— Ah ! j'espère que, maintenant que noue avons les
sceaux, nous aurons les finances.
.Vprès quoi. Mangot fut conduit par les archers dans la
chambre de Vitry. d'où il ne bougea de tout le jour jusqu'à
cinq heures du soir, moment où il rentra chez lui.
Quant à M. de Luçon. il ne se tint point pour battu de
la rebuffade du roi. Il fit dire à Sa Majesté qu'elle devait
se rappeler que. depuis quinze jours, voyant le désordre
qui s'était mis dans les affaires, il avait demandé son congé ;
qu'en conséquence, il désirait que le roi décidât quelque
chose à son endroit.
Le roi lui fit répondre qu'il pouvait rester en son conseil
si bon lui semblait, ou comme évèque ou comme conseiller
d'Etat, mais que. pour la charge de secrétaire, il en avait
disposé et l'avait rendue à M. de Villeroy. .\ cette fin. Sa
Majesté le priait d'aller quérir tous ses papiers.
Ce que fit M. de Luçon, bien entendu.
Pendant qu'on donnait des gardes à la reine; pendant
qu'on fouillait la paillasse de la maréchale: pendant que
celle qui. la veille, était plus riche que le roi régnant, plus
puissante que la reine mère, faisait demander à son pauvre
enfant un écu pour acheter les bas qui lui manquaient, le
roi recevait les félicitations de son frère, M. le duc d'Or-
léans, de M. le comte de Soissons, du cardinal de Guise,
du chevalier de Vendôme et de M. de Nemours.
La foule était si grande, que le roi, pour ne pas être
étouffé, fut obligé de monter sur son billard, où l'on fit
monter avec lui Monsieur, et M. le Comte.
On appelait M. le Comte M. le comte de Soissons, troi-
sième fils de Louis If, prince de Condé, comme on appelait
l'aîné .1/. le Prince. — Le second s'appelait M. le prince
de Conti.
Nous :ivons parlé de M. le Prince à propos des amours
de Henri IV avec sa femme, et nous aurons probablement
l'occasion d'en reparler encore. Nous parlerons plus tard
de madame la princesse de Conti. dont il y a plus à dire
que de M, le Prince. Et nous parlerons tout de suite de
M. le Comte, dont il n'y a rien à dire du tout, ou si peu
dl chose, que cela n'en vaut guère là peine.
D'ailleurs. M. le comte de Soissons, à cette époque, n'était
qu'un entant de l'âge du roi. Il était fils de Charles de
Bourbon, comte de Sois.sons, qui était mort en 1612. c'est-à-
dire cinq ans auparavant.
Plus tard, le jeune homme prit parti contre Richelieu,
se ligua avec le grand Condé. son neveu, contre la régcnie
dans'tiiutcs les affaires de la Fronde, gagna contre M. de
Chàlillon la bataille de la Martée. en Champagne, et y fut
tué par le dernier coup de pistolet que l'on y tira.
C'est du haut de ce billard, qui fut. en réalité, son pre-
mier trône, que le roi reçut ses nouveaux ministres : le
président Jeannin. les sieurs de Gèvres, Loménie, Pontchar-
tr.-iin, Chàteauneuf et Pontcarré.
Le plus connu de tous ces barbons, comme les appelaient
les jeunes gens de la cour, celui qui, en effet, a laissé une
véritable trace dans l'histoire, est le président Jeannin
ligueur enragé, rallié depuis à Henri IV.
Le" président Jeannin était fils d'un tanneur d'Autun eu
Bourgogne. Le père, qui avait du bien, envoya le Jeune
homme étudier à Paris. Jeannin y fut fort débauché: ce
ntNP.I I ■, LOUIS XIM KT RinnET IrU
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
qui fit <pie le vénérable tanneur lui coupa les vivies. Il
revint en Bourgogne, épousa la fille d'un médecin de Semur
qui avait une assez bonne dot.
Arrive l'assassinat du duc et du cardinal de Guise, à
Blois : Jlayenne. gouverneur de la Bourgogne, met en armes
son gouvernement : Jeannln se donne à lui. et. par son in-
telligence, lui devient fort utile.
Un jour que M. de Mayenne passait par Autun. Jeannin
le pria de vouloir bien lui faire l'honneur de prendre son
repas chez lui.
Le prince accepte et se rend chez son iiôte.
Mais Jeannin. lui présentant son pèie avec son tablier
de corroyeur, dit au prince :
— Monseipmeur. voilû le maître de la maison ; c'est lui
qijti vous traite.
M. de Mayenne reçut le corroyeur à bras ouverts et le
fit mettre au haut bout de la table.
Henri I\'. après avoir vu Paris, alla à Laon.
Jeannin y était et fut chargé de parlementer avec Je roi.
On échangea les propositions du haut en bas des remparts.
Jeannin tint très ferme et refusa toutes les conditions of-
fertes par le roi.
Henri était furieux.
— Ah ! dit Henri en montrant le poing à 1 intraitable
négociateur, je vous promets, maître Jeajinio, que, si j'entre
dans Laon, je vous fais pendre.
— Bon I répondit Jeannin, vous n'y entrerez pas que je
ne sois mort, et, une fois mort, je ne me soucie guère
de ce que vous y ferez
Mayenne finit par faire sa paix.
Il avait oublié de sauvegarder Jeannin ; mais, près d un
homme comme Henri IV. Jeannin était sauvegardé par la
conduite même qu'il avait tenue.
H s'était retiré au haut d'une montagne à laquelle on
ne parvenait que par un sentier très rude. Sa raison était
qne les gens qui l'aimaient véritablement le viendraient
chercher partout où il serait; que, quant atix autres, il
ne se souciait pas de les voir.
Un jour, au grand étonnement de Jeannin. un étranger,
un inconnu le vient chercher sur son sommet
L'inconnu venait de la part de Henri IV. et lui apportait
une lettre conçue en ces termes :
■1 Monsieur Jeannin.
•< Vous avez bien servi un petit prince; j espère que vous
servirez mieux encore un grand roi.
.. Hiîne;.
« P.-S. Suivez l'homme que je vous envoie, il vous con-
duira à moi. »
Jeannin suivit le messager ; le roi Henri l'envoya en Es-
pagne pour je ne sais quelle négociation. Jeannin s'en
acquitta à merveille.
Au retour, le roi lui donna une charge de président il
mortier à Dijon. Voilà pourquoi on la toujours appelé,
depuis, le président Jeannin.
Un jour, la reine mère, voulant lavoir à elle, lui fit
offrir une forte somme d'argent, quelque chose comme
trois ou quatre mille écus.
Il refusa cette somme en disant que, pendant la minorité
de son flls, la reine mère ne pouvait disposer de rien.
En 1603, le roi l'avait envoyé en l'Iandre : ce fut à lui
que les Provinces-Unies durent le traité de 1609.
.■\près la mort du roi, il avait été fait surintendant des
finances ; mais, depuis, on lui avait ôté la place pour la
donner à Barbin.
H avait, d avance, fait faire son tombeau dans la même
église que celui de son père et côte à côte avec lui. Le
titre de tanneur était soigneusement conservé sur la pierre
tiimulalre. Etait-ce par humilité? était-ce par orgueil?
III
Suivons le cours de cette f;inieuse journée du 2^
Pondant que le roi. sur Is blll.ird où nou« 1 avons laissé
l.oiir nous occuper du préslôent Jeannin, recevait les féllci-
i.itlons des princes du sang, et réintégrait les ministres du
loi son père dans leurs charges, le colonel d'Ornano. — le
irième qui avait pris le roi dans ses bras pour le hausser
.1 la hauteur des fenêtres, et le montrer aux gardes. — le
«olnnel d Omano courait au parlement, qui avait déjà levé
sa séance. Mais il apprit que les présidents énient au bu-
reau des eaux et forets, et II y entra pour leur annoncer la
nouvcUe.
MES.siErRS. — c'est le terme générique dont on désignait
les conseillers au parlement, les avocats et les greffiers
n'ayant que le titre de ir.aUres. — Messieurs la savaient
déjii par deux exempts a\i:<. gardes.
Le colonel d Oruano entra, avons-nous dit, dans le ca-
binet où étaient les présidents.
— Messieurs, leur dit-il. je viens vou« annoncer que le r^ i
a fait tuer le maréchal d Ancre pour se mettre en liberté
J'ajouterai, au nom de Sa Majesté, qu'elle espère que vou>
êtes et serez toujours dans La même volonté de lui rendre un
fidèle service. En échange de quoi. messieui'S. vous pouvez
être assurés que le roi seia bon roi.
M. le premier président répondit, bien entendu, au nom
de toute la compagnie, et il accourut lui-même à pied,
n'ayant pas pu trouver un carrosse, tant la confusion était
grande.
Tout cela mena le roi jitsiju'au dîner, comme le lecteur le
verra en lis.int le journal hygiénique du roi Lou'ls XIII ;
puis, après le dîner, le ca.-dinal de la- Rochefoucauld vînt
saluer le roi ; et, voyant qu'au lieu de le laisser tran<jull-
Itment jouer avec ses camaïades, ou riuteiri>inpait à tout
moment pour lui parler affaires graves et intérêts sérieux :
— Sire, dit il, que Votre Majesté s accoutume à la patience,
mais elle saura dorénavait qu'elle sera bien autrement em-
pêchée encore.
— Vous vous trompez, monsieur: j'étais plus empêché ûe
faire l'enfant que je ne If. suis à toutes ces affaires-là.
Puis, s'adressant ,à celui qui était le plus près de lui :
— On ma fait, six ans durant, fouetter les mulets aux
Tuileries, dit-il. Il est temps qu'enfin je fasse mon métier de
lOl.
Alors, il se mit à parler plus haut et plus vivement qu'il
n'avait jamais fait, peut-être poussé par uue espèce de
fîèn'e.
— Messieurs, dit-ll. convenez d'une chose : c'est qu'il faut
que je sois bien aimé des l'rançais, puisque, ayant été forcé
de communiquer mon dessein À plus de vingt personnes,
aucune n'en a averti ce perwnnn'je. Au reste, ce uest point
d'hier que je pense à être le maître : il y a déjA longtemps
que, lors d'un voyage à Saint-Germain, j'avais résolu de m'en
aller de la à Rouen, et, une fois arrivé à Rouen, d'y mander
mes serviteurs. Une autre fois, ce fut à Amboise que je vou-
lais fuir ; puis j'eus encore une idée : c'était d'Inviter le ma-
réchal à venir voir, dans mi chambré, les petits canons avec
lesquels j'avais bâti mon fort des Tuileries, et de me faire
observer par Ducluseaux que j'avais laissé trois ou quatre
pièces de mon artillerie au bas de la galerie. Alors, je se-
rais sorti comme pour les faire venir, j'aurais lai^ le
maréchal seul dans mon cabinet : Vitry et les siens fussent
entrés et leussent tue coimme au.iouid nul : mais 11 ne leur
donna point ce loisir Er:r;n. vint le projet d'hier, qni .1
échoué, parce que. ayant pris médecine le matin, il se retira
chez lui aussitôt afiès sa visite A ma mère ^
Et, comme un murmure approbateur indiquait l'admira-
tion que les auditeurs avaient pour cette persévérance:
— Aussi, messieurs, continua le roi. il faut convenir en-
core que ce maréchal était ui. grand impudent. L'autre jour,
jouant au billard avec moi. ne s'est-ll pas couvert' H est
vrai qu'il m'en demanda la permission après, en me di-
sant : « Sire. Votre Majesté me permettra bien de me cou-
vrir : » mais il l'avait déjà fait avant de le demander.
.Aussi lui répondis-je : « C'ui. couvrez-vous. ■■ d un Ion qui
dut lui faire comprendre qu il m'avait offensé. Un autre
jour, peut-être le même, nalla-t-il pas s'asseoir au conseil
des dépèches, dans mon propre tiulenil, et ne se fit-il pa*
lire le courrier par les seirétaîres d'Etat, chacun dans son
département, commandant à la baguette, donnant son ap
probation ou sa rz-prohnlion selon sa fantaisie ! C'uelques
j.'urs auparavant, comme j'étais tout seul dans une chambre.
ne vint-il pas me faire visite avec deux ou trois ceni.s
tientilshommes. qui sont entrés et sortis .avec lui, sans
qu'un seul songeât à rester pour me faire compagnie i
Une autre fois, ne dit-ll pas, je ne sais plus pour quel enfan-
tillage, que j'avais mérité le fouet !.. Cor.iieu ! le roi mon
père me 1 a fait donner qi'and j'étais enfant ; mais c'était un
droit à lui. Et encore croyait-il, l'orgueilleux maréchal,
quand je le regardais de travers, que l'on me montait la
tête contre lui : et la preuve, c'est qu'il disait à Luynes :
•■ ilonsieur de Luynes. je m'aperçois bien que le roi boude ;
mais prenez garde, vous m'en répor.de< ! » Veiitresalnt-gris !
comme disait feu mon jiére. oui. Je lui faisais mauvai.«e
mine; mais, par bonheur, nous avons changé de rôle, et
c'est lui qui la fait à cette heure.
Et. sur ce trait d'esprit, dont II faut savoir gré à
Louis XIII, attendu qu'ils sont rares chez lui, 11 cessa enfin
cr long discours, que M. de Marlllac. qui fut plus tard garde
des .sceaux, recueillit dans toute lincohérence fiévreuse avec
laquelle nous le reproduisons
En ce moment. les députas du parlement, présidents et con-
seiUers arrivèrent : ds étaiejit onze en tout : trois présidents,
huit conseillers : ils trouvèacnt Sa Majesté dans la galerie.
On aût dit que le roi. après avoir gardé si longlemns le
silence, éprouvait un instant le btsoln de parler.
— Messieurs, dit Louis Xlîl en allant à eux. Je m'as!«»ire
fur votre fidélité et veux me conduire par vos conseils a<K
IlEXPI IV. LOUIS XIH ET P.ICIII-LIEU
affaires les plus Importantes ; je vous ai mandés pour pren-
dre votre avis ; allez-vouseii au catiinet. où mon conseil est
as-emblé, et vous apprendrez ce que c'est.
Ils y ail< rent.
Là, on leur dit iju'il y avait deuy choses .«ur lesquelles le
roi désirait leur avis : lune, de savoir si le proofis devait
i-tre lait au corps du maréchal d'.Micre ; lautre, s'ils
croyaient qu il lui nécessaire que le i-oi envoyai des lettres
de grand sceau au\ provinces et aux parlements, au sujet
de ce qui sélalt passé C' ù quoi, aprt-s en avoir conféré
ensemble, les membres du parlement répond iicnl. — quant
au premier point ; . Puisque le niaiéclial est mort, et qu'il
n'y a plus rien à craintive de sa part, la cUmence du roi
serait louable de se contenter de cela, sans approfondir
davantase les crimes qu'il a commis, d'autant plus que.
le roi l'ayant fait ncurir, l'aveu de Sa Majesté couvre tout,
et agir autremeut. ce serait révoquer en doute la puissance
du roi ; • — et. quant au second point. Us ajoutèrent que
le maréchal n'était pas homme de si grande considcration.
<(u'il y fallut mettre tant dp cérémonie, quo d'user de lettres
patentes, comme si c était quelque grand prince.
Cela fait, ils se retirèrent: et. leur avis ayant été trouvé
b'>n. il fut suivi.
I.'li.illall avait eu lieu le matin; le soir eut lieu la curée.
' i' lut au coui lier du roi que chacun se partagea, celui-ci le
M-ur celui là le foie, .lui la rate, qui les entrailles.
Vitry fut fait maréchal, c'était chose promise; — 11 eut.
en outre, dans son héritage mobilier et immobilier: la ta-
Tonnie de Lésigny, la maison de Paris, et les chevaux de
licurie. lesquels furent onhvés dès 13 lendemain matin.
Du Vair. qui venait de rentrer en fonctions après la mort
iu maréchal, et qui avait les sceaux, ne cacha point à Vitry
■ '■ mépris qu'il faisait de lui. lorsque celui-ci vint faire
- eller ses provisions ; et. comme M. de Thémines avait été
lit maréchal, quelques m.iis auparavant, pour avoir arrêté
■>!. le prince de Condé, M. de Bouillon ne put s'empêcher de
dire :
— Par ma foi ! je rougis d être maréchal de Fi-ance. depuis
<;ue le bâton est devenu la i-écompense des sergents et des
assassins.
En outre. M de Oéran se plaicmit. M. de Géi-an avait un
i i-evet en blanc de la première chai'ge de maréchal vacante.
I la mort de C'onclni venait de faire vacance; mais on lui
dit que, la mort de Concini n'étant point une mort ordi-
naire, la vacance, par contrecoup n'était point une vacance
ordinaire, et flu'ff ii'ëlail point rnisounnble de penser que
Vitnj e»" 'ué Cnnrini pour s'erclurc liilmêmc au propt dun
ilranaer. il. de Céran comprit et attendit une vacance or-
dinaire.
M. de Luynes f.nt la charge de premier gentilhomme de la
chambre, et la lleutenance générale pour le roi en Norman-
die, avec Pont-de-1 Arche.
M. de Vendôme recouvra le château de Caen. qu'il tenait
■^ la main même du feu roi. et que Pî maréchal lui avait Mé.
I demanda en plus et obtint l'abbaye de Marmoutiers.
r^'évêque de Bayonne demanda l'archevêché de Tours, le-
inel. comme l'évôché de ]!;iyonne, était au frère de la maré-
iiale. qui les résigna, se réservant mille écus de pension
-iir chacun d'eux
Le marquisat d'.\ncre resta en suspens, et. plus tard, fut
tonné pour arrondir la part de de Luynes.
Perray, beau-frère de Vitry, eut la capitainerie de la Bas-
ille, dont il prit possession trois .jours api-è-;.
Du Halller. frère de Vitry. eut la charge de capitaine des
-.nrdes, et devint plus tard le maréchal de l'HospItal. —
', Ilospital est le vrai nom des Vitry. — En outre, ayant ap-
. ris qne l'apothicaire du rr.aréchal avait un de ses coffres,
' que ce coffre avait été saisi par le commissaire du quar-
lor. an commandement ai lieutenant civil, il demanda ce
i^oCfre au roi. qui le lui donna, quoi que ce fût : ce coffre
n'était que l'enveloppe d'une boîte contenant des pierreries
I>onr plus de vingt mille écus.
Après quoi. le roi congédia ses bous amis, tourna le nez
du côté du mur et s'endormit.
Consultons l'honnête d(" leur Héronard pour savoir com-
ment, hygléniquement, se passa cette journée, et combien
't heures un assassin royal peut dormir après .«on premier
meurtre :
■. Le 21 avril ifin. lundi, éveillé ■'; sept heures et demie
près minuit. — Pouls plein, égal; — petite chaleur douco ;
I -vé ; — bon visage, gai • — pissé jaune, fait ses affaires ; —
••^igné, vêtu; — prié Dieu. — \ huit heures et demie, dé-
piiné : — gelée, quatre cuillers ; — point bu. si ce Vi est du
• lu clairet, lort trempé. •
Ici. Il y a une petite lacune au journal. Nous la ropro-
•luisctfis dans sa forme et ave« le Han« qtr'M" i-i -•■:
" Le maréchal li'.^ncre,
lue STir le pont du
Ijiuvre entre dix h
«nze heures du matin. »
Pour le digne médecin. la catastrophe n'avait point gi-ande
importance, a ce qu'il parait ; aussi ne lui consacre-t-il que
celte note
Puis, il reprend son journal, qui contient une série d'évé-
nements bien autiement importants â ses yeux.
• Dîner à midi... .
Il y a. vous le voyez, un retard d". doux heures dans le
dîner. Dame! comme on ait, ou ne lait point d-omeicties
sans casser des auts -. mais, soyez tranquilles. Sa ilajftsté
n en mangera que mieux i Repienons donc.
■ Dîner a midi : — bouts d'asperges en salade, 12- — qua-
tre crêtes de coq sur un potage blanchi ; - cumulées de
potage, 10: — bout3 d asperges .sur un chapon bouilli —
veau bouilli; — la moelle d un os; — taillarins 12 ■ — les
ailes de deux pigeons rôtis: — deux tranches de gelinotte
rotie avec pain ; - gelée , -■ figues, 5; - guignes sèches, U :
— lotignac sur une oublie : — pain, peu ; - bu du vin claiiet
fort trempé; — dragées le fenouil, une petite cuillerée l
.\utre blanc.
Le royal pensionnaire échappe à son docteur : il monte
sur un billard, et harangue les assistants ; II reçoit les déiiu-
tés du parlement, il cause, il tait le roi : mais, à six heures
et demie, lappétit lui revient, et il retombe sous la griffe de
son docteur.
« Six heures et demie, soupe ; - bouts d'asperges en sa-
lade, 12; - pain en panade; - bouts rt asperges sur un
chapon bouilli; — veau bouilli, - la moello d un os- —
mousserons au beurre avec luie rôtie ded;tns ; — les ailes de
deux pigeonneaux rôtis, avec pain ; — gelée; — suc de deux
oranges douces: — figues, &; - grains de verjus conllts 5-
— guignes sèches, 4 ; — p.-i.in, fort peu ; -- bu du vin clairet
fort trempé: — dragées de fenouil, la petite cuillerée- -^
amusé jusqu'à sept heures et de mie ; — iMi ses affaires
jaune, mol, beauconp ; — amusé jusqu'à neut Heures et
demie ; — hu de la tisane : — dévêtu, — mis au lit, — pouls
plein, égal ; — petite chaleur douce ; — prié Diou ; — a dix
heures s'endort jusqu'à sept heures et demie. »
Nous voilà rassurés sur le compte de ce pauvre rot qui
vient de prendre tant de tracas â lendioit du mart-rhal
d Ancre. Son diner a été retardé de deux heures ; il a tou-
jours le ventre un peu relâché: — on .sait que c'est letfet
que produisait à son père la vue d3 l'ennemi ; — mais il
s est amusé de sept heures à sept heures et demie, et de
huit heures à neuf heures et demie; ce qui n'est pas dans
ses habitudes. La chose est si vraio, quo nous avons ouvert
au hasard le journal du docteur Héronard. à cent cridrrAls
di/lérenis. et que nous n avons jamais retrouvé ce précieux
mot : AMISÉ.
En effet, on sait que Louis XIII a été le roi le moins amusé
et même le moins amusahie qu'ait jamais eu hi monarchie
française; ce qui ne lempèchc pas d'être assez amusant,
quoique son fils louis XIV lui ait fait sur ce point une
rude concurrence
Mais aussi on ne peut p.-i« s'amuser tous les jours, et. le
jour de l'assassinat du mai-ftchal d'Ancre, le rot, comme le
(onstate ce bon M. Hérouard, s'était amusé deux fois.
En outre, il s'était mis au Ut avec un pouls plein, égal,
avec une petite chaleur doure .- il avait prié Dieu à dix heu-
res, et s'était endormi jusqu'à sept heures et demie du ma-
tin, c'est-à-dire qu'il avait dormi un peu pins de neuf heures.
Pauvre roi.
Voyons un pen à quoi songeait, pendant le sommeil de
son roi, le bon p-.uple de Paris.
Le bon peuple de Paris songeait à déterrer le corps du
maréchal d Ancre.
Le lendemain, mardi 25 avril, le roi fut réveillé par un
friand tumulte, cers sept ■,!/ huit heures du mattn. — S'il
n'eût point été réveillé par ce grand tumulte, peut-être, au
lieu de dormir neuf heures, eilt-il 'ait le tour du cadran et
en eût-il dormi douze !
Ce tumulte était causé rar la populace de Paris, qui se
ruait vers l'église Salnl-ticrmainlAuxerrois. dans la louable
intention de faire ce que le parlement avait Jugé inutile : le
procès au coriis dn marécaai.
Voici comment la chose s'était passée, ou plutôt comment
la chose se passait
.\u point du jour, un des familiei-s de l'église avait montré
,-> l'un de ses amis l'endroit où ,-iviit été dépo.«é le corps du
maréchal ; cet ami l'avait moniré à un autre. Kautre à un
autre ; et ainsi s'était f.iit un rassemblement.
D'abord, on commença par cracher sur cette tombe ; puis
on trépigna dessas : puis quelqurs-uns commencèrent à
gratter avec leurs oiigle=. et "r"nt si bien, qu'ils finirent par
découvrir les joihtulres des pierres.
Les prêtres alors les chassi.rent
.■vjals, les fuêtres étant sortis en procession et n'étant plus
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
là pour les chasser, le peuple rentra et se mit à gratter la
tombe avec une telle force, qu'en moins île rien il en eut
ôté queltiues pierres. Ces pierres enlevées étaient du coté des
pieds, que l'on aperçut par l'ouverture.
.Mors, on amena les cordes des cloches, un les attacha aux
pieds du cadavre, et l'on tira tant et si bien, qu'on arraclia
!■! lorps hors de ttrre, comme on arrache un bouclion d'une
bouteille.
Tout cela se faisait au cri de " Mve le roi ! »
Le tumulte était si grand, que les prêtres, au retour de la
procession, reconnurent qu'il était trop tard pour y remé-
dier. Ils furent même obligés, tant l'église était encombrée,
de remettre au lendemain les messes qu'ils .avaient a dire
lé jour même. Le peuple, en effet, était monté sur les chai-
ses, sur les bancs, sur les autels et jusque sur le treillis des
chapelles et des arcades
Quelques officiers qui tentèrent de rétablir l'ordre se re-
connurent bientôt trop faibles.
Le gnand prévôt vint avec quelques archers ; mais le peu-
ple lui cria que, s'il avait le malheur d'entrer dans l'égli;;i'.
il l'enterrerait tout vivant a la pince du maréchal d'Ancre,
et. cette fois, veillerait à ce qu'on ne le déterrât point.
Le grand prévôt se retira.
.iVprès avoir été tiré hors de la tonilic. le corps fut tiré
hors de l'église, et traîné par les picdo tou.iours. et la tète re-
bondissant sur le pavé jusqu'au logis de Barbier, l'ex-siirin-
«cndaut des finances, qui demeurait en face.
Là, on fit une première ■lalte.
La colère de la multitude se partageait entre le mort et
le vivant, et, sans les archers qui gardaient le prisonnier
chez lui, on allait enfoncer et piller sa maison : après quoi,
selon toute prol)abilité, et même avant quoi, on l'eût pendu
lui-même. Rarbier en fut quitte pour le spectacle, qu'il vit
de sa fenêtre comme d Une première loge.
De lu, ces furieux traînèrent le corps, ne cessant point,
pendant toute la route, de le batti'e a coups de bâton et ;i
coups de pierres, jusqu'au bout du Lont Neuf, où s'élevait
ime potence qui. un mois ou deux auparavant, y avait été
plantée par le maréchal, afin d'y faire pendre ceux qui par-
laient mal de lui. Ajoutons bien vite que le maréchal n'y
avait fait pendre personne : mais à d autres potences — <■'.
pour Its pendus, l'origine de la potence n'y fait rien — mais'
a d'autres potences avaient, jusqu'à ce que mort s'ensuivit,
été accrochés un certain nombre d'Ecossais.
Quelques valets de ces Ecossais, qui se trouvaient sans
condition par suite de la mort de leurs maîtres, proposèrent
les premiers de pendre le cadavre du maréchal à la susdite
potence.
Un grand laquais, qui a"ait été lui-même au service du ma-
réchal, service dont il était sorti sur la men.ace que lui avait
faite le maréchal de le faire pendïe, en voulut avoir l'hon
neur. et le réclama en di.'ant :
— Le diable rira bien quand il verra que celui qui pendait
les autres est pendu lui-nième :
Sur celte plaisanterie, il eut la préférence, et le cadavre,
soulevé et porté jusqu à la potence par le peuple, fut pendu
la tête en b.as par ce laquais.
Le diable en rit-il? Nous n'en .savons rien ; mais il y avait
de quoi faire grincer les dents aux anges.
Tandis que Ion travaillait à cette belle besogne, une des
compagnies des gardes du roi passa sur le pont Neuf pour
s'en aller au Louvre; mais elle se .garda bien d'empêcher
le peuple de s'amuser. Le roi ne s'était-il pas amusé la
\eille7
Il y a plus : comme il manquait A ce bourreau pris au dé-
pourvu un bout lie corde, les soldats lui jetèrent les mèches
de leurs arquebuse.-î, si bien qu'il en eut bientôt dix brassées
au lieu d'une qu'il lui fa'lait
Le corps ilemeura pendu là plus d Une demi heure, durant
laquelle le laquais qui l'avait pendu tendit son chapeau aux
assistants, leur demandant quelque petite rétribution poiu' la
peine qu'il avait prise
T.es assistants trouvèrent la chose si juste, qu'en un instant
son chapeau fut rempli de sous et de deniers que chacun lui
portait comme à l'offrande, et, cela, jusqu'aux plus gueux,
jusqu'aux mendiants, et, •■ tel n'aioit qu'un denier en sa
po.ssession le lui donuolt. dit llarillac, tant la haine étoit
grande contre ce misérable. »
Mais ce n'était point .assez, comme vous comprenez bien.
Pendre, c'est ce que l'on voit faire tous les jours au bour-
reau ; pendre sol-même c'est ce qu'on a la chance de faire
parfois: mais pouvoir mutiler un corps, c'est ce qui n arrive
que par hasard.
Le peuple se rua donc sur le :orps de ce pauvre pendu,
les uns fiappant des poings, les autres des pieds, les autres
du couteau, à grands coups d'épée et de poignard. On lui en-
leva les yeux, on lui coupa le nez, on lui tailla des lambeaux
sur tout le corps; puis on lui désarticula les br."is, et on lut
irancha la têie.et tous ces raorreaux.furent portés ou traînés
dans les divers quartiers de Paris, avec des cris et des im-
précations dont le retentissement allait d'un bout A l'a-itre
de l:i v'ili
La maréchale entendit tes cris, et demanda quelle en était
la cause : les gardes lui dirent cjue c'était son mari que
Ion a%'ait déterré et penJa. Alors, elle, dont les yeux jus
que-là étaient restés secs, commença de s'émouvoir, tout en
disant que son mari était un présomptueux et un orgueil
leux, qu'il n'avait rien qu'il n'eût mérité, que c était un
méchant homme, et que, fût-il resté tout-puissant, elle avan
pris la résolution de retourner en Italie dès les premier-
jours du printemps.
Comme le bruit approchait du Louvre, l'enfant, qui était
comme nous l'avons dit, uans la chambre de ^^. de Fiesquc
demanda si l'on ne venait pas pour le tuer : ou lui répondit
que non, et qu'il était en sûreté; sur quoi, le pauvre en-
fr.nt. que son malheur avait vieilli de dix ans eu vingt-quatre
heures, dit :
— Hélas ! mon Dieu i ne vaudrait-il pas mieux qu'on me
tuât que de me laisser vivjo? Je ne puis plus qu'être misé
rable le reste de mes jours, comme, au reste, je l'ai été
depuis que j'ai connaisse, m e de la vie: car je ne me suis
jamais approché de mon père ou de ma mère, que je n'en
aie rapporté quelque soûl lot pour toute caresse.
Alors, les archers auxquels il s'adressait ouvrirent la
fenêtre qui donnait sur le pont, et lui montrèrent le cada-
vre de son père pendu, et en butte aux insultes de la popu-
lace.
C'était juste le moment où ces furieux s en partageaient
les morceaux, emportant, ceux-ci la tête d'un côté, ceux-là
les bras d'un autre. Cinq ou six, ayant coupé la corde par
laquelle il avait été pendu, traînèrent le cadavre mutilé
vers la rue de l'Arbie-Sec. .\ rentrée de cette rue. un homme
vt'tu de rouge se jeta sur ce tronc informe, lui ouvrit la
poitrine d'un coup de couteau, y fourra sa main, la retira
sanglante, et suça le sang qui en dégouttait. Un autre
I:Iongea sa main dans la même plaie, et arracha le cœur
du cadavre ; puis a^ant demandé des charbons, 11 les alluma,
emprunta un gril, découpa ce cœur par tranches qu'il fit
rôtir, et mangea ces trancUes, en les trempant dans le sel
et les arrosant de vinaigre.
De la rue de l'Arbre-Soc, on traln.i ce qui restait du cori*
jusqu'à la Grève. Au milieu de la place, on trouva une
potence rtres.sée, comme l'autre, par l'ordre du maréch.il :
on le rependit à cette potence: puis, du linceul du mort,
on fit une poupée représentant la maréchale, et que l'on
pendit à une potence en face; après quoi, l'immonde pro
menade recommença. On traîna ces malheureux débris
jusqu'à la liastille. Là. "ii en tira les entrailles, que l'on
jeta dans un grand feu; puis on porta le reste dans h^
faubourg Saint-Germain, devant la maison du maréchal et
devant celle de M. de Condé ; et, à chaque station, dispa-
raissait quelque fragment de ce qui avait été un être
animé, vivant, pensant, (t n'était plus qu'ur.o masse dc-
ehair informe et d'os brisés ! Enfin, on fit encore quelques
tours par la ville, on repassa par le pont Neuf, on brûla
une cuisse devant la statue du feu roi, une autre cuisse
au coin du quai de la Mégisserie, et le tronc sur la place dt-
C.rève, en face de Ihôtel do ville, dan.' un feu composé tout
entier de potences brisées: et. tronc et potences réduits en
I endros, on jeta cette cendre au vent. afin, disaient les
l'ourreaux, que t(<us les éléments en eussent leur part.
.\près f(iioi, tnute cette multitu.le s'en revint danser une
ronde autour de la potence où d'abord le cadavre avait été
pendu : puis on y mit le feu par le pied, on amassa des
combustibles tout à l'entour, et on la brûla comme on avait
fait des autres. Il semblait que, tandis qu'il était en train,
le peuple ne voulût pas laisser une potence dans tout Pa-
ris.
Kinissons-en avec l'horriijle récit ; nous avons noiis-méme
hâte d'en sortir.
Les cendres du maréc'i.il jetées au vent, on ne s'occupa
plus de lui ; mais restait sa femme.
Le 8 juillet 1617. le parlement déclara la maréchale d'.\n-
cre et son mari criminels de lèse-majesté divine et humaine ;
en réparation de quoi, il fli'trit la mémoire du maréchal, et
condamna sa femme à avoir la tête tranchée.
Celle-ci ne s'attendait point à être eon.damnée à mort, elle
croyait seulement être exilée; si bien «lufe, lorsqu'on lui lut
sa sentence, elle tomba de son haut, comme on dit, en
s'écriant :
— 0 me voverella.
Mais, comme, à tout prendre, c'ét:iil une femme d'un vrai
courage, elle se résolut incontinent à la mort. et. cela, aver
une grande constance et une suprême ré.signatlon à la
volonté de Dieu.
Sortant de sa prison pour marcher au supplice, et voyant
une grande multitude de peuple assemblée pour la regarder
passer :
— Que de personnes réunies, dit-elle avec un soupir, pour
veiir mourir une pauvre aifligée!
A quelques pas de là. reconnaissant quelqu'un à (pii ell^
avait rendu un mauvais office près de la reine, elle pria qn?-
l'im arrêtât la charrette, il fit signe -i la personne de s'a;i
procher
llENKî IV, LOUIS Xni KT lUC.IIlCI.Il-U
Alors, elle lui (ieni::iida liTimblement pardon, priant l>icu,
I son pardon était sincère, de faire connaître ce pardon en
li donnant la force de bien mourir
Et l'on eiH dit qvie Dic-u 1 avait entendue et lui avait ac-
rdé sa prière, car. à r'irtir de ce moment, elle devint
i \imble et patiente, et 11 se fit en elle un si complet chan-
• ment. que ceux qui assistèrent a;i spectacle de sa mort.
lant venus pour la railler et 1 insulter, sentirent la pitié se
-lisser malgré eux dans hurs âmes, et ne virent bientôt plus
là travers leurs larmes et; supplice tant désiré.
Au pied de léchafaud, elle avait reconnu un Rtnlllhomme
ipparlenant au comte de Sillery ; elle l'appela comme
.lie avait déjà fait de cette autre personne iiu'elle avait
rencontrée au sortir de la prison, et elle pria ce gentil-
iiomme de dire ù M. de Sillery et ati chancelier son frcre.
qu'elle leur demandait 1 l'.n humblement pardon du mal
qu'elle leur avait fait.
Et, comme, aiiros cette demande, elle était montée sur son
ithafaud. du haut de la plate-forme elle cria encore:
— Tout ce que j'avais dit sur eux... priez-les bien instam-
ment, monsieur, de me iiardonn:>r mon mensonge.
Puis, s'étant mise à genoux, elle se recommanda ù Dieu,
posa sa tête sur le billot e.i demandant :
— Suls-ie bien ainsi?
Pour toute réponse, le bourreau leva son épée, un éclair
lu'illa : la tête était tranchée et roulait sur léchafaud, que
les lèvres s'agitaient encore pour prononcer la dernière syl-
labe du mot ainsi.
Restait l'enfant.
Grâce à la protection d.^ Flesque. il ne lui fut fait aucun
mal, et il put librement se retirer en Italie, o\1 il vécut pai-
sible et obscur. Il rouvait avoir quinze ou seize mille livres
tic rente, débris d une fortune de quinze ou vingt millions.
II mourut jeune.
Le lundi, 1" mai. la reine mère envoya demander au roi
<ix choses mises par écrit. C'était lévêque de Lui.:on qui
liait porteur des six demandes
Disons qu'à celle époque. l'évSque de Luçon passait pour
être l'amant de la reine mère; — plus tard, il passa pour
avoir été tout à ïa fois sun nraant e* son e.'pion.
Voici les !-ix demandes qu'il était chargé de faire :
1» Que le roi permit à sa mère de se retirer à Moulins
u dans toute autre ville d.; son apaiiage :
■?> Qu'elle pût savoir qui l'accompagnerait dans son exil ;
3" Que le roi lui accordât pouvoir absolu dans la ville où
elle se retirerait;
40 Qu'elle sut si elle jouirait de ses apanages et appoin-
tements ;
5» Qu'elle pilt voir le roi avant de partir ;
60 Qu'on lui assurât que Barbin aurait la vie sauve.
De même que Pichellei passait pour être l'amant de la
me mère. Barbin passait pour être l'amant de la maré-
lale d'.^ncre.
Le roi se fît donner les six demandes, et. de même qu'elles
aient faites par écrit, répondit par écrit â chacune d'elles.
A la première :
Qu'il n'avait pas délibéré d'éloigner sa mère, mais de lui
faire, au contraire, .dans ses affaires, la plus grande part
lu'il lui serait possible ; que cependant, au cas où elle serait
•ésolue de se retirer, elle ji-L'rrait I3 faire quand il lui serait
çréable, soit à Moulins, soit daus telle autre ville du
lyaume qu'il lui plairait choisir.
A la seconde :
Quelle ne serait accompagnée que de ceux qu'il lui con-
viendrait d'admettre en sa compagnie.
A la troisième :
Qu'elle aurait pouvoir absolu, non seulement dans la ville
de sa résidence, mais encore dans toute la province où elle
serait située.
A la quatrième :
Qu'elle lourralt vivre de tous ses apanages et appointe-
ments, et que. quand ils ne suffiraient pas, on verrait à lui
'n donner davantage.
A la cinquième :
Que le roi la verrait hien certainement avant qu'elle partit.
.\ la sixième :
Qu'à l'égard de Barbin, il fâcherait de lui donner conten-
c nent
La reine fixa son départ au mercredi suivant et résolut
'1 aller à Blois. Elle sétournerait dans cette ville jusqu'à ce
lue sa maison de Moulins fût réparée.
Le roi accepta l'entrevue pour le mercredi, et décida qu'en
même tcmp« que la reine mère irait à lilols attendre que sa
maison de Moulin.î fût réyarée. il irait, lui. avec la jeune
reine, à 'Vincennes, attendre que le Louvre fut nettoyé. Ce
nettoyage avait pour but de voir si quelque mar<!c/iaH»Ie —
on appelait ainsi les partisans de Conclnl. qui. au reile.
;»uvrc diable de cadavre en lambeaux et en cendre, n'avait
lus guère de pai titans — si quelque martchaliHie, disons-
nous, n'avait pas fait un dcprtt de poudre au-dessous de la
chambre du roi.
Le mercredi, à l'heure convenue, c'est-à-dire à onze heures
du matin (on a vu par le journal rt'llérouard que Sa .Ma-
jesté dinait à dix heures), le roi descendit a l'appartement
de Marie de Médi;is avec soa frère le duc d'Anjou
Le roi tenait de Luynes par la main.
Devant le roi et de Luyu'.'s maichaient lc= deux frères de
ce dernier, Cadenet et Brantès. Le prince de Joinvllle. i(ul
devint, après de Luynes. le mari de la connétable, cl lut
fait alors duc de Chevreuse suivait Is roi. M. le ouc d .Jkiijou
et de Luynes
Celait dans l'anlichambre de Marie de Médicis que la mère
et le Bis se devaient voir.
Ils entrèrent chacun en même temps et par une porte dif-
férente.
Tout le dialogue que la mère et le fils devaient avoir
ensemble avait été réglé d'avance par demandes et par
réponses.
Quand Marie île Médicis aperçut Louis XIII. les larmes lui
coulèrent sur les joues , mais, ayaot jeté les yeux sur le roi,
et s'apercevant qu'il s'avançait gravement et sans aucune
marque d'émotion, elle eut l^mte d'elle-même, cacl.a ses yeux
avec son mouchoir et son éventail.
Puis tirant le roi dans 1 embrasure d'une feuOtre :
- Monsieur, lui dit-elle, j'ai fait ce que j'ai pu pour m'ac-
quiltcr dignement de la régence et .idministi-alion que vous
m'aviez commise de vos atlaires et de votre Etat; si le suc-
cès n'en a pas été aussi heureux que j'avais désiré, et s'il y
est advenu aucune chose qui n'ait pas été conforme à vos
intentions, et qui vous ait mécontenté, j'en suis marrie. Je
suis bien aise que vous ayez repris vous-même la conduite
de votre Etat, et prie Dieu de bon cœur que ce soit avei.
toute sorte de prospéritOs. .Te vous remercie de la permis-
sion que vous m'avez baillée de me retirer â Blois, et.
rnsemb'.e. de toutes les autres choses que vous m'avez accor-
dées ; et vous prie d avoir pour agréable ce que j'ai fait
pcar vous jtisqu'à présent. .le vous prie encore de vous sou-
venir de moi, et de m'être bon roi et bon fils.
— Madame, répondit le roi, sans que le moindre change-
ment dans son accent trahit une émttion quelconque, j'ai
su que vous aviez ai. porté toute sorte de soins et d'affection
dans la conduite de mes affaires, et que vous y aviez fait
tout ce que vous pouvie;; ; c'est pourquoi je l'ai eu pour
agréable et vous en remercie bien fort, comme étant con-
tent et très satisfait. Vous avez voulu aller à Bloij. je r.ii
trouvé bon puisque vous le désirez ; mais, quand vous eus-
siez voulu demeurer à la cour, je vous y eusse toujours donné
la part que vous devez avoir en la direction de mes affaires,
et serai toujours prêt à le faire quand vous voudrez. Et. en
toute façon, je ne manquerai jamai- de vous honorer, de
vous aimer et de vous obéir comme flls.
Alors, la reine mère ajouta :
— Monsieur, lorsque ma maison de Moulins sera réparée.
trouvez-vous bon que je m'y retire v
— Vous ferez comme il vous plaira, madame, répondit le
roi ; et, quand Moulins ne lous agréera plus, vous pourrez
choisir telle autre ville de mon royaume que bon vous sem
blera. et, partout oit vous serez, vous aurez le même pouvoir
que mol.
— Monsieur, dit alors Marie de Médicis. je m'en vais ; je
vous ai fait prier pour Uarbin : trouvez-vous bon que je vous
demande une grâce...
. Le roi fronça le sourcil et fit un pas en arrière, ce qu'allait
lui demander la reine n'était pas sur le programme arrêté
d'avance.
— Rendez-moi Barbin, mon Intendant, continua la reine:
if ne crois pas que vous ayez dessein de vous servir de lui.
l.e roi ne répondit point.
Marie revint à la charge.
— Monsieur, ajouta-t-elle. ne me refusez pas; c'est peut-
être, qui sait? la dernxfu-e chose dont je vous prierai.
Louis continua de garder le silence
Marie, voyant qu il y avait chez le roi parti pris de ne
lias lui répondre, se baissa pour embrasser son Bis.
Le roi lui fit la révérence ei se retira en aiTiere.
Alors, déconcertée de cotte dureté, la reine mère se mit à
embrasser le duc d'Anjou, qui, do son côté, comme si la
leçon lui eût été donnée, répondit à peine à ses embrasse-
monts, et ne dit que trois ou quatre mots à sa mère
Alors, vint le tour de Ji Luync,s, qui la salua.
Marie, tout en larmes et le cœur gonflé, se rattacha à lui,
et le tira à part, disant:
— Vous savez bien, monsieur de Luynes, que Je vous al
toujours aimé ; tenez-mtoi donc, je vous prie, dans les bonnes
grâces du roi.
Mais Louis, impatienté d'un si lonij entretien, se mit à
crier et à appeler par quatre ou cluq fols :
— Luynes I Luynes '
— Madame, dit le favori, vous l'entendez, je ne puis ma
dispenser do suivre le roi.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Et il se retira.
Resiée seule, Marie de MÉdicis éclata en sanglots ; sa dou-
leur était si grande, qu'elle ne leva pas niKine les yeux sur
les seigneurs qui venaient lui laire la révérence. Mais tout
aussitôt elle monta en carrosse, accompagnée des deux filles
do France, des rrince.sses et des dames de la cour. <iui la
conduisirent jusqu à une O'i d' ux lieues liors de la ville. Elle
avait deux carrosses.
Quand elle fut au bout du pont Meuf. au lieu de suivre la
rue Dauphine. dans laque'le toute .«on escorte et le premier
carrosse étaient entrés, elle se détourna et son alla passer
par la rue Saint-Jacques. Celait i)our ne pas voir son palais
du Luxembourg, qu'elle faisait bâtir dans le faubourg
Saiut-Germain.
I^uis n'avait pas le cœur si tendre : il se mit aux fenêtres
pour voir partir .«a mère, «l, quand il ne put davantage la
voir de la fenêtre, il courut sur la galerie pour la suivre
encore des yeux.
Puis, quand il eut perdu de vue tous les carrosses :
— Allons a Vincennes, dit-il d'un air gai et conlent
Si l'on doutait, cependant, des sentiments de Louis XIII à
l'égard de sa niùrc, et si l'air gai et content qu'eut Sa Ma-
jesté en voyant di.sparaitre le dernier carrosse ne suffl.sait
pas au lecteur pour le renseigner sur ce point, nous emprun-
terions à Bassoinpierre une petite anecdote qui coïnciile
pour la date avec la séparation de la reine mère et de sou
fils.
Le lendemain de l'installation du roi au château de Vin-
cennes, Bassompierre, étant entré dans la chambre du roi
comme il sonnait avec acliarneraent du cor:
— Prenez garde, sire l lui dit Bassompierre. cet exercice
peut vous faire beaucoup de mal. .on dit qu'en sonnant du
cor, le roi Charles l.\ se ronspit une veine, ei qu'il en mou-
rut.
— Vous vous trompez, monsieur, dit Louis XIll : le roi
Charles IX ne mourut pas d une veine rompue en sonnant du
cor: il mourut de ce qu'ayiiit evi le bonheur de se brouiller
avec la reine Catherine de Médicis, sa mère, il commit l'im-
prudence de se raccommoder avec elle et d';v!ler coUation-
ner à ilonceaux. ,S'il ne fut pas retourné près de Catherine,
il ne serait i>as mort si jtune, entendez-vous, monsieur de
Bassompierre ?
— Eh bien, s'écria Monpouillan en sadressant à Ba.'îsom-
pierre, vous ne vous doutiez point, n'est-ce pas, monsieur,
que le roi en sût tant ?
— Votis avez, par ma foi, raison, monsieur, répond:'!
BasR.->mpierre, et j'étais loin de croire .Sa .Ma.jesté si savante!
Nous nous sommes longuement étendu sur toute cette
sombre histoire du marét.'ial d'Ancre, parce qu'elle est la
j/remière tache de .sang répandue suc le règne du jeune
Louis. Cette tache de sanu, on a voulu l'effacer de l'histoire
de celui qui l'a versée et l'étendre sur ses complices ; les
historiens passent légèrement sur cette catastrophe, et rejet-
tent tout sur de Luynes et Vitry.
La moqrajihic des Cornemporains, de Michaod, ouvrage,
' fiu reste, éminemment loyîlisle. comme si une biographie
l'Ouvait avoir une opinion politique, dit à propos de Concini :
" Le gouvernement. la i uissance et l'orgueil de Concini,
d'abord marquis et ensuite maréchal d Ancre, étaient deve-
nus odieux au roi comme .i tous les Français ; les troubles
racommencèrent cl ne lurent apatsés qu'après la morl du
lavori de la reine mère... ^
Ceci, nnns en demandons bien pardon h l'auteur de la;
Liogrnphie. est une première erreur. Les irnuMes ne lurent
Tulnl apaisas aprts la morl du favori. Après H mort du
favori, les troubles, au contraire, commeneérsni. ï moins
qu'on n .ipppllp pas troubles une guerre civile entre une
mère et son fds.
La Biographie contlnve •
« ... Ou plutôt qu'apr's son assas.s*nat. ronséqnence fu-
r,eslc n'fN ordhk de le faiee ^rRÈTER que s'était laissé
arracher Louis XllI... «
'Vous avez assisté, chers lecteurs, à la cat.istrophe. minute
par minute, et vous ne croyez plus. Je l'e.sprre, que la mort
du pauvre maréchal fut 1 eîTet d'un malentendu.
J'espère qu'il arrivera un jour où le Code portera des pel-
r.ei contre ceux ipil commettent des faux en écriture his-
torique, comme pour ceux qui en commeltont en écriture
publique et privée. Le faux en écriture publii|ue et privée
n attaque que l'individu: le faux en écriture historique
attaque la nation.
Au resie, on l'a vu, roiu ne flattous pas plus le peuple
que les rois, et nous avons couvert d'une écale réprobation
le roi qui assassine le vivant, et le peuple qui outrage le
mort.
Le ppup'e en robe de ctnmbre est souvent plu» laid que
le roi. Col 1 tient à ce que le peuple n'a pas de rnbe île
chambre. • l quelquefois cPine pas de chemise. Or, le peu-
ple en robe de chambre, c'est le peuple tout nu..
On a vu comment Louis XIII avait reçu l'évêque de Luçon,
quand celui-ci s était présenté devant lui, le jour de l'assas-
sinat du maréclial d Ancre.
Cependant, comme Marie de Médicis avait demandé et ob-
tenu la permission d emmener qui elle voulait â Blols, elle
demanda d avoir près d'elle son conseiller Kiclielieu ; ce qui
lui fut accordé.
Nous avons dit que Richelieu paisail pour être autre chose
que son conseiller.
Marie de îlédicis le reçut avec de grandes démonstrations
de joie.
L'évêque de Luçon se mit alors à travailler a la réconci-
liation du roi avec sa mère
Ce n'était point 1 affaire de de Luyces
'Vingt-six jours après son départ de Paris. Richelieu reçut
l'ordre de se retirer en son prieuré de Coursay, en Anjou ; H
s'y rendit. Puis, de Coursa./, on l'invlla à se rendre a Luçon ;
puis enfin, à quitter la France, et à se retirer â Avignon.
Richelieu obéit, et, pour so faire oublier, se mit à composer
deux des plus pannes livr,!s qu'il air faits : llnstrucuon du
Chrétien, et la Dcfensc des principaux ijoints de notre
créance contre la Lettre des quatre ministres de Charcnton
adressée au roi.
Là, il vivait dans une retraite si .sévère, qu'il fit toute
sorte de difficultés pour recevoir son frère le chartreux, qui
avait été évêque de Luçon avant lui, et qui devait être plus
tard cardinal de Lyon.
Il est vrai que cf> frère aîné de Richelieu, Mphonse-Louls
Duplessis, dont nous avons dit un mot, était un singulier
homme. Destiné à être chevalier de Malte, dans la prévision
d'un naufrage, on avait voulu, enfant, lui apprendre à
nager : jamais il ne put en venir à bout. L'n jour, ses pa-
rents lui en firent de grands reproches, lui disant qu'il
n était bon à rien. Piqué du mol, il s'en va droit à la ri-
vière, et se jette ^ l'eau.
Sans un pêcheur qui accourut avec sa nacelle, 11 se noyait-
Voyant qu'en effet il n'était bon à rien, ses parents le fi-
rent homme d'Eglise.
Nous avons dit qu'éréq-ie de Luçon. il avait donné cei
évêché à son frère, qu'on avait fait, lui, homme d'Eglise,
parce que. pouvait-on dire, il était bon à tout !
Les chartreux de la (irinde-Brelagne. ofi il était, le nom-
mèrent leur procureur dans une contestation avec un gentil-
homme fort brutal : 11 en r(i;ut des coups de b.îton. Il porta
chrétiennement cet outrage, et refusa toujours de s'en ven-
ger, même au temps du plus grand pouvoir de son frère, et
quand lui-même était cardinal.
Un astrologue lui avait pièdit qu'il sérail un jour en grand
danger d'une blessure faite à la tête.
Comme il allait voir son frère à .-Vvignon. une chaîne du
pont-levis lui tomba sur le crâne, et faillit le tuer.
Une de ses visions était de se croire Dieu le Père t-n
jour, il coucha dans une maison oi'i ses hôtes lui donnèrent
un lit dans la broderie duquel 11 y avait des têtes d anges
et de chérubins.
Il s'y coucha avec une telle béatitude,
s'écrièrent :
. — Ce n'est pas étonnant, c'est pour le coup qu'il se croit
véritablement Dieu le Père.
Afadame d'Aiguillon sa nièce, dont nous nous occuperons
bientôt, disait à Ferdinand, le fameux neintre de portraits,
qui avait lait pour Henri IV le poJtrait de la princesse de
Condé :
— Ferdinand peignez-nous M. le cardinal de Lyon en Dieu
le Pèro : mais tâchez de lui donner un air dévot.
En effet, ce n'était point par l'air dfvot nue brillait le fu-
tur cardinal: il était fort mondain, au lontraire. quoique sa
mondanité n'alIAî point jt.sqn'à lentrainer au péché. It
aimait fort la conversation des dames, et se plaisait à en-
tendre chanter Herthold le castrat, que madame de l./Ongue-
ville appelait Berthold l'incommodé
Un jour, dans une roin,nagnie oi1 l'on proposa de se dé-
guiser, non seulement il n'y mit point empèchem»-" rv-»*^
encore il se déguisa en berger comme les autres.
Il était à la fois distrait et naïf.
Etant cardinal, un gentilhomme du diocèse de Lyon lu-
amena pour le tonsurer, son fils, qui était tout contrefait ;
mais il refusa net.
Et. comme le gentilhomme lui demancaii la raison de son
refus :
— Vous moquez-vous de Dieu, lui dit-il. de lui offrir le
rebut du monde?
Et rien ne put le dérider ;'l tonsurer le pauvre bo.ssu.
L'abbé de Caderous.s9 vint le voir pendant qu'il était dans
le comtal.
On Ini annonça r.'>bhé
— Faites entrer, dit le cardinal.
' L'abbé entre.
le cardinal le regarde
— Eh bien? dit-Il
— Eh bien, monspignenr. ic 'U's l'abbé de Caderousse.
— Que voulez-vous que j'y fasse?
que ses gens
IIENP.I IV .ouïs XIII ET RICHELIEU
-,9
— Je suis venu pour avoir 1 lionneur Je vous faire ma ré-
vérence.
— Si vous êtes venu pour cela, faile^-la donc, et allez-
vous-en !
• L'abbé fit la rév(^rence. et s'en alla.
Pentlant que M. de Luçon était à Avignon, de Luynes jouis-
saH de sa fortune, et montait en dignités, sans s inquiéter
des vaudevilles (]ue Ion faisait contre lui.
Ou avait beau lui chanter aiL\ oreilles :
De Luynes avec ses deux trères
Vont tôt, si Dieu n'y met la main,
Uenilre à la France la misère
Plutôt aujMurUliui i|Ue ileniain.
Ou bien :
France, je plains bien votre sort ;
On reconnaît votre Impuissance:
Concini vous met en balance.
Trois faquins vous donnent la moit.
D'ailleurs, de Luynes av:iit autre chose A faire que d'écou-
ter des vaudevilles: de Lui nés se mariait: il épousait ma-
demoiselle de .Montbazon, Marie de Rolian, plus tard m.a-
dame de Cbevre.iso.
Disons quelques mots des parents de la connétable avaut
de parler d olle-mi'me.
Elle était tille d Hercule de Eohan. duc de Montbazon.
Ce Rohan était un homme grand, bien fait, et qui, au
physique, méritait son nom d Hercule. II avait, dans sa ga-
lerie, fait faire un portiaii où son père, aveugle, était
représenté lui montrant le ciel, et disant ce fragment de
vers de Virgile :
Disce, puer, vtrtntem...
Enfant, apprends la vertu :
Or. lenfant avait quarante-cinq ans et la barbe la plus
majestueuse qui se pût voir !
C'était lui qui disait icélancoliquemenc. en voyant mou-
rir un cheval qu'il aimait : -
— Mon Dieu! ce que c'est iue de notis !
— Quand votre femme accouchera-t-elle? lui demandait
un jour la reine.
— Quand 11 plaira A Votre Majesté ! répondit courtoisement
le duc.
11 fant avouer pourtant que ses réponses n'étaient pas
toujours si polies.
Tn jour. Il dit en présence de la reine mère, qui était Ita-
lienne, et de la jeune reine, qui était Espagnole :
— Je ne suis ni Italien ni Espagnol ; je suis un homme de
bien.
Dn soir, que la reine le retenait :
— Laissez moi aller, je vous prie, madame, dit-il ; ma
femme m'attend, et, dès qu'elle entend un che\'al, elle croit
que c'est moi.
Au reste, son fils, le prince de Guéménée, était de 1 avis de
madame de Jlonthazon : car. racontant la drôlerie des
Ponts-de-Cé. et expliquant comme quoi son père, tn passant
sur la levée, était tombé à l'eau;
— J'allai pour l'en retirer, dit-il ; je tirai, en effet, une
tête de cheval ; mais, aux bosselles, je reconnus que ce
n'était pas mon père.
Comme on appelait saint Panl l'aiisenu d'élection. M. de
Montbazon crut que c'était le ravire qui avait conduit
l'apôtre à Corlnthe, que Ion appelait ainsi. Un .jour, il de
manda si ce vaisseau d'èlerllim était un beau navire, et
combien il avait d'hommes d'éifuipage.
■lamais il n entrait au Louvre qu il ne demandât: « Quelle
heure est-il ? «
Un Jour, on lui répondit : « Onze heures. » 11 se mit *
rire.
— Bon ! dit M. de Candale, il aurait donc ri encore davan-
tage SI on lui eût répondu qu'il était midi!
Faisant sa visite du premier de l'an à la reine mère :
— Enfin, madame dit-il. nous Toici à l'année qni vient :
Il avait fait mettre sur la porte de .son écurie :
■ Le 2.1 or tobre de l'an 1637, j'ai fait faire cette porte pour
entrer dans mon écurie. »
.SI vous n'en avez pas assez sur M. de Jlontbazon, deman-
dez le reste ^ mad:tme de Sévigné, et Usez «a lettre à ma-
dame de Grjgnan, en date du » septembre I67.ï.
La fille ne tenait point du père sous le rapport de l'esprit.
ni son frère, le prince de Guéménée, non plus : aussi se
demandait-on lomment M. de Monib.'izon. qui émit si béte.
avait pu faire deux enfants si sp>rilnels. Dancurs préten-
daient savoir le mot de l'énigme: ce mot n'était pas a la
louange de la première femme de M de Month.azon.
Ce frère, dont nous allons dire quelques mots, pour n«p pas
revenir sur lui, avait une singulière habitude : c'était de
sentir tout ce qu'il mangeait. Or, comme il avait la vue
courte et le nez long, il trempait son nez dans tout ce qu'il
mangeait ; ce qui était fort désagréable à voir pour ceu.\
qui étaient assis a la même table que lui : — si désa-
gréable à voir, que quelqu'un, doutant de la dévotion de
la princesse de Guéménée :
— Oh ! répondit la connétable, si ma belle-.sa;nr n'était
pas véritablement une sainte femme, elle ne mangerait pas
avec mon tiôre.
M. de Guéménée avait à foison C9 qu'on appelle aujour-
d hui des mois.
Arnault de CorbeviUe, qui, dans sa jeunesse, étant gou-
verneur de Philipsbouig, s'était laissé surprendre, avait,
plus tard, été mis à la tastille, d'où il sortit giacié pat-
le roi.
Le soir, le roi annonça la nouvelle.
— Messieurs, dit-il, Aruault est sorti de la Bastille
— Je ne m'en étonne point, répondit le prince de Gué-
ménée : il est bien sorti de Pliillpsbouig, qui est une place
bien autreinent forte !
Quand ou lui annonça en grande liesse- que la reine Anne
avait senti remuer M. le dauphin.
— Bon I dit-il, le voilà qui donne déjà des coups de pied à
sa mère. Il est vrai qu'il a de qui tenir:
Une fois, Gaston d Orléans lui tendit la main pour le faire
descendre d'une tribune
— Ah ! monseigneur, miracle ! dit-il : c'est la première
fois que vous tendez la Djaiu à un de vos amis pour 1 aider
à descendre d un échafaud.
Il se disputait toujours avec sor^ oncle M d'Avaujour,
chacun d'eux raillant l'autre sur sa principauté.
M d'Avaujour prétendit entrer dan.s la cour du Louvre en
carrosse, et ne put obtenir cette faveur. '
— Que n'y entre-t-il par la porte des cuisines? dit le prince
de Guéménée; c'est son dioit!
M. d'Avaujour descendait de la Varenne.
Une autre fois, le cocher de M, d Avaujour mit, pendant
un grand soleil, ses chevaux à l'oiitbre sous le porche de
1 hôtel Guéménée.
— Entre ! entre ! dit-il , l'nôtel Guéménée n'est pas le Lou-
vre.
Madame die Guéménée eut plusieurs galanteries, et l'on
remarqua que tous ses amants eurent une mauvaise lin
Elle fut successivement maîtresse de M. de Montmorency,
du comte de Soissons. de .M. de Bouteville, de M de Thou :
— MM de Montmorency, de Thou et de Bouteville furent
décapités. M, le comte de Soissons fuî tué d'un coup de pis-
tolet.
Elle fut. en outre, mère du prince Louis de Rohan. qui
eut la tète tranchée à la Bastille, le 27 novembre 1674, pour
crime de lèse-majesté.
Revenons à madame de Chevreuse, qu on appelait alors
madame la connétable, et appelons-la comme tout le monde.
Le connétable logeait au Louvre, et sa femme aussi.
Le roi était fort familier avec aile, et ils badinaient en-
semble; mais jamais ta chose n alla plus loin ((ue le badi-
nage. Et cependant madame la connétable en valait la
peine : elle était jolie, friponne, fort éveillée, et ne demandait
pas mieux.
l'n jour, ses avances allèrent au point de blesser la modes-
tie du roi.
— Madame, dit-il. je n'-'ime mes maîtresses c(ue de la cein-
ture en haut, je vous en préviens.
— Eh bien, sire, répondit la connétable, vos maîtresses fe-
ront alors coïnnie Gros-Guillaume : elles mettront leur cein-
ture au milieu des cuisses.
Nous aurons plus d'une fois l'occasion de voir Louis XIII
mettre en pratique cette tiiéorie à propos des femmes (pi'll
aima ; mais n'anticipons foint sur le.« événements, comme
dirait un historien classique.
Pendant que de Luynes se mariait à Paris, voici ce qui se
passait aux deux extrémités de la France, à Metz et à IJlois.
A Blois. dans la nuit du -21 au 22 février, la reine mère —
que son fils avait faite peu à peu prisonnière — la reinr-
mère descendait, à l'aide dune échelle, par la fenêtre di
.son cabinet, sur une terrasse Inférieure, distante au moins
de vingt pieds, et élevée au-dessus du sol de la rue d'une
trentaine de pieds.
Elle était accompagnée d'une femme de chambre, du
comte de Brenne et de trois ou quatre de ses .serviteurs.
Mais elle avait eu si grand penr dans son trajet aérien,
qu'arrivée sur la terrasse, la prisonnière déclara que. si on
ne lui trouvait pas un autre moyen de faire la seconde
descente, elle re.sterait où elle était.
On la mit alors dans un manteau qu'on laissa doucement
glisser Jnsqii'en bas à l'aide de cordes; puis le comte de
Brenne et Duplessis. l'ayant rejointe, la prirent par-dessous
les bras, cl la portèrent ainsi dans son carrosse, qui l'atten-
dait de l'autre côté du pont de lîlois.
Ou arriva heureusement :i Montrichard.
L'archevêque de Toulouse, prévenu de la fuite de la reine
mère, l'y attendait
Go
JS WDUE DLMA-S ILLUSTRE
On prit des relais, et l'ou arriva de bonne heure à Loclics.
Là, le duc d'Epernon devait, après avoir traversé la France,
rejoindre Marie de Médicis. En eftet, il était parti de Metz,
dont il était gouverneur, a^ec deux cents gentilshommes; et
les mesures étaient si bien prises de part et d'autre, qu'il ar-
riva lui-même à Loches le lendemain du Jour ou la reine
y était arrivée.
C était merveille que le roi n'eût pas été prévenu !
Un valet de l'abbé Ruccellaï, qui avait mené toute cette
intrigue, portait à la reine mère des lettres qui l'avertissaient
du jour où le duc d Epernon partirait de Metz, et qui lui ex-
posaient, en même temps, les mesures prises pour la con-
duire à Angoulême.
Ce valet soupçonne qu il est chargé d une lettre impor-
tante et que le roi sera bien aise de connaître : il va droit à
l'aris, s'adresse aux gens de de Luynes, et leur dit qu'il est
|,orteur d'un grand secret : il le découvrira au favori, pourvu
qu'on lui donne une bonne somme.
De Luynes néglige l'avis, fait attendre le valet jusqu'à ce
que le conseiller Du*Buisson. serviteur de la reine mire, ap-
l'renne qu'un valet, confident de d'Epernon et de Ruccellaï,
est en ville. Etonné de ce que cet homme ne lest pas venu
voir comme il l'avait fait aux autres voyages. Bu Kaisson
senquiert du valet, et apprend qu on l'a vu à la porte de
de Luynes. Le conseiller aposte un homme; cet homme
reconnaît le valet essayant toujours d'entrer ; H s'abouche
avec lui comme s'il venait de la part de de Luynes, lui re-
met cinq cents écus, et prend la lettre.
Que devint le vakt'? On n'en .sait' rien.
« Ceux qu'il avait trompés, dit un chroniqueur, le firent
t;ier apparemment pour ravoir leur argent. »
SI de Luynes eût reçu cet homme, toute 1 affaire man-
<inait.
Mais il était occupé d'une chose fort grave et qui n'était
pas sans difficulté : il s'agissait de faire consommer au roi
son mariage avec la reine
Comment, quatre ans après la célébration du mariage, le
mariage n'était-il pas consommé?
Disons-le. — C'est là, s'il en fut jamais, de I histoire en
robe de chambre.
Nous avons raconté coiument. lorsqu'il avait été question
de mariage entre le roi et riiif;iiite d Espagne, Louis XIII,
voulant savoir qui on lui fnisait épouser, avait envoyé le
!.i>re de son cocher, Saint-.Vmour, à Madrid, pour lui faire
jin rappiort sur la princesse.
Le rapport avait été favorable, et le roi vint jusqu'à
Lordeaux au-devant de la future reine de France.
.\ Bordeaux, la crainte le prit de nouveau : le père de son
cocher, qui se connaissait ad:uirablement en chevaux, pou-
vait ne pas se connaître aus.^i bien en femmes.
Il chargea de Luynes de porter une lettre à l'infante, afin
de contrôler le témoignante de Saint-.Amour.
De Luynes partit donc au-devant du cortège de la petite
reine; — c'était alusi que l'on nommait Anne d'Autriche,
pour la distinguer de la rtinr mire.
Ce ne fut que de l'autre côté de Bayonne que de Luynes
rencontra ce cortège.
Il descendit aussitôt ds cheval, mt; un genou en terre, en
disant :
— De la part du roi.
Et, en même temps, il présentait à 1 infante la lettre de
Louis XIII.
Anne d'Autriche prit la lettre. lu décacheta et lut :
■. Madame,
■ N'e pouvant, selon mo.'i désir, me trouver auprès de vous,
i votre entrée dans mon roy.iume. pour vous mettre en pos-
session du pouvoir que ; .\r ai. comme de mon entière affec-
tion à vous aimer et à vous servir, j'envoie devers vous Luy-
nes, l'un de mes plus confidents serviteurs, pour, en mon
nom, vous saluer et vous dire que vous êtes attendue de moi
avec Impatience, et pour vous offrir moi-même l'un et l'au-
tre. Je vous prie donc de le recevoir f.ivorablemeiit et de
<'Yoire ce qu il vous dira de ma pai-t, madame, c'est-à-dire de
votre plus cher ami et serviteur.
• Louis. ■>
L'infante remercia gracieusement le messager, le pria de
1 craonter à cheval et de niriirhcr près de sa litière, et conti-
l'ua son chemin tout en s'ciitretenaiit avec lui.
Te lendemain, elle lui remit cette réponse en espagnol.
^||lle d'Autriche n'écrivait encore ni ne parlait le français.
• Senor,
■ Mucho me he holgado con Luynes. con las buenas nue-
vas que me ha dado de la salud de Vuestra Majestad. To
ruego por cUa y muy deseosa de llegar donde pueda servir
■f mi madré ; y as 1 me doj' mucha priesa à camiuar por la
niano â quien Dios guarde como deseo.
« Bezo las nianos à Vuesira Maje.'Iad « ana »
Ce oui voulait dire :
« Sire,
.. J'ai vu avec plaisir M. de Luynes, qui m'a donné de bon-
nes nouvelles de la sauté de Votre Majesté. Je prie pour elle
et suis désireuse de faire pour elle ce qui peut être agréable
cl ma mère; ainsi, il me tarde d'achever mon voyage, et de
baiser la main de Votre i'ajcsté.
o ANXE. »
De LujTiei prit la lettre, et partit au grand galop.
En effet, il avait de bonnes nouvelles à porter au roi :
I infante était belle à ravir !
Mais Louis XIII, soit désir, — ce qui n'est pas probable, —
soit bien plutôt incréduliié, ne s'en rapporta pas plus à de
Luynes qu'il ne s en était rapporté au père Saint-Amour ; il
voulut voir de ses yeux
Il partit à cheval avec deux ou trois personnes, t'ont étaient
de Luynes et le duc d'Epernon, s'arrêta à l'entrée d'une pe-
tite ville située à cinq ou six lieues de Bordeaux, contourna
la ville, entra dans une maison désignée d avance, par la
imrte d« derrière de cette maison, et s'établit au rez-de-
chaussée.
Ine heure après, l'infante faisait son entrée dans la ville.
Le duc d'Epernon, qui avait le mot, arrêta la litière pour
haranguer la petite reine, et. cela, juste en face de la maison
où était caché Louis XIII.
Pour faire honneur au duc, Anne d Autriche fut forcée de
sortir tout le haut de son corps par la portière de la litière.
Le roi la vit donc tout à son aise.
La harangue finie. 1 infante continua son chemin, et le
roi, enchai>té de la trouvar encore plus belle qu'on ne le
lui avait dit, remouta à cheval, et picjua vers Bordeaux, où
il arriva longtemps avant l'infanti.
Et. en effet, si Ion en croit tous les historiens du temps,
Anne d'.\utriche était d'une beauté accomplie. Elle était
grande, bien prise dans sa taille, possédait la plus blanche
et la plus délic:ile main cni eût jamais fait un geste de
reine ; des yeux parfaitement beaux, se dilatant avec faci-
lité, et auxquels leur couleur verdâtre donnait une transpa-
rence infinie: une bouche petite et vermeille, qui semblait
une rose animée et souriante ; enfin, des cheveux longs et
soyeux, de cette charmante teinte cendrée qui donne à la
fols aux visages qu'ils encadrent la suavité des blondes et
l'animation des brunes.
La cérémonie Ju mariage fut célébrée le 25 novembre 1615,
.1 Bordeaux : mais, comme les royaux conjoints n'avaient
pas tout à fait vinîrt-huit ans à eur deux, ils furent con-
duits au lit. nuptial chacun par sa nourrice, qui ne les
quitta pas. Ils demeurèrent couchés ensemble cinq minu-
tes: après quoi, la nourrice du roi fit lever Sa Majesté, et
l'infante resta seule.
La consommation du mariage ne devait avoir lieu que
quatre ans plus tard.
Voilà pourquoi, en 1619 seulement, de Luynes s'occupait
de celte grave opération, c,ui devait s'accomplir à Saint-
CVermain, et, cela, au moment même où Marie de Médicis
s'échappait du ch.^teau de Blols.
IV
Il nous serait difficile de dire où le roi Louis XIII en
était de l'importante affaire qui l'occupait en ce moment,
quand arriva une lettre datée de Loches, par laciuelle la
reine mère mandait à son fils qu'ayant souffert à Blols
toutes les incommodités d une véritable prison, elle avait
cru devoir prier son cousin, le duc d Epernon. de la tirer
de là, et de permettre qu'elle se retirât à .■Vngoulême.
C'était tout simplement l'annonce d'une guerre clvUe qui
arrivait par la poste.
De Luynes eut grand'peur ; 11 sentait bien que c'était lui
principalement qui était menacé. Il était donc fort triste
lorsque, en rentrant chez sa femme, après cette nouvelle
reçue, II y trouva un capucin qui 1 attendait.
Comme ce n'était point la société ordinaire de la belle
Marie de Rohan, de Luynes s'informa quel était cet
liomme.
C'était François Leclerc du Tremblay, dit le père Joseph,
le même qui fut depuis l'Eminence grise.
Il venait offrir à de Luynes un moyen de faire sa paix
avec Marie de Médicis,
— Lequel ? demanda de Luynes.
— C'est d'envoyer près d'elle monseigneur de Luçon
— Je crains son ambition, dit de Luynes.
— Bon ! répondit le père Joseph, il veut être cardinal,
voilà tout.
— Soit, s'il ne désire que cela, répondit de LujTies, on le
fera cardinal.
Aussitôt. 11 écrivit à l'évéque de Luçon de se rendre près
f
UENIU IV, LOUIS Mil ET lUCIiELIEU
l' la reine a Angoulême ; et. au bas de la lettre, le roi écri-
;'. de sa main : « Je vous prie de croire (lue ce que dessus
-: ma volonté, et que vous ne me sauriez îaire un plus
_rand plaisir que de l'exécuter. » Richelieu partit en poste,
iriva aux portes d'Angoulèine. mais, avant de les fraiichir,
• lemanda au duc d'Epernou la permission d entrer dans An-
-■ulème. Cette déférence conquit d'Epernon au pieux évÇ-
,ne. qu'il invita â descendre cliez lui. I.e londeniaiu. 1 évè-
ine de Luçon était chancelier de la reine mère.
Le père Joseph ne s'était pas trompé : un accord (ut mé-
agé entre le roi et la reine mère. Louis XIH se rendit
n personne à Courière. chAteau voisin de Tours et aiiiiai--
»nant au duc de Montbazon, et il y trouva Marie de .^;6-
:icis, qui l'attendait.
— Mon flls, dit la reine mère en apercevant Louis XIII,
■ ■•us êtes bien grandi depuis que Je ne vous ai vu.
— Madame, répondit le roi. c'est pour votre service.
Et, à ces mots, la mère et le flls s'embrassèrent comme
les gens qui ne se sont pas vus depuis deux ans.
Deux petits événements arrivèrent sur ces enti'efaites,
;:!ais qui ne changèrent rien à la marche des choses.
Tliémines, qui prétendait que l'évOque de Luçon lui avait
manqué de parole, demanda une explication à ce sujet au
maïquls de Uichelieu. frère aine de 1 évéque de Luçon.
Le marquis de Richelieu n'aimait pas Tliémines : l'expll-
ation qu il lui donna fut de mettre 1 épée à la main. Thé-
mines en fit autant.
\ la troisième passe, le marquis de Richelieu reçut un
iiup d'épée à travers le corps, et e\pira sur-le-champ.
Voilà pour le premier événement.
Le second fut ce qu on appela la diûleiic des Ponts-de-Cé.
N'e prenons du traité de paix entre la mère et le fils que
^ e qu'il nous importe de savoir :
■■ M. d'Epernon rentrerait en grâce.
L'archevêque de Toulouse et l'évéque de Luçon recevraient
liacun un chapeau de cardinal.
Madame Vignerot de Pont-Coulay, nièce de Richelieu,
i.itée par la reine mère de deux cent mille livres, épouse-
.lit Combalet, neveu de de Luynes.
Antoine du Roux de Combalet était fort laid, fort mal
biti, il était tout couperosé, et ne possédait absolument
que ce que lui apportait sa femme.
Il en résulta que celle-ci le prit dans une effroyable aver-
lon et que. quand son mari fut tué en combattant contre
.es huguenots, de peur que, par quelque raison d'Etat, on
ne la sacrifiât encore, elle fit vœu de ne point se remarier
et de se faire carmélite.
Dès lors, — sans cependant couper un seul de ses cheveux,
u'elle avait foi't beaux, — elle s'habilla aussi modestement
<iu'auralt pu le faire une dévote de cinquante ans, portant
une robe d'étamine, ne levant jamais les yeux, et. dame
d'atours de la reine mère, ne bougeant point de la cour avec
e costume-là. Cette manière de faire dura assez longtemps.
Mais, comme la jeune veuve semblait devenir de plus en
;Ius belle; que son oncle, de son côté, devenait de plus
Il plus puissant, elle commença de porter des languettes.
Missa passer une boucle, mit un ruban, prit des habits,
l'uis, enfin, établit cette coutume qu'en France les veuves
portent toute sorte de couleurs, hors le vert.
Enfin, le duc de Richelieu ayant été déclaré premier mi-
nistre, le comte de Béthune la demanda en mariage; puis
'e comte de Sault, qui fut. depuis, M. de Lesdiguières.
Mais elle voulait épouser le comte de Soissons. et peut-
rre la chose se fût-elle faite, si Combalet n'eût été de si
rictite condition.
.4ussi essaya-l-on de faire croire que le mariage n'avait
pas été consommé ; et Dulot, qui inventa les bouts-rimés,
et que l'on appelait le poète archiépiscopal, parce qu'il était
attaché à la maison du cardinal de Retz, archevêque de
Paris, Dulot fit l'anagramme de son nom. et dans Marie de
Vignerot, trouva : vierge de ton mari.
Mais tout cela ne décida point M. le comte de Soissons. —
Il est vrai que Dulot n'était pas un irréfutable prophète.
Il avait été autrefois prêtre en Normandie.
Là. tout en dis.int sa messe, il faisait, comme précep-
eur, léducation de l'abbé de TiUiers, beau-frère du maré-
lial de Bassompierre.
Un jour, soit qu'il fût distrait, soit que la vérité l'em-
ortât. au lieu de dire :
— Dominus voblscum !
Il dit :
— M. de Tllliers. vous êtes un sot !
Il perdit du coup sa place et sa cure. Alors, avec cinq sous
;.ins sa poche, comme le Juif errant, il partit pour Rome,
t il en revint avec dix.
Il s'intitulait cardinal noir.
Il entra dans la maison du cardinal de Retz, où on le
raitait comme un fou ; les laquais ne se gênaient même
)>as pour lever la main sur lui. Une fols, 11 se présenta tout
lurieu.x dans le cabinet de l'archevêque.
— Monseigneur, dit-il, vos coquins de laquais viennent
d être assez Insolents pour me battie en ma présence !
Il se laissait donner des croquignoUs sur le nez à un
sou la pièce ; mais, un jour, comme le marquis de Fos-
seuse se livrait à cette distraction, il lui prit un accès de
rage, et saisissant une canne, il ros-^a eftroyahKmeni le
marquis.
.\près quoi, il s écria tout fier.
— Bon ! je me vanterai maintenant d'avoir donné du bâ-
ton à laine de la maison de Jloiitniorency !
11 avait la conviction qu'il finirait par être pendu ; cela
tenait à ce qu il croyait que toute prédiction écrite devait
arriver. On écrivit sur une pierre : Dulot sera pendu ; puis
on enterra la pierre, et, un jour, on déterra cette pierre
devant lui.
Il avait pris son parti de cette mort, et. dans presque
tous les bouts-rimés qu'il faisait, il constatait que c'était
par la corde qu'il devait finir; seulement, lorsqu'on lui
disait que ce serait le père Bernard qui l'assisterait dans
cette fâcheuse conjoncture, 11 était fort triste, parce qu'il
délestait le père Bernard. Un jour qu'on lui chantait l'an-
tienne accoutumée ; « Dulot, tu seras pendu, et ce sera
le père Bernard qui t'assistera lu articula iHorlis !
— Eh bien, non ! dit-il, j'aime mieux ne pas être pendu !
Il quitta le coadjuteur pour M. de Metz, et mourut d'un
petit coup que lui donna un soldat à la tête, en essayant
de lui voler trois ou quatre sous qu'il avait dans sa po-
che
En attendant, madame de Combalet renouvelait tous les
ans son vœu ; elle le renouvela sept ans de suite ! ce qui
n'empêchait point qu'on ne continuât à médire d'elle et
de son oncle.
Richelieu aimait fort les femmes, et craignait le scan-
dale ; la parenté justifiait les visites fréquentes ; il adorait
les Heurs, et madame de Combalet avait, une fois sa robe
de carmélite mise à bas, les plus beaux bouquets du monde
sur sa gorge découverte.
Un soir, que le cardinal sortait fort tard de chez madame
lie Chevreuse, on 1 entendit, malgié l'heure avancée, dire
a son cocher :
— Chez madame de Combalet.
— Si tard? cria madame de Chevreuse.
— Oui, répondit le cardinal ; peste ! que dirait-elle si je
n'y allais';
.\u moment de sa grande brouille avec le cardinal, la
reine mère eut 1 idée de faire enlever madame de Comba-
let. un jour que celle-ci devait aller à Saint-Cloud ; car.
disait-elle. Il ne lui serait pas dilflclle de mettre le cardi-
nal à lu raison, du moment qu'elle serait maîtresse de tout
ce qu'il aimait.
Le célèbre médecin Guy-Patin, qui avait soigné le car-
dinal, a écrit sur lui ces lignes :
" Le cardinal, deux ans avant que de mourir, avoit encore
trois maîtresses : la première étoit sa nièce ; la seconde
étoit la Picarde, à savoir la femme de M. le maréchal de
Chaulnes, et la troisième, une certaine belle fille parisienne
nommée Marion Déforme. »
Et il ajoute, en forme de sentence :
« Tant il y a que messieurs les bonnets rouges sont de
bonnes têtes. — verè cardinales tsti sunt carnalcs. »
M. de Brézé (quoique madame de Combalet fût la nièce
de sa femme) en devint amoureux à outrance, et ce fut lui
qui répandit une partie des histoires qui coururent sur ellt
et son oncle.
11 prétendait, devant la reine, qu'elle avait eu quatre en-
fants du cardinal.
— Oh ! répondit la reine, ne prenez pas les méchancetés
de M. de Brézé à la lettre ; il ne faut jamais croire que la
moitié de ce qu'il dit.
Et II en résulta cette épigramme :
Philis, pour soulager sa peine.
Hier, se plaignait à la leine
l)up. Brézé disait hautement
Qu'ehe avait quati'e flls d'.^rmand ;
Mais la reine d'un air fort doux.
Lui dit ; « Philis, consolez-vous 1
Chacun sait que Brézé ne se plaît qu'à médire ;
Ceux qui pour vous ont le moins d'amitié
Lui feront trop d'honneur, sur tout ce qu'il peut dire.
De no croire que la moitié, n
Disons quelques mots de ce maréchal de Brézé, qui était
si amoureux de madame de Combalet, et qui a joué un si
grand rôle â la cour de Louis XIII, comme maréchal de
France, et surtout comme beau-frère du cardinal de Riche-
lieu.
ALEXANDRE DUMAS II.LUSTRE
Urbain de Maillé, marquis de Brézé, était né vers 1597.
Il épousa la sœur Uc l'évêQue de Luçon. lequ«l, â rcpo<iue
de ce mariage, n'était pas encore cardinal ; celte femme
était folie : elle croyait avoir un derrière de cristal, ne
voulait pas s'asseoir de peur de le casser, et le tenait soi-
gneusement entre ses deux mains, de peur qu il ne lui arri-
vât malheur.
Ce que voyant, son mari la voulut renvoyer en province ;
mais elle, pour rien au monde, n y voulait retourner.
Son mari, alors, fit ôter tous les meubles de son apparte-
ment, et jusqu aux rideaux de son lit ; il la força, par ce
moyen, de retourner en Anjou, .où elle mourut en 163D.
M. de Brézé lut d abord capitaine des gardes de la reine
Marte de Médicis.
Il alla aux bains dans les Pyrénées : là, il trouva un
prêtre de Catalogne ayant avec lui deux petits garçons
pris sur la côte d Afrique par les galères d'Espagne.
Ce prêtre, croyant faire le bonheur des deux enfants, les
donna à M. de Brézé. Le marquis fit de l'un son laquais, et
le nomma la Ramée; 1 autre, qui ne fut point habillé de
livrée, se nomma tantôt le Catalan, tantôt Dcrvois.
Ce dernier lui servit d'abord à porter son fusil â la
chasse ; puis, voulant lui faire apprendre un état, M. de
Brézé le mit en apprentis^ige chez un tailleur â Angers;
là, le Jeune homme devint amoureux dune belle fille qui
travaillait en linge dans nne boutique vis-à-vfs de la sienne.
Quoiqu'il fût question d une escapade qu elle avait faite,
en suivant un homme jusqu'en Lorraine. Dervois, qui
avait des vues sur elle, 1 épousa ; puis, l'ayant épousée, il
vint se remettre au service de X. de Brézé.
M. de Brézé était alors maréchal de liauce et gouverneur
d'Angers et de Saumiir.
La Dervois avait du sens et dé l'esprit : elle empauma le
maréchal, et, à partir de ce moment, ce fut fait de lui.
Un jour, il détacha les pendants d'ureilles de la niaré-
cbale, et devant elle, les mit aux oreilles de cette femme.
Cela acheva la pauvre folle, qui mourut quelque temps
après.
La maréchale morte, la Dervois se mit dans la tête d épou-
ser le maréchal. Mais comment faire'/ le maréchal était
bien veuf, lui ; mais elle était mariée, elle.
Il y avait un moyen : c'était de faire tuer son mari. Elle
y avisa et y réussit.
Comment s y prit-elle ?
Ce serait difficile à dire.
Tant il y a qu'un soir, le maréchal partit pour aller à
laffût avec Dervois et son garde, l'art is à trois, ils ne re-
vinrent que deux : Dervois avait été tué par accident. On
ne E.ut jamais si c'était par le garde ou par le maréchal
— A coup silr, ce ne lut point par lui-même.
Le fait est que, depuis ce temps, le maréchal avait d<
singulières visions: à la vue d'un lapin, il sévanouissait
Parfois il croyait en voir où il n'y en avait pas, et criait
— Un lapin ! voyez-vous un lapin ?
Mais personne ne voyait rien.
On prétendait que c'était son remords qui le poursuivait.
Comme II était pen sociable, il .ivait fait écrire sur la
porte de la maison qu'il habitait :
yulli, nisi vocati.
Or, trois avocats, pas-sant pour aller plaider à la villi.'
prochaine, lurent rinscription et entrèrent.
En les apercevant, le maréchal, selon son habitude, se
mil dans une grande colère.
— Qui vous a permis d entrer Ici? leur crfa-t-il ; vous
n avez donc pas la ce qui est écrit sur la porte?
— Si fait, monseigneur, répondlrenf-lls.
— Eh bien?
— Eh bien, il y a : A'uiff, nîsf iiocali (personne, que les
avocats). Nous sommes avocats, et nous voici.
Le maréchal les fit rafraîchir; mais, comme II n'aimait
pas les gens d'affaires, il gratta l'inscription, de peur qu'il
n'en revint d'autres.
Il fui envoyé comme vice-roi à Barcelone, et s'était fait
le plus mapnifiqne qu'il avait pu, pour que son entrée fil
sensation dans la ville
Dlzarro. en catalan, veut dire galant ; .imelques Catalans
disaient donc, en voyant M. de Brézé si bien attifé :
— Es miKj blzarro este mmcchal.
Un gentilhomme de la suite du maréchal, prenant hiznrro
dans le sens français, disait â son compagnon :
— Mais qui diable a donc pu Informer tous ces gens-l&
de 1 humeur du maréchal?
II di.sait en parlant de sa fllle, — Claire-Clémence de
Maillé-Brézé. — que l'on était en train de marier au prince
de Condé. qui fut le grand Condé :
— Il parait qu'(/.s vont faire la petite princesse.
lu, c'étaient le roi et le cardinal.
Au reste, le grand Condé. qui raareiiandalt A son futur
beau-père le gouvernement d'.\njou, 'ne manquait jamais.
avant de lui faire visite, à lui, de taire visite à la Der-
vois. Ce lut par elle qu'il décida le maréchal à cette vente.
Cependant, les amours de M. de Brézé ne s arrêtaient pas
à la Dervois : le maréchal avait, tout au contraire, le cœur
fort vagabond. La sénécliale de Saumur avait une nièce qui
s appelait mademoiselle Honorée de Bussy. C'était une fllle
d'un grand esprit, a qui Molière lisait ses pièces.
Quand i'^t'ure tomba :
— Cela me surprend que l'Avare soit tombé, dit Molière,
car une demoiselle de très bon goût, et qui ne se trompe
guère, m avait répondu du succès.
En effet, on rejoua VAvare, et il réussit, comme on sait.
M. de Brézé faisait donc la cour à mademoi.'ieUe de Bussy.
11 en était tellement épris, que, l'ayant menée voir, avec
sa tante, le sacre d'Angers, il fit faire une tribune tout
exprès pour elle, l'y plaça au plus haut degré, et mit
des gardes au bas, pour empêcher les attroupements que
ne pouvait manquer de faire la beauté de mademoiselle de
Bussy.
Lé maréchal avait un fils qui portait le titre de duc de
Fronsac et fut grand amiral de France ; c'était un homme
qui n'avait pas même le côté bizairo de son père, que le
mot soit pris dans le sens catalan ou dans le sens français.
— Quel successeur ! disait en le regardant et en haassant
les épaules le cardinal â sa mère.
Il ne succéda pas longtemps au maréchal, car il fut tué
le 14 juin 1046, au siège d'Orbltello.
C'était une espèce de petit tyranneau. Il avait fait faire
un balustre. dans le chœur de 1 église du Brouage, où il
entendait seul la messe; personne n'y eût osé entrer, pas
même une femme. Quand il dînait, on fermait les portes de
la ville, afin qu il ne fût point dérangé par quelque mes-
sage. Il avait cent gardes à sou uniforme et parfaitement
montés ; avec ces cent gardes, il rançonnait fermiers et
marchands.
La veille de sa mort, il voulut savoir s'il avait, en cas
d accident, ce qu il fallait d'argent comptant ou disponible
pour satisfaire ses créanciers ; il établit ses comptes, fit
sa balauce, et se coucha en disant :
— C est bien, je suis tranquille maintenant.
Le lendemain, il fut tué.
Sur ces entrefaites, il prit à la mort fantaisie d'arrêter
court la fortune du duc de Luynes : elle toucha le laror!
du bout de l'aile, et tout fut dit ! La chose se passa au
siège de Monthaur, sur la Garonne ; une fièvre pernicieuse
fut le prétexte, et, le 14 Uéccmtue J6-21, madame la conné-
table se troijva veuve. Louis XIll ne regretta pas beaucoup
le roi Luijncs, comme il appelait son favori dans ses mo-
ments de mauvaise humeur. 11 fut assez de 1 avis du poète
inconnu qui fit, sur la prise de Monthaur et la mort du
duc de Luynes, le dizain suivant :
Monthaur est pris, et la Garonne
Est remise en sa liberté.
Toutefois, le peuple s'étonne
Du Te Deum qu'on a chanté
Pour celte victoire notable ;
Vu, dit-on, que le connétable
\ trouvé la mort en ce lieu.
Mais, pour dire ce qu 11 m en semble,
La perte et le gain mis ensemble.
On a sujet de louer Dieu.
Comme nous le disions, madame la connétable se trouv»
donc veuve; mais madame la connétable n'était point de
tempérament à rester veuve longtemps : au bout d un an
de veuvage, elle épousa M. de Chevreuse. le second des
MM. de Guise, qui étaient quatre fils; on l'appelait M. de
Joinville ; on érigea pour lui la terre de Clievreuse en
duché-pairie.
M. de Chevreuse était un cavalier d'excellente mine, il
avait assez d'esprit pour un grand seigneur, et du courage,
plus, ou tout au moins autant que personne. Il ne cher-
chait point le danger, mais, dans le danger, il faisait tout
ce qu'il y avait à faire. Au siège d'.\miens, comme il était
à la tranchée avec son gouverneur, le brave homme fut tué
à SCS côtés. Lui. tout aussitôt, et au beau milieu du feu,
se mit à fouiller dans les poches du mort, disant qu'il lui
semblait juste qu il héritât de son gouverneur, puisque
c'était son père qui le payait.
A cette époque, il n'y avait point de honte à ce que les
plus grands seigneurs reçussent de l'argent des femmes.
M. de Joinville, jeune, beau, cadet de famille, se mit à
exploiter la maréchale de Fervaques. qui, sans enfants, avec
une fortune de plus d'un million, était veuve de ce brave
maréchal de Fervaques qui faisait donner des lavements
d'eau bénite à une religieuse possédée. La maréchale était
si bien coillée du cadet des Guise, qu'elle le fit son liéritier,
et mourut trois mois après. Elle avait recommandé, par
son testament, qu'on l'enterrât dans le caveau de sa fa-
IllîX'RI IV, LOUIS XIIl ET RICHELIEU
r>;t
niiUe : M. de JoinTille mit le cercueil dans une espèce de
diligence, et 1 expédia a destiiiatioii.
Nous retrouverons M. et madame de Clievreusc. i propos
.lu mariage de madame Henriette-Marie de France avec
(.Maries l»'.
Pendant ce temps, les affaires de tout le monde se fai-
.<aient : Chàtillon était nommé maréchal de France pour
nvoir ouvert les poites d Aiguës- Mortes A Louis XIII ; Bas-
f ompierve était promu au même grade en récompense de
son esprit et de ses galanteries, et la Force pour avoir
livré Sainte-Foix; l'évèque de Luçon était élevé à la di-
-niié de cardinal potir avoir trahi la reine mère ; enfin le
vieux LesdiRuiéres devenait connétable, et recevait le cor-
don du Saint-Esprit pour avoir abjuré.
Occupons-nous d abord de ce dernier : il est vieux et ne
va pas tarder à mourir, étant né en 1543. sous le roi Fran-
Ois l".
François de Bonne, seigneur de Lesdigulères, était Dé à
Saint-Bonnet près de Champsaur. dans une petite maiscm r|Ui
ressemblait plutôt â une chaumière qu à un palais. Sa ta-
mille était noble et ancienne comme le» mont.ijtnes du Dan-
phiné. où elle avait vécu et s était perpétuée ; mais, comme
elles aussi, elle était pauvre.
Ses parents firent de lui un avocat : H tirt reçu et plaida
au parlement de Grenoble. Mais bientôt il comprit que sa
vocation n était point de combattre avec la parole, et ijuil
lui allait mieux de froisser le 1er contre le fer.
Il fallait partir: mais le futur connétable éiuit si pauvre,
qu il n'avait pas le plus mince cheval à mettre entre ses
jambes pour marcher à la fortune.
Par bonheur, il y avait dans le village un hôtelier nommé
Chariot ; il lui emprunta, sous le prétexte d aller voir un
parent, une jument qai était dans son écurie. — La jument
appartenait non point à Chariot, mais à un de ses compè-
res. — Lesdigulères s engagea à ne ta garder que deux ou
trois heures, l'enfourcha et disparut.
Vingt ans après, il faisait son entrée dans la province
comme gouverneur du Dauphiné. et toutes le? imputations
des villes et des villages accouraient pour voir passer l'en-
fant du pays, revêtu de cette dignité presque royale.
En traversant son village natal, il s'était ai-rété dans
une magnifique maison qu'il avait fait bâtir près de la
chaumière où il était venu au monde, lout en ordonnani
que 1 on respectât cette chaumière, et que l'on plaçât la
nouvelle maison de telle façon, que. des fenêtres de sa
chambre à coucher, il put voir 1 ancienne.
Il était près de se mettre au lit, interrogeant, .«elon scjU
habitude, ses domestiques sur ce qui s'était passé, sur ce
qu'ils avaient vu, sur ce qu'ils avaient entendu, quand 1 un
d eux lui dit :
— J'ai entendu un brave homme dire en voyant passai
Votre Seigneurie : « Le diaWe emporte ce Frauçois de
B'iuue qui m a causé tant de mal et d'ennui i »
— Ah ! ah ! fit le gonverneur ; et connais-tu cet homme ?
— Je me suis informé de lui, monseigneur.
— Eh bien ?
— Eh bien, c'est UQ hôtelier du pays.
— Qui se nomme ?
— Chariot.
— Chariot !... dit le gouvernetir en rappelant ses souve-
nirs Je connais cela. Et sais-tu pourquoi il m'envoyait au
diable?
— Monseigneur pense bien que je m'en suis encpils.
— Et tu as su ?...
— Monseigneur, cet homme est un menteur.
— Pourquoi cela ?
— Parce qu'il m'a raconté une chose impossible.
— Lu^uelle?
— Je n'ose la redire à monseigneur.
— Dis toujours. ,
— Eh bien, il préteuQ que monseigneur, en quittant le
: .ys...
Le domestique hésita.
— En quittant le pays? répéta Lesdigulères.
— Etait si pauvre...
— (est vrai, je n'étais pas riche.
— t^iie monseigneur lui emprunta un cheval.
— C est vrai encore ! s'écria le gouverneur.
— Lequel cheval monseigneur ne lui a jamais rendu.
— Par Calvin ! c'est vrai toujours.
- De là. monseigneur, la source de ses ennuis et la ma-
iiction qu il lançait sur Votre Seigneurie.
— Et cela?...
— Parce que le cheval n'était pas à lui. monscigneirr.
nls qu'il api'artenalt à un voisin ; que ce voisin lui a fait
I procès; que le procès dure depuis vingt ans; que tout
II bien y est engagé, et qu 11 est stir le point d être ruiné.
— Ah ! pardieu ! dit le gouverneur. volIâ. en effet, un
1 imme qui a bien le droit de m'envnvfT au di.itile.
Puis ;
— Attends : dit-il. I
Et, après un instant de réflexion. Lesdigulères reprit :
— Par ma fol l tu vas m'aller clierdicr Cliarlot.
— Cliarlot t
— Oui.
— Mais, monseigneur, â celte heure, n i^i i.uu. iie.
— Tu le réveilleras.
— Et, une fois réveillé, qu'en ferai jo?
— Tu l'amèneras ici.
L'ordre était formel.
Le domestique partit; un iiu.ui aiieu'.e apivs il revenait
avec 1 hôtelier tout tremblant.
— Ah ! ah 1 dit Lesdigulères, c'est donc toi. Chariot, qui
m'envoies au diable le jour où je rentre dans mon pays-
natal?
Le bonhomme se jeta aux pieds du gouverneur.
— Monseigneur, dit-il, j'ai eu tort, et je m'en repens.
— Tu as eu raison,- au contraire l Tiens, voila cinq cent?
écus pour l'ennui que je t al causé et le mal que je t'ai
fait. Quant à ta bique, qui valait bien six deniers, je me
charge d en indemniser le propriétaire. Jlainteiiant. va-t'en
et recommande-moi à Dieu, sur qui, j espère, tu aur;is plus
d'intluence que sur le diable.
Et le gouverneur congédia le bonhomme, en orilonnant
qu'on lui demandât le nom et l'adresse du propriétaire du
clieval.
11 fit venir celui-ci le lendemain, et, effectivement, ainsi
qu'il l'avait promis au pauvre aubergiste, 11 arrangea l'af-
faire.
I^e digne gouverneur h était pas. toujours si bon justicier,
comme on va le voir. ^
Outre M. le connétable, il y avait une madame la con
nétable ; cette madame la connétable, de son nom do fille,
s appelait Marie Vignon ; son père était un fourreur de
Grenoble.
Elle s'était mariée, en premières noces, â un marchand
drapier de la ville, nommé sir Aymon Mathel ; elle en avait
eu deux filles.
C'était une belle personne, mais sans exagération de
beauté.
Son premier amant avait été un nommé Roux, secrétaire
de la cour du parlement de Grenoble. Il l'avait donnée à
M. de Lesdigulères.
Or, elle ne fut pas plus tôt la maîtresse de M. de Lesdi-
gulères, qu'elle prit sur lui un énorme ascendant ; cet a.s
cendant était si complet, qu'on lui chercha des causes sar-
nalurelles.
Il y avait alors, à Grenoble, un cordelier nommé N'obiliri.
qui fut brûlé depuis pour avoir dit la messe sans avoir
reçu les ordres. Ce cordelier était sourdement accusé de
magie; chacun disait qu il avait donné un pliil'ire à la mai-
tresse de Lesdigulères pour se faire aimer de lui.
(juand la femme fut bien sûre de l'amour de M. de Les-
digulères. elle quitta la maison de son njari. et alla loger,
non lias chez son amant, mais dans une maison particu-
lière. Pendant qu'elle était séparée de son mari, M. de Les-
digulères en eut deux filles.
Sur ces entrefaites, comme les parents de M. de Lesdi-
gulères s'apercevaient de cette influence croissante, et ns-
pouvaient deviner où elle s'arrêterait. Us gagnèrent son
médecin. Son médecin lui conseilla, pour raison de satïté.
de changer de maîtres.se ; puis, comme M. de I.esdiguièrcs^
ne savait chez quel apothicaire envoyer une pareille ordon-
nance, le médecin se chargea lui-même de la faire exécu-
ter, et lui présenta une fort belle créature, nommée Pachon.
laquelle était la femme d'un de ses gardes.
Mais on avait compté sans Marie Vignon i
Marie Vignon, — que l'on appelait la marquise, pour ne
1 appeler ni madame Aymon Jlatliel, ni madame de Lesdi-
gulères, — Marie Vignon fit. dans la maison même de M. de
Lesdigulères, bàtonner sa nouvelle niailiesse; puis elle ail.»
se jeter aux pieds de M. de Lesdigulères, loi disant qu'elle
s'étatt laissée aller à cet emportement ù cause du grand
amour quelle avait pour lui. M. de Lesdigulères trouva la
raison si bonne, que non seulement il pardonna a la mai
quise. mais encore qu'il renvoya mademoiselle l'a'chon, e'
rétablit la marquise dans tous ses droits. — L avenluve fi'
bien autrement croire à l'existence d un pliHtro.
M. de Lesdigulères voyageait beaucoup, et ses voyages
étalent fort entremêlés de batailles, combats et escarmmi-
ches.
La marquise le suivit dans ses guerres et dans ses voyage,»
Cependant, ce n était pas sans quelques difficultés qne
M. de Lesdigulères avait consenti â avoir toujours près de
lui ce compagnon de voyage et de guerre. 11 fit une tenta-
tive pour que le drapier reprit sa femme, offrant, à cette
condition, de le nommer intendant de sa maison ; mais If
marchand tenait ;'i .son honneur plus que ne l'eut fait, peut-
être, un gentilhomme : Il ne voulut jamais consentir au
marché.
Pendant ce temps, la Vignon avançait ses parents, ce qu- ,
est d'un bon cœur; faisait donner des bénéfices ou de»
ALIîXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
1 ompagnles à sept ou huit frères qu'elle avait, les uns abbés,
les autres sergents ; mariait deux de ses sœurs, l'une à uji
gentilhomme de campagne, 1 autre â un capilaine nommé
Tonnier ; — puis aussi les deux filles qu'elle avait eues de
son premier mari : lune, en premières noces, â Lacroix,
maître d hôtel de M. de Lesdigulères, et, en secondes noces.
.lu baron de Barry ; l'autre, en premières noces, â un gen-
tilhomme à qui son nom n'a point survécu, en secondes
noces, à un autre gentilhomme nommé Monurit, d'avec
lequel on la démaria, et, en troisièmes noces, au marquis
de Canillac.
Comme on voit on se mariait beaucoup dans la famille.
Maintenant, voici de quelle façon elle se fit épouser elle-
même par M. de Lesdigulères.
On comprend qu'il y avait de la difficulté : cette diffi-
culté était, d abord et avant tout, 1 existence d'un premier
mari. Ce mari gênait : on s'occupa de le supprimer.
La marquise, pendant une expédition de M. de Lesdigulè-
res en Languedoc, était, contre son habitude, restée seule
a Grenoble ; seule, elle s'ennuya.
Un colonel piémontals, nommé Alard. vint faire des re-
crues en Dauphiné : il la vit et la cajola ; mais elle fit ses
conditions.
Les conditions étaient qu'on la débarrassât de son mari.
De quelle façon ? Peu lui importait pourvu qu'elle en fût
débarrassée ; cela regardait le colonel.
Le colonel ne connaissait qu un moyen de se débarrasser
des gens qui lui déplaisaient : c'était de les tuer : il réso-
lut donc de tuer le pauvre drapier.
Racontons comment la chose s'accomplit, et comment la
marquise devint mada-me de Lesdigulères.
Le brave homme de mari avait abandonné son commerce,
et s'était retiré à la campagne depuis plusieurs années.
L'endroit où il s était retiré était à une petite lieue de
Grenoble, et s'appelait Port-de-Gien.
Un matin, le colonel monta à cheval, accompagné d un
valet. Arrivé de bonne heure à Port-de-Gien, pour lier la
conversation, il demande à un berger s'il connaît la mai-
son du capitaine Clavel. — Il va sans dire qu'il n existait
a Port-de-Gien aucun capitaine Clavel. et que la question
n'avait d'autre but que de dérouter les soupçons du ber-
ger.
— Je ne connais pas le capitaine Clavel, répond le ber-
ger ; mais ne serait-ce pas Mathel que vous voulez dire?
— Mathel ou Clavel, je ne sais plus bien.
— C'est que voilà la maison de M. Mathel.
— Où?
— Tenez, celle-là
Et il désignait une maison du doigt.
— Eh bien, dit le Piémontals, conduis-moi et montre-moi
ce M: Clavel ou Mathel ; car, pour moi, je ne le connais
pas.
Le berger quitta son troupeau, fit cent pas avec le Pié-
montals, et lui montra le brave drapier, qui se promenait
seul, le long d'une pièce de terre.
Le Piémontals remercie le berger, lui donne pourboire
et le renvoie ; puis 11 va au drapfer.
— Monsieur, lui aTt-il, c'est bien vous qui êtes M. Aymon
Mathel?
— Oui, monsieur, répondit le drapier.
— Vous en êtes sûr î
— Pardieu !
— C'est que, pour rien au monde, comprenez-vous, mon-
sieur, je ne voudrais me tromper.
Et, ce disant le Piémontals lui tira à bout portant un
coup de pistolet dans la poitrine.
11 n était pas mort : le valet l'acheva de quelques coups
d'épée. Puis maître et valet revinrent en toute hâte à Gre-
noble.
On trouva le corps et la justice informa ; on arrêta le
berger, le valet du mort et une servante qui était sa maî-
tresse, les premiers soupçons s étant portés sur eiix.
Le berger raconta tout ; seulement, il ignorait le nom de
l'assassin
On lui demanda s'il croyait pouvoir le reconnaître ; il
répondit qu'il n'en faisait aucun doute.
Alors, on le conduisit à Grenoble, et on le mit dans la
prison ; mais, par la grille de sa fenêtre, il découvrait toute
la place Saint-André, une des plus passantes de Grenoble.
S il apercevait son assassin, il devait en donner avis.
Le colonel Alard passa.
— Voilà mon homme i s'écria le berger en le désignant.
Cinq minutes après, le colonel Alard était arrêté et
emprisonné.
Le procès allait s'Instruire, quand, par la marquise, M. de
Lesdigulères fut avisé de ce qui se passait. 11 comprit que,
laffaire s'approfondissant, sa maltresse était horriblement
compromise ; il partit aussitôt du Heu ofi il était, gagna
vivement Grenoble, entra dans la ville sans être attendu :
en vertu de son autorité de gouverneur, il délivra le Pié-
montals,. l'emmena hors de la ville, et, là, lui montra le
chemin du Piémont.
Le colonel Alard ne demanda pas son reste : il ne fit
qu'un bond du chemin à la montagne et disparut.
L'aventure donna à M. de Lesdigulères quelque répu-
gnance à épouser la marquise.
Cependant , celle-ci le pressant de légitimer les deux filles
qu'elle avait de lui, il se décida à en faire sa femme, cinq
ou six ans après 1 aventure que nous venons de raconter.
Au moment de monter en voiture pour se rendre à l'église :
— Allons donc faire cette sottise, madame, dit-il. puisque
vous le voulez absolument.
Et la sottise s'accomplit.
Quelques jours après, madame la connétable, qui trou-
vait probablement que son mari ne réchauffait pas suffi-
samment le lit, le faisait bassiner par sa chambrière. le
connétable étant déjà couché. Celle-ci brûla le connétable
bien serré à la cuisse; le connétable fit un mouvement.
— Qu avez-vous, mon ami? lui demanda sa femme.
— Eh I madame, rien, répondit celui-ci, qui était fort pa-
tient à la douleur ; seulement, je trouve que vous faites bas-
siner votre lit un peu bien chaud.
Le connétable avait un secrétaire nommé Besançon, qui
faisait des couplets satiriques, et qui fut depuis attaché à
monseigneur Gaston d'Orléans, frère du roi.
Voici ce que raconte ce secrétaire sur le jour de la mort
et sur la mort même de son maître.
Il travaillait, ce jour-là, avec le connétable à des départs
de gens de guerre.
— Il faudrait que nous eussions là M. de Créqui : il nous
aiderait, dit Besançon.
— Bon ! repartit le connétable, 11 devrait y être en effet :
mais, s'il a trouvé un chambrillon sur son chemin, 11 ne
viendra pas d'aujourd'hui.
Il travailla de bon sens toute la journée ; puis, se sentant
affaibli, Il appela son curé.
— Monsieur le curé, dit-il, faites-moi tout ce qu'il faut.
— Tout ce qu il faut... pour quoi? demanda le curé.
— Eh ! pour faire le grand voyage ; je ne vous dis pas
(pie cela presse, mais il est temps.
Le curé le confessa et le fit communier.
— Est-ce là tout ce qu'on fait d habitude 7 demanda le
connétable.
— On donne encore l'extrème-onction. monseigneur.
— Donnez rextréme-onction. monsieur le curé; je veux
que rien n'y manque.
Et le curé ajouta l'extrême-onctlon.
— Cette fois, est-ce tout ? demanda le connétable.
— Oui, monseigneur.
— Eh bien, en ce cas, adieu monsieur le curé ! en vous
remerciant.
Le curé sortit ; le médecin s'approcha.
— Ah! c est vous, lui dit le connétable.
— Oui, monseigneur. J'espère encore...
— Plait-il?
— Je dis que j'en al vu de plus malades que vous, mon-
sieur, et qui en ont échappé.
— Oui, dit le connétable, c'est possible ; mais lis n'avalent
pas, comme moi, quatre-vingt-cinq ans.
En ce moment vinrent des moines à qui 11 avait déjà
donné quatre mille écus, et qui lui promettaient le paradis
s'il voulait leur en donner autant encore Le connétable ré-
lléchlt un instant, et, se retournant vers eux :
— Voyez-vous, mes pères, dit-Il, si je ne suis pas sauvé
pour quatre mille écus, je ne le serai pas pour huit mille...
.Adieu !
Et sur ce mot, il mourut le plus tranquillement du
monde.
Nous avons dit que Louis XllI faisait des ballets, et le
cardinal de Richelieu des comédies.
A cette époque, la danse était à la mode; nous verrons
tout à l'heure danser le cardinal.
Nous avons raconté comment Sully, ■pour se délasser de
ses journées de travail, dansait tous les soirs devant ses
Intimes.
La Vieuville, le surintendant des finances, aimait fort la
danse, lui aussi. Quand c'étaient des femmes qui lui ve-
naient demander de 1 argent, il leur faisait danser des
courantes ,- quand c'étaient des hommes, il faisait des bras-
ses comme un nageur, et répondait :
— Je nage, je nage : il n'y a plus de fonds !
Scapln, qui faisait partie d une troupe de comédiens que
Marie de Médicis avait fait venir de par delà les monts.
UENBl IV, LOUIS Xlir ET lUCHELIEQ
se présenta un jour chez II. de la Vieuville pour être payé.
, .M. de la Vieuville commence ù faire, vis-à-vis du comédien,
ifS mêmes pasquinade^ qu'il faisait vis-à-vis de tout le
monde.
Scapln le laissa aller jusqu'au bout et applaudit; puis:
— Maintenant, monsou, dit-il, vous avez fait mon métier ;
eli bien, i cette heure, faites le vûtre.
Au reste, le roi, la veille du jour où 11 lui avait confié les
finances, l'avait invité à dîner avec lui, et lui avait fait
manger tout un pot de coings confits. — Le roi, qui faisait
ministre un pareil homme, n'auralt-il pas da en faire ve-
nir un second pot pour lui tenir compagnie 7
Louis XIU. en voyage, acceptait les bals qu'on lui offrait
dans les plus petites villes. Un jour, ou plutôt une nuit qu'il
avait accepté pareille invitation, une des danseuses, nom-
mée Catin-Gau, monta sur un siège pour prendre un bout
de chandelle de suif dans un chandelier de bois. Il n'y
avait dans cette action rien de bien séduisant ; mais le roi
Louis XIII n'était point comme les autres hommes; il de-
vint amoureux de cette jeune fille, disant qu elle avait
fait la chose avec tant de grâce, quelle lui avait ravi le
cœur.
En partant, il lui fit donner dix mille écus, lui recom-
mandant de bien garder sa vertu.
Nous avons raconté ce qu il avait dit à madame de Che-
vreuse, qu'il n'aimait ses maîtresses que jusqu'à la cein-
ture.
En somme, le roi ne fut véritablement épris que de deux
personnes : de mademoiselle de la Fayette et de mademoi-
selle de Hauteforl. — Quand nous en serons à l'année 1630,
année qui vit naître ces singulières amours, nous raconte-
rons les royales fantaisies de Sa Majesté, et nous dirons
jusqu'où elles allaient.
En général, quand il commençait à cajoler une flUe, il
lui disait ;
— Pas de mauvaise pensée :
Quant aux femmes mariées, il ne les regardait même
pas ; aussi était-il, à cet endroit, fort sévère pour autrui.
Rebuté un jour des débauches de deux musiciens de sa
cliapelle, nommés Moulinier et de Justice, il leur fit retran-
cher la moitié de leurs appointements.
Désespérés, ils allèrent trouver Marais, le bouffon du roi.
Marais leur donna une invention pour rattraper la tota-
lité de leurs appointements.
Us vinrent au petit coucher du roi. à moitié habillés,
l'un ayant un pourpoint et pas de haut-de-chaus-'es, 1 autre
ayant un haut-dechausses et pas de pourpoint. Ainsi cos-
tumés ils se mirent à danser une sarabande.
— Que veut dire cela, fit le roi, et quelle est cette mas-
carade ?
— C'est, sire, répondit Marais, que des gens qui n'ont
que la moitié de leurs appointements ne peuvent s'habiller
qu à moitié.
Le roi rit à la fois du mot et de la chose, et les reprit en
grâce.
C'était ce Marais qui disait au roi Louis XIII ;
— Sire, il y a dans votre métier deux choses dont je ne
m accommoderais jamais.
— Lesquelles? dem.inda le roi.
— C'est de manger tout seul, répondit Marais, et de c...
en compagnie.
Et, cependant, Louis XIII faisait des chansons assez lestes;
témoin celle-ci, dont il ne nous reste que le refrain ;
Semez graines de coquette.
Et vous aurez des cocus :
Non seulement il faisait le*; paroles de ses chansons, mais
souvent aussi il en faisait les airs.
Il est vrai que parfois il faisait les airs et chargeait quel-
que autre de faire les paroles. C'est ce qui lui arriva un
jour qu'il avait fait un air qui lui plaisait fort. Il envoya
quérir Boisrobert pour lui faire des paroles; c'était au
temps où le roi était épris de mademoiselle de llautefort ;
Boisrobert fit des paroles sur cet amour.
Le roi les écouta.
— Elles vont bien, dit-il ; mais il faudrait ôtcr le mot de
lUsIrs. attendu que je ne désire risn.
Puisque nous tenons Boisrobert faisons-le plus amplement
connaître à nos lecteurs.
Boisrobert, qui, à l'époque dont nous parlons, avait une
trentaine d'années, ne se nommait point Boisrobert : — il
s'appelait Métel. Il était né à Caen, vers 159-2, était lUs d'un
procureur huguenot, et fut élevé lui-même dans la religion
réformée. Il étudia pour être avocat, et se fit inscrire au bar-
reau de Rouen. Un Jour qu'il était en train de plaider, une
vieille femme, qui faisait un assez mauvais métier le vint
avertir qu'une fille l'accusait de lui avoir fait dpii,\ enfants.
Métel acheva sa plaidoirie, et. s.a plaidoirie .ichevée, se
sauva h Paris, prit le nom de Boisrobert, et s attacha au
caÈdin;il du Perron.
Comme il était poète, la reine mère, tapdis qu'elle était
à Blois, le manda auprès d elle, dans l'intention de faire
jouer des comédies, pour que M. de Luynes ne la soupçon-
nât point d'intriguer. On donna au poète le Paslor /ido à
traduire ; mais Boisrobert demanda si.\ mois pour sa traduc-
tion. Alors, la reine mère secoua la tète en disant :
— Vous n'êtes pas notre fait, monsieur le Bois.
Depuis ce temps, on l'appela familièrement le Bois • ce
qui était plus court que Boisrobert.
Lorsque monseigneur lévêque de Luçon tut redevenu en
faveur. Boisrobert fit tout ce qu'il put pour rentrer chez lui ;
mais l'illustre prélat ne le goûtait aucunement, et, plu-
sieurs fois, gronda ses gens de ne pas le défaire de cet
homme qui se trouvait constamment sur son chemin.
Boisrobert, quoiqu'il eût appris cela, 1 attendit comme
d'habitude, et. sadressant ;i lui-même :
— Eh ! monseigneur, dit-il, vous laissez bien manger aux
chiens les miettes qui tombent de votre table ! Est-ce que je
ne vaux pas un chien?
Cela ne toucha point encore monseigneur l'évêque.
Alors, Boisrobert, pour vivre, s'avisa d un expédient : il
allait à la porte de tous les grands seigneurs demander de
quoi se faire une bibliothèque, désignant les livres qu'il
désirait qu'on lui donnât ; puis, quand il avait reçu les
livres, il les revendait à un libraire qu'il menait avec lui.
11 escroqua ainsi cinq ou six mille livres.
Pendant cette course à la sonnette, il s'était présenté chez
M. de Caudale, fils du duc d'Epernon, et lui avait demandé
de lui donner les Pères de VErjUse.
— Je n'ai point les Pères de lEgUse, répondit celui-ci ;
mais dites à M. de Boisrobert que, s'il veut prendre le
mien, je le lui donnerai bien volontiers.
Il y avait dans la réponse une petite faute de français,
mais un grand seigneur qui fait un mot n y regarde pa'^
de si près.
Enfin, Boisrobert entra chez M. de Richelieu, et voici .i
quelle occasion ; s'étant, selon son habitude, faufilé pris
de lévêque de Luçon, et se trouvant là au moment où celui-
ci essayait des chapeaux de feutre, l'évêque en choisit un
et s'en coiffa.
— Me sied-il bien? demanda-t-il à ceux qui I entouraient,
— Oui, monseigneur, répondit Boisrobert ; mais il vous
siérait encore mieux s'il était de la couleur du nez de
votre aumônier.
Or. le père Mulot, aumônier de Sa Grandeur, et amateur
passionné du bon vin, s'était fait, à force d'en boire, un
nez qui, comme lescarboucle des anciens, avait fini par
briller jusque dans les ténèbres.
Le cardinal, qui aimait à se moquer de son aumônier
trouva le mot joli,
— Décidément, dit-il, le Bois, vous avez de l'esprit ; je
vous attache à ma personne.
Et, de ce jour, le Bois fit partie de la maison de mon-
seigneur lévêque de Luçon, lequel devait bientôt, effective-
ment, voir se réaliser le souhait de son flatteur.
Disons quelques mots de ce brave aumônier qui avait eu
le bonheur de fournir à Boisrobert la comparaison à la-
quelle il dut sa fortune.
C'était un bon homme s'il en fut. mais qui n'entendait
point raison sur le chapitre du mauvais vin et des dîners
refroidis.
Un jour qu il y avait un bon déjeuner chez l'évêque de
Luçon. .M. de Bérulle, depuis cardinal, le prit pour lui ser-
vir la messe ; mais voilà que M. de Bérulle, moins pressé de
déjeuner que Mulot, s'amuse, avant de' consacrer, à faire je
ne sais combien de méditations. Mulot enrageait, car il
comprenait bien que tout serait mangé, ou que ce qui
ne serait point mangé serait refroidi. Cependant, il se tai-
sait et servait sa messe en grinçant des dents.
Enfin. M. de Bérulle lambina tant, que le pire Mulot n'y
put tenir plus longtemps.
— Ah 1 pardieu ! s'écria-t-il. vous êtes un plaisant homme
de vous endormir comme cela sur le calice! Croyez-vou.s
que vous en vaudrez mieux, pour nous avoir fait manger
notre déjeuner froid et boire notre vin chaud?
Un autre jour que le conseil se tenait à Charenton, dans
ce joli pavillon b;iti en briques et en pierres de taille, et
qui est situé a l'entrée de la ville du côté de Paris, pavil-
lon bùti par Henri IV pour Gabrielle d'Estrées. le père
Mulot pria M. d'Efflat, père de Cinq-Mars, et alors premier
écuyer, de l'y mener pour une affaire qu il avait à pour-
suivre.
Mulot, qu'on savait appartenir A Sa Grandeur, ne fit pas
antichambre; mais la chose ne lui servit aucunement, car
on lui refusa net ce qu il demandait.
Fort contrarié de ce mauvais succès, 11 pria H, d'Effiat
de le ramener à Paris.
— Vous avez fini, soit, répondit M. d'Effiat; mais, moi.
Je n'ai point fini encore.
— Ah çà ! dit l'abbé Mulot, vous comptez donc me laisser
en aller à pied, vons?
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ALHiXAXDRE DUMAS ILLUSTRE
— Son. mais ayez patience; et, quand j aurai fini, je
TOU5 ramènerai en voiture.
— Pacience ! patience ! gi-ouda I abbé si haut, que M. d'Ef-
lal 1 entendit.
— Ah! mons de Mulot, mons'de Mulot, dit celui-ci, tai-
■ 'lis-nous !
~ El pourquoi cela, mons Fiat, mons fiât? répéta labhé.
— Comment, mons Fiat? s'écria le grand écuyer furieux.
— Oui. mons Hat. reprit l'abbé avec un accent auvergnat
•iiii faisait le bonheur du cardinal de Rkhelieu, et quicon-
que allongera mon nom, je lui raccourcirai le sien.
Et, tout en colère, 1 abbé Mulot tourna le dos à M. d'El-
fiat. et s en revint à pied.
Un jour que le pauvre abbé avait la goutte, son laquais
fut arrêté par Gilles Boileau, frère de BoiIeau-Despréau.\, le
satirique.
— A propos, lui demanda celui-ci, comment va ton mai-
'reî
— Oh ! monsieur, il souffre bien !
— Je parie qu il jure comme un damné.
— Oh ! quant à cela, oui. monsieur.
— Fi! un homme d'Eglise! dit Boileau.
— Monsieur, répondil le laquais, il faut le lui pardonner :
.1 dit qu il n'a d autre consolation dans son mal.
— Ne pourrait-il pas prier?
— Il a essayé, mais cela n'a rien fait.
— Alors, qu'il continue, dit Gilles Boileau en s en allant
4e son côté.
— ,\li ! monsieur, répondit le laquais en s'en allant de
son côté aussi, il n a pas besoin de la permission !
Le père Mulot, avant d'être à M. de Luçon, était cha-
noine de la -Sainte-Chapelle. Dans cette qualité, il était
simplement ami et serviteur de M. de Luçon.
Après la mort du maréciiSl d'.\ncre, et quand M. de Iji-
Con avait élé relégué à .\vignon. Mulot vendit tout ce Uii'il
avait, réunit quatre mille écus, et les porta au proscrit,
qui en avait grand besoin. Le proscrit, de retour et en
faveur, fit Mulot son aumônier ; mais ce titre d aumônier
de Sa Grandeur sonnait mal aux oreilles de Mulot, qui lui
j>référait probablement celui de chanoine de la Sainte-Cha-
pelle, et. cliaiiue fois qu on l'appelait monsieur l'aumônier,
il entrait en rage.
l"n jour, le cardinal, qui. ainsi que nous l'avons dit, se
plaisait fort à le faire enrager, feignit d'avoir reçu i-ne
lettre sur laquelle se Irouvait cette suscription :
.1 monsieur, monsieur .\fuLol, aumônier de Son Emtnence.
Et, rencontrant l'aumônier :
— Tenez. 1 abbé, lui dit-il, voici une lettre que je crois
4^tre pour vous.
Celui-ci jeta les yeux sur ladresse, et, se sentant pris
de sa répugnance ordinaire pour le titre d'aumônier :
— Quel est le sot qui a écrit cette lettre ? dit-il.
— Le sol ?
— Oui, le sot, je redis le mot !
— Ouais! fit le cardinal, et si, ce sot, c'était moi?
— Eh bien, quand ce .serait vous,- ce n'est point la pre-
mière sottise que vous auriez faite, n'est-ce pas?
Le cardinal s'amusait souvent a mettre l'abbé Mulot, b.^n
mangeur et beau buveur, aux prises avec un gentilhomme
de Touraine. nommé la Falloue. et qui était doué des
mêmes qualités.
Ce la Falloue avait été placé près du cardinal par le roi
piiur erapêfher qu on ne l'accablât de demandes, qu'on
n arrivât jusqu'à lui sans avoir quelque cho.se d'important
à lui dire, et peut-être atissi pour lui servir un peu d'es-
pion. — A celte époque, le cardinal n avait pas encore un
maître de chambre et des gardes.
Quand les autres disaient: - Oh! qti'll ferait beau chas-
ser aujourdjuii ! — Oh ! qu'il ferait beau se promener au-
jourd hui ! Oh : (lu'il ferait beau jouer à la paume ou dan-
ser aujourd'hui ! . la Falloue disait :
— Oh! qu'il ferait beau manger aujourd hui !
I-orsqu'il se mettait à table, son Benedielte était :
— Mon Dieu. Seigneur, faites que le dîner que je vais
manger soit bon ;
I.orsqu il avait fini d» dîner, ses Crdce,« étaient :
— Moi. Dieu. Seigneur, laites que je digère bien le dtner
flue je viens de manger!
Quant à l'abbé Mulot, sans gène avec le cardinal, on com-
prend bien qu'il se gênait moins encore avec les étrangers
■ IM avec Son Eminence ; témoin sa réponse à .M. le marquis
.1 Kfflat. le
Nous avons parlé de ce nez à qtii le vin bu avait fini par
communiquer sa couleur. En effet, le bon abbé aimait tant
le vin. qu 11 ne pouvait sempècher de faire une aJgre ré-
primande à tous ceux qui n'en avaient pas de bon ; si bien
ijue. lorsqu il dînait en ville, et qu'on lui servait du vin
qui n était pas de son goût, il faisait venir les valets der-
rière sa chaise, et leur disait :
— Or çà. vous êtes des malheureux I
— Et de quoi, monsieur l'abhé?
— De n'avertir point vi.tre maitre. qui peut-être ns s'y
connaît point, qu'il se lait du tort de n avoir pas de boik
vin à donner â ses amis.
Xous avons dit avec quelle liberté l'abbé parlait au car-
dinal.
II est vrai que le cardinal familiarisait plus avec lui
qu'avec personne, lui faisant toute sorte de tours dont le
pauvre aumônier était quelquefois le mauvais marchand.
Un jour que le cardinal et lui devaient aller ensemble à
la promenade, le cardinal s'amusa à mettre des épines sous
la selle du cheval de son aumônier. Celui-ci. eniourchant la
bête, appuya naturellement sur la selle; les épines entrè-
rent dans les reins du cheval, leiiuel se mit a regimber de
telle façon, que l'aumônier n'eut que le temps de l'empoi-
gner par le cou, puis, dans un moment de calme, de sau-
ter à terre.
Une fols sur ce plancher solide, l'aumônier regarda au-
tour de lui, et vit le cardinal qui se tenait lis côtes de rire.
Lui. ne riait point, il s en fallait même de beaucoup.
Il alla droit au cardinal, et. lui mettant presque le poing
sous le nez :
— Oh ! décidément, lui dit-il, vous êtes un méchant
homme, monseigneur l
— Chut ! dit léminentlssime riant toujours, chut, tooD
cher Mulot ! ou je vous fais pendre !
— Comment, vous me faites pendre?
— Oui, vous révélez le secret de la confession.
Et ce ne fut pas la dernière fois que le bon chanoine
tomba dans cette faute ; car, un jour que le cardinal dispu-
tait avec lui à table, et le poussait, selon son habitude, r>our
s'amuser de sa colère :
— Tenez, lui dit Mulot exaspéré, vous ne croyez en rien,
pas même en Dieu'?
— Ciimment, je ue crois pas en Dieu?
— Voyons, s'écria 1 aumônier, n allez-vous pas me tlire
aujourd'hui que vous y croyez, quand, hier, vous m'avez
avoué, à confesse, que vous n'y croyiez pas?
Tallemant des Kéaux. qui raconte 1 anecdote, ne dit point
comment le cardinal prit cette plaisanterie de monsieur son
aumônier.
Revenons à Boisrobert.
Apres avoir eu tant de peine i s'établir avec le cardinal.
Boisrobert en était arrivé A lui être tellement indispensa-
ble, qu en mourant, il dit :
— Je me contenterais d'être aussi bien avec monseigneur
Jésus-Christ que je l'ai été avec monseigneur le cardinal de
Richelieu.
Cette faveur valut à Boisrobert celle d'aller en .Angleterre
avec M. et madame de Chevreuse. lorsqu'il fut question du
mariage de madame Henriette-.Marie de France avec le
prince de Galles, lequel fut depuis Charles I" ; mais l'air
de l'Angleterre, à ce qu il parait, ne convenait point à
Boisrobert : il tomba malade, et fit, sur s;i maladie, une
élégie dans laquelle il appelait le climat de r.\neleterre un
climat barbare.
L'élégie faite. Boisrobert n'eut rien de plus pressé que
de la montrer à madame de Chevreuse. M.tdame de Che-
vreuse la prit, la lut. et n eut rien de plus pressé, de son
côté, que de la montrer au comte de Carliste et au comte
HoUand. auxquels on prétendait qtn'elle montrai: bien au-
tre chose.
Le climat barbare choqua particulièrement le comte Hol-
land. qui, la première fcis qu il vit Boisrobert, 1 en que-
rella devant madame de Chevreuse. Boisrobert était
homme d'esprit : il s'excu^^a en disant qu'il tenait pour bar-
bares tous les lieux où il était malade, et qu il en eût dit
autant du paradis terrestre en pareille occasion.
Ce à quoi 11 ajouta :
— Mais, depuis que je me porte bien, et que le roi ma.
envoyé trois cents jacobus, le climat me semble tout à
fait radouci.
Le comte de Carlisle trouva le mot joli ; mais le comte
Holland ne iwuvait passer par-dessus le climat barbare.
Lorsque madame de Chevreuse reprit le chemin de la
France, ces messieurs raccompagnèrent .\ queUiues milles
de Londres, un coteau se présenta au bord de la Tamise :
comme le chemin était fort rude, on descendit de voiture
pour le monter ;i pied; â mesure que Ion montait, le site
devenait plus beau.
— Oh ! le merveilleux paj's ! s'écria Boisrobert en arri-
vant au sommet
— C'est pourtant un climat barbare, dit lord Holland.
Boisrobert avait acheté en Angleterre quatie h.iquen*es.
et. par madame de Chevreuse, il fit demander permislon
au duc de Buckingham, grand amiral, de les faire passer
en France.
Lord Hblland était là lorsque BtKkingham écrivit sur la
passe de Boisrobert : Ouatre chevaux.
— Prêtez-moi la plume, dft-il au grand amiral ; j'ai quel-
que chose à ajouter,
Buckingham lut prêta la plum«, et tord Holland ajouta :
UENHl IV, LOUIS Xia El" WCHELIEU
•'.7
Pour le tirer d'autant ;j(us iirompiemenl de ce cliinal Itar-
'jare.
Boisrobert était bon camarade et des plus scrvlablcs pour
«es conifères .Mairet. l'auteur de la Sylvie, était attaclié au
duc de Montmorency, dont il recevait quatre cents livres de
pension, quand le duc perdit la tête. Mairet, prés du duc,
et à i époque de sa puissance, avait rendu de mauvais offices
.1 Boisrobert, s était railié de lui. et avait bafoué ses pièces.
Néanmoins, saclianl Mairet mallteureux, Boisrobert oublia
tout, alla trouver le cardinal, et lui dit la situation de
.Mairet. ajoutant :
— Monseigneur, quand il n'y aurait qu'à cause de la
Sylvie, toutes les dames vous béniront d'avoir fait du bien
au pauvre .Mairet.
Le cardinal finit par céder, et donna deux cents écus
de pension à Mairet. Boisrobert en porta le brevet à Con-
rart et à Chapelain, qui étalent venus le solliciter en faveur
de son ancien ennemi, en disant :
— Je veu.\ qu il vous en ait 1 obligation.
Puisque' nous venons de nommer Conrart et Chapelain,
disons aussi deux mots de ces liommes, qui eurent — le
dernier surtout — une si grande célébrité pendant le
-Wiie siècle, que Louis XIV mettait de sa main au bas de
I arrêté qui augmentait sa pension : « Porter de deux mille
a trois mille livres la pension de M. Cliapelaia, le plus
grand poète qui ait jamais existé. »
Jean Chapelain était fils d'un notaire de Paris. Il com-
mença par être précepteur-gouverneur de MM. de la Trousse,
fils du grand prévôt. Cette qualité de gouverneur lui avait
donné le droit de porter l'épée ; et, ne l'étant plus, il avait,
cependant, continué de la porter. Cela inquiétait fort ses
parents, qui prièrent un de ses amis de l'engager à quitter
cette arme; mais, au lieu de se risquer a cette prière,
! ami prit un biais qui lui réussit. Il attendit Chapelain
d;ui.'-: la rue, el. allait à lui :
— Oh ! mon ami, lui dit-il. que) bonheur de te renconti'er
et que tu aies ton épée !
— Pourquoi cela ?
— Je viens de ramasser une querelle ; mon adversaire a
un ami qui veut se battre a toute force : tu vas me servir
*le second.
— Impossible! dit Cliapelain ; il faut que je rentre chez
moi pour affaires de la plus haute importance.
Et. en effet, il rentra chez lui. mais pour mettre son épée
au clou. Depuis, il ne l'en détacha jamais.
C'était un des grands hanteurs de Ihôtel Rambouil-
let, dont nous aurons bien aussi à nous occuper un peu.
II y fut introduit vers 1 époque du siège de la Rochelle,
c'est-à-dire en lOiT. Madame de Kamhoulllet racontait, vingt
ans après, à Tallemant des Kcaux. qu'il avait, le jour où
il fit son apparition dans la fameuse chambre bleue, un
habit de satin colombin. doublé de panne verte et pas.«e-
mcnté de petits passements colombiHS et verts à œil de
perdrix, comme on en portait dix ans auparavant. Il av.tit
avec cela les plus ridicules bottes du monde et les plus
ridicules bas à bottes ; en .outre, il portait du réseau au
lieu de dentelle. Plus tard. Il avait adopté 1 habit noir ;
mais il était aussi ridicule avec l'habit noir qu'avec l'habit
colombin : c'était au point qu'il avait l'air de n avoir ja-
mais rien eu de neuf. Le marquis de Pisani avait tait sur lui
des vers, perdus depuis, et dont on ne connaît que les deux
suivants :
J'avais les bas de Vauorelas,
Et les bottes de Chapelain.
C'était surtout la perruque et le chapeau du poète qui
étaient, à ce qu il parait, des miracles de vétusté; et, cepen-
dant, — pareil au héros de .Vlurger, qui avait sa pipe pour
aller dans le monde, la(iuelle était encore plus belle que
la pipe qu'il avait pour rester chez lui, — Chapelain avait
pour rester chez lui, une perruque et un chapeau bien au-
trement vieux encore que ceux qu'il avait pour aller dans
le monde i
Tallemant des Ué.aux raconte lui avoir vu, lors de la
mort de sa mère, un crêpe qui. à force d'être porté, était
devenu feuille morte, et un justaucorps noir moucheté qui
venait de sa sœur, avec laquelle il demeurait.
On mourait de froid dans sa chambre, et il n'y faisait
du feu que quand l'eau cassait les pots en y gelant.
Avec cela, 11 était petit, lakl de visage et crachotant
toujours.
• Je ne comprends pas, dit Tallemant des Réaux. com-
ment ce diseur de vérités, cet homme qui rompt tout le
monde en visière. M. de Montausier, en un mot. n'a
jamais eu le courage de lui reprocher sa me.siiuinorie.
Souvent je lui ai vu à l'IiOtel de Rambouillet, ses mou-
choirs si noirs, que cela taisoll mal au cœur. Je n'ai >a-
raais tant ri sous cape, que de le voir cajoler Pellaquin,
une belle fille qui étolt à madame de "Montausier. et qui
avort bien la mine de se moquer de lui. car il avoit ira
manteau si usé. qu on en voyoit la corde à cent pas Par
malheur, e'étoit à une fenêtre où le soleil donnolt et
elle voyoit la corde grosse comme les doigts. »
Et, cependant, Boisroliert racontait •iiiie, lors d'un paye-
ment qu'u avait fait à Chapelain, cèliii-ci lui avait ren-
voyé un sou qu'il y avait en trop.
On disait encore qu'il avait fait donner il Colletet une
pension de six cents francs qui lui revenait à lui; nous
rcconierons plus tard à quelle occasion.
Cliapelain avait, comme dit Tallemant des Réaux tou-
jours eu la poésie en tète. Il est vrai que Tallemant ajoute
dans ce chai'mant style du xvi" siècle, si concis et si pit-
toresque : Quoiqu'il n'u fût pas né.
•• Cependant, ajoute le même auteur, à force de retatir,
il a fait deux ou trois pièces fort raisonnables. »
Ces pièces, c'était, d'abord, le Récit de la Lionne pour
lequel le grand Balzac lui écrivait, le 3 juillet 1663 :
'■ Je trouve cette lionne bien heureuse d'avoir le ciel
pour amphithéâtre, et d'y être mise par une telle main que
la vôtre. Vous la faites grandir si bien et si agréablement
et son rugissement est si doux et si harmonieux dans vos
vers, qu'il n'y a pas de musique qui la vaille. »
Puis la plus grande partie de Zlrphée. — En nommant la
/■irpliie aux lecteurs de IS55, nous leur parlons hébreu
Donnons donc quelques explications oui leur serviront de
ni dans le lahyrintlie où nous ks conduisons.
Madame de Rambouillet avait grand plaisir à surpren-
dre ses habitués : elle ht donc faire, dans cette intention
un grand catjiuet avec trois croisées, à trois facfs diffé-
rentes, qui donnaient sur le jardin des Quinze-Vingts sur
le jardin de l'hôtel de Chevreuse, et sur le jardin de l'hôtel
Rambouillet ; elle fît bâtir, peindre et meubler ce cabinet
.s:ins que per.sonne de la grande foule de gens (lui allaient
chez elle en sut rien : elle faisait passer les ouvriers par-
dessus les murailles pour aller travailler de l'autre côté de
ces murailles. Un M. Arnauld trouva une échelle
dressée, et eut l'idée d'y monter; mais à peine avait-Il
le pied sur le second échelon, qu'on l'appela. Il répondit
a l'appel et n'y pensa plus.
Or, un soir qu'il y avait nombreuse compagnie à l'hôtel,
tout à coup, on entendit un grand bruit derj'ière la tapis-
serie. La muraille sembla s'ouvrir, et madame de Ram-
bouillet, t\u\ fut depuis madame de Montausier, vêtue su-
perbement, apparut dans un cabinet magnifique et mer-
veilleusement bien éclairé, qui semblait avoir été apporté
l'i par enchantement.
La surprise fut grande : cette surprise excita la verve de
rii.ipelaln. Quelques jours après, il fit attacher secrètement
dans ce cabinet un rouleau de vélin sur lequel était écrite
une ode à /.irphèe, reine d'Ai-genne, héroïne des Amadis
riorsonniflés dans le carrousel de la place Royale de 1612.
Bans son ode. dont nous allons, au reste, donner un
fragment. Chapelain disait que cette loge qui porta depuis
le nom de loge de Zirphée, n'avait été faite que pour
mettre Arihfvice â couvert de l'injure des ans. Notons que
madame de Rambouillet, que l'on appelait Arthénice, était
atteinte d'une foule d'infirmités.
Voici les meilleures stances de cette ode ; elles pourront
faire juger de la manière de cet homme qui emplit toutes
les bibliothèques de ses livres et la moitié du xviio siècle
de sa renommée, et qui aujourd'hui, connu seulement par
les épigrammes de Uoileau, n'existe plus, peut-être, que
dans la bililiothôque de la rue de Richelieu; et encore!...
Son vaste cœur, en ces bas lieux.
Pour remplir sa grandeur ne voit rien d'aSsez ample ;
Et son esprit prodigieux
Est l'exemple public, mais qui n'a point d'exemple.
De douce majesté son corps est revêtu ;
Et qui le détruirait, il détruirait le temple
De l'honneur et de la vertu.
Mais le ciel, d'où vient sa clarté.
Pense à la retirer et l'envie à la terre ;
Et, ravissant sa liberté.
Par cent maux pour l'avoir. Il lui livre la guerre.
Rien d'un si fier dessein ne le peut divertir;
11 la veut posséder, et montre le tonnerre
A qui n'y veut pas consentirt
Urgande sut bien autrefois.
En faveur d'AmadIs et de sa nolilc bande.
Par ses charmes fixer les lois
Du temps, à qui les cieux veulent que tout se rende.
J'ai dû faire ;'i vos yeux ce qu'on a fait Jadis:
Conserver Arthénice avec l'art dont Urgande
A su conserver Amadis,
r,s
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Par la puissance de cet art.
J'ai construit cette loge aux maux inaccessible.
Quand, des coups du sort à l'écart.
Franche des cliangements de l'être corruptible.
Pour qui seule, en roulant, les cieux ne roulent pas
Bref, où ne montrent pas leur visage terrible
La vieillesse ni le trépas ;
Cette incomparable beauté
Que cent maux attaquaient et pressaient de se rendre.
Par cet édifice enclianté
Trompera leurs efforts et s'en pourra défendre.
Elle V brille en son trône, et son éclat divin.
De là, sur les mortels, va désormais sépandre
Sans nuage, éclipse, ni fin.
Enfin, la troisième chose à laquelle Tallemant des Réaux
accorde du mérite, c'est l'ode de Chapelain au cardinal de
Richelieu, ode qui a été imprimée d'abord a part puis re-
produite dans la publication des Souvelles Muscs des s'euis
Godeau. Chapelain et Hahert ; elle avait trente strophes
de dix vers chacune. .
C'était vers ce temps que notre poète composait la Pu-
celle Sur les deux premiers chants, qu'il lisait de tous
côtés M de LonguevlUe, tout enchanté, lui flt offrir d être
de sa maison. Chapelain répondit qu'il était engagé comme
secrétaire de M. de Koailles à Rome
Chapelain était fort susceptible.
\ quelque temps de là, M. de Noailles lui ayant fait une
brutalité il le planta lii. M. de Xoailles pensa en eiirager :
il remua ciel et terre pour le ravoir, et le réclama au car-
dinal ■ mais lîoisroberl. prié d'intervenir, fit souvenir au ,
cardinal qu'il devait être obligé à Chapelain pour son ,
ode • — de sorte que le cardinal resta neutre.
Sur ces entrefaites. :M. de Longueville apprit que Cha-
pelain était déferré de son secrétariat d'ambassade ; alors, i
il se fit amener le poMe. et, après avoir causé plus d une
heure avec lui. sans lui imposer aucune condition, 11 lui
remit une cassette en lui disant de ne l'ouvrir qu'à son |
retour. A son retour. Chapelain ouvrit la cassette, et y
trouva le brevet d'une pension de deux mille livres, hypothe- I
nuée "^ur tous les biens de M. de Longueville. Chapelain j
avait en outre, du cardinal, une pension de mille livres
que Boisrobert voulut faire porter à seize cents. Ce sont ces .
derniers six cents francs que Chapelain fit allouer a CcUetet. ,
La Pucellr fut vingt ans à paraître : pendant vingt ans.
tout Paris s'en occupa, .\ussi François Payot de Liniere.
auteur satirique contemporain de Chapelain, fit-il contre
lui cette épigramme au moment où l'on annonçait 1 appa-
rition du poème :
La France attend de Chapelain,
Ce rare et fameux écrivain.
Une merveilleuse Pucelle.
La cabale en dit force bien :
Depuis vingt ans, on parle d'elle :
Dans six mois, on n'en dira rien.
Chapelain était furieux de l'épigrammc : il disait tout
haut que celui qui l'avait faite méritait des coups de bâ-
ton : mais il ne lui en donna point.
Passons à Conrart. . , . , „,„
Valentin Conrart était né à Valenciennes, et fut lé Pre-
mier secrétaire perpétuel et le vrai fondateur de l'.\cadémie
française. - Il ne faut pas lui en vouloir: il ne savait
Piobablement pas qu'il faisait de l'Académie un nid a
glands ■seigneurs. - 11 était fils d'un honnête bourgeois de
valenciennes qui avait du bien, mais qui, austère obser-
vateur des lois somptuaires, ne permettait a son fils de
porter ni Jarretières, ni roses de souliers, et qui lui faisait
couper les cheveux an-dessus de l'oreille: 11 en résultait que
le jeune Courait avait des jarretières et des roses qu il
Otait et mettait au coin de la rue. Un jour, ainsi accoutre,
11 eut la chance de donner contre son père : celui-ci le vou-
lait maudire et chasser de la maison.
Conrart ne reçut aucune éducation, tant son père avait
peur qu'il ne se fit écrivain ; de là son Ignorance complète
de la langue latine.
Par maliieur au point de vue de son père, le Jeune Con-
rart était cousin de M. Godeau, évêque de Yence. qui fut
aussi de l'Académie française, et qui écrivait des vers ero-
tiques d'une main et des poésies sacrées de l'autre. Ce
Godeau avait une grande réputation, et surtout chez le
cardinal devant qui on avait l'habitude de dire, qtiand on
faisait l'éloge d'une pièce de vers, quel que fût son auteur:
— Voilà qui est admirable' Godeau n'eilt pas fait mieux:
M.iis le pore Conrart vint à mourir, et ri:n ne gêna plus
la vocation du fils, que son iieu d'éducation. N'osant entre-
prendre le latin, il se tourna vers l'Italien, qu'il apprit as-
sez bien, et \ers l'espagnol, qu'il apprit assez mal. Trop
faible pour faire parler de lui par lui-même, il se mit à
prêter de l'argent aux gens d'esprit, et se constitua leur
commissionnaire: dans le seul espoir de se faire connaître
en Sii.de il prêta six mille livres au comte de Tott. grand
écuyer et ambassadeur du roi de Suède, lequel était à
Paris sans un sou.
La rage du bel esprit et la passion des livres le prirent ;.
la fois. 11 eut une superbe bibliothèque, la seule peut-être
où il n'y eût ni un livre grec, ni un livre latin. Il était a
l'affût de tout ce qui se faisait, pour faire comme les autres
Le vent était-il aux rondeaux, il faisait des rondeaux ; le
temps tournait-il aux satires, il faisait des satires, et ainsi
de suit3 : rondeaux, énigmes, paraphrases. Cette tension
continuelle d'esprit lui lit porter le sang à la tête : de sort ■■
que son visage se mit à fleurir comme un parterre au prin-
temps ; ce que voyant, il se rafraîchit tellement, que ses
nerfs en souffrirent et qu'il en eut la goutte. Il en résult:i
que, podagre des jambes et enluminé du visage, il souffraii
à la fois de la tête et des pieds.
Son obligeance et ses offres continuelles de service étaient
presque aussi désagréables que l'eussent été chez un autre
l'égoisme et la sécheresse.
Malleville disait de lui ;
— Ne vous semble-t-il pas que Conrart aille par les rues
en disant: " Mon amitié! ma belle amitié! qui en veut,
de mon amitié, de ma belle amitié? "
Il demandait, en effet, à tous ses amis, des devises sur
l'amitié: et, quand il les avait, il les faisait enluminer sur
vélin 11 en demanda une à madame de Rambouillet comme
aux autres: celle qu'elle lui donna était une vestale dan-
son temple, attisant le feu sacré ; la légende en était
FOVEBO.
Ce grand prêtre de l'amitié se brouilla, cependant, ave
Tallemant des Réaux et avec Palru, parce que l'amitié qu
les deux jeunes gens avaient l'un pour l'autre paraissai
l'emporter sur celle qu'ils avaient pour lui, et avec d'Ablai.
court, parce que celui-ci lui avait écrit tout simplement
« A monsieur Conrart, secrétaire du roi, au lieu de: • .\
monsieur Conrart. secrétaire-conseiiier du roi. ■>
Quand le cardinal de Richelieu, souillé par Conrart, eu'
l'idée de faire l'Académie, on ne trouva point ainsi ton'
à coup quarante hommes de mérite pour la fonder. Boi-
robert, auquel nous revenons, fut chargé d'y mettre If-
passc-volnnts : c'est ainsi que l'on nommait les faux solda'
non enrôlés, que les capitaines font passer aux revues, pou
que l'on croie que leurs compagnies sont complètes. — f>
fut donc Boisrobert qui fut chargé d'y mettre les pass<
rotanis. Il ne s'en fit pas faute, et l'on appela les dou?.
ou quinze académiciens qui furent nommés ainsi les f
fants de ta pitié de Boifrobert. Il s'intitulait lui-même '
sofficf'CHr des ^fuscs amoées, et payait souvent d'avaii.
un ou deux quartiers de leurs pensions à de pauvres diabl '-
d'auteurs qui les lui remboursaient à leur loisir.
Bien souvent il se brouilla avec le cardinal pour avoi.
parlé trop hardiment, jamais contre, mais toujours en f.i
veur de tel ou tel disgracié. Le cardinal se roidissait conti
cette influence: mais Boisrobert finissait toujours par arr
ver à son but: il connaissait le faible du cardinal; il !■
faisait rire, et, quand le cardinal avait ri, il était désarm.-
On se rappelle le maréchal de Vitry, le meurtrier, dlson-
mieux, l'assassin du maréchal d'Ancre. Eh bien, à son toui
par ce revirement naturel des choses de ce monde, avec «l
Invites son protecteur, il avait non seulement perdu soi,
crédit mais encore sa liberté : le cardinal l'avait fait mei
tre à la Baslille, à propos d'un évêque qu'il avait frapp.^
Etant lii, Vitry envoya prier Boisrobert à dîner. Malgi
les observations qu'on lui lit. Boisrobert y alla.
Ce ne fut point tout : en dinani. le maréchal lut fit pr
mettre de dire au cardinal certaines choses qu'il tena;
beaucoup à ce que le cardinal sût.
Le soir du même Jour, Boisrobert, comme de coutum
entra chez le cardinal.
— Ah : c'est toi. le Bols, lui dit celui-ci.
— Oui. monseigneur.
— Eh bien, quelles nouvelles?
— ,1e dirai d'abord à Votre F.minence que j'ai fait ni:
Jourdluii la plus grande chère du monde.
— Boni aurais-tu diné avec la Kalloue?
— Non. monseigneur, je doute même que Votre Eminem
devine où j'ai dîné.
— Où as-tu diné. le Bois?
— A la Bastille, monseigneur.
— Ah ! ah ! fit le cardinal en rechignant : chez M. dr
Tremblay, son gouverneur?
— Non monseigneur; chez M. de Vitry, son prisonnier.
— Chez M. de Vilryî
Et le cardinal fronça le sourcil.
Boisrobert ne flt pas semblant de s'en apercevoir.
— Vous n'avez pas idée, monseigneur, comme il est d;'
venu .savant, continua-t-il.
— Vraiment ! flt le cardinal : et sur quoi, savant?
— Sur les choses sacrées. . Il m'a prouvé, par des passage-
des Pères que frapper un évêque n'était pas un crime.
— Ah! le Bols, dit le cardinal, vous vous faites donc It
censeur dn roi? vous laites donc le pet-it mlnislreî
— Monseigneur...
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHl-LIEr
G'i
— Le roi a biamé l'action du marOchal, et veut qu'il eu
; jU puni; et je vous trouve bien insolent d'être de l'avis
Lld -M. de Vitry, contre celui du roi et le mien.
— Vous avez raison, monseigneur, dit Bolsrobert en s'in-
clinant, et Jamais plus je ne jiarlerai des aBaires d'Etat...
.\ti : je disais donc, à pi-opos de cela, que monseigneur
m'avait donné cette commission...
£t il se mit à rendre compte au cardinal de la commis-
sion que le maréchal lui avait donnée ; puis, le récit achevé :
— Monseigneur, contlnua-t-il. on m'a encore chargé de
vous dire...
— Le Bois, ce qu'on vous a chargé de me dire, est-ce
aQaire d'Etat?
— Non, monseigneur, non... On m'a encore chargé de
vous dire que M. le maréchal de Vltry donnera cent mille
écus à sa lille, le jour où vous lui ferez l'honneur de lui
donner un mari de votre main.
— Le Bois, s'écria le cardinal courcoucé, tout beau, je
vous prie !
— Ah ! cela me rappelle que monseigneur m'avait encore
donné telle commission...
£t Bolsrobert se mit à raconter cette seconde commission
comme il avait (ait de la première ; mais, tout à coup,
s'arrciant :
— Attendez, monseigneur, j'ai encore en charge de vous
dire...
— Par qui? par M. de Vltry?
— Oui, monseigneur, qui a un grand garçon bien tait,
bien nourri, qu'il vous offre; ordonnez de lui comme vous
voudrez.
— Ah ! le Bois, pour cette fois, c'est trop fort !
— Pardon, monseigneur; mais M. le maréchal m'avait
chargé dune troisième commission : cette commission était...
— Voyez-vous le vilain ! s'écria le cardinal ; il me dira
tout sans que je puisse me fâcher.
Et, en effet, Bolsrobert lui dit tout : seulement, le cardi-
nal se laeha.
Voilà donc Bolsrobert brouillé avec lui. Par bonheur,
Ciiois, le médecin du cardinal, était des amis de Boisroben ;
!•:• lendemain, comme le cardinal était à Rueil, et que
sortait d'auprès de lui quelqu'un qui l'avait fort ennuyé :
— Citois, demanda-t-il, avez-vous là quelqu'un qui me
distraie de ce marouflé?
— Monseigneur, je n'ai que Bolsrobert.
— Bolsrobert? Je lui avais Interdit la maison. Qui l'a
fait entrer dans l'antichambre?
— Moi, monseigneur; je l'ai trouvé tantôt dans le parc:
il allait se jeter à l'eau si je ne l'en eusse empêché
— Il se repent, alors?
— Amèrement, monseigneur !
— Faites-le donc venir.
Bolsrobert, qui écoulait à la porte, entra aussitôt, fit cent
contes au cardinal, et ils furent meilleurs amis que jamais
Aussi, quand ils étaient brouillés, et que le cardinal était
malade :
— Tous mes remèdes ne feront rien, disait Citois, s'il
n'y entre di.\ ou douze grammes de Bolsrobert.
Il y avait de par le monde une pauvre fille, nommée
mademoiselle de Gournay, qui dut de ne pas mcucir de
faim à cette infatigable obligeance de Boisrofiert
Mademoiselle de Gournay était une vieille fille de Picar-
die, demoiselle de bonne maison A l'âge de dis neuf ans,
elle avait lu les Essais de Montaigne, et avait désiré con-
naître l'auteur Justement, sur ces entrefaites. Montaigne
vint à Paris ; aussitôt, s'étant enquise de scn adres.se, elle
l'envoya saluer et lui déclarer l'estime qu'elle faisait de sa
personne ei de ses livres. Lui la vint voir le lendemain, et,
la trouvant si ieune et si enthousiaste, lui offrit l'aflcction
et l'alliance de père d ftHe : ce qu'elle reçut avec grati-
tude. En conséquence, elle s'intitulait la hlle d'alliance de
Montaigne
Elle lalsal; des vers, pas trop mauvais, s'il faut en croire
un échantillon qui nous reste II s'agit de ce quatrain sur
Jeanne d'Arc :
Peux-tu bien accorder, vierge du ciel chérie,
La douceur de tes yeux et ce glaive irrité?
— La douceur de mes yeux carej-e ma patrie.
Et ce glaive en fureur lui rend sa liberté.
Bolsrobert connaissait mademoiselle de Gournay, et, sa-
chant qu'elle était dans la détresse, il résolut de la faire
secourir par le cardinal A cet eflet, Il montra à Son Eml-
nence, un jour qu'elle était de bonne humeur, le quatrain
que nous venons de citer. L» cardlfiai le lut et y applau-
dit ; Bolsrobert lui nomma alors madinolselle de Gournay
— Mademoiselle de Gournay, dit le cardinal, qui connais-
sait tout SOI. Paris littéraire, n'est-ce pas l'auteui de l'Om-
bre?
— Justement, monseigneur.
Et, en eflet, mademoiselle de Goornay, avait publié un
volume Intitulé : l'Omtr:, ou les Présents de mademoiselle
de Gournay.
HENRI IT, I.ODIS un ET RICHELIEU
— ïu me l'amèneras après-demain, le Bols.
Le Bois, tout enchanté, alla annoncer cette bonne nou-
velle à mademoiselle de Gournay, et la prévenir que, h
surlendemain, il la viendrait prendre pour la conduire chez
Son Lmiiience.
Il no faut pas demander si la vieille fille se tint prête
pour l'heure dite On arriva au Palais-Cardinal, et l'on fut
reçu sans retard
Le cardinal accueillit la bonne vieille fllle avec un com-
pliment composé tout entier de vieux mots tirés de son
Ombre. Elle vit bien que le cardinal voulait rire ; mais,
sans se déconcerter :
— Vous riez de la pauvre vieille, dit-elle; mais riez, riez
grand génie: ne faut-il pas que le monde tout entier cuii
tribue à votre divertissement?
Le cardinal, étonné de cette présence d'esprit, lui fit s.'-
excuses ; puis, se tournant vers Bolsrobert :
— 11 faut faire quelque chose pour mademoiselle de Gour-
nay. dit-il
— C'est bien pour cela, répondit celui-ci, que je l'amène
à Votre Eminence.
— Eh bien, reprit le cardinal, je lui donne deux cents
écus de pension
— Bon pour elle, monseigneur, et elle vous en remercie ;
mais elle a des domestiques.
— Ah! elle a des domestiques?
— Oui, une fille noble ne peut se servir elle-même. Votre
Eminence comprendra cela.
— Je le comprends... Et quels domestiques a-t-elle?
— Elle a mademoiselle Jamyn, répondit Bolsrobert.
— Mademoiselle Jamyn : qu'est-ce que cela?
— La nâtarde d'Amadis Jamyn, page de Ronsard.
— Je donne cinquante livres par an pour la bâtarde
d'Amadis Jamyn, page de Ronsard, répondit le cardinal
— Bon pour Jamyn, et mademoiselle de Gournay vous
ei remercie en son nom; mais elle a encore mamie Piall-
lun.
— Qu'est-ce que mamle Piaillonî demanda le cardinal.
— C'est la chatte de mademoiselle de Gournay, répondit
Bolsrobert.
— Je donne vingt livres de pension à mamie' Piaillon,
répondit l'éminentlssime, mais à la condition qu'elle aura
des tripes.
— Elle en aura, dit Bolsrobert, et mademoiselle de Gour-
nay vous en remercie au nom de mamie Piaillon, monsei-
gneur ; mais .
— Comment, le Bols : dit le cardinal, il y a encore un
mais?...
— Oui, monseigneur ; mais mamie Piaillon a chatonné
— Combien de chatons?
— Cinq monseigneur.
— Ouais ! fit le cardinal, mamie Piaillon est bien fé-
conde ; N'importe, le Bois, j'ajoute une pistole pour chaque
chaton.
Et mademoiselle de Gournay. enchantée, heureuse et
sauvée de la misère pour le reste de sa vie, s'en alla avec
quatre pensions : une de deux cents écus pour elle : une de
cinquante écus pour Jamyn ; une de vingt livres pour ma-
mie Piaillon, et une d'une pistole pour cliacun des chatons !
Avouez, chers lecteurs, que le cardinal ne vous apparais-
sait point tout à fait sous cet aspect-là.
Aussi, mademoiselle de Gournay était-elle fort reconnais-
sante à Bolsrobert, qu'elle appelait toujours le bon abbé ;
seulement, elle le craignait à cause de ses contes.
Il disait, de sa protégée, qu'elle avait un râtelier de
dents de loup marin : qu'elle l'ôtait pour manger et le
remettait, ensuite, pour parler plus facilement ; puis que
quand les autres parlaient à leur tour, elle l'ôtait de nou-
veau et se dépêchait de doubler les morceaux ; enfin, que,
quand les autres avaient fini, elle le remettait pour dire
aussi son mot et sa tirade.
Mamle Piaillon a eu les honneurs de l'histoire, non seu-
lement dans Tallemant des Réaux, mais encore dans l'abbé
de MaroUes ; ce qu'en dit celui-ci est même venu jeter quel-
ques doutes sur le sexe de cet Intéressant animal, et ne
tendrait pas à moins qu'à faire accuser Boisrobert et ma-
demoiselle de Gournay de supercherie, puisqu'un matou
n'aurait pas pu chatonner.
Voici ce qu'en dit l'abbé de MaroUes
« Le Piaillon de mademoiselle de Gournay. en douze
années qu'il a vécu près d'elle, ne fut pas délogé une
seule nuit de sa chambre pour courir dans les gouttières
comme les autres chats. »
Vous comprenez le trouble qu'une pareille dissidence jeta
parmi les commentateurs. Par bonheur, à force de recher-
ches, un archéologue retrouva deux vers de mademoiselle
de Gournay adressés à Piaillon : dans res vers, elle l'appe-
lait donzelle. C'était donc Tallemant des Réaux qui avait
raison, et l'abbé de MaroUes qui avait tort; c'était donc
mamle Piaillon. et non pas if Piaillon: c'était donc une
chatte, et non pas un chat ; mamie Piaillon pouvait cîonc
l:i
ALEX \NDRE DUMAS ILLUSTRE
avoir chatonné, «luoiqu'elle ne courût point sur les gout-
tières, — et ce fut sans remords aucun que mademoiselle
de Gournay dut jouir des cinq pistoles accordées par le
cardinal aux cinq chatons
VI
Ce qui donnait à Boisrobert cette influence sur le cardi-
nal, c'était le privilège qu'il avait de taire rire, avec ses
contes, un liomme qui riait peu.
Racan et Voiture étaient stirtout les héros des contes de
Boisrobert.
Disons d'abord ce qu'était Racan ; puis nous raconterons
à nos lecteurs quelques-uns des contes que Boisrobert ra-
contait au cardinal.
Racan était de bonne maison : il s'appelait Honorât de
Rufil, marquis de Racan. II était né en 1589, quatre ans
après la mort de Ronsard, trente-quatre ans après la nais-
sance de Malherbe. Son père était chevalier de l'Ordre et
maréchal de camp ; il avait acheté un moulin qui était un
flef, le jour même où nacjuit l'auteur des Bergeries: il
voulut que ce fils portât le nom du moulin qu'il venait
d'acheter. — Le moulin s'appelait Racan.
Racan commandait les gens d'armes du maréchal d'Ef-
fiat. Cela le Taisait vivre ; car il nC pouvait rien tirer de
son père, dont les affaires étalent embrouillées, et qui
lui laissa une succession dont il lui fut impossible de tirer
parti. Plus tard, il fut riche.
Il avait été page de notre vieil ami Bellogarde, et cela
n'avait pas eu lieu sans quelque tache à ses moeurs ; mais
madame de Bellegarde — ce gui dut le réhabiliter dans
l'esprit de ses accusateurs — lui laissa vingt mille livres
de rente, sur quarante qu'elle avait. Racan avait déjà trente
à trente-cinq ans lorsque cette succession lui arriva. Jus-
gne-là, il avait souvent été bien à l'étroit.
Boisrobert le trouva une fois à Tours, où il était occupé
h faire dés vers pour un petit commis qui avait promis
de les lui payer deux cents livres ; Racan ne pouvait s'en
tirer. Boisrobert lu! prêta les deu.\ cents livres, et Racan
n'eut pas besoin de faire les vers. C'était, comme on le
volt, une véritable providence que ce brave Boisrobert.
Un jour, Conrart trouva Racan dans un cabaret borgne,
et le voulut faire déloger.
— Oh ! dit-il, non pas, je suis bien i(i. Je dîne poul tant,
et, le sofi, on me tlempe la soupe poul lien.
Afin de comprendre ce baragouin, il faut savoir que
Racan ne pouvait prononcer ni les C ni les R ; il pronon-
çait les C comme les T, et les R comme les L.
Il s'attacha k Malherbe, dont il devint l'élève, et l'écolier
profita si bien des leçons, qu'il donna de la jalousie au
maître.
Malherbe lui enviait particulièrement cette stance d'une
pièce intitulée : Consolation adressée d M. de Bellegarde.
sur la mort de M. de Thermes, son frère :
II volt ce que l'Olympe a de plus merveilleux ;
Il voit dessous ses pieds ces flambeaux orgueilleux
Qui tournent à leur gré la Fortune et sa roue ;
Il voit, comme fo-armis, marcher nos légions
Dans ce petit amas de poussière et de boue.
Dont notre vanité fait tant de réglons.
Au reste, Racan était de race versifiante, sinon poétique :
son père et sa mère faisaient des vers ; 11 est vrai qu'ils
n'étalent pas bons (les vers). Lui, tout enfant, et aux
pages cher M. de Bellegarde, en faisait déjù. La pièce in-
titulée Stances contre un vieillard jaloux, et qui commence
par ces mots :
Vieux corps tout épuisé de sang et de moelle.
est de ce temps-là.
C'étaient les comédies de Hardy, qu'il voyait représenter
à l'hôtel de Bourgogne, où 11 avait ses entrées comme page
de M. de Bellegarde, qui lui montaient la tête à la poésie,
et, cela, quoique, comme Conrart, il ne sût pas le latin
L'ode d'Horace Bealus llle — qu'au reste, on ne retrouve
pas dans ses oeuvres — fut mise en vers par lui, sur une
traduction de son parent le chevalier de Rueil.
SI le génie a en lui-même sa puissance qui triomphe de
tout, jamais cette puissance ne fut mieux caractérisée que
dans Racan ; car, hors la poésie, 11 semblait n'avoir pas
le sens commun.
Il avait la mine d'un fermier normand : 11 bégayait et
n'avait jamais su prononcer .son nom : bon homme, du
reste, sans fiel, sans méchanceté, sans finesse.
Mais disirai; que c'était merveille !
Voici quelques-unes de ses distractions :
Un jour qu'il était couché avec Bussy-Lamet. son cousin,
en train de lire un petit livre déjà devenu fort rare de son
temps, il se sentit pris, ni plus ni moins que le Malade
imaginaire, d un besoin tout à fait réel. Il s'en va au cabi-
net, comme dit Molière, tout lisant, car la lecture l'inté-
ressait fort, continue de lire en faisant ce qu'il avait à
faire, puis, la chose terminée complètement, jette son livre
par le trou, et rerient avec un papier devant son nez,
croyant revenir avec son livre.
— Que diable avez- vous là? lui demanda Bussy-Lamet.
— Pardieu ! répond Racan, c'est la Fiance moulante, un
liilc bien intélessant et bien (uifeitr.
Pour toute réponse, Bussy-Lamet lui pousse le bras, et
lui met le nez en contact direct avec le papier.
Ce fut alors seulement que Racan s'aperçut de sa distrac-
tion.
Une fois, en pensant à autre cho.se, il mangea tant de
pois, qu'il en faillit .mourir d'indigestion. Aussi ne cessait-il
de répéter, tout en prenant son émétique .
— Voyez-vous ces totins de latais ti me voient manger des
pois à en tlever et ti ne m'avcltissent point.
Une autre fois, il allait à la campagne voir im de ses
amis : il était seul et monté sur un gi-and cheval. Une néces
site pareille à celle qui avait entraîné la perte de la
l'rance mourante le força de descendre de cheval. Il fallut
remonter ; le cheval était haut sur jambes, et pas de mon-
toir Racan prit le cheval par la bride et continua son
chemin à pied,
-arrivé à la porte de son ami, il trouve enfin un montoir.
— Ah! dit-il, c'est bien heuU'u.c :
Et, remontant sur son cheval, il tourne bride, et s'en
revient chez lui sans avoir seulement demandé à son ami
comment U se portait.
Un jour qu'il avait couché dans la même chambre que
Malherbe et Vvrande, — Ivrande était un gentilhomme bre-
ton, disciple de Malherbe et p:ige de la grande écurie ; —
un jour, disons-nous, qu'il avait couché dans la même
chambre que Malherbe et Yvrande, il se lève le premier,
prend les chausses d'ïvrande pour son caleçon, met les
siennes par-dessus, et sort en disant où il allait, selon son
habitude, de peur qti'il n'oubliât d'y aller, — et, dans ce
cas, ses amis le lui rappelaient.
Cinq minutes après, Yvrande veut s'habiller à son tour
Plus de chausses !
— Ah ! s'écrie-t-il, c'est ce coquin de Rai an qui les aora
prises !
Et, prenant à .son tour, et malgré ses cris, celles de Mal-
herbe, il se met à courir sans pourpoint après Racan, qu'il
rejoint au coin de la place Royale.
— Ah ! vous voilà donc ! dit-il tout essoufflé et lui posant
la main sur l'épaule.
— Oui. me voilà, répond Racan. Carei-vous à me dilc?
— J'ai à vous dire que vous avez le derrière plus gros
aujourd'hui qu'hier.
— Il est possible que j'aie atllapl une fluxion, répond
Racan; il y a des coulants d'ail dans cette chamhlc.
— Et C'est pour cela que vous avez mis mes chausses
sous les vôtres ?
Racan se regarde, et, se trouvant^ en effet, plus gros que
de coutume :
— C'est possible, dit-il; mais, si cela est, je vais voue
les lendte a l'instant; je ne suis pas un tioteul.
Et Racan s'assure de la chose.
— Ah ! c'est, ma foi l'iai .' c'est, ma fol t'Iai .'
Et. sans s'intfuiéter où 11 est, s'appuyant contre une borne,
il défait ses chausses d'abord, puis celles d'Yvrande, les
lui rend, repasse les siennes, et continue son chemin, fen
dant, d'un front étonné. les flots de la foule, qui se deman-
dait quels pouvaient être ces deux hommes, l'un en bras de
chemise, et l'autre, pendant un temps, en chemise tout à
fait, qui faisaient leur toilette au coin de la rue.
C'étaient Yvrande et Racan.
Une après-dlnée qu'il pleuvait à torrents, Racan arrive
chez M. de Bellegarde, où 11 logeait, trempé comme un
potage ; et, pensant rentrer dans sa chambre. Il entra dans
celle de madame de Bellegarde.
Madame de liellegarde était à un coin du feu, et madame
de Lorgps à l'autre.
Le laquais de Racan le suivait; et, voyant que son maître
se trompait, U allait l'en avertir, quand les deux dames
lui firent signe de se taire, prévoyant quelque nouvelle
distraction de ce maître rêveur
En effet, R;icaii n'y manqua pas
Ne remarquant ni l'une ni l'autre de ces dames. U se
fait débotter, Ote ses chausses, et dit à son laquais :
— Va nettoyer mes bottes ; il y a bon feu, Je /elat sécher
Ici mes chausses et mes bas.
Le laquais sort.
Racan s'approche du feu, met bien proprement ses bas
sur la tête de madame de Bellegarde, et ses chausses sur
celle de madame de Lorges, approche un fauteuil, s'assied
et sèche sa chemise
IIENR! IV, LOUIS XllI ET hlCHELlEU
— Eh bien, Racais, lui dit madame de Bellegarde. que
faites-vous?
Racan tressaille, regarde à di-oile et à gauche, voit ma-
dame de Lorges coiffée de ses chausses et madame de Belle-
garde coiffée de ses bas.
— Oh ! mesdames, s'écrie-til, que ù extases ! je vous
avais prises pour deux chenets.
Un jour, il devait aller laire une chasse au perdreau avec
un prieur de ses amis. Les deux chasseurs devaient partir
après vêpres.
Racan arrive une heure trop tôt.
— Mais, mon cher, lui dit Je parieur, vous oubliez qu'il
laut que je dise vêpres.
— Eh bien, diies-les : je vous les servirai.
Le prieur accepte, croyant que Racan va quitter sa car-
nassière el son (usil. Pas du tout : il le retrouve tout har-
naché dans le chœur, ayant de plus son chien en laisse ; et
Racan, dans cet attirail, chanta le MagniUcat tout au long.
A propos de chasse. Racau avait trouvé un chasseur tout
aussi distrait ipie lui : c'était M. de Guise.
Un jour qu'ils étaient à Tours ensemble, ^1. de Guise
lui dit :
— Allons à la chasse, Racao.
Us y allèrent, et. de tout le joiir, ils ne se quittèrent
lioinl.
Le lendemain, M. de Guise rencontre son compagnon de
la veille, et lui dit :
— Vous avez bien fait de ne pas venir hier à la chasse
avec moi. Racan : nos chiens n'ont rien fait qui vaille.
Racan. si distrait qu'il fût, s'aperçut de la distraction de
M. de Guise, et. comme le lièvre de La Fontaine heureux
d'avoir trouvé plus poltron que lui, fut enchanté d'avoir
trouvé un distrait qui lui damât le pion.
Aussi, comme M. de Guise allait à la chasse, lui n'y
alla-t-il pas; seulement, tout crotté, il l'attendit au retour.
et se plaça près de lui au moment où il rentrait.
— Ali ! pardieu ! dit M. de Guise, les jouis se suivent et
ne se ressemblent pas. Racan : aujourd hui, vous avez bien
fait de venir avec nous, car nous avons eu gr^nd plaisir,
n'est-ce pas?
— Oui. monseigneur, répondit Racan, qui se plaisait à
raconter 1 anecdote.
Plusieurs fois^^rrêté par un ami qui se tenait sur son
chemin et l'arrêtait aQn de causer avec lui, Racan lui fit
l'aumône, le prenant pour un gueux.
Tout un jour. 11 boita, parce qu'U s'était promené avec
■ :i gentilhomme boiteux.
Un matin, étant à jeun, et se sentant pris du besoin
d'avaler quelque chose, il entre chez un de ses amis.
— C'est toi. Racan.' ,
— Eh ! ma fol. oui.
— Quel hasard de te voir !
— Je passais, je me suis senti faible ; donne-moi telle
■ tliose d boUe.
— Tiens, dit l'ami, qui était encore couché, il y a dans
«ette armoire un verre d'hypocras que je me suis versé
hier, et un verre de médecine que je vais prendre ce matin.
Tâche de ne point te tromper.
Racan va à l'armoire, et. comme son ami s'était fait le
plus possible aromatiser sa médecine, afin qu'elle filt moins
désagréable à prendre, notre distrait ne manqua pas de
prendre la médecine pour l'hypocras.
— lÀ < dit-il, tout va bieii maintenant, et, quoique ton
hypnclas fût médiocle, j'espHe qu'il me condi^lla jusqu'au
dîner.
— Tu ne déjeunes donc pas? répond l'ami.
— Non, je vais à la messe, et je tommunie.
— Comment : tu communies, et lu prends de l'hypocras
avant de communier?
— C'est, ma foi, vlat : dit Racan, et j'allais faite un sa-
nuèfje sans y songer... J'ilal à la messe, mais je ne tom-
munielai pas.
Et. en effet. Racan alla à la messe.
Mais, au Credo. 11 se sentit un si grand désordre dans le
ventre, qu'il n'eut que le temps de s'enfuir, et encore n'ar-
riva-t-11 point chez lui sans accident.
Quant i l'anrt malade, qui avait pris l'hypocras au lieu
du purgatif, a ne sentait que de la chaleur et n'allait point
assez, tandis que Racan allait trop.
Lorsque Racan faisait la cour à la femme que plus tard
Il épousa. U résolut, un jour, d'aller lui faire une visite
à la campagne, et, pour cette solennité, commanda à son
tailleur un habit de taffetas-céladon : — c'était la couleur
à la mode, et le nom lui venait du héros de l'Astrie.
L'habit tu* apporté. Racan le trouva fort à son gré et
le voulut mettre : mais II avait un valet qui prenait plus
soin de lui que lui-même, et qu'on appelait Xicol.is
Nicolas s'opix>sa à cette prodigalité.
— Et, s'il pleut, lui dit-Il, où sera votre habit de taffe-
ta»<éUdon r
— C'est vlat, fit Racan.
— Ahl
— .Mais que liitle?
— Bon: la chose est bien diih. ilo. n'est-ce pas?
— Je la tlouvc telle, puisque je te demande conseil. Nico
las.
— Eh bien, prenez votre habit de bure. et. à cent pas
du château, vous changerez d'habit au pied d'un arbre.
— Sou, Nicolas, je ^elui ce que tu voudlas, mon enfant,
répondit Racan.
Et il partit avec son habit de bure, tandis que Nicolas
portait l'habit vert-céladon précieusement enveloppé dans
une serviette.
A cent pas de la maison de sa maîtresse. Racan trouve-
un petit bois qui semblait planté là tout exprès pour faire
ce qu'il avait à faire, descend de cheval et commence son
opération.
Comme 11 relevait ses chausses, apparaît tout à coup 1 olijrt
de son amour, accompagné de deux amies.
Toutes trois poussent un grand cri.
— Ah : Nicolas, dit Racan, je te l'avais bien dit : sais tu
que j'ai l'ail de faite toute autle tliose que de changer
d'habit.
— E^i ! monsieur, répondit Nicolas, il n'y a point de mal :
seulement, dépèohez-vous i
La jeune fille voulait s'en aller ; mais les autres, par ma
lice, la poussaient vers Racan.
-\lors. Racan, tout penaud:
— Mademoiselle, c'est Nicolas qui l'a voulu ; mol, je ne
voulais pas.
Et, se retournant vers .son valet:
— Mais pdUc-lui donc poM moi, Nicolas, cal je ne sais
plus que diic .'
Une fois, mi de ses voisins, — c'était quelques jours
après son mariage avec la jeune flUe qui l'avait si intem
pcstivement suivi. — une fois, un de ses voisins, chez le-
quel il était allé dîner, lui fit cadeau d'un magnifique
bois de cerf. Au moment de partir, Racan dit à Nicola.s
de le prendre avec lui ; l'autre regimbait.
— Mais qu as-tu donc à gelndle ainsi. Nicolas? lui de-
mande Racan.
— Eh! monsieur, répondit celui-ci, j'essaye à mettre de
toutes les façons la chose que vous m'avez donnée.
— Eh bien ?
— Eh bien, on voit que vous ne savez pas encore toute
la peine que l'on a à porter des cornes ; sans quoi, vou.*
■ ne me tourmenteriez pas comme vous le faites.
Ayant été reçu à l'Académie, il dut faire son discours de
réception.
Comme sa réputation était grande, on attendait ce dis-
cours avec impatience. Il y avait foule.
Racan entra, monta ;i la tribune, et, montrant un mor-
ceau de papier tout déchiré :
— Messieurs, dit-il. j'avais fait un discours que je tJou-
l'ois liés beau, mais ma filande levletle l'a tout mdtlionné .
le voilà. ri(c:-e« ce que vous poullez, cal je ne le sais point
pal tœul, et n'en ai point de lopie.
U était tuteui' du petit comte de Marans. qui était, comme
lui. de la maison de Rueil. Il força le mari do la mère du
jeune homme à rendre ses comptes ; ce qui blessa celui-ci
au point qu'il l'appela en duel.
Mais Racan. secouant la tète :
— Je suis foU vieux, dit-il. et j'ai la toulte haleine.
— Votre adversaire se battra à cheval, lui répondit-on.
— J'ai des iilcèlcs aux jambes quand Je mets des bottes
puis j'ai vingt mille livles de lente à pcldle. Que mon
advelsaile dépose un tapltal de tatlc cent miUe livles.
nous vêlions apUs.
— Mais II dit qu'il vous attaquera partout où 11 vou^
rencontrera.
— Ohieu ! c'est autle those, je fêlai poltel une épée pal
un lalais. et. s'il m'aflafc. je me défendlai. Nous avons un
placés, et non une telelle.
Le pauvre Racan avait un grand chagrin : son flis aîné
était un sot, tandis qu'il espérait avoir toute sorte de
contentement du second, qui était page de la reine et fort
bien avec M. d'Anjou.
Par malheur, ce dernier enfant mourut.
Il s'était adonné à porter la robe de Mademoiselle, fille
de Gaston, que l'on appela depuis la grande Mademoiselle
l-es pages de celle-ci en grondèrent ; mais Mademoiselle
déclara qu'elle vouJalt que l'on se tût, et que. toutes
les fols qu'un page de la reine voudrait bien lui faire
l'honneur de lui porter sa robe, elle lui en 'serait fort
obligée. L'enfant continua donc de rendre à Mademoiselle
ce service volontaire.
Les autres pages enrageaient et le firent appeler en duel
par le plus jeune d'entre eux. On les laissa aller sur le
terrain ; puis, sur le terrain, on les arrêta et on leur
donna le fouet à tous deux.
Quelque temps après. le ieune Racan fut délégué à la
reine pour obtenir qu'on donnftt aux pages deux petites
oies au lieu d'une, car l'argentier leur en retranchait une
des deux qu'ils devaient avoir. On sait que la petite oie
ALEXANDRE DUMAS II.LISI RK
était un nœud de rubans destiné à garnir l'iiabil, le cha-
peau et répée. — La reine consentit à la demande.
— Oui, dit-elle; mais, étant le fils de M. Racan, c'est
Dien le moins que vous me présentiez votre requête en
vers.
Le lendemain, l'enfant présenta à la reine ce madrigal,
■}ue l'on prétendit être du père:
Reine, si les destins, mes voeu.x et mon bonheur
Vous donnent les premiers des ans de ma jeunesse.
Vous dois-je pas offrir celte première fieur
Que ma muse a cueillie aux rives du Permesse 1
Si mon père, en naissant, m avait pu faire don
De l'esprit poétique ainsi que de son nom.
Qui l'a rendu vainqueur du temps et de l'envie,
Je pourrais dans mes vers donner l'éternité
A Votre Slajesté,
Qui me donne la vie !
Dans son dernier séjour a Paris, c'est-à-dire en 1651
Racan ne pouvait plus se passer de l'Académie, disant qu'il
n'avait d'amis que Jf.M. les académiciens ; et, comme il
avait un procès, il prit pour procureur Louis Favrard.
mari de Catherine Chapelain, sœur du poète, parce qu'il
lui semblait que cet homme, étant beau-liire de Chape-
lain, était beau-frère de r.\cadémie.
Voila donc les contes que racontait Boisrobert au car-
dinal, et qui faisaient tant rire celui-ci.
11 y en avait un surtout, que nous avons gardé pour
le dernier, attendu que c'était celui qui avait le privilège
infaillible de dérider le front de Son Eminence.
Quoique poète elle-même, mademoiselle de Gournay, —
la bonne vieille fille dont, après Tallemant des Réaux,
nous avons raconté l'histoire, — quoique poète elle-même,
mademoiselle de Gournay n'en avait pas moins conservé
une haute admiration pour tous les grands poètes de l'épo-
que, e.vcepté pour Mallierbe, qui s'était permis de criti-
quer son livre de l Ombre. Aussi, quand la seconde édition
de ce livre parut, elle l'envoya aux plus grands génies
du xvii" siècle.
Il va sans dire que Racan eut son exemplaire.
Lorsque Racan reçut ce fraternel et gracieux envoi, il
avait près de lui ses inséparables, le chevalier de Rueil
et Yvrande. Or. Racan, flatté de l'honneur, dit, devant ses
deux amis, que, le lendemain, il irait en personne remer-
cier de cette attention mademoiselle de Gournay.
Cette déclaration ne tombait pas dans l'oreille de ces
sourds dont parle Horace, et pour lesquels nous chantons.
Yvrande et le chevalier de Rueil résolurent de jouer un
tour à Racan.
C'était à deu.x heures que Racan devait se présenter chez
mademoiselle de Gournay : les deux amis s'en étaient
assurés.
A midi, le chevalier de Rueil se présente, et heurte à la
porte de la bonne vieille.
Jamyn va ouvrir, et voit un beau cavalier.
De Rueil. sans vouloir dire qui 11 est, expose le désir
de voir la maîtresse du logis. Jamj-n entre aussitôt dans
le cabinet de mademoiselle de Gournay.
Celle-ci, la plume en l'air, les yeux au ciel et dans
l'attitude de l'inspiration, faisait des vers.
Jamyn lui annonce que quelqu'un demande à lui parler.
Mademoiselle de Gournay, dont T'esprit est dans les
nuages, lui fait répéter sa phrase.
Jamyn répète.
- Et quel est ce quelqu'un ? demande mademoiselle de
Gournay.
— n ne veut pas dire son nom.
— Et quelle tournure a-t-11?
— C'est un beau cavalier de trente à trente-cinq ans,
répond Jamyn. et qui m'a tout l'air de sortir de bon lieu.
— Ealtes entrer, répond mademoiselle de Gournay. La
penséi- que je cherchais et que j'allais sans doute trouver
était belle ; mais elle pourra revenir, tandis que ce cava-
lier ne reviendrait peut-être pas.
— Entrez monsieur, dit Jamyn au chevalier de Rueil, qui,
peu à peu. s'était approché de la porte du cabinet de
la vieille fille.
Le chevalier de Rueil entra.
— Monsieur, dit la vieille tille. Je vous al fait entrer
sans vous demander qui vous étiez, sur le rapport que
Jamyn m'a fait de votre bonne mine. Maintenant que
vous voilà, j'espère que vous voudrez bien me faire l'hon-
neur de m'apprendre votre nom.
— Mademoiselle, dit de Rueil. Je me nomme Racan, et Je
viens TOUS remercier du livre que vous avez eu la bonté
de m'envoyer hier.
Sur cette annonce, mademoiselle de Gournay. qui ne
connaissait encore que de nom l'auteur des Bergeries, Jeta
un grand cri de joie et ordonna à Jamyn de faire taire
mamie PlalUon, qui miaulait dans la chambre voisine, et
qui, si elle continuait de miauler, l'empêcherait d'entendre
les jolies choses qu'allait lui dire M. de Racan.
Le chevalier de Rueil, qui était homme d'esprit, fit force
contes à mademoiselle de Gournay, lesquels amusèrert tel-
lement la bonne vieille fille, que, lorsqu'il se leva pour
s'en aller, elle fit tous ses eBorts afin de le retenir.
-Mais les instants du chevalier étaient comptés ; il ne
pouvait rester que trois quarts d'heure.
A une heme un quart, il se leva donc définitivement, et
sortit, emportant force compliments sur sa courtoisie, et
laissant la bonne fille enthousiaste de lui.
C'était une heureuse disposition pour retrouver la pensée
au milieu de laquelle elle avait été Interrompue, et qui
avait fui, effarouchée par l'entrée du faux Racan.
Elle reprit donc la plume, et venait de se remettre à
la poursuite de cette pensée lorsqu'on sonna une seconde
fois.
Jamyn alla ouvrir ; mais Yvrande. — car c'était Yvrande
qui venait à son tour, — Yvrande ne lui donna pas le
temps de l'annoncer.
Instruit par de Rueil des localités, il avait ouvert la
porte du cabinet avant que Jamyn eût refermé celle de
l'appartement.
— J'entre bien librement, dit-il ; mais mademoiselle de
Gournay. l'illustre auteur de l'Ombre, ne doit pas être
traitée comme le commun.
— Ce compliment me plait, dit mademoiselle de Gournay
toute joyeuse. Jamyn : Jamyn i mes tablettes, que je le
marque.
— Je viens vous remercier, mademoiselle, continua
Yvrande.
— Et de quoi, monsieur?
— De ce que vous avez bien voulu m'envoyer votre livre.
— Moi. monsieur? Je ne vous l'ai pas envoyé; mais je
devrais l'avoir fait. Jamyn. une Ombre pour ce gentil-
homme.
— J'en ai une. mademoiselle.
— Vous en avez une ?
— Oui, et. comme preuve, je vous dirai qu'il y a ceci
en tel chapitre et cela en tel autre.
Et voilà Yvrande qui se met à réciter la moitié du livre.
La vieille fille n'en revenait pas. que son livre eût un
pareil succès.
— En échange, lui dit Yvrande. je vous apporte quelques
vers de ma façon.
Et il se mit. en effet, à débiter des vers de lui.
— Ah! voilà de gentils vers, n'est-ce pas. Jamyn? disait
la vieille fille.
Puis, s'interrompant :
— Jamyn peut en être, monsieur: elle est fille d'Amadis
Jamyn. page de Ronsard... Mais ne saurai-je pas votre nom,
monsieur ?
— Mademoiselle, dit Y^-rande, je m'appelle Racan.
— Monsieur, vous vous moquez de mol :
— Me moquer de vous i me moquer de mademoiselle de
Gournay. de la fille d'alliance du grand Montaigne!
— Alors, dit-elle, celui qui vient de sortir a donc voulu
se moquer de moi, ou peut être est-ce vous qui vous en
moquez. Mais n'importe, la jeunesse peut rire de la vieil-
lesse. En tout cas, je suis toujours bien aise d'avoir vu
deux jeunes gens si bien faits ef si spirituels.
Et, là-dessus. Yvrande et mademoiselle de Gournay se sé-
parèrent avec force compliments
Le congé n'était pas pris depuis cinq minutes, que l'on
sonne une troisième fois à la porte, et que, Jamyn ayant été
ou\Tir. voilà le vrai Racan qui entre tout essoufflé, étant
un peu asthmatique
— Ah ! pal ma fol. mademoiselle, dit-il. extusi si, sans
cflémonie, je plcntls un siège.
— Oh! la ridicule figure! Jamjn, regarde donc! dit ma-
demoiselle de Gournay.
— Mademoiselle, dit Racan, dans un Qualt d'heule. Je
vous dilat jiouliiuot je suis venu ici ; mais aupalavant laiiï
sez-moi soufllel. Où diable étes-vous venue toget si haut?
Ah ! qu'il y a haut ! qu'il y a haut, mademoiselle !
On comprend que, si la tournure et la figure de Racan
avaient réjoui mademoiselle de Gournay. elle fut bien au-
trement réjoule quand elle entendit son baragouin.
Mais, enfln, on se lasse de tout, même de rire. Au bout
de quelques Instants :
— Monsieur, dit-elle, quand vous vous serez reposé rni
quart d'heure, me direz-vous, au moins, ce qui vous amène
chez moi ?
— Mademoiselle, dit Racan, je viens, chez vous poul vous
icmclclcf de m'aioil envoyé voile Omble.
Mais mademoiselle de Gournay, regardant le nouveau
venu d'un air dédaignevix :
— Jamyn. fit-elle, dites donc que je n'ai envoyé mon Uvr«
qu'à M. Malherbe et à M Racan.
— Eh bien, c'est lela, mademotselle : c'^st mol qui suis
Latan.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
— Comment, c"est tmis qui fies Latan ? Qu'est-ce que
cela, Latax? •
— Oui Latan, Lalan le pot-te.
— Je ne connais pas de poète de ce nom-là, monsieur.
— Tomment ! vous ne tonnaissez pas Latan, tl a (ait les
Belgelles ?
— Monsieuj, savez-vous écrire? demand.i mademoiselle
de Gournay.
— Si je sais étlile? s'écria Racan tout blessé d'une pa-
reille question.
— Eti bien, en ce cas, monsieur, prenez ma plume; car,
à la façon dont vous bégayez, 11 est Impossible de vous com-
prendre. — Jamyn. donnez une plume à. monsieur.
Jamyn donna une plume au malencontreux visiteur, qui,
de son écriture ta plus lisible et en grosse moyenne, écri-
vit le nom de Racan.
— Racan ! s'écria Jamyn. qui suivait les lettres à mesure
qu'elles paraissaient sous la main de celui qui les écrivait.
— Racan ? répéta mademoiselle de Gournay.
— Mais oui, répéta Uacan enchanté ■ d'être compris, et
croyant que l'accueil allait changer; mais oui!
Mais mademoiselle de Gournay, le regardant avec dédain :
— Oh! voyez, Jamyn, le joli personnage, dit-elle, pour
prendre un pareil nom ! An moins, les deux autres étaient-
ils plaisants; mais, celui-ci. c'est un bouffon.
— Tomment, les deux autles? fit Racan.
— Oui, apprenez que vous êtes le troisième d'aujourd'hui,
qui se présente chez moi sous le nom de Racan.
- Je ne sais pas si je suis le tloisiime Latan. mademoi-
selle : mais, en tout cas, c'est moi qui suis le vloi Latan.
— Je ne sais pas si vous êtes le faux ou le vrai, répondit
mademoiselle de Gournay : mais ce que je sais, c'est que
vous êtes le plus sot des trois. Mtrdieu ! je n'entends pas
qu'on me raille !
Mlrdieu était un mot que mademoiselle de Gournay avait
composé pour son usage, quand elle était en colère, .Uinlieu
remplaçait mordieu. et, avec inirdicu. elle ne péchait pas.
Et mademoiselle de Gournay accompagna ce mot d'un
geste impératif qui voulait dire : " Sortez d'ici ! "
Racan, désespéré et ne sachant plus que taire, aperçut
un recueil de vers qu'il reconnut pour ses Bergeries, se
précipita dessus, et, le présentant à mademoiselle de Gour-
nay :
— Mademoiselle, dit-il, je suis si bien le vlai Latan. que,
si vous voulez plemlle ce Hvle, je vous allai d'un bout à l'au-
tie tous les vels qui s'y tlnuvent.
— Alors, dit mademoiselle de Gournay. c'est que vous les
avez volés comme vous avez volé le nom de Racan, et je vous
déclare que, si vous ne sortez d'ici â l'instant même, j'ap-
pelle au secours.
— Mais, mademoiselle...
— Jamyn, criez au voleur, je vous en prie.
Jamyn se mit h crier au voleur de toutes ses forces.
Racan n'attendit pas la suite de cette déclaration de
guerre, et, tout asthmatique qu'il était. 11 se pendri à la
corde de l'escalier et descendit rapide comme une flèche.
Le jour même, mademoiselle de Gournay apprit toute
l'histoire. On juge de son désespoir, quand elle sut quelle
avait mis à la porte le seul des trois Racan qui fût le vrai.
Elle emprunta un carrosse et courut, dès le lendemain,
chez M. de Bellegarde, ort, comme nous l'avons dit, logeait
Racar>. La pauvre mademoiselle de Gournay avait tellement
hâte de faire ses excuses à un homme pour lequel elle profes-
sait une si haute estime, que, malgré l'opposition du valet
de chambre, elle entra tnut courant dans l'appartement. Ra-
can, se trouvant en face de la vieille nile, crut qu'ell» con-
tinuait de le poursuivre, et. se levant aussitôt de son siège,
il se sauva dans un cabinet voisin.
Une fois là, et retranclié à triple renfort de serrure et de
verrous, il écouta.
Au bout d'un instant, tout s'éclairclt : Racan apprit que
c'était, non plus des reproches, mais des excuses qu on venait
lui faire, et, rassuré enfin sur les intentions de mademoiselle
'If Gournay, il consentit à sortir.
.\ partir de ce jour, Kacan et elle furent les meilleurs amis
du monde.
Mademoiselle Marie Lejars de Gournay mourut le 13 Juil-
let IC4.5, à l'âge de soixante-dlx-neuf ans, et fut enterrée à
SaintEustache.
Vil
Et cependant, malgré tous les contes que Eoisrobert faisait
au cardinal, et quoiqu'il fût bien convaincu que Son Eml-
nence ne pouvait se passer de lui, Hoisrobert tomba un Jour
dans une disgrâce dont 11 pensa bien ne se point relever.
Voici à quelle occasion :
Le cardinal faisait répéter Mirame avec une double haine :
haine de poète contre rornellle, haine d'amant contre Anne
d'.^utriche. A l'une des répétitions, Boisrobert reçut mission
de faire enlrer des comédiens, des comédiennes et des au-
teurs, mais des comédiens, des comédiennes et des auteurs
seulement. — On voulait juger de l'efiet que ferait la pièce
sur des gens du métier. — L'ordre était formel ; mais le pau
vre Boisrobert était un peu catln de sa nature ; lorsqu'on
lui demandait une chose avec quelque instance. 11 ne savait
pas refuser.
Une charmante drôlesse, nommée Saint-Amour, qui avait
un demi-droit à avoir ses entrées, ayant été un temps de la
troupe de Jlondorl, insista tant et si bien, quelle obtint de
lui d'avoir une place.
Comme l'on allait commencer, M. le duc d Orléans force
la porte et entre.
Le cardinal était furieux, mais n'osait mettre dehors le
premier prince du sang, d'.iutant plus que celui-ci, sentant
que résistance lui était faite, s'était entêté à entrer.
Son apparition fit remue-ménage dans la salle.
La petite Saint-.^mour, à qui Boisrobert avait recommandé
de garder son voile baissé, n'y put tenir: elle trouva l'occa
sion bonne, le leva, et fit tant que Gaston la vit.
Quelques jours après, on Jouait la grande comédie
C'étaient Hoisrobert et le chevalier Desroches qui avaient
été chargés de faire les invitations. Une liste s'égara et tomba
entre les mains d'une femme de vertu équivoque. Celle-ci
prévint ses connaissances ; chacune prit un nom porté sur la
liste et se présenta ; celle-ci sous le titre de madame la mar-
quise**', celle-là sous celui de madame la comtesse"**.
Deux gentilshommes servaient de contrôleurs ; mais, voyant
que les noms énoncés étaient, en effet, sur la liste, ils lais-
saient entrer et livraient les invitées à deux autres qui les
menaient au président Viguier et à M. de Valmecy.
Vous voyez que l'époque était tolérante : un magistral et
un prêtre faisaient métier de placeurs au spectacle.
Le roi. qui cherchait nue occasion de dire quelque mé-
chanceté au cardinal, eut connaissance de ce qui s'était
passé, et, en présence du duc d'Orléans :
— Monsieur le cardinal, dit-ll, il y avait bien du gibier
l'autre jour à votre comédie.
— Eh ! comment n'y en aurait-il pas eu, s'écria le duc dOr-
léans saisissant la balle au bond, puisque, dans la salle où
l'on ne voulait pas me laisser enlrer, était la petite Saint-
Amour, qui est une des plus grandes gourgandines de Paris I
Le cardinal entendit, entra en rage, et n'eut d'autre ex-
cuse à donner que de s'écrier :
— Voilà cependant, comme je suis servi !
Mais, au sortir de là :
— Cavois. dit-il à son capitaine des gardes, la petite Saint-
Amour était l'autre jour à la répétition, sais-tu cela?
— C'est possible, Votre Eminence, répondit Cavois ; mais
elle n'est pas entrée par la porte que je gardais.
Par malheur pour Boisrobert, se trouvait là P.ilevoisin,
gentilhomme de Touraine, parent de l'évêque de Nantes ; et.
comme c'était un ennemi de Boisrobert :
— Monseigneur, dit-il, elle est entrée par la porte où
— Monsieur ! s'écria le cardinal furieux.
— Attendez, monseigneur... C'est M. Boisrobert qui la fan
entrer.
— Ah ! fit le cardinal, si ce que vous dites là est vrai.
M. le Bois me le payera. .
Le chancelier entendit cette menace, et, rencontrant Bois-
robert : j.^ .,
— M. le cardinal est fort en colère contre vous, dit-il ; ayez
garde de vous présenter devant lui.
Boisrobert voulut s'esquiver ; mais, avant qu'il eût atteint
la porte, un messager du cardinal était venu lui dire que
Son Eminence l'attendait.
U fallait bien se rendre à l'invitation.
Boisrobert obéit et se présenta loreille bas.se.
Il n'y avait là que madame d'Aiguillon, qui détestait Bois-
robert ; par bonheur, près d'elle, et par contre-poids, était
M. de Chavigny, qui l'aimait assez. ,„-,,„
— Boisrobert, dit le cardinal, - et non plus le Bois : le
Bois, c'était pour les bons jours ; - Boisrobert. dit le car-
dinal c'est donc vous qui avez fait entrer, l'autre jour, cette
petite coquine de Saint-.\mour à la répétition?
— Monseigneur, répondit Boisrobert, j'ai cru la porte ou-
verte ce jour-là, aux comédiennes et aux auteurs. Or, je ne
connais la petite Saint-.\mour que comme comédienne â
preuve que je ne l'ai jamais vue que sur le théâtre où Votr.
''"'Mais, s'éc^ le"c"ardinal, je vous dis que c'est une ea-
'Tc'est possible, monseigneur, répondit Imperturbable
ment Boisrobert, mais Je tiens toutes ces dames pour telles.
= ^Zs'rgneuTeslT/'dliabltude que l'on se fasse comédien
ou comédienne sur un certificat de bonnes vie et moeurs?
-Test b"en, monsieur, dit le cardinal ; vous avez s, n„-
dallsé le roi. Retirez-vous !
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Boisrobert pleura, essaya de laite toutes les excuses de la
terre.
Le cardinal tint boa.
Boisrobert se retira et se mit au lit ; le lendemain, le bruit
court que Boisrobert est très malade.
Comme il avait beaucoup d amis d'abord ; ensuite, comme
on savait ie faible du cardinal pour lui. et comment avaient
fini toutes ses autres brouilles avec Son Eminence. c'est-à-
rlire par une faveur plus grande, toute la cour et même les
parents du cardinal Tallèrent visiter.
Vous m'avez lait trouver un asile en ce lieu.
Trop heureux si jamais, dans ma sainte retraite.
Je pouvais oublier la perle que j'ai laite
En perdant Riclielieu.
Cet esprit sans pareil, ce grand et digne maître.
M'a donné tout l'éclat où l'on m'a vu paraître.
Il m'a d'heur et de gloire au monde environné.
C'étaient biens passagers et sujets à lenvie ;
Jlais, quand il m'a donné l'exemple de sa vie,
N'a-t-il pas tout donné?
Ilichelieu.
M le maréchal de Grammont y vint trois lois; à la troi-
sième, il lui dit : •
— Boisrobert, si vous me promeniez de ne pas être un
bavard. Je vous diraLs bien une chose.
— Oh ! je vous le Jure, monseigneur.
— Eh bien, dimanche, vous serez rentré en laveur : le car-
dinal voit le roi samedi et lui demandera votre grâce.
C'était vrai ; mais le roi avait la léle montée par son frère,
et resta inexorable. Boisrobert. coniiaiit dans la parole du
maréclial. se croyait déjà rétabli, quand il reçut, au con-
traire, Tordre de quitter Paris. Il avait le choix euire son
abbaye, qui s'appelait ChatiUon, et Rouen, dont il était cha-
uolne. Il préféra Rouen
C'est à Roueu que, pour rentrer en grâce, il fit son ode
à la Vierge, où se trotivent ces deux strophes :
Par vous, de cette mer J'évite les orages
Dans ce poit plein d'écueils et fertile en n.iufrages;
Toutefois, Son Eminence résista à Iode comme elle avait
résisté aux prières et aux larmes. Alors, Boisrobert comprit
qu'il y avait là-dessous quelque chose de plus grave que
d avoir fait entrer une petite coquine dans une salle où 11 y
en avait bon nombre de grandes ; il cherclia dans ses souve-
nirs, et voici ce qu'il se rappela :
C'était à l'époque de la plus grande laveur de M. de Cinq-
Mars. — Nous n'eu sommes pas encore arrivé là, mais parfois
nous sommes forcé d'anticiper. — Le cardinal avait un es-
pion qu'on noniinall la Chesuaye.M- le Grand, — ou se rap-
pelle que c'était ainsi que l'on appelait Cinq-Mars, à cause
de son titre de grand écuyer, — M. le Grand voulait perdre
cet espion. Il eut l'idée de s'adresser à Boisrobert. et. un
jour, à Saint-Germain, se trouvant seul à seul avec lui :
— Pardieu ! monsieur le Bols, lui dit-il, j'ai toujours fait
le plus grand cas de vous, et M. le maréchal d'Efflat, mon
I fie. vous a toujours aimé.
HEXRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
Buisrobert s'iDclina.
— M. le Bois, continna le grand écuyer. jvisqu'à pré-
seiil, V0U5 n'avez chassé que moineaux et alouetles ; mais,
umi, je veux vous taire faire une vraie citasse de geutil-
homme, c'est-ù-dire vous faire voler perdrix et (alsans : (lue
diable ! 11 est temps que vous pensiez à votre fortune et
aitrapiez quelque grosse pièce.
Boisrobert savait le jeune gentiUiomme.léger ; aussi conti-
nuail-il de s'incliner sans répondre.
M. le Grand fut donc forcé d'accoucher seul.
— M. le Bois, dit-il. je vous prie de me servir
Arrivé à ce point, il fallait répondie oui ou non.
Boisrobert trouva encore moyen, cependant, de ne répondre
ni oui ni non.
— Vous servir, monsieur? dit-il; bien volontiers: mais en
quoi?
— Eh bien, monsieur le Bols, continua Cinq-Mars, la Ches-
naye me trahit ; il a eu à mon sujet, avec M. le cardinal, une
longue conféreuce à la suite de laquelle M. le cardinal m'a
traité comme un écolier; vous pouvez sûrement me dire qui
a introduit la Chesnaye près du cardinal et quels sont ses
amis dans la maison.
— Et dans (ruel but, monsieur? demanda Boisrobert.
— Oans quel but ? Parce que je les veux tous perdre !
Ah: -M. le cardinal me maltraite: Soit: mais, par la mor-
dieu : lui ou moi y passera ;
Boisrobert courba la tête : il n'y avait qu'un fou comme
M. le Grand qui pût se permettre de menacer la première
personne après le roi. ou. pour mieux dire, la première per-
sonne avant le roi. Il promit, cependant, a M. de Cinq-JIars
de le servir, et de lui dire quels étaient les amis de la Ches-
naye.
Sur quoi, M de Cinq-Mars le quitta.
A peine le grand écuyer eut-il tourné l'angle du mur, que
Boisrobert prit sa course et s'en alla tomber chez madame
de Lansac. gouvernante de M. le dauphin, lui demandant
conseil comme a une femme sage.
— >fon ami. repondit celle-ci sans hésiter, c'est de tout
dire au cardinal.
— Mais, s écria Boisrobert, c'est une dénonciation pure-
ment et simplement que vous me conseillez là, madame !
— C est votre salut que je vous prie de prendre en consi-
dération.
Mais Boisrobert secoua la tête.
— Jamais: dit-il.: il uy a dans tout cela qu'une boutade
de jeune homme, et jamais, pour si peu. je ne me déciderai
à nuire à M. le Grand.
En effet, à partir de ce moment, Boisrobert se contenta
d'éviter le grand écuyer, passant d'un côté quand il le voyait
arriver de l'autre.
Mais M. le Grand jugea mal cette discrétion de Boisrobert ;
il se mit dans l'esprit que celui-ci lui avait joué un méchant
tour, et, pour le lui rendre, il parla mal de lui au roi. racon-
tant tous les mauvais propos que l'on tenait sur labbé de
Cliàtillon et sur le chanoine de Rouen. Or, on disait beau-
coup de choses sur Boisrobert.
Les propos les plus scandaleux avaient été tenus par un
M. de Saint-Georges.
Voici, 11 est vrai, à quelle occasion ces propos avaient été
tenus :
Il y avait un gouverneur de Pdnt-delArche nommé Saint-
Georges. — C'était le Saint-Georges en question. — Boisrobert
avait découvert qu'il percevait un droit sur chaque bateau
qui remontait la rivière, et que. ce droit étant censé perçu
au profit du cardinal, ces bateaux s'appelaient des cardi-
na ux.
Ce'tte fois, comme l'honneur de son patron était intéressé
dans l'affaire. Boisrobert lui conta tout.
M. de Saint-Georges perdit son gouvernement ; mais, pour
se venger, il raconta partout que Boisrobert avait des goûts
aiitUities.
Le propos fut répété, et. comme toute calomnie porte avec
elle un certain parfum qui plait aux mauvaises gens, on
alla à la recherche des preuves.
Ces preuves furent-elles fournies? ce n'est pas ce qui doit
nous occuper; l'important pour nous est de savoir quelle
ml dit à Son Eminence que Boisrobert déshonorait la maison
de son maître.
Le résultat de tout cela était, comme nous l'avons dit, que
Boisrobert avait été exilé à Kouen, oii il faisait des odes à la
Vierge.
Quoique, au fond. le cardinal n'en voulilt pas tant k son
cher le Bols qu'il en avait l'air, les choses restèrent ainsi
jusqu'à la mort de M. le Grand.
Cette mort advenue comme on sait, chacun parla pour
Boisrobert. et ;out particulièrement Mazariii, qui lui écrivit :
• Vous pouvez retourner à Paris, si vous y avez des af-
faires. ■'
Boisrobert y revint avec vlngt^leux mille écus d argent
comptant ; et, comme sa plus pressante affaire était de jouer
dès qu 11 en trouvait l'occasion. — car il était joueur comme
les cartes et les dés mariés ensemble. — il Joua et perdit les
vingt-deux mille écus.
Le cardinal Mazarin. de retour lui-même d Paris, écrivit
aussitôt à Boisrobert :
« Demandez-moi dimanche prochain, et, fussè-je dans la
cliambre à coucher de Son Eminence, venez m'y trouver. »
Boisrobert se rend à l'invitation. Mazarin était, en effet,
dans la chambre à coucher du cardinal. Boisrobert y entre.
K peine Richelieu l'aperçoit-il, qu il lui tend les bras et se
met à sangloter.
Boisrobert s'attendait si peu à cette réception, qu'il en fut
tout étourdi, et que lui, qui pleurait si facilement, ne trouva
point une larme.
Que devenir dans un pareil état de sécheresse, et quand un
cardinal pleure? Faire le saisi.
— ."Vh ! mon Dieu ! s'écria Boisrobert, les larmes m'étouf-
fent, monseigneur, et. cependant, je ne puis pleurer :
El Boisrobert se laisse aller dans un grand fauteuil.
— Citois ; Citois : crie le cardinal, le Bois se trouve mal !
— Venez vite. Citois ! ajoute Mazarin, qui comprend que
tout l'avenir de Boisrobert est dans ce moment; venez vite,
et saignez M. le Bois.
M. le Bois ne se trouvait point mal le moins du monde ;
mais, pour ne pas avoir l'air d'avoir joué la comédie, force
lui tut de se laisser saigner.
CitoLs lui tira trois bonnes palettes de sang.
— Le seul bien que ce pleutre de Mazarin m'ait jamais
fait, disait plus tard Boisrobert, ce fut de me faire saigner
un jour que je n'en avais pas besoin.
Le cardinal de Richelieu mourut ; Boisrobert, en faisant
ses compliments de condoléance à madame d'Aiguillon, lui
dit :
— Madame, je suis votre serviteur, comme j'ai été celui de
M. de Richelieu.
Madame d'.Mguillon le remercia, lui promettant que. de
son côté, elle ne tarderait pas â lui donner des marques de
son affection.
Sur cette assurance. Boisrobert se retira.
Ces marques d'affection que devait recevoir Boisrobert,
c'était que madame d'.\iguillon. dont le neveu avait à sa no-
mination des abbayes dont dépendaient des prieurés, lui
donnât quelques-unes de ces abbayes au tur et â mesure
qu'elles seraient vacantes.
Boisrobert se mit donc à l'atfiit des prieurés comme un
chasseur se met à l'affût des Lapins. Aussitôt qu'il savait un
prieuré vacant, il arrivait, la jambe tendue et le feutre â la
main, chez madame d'Aiguillon ; mais celle-ci, d'un air con-
trit, lui annonçait qu'il arrivait vingt-quatre heures trop
tard et que le prieuré avait été donné la veille.
Enfin, Boisrobert se douta qu il y avait là-dessous quelque
fourberie, et, pouj- en êlre éclairci. il alla trouver madame
d .\iguillon .avec une lettre qui lui donnait avis que le
prieuré de Kermassonnet était vacant.
— .4h ! mon cher Boisrobert. s'écria madame d'.Mguillon.
vous jouez vraiment de niallieur !
— Bon: dit Boisrobert, il a été donné hier?
— Non, mais aujourd'hui, il n'y a pas deux heures... Oh !
que n'étes-vous venu ce matin !
— Je fusse venu ce matin, madame, répondit Boisrobert,
que je n'eusse pas été plus avancé.
— Pourquoi cela ?
-^ Parce que vous ne pouvez fias plus disposer de ce
prieuré que de la lune.
— Qu'est-ce à dire?
— Qu'il n'y a jamais eu de prieiué de ce nom-là. madame.
et que cette fois, je me retire convaincu de votre sincérité
et de votre bonne toi... Serviteur I
Et Boisrobert se retira effectivement, et ne remit jamais
les pieds chez madame d'.^iguillon.
Grâce à son esprit agressif et à son caractère mordant, les
aventures du genre de celles que nous avons racontées ne
manquaient pas à Boisrobert.
Un de ses démêlés les plus acharnés eut lieu avec Louis
Philippeaux. seigneur de la Vrillière et de Châteauneuf-sur-
Loire, secrétaire d'Etat.
M de la Vrillière avait ôté de dessus l'état des pensions un
frère de Boisrobert, nommé d'OuviUe. — Ce frère était ingé-
nieur de son état.
Boisrobert. qui connaissait la cour et la ville, fit assigner
M de 1-1 Vrillière à l'endroit do susdit d'GuvlIle. Enfin, cha-
cun lui avant dit que M. le secrétaire d'Etat était ébranlé, et
qu'une dernière visite de lui. Boisrobert. enlèverait la place,
Boisrobert se décida à aller trouver le secrétaire d Etat.
Mais, au Heu d un homme ébranlé. Boisrobert trouva un
homme exaspéré. , , ^, ,
— Ah! mordicu : monsieur Boisrobert, lui dit le seci-îtaire
ALEXANDRE DUNIAS ILEUSTRE
■^
d'Etat, vous auriez bien dû vous priver de me faire accabler
i.ar tout le monde pour monsieur votre frère, c'est-à-dire
liour un homme de nul mérite.
— Monsieur, répondit Boisrobert, ce que vous me dites de
mon frère, je le sais bien; vous n'aviez que faire de me le
(lire, car je ne venais pas ici pour l'apprendre. Mais aussi,
on me répétant une cliose que je savais, vous m'avez appris
une cliose que je ne savais pas : c'est que les ministres d'Etat
jurassent comme vous faites. Ce monlieu I que vous m'avez
si galamment jeté au i-isage, irait aussi bien et même mieux
u un charretier qu'à vous. Allez, monsieur, mon frère sera
lemis sur l'état malgré vous et malgré vos dents :
Sur quoi, il quitta M. de la Vrillicre et s'en alla trouver le
cardinal Mazarln.
— Monseigneur, lui dit-il, vous n'avez jamais rien fait pour
moi que me tirer trois palettes de sang du corps un jour où
je n'avais pas besoin d'être saigné ; eh bien, je viens vous
demander de rétablir mon frère sur les états de pensions,
(luoi que dise et fasse contre cela M. de la ■\"rillière ; il y va
• Ip mon honneur.
.Mazarln engagea sa parole.
Mais, comme qui tenait la parole de Mazarin ne tenait pas
t:rand'cho.se, Boisrobert, connaissant la valeur du gage, vou-
'iit commencer à donner cours A son ressentiment : il fit une
alire contre le secrétaire d'Etat, qu'il appela Tyrus.
Dans cette satire, il y avait, entre autres vers de même
(orce, les deux suivants :
Le Saint-Esprit, honteux d'être sur ses épaules.
Pour trois sots comme lui, s'envolerait des Gaules.
Puis, la satire terminée, Boisrobert prit un carrosse, et. se
f.'iisant descendre de porte en porte, se mit à la chanter à
tout le monde.
M. de la Vrilliêre n'était point adoré : qui en retint deux
vers. l'autre six, l'autre dix ; de sorte qu'au bout de huit
jours, la satire était connue de tout Paris.
Un matin. M. de Chavigny accourut chez Boisrobert pour
l'avertir que la Vrilliêre devait aller au Palais-Royal faire
.^es plaintes.
Boisrobert court chez son ami le maréchal de Grammont
et arrive avec lui prés de .Mazarin.
— Eh bien, dit Mazarin avant même que Boisrobert eût
ouvert la liouclie. vous avez donc fait une satire contre ce
pauvre monsou Pbilippeaux?
— Monseigneur, répondit Boisrobert, ce n'est pas le moins
ilu monde contre M. Philippeaux que j'ai fait mes vers; j'ai
in les Caracli^res de Théopliraste, et, à son imitation, je me
-uis amusé à tracer le caractère d'un ministre ridicule.
— Vous voyez l'injustice, monseigneur ! ajouta M. de
i.i-ammont. Ce pauvre Boisrobert! .\Iler cancaner de cela,
lui qui est innocent comme l'enfant qui vient de naître !
— Voyons, Boisrobert, fit le cardinal, dites moi cette satire.
On en était au dernier vers, et le cardinal se tenait les
rôles de rire. lor.squ'oii annonça la Vrilliêre.
— Entrez la, dit .Mazarin a Boisrobert et à. M. de Gram-
mont, et ne vous inquiétez de rien.
La Vrilliêre se présenta furieux.
— Monseigneur, cria-t-il de la porte, je viens vous deman-
der justice.
— Oh! mntisou la Vrilliêre, zousllcc ! dit Mazarin; mais
c est mou devoir de vous la rendre; et contre qui, zoustice?
— Contre un misérable poète, un lAclie pamphlétaire qui
ma insulté, vitupéré !
— - Bah !
— Qui m'a littéralement vidé une bouteille d'encre sur le
visage!'
Et il raconta la chose.
— Bon! dit Mazarin; est-ce tout?
— Comment, ost-ce tout? Votre Emlnence trouvc-t-elle
donc que ce n'est point assez?
— Mais ce n'est point de vous qu'il est question, mon Cir
monsou la Vrilliêre.
— De qui donc?
— D'un ministre rtilicovle
— D'un ministre ridicule?
— Oui, vous voyez bien que ce ne peut être vous: d'ail-
leurs, la satire est imitée des Curactires (le Tkéopnraste.
Et il fallut que monsou de la Vrilliêre se contentât de cette
réponse
La Vrilliêre s'en alla; le cardinal fit sortir du cabinet
noi.srobert et le maréchal de Grammont, qui avalent tout
eutendu, et qui crevaient de rire.
— Mais, monseigneur, mon imbécile de frère? insista
Boisrobert.
— Soyez tranquille, répondit Mazarin, 11 aura sa pension,
vous avez ni.'» parole.
Ma'gré la parole de îlazarln, la pension ne reparaissali
pas, Boisrobert était tous les matins dans l'antichambre du
cardinal.
— C'est ordonné, mo7isou Boisrobert. disait Mazarin.
— C'est ordonné, c'est possible, répondait Boisrobert, mais
ce n'est pas lait.
— Cela se fera.
— M. de la Vrilliêre soutient, monseigneur, que cela, au
contraire, ne se fera pas, quand la reine elle-même le lui
commanderait ; après cela, vous comprenez, monseigneur, il
ne lui reste plus qu'à monter sur le trône.
Pendant ce débat, M. d'Emmery, beau-père de la Vrilliêre,
invita son gendre à dîner chez lui, et, comme par oubli,
invita Boisrobert «lu même dîner, et plaça les antagonistes
en face l'un de l'autre.
Boisrobert fut éblouissant d'esprit.
Enfin, M. de la Vrilliêre eut la main forcée et donna ordre
à son commis Penou de délivrer le nouveau brevet.
Mais le brevet ne venait pas.
Boisrobert alla trouver Penou, et lui montra dix pistoles :
aussitôt l'autre délivra le brevet.
Quand Boisrobert tint ce brevet :
— Ah ! monsieur, dit-il à Penou, ne vous ai-je pas offert
de l'argent?
— Jlais oui. monsieur, dit celui-ci, vous m'avez fait l'hon-
neur de m'ol'frir dix pistoles.
— Oh ! monsieur, s'écria Boisrobert avec l'apparence du
plus profond regret, je vous demande bien pardon d avoir
commis une pareille inconvenance ! De l'argent, à vous ! il
fallait que je fusse ivre.
Et il remit ses dix pistoles dans sa poche, et sortit empor-
tant le brevet.
Pendant trois ans, d'Ouville fut payé de sa pension.
Au bout de trois ans, M. de la Vrilliêre tenta un essai : il
retira le brevet de d'Ouville.
■■ Jlonsiéur le secrétaire d'Etat, lui écrivit Boisrobert. je
vous promets que, si. dans vingt-quatre heures, le brevet de
mon frère ne lui est pas rendu, dans huit jours, la satire que
vous savez sera imprimée. »
Le brevet fut rendu.
Le cardinal félicita Boisrobert de son expédient.
— Ce n'est qu'un coquin, répondit Boisrobert ; il aurait
dû me taire assommer de coups de bâton.
Ce qui nuisait à Boisrobert dans le monde où il vivait,
c'était son incontinence de langu»;. Jamais Boisrobert, en
face de qui que ce fût, ne renfonça un bon mot qui lui ve-
nait sur les lèvres.
Un jour, il alla voir MM. de Richelieu au petit Luxem-
bourg, — on appelait MM. de Richelieu les trois fils de Vi-
gnerot. marquis de Pont-Coulay. et de Françoise Duplessis,
substitués tous trois aux noms et armes de Richelieu par le
testament du cardinal : un jour, disous-nous, il alla voir
M.M. de Richelieu au petit Luxembourg, et y fut reçu par
madame de .Sauvay. femme de l'intendant de madame d'Ai-
guillon, et qui avait la réputation d'une fort impertinente
personne.
— A\\ ! cria-t-elle à Boisrobert du plus loin qu'elle l'aper-
çut, vous arrivez bien !
— Comment cela ?
— Oui. j'ai à vous gronder.
— S'il en est ainsi, permettez-moi de recevoir l'absolution,
comme il convient à un vrai chrétien.
Et Boisrobert se mit à genoux.
— Un vrai chrétien, vous! vous qui passez partout pour
un impie et un athée !
— Et vous croyez à ces propos-tà?
— Non, je vous Jure !
— Vous avez bien raison ; n'ai-je pas entendu dire partout
que vous étiez un« coquine !
— .'kh ! monsieur, que dites-vous là ? s'écria la dame.
— Oh ! répondit Boisrobert, J'ai fait comme vous à mon
égard ; rassurez-vous, je n'en ai rien cru.
Mais la chose la plus dure a Boisrobert, et celle sur la-
quelle il avait le plus de peine à se blanchir, c'était l'accu-
sation qui fit tomber le feu du ciel sur les villes maudites.
— Qu'avez-vous donc, monsieur de Boisrobert? lui deman-
dait un jour mademoiselle Xelson, fille d'esprit, qui épousa
depuis le conseiller d'Etat Gérard le Camus ; vous voilà tout
en nage !
- Mademoiselle, dit Boisrobert, je viens de faire des visites
à mes juges.
— Pour votre compte?
— .\on, pour celui d un de mes laquais que ces messieurs
voulaient pendre à toute force.
— Voire, répondit la demoiselle, les laquais de Boisrobert
ne sont faits pour la potence, et m'est avis qu'ils ne doi-
vent craindre que le feu.
Un autre jour, il arriva que le portier de Bautru, se dispu-
tant avec le laquais du. poète, donna à son antagoniste des
coups de pied au derrière.
Le laquais vint .se plaindre à son maître, et voilà Boisrobert
enragé et faisant grand bruit de l'aventure.
— Il a raison, dit le maréclial de Grammont. la chose est
bien plus offensante pour Boisrobert que pour un autre.
— Pourquoi cela? demande un de ces questionneurs qui
ne sont là que pour donner naissance à une réponse.
— Dame, aux laquais de Boisrobert, le derrière tient lieu
HEN'RI IV, LOUIS XIII ET BIOIIELIEU
ic visage, répondit le maréchal; c'est la partie noble de ces
inessieurs-ia.
Les dévotes avalent (ait mettre Ninon aux Madelonnettes.
■. des Madelonnettes. l'immortelle courtisane écrivait à le
■«lis :
. Je suis ici, de la part des bonnes fllles. l'objet d'excellents
traitements. Aussi je pense que, si j y reste encore un temps,
à votre imitation, je finirai par aimer mon sexe. »
Un jour, on parlait devant Boisrobert de g(?néaloKies fabu-
leuses, telles que celle de la maison de Lévis, qui se prétend
lareute de la Vierge, ou de la maison de ilérode, qui des-
• nd, dit-elle, de Mérovée.
— Pour moi, dit Boisrobert, j'ai envie, puisque je me
nomme Métel. de me faire descendre de Métellus.
— En tout cas, ce ne sera point de Métellus Pius, répondit
juelqu'un qui se trouvait là.
La Fronde arriva, et, en véritable courtisan qu'il était,
: 'lisrobert fit dos vers contre Tes frondeurs.
Le coadjuteur de Paris, frondeur enragé, invita Boisrobert
diner : le poète, très gourmand, et sachant qu'on dînait
i.Tt bien ullez M. de Gondi, se rendit à l'invitation.
Api't'S diner. et comme on prenait le café au salon, — ce
fameux café qui venait de paraître aux horizons de la gour-
mandise, et qui. au dire de madame de Sévigné, devait
lasser comme Racine:
— Monsieur de noisrobert, demande le coadjuteur, vous
liez nous dire vos vers sur les frondeurs, n'est-ce pas?
— Bien volontiers, fit Boisrobert.
Il tou-ise. il se mouche, 11 crache, et, sans affectation,
- étant approché de la fenêtre et ayant mesuré la distance
de l'étage où il se trouvait jusqu'au sol :
— ^'Xon, par ma foi, dit-il, je change d'avis: votre fenêtre
pst trop haute.
— La prêtrise, disait l'abbé de la Victoire, est à Boisrobert
e que la farine est aux bouffons; elle sert à le faire parai-
ire plus grotesque encore.
Un soir, à l'une de ses pièces, un comédien laissa échapper
une expression d'un français hasardé.
— .\h I le malheureux, dit-il, 11 me fera chasser de l'Acadé-
mie.
Boisrobert composa force comédies dont la plupart sont
inconnues aujourd'hui. Presque toujours, il y mettait en
-cène des gens vivants et connus ; de sorte que les originaux.
-e reconnaissant dans les copies, faisaient grand bruit, ré-
randaient force plaintes, proféraient force menaces Dans
lune d'elles. Intitulée la Belle Plaideuse, il mit un avare
f^r son fils. Tous deux se rencontraient chez un not;iire où
1 un venait placer et l'autre emprunter a gros intérêt.
— Ah ! jeune débauché, disait le père, c'est toi ?
— .\h ! vieil usurier, disait le fils, c'est vous 7
Le père était le président de Bercy ; le Qls était son fils.
Molière prit la scène à Boisrobert, et la mit carrément
dans C.ii'ore.
— Comment ! dit-on à Molière, vous allez emprunter une
scène .i ce bouffon de Boisrobert?
— Bon ! dit l'auteur du Misanthrope et de Tartuffe, c'est
une niie que je tire d'une mauvaise maison pour la conduire
dans la bonne société.
Un jour, le prince de Conti, le bossu, assistait A une des
I èces dé Boisrobert.
— Oh ) fi. monsieur .le Boisrobert ! lui dit-il de la loge où 11
tait, la méchante pièce tjue vous nous donnez l<i !
Boisrobert, qui était assis sur le théâtre, se leva, et, s'avan-
aut vers la rampe, salua le prince.
— Oh : monseigneur. cria-t-U, vous me confondez de me
louer ainsi en ma présence.
Le prince de Contl avait parlé bas, Boisrobert avait ré-
jndu haut. Personne, dans la salle, n'avait entendu lapos-
rophe ; tout le monde entendit la réponse ; de sorte qu'il
n y eut pas un spectateur qui ne crût qu'eUectlvement le
[rince avait fait un compliment à Boisrobert.
On l'obligea parfois de dire la messe.
Madame Cornuel. si connue pour ses bons mots, dont nous
ferons quelques-uns en leur lieu et place, assistait à une
messe de minuit dite Incognito par Boisrobert.
\n Dominus vobtseum, Boisrobert se retourne vers ses au-
diteurs : madame Cornuel jette un cri et sort.
.\ la porte, elle rencontre une de ses amies.
— Où allez-vous donc? lui demande l'amte.
— Chez moi, bon Dieu!
— Et pourquoi quittez-vous la messe à VlntroU ?
— Parce que j'ai trouvé Boisrobert dedans, et qu'il m'en a
i'goUtée,
Lui sut cela, et fit un sonnet sur le'mot Cornuel, et l'ana-
logie qu'il avait avec corne.
Mais madame Cornuel s'en moqua. C'était elle qui avait
dit. a propos d'un homme qui avait fort crié en apprenant
que sa femme le trompait, et qui ensuite s'était fait un re-
venu des galanteries de la dame :
— Les cornes, c est comme les dents; cela fait mal quand
cela pousse, mais, après, on mange avec.
Boisrobert faisait un conte sur deux gentilshommes cam-
pagnards qui venaient de temps en temps à la cour, l'un que
l'on nommait M. de Beuvron, l'autre M. de Croisy, et qui
étalent frères.
Boisrobert racontait qu'un jour où, à cause de la' grande
chaleur, ou craignait "pour la récolte, il vint une pluie de
cinq heures. Pendant ces cinq heures, les deux geuiUshom-
mes se promenèrent dans le salon de leur château, regardant
tomber la pluie par la fenêtre ouvei'te, et ne se disant autre
chose l'un ù l'autre que :
' — Mon frère, que de foin 1
I — Mon frère, que d avoine :
I Le conte eut tant de succès et fut si bien répandu, que,
I quand les deux gentilshommes vinrent â Paris, ou appela
t l'un Oue-(le.-toin et l'autre Qued avoine.
, Holsrobert n'avait point d'enfants, mais seulement des ne-
veux aî^sez pauvres desprit. Il avait une maison au.x
cliamps ; le hasard voulut qu'elle s'appelât Ville-Loi.'ion.
— Comment diable, lui demanda .Saint-Kvremond, avez-
vous acheté une maison ainsi nommée?
— C'est pour la substituer à mes neveux, répondit Bois-
robert
Outre son premier exil à Rouen, Boisrobert fut exilé une
seconde fois par la cabale des dévots, pour avoir mangé de
j la viande en carême et avoir juré horriblement un jour qu 11
perdait
Une fois en exil, il s'adressa à madame de Mancini, qui
s'employa à le taire revenir, et qui y réussit.
— Comment, ayant tant d'àmis, lui demanda quelqu'un,
vous ôtes-vous adressé a madame de Mancini?
— Parce que, ayant perdu quarante écus contre elle le soir
où j'ai tant juré, répondit Boisrobert, elle avait tout intérêt
à ce que je revinsse pour les lui payer.
Uue lettre que l'on reçut au palais, qu'elle fût écrite de
bonne foi ou par malice, le fit Ion edrager Un homme de
Xancy demandait aux diseurs de nouvelles :
Je vous prie, messieurs, de me dire si ce que l'on nous a
mandé à Xancy est véritable, c'est-â-dire que Boisrobert s'est
fait Turc, et que le Grand Seigneur lui a donné d'immenses
revenus avec une foule de beaux petits pages pour le ser-
vir ; et que, de Coustantiuople, ce même Boisrobert a écrit
atix libertins de la cour : « Vous autres, messieurs, vous vous
" amusez à renier Dieu cent fois le jour ; je suis plus fin
■' que vous, je ne l'ai renié qu'une,' et m'en trouve tort
" bien. "
Il tomba malade vers l'âge de soixante et dix ans. et,
comme sa vie fort dissipée donnait des inquiétudes sur son
sort, madame de Châtillcn, sa voisine, vint l'e.xhorter à faire
une fin chrétienne.
Il s'y résolut, et, comme première preuve d'humilité, il di-
sait aux assistants :
— Oubliez Boisrobert vivant et ne considérez que Boisro-
bert mourant.
Comme son confesseur pour le rassurer, lui disait que
Dieu avait pardonné à de plus grands pécheurs que lui :
— Oh ! oui, mon père, répondit-il. il y en a de plus grands :
11 y a l'abbé de Vlllarceaux, mon hôte, qui me gagnait tou-
jours mon argent, qui est un plus grand pécheur que mol ;
et, cependant, je ne désespère pas que Dieu lui fasse miséri-
corde.
— Monsieur l'abbé, lui disait madame de Thoré, la contri-
tion est une vertu.
— Je vous la souhaite de tout mon cœur, madame, répondit
Boisrobert.
On se rappelle son fameux mot au moment de mourir :
— Je me contenterais d'être aussi bien ,ivec XotreSeigneur
que je l'ai été avec Son Eminence le cardinal de Richelieu.
Comme il tenait le crucifix, demandant pardon à Dieu :
— .\h ! dit-il. au diable soit ce sacré potage que j'ai mangé
chez d'Olonne ; 11 y avait de l'oignon, et c'est ce qui m'a fait
mal.
Puis U reprit :
— Le cardinal de Richelieu m'a gâté ; il ne valait rien,
c'est lui qui m'a perverti...
Et il trépassa.
Xous avons tout â l'heure nommé madame Cornuel ; disons
quelques mots de cette femme, dont l'esprit était devenu
proverbial sous le règne de Louis XIII, et ni'ime sous celui de
Louis XIV. Deux ou trois fols madame de Sévigné l'a citée.
Elle était fille d un certain M. Bigot, que l'on appelait Bi-
got de Guise, parce qu'il avait été intendant du duc Henri de
Guise, Son père, qui était riche, la maria à M. Cornuel, frère
du président Cornuel. C'était une jolie per.?onne, qui avait
l'avantage ou le défaut, comme on voudra, d'être fort éveil-
lée ; de la la plaisanterie de Boisrobert sur le nom de son
mari.
Le mari était très vieux, et sans doute, par la cohabitation,
avait-Il gagné de l'esprit de sa femme. Voyageant un jour
avec deux jeunes fllles fort jolies, et âgées de seize ans .i
peine, la voiture dans laquelle Ils se trouvaient tous trois
versa au bord d'un précipice, et ce fut miracle qu'elle ne se
-VLEXSXDRE DUMAS ILLUSTRE
trouvât point entraînée. Par boniieur, les trois voyageurs,
au lieu de la mort Inévitable qui les attendait dans cette
chute sortirent sains et saufs de la voiture.
— Mesdemoiselles, dit M. Cornuel en se retrouvant sur ses
pieJs. me voici redevenu un vieillard, et vous de jeunes et
i harmantes enlanls ; mais, il y a deux minuies, nous étions
tous les trois du même âge.
Madame Cornuel avait été la maîtresse du marquis de
Sourdis. Un jour que celui-ci l'atlendait chez elle, el ou'elle
se faisait trop longtemps attendre, il savi.sa de traiter la
femme de chambre comme il eût traité la maîtresse si elle
eût été la.
La femme se trouva grrosse. et elle avait grandpeur d'être
renvoyée par sa maîtresse ; mais, quand celle-ci sut la chose •
elle garda, au contraire, sa camérlste, la fit accoucher, et
eut soin de reniant, quelle entretint en disant :
— C'est trop juste, puisqu'il a été fait à mon service.
Elle avait un procès dans lequel un maître des requêtes
nommé Sainte-Foi, était rapporteur ; elle allait souvent chez
lui, mais avait grand'peiue à lui faire entendre ses rai-
sons, ne le trouvant jamais.
Un jour, comme de coutume, elle alla pour le solliciter ;
le portier lui dit que son maître n'y était pas.
— Et où est-il donc ? demanda madame Cornuel.
— Madame, répondit le portier, il entend la messe.
— Hélas ! mon ami, répondit-elle, par malheur, il n'entend
que cela.
Puis, rentrant chez elle :
— Ce Saiute-Foi, dit-eUe, s'appelle Satnte-Foi comme les
Blancs-Manteaux, qui sont habillés de noir, s'appellent
Blancs-Manteaux.
Elle était amie d'une demoiselle de Preimes, ancienne cha-
noinesse. Cette demoiselle de Preimes avait été fort jolie ;
comme elle atteignait la quarantaine, elle commençait a
passer, quoique, depuis l'âge de vingt-cinq ans. pour con-
server son teint, elle mît constamment un masque.
— Hélas ! disait madame Cornuel. la beauté de ma pauvre
amie est comme un Ut qui s'use sous la housse.
Un jour, les fermiers généraux des aides saisirent un pa-
nier de gibier qu'on lui envoyait de la campagne. On lui
donna avis de cette confiscation, et elle envoya redemander
son panier, que. de crainte de ses bons mots, messieurs les
fermiers s'empressèrent de lui rendre ; mais cette condes-
cendance de leur part ne les sauva point.
En revoyant son panier ;
— II paraît que ces gens-la me connaissent, dit-elle ; vous
verrez que quelqu'un d'entre eux aura été laquais dans quel-
que bonne maison de ma connaissance.
Dans la promotion du Saint-Esprit, où le comte de Choiseul
reçut l'ordre. — ordre dont sa qualité et son mérite le ren-
daient tout à fait digne, — il y etrt cinq ou six ciievaliers
dont, au contraire, le mérite et la naissance étaient fort atta-
(luables
Quelques jours après, madame Cornuel, se disputant avec
le comte de Choiseul. et celui-ci insistant dans la discussion :
— Taisez-vons, dit-eUe. ou je vous nommerai vos confrères
Pendant que la chambre des poisons était établie, et que.
pour donner une certaine créance aux bruits qui couraient,
et peut-être aussi une plus langue durée à cette chambre,
dont les membres étaient laigement rétribués, on pendait
tous les jours quelques pauvres diables :
— Mon cher conseiller, disait madame Cornuel à M. de
lîezons, qui était de cette commission, il est vraiment hon-
teux pour vous de ne taire pendre que des gueux, et. si
j étais messieurs les juges, je ferais une collecte entre robes
noires, afin de louer des habits à la friperie, pour habiller
«es malheureux quand on les exécute ; peut-être ainsi, du
moins, en imposerait-on au public.
Puis, comme on lui disait que. dans les procès des empoi-
sonnements, on brûlait avec ceux-ci leurs procès :
— C'est bien, dit-elle ; mats, pour être tout à fait juste
avec les emiioisonncurs et leurs procès, il faudrait encore
brûler les témoins et les juges
Comme on vantait devant elle la inaissance de M. le duc de
Rohan-Chabot :
— Oui. dit-elle. U est bien né, c'est incontestable; seule-
ment, il a été mal fouetté.
Du temps de madame Cornuel. on portait des flots de ru-
b.ins. On lui dit que madame de la Reynle. grande, maigre
et femme du lieutenant de police, eu portait une échelle.
- Hélas : rét)ondit-elle. si ce que vous me dites est vrai.
1 :ii bien peur qu'U n'y ait une potence dessous.
Un jour, étant dans l'antichambre de M. Colbert. qui la
faisait attendre, et y étouflant. à cause du graud feu que
l'on tairait dans le poêle
— Eh ' mon Dieu ! dit-elle, sans nous en douter, ne se-
rions-nous pas ici en enfer T On y brûle, et tout le monde est
mécontent. ,
Un Joui' le marquis d'AlIuyes. relevant d'une maladie qne
Ton avait .111 mortelle, la vint voir, fort pâle et fort changé
— En le voy.iut entrer en cet état, dit le soir madame
Cornuel â ses amis, l'ai été sur le point de lui demander
s'il avait une passe au fossoyeur pour aller ainsi par la
ville.
La comtesse de Fiesque, personne très fanta.squé, avait tenu
sur madame Cornuel je ne sais quel propos que l'on rappor-
tait à celle-ci.
— Que voulez-vous : dit madame Cornuel. la comtesse s'en-
tretient dans l'extravagance, comme les cerises dans 1 eau-de-
vie.
Un jour, cette même comtesse de Fiesque, que madame
Cornuel signalait comme atteinte de folie, disait, devant elle,
qu'elle ne savait vraiment pas pourquoi l'on trouvait M de
Combourg fou. et qu'assurément il parlait comme un autre.
— Ah : com'.esse, dit madame Cornuel. vous avez mangé
de l'ail !
Un imbécile qui, en outre, avait le malheur plus grand en-
core de sentir mauvais, se fit présenter un jour â madame
Cornuel, et resta une heure dans son salon sans desserrer
les dents
Lui sorti :
— En vérité, dit madame Cornuel à ceux qui demeuraient
après lui, il faut que cet homme soit mort, s'il sent mauvais.
Un de ses laquais, fort bête, et qui faisait sottise sur sottise,
fit un jour celle de se laisser tomber à quatre pattes devant
eUe.
— .Te te défends de te relever, dit-eUe ; tu es fait pour
marcher comme cela.
Comme on s inquiétait, en sa présence, de l'endroit où l'on
mettrait les nouveaux drapeaux pris sur l'ennemi par le ma-
réchal de Luxembourg, à la bataille de Steinkerque, l'église
de Xotre-Dame en regorgeant déjà :
— Bon : dit madame Cornuel, ou fera de ceux-ci des fal-
balas aux autres.
Ou parlait chez elle des grandes débauches que faisaient,
dans le faubourg Saint-Germain, cinq ou six dames de la
cour :
— Je sais ce que c'est, dit-elle; c'est une mission que
M. l'archevêque de Paris a envoyée dans le quartier pour
retirer les jeunes gens du mauvais péché des Valois.
Un soir, en revenant chez elle en voiture, elle fut attaquée
par des voleurs ; leur chef entra dans le carrosse, et com-
mença par lui mettre la main â la gorge.
Mais elle, lui repoussant le bras.
— Vous n'avez rien à faire là, mon ami ; je n'ai ni perles
ni tétons.
On voulait faire déloger une femme de mauvaise vie qui
demeurait près d'elle, et faisait de la nuit le jour ; mais,
craignant un plus bruyant voisinage :
— Oh 1 laissez-la, dit-eUe ; il n'aurait qu'à venir à sa place
un maréchal ou un serrurier, au lieu que ce fût elle qui ne
dormît plus, ce serait moi
.Madame Cornuel avait déjà quatre-vingts ans quand mou-
rut madame de Ville-Savtn, sa voisine. Agée de quatre-vingt-
douze ans.
— Hélas ! s'écria madame Cornuel en apprenant cette mort .
me voilà découverte !
Et, en eflet, elle mourut quelque temps après.
vm
Pour faire mieux apprécier l'esprit du xvii' siècle, pas-
sons <Je l'esprit individuel à l'esprit général, et citons,
d'après Tallemant des Réaux, qui était lui-même un des
beaux esprits de l'époque, les naïvetés ou les mots spirituels
de ce temps, où vivaient encore Bassompierre et la Grom-
mont, et où vivaient déj.i les Ninon et les Marion Delorme.
Souvent le mot spirituel sortira de la bouche d'un inconnu,
et nous serons obligé de dire oh au lieu de il ; cela prouveia
la vérité du proverbe qui eut cours oeut ans plus tard : " Il
y a quelqu'un qui a encore plus d'esprit que M. de Voltaire.
— Qui? — C'est tout le inonde. >■
Herr omiies. disait Luther. (.Uonsclyncur tout le monde.)
Commençons donc par on.
.*, Une bourgeoise qui louchait et avait le regard fort d'ur
se vantait qu un duc et pair lui avait lait les yeux doux.
— Avouez, mademoiselle, lui répondit-oH , qu il a fort mal
réussi I
.", .\u sacre d'un coadjuleur de Rouen, une dame disait :
— En vérité, il me semble être en i>aradis, tant il y a ici
d'évéques.
— Vous n'y avez jamais été, alors? lut demanda-t-on
— Où cela?
— En paradis.
— Non, Pourquoi?
— Ah ! c'est que ce n'est pas aux évèques que vous l'eussiez
reconnu.
IIEN'BI IV, LOUIS \1II t:T RICHELIEU
~<.t
.•. Un earklii, fils d-épicier, avait fait laire. pour son sa-
lon, un tableau de reUgion, au bas iluquel il avait rait
écrire :
Ittspice finem.
Un mauvais plaisant effaça la première et la dernière let-
tre, c'est-à-dire ll< et r.U.
11 resta ■ l'spUe fine.
.'. M. Gaston de France, duc dOrléans. dont nous avons
déjà eu loccasion de parler (luelquefois, et dont nous par-
lerons plus dune fois encore, avait la barbe rousse.
Se trouvant un Jour avec un castrat :
— Monsieur, lui dit-il pour démonter le pauvre- diable,
laites-moi donc le plaisir de me dire pourquoi vous n'avez
pas de barbe.
— C'est bien facile, monseigneur, répondit celui-ci. Le jour
où le bon Dieu faisait la dlstributioiAdes barbes, je suis ar-
rivé trop tard, c'est-â-dlre quand il n'y en avait plus que de
rousses à donner; de sorte que j'ai mieux ainiê n en avoir
int du tout que d'en avoir uue de celle couleiir-la.
• '. Un cocher, désirant faire ses pàques comme un grand
seigneur, allait a confesse.
.Apres qu'il eut achevé la liste de ses péchés, le prêtre lui
ordonna de jedner huit jours.
— Oh 1 non. dit le cocher, non. je ne saurais faire cela.
— I»ourquoi donc T
— Je n'ai pas envie de ruiner ma femme et mes enfants.
— Comment, ruiner votre femme et vos enfanis?
— Oui, i ai vu jeûner monseigneur l'évéque tout le carême ;
or. il faut pour cela du poisson de mer. du poisson de rivière,
du riz, des épinards, du colignac, des poû'es de bon clirétien,'
du raisin, des figues, du café et des liqueurs. Comment vou-
lez-vous qu'un pauvre diable comme moi se permette de
jeûner?
.'. Un chanoine de Reims plaidait contre son père ; il
s'agissait du bien de sa mère qu'il réclamait.
— Tu sais conibii-n il m'en a coûté déjà pour l'avoir ta pré-
bende, dit le père ; eli bien, je te donnerai encoje cent pls-
toles, et va-t'en au diable !
Le chanoine rêva 'lu Instant ; puis, secouant la tête :
— Non, dit-il, à moins de deux cents. Je n'irai pas.
.*. Le président de Pellot avait pour tout service deux
laquais.
Ces deux laquais se prirent un soir de querelle, et déiidc-
rent qu'ils se battraient le lendemain.
Le lendemain, â huit heiues, ils étaient au Pré-aux-
Cleres ; mais ils ne furent pas plus tôt en présence que lun
dit â l'autre :
— Bon ! et qui donc va lever notre maître ?
— C'est juste, réftondil l'autre.
Et tous deux rengainèrent et revinrent les meilleurs amis
du monde.
.', L'abbé de la Victoire, Pierre Duval de Coupeauville,
était fort avare.
Prévenu que des dames patronnesses d'une bonne oeuvre
devaient venir quêter chez lui le lendemain, et ne sachant
comment les renvoyer les mains vides, il se mit au haut de
son escalier, et. entendant, à la voix, que c'étaient ses visi-
teuses :
— Claude, cria-t-ll à son valet de chambre, ne laisse entrer
personne, à cause de cette malheureuse petite vérole dont
vient de mourir la pauvre Margot.
Les dames pat ion liesses courraient encore, s'il n'y avait
quelque chose comme deux cents ans que l'abbé de la Vic-
toire a eu cette bonne idée d'appeler, contre la charité, la
petite vérole à son secours.
• '. — Prenez garde, mon cher, disait II. Delbène à Des-
harreaux, qui se servait un énorme morceau de gigot, il y a
I i de quoi vous faire mal à l'estomac.
- Bon ! réiiondit Desbafreaux, étesvous donc de ces fats
qui s'amusenl u digérer?
.', C'est ce même. Desbarreaux qui. entendant gronder le
tonnerre un vendredi pendant qu'il mangeait une omelette
au lard, prit l'omelette et la jeta par la fenêtre en disant :
— Eh : mon Dieu ; vous êtes bien susceptible, et voila bien
*u brolt pour une omelette :
.*, Le maréchal de*" — Tallemant des Réaux ne nous dit
pas son nom — avait un menton long d'une aune ; M. de la
Grange, au contraire, n'avait pas apparence de menton. Tous
deux, se trouvant A la chasse du roi Louis XIII. et ayant
aperçu le cerf en même temps, s'élancèrent du coté où ils
l'avaient vu. de toulc la vitesse de leurs chevaux.
— Eli : Grammont, dfmanda le roi, où donc le maréchal et
la Grange courenl-ils si vite?
— Sire, répondit Gramraont, c'est le maréchal de"" qui a
emporté le menttm de la Grange, et la Grange court après
pour le ravoir.
.*. Pierre de Montmaur, professeur de grec au Collège de
France, était un des premiers gourmands qu'il y ciit au
monde. Etant u table dans ime société où les couvives ne fai-
saient que rire, parler et chanter ;
— Oh : messieurs, de gr.1ce, dit-il. un peu de silence • on
ne sait vraiment pas ce que l'on mange.
.'. M. le Féron fut attaqué par des voleurs à cinq heures
du matin.
— .Me.ssicurs, dit-il, il mte semble que vous ouvrez de bien
bonue heure aujourd'hui.
.*. Un curé prêchait sur les tourments réservés aux pé-
cheresses qui, ayant agi comme la Madeleine, ne se seraient
pas repenties comme elle.
Une femme, qui se croyait dans la catégorie menacée, cou-
rut ;l la mère du curé en s'écrlant :
— ûh ! ma chère amie, si ce qua dit votre fils est vrai,
nous sommes toutes damnées.
— Eh ! dit la more en haussant les épaules, ne le croyez
donc pas; c'est le plus grand menteur du monde: quand il
était tout petit, je ne le fouettais que pour cela.
•*• — A^èz-vous Jeûné, mon flls? demandait un prêtre à
un soldat qui se confessait.
— Hélas ! répondit le soldat, que trop mon père !
— Dans quelle condition ?
— C'est-a-dire que j'ai quelquefois été huit jours sans
manger un morceau de pain.
— Etait-ce volontairement ?
— Xon, mon père.
— Alors, si vous eussiez eu du pain ou toute autre chose,
vous en eussiez mangé ?
■- Très assurément.
— Jlais. dit le confesseur. Dieu ne prend aucun plaisir à
ces jeûnes forcés.
— Xi moi non plus, répondit le soldat.
.*, Un Gascon disait avoir vu une église de mille pas de
long.
Sou valet voulant l'interrompre :
— Et de deux mille pas de large, ajouta-t-il.
On se mit a rire.
— Eh ! murdioux : dit-il, si elle est plus large que longue,
c'est la faute de ce coquin; sans lui. J'allais la faire carrée.
.'. C'était ce même Gascon qui. prenant querelle avec un
passant, lui dit tout f'urieiLX :
— Je te donnerai, maraud, un si gran4 coup de poing,
que je te ferai rentrer le corps dans ce mur et ne te laisserai
que le bras droit de libre pour me saluer, si je te lais encore
Ihonneur de passer devant toi.
♦ 'j M L... disait avant de mourir :
— J'ai reçu tous les sacrements, excepté le mariage, que
je n'ai pas eu en original ; mais, ce qui me console, c'est
que j'en ai tiré autant de copies que j'ai pu.
.*. Un capitaine aventurier, rencontrant un moine en
pays ennemi, lui vola une pièce de drap que celui-ci empor-
tait à son couvent.
Le moine, en le quittant, lui dit en manière de menace :
— Capitaine. Je vous assigne au jour du jugement, où
vous me la rendrez.
— .\h ! dans ce cas. dit le capitaine, liulsque tu me donnes
un si long terme, je prendrai aussi ton manteau.
Et il le lui prit.
.*, — Où va^-tu? demandait un seigneur à uu paysan.
— Je n'en sais rien, répondit insolemment celui-ci.
— Oh! oh ! dit le seigneur, alors, je vais te l'apprendre.
Et, le faisant arrêter par les archers, il le lait conduire
en prison.
Un instant, le pauvre paysan crut que son seigneur plai-
santait, mais, finissant par comprendre que c'était pour tout
de bon (lu'on allait le mettre au cachot :
— Eh bien, dit-il en pleurant, ne vous avais-Je pas dit que
je ne savais pas où j'allais?
Reconnaissant la justesse de la réponse, le seigneur le fit
relicher.
.', Le duc d'Ossuna détestait les jésuites et cherchait une
occasion de venger, sur quelques-uns, la haine qu'il portait
â tous. 11 fit venir deu.x des bons pères, choisis parmi les
plus savants de Tordre, et leur demanda s'ils pouvaient,
moyennant mille pistoljs, lui donner d'avance l'absolution
d'un péché non encore commis.
Lestions pères dirent qu ils allaient se renseigner ef vien-
draient le plus vite possible lui donner réponse.
Trois jours après, en effet, ils vinrent lui apporter un de
leurs auteurs qui prétendait la chose po.ssiblc. et lui don-
nèrent d'avance I ahsoluiion de son péché ; lui, de son cûté,
leur donna une lettre ue change à toucher sur sou ban-
quier, habitant a quatre lieues de là.
Les deux jésuites se mirent en route : mais à peine avalent-
Ils fait une lieue, qu'ils rencontrèrent des domestiques du
duc qui les rouèrent de coups et leur prirent la lettre Je
change.
■SO
ALEXANDRE DUMAS ILI.LSTRÉ
Eux revinrent au duc et lui racontèrent ce qui s'était
passé,
liais le duc :
— Eli ! messieurs, dit-il, c'était iuslement là le péché que
j'avais envie de commettre et dont vous m'avez donné l'ab-
solution.
.*, Un courtisan faisait, dans la chambre d'.Mine d'Autri-
che, des compliments de condoléance sur la mort de sa
lemme au prince de Guéménée, lui disant qu'il avait gran-
dement perdu.
— Le fait est, répondit celui-ci, que, si la pauvre femme
n'était pas morte, je crois que Je ne me serais jamais
remarié.
.*, Un poète qu'on raillait sur sa poésie, et qui ne s aper-
cevait pas de la raillerie, disait d'un air fort satisfait de
lui-même :
— En effet, et franchement, je crois mes vers fort pas-
sables.
— Vous avez raison, mon cher monsieur, lui répondit la
maltresse de la maison ; car vous vous seriez bien passé de
les faire, nous nous serions bien passés de les entendre,
et le souvenir en sera bien vite passé.
.', Un père qui désirait garder sa fille près de lui, à bout
de raisons pour la dissuader du mariage, ouvrit saint Paul,
et lui cita le passage où le sombre apôtre dit que c'est bien
de se marier, mais que c'est encore mieu.x de ne le pas faire.
— Mon père, dit 1 amoureuse, laissez-moi bien faire : fera
mieu.x que moi qui pourra.
.', Arlequin, appelé d'Italie par Marie de Médicis et ne se
pressant pas de venir en France, disait qu'il avait été
i-etardé par le nxarlage du colosse de Rhodes avec la tour de
Babylone, lesquels avalent engendré les pyramides d'Egypte.
.*, La belle Olympia avait pour amant Maldachino, lequel
partageait ses faveurs avec Innocent X.
Un jour, ou plutôt une nuit, dans un moment de trans-
port amoureux :
— 0 coraggto, mio MaldacMno : dit-elle ; tt faro cardinale.
Mais lui :
— Qunndo sarrebbe per csser papa, répondit-il : non posso
più!
.*, Un savant, comme tous les savants en général, avait de
l 'indifférence pour sa femme.
Un jour, celle-ci, s'en plaignant, lui dit :
— Oh ! que ne suis-je un livre 1 du moins, je serais tou-
jours avec vous !
— Que n'êtes-vous un almanach ! répondit le savant ; au
moins, je vous changerais chaque année !
.*, M. de Vivonne, qui était fort gros, arriva d'un voyage
au moment oii sa sœur, fort grosse elle-même, avait toute
une assemblée dans son salon.
En apercevant son frère, elle se leva et alla au-devant
de^ lui.
— Ma chère sœur, lui dit celui-ci en lui tendant les bras,
embrassons-nous, si nous pouvons.
.', C'était cette même madame de Thianges qui, étant ma-
lade, se plaignait au comte de Rouy du bruit des cloches.
— Eh ! madame, lui demanda celui-ci, que ne faites-vous
mettre de la paille devant votre porte ?
.*, M. de Clei^ont-Tonnerre, évfque de Noyon — le même
qui, disant la messe et entendant des seigneurs qui chu-
chotaient, se retourna en disant : « Eh ! messieurs, est-ce
que vous croyez que c'est un laquais qui vous dit la messe? »
— ce même évêque, étant malade, formulait ainsi sa prière
à Dieu, qu'il conjurait de lui rendre la santé:
— Ilélas I mon Dieu, ayez pitié de Ma Grandeur !
C'était encore lui qui disait des docteurs de la Sorbonne :
— C'est bien affaire à des gueux comme cela de parler
du mystère de la Sainte-Trinité I
.', Rabelais était malade, son curé le vint voir pour lui
administrer les sacrements.
Ce curé était un véritable ine bâté.
— Mon frère, dit le curé à l'auteur de Pantagruel, voici
votre Sauveur et votre Maître qui veut bien s'abaisser à
venir vous trouver ; la reconnaissez- vous ?
— Hélas ! oui, répondit Rabelais, je le reconnais à sa
monture.
.*. Un homme était resté un an entier, dans la crainte
d'être battu par un bravache qu'il avait otTensé. se tenant
sur ses gardes et prenant toute sorte de précautions pour
échapper ;\ la catastrophe dont il était menacé, quand, tout
à coup, se trouvant en face de son homme, celui-ci lui
tomba dessus, le roua de coups, et le quitta en lui disant ;
— Là! êtes-vous content, maintenant?
— Ma foi, oui, répondit le battu, car me voilà enfin hors
d une fAclieuse affaire.
.'. Un voyageur, recevant l'hospitalité dans un château.
fut mis pour coucher dans une chambre dont les murs
étaient rompus et crevassés de toutes parts.
— Voici, dit-il le lendemafn en reprenant sa route, la
plus mauvaise chambre que j'aie jamais eue, on y voit le
jour toute la nuit.
.', Langely — le dernier fou en titre de Louis XIII, auquel
il avait été donné par le prince de Condé, et qui, daiis la
Marion Delorme d'Hugo, est un des personnages les plus
pittoresques de la pièce. — étant entré un matin chez mon-
seigneur l'archevêque de Ilarlay, on lui dit dans l'anti-
chambre que monseigneur était malade,
JMais lui, sans se démonter, s'assit sur une banquette et
attendit.
Au bout d'un quart d'heure ou vingt minutes, il vit sortir
de la chambre de Sa Grandeur une jeune ûUe habillée en
vert. '
Comme rien ne s'opposait plus à ce que monseigneur
le reçût, il fut introduit.
Il trouva le prélat au lit.
— Ah ! mon pauvre Langely, lui dit celui-ci, je suis bien
malade, et je viens d'avoir un évanouissement.
— Je l'ai vu sortir, monseigneur, dit Langely ; il était
iiabillé de vert.
— Tiens, drôle ! lui dit le prélat, voilà quatre louis pour
boire, et ne parle à personne de mon indisposition.
.*, Au moment de faire naufrage, un soldat portugais
mangeait tranquillement un morceau de pain.
-Ubuquerque, qui commandait le bâtiment, s'arrête devant
lui, et, le regardant avec étonnement :
— Dieu me pardonne, dit-il, je crois que ce drôlc-là mange.
— Eh .' fit le soldat, au moment de boire un si grand coup,
est-il défendu de manger un petit morceau'
.'. Du temps que M. de Bouillon commandait en Italie,
c'est-à-dire vers 1636, deux soldats furent condamnés, je ne
.«ais pour quel crime, à être fusillés.
La condamnation portée, on avisa. — L'armée diminuait
à vue d'oeil par la désertion. — On résolut de n'en fusiller
(|u'un.
On leur annonça cette nouvelle en leur donnant un cornet
et des dés.
— Veux-tu jouer à la chance? dit l'un.
— Je ne la sais pas. répondit l'autre.
— Sais-tu la rafle?
— Oui.
— Jouons à la rafle, alors.
Et celui qui tenait le cornet et les dés secoue le cornet,
jette les dès sur la table, et amène dix-sept.
L'autre joue à son tour, mais sans grande espérance, puis-
qu'il n'y avait qu un point plus élevé que celui de son
compagnon : dix-huit.
Il amène trois as.
— Mordieu i dit l'homme aux dix-sept points, c'est perdre
avec beau jeu.
Les officiers, qui assistaient à cette étrange partie, résolu-
rent de le sauver -. mais, voulant éprouver son courage, ils
décidèrent qu'on pousserait la tragédie jusqu'au bout ; seu-
lement, au lieu du dénoùment mortel qu'elle devait avoir
elle aurait un dénoilmcnt heureux. Bien entendu que le dé-
noùment restait inconnu au patient.
Kn conséquence, à l'heure dite, on le mène sur le terrain
— Veux-tu avoir les yeux bandés? demanda le sergent.
— Pour quoi faire ? répondit celui-ci.
— Alors, choisis tes parrains.
Le condamné désigna deux de ses camarades, et, tirant de
sa poche dix écus qu'il possédait et qui faisaient toute sa
fortune ;
— Tiens, dit-Il à l'un d'eux, prends cinq écus pour boire,
et, des autres cinq écus, fais dire des messes pour rarn
âme.
Le parrain prit les dix écub.
Le patient se plaça à la distance convenue.
On commanda le feu ; seulement, les officiers avalent fait
ôter les balles.
L'homme, demeuré debout malgré la décharge, demande
ce qu'il y a.
On le lui raconte, on lui dit d'aller se faire saigner, de
peur que le saisissement ne lui fasse mal.
— Bon ! dit-il, je ne suis point saisi et n'ai nullement
besoin de me faire saigner. Seulement, j'ai soif en diable;
rendez-moi les dix écus, et allons les boire.
•*. II y avait à Bordeaux un vieux conseiller nommé d'An-
drant, qui avait eu toute sa vie une telle passion pour les
nouvelles, qu'à l'heure de sa mort, il envo.va cheicher un
Portugais, grand nouvelliste, pour lui demander ce qu'il
avait appris par le dernier courrier.
— Rien, répondit celui-ci : mais, par le prochain, j'aurai
bien certainement des nouvelles.
— Par malheur, dit le moribond, je ne puis pas atf""i''«,
il faut que je parte.
HENni IV, LOUIS XIII ET HlCllELIEU
.■>!
El il poussa un soupir de regret.
C'était le dernier : il était mort.
.'. Le père du maréchal de Saint-Luc se trouva un jour
a la porte du cabinet du roi avec M. de Luxembourg.
Ce dernier, croyant que Saint-Luc voulait passer devant
Un. l'arrêta en disant:
— Pardon, monsieur, mais j'espère que vous n'avez pas
■Li rintentîon de me disputer le pas, à moi qui ai quatre
empereurs dans ma maison ?
— Ah ! par ma foi '. monsieur, dit Saint Luc, je seiai bien
étonné si vous êtes jamais le cinquième !
.', Il y avait exécution à Autun. Il s'agissait de pendre
un pauvre diable ; mais, comme le bourreau était malade,
on en fit venir un de la plus proche localité.
Celui-ci se présenta à lliûtel de ville, car le crime avait
été jugé à la poursuite de la communauté.
— Combien y a-t-il à gagner à cette pendaison ? demanda
l'exécuteur.
— Dix livres, lui répondit-on.
— Messieurs, dit-il. cherchez ailleurs. Pour ce prix-la, 11
n y a pas moyen de s'en tirer.
— Comment cela ?
— Non : si c'était quelqu'un de vous autres, qui avez de
lions habits, 11 y aurait encore mojen de s'entendre ; mais
les vêtements de ce malheureux ne valent pas trois sous !
Et l'on fut obligé d'attendre que le bourreau d Autun, qui
n'avait pas le droit de refuser, fût rétabli.
.'. Un Espagnol d'Andalousie, c'est-à-dire de la partie la
plus chaude de la Péninsule, vint en France au milieu de
l'hiver et par une gelée très rigoureuse.
En passant a travers un village des Pyrénées, les chiens,
le flairant étranger, coururent après lui.
Il se baissa et voulut ramasser une pierre pour la l'eur
jeter ; mais il n'en put venir à bout, à cause de la gelée.
— Maudit pays, dit-il, où on lâche les chiens et où l'on
attache les pierres !
.', Deux cochers se disputaient sur une somme que 1 un
devait à l'autre.
Le débiteur commença par nier.
— Je ne sais comment tu peux nier, dit le créancier ; je
te lai prêtée en présence de tes chevaux.
Le débiteur finit par avouer.
— Eh bien, dit-il à l'autre, en définitive, que veux-tu '?
— Je veux un titre, dit le créancier.
— Soit ; dit le débiteur.
Et. prenant un couteau, il écrivit sur la muraille de récu-
rie :
« Je, soussigné, reconnais devoir la somme de sol.xante
livres, que je promets payer au porteur de la présente. »
.*, M. de Vendûme, — ce fameux bâtard de Henri IV qui
fut arrêté sous la régence d'Anne d'.\utricUe, et qu'à cause
de sa célébrité on appelait le rot des Halles, — passant par
Xoyon, s'arrêta à l'hôtel des Trois Rois.
Le fils de 1 hôtelier, reçu avocat la veille, crut qu'il était
dé son devoir de présenter ses hommages à M. de Ven-
dôme.
En effet, il monte chez le prince, et entre sans se faire
annoncer.
— Monsieur, lui dit le prince, assez étonné de la brusque
apparition, qui ètes-vous, s'il vous plait?
— Monseigneur, dit l'avocat, je suis le fils des Trois Rois.
— Monsieur, dit le prince, en ce cas, prenez le fauteuil.
Comme je ne suis le flls que d'un seul, je vous dois tout
honneur et tout respect.
.*, La reine Anne d'Autriche avait pour interprète des
langues étrangères un secrétaire nommé Melson. qui, en
réalité, ne savait aucune des langues qu'il traduisait.
Un jour, des ambassadeurs suisses la regardaient dîner
«t parlaient entre eux.
— Que disent-ils? demanda la reine.
— Madame, répondit Melson, Us disent que vous êtes belle.
— En ètes-vous bien sûr. Melson ?
— S ils ne le disent pas, madame. Ils devraient le dire.
.*. Melson ne faisait point carême, quoique, à cette épo-
'lue. ce fût l'habitude.
Un mercredi qu'il eût dû faire maigre, on lui servit une
longe de veau.
Non point qu'il fit pénitence, mais parce qu'il n'avait pas
faim. 11 la renvoya, par sa flile ainée, au garde-manger ;
celle-ci, que l'on nommait Charlotte, et qui avait plus
faim que son père, profite de ce qu'elle est seule, et coupe un
morceau de la longe-, mais, comme elle l'allait porter à sa
bouche, arrive la seconde sœur, qui, vovant ce qui se passe,
dit :
— Part à nous deux l
Elles étaient attelées à la longe de veau, quand arrivent
la troisième et la quatrième soeur, qui en réclament leur
part; de sorte que la longe de veau disparut jusqu au
dernier lopin.
Le lendemain, Melson demanda sa longe de veau et force
fut qu'on lui racontât l'histoire. C'était un bon homme
qui ne gronda point autrement, mais qui déclara que'
comme il y avait gourmandise, et que la gourmandise était
un péché mortel, il voulait que les coupables s'en confes-
sassent.
Pâques venu, les quatre sœurs s'en allèrent à I église II
y avait foule autour du confessionnal ; elles prirent leur
place.
L'ainée passa naturellement la première.
— EU bien ? lui demandèrent ses sœurs en la vovant re-
venir.
— J'ai l'absolution.
— Et tu as parlé de la longe de veau ?
— Non.
— Alors, l'absolution ne vaut rien.
— Crois-tu?
— Nous en sommes stires.
— En ce cas. j y retourne.
Et, se remettant à genoux :
— Mon père, dit-elle, j'ai oublié de vous dire que j'avais
mangé de la longe de veau pendant le carême.
— Bon ! dit le prêtre, assez, et dites deux Ave de plus.
La seconde vient ù son tour.
Puis, quand elle a déroulé la liste de ses péchés :
— Mon père, dit-elle, je dois ajouter que j'ai mangé de
la longe de veau pendant le saint temps du carême.
— De la longe de veau ?
— Oui. mon père.
— -■Mors, dites deux Ave de plus.
Vient la troisième, qui se confesse de la même faute et de
la même façon, et qui sort avec deux Ave ûe plus.
Enfin, vient la quatrième.
— .\h ! dit le prêtre impatienté, c'est une gageure, à ce
qu'il paraît.
Puis, se levant et sortant du confessionnal :
— Que tous ceux, crie-t-il, qui ont mangé de la longe
de veau disent deux Ave, mais qu'on ne m'en parle plus.
.*, Un tailleur fut condamné à être pendu.
C'était dans un village de Normandie.
Les habitants allèrent en députation trouver le juge.
— Que voulez-vous? leur demanda celui-ci.
— Oh : monsieur le juge, dirent-ils. si vous pendez notre
tailleur, cela nous incommodera bien, car nous n'avons que
lui ; laissez-nous-le donc, si c'est un effet dé votre bonté.
En échange, s'il faut absolument qu'il y ait quelqu'un de
pendu, comme nous avons deux charrons, prenez celui des
deux que vous voudrez, et pendez-le à la place du tail-
leur ; ce sera assez qu'il en reste un.
IX
Nous avons beaucoup parlé de Racan et seulement pro-
noncé le nom de Malherbe, son maître, — Malherbe, l'auteur
de l'ode à Duperrier, qui commence par ces mots :
Ta douleur, Duperrier, sera donc éternelle?
et dans laquelle on trouve cette strophe :
Elle était de ce monde où les plus belles choses
Ont le pire destin ;
Et. rose, elle a vécu ce que vivent les roses.
L'espace d'un matin !
Malherbe joue un trop grand rôle dans cette pléiade de
poètes qui entourent Louis XllI et le cardinal, pour que
nous ne fassions pas à son endroit ce que nous avons fait,
par exemple, à lendroit de son élève Racan.
Malherbe est né à Caen, environ vers l'an 1555. Il était
de la maison de Malherbe Saint-Aignan, déjà existante lors
de la conquête de l'Angleterre par le duc Guillaume. La
maison continua de grandir en .\ngleterre, mais tomba en
France, et cela, au point que, lors de la naissance de son
fils, le père de Malherbe était tout simplement assesseur à
Caen.
C'était le beau temps de la religion réformée : le bonhomme
se fit calviniste. Malherbe avait dix-sept ans, et fut si
désespéré de ce changement de religion de son père, qu'il
quitta son pays et suivit le grand prieur en Provence.
M. le grand prieur était, comme on sait, bâtard de Henri II
et frère de madame d'Angoulême, veuve de François, duc
de Montmorency.
Ce fut ce même grand prieur, gouverneur de Provence,
qui fut tué par un aventurier nommé .-Utovltl. — .\près
82
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
avoir été corsaire, cet Altovit! était devenu capitaine de
galère. Il avait enlevé une fllle de qualité, la belle Eieux
de Cliâteauneuf. dont Henri III avait été si fort amoureux,
qu'il avait pensé l'épouser. Henri III le payait comme
espion près du grand prieur ; le grand prieur le sut, alla
chez Altoviti. et, à la suite de l'altercation qui s éleva entre
<"ux, le frappa d'un coup d épée. Le blessé riposta par un
I oup de poignard dont le grand prieur mourut le 2 juin 1586.
Aux cris de celui-ci, les gardes du grand prieur accoururent
et massacrèrent Altoviti.
Revenons à Malherbe.
Au moment de la Ligue, il prit parti contre Henri IV. Lui
et un nommé la Roque, qui était attaché â la reine Mar-
guerite, tombèrent un jour, avec une cinquantaine de parti-
sans qu'ils commandaient, sur M. de Sully, qu'ils poussèrent
si vertement devant eux, que celui-ci n'oublia jamais l'al-
garade. Mailierbe prétendait que c'était â cause de cette
imprudence qu'il n'avait rien pu obtenir de considérable de
Henri n".
Malherbe était très brave.
Dans un partage de butin, un capitaine espagnol l'ayant
insulté. Malherbe l'appela en duel. et. à la première botte,
lui pas.sa son épée au beau travers du corps.
Jlalherbe était très franc, — plus que franc, brutal, quin-
teux même parfois.
Un jour, M. le grand prieur, qui faisait de fort méchants
vers, dit à Duperrier, cet ami de Malherbe qu'une ode de
Malherbe a immortalisé :
— Mon cher monsieur Duperrier, voici un soimet. Mon-
trez-le il Malherbe comme étant de vous -. car. si je lui dis
qu'il est de mol, il est condamné d avance.
En présence du grand prieur. Duperrier tire le sonnet de
sa poche, et le présente â Malherbe comme de lui, en le
priant de lui en dire son opinioii.
Malherbe lut le sonnet en faisant la moue.
Puis, le sonnet lu :
— Mon cher Duperrier. dit-il, voici un sonnet aussi mau-
vais que si c'eût été M. le grand prieur qui l'etit fait.
M. le grand prieur ne demanda point son reste, mais n'en
lit pas plus mauvaise mine à Malherbe.
Voici encore un exemple de sa réaction à l'endroit des
devoirs de la simple politesse.
Un jour, Régnier, le satirique, le conduisit chez son oncle
Desportes, l'auteur de la charmante villanelle :
Rosette, pour un peu d'absence,
Votre cœur tous avez changé.
C'éiait pour dîner. Régnier et Malherbe, retardés par je
ne sais quel incident, arrivaient un peu tard, et la table,
en les attendant, était servie. Desportes les reçut wec toute
sorte de courtoisies, et. comme ses psaumes venaient d'être
imprimés, il voulut monter à son cabinet pour y prendre
un e.xemplaire qu'il comptait offrir à Malherbe.
— Oh ! dit Malherlie. ne vous pressez i)as : je les ai vus,
vos psaumes, et ils peuvent attendre, tandis que votre po-
tage, qui est peul-ètre hon. refroidirait en attendant.
Puis il dîna aussi impassible que s'il venait de faire à
Desportes la plus grande politesse du monde : seulement,
pendant tout le temps du diner, il ne prononça point une
parole.
Au dessert, ils se séparèrent, et ne se revirent jamais
depuis.
C'est à cette occasion, sans doute, que Régnier flt contre
Malherbe la satire ;
Rapin, le favori d'Apollon et des Muses...
Lorsqu'il fut auprès du roi Henri TV. — et nous dirons
tout â l'heure comment il y arriva. — Malherbe ne se gêna
pas plus pour le roi qu'il ne le faisait pour les autres
Un jour. Henri IV, avec une faiblesse toute paternelle,
lui montra une lettre qu'il venait de recevoir du dauphin.
Malherbe la lut
— Bon ! dit-il, j'avais cru jusqu'ici que monseigneur le
dauphin s'appelait Louis.
— Ainsi s'ai>i)elle-t-il en effet, dit le roi
— Eh bien, alors, quel est l'âne bâté qui le fait signer
loys7
On envoya chercher celui qui montrait à écrire au Jemie
prince, et c'est depuis ce temps que les dauphins et rois de
Fiance signèrent Louys et non Loys. Aussi. Malherbe pré-
tcndait-Il qu'il était le véritable parrain du roi.
Comme, en 1614, les états généraux se tenaient à Paris
dans la salle du Petit-Bourbon près du Louvre. Il y eut de
longs débats entre le clergé et le tiers état. Le tiers état
voulait que l'on posât ce principe que l'autorité spirituelle
n'avait aucun droit sur la puissance temporelle du roi
Le tiers état fut traité d'hérétique, et les évèques mena-
cèrent de se retirer en mettant la France en interdit.
— Eh ! eh ! dit M. de Bellegarde à Malherbe, savez-vous que
Dons risquons tous d'fftre excommuniés'
— Peste ! dit Malherbe, la chose ne serait point malheu-
reuse pour vous.
— Comment cela?
— Xe dit-on pas que les excommuniés deviennent noirs i
comme de l'encre;
— Eh bien ?
— Eh bien, vous n'auriez plus la peine de vous teindre
la barbe et les cheveux.
Les discussions philologiques allaient de conserve et de
pair à cette époque avec les discussions politiques ei reli-
gieuses.
Une grande contestation avait lieu enwe les gens du pays
<rA(llou sias — qui étaient les hommes U au delà de la
Loire, c'est-à-dire ceux que l'on désignait sous le nom de
Gascons — et ceux que l'on appelait du pays de Dieu vous
conduise, c'est-à-dire ceux de la langue û'oil.
Il s'agissait du mot cniXER.
Le roi et M. de liellegarde. Gascons tous deux, étalent
pour que l'on écrivit cuiller : cuillère. Ils disaient que le
nom, étant féminin, devait avoir une terminaison féminine.
Les grammairiens du pays de Dieu vous conduise pré-
tendaient, au contraire, que ce n'était aucunement une
nécessité, et ils s'appuyaient sur ces moti : une perdrix,
une met (huche à serrer le pain), la mer. et autres qui,
étant féminins, ont cependant une terminaison masculine.
Le roi demanda à Malherbe son avis: mais celui-ci :
— Sire, dit-il, ce n'est point URe question à présenter à
un poète.
— Et pourquoi cela ?
— Parce qu'elle peut être résolue par les crocheteurs du
port aux Foins
— Mais, enfin, répliqua le roi, si une autorité se décla-
rait en faveur du mot cuillire?..
Malherbe l'interrompit.
— La vôtre, par exe'mple ?
— Pourquoi pas? dit Henri IV piqué.
— Apprenez, lui dit Malherbe, que vous êtes assez puis-
sant pour conquérir un royaume, faire la paLx ou la guerre,
condamner à mort ou gracier un coupable^ mais que vous
ne l'êtes point assez pour changer un mot à la langue.
Un jour, M de Bellegarde — et nous dirons tout à l'heurs
comment le poète dépendait de lui — un jour. M, de Bel-
legarde demandait à Malherbe quel était le plus français,
de dépensé ou dépendu.
— Dépensé est plus français, répondit Malherbe : mais
pendu et dépendu sont plus gascons.
Un autre jour, au cercle, un homme qui affichait la sévé-
rité des moeurs faisait l'éloge de madame de Guerchevllle,
que Henri IV. en souvenir de la belle résistance qu'elle
lui avait opposée, avait faite dame d honneur de Marie de
Médicis.
— Tenez, monsieur, disait le moraliste en montrant cette
dame assise sur un tabouret près du fauteuil de la reine,
voilà où mène la vertu '.
— Et tenez, monsieur, répondit Malherbe en montrant la
connétable de Lesdiguières assise sur tin tabouret plus élevé
que celui de madame de Guerchevllle, voilà où mène le
Tice !
Pendant la prison de M. le prince Henri de Bourbon, père
du grand Condé, la femme de M. le Prince — cette belle
Charlotte de Montmorency pour laquelle Henri IV avait
fait ses dernières folies — étant accouchée de deux enfants
morts, à cause, prétendit-on à cette époque, de la grande
fumée qu'il faisait dans sa chambre, un des amis de
Mailierbe, conseiller de province, paraissant en grande tris-
tesse chez M. le garde des sceaux Duvalr, Malherbe lui de-
manda ce qu'il avait.
— Oh I exclama celui-ci. les gens de bien pourraient-ils
avoir de la joie lorsque l'on vient de perdre deux princes
du sang?
— Eh ! mon cher, répliqua Malherbe, soyez tranquille
pour ceux qui, comme vous, se soucient de servir, il y
aura toujours des maîtres !
Malherbe était grand et bien fait, et d une constitution si
excellente, rapporte Tallcmant des Rèaux, que l'on pouvait
dire de lui ce que Plutarque dit d'Alexandre, que sa sueur
même était parlumée.
Nous avons déjà donné un aperçu de son caractère.
Ce caractère perçait dans sa conversation : U parlait peu,
mais presque toujours chaque mot portait.
Desportes. Bertaut et des Yvetaux s'établirent ses criti-
ques, et se mirent à éplloguer sur tout ce qu'il faisait.
Lui s'en moquait, disant ;
— S'ils ne me laissent pas tranquille, je veux, rien qu'avec
leurs fautes de français, faire un livre plus gros que leurs
livres mêmes !
Un jour. Il discutait avec des Yvetaux
— Ah çà I lui demanda celui-ci. croyez-vous que ce soit
une chose bien euphonique que de trouver dans un vers
ces trois syllabes à la suite l'une de 1 autre : ma la piaf
— Dans quel vers? dit Malherbe.
IIENKI IV, LOLIS Xm ET RICHELIEU
— Parbleu ! dans celui-ci :
Enfin, cette beauté m„ la place rendue'
a^.S',eT/-,;o'u^^%î'^i''rde:;^^rT ""^f ^°" '"-
— Où donc, domarula d^ YvetaÙx '^" "■" ""' '" ""='
— Dans ce vers, morbleu i
Comparable d la flamme...
.ofxamra'ns""""" "^ "^^'^ ^" '«'^ ^ " -»" alors p.us de
..omn.;f;outl'ui'lirrrsÔn' n'o:"^-:. "" "' '^'^ ^-•"-
condoléance *°" ''°"- ^^^ compliments de
a^^^^a^H- ^^cŒ^'lrS"^"^^ "'^ -«
îî fr,1f ""' *"°" '^ commander ses Habits de deuil
a quelqu'un de ses devoirs, MalL?bl le fak-Ti l '".^"«"^'t
eourmandait en ces termes- " ^'^°"' «^ le
e.rq:^a„"d%"n\rnse' ^^'T'^ ZT\r '"'''''' °'-'
loffense, jeftner et fiire i.,,,n,^^l' '^ °'''^""' P''""'"^° "ie
dix sous quotidiens i en ret^^n, -^ ' "'' Pourquoi, sur vos
pauvres à votre fntentio" et nÔ fr , " fT ^'' '^°""^'' ^'"-"^
Nous avons di\ commen Valhirh? î""" ''' ™' P^-^*^*^'
public et à nous au lieu d! ')> " ,"^'''^'<:« «i peu utile au
"" ':n^„er 4;Sr"™'"" --"""^ "
ne servent qu^au'Sr ^Û T if v^^tT^S^s tnf"" ^"'
Con^r""'' "' "= dernières, il mettaft ?a poé" e
Jn^'yeT. ra^ienre't^rlcotp::;^^/:?"- ^. -'
-"-" <l-ns >a ^erre ou danrrp'li.tqj" ""^ " °"
celofméUeTdrrime'JrlrSe",.'',^"'''^''^' ""^"«^ "" '-»
Chose que son divmLTem nt°%t''" Sfon '^vf " if '^ r""^
Poete^nes. pas plus utile à' li:ta'; qT^^/I'^n ^J^r/r'^^^
Pour1LTomrs\n'g^iUT^ une grande considération
Cn jour quil parlait de Cain et d'Abel
'■eclf, il a fini par les no'er '" °"'"'"'' ^^ '°'-
treu°x^afi'n d'v'l^ •'''"' ^•'''^" '' ^^ Dumoustier aux Char-
Ie^*em^f''r,»'"'■■ " "^"■^ ''*"' ^' '«"'■ ^""««ce qu'il n'a que
èntmenlr"' ' "'"'''' """'^ ''■'^"-^' °"^'= non celui de Tes
po^r-r^; .^L"r;?e^nd^rL^-r« '^•^ ='^^- "^--^
cupé ri!rgn^"dês'°ous"ire'"" ^f^^'^ ^* ■« "•»"'« <"^-
dessous dpfVim.,» , " *" mettait douze; puis, au-
deT douze autr^%r""Al!r.'; '"'"" 1"''"^ ''"'^' -"""e^^us
douze et six ^ '"°'' '' recommençait: douze,
- Que diable faites-vous là? demanda Racan
odl/ditl-^utr:."'"''^"* "■"»* — "' -"ure pour nne
- Je ne vous comprends pas
- Attendez, et vous allez comprendre.
Qu'en tes prospérités à bon droit on sounire
Et qu .1 est malai,,é de vi«.e eu ton empi'-e
i>ans désirer la mort !
Puis :
les~si?'sous,'ce"soi7le°";.^.r'' '" ''"^' '^^ «-"«^^ -", et
un °rappo";t'U°ava"r"a\^;l^'îî,«f ^^^^'^ ^ ^enri IV par
en 1601. cest-Lfreorsque ?e cardinal n'é'tlil'^ '" ^«"°°'
que dlîvreu.\-. cdrainai n était encore quévê-
Voici à quelle occasion •
Plu^ d^' :^:T"'"' "" ^°"'^ ^" "^^"^ P"^>«' ^i' ne tai.ail
raù i'n:nn'èr"d?mtrp'ert''s^| arir'°''^ ,^^^^^^« -■"
aS:;-^^,'^ -^. -f -^- n"J:s^ p" ^rs'
nommé Malherbe "° eentili.omme de Normandie
no?re pTe. ut paTaît souv?;/ '^^ '\''''' '^ ^'^"-'-^
du duc de Vendôme é rô^ "'Z^' V^•etau.v. précepteur
même ville que Malherbe n „ '^^' ^'^"'^"•^ «ait de la
TOnir; mais lé roi dont n P°"-"^'''" «enri iv à le faire
hésitait a l'ippe,™ 'prt^eTuT dJT "f-^^' '^ P'"-^"''''^'
nouvelle petis on , Ce aV L l.^^'' "^^''^ "''"■''^^ ^'""6
"an:;' i:i ^-^^^FrrF- - -"- -st:
^^^z:^,^r^:'^^^ c:'dSthi%^r"'^ """
mence ainsi : uepart, la pièce qui com-
Le rot, dont les bontés de mes larmes touchées...
ma^e'de cett°e"odf U ,? trôr^^'i '■''="" "' ''<=-' '■*—
pensionnaires >i ' " i em mis sur 1 état de ses
rof alu'ptï-riui^doifnf mir l^''^^''/^'^''^" ^' '"
sa table, ifn Taqual." et un 'h"aJ "''' ^'appointements, ,
SMliJlii
qn"irTa""ei"?^T'"' ''"'' ^"^ ""<= '"^ féu^rorm^™?'
de h M JT ^'^''i''-^.' "e commanda de me tenir près
de lui. et m assura qu'il me ferolt du bien. Je n'en nom
merai pas de petits témoins: la reine mère du roi madame
la princesse de Conti, madame de Guise, sa mère M "e
Bel legarde, et généralement tous ceu.x qui alors étoien»
ordinaires du cabinet savent celte vérité „
Malherbe avait trente ans quand il fit la fameuse ode :
Ta douleur Duperriex, sera donc éternelle?...
beau viisf"' "'"" "^^ ""* '"'"'■ typographique que ce
Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
vint ainsi, et qu'il y avait sur la copie :
Et Rosette a vécu ce que vivent les roses.
One de peines. Amour, accompagnent tes ro^es
Que d une aveugle erreur tu ialsfes toutls chos^.
A la merci du sort :
hommes deTénle.'^' ces accidents-là n'arrivent qu'aux
h!;^""^':^''""'' ;^^'''">^''''« avait un défaut de prononcla-
■ •hl^.,'» H l; '^"i"'" °" "" ^'emandait d'où il était, avait-il
1 habitude de repondre qu'il était de Batbul en Balbutie
C était le plus mauvais récitateur du monde: il gâtait les
pins beaux vers en les récitant lui-même, outre qu'il s'arrê-
tait cinq ou six fois par strophe pour cracher ; ce qui fai-
sait dire au chevalier de Mancini qu'il n'avait jamais vu
d homme plus humide et de poète idiis sec.
Aussi, à cause de sa mic/io«fr»e, .Malherbe se mettait-Il
toujours a coté de la cheminée.
n en résulta qu un jour, chez M. de Bellegarde étant à
sa place ordinaire, mais empêché de se chauffer par le'
S'i
ALEXANDIîE DLMA5 ILLUSTRE
chenets représentant deux satyres, il prit les clieneis et les
porta, tout rougis, au milieu de la salle.
— Eh bien, dit M. de Bellegarde. a qui donc en avez-vous,
Malherbe 7
— A ces deux gros b -là, qui se chauffent tout à leur
aise, tandis que moi. je meurs de froid.
Un jour, il dit des vers à Racan. et, après les avoir dits.
lui demanda ce qu'il en pensait.
— Par ma foi, répondit Racan. je serais embarrassé de
le dire ; vous en avez mangé la moitié
— Mordieu : fit Malherbe tout en colère, si vous ajoutez
un seul mot, je les mangerai tc«t à fait :. . Et, au résumé,
j'en puis bien faire ce qu'il me plaira, puisqu'ils sont a
moi.
Il avait traduit un psaume de David ; mais, à ce qu'il
parait, il n'avait pas conservé le sens que lui avait donné
le roi prophète. On le lui fit remarquer. i
— Eh bien ! dit-il. après tout, snis-je donc le laquais du
roi David? J'ai trouvé qu'il parlait mal. et je l'ai fait
parler mieux, voilà tout.
Il avait un frère nommé Eléazar Malherbe, avec lequel il
était sans cesse en procès.
— Quel scandale. lui dit un de ses amis, de voir des pro-
cès entre personnes si proches '.
— Et avec qui voulez -vous donc que j'en aie. des procès?
avec les Turcs ou avec les Moscovites, qui sont à mille lieues
de moi, et dont je n'ai rien à réclamer f
Malherbe était toujours assez pial logé, choisissant de
mauvaises chambres garnies de cinq ou six chaises de paille.
Or, comme 11 était fort visité par tous ceux qui aimaient
les belles-lettres, quand les cinq ou six chaises étaient oc-
cupées par les visfteurs, il fermait sa porte en dedans, et.
si l'on fenait à heurter :
— Attendez un instant sur le carré que quelqu'un sorte
d'ici, disait-il; il n'^ a plus de chaises
Voici une de ses brutalités que nous allions oublier :
Un soir qu'il se retirait, après souper, de chez M. de
Bellegarde avec un valet qui. pour éclairer son chemin,
lui portait le flambeau, il rencontra un gentilhomme parent
de M. de Bellegarde, et nommé M. de Saint-Paul.
Celui-ci l'arrêta et commença à l'entretenir de quelques
nouvelles de peu d'importance ; mais Malherbe, l'interrom-
pant :
— Adieu, monsieur ! adieu ! lui dit-il ; vous me faites
brûler pour cinq sous de cire, et ce que vous me racontez
ne vaut pas un carolus !
JI. François de Harlay, archevêque de Rouen, l'avait prié
à diner, le prévenant que c'était dans l'intention de le
mener ensuite au sermon qu'il devait faire, lui, M. de Har-
lay. dans une église voisine de son hOtel.
Le diner achevé, Malherbe, qui avait mangé tant qu'il
avait pu. s'endormit sur une chaise ; et, comme l'archevêque
le voulait réveiller pour le conduire au sermon :
— Oh : dit le poète en rouvrant un œil. dispensez-m'en,
je vous prie, monseigneur : je dormirai bien sans cela !
Quand il rencontrait des pauvres et que ceux-ci lui di-
saient, afln de l'exciter à la générosité. qu'Us prieraient
Dieu pour lui :
— Oh 1 répondait Malherbe en secouant la tête, d'après
lélat où je vous vois, je ne pense pas que vous ayez grand
crédit sur lui. J'aimerais mieux que M. de Luynes ou M. le
surintendant me fissent la promesse que vous me faites '.
Un jour de grande gelée, au lieu d'une chemisette qu'il
mettait ordinairement, il en mit trois.
Puis, en outre, étendant sur sa fenêtre trois ou quatre
aunes de toUe verte ;
— M'est avis, dit-ll. que le froid ne me frappe si fort que
parce qu il s'imagine que je n'ai point de quoi me faire
des chemisettes. . Ah : mais je lui montrerai bien qu'il se
trompe, moi !
Le froid continuant malgré cela, Malherbe commença à
faire pour les bas 'ce qu'il avait fait pour les chemisettes,
c'est-ù-dlre qu'il en mit deux, trois, quatre, cinq paires.
Enfin, il en mit tant, que, pour n'en point passer plus à
une jambe qu'à l'autre, il avait une écuelle à sa droite et
une écuelle à sa gauche, et qu'à mesure qu'il passait un
bas à la jambe gauche ou à ^a jambe droite, il laissait
tomber un jeton dans l'écuelle de droite ou dans l 'écuelle
de gauche.
Racan. pour lui épargner cette peine, lui conseilla de
les marquer d'une lettre de couleur, et de les chausser
alphabétiquement.
Malherbe suivit le conseil et s'en trouva bien.
Rencontrant Racan quelques Jours après, et passant ra-
pidement à côté de lui :
— Eh I dit-ll, J'en al jusqu'à la lettre L.
Cela lui en falsall onze paires.
Un jour, chez madame de Lorges, 11 montra quatorze che-
mises et chemisettes.
— Bah : dlsalt-11. Dieu n'a fait le froid que pour les pau-
^Tes et les sots ; mais ceux qui ont le moyen de se bien
vêtir et bien chauffer ne doivent jamais souffrir du froid.
Etant une fois tombé assez gravement malade, il envova
chercher loculiste Thévenin, qui était à M. de Bellegarde ;
celui-ci, le trouvant en danger, lui proposa d appeler un
de ses confrères nommé Robien.
— Oh ! non, pas cet homme-là ! dit Jlalherbe. Robien est
un nom d'avocat, et je ne puis pas souffrir les avocats.
— Eh bien, reprit Thévenin. voulez-vous M. Guenebeau?
— Guenebeau : un nom de chien courant I... Tototo. Gue-
nebeau : Non, ma fol. non:...
— Voulez-vous M. Dacier?
— Un gaillard plus dur que le fer ? Jamais !
— Eh bien, voyons, il y a encore M. Provins.
— Provins, soit; je n'ai rien contre celui-là.
Et il l'envoya quérir.
Un jour qu'il donnait à diner à six de ses amis, il leur
servit à chacun un chapon bouilli.
— Pourquoi sept chapons ? demanda un des convives.
— Parce que, dit Malherbe, vous aimant tous également,
je ne veux pas servir à l'un 1 aile, et à l'autre la cuisse.
M. de Bellegarde fit des couplets qui disaient, au troi-
sième vers :
Cela se peut facilement.
et, au sixième :
Cela ne se peut nullement.
Mallierbe les avait retouchés, et l'on disait généralement
qu'ils étaient de lui.
Un poète nommé Berthelot en fit une parodie.
Voici deux strophes de cette parodie :
Dire partout qu'il est habile.
Et reprendre Homère et Virgile.
Cela se peut facilement.
Mais, bien qu'il soit d'avis contraire,
De croire qu'il puisse mieux faire,
Cela ne se peut nullement.
Etre six ans à faire une ode.
Et donner des lois à la mode.
Cela se peut facilement.
Mais de nous charmer les oreilles
Par la merveille des merveilles.
Cela ne se peut nullement.
Malherbe, furieux, provoqua Berthelot ; et. celui-ci ayant
refiisé de répondre à lappel. il le fit bâtonner par un gen-
tilhomme de Caen nommé la Bourladière.
Malherbe était non moins brutal en amour qu'en poésie
Un jour, il raconta à madame de Rambouillet qu'ayant eu
soupçon que madame la vicomtesse d'.-iulchy, sa maltresse,
le trompait, il était entré dans sa chambre, et. l'ayant
trouvée seule sur son lit. il lui avait pris les deux mains
dans une des siennes et l'avait souffletée jusqu'à ce qu'elle
criât au secours.
Puis, comme il avait entendu que l'on venait à ses cris.
11 s'était assis près de son lit, ayant l'air de causer avec
elle de la façon la plus Innocente du monde ; de sorte que
la personne qui vint ne voulut jamais croire que la vicom-
tesse avait été battue, quoiqu'elle eût les joues rouges et
les yeux pleins de larmes.
Malherbe fut aussi amoureux de madame de Rambouillet.
mais platonlquenient.
Voici les vers qu'il fit pour elle ; ils sont d'une belle
forme et d'une facture serrée :
Cette belle bergère à qui les destinées
Semblaient avoir gardé mes dernières années.
Eut en perfection tous les rares trésors
Qui parent un esprit et font aimer un corps ;
Ce ne furent qu'attraits, ce ne furent que charmes.
Sitôt que je la vis, je lui rendis les armes ;
Un objet si puissant ébranla ma raison ;
Je voulus être sien, j'entrai dans sa prison.
Et de tout mon pouvoir essayai de lui plaire
Tant que ma servitude espéra du salaire.
Mais, comme j'aperçus l'infaillible danger
Où. si je poursuivais, je m'allals engager.
Le soin de mou salut m'ôta cette pensée :
J'eus honte de brûler pour une àme glacée.
Et, sans me travailler à lui faire pitié.
Restreignis mon amour aux formes d'amitié.
Le fils de notre poète ayant été trouvé assassiné à Alx, où
11 occupait une place de conseiller, Malherbe, pour deman-
der justice au roi, qui était au siège de la Rochelle. Ht un
voyage pendant lequel 11 gagna la maladie dont il mourut.
Il n'était point très croyant à une autre vie. et. lorsqu'on
lui parlait de l'enfer et du paradis. Il se contentait de dire •
— J'ai vécu comme les autres, je veux mourir comme les
autres, et aller où vont les autres .
HENRI iV, LOUIS MU ET lilCHELIEU
On le pressa de se confesser ; mais il répondit qu'étant ac
. oiitumé de ne se confesser qu'A Pâques, il désirait ne point
• danger ses habitudes.
Au reste, il allait à la messe toutes les fêtes et tous les
■ iimancties. et parlait toujours avec respect de Dieu et des
' Imses saintes.
Enfin. Vvrande l'ayant décidé ;i se confesser, le moribond
■ nvoya clierilier le vicaire de Saint-Germain-r.\u\errols
• ml non seulement le confe^^sa en effet, mais l'assista même
iiisquà .«a mort. \
Vne heure avant d'e.xpirer. et comme il était tombé dans
me espèce d'as.soupissement dont on croyait qu il ne sortl-
lait plus, il se réveilla tout ù coup pour reprendre -son
iiotesse dune faute Ue fiançais qu'elle venait de commettre
Son confesseur lui reprochant alors doucement de songer
.1 des choses qui lui faisaient oublier Dieu :
— Eh: mon père, dit-il. n est-ce pas un bien grand péché
aussi que d'oublier la langue française !
.Après quoi étant retombé dans son assoupissement, il
râla encore une heure environ, puis rendit le dernier soupir
Nous avons dit comment Sa Majesté Louis XIII avait con-
sommé son mariage à Saint-Germain au moment où la reine
mère s'échappa de Blois : — nous avous dit comment s'était
terminée cette petite guerre civile dont un des derniers épi-
sodes fut la mort du marquis de Richelieu, frère aîné de
l'évi'-que de Luçon. tué par Thémlne : — nous avons cité les
trois principaux articles du traité de paix, ou plutôt les
trois articles qui nous intéressent : M. d'Epernon rentrait
en grâce. rar.:hevèque de Toulouse et lévêque de Luçon rece-
vaient chacun un chapeau de cardinal ; madame de Vigne-
rot de Pont-Courlay. nièce de Richelieu, dotée de cent mille
livres par la reine mère, épousait Combalet. neveu de
Luynes ; — nous avons dit les étranges amours du roi
Louis XIII avec ses maîtresses, et comment, ayant dit à
madame de Luynes. devenue madame de Chevreuse, qu'il
n'aimait ses maltresses que jusqu'à la ceinture, celle-ci lui
répondit . Eh bien, sire, vos maîtresses se ceindront, comme
Oros-Guillaume, au milieu des cuisses! .. enfin, nous avons
raconté ce que Guy-Patin, médecin du cardinal avait dit
■ le lui après sa mort ., Le cardinal, deux ans avant que de
mourir, avait encore trois maîtresses : la première était sa
niece. madame de Combalet : la seconde était la Picarde
■•^t-à-dire la femme du maréchal de Chaulnes ; et la
l'iislème. dit toujours Guy-Patin, une certaine belle fille
irisienne nommée Marion Delorme. ..
\farion Delorme est une célébrité parmi les courtisanes.
n a fait cent contes sur elle ; on l'a fait vivre près
• 1 lin siècle et demi; enfin, elle a servi de prétexte à Victor
Hugo pour faire un des plus beaux drames de la scène
française.
[lisons ce qu'était Marion Delorme : nou« la retrouverons
mi-lée à l'histoire du pauvre Cinq-Mais.
Marion Delorme était née à Châlons-sur-Marne, vers 1609
ou icio ; elle avait donc, à l'époque où nous sommes arrivés,
dix-huit ou dix-neuf ans.
Elle était pre.sque de condition et riche pour l'époque :
'Ile eût eu vingt-cinq mille écus en mariage; mais elle pré-
: a* rester fille, si toutefois on peut appeler rester mie le
liti qu'elle adopta.
I 'était une très belle personne, de grande mine, faisant
■if avec grâce: médiocre d'esprit, mais chantant bien, et
liant admirablement du théorbe ; magnifique, dépen-
H.re. lascive: elle avait eu quintité d'amants, mais pré-
'■iidait n'en avoir aimé que sept: c'est bien peu. comme
on voit. Desbarreaux avait été le premier: puis vinrent
successivement le marquis de Rouville. beau-frère de Bussy-
Rabutin ; Miossens. à qui elle avait écrit la première, et
qui pour elle fut infidèle à madame de Rohan ; Arnault
Cinq-Mars. M. de ChâtiUon et M. de Erissac
On voit qu'elle ne comptait pas le cardinal au nombre de
ceux qu'elle avait aimés.
Le cardinal l'avait envoyé chercher sur .sa réputation de
heauté. et elle était venue au palais déguisée en page.
LUI, de son côté, était dégillsé en cavalier. Il portait un
habit de satin gris de lin. passementé d'or et d'argent ; il
était hotié et avait des plumes sur son chapeau.
II lui fit. après l'entrevue, donner cent pistoles par son
valet de chambre de Bournais ; Marion les lui jeta au nez
l'uls. rentrant :
Monseigneur. dlt-eUe. ce n'est pas vous prob,abIement
" m avez fait cette insulte de m'offrir de l'argent Regar- 1
dez autour de vous, et voyez si vous n avez pas quelque
chose de mieux que des pistoles à me donner en souvenir
de notre entrevue.
Le cardinal regarda autour de lui. vit un Jonc qui ap-
p.'irtenalt à madame de Combalet. le prit et le donna à
lion, en disant :
Tenez, ma belle fllle, voici une canne qui vient de ma
riic'ce.
-- A la bonne heure ! dit Marlpn o'elorme. ceci est un tro-
phée... Je le, prends et je le garde.
HENRI IV, LOliie Xlll ET RlCllF.MFL
Le jonc était très beau, richement monté et valait nnp
racomamkVdo,r^^ ''"'°" '^ portait 'hlbit'ueUmeT
laconlant 1 anecdote a qui voulait l'entendre
ceî^lu "Véi^iit s^r^r^S':;::;^r^i;itr;^'r^/'
qr dVreiZffra'lXnl.^^-^"^'^ '' rhonnét^e^o'JSlt
n,ft""î?.T-^""''°" '"^ ^'ecevait d'argent: des cadeaux seule-
raient. D'Emery. trésorier, lui avait donné un coUlei dt
diamants qui lui était de temps en temps d'une grande
'e>source; dans ses besoins, elle le mettait en gage e ses
besoins étaient fréquents. Elle disait elle-mèmlqu eUe
n avait jamais porté les mêmes gants plus de trois heures
n'a^aif^ronLe"' """^ ^'^" ^°" ^'^ '^"-' <'"-<' ^"^
Elle promettait - comme Ninon, dont elle était auelaue
peu jalouse _ d'être belle jusqu'à quatre-vingts ans mais
timoine dant le but de se faire avorter, elle s'empoisonna
.Sa maladie dura trois jours ; pendant ces trc.is jours la
pauvre Madeleine se confessa dix ou douze fois ; elle trouvait
ôrrchrrirprTtre.'^''"'^ "" "°"^-"->" ' ^"■^' '^'' -"-y^"
Elle fut exposée, morte, sur son lit pendant vingt-quatre
Z\Z' f^n"^ '''^ '''°"' ""' couronne de fleurs d'oranger
mêlées à des roses blanches, ce qui était un peu risqSé
Llle avait un frère et trois sœuris •
fÂTJ'^T^;'^^'' '^ nommait Baye, du nom d'une terre de
amille, était en prison pour dettes. iMarion alla solliciter
le président de Mesmes, qui la trouva si charmante^e
non seulement U lui accorda sa demande, mais encore la
reconduisit jusqu'à la porte de la nie disant ■
-Eh! mademoiselle, se peut-ll que j'aie vécu jusqu'à
cette heure sans vous avoir connue?
Ses trois sœurs étaient belles et bien faites : rainée qui
n^était point renommée pour son esprit, avait l'habitude de
— Nous sommes pauvres, mais nous avons l'honneur
L'honneur d'être les sœurs de Marion Delorme. proba-
blement.
Et elle avait raison, la pauvre fille ; car. comme Marion
était l'illustration et le soutien de sa famille elle morte
Il n'y eut plus ni frère ni sœur ; l'excellent cœur défrayait'
toute la famille.
Sans doute n 'avait-elle pas rendu au cardinal Jlazarin les
.services qu'on l'accusait de rendre au cardinal de Riche-
lieu : car. au moment où elle mourut, elle aUait être arrê-
tée comme faisant partie de la cabale des princes de Condâ
et de Conti.
Ce fut sans' doute aussi ce qui donna lieu à cette singu-
lière version, qu'elle n'était pas morte, mais qu'elle avait
fait courir le bruit de sa mort, et qu'après avoir regardé
passer son convoi dune fenêtre, elle était partie pour l'An-
gleterre.
A dater de ce moment, commence pour la pauvre trépas-
sée une suite d'aventures dues à l'imagination de ses bio-
graphes.
Selon quelques-uns, elle aurait épousé un lord : devenue
veuve, elle serait rentrée en France avec une centaine de
mille francs ; attaquée sur la route par une bande de voleurs,
elle aurait été épousée par leur chef ; veuve une secondé
fois, après quatre ans de cohabitation avec ce second mari.
elle aurait épousé en troisièmes noces un procureur fiscal
nommé Le Brun ; puis, ayant perdu ce nouvel époux, après
vingt-deux ans. elle serait venue habiter le :\Iarais, où.
volée par des domestiques infidèles, elle serait morte sous
Louis XV, en I74I, à l'âge de cent trente-trois ans !
Tout cela, comme on le comprend bien, est une fable
Tallemant des Réaux la détruit par les détails minutieux
qu'il donne sur ses derniers moments, et nous trouvons,
dans la Gazette historique de Loret. çon extrait mortuaire
en quatre vers.
Voici ces quatre vers, publiés à la date du 30 juin 1650-
La pauvTe Marion Delorme,
De si rare et plaisante forme.
A laissé ravir au tombeau
Son corps si charmant et si beau
Quant à madame de Chaulnes, ses relations avec le car-
dinal étalent avérées. Au lieu de les nier comme madame de
Combalet, ou de les avouer simplement comme Marion
Delorme, la maréchale s'en vantait.
La chose pensa mal tourner pour elle Une nuit qu'elle
revenait de Saint-Demis, son carrosse fut arrêté par six
hommes à cheval déguisés en officiers do la marfne <pil
essayèrent de la défigurer en lui cassant deux bouteilles
d'encre sur le visage.
Le procédé est simple : on casse les bouteilles sur le vi-
sage de la personne que l'on veut défigurer ; le verre coupe.
8G
ALEXANDRE DLMAS ILLUSTRE
l'encre entre dans la coupure, et la trace de la cicatrice
reste éternellement.
Aujonrdhui, on a encore simplifié la cliose, on jette da
vitriol au visage.
Pur bonheur, madame de Cliaulnes se défendit en éten-
dant les deux mains ; les bouteilles se brisèrent aux pan-
neaux du carrosse, et ses vêtements seuls furent perdus.
Le cardinal, pour la dédommager, ïinon du mal. du moins
de la peur, lui donna, aux portes d'Amiens, une abbaye de
vingt-cinq mille livres de rente.
Maintenant, suivons le cardinal dans des amours plus
ambitieuses, et qui lui réussirent moins bien que, celles que
nous venons de raconter.
La reine Aune d'Autriche, délaissée par son mari, s'était
à peine aperçue d'une cliose dont les femmes s'aperçoivent
toujours : c'est que le cardinal de Riclielieu poussait auprès
d'elle l'étiquette jusqu'à la galanterie, le respect jusqu'à
l'adoration.
Un soir, elle reçut une lettre du cardinal, qui lui deman-
dait une entrevue, et la priait de faire de cette entrevue un
lêle-à-tète, le but de Son Eminence étant de parler avec Sa
Ma.iesté de certaiaes affaires d'Etat qui demandaient le plus
grand mystère.
Le roi était malade et en froid avec la reine, à cause des
familiarités de M. le duc d'Anjou. — Nous avons déjà parlé
des familiarités de monseigneur Gaston d'Orléans, et nous en
parlerons encore.
La reine accorda le rendez-vous ; seulement, elle plaça
dans l'embrasure d'une fenêtre une vieille femme de cham-
bre espagnole nommée dona Estefania, qui l'avait suivie de
Madrid à Paris, et qui parlait â peine le français.
Le cardinal était en costume de cavalier ; dans ces sortes
d'aventures, il tenait â di.ssimuler complètement Ihomme
d'Eglise ; oubliant sa robe, il voulait qu'on l'oubliât.
Au reste, comme la plupart des prélats du temps, qui. au
besoin, portaient la cuirasse, 11 portait la moustache et la
royale ; seulement, la royale ne portait pas encore ce nom
aristocratique. Nous trouverons moyen, en entrant dans le
cabinet de Louis XIII. pendant un de ces moments d'ennui
<iui lui étaient si pesants et si familiers, de dire comment
prit son nom ce petit bouquet de barbe qui. après avoir été
rasé sous Louis XIV, Louis XV, Louis XTI, la République et
lEmpire, reparut avec la Restauration.
Richelieu entra et trouva la reine assise et souriante. La
reine pouvait avoir alors vingt-trois nu vingt-quatre ans :
c e.st dire qu'elle était dans toute la (leur de cette beauté
si tristement négligée par .son mari.
Le cardinal était un diplomate assez habile pour enve-
lopper sa proposition, si étrange qu'elle fût, de dilemmes
assez pressants pour qu'Anne d'Autriche l'écputât jusqu'au
bout.
11 prit texte de la mauvaise santé du roi. de la maladie
dont il était particulièrement atteint à cette heure, de sa
crainte, comme Adèle sujet de la reine et ministre d'un
grand Etat, que cette maladie n'empirât.
Il Ht envisager à la reine la position précaire oit elle se
trouverait si, le roi venant à mourir, elle restait veuve sans
enfants.
La couronne, alors, passait à M. d'Anjou.
Elle avait pour ennemie mortelle la reine mè'ce, Marie de
Médicis. Il est vrai quelle avait pour ami le petit duc
d Anjou ; mais qu'était-ce cpie la protection d'un roi de
quinze ans contre la persécution d'une reine mère de qua-
rante-neuf ans ?
La reine, en voyant l'abîme où elle était près de tomber,
.s'olfraya.
— Mais, s'écria-t-elle, vous me resterez, vous, monsieur le
cardinal l vous êtes mon ami.
— Sans doute, madame, répondit celui-ci, je vous resterai,
ou plutôt je vous resterais si je ne devais pas être entraîné
moi-même dans la c.itastropbe ; mais monseigneur Gaston
me hait, mais la reine mère ne me pardonnera pas les
marques de sympathie que je "vous ai données II en résulte
que, si le roi meurt sans enfants, nous sommes perdus tous
deux : on me relègue dans mon évèché de Luçon et l'on
vous renvoie en Espagne: c est un triste résultat, n'est-ce
pas, pour deux coeurs qui avalent rêvé la régence?
La reine plia la tète.
— La destinée des rois, murmur.a-t-elle. comme celle des
simples particuliers, est aux mains du Seigneur.
— Oui. répondit Richelieu, et voila pourquoi Dieu a dit
a sa créature, faible ou forte, humble ou élevée : « Aide-toi
et Uleu t'aidera. »
r..i reine jeta sur le cardinal un de ces regards clairs et
protond.s qui sondent les coeurs ; mais elle eut beau regarder,
elle ne vit rien dans cette ame pleine de ténèbres.
,— Je ne vous comprends pas, dit-elle.
— Avez-vous quelque désir de me comprendre, madame ?
demanda le cardinal.
— Oui, car la situation est grave.
— Ce que j'ai à dire est difficile.
1
— Dites à demi-mot.
— Votre Majesté me permet de parler ?
— J'écoute Votre Eminence.
— Eh bien, tout cet avenir, sombre et sinistre se change
en un avenir rayonnant, si, au moment de la mort du roi,
on peut annoncer à la France que le roi, en mourant, laisse
un héritier de la couronne.
— Mais, dit la leine en rougissant, je croyais que vous
aviez pu deviner que. avec le roi, c'était, sinon Impossible,
du moins peu proljable.
— C est justement parce que la faute est au roi, dit le car-
dinal, que la faute est réparable.
— Ah ! ah ! fit la fière princesse espagnole.
— Vous comprenez, n'est-ce pas? dit Richelieu.
— Je crois comprendre, du moins: c'est quatorze ans de ^
royauté que vous m'offrez en échange de quelques nuits '0
d'adultère. "
— C'est toute une vie de dévouement et d'amour que je
mets à vos pieds.
Le Richelieu de 1G24 n'était point ce qu'il lut dix ans
plus tard, c'e.st-à-dire l'implacable cardinal, l'inflexible mi-
nistre, l'homme au génie sanglant; ou. s il l'était, personne
ne le voyait encore .«sous cet aspect, pas plus Anne d'Au-
triclie que les autres. Elle ne vit donc dans cette proposi-
tion, où il y avait autant de politique que d'amour, elle
ne vit donc, disons-nous, qu'une suprême insolence ; et,
voulant savoir jusqu'où la pousserait celui qui lui faisait
cette étrange proposition :
— Monsieur, dit-elle, la demande est inusitée et vaut,
vous l'avouerez. la peine que l'on y réfléchisse: laissez-moi,
pour me consulter, la nuit et l.a journée de demain.
— Et demain, demanda le cardinal, j'aurai de nouveau
l'honneur de mettre mes hommages aux pieds de Votre
Majesté?
— Demain, soit! répondit la reine; j'attendrai Votre Emi-
nence.
Le cardinal se retira, transporté de joie, après avoir de-
mandé et obtenu la permission de baiser les mains à la
reine.
,-\ peine la portière fut-elle retombée derrière le cardinal.
qu'Anne d'Autriche fit prévenir sa bonne amie madame de
Clievreuse qu'elle voulait lui i)arler.
Madame de Chevreuse accourut.
Elle avait, depuis loUiTtemps. remarqué cet amour du car-
dinal pour la reine : bien souvent elle en avait parlé à
.\nne d'Autriche : lùen souvent les deux jeunes femmes en
avaient ri. Comme tout le monde, elles ne voyaient dans
M. de Richelieu que le pauvre petit évêque de Luçon.
Alors, on arrêta un projet digne de ces deux folles tètes
et qui devait à tout jamais guérir le cardinal de son amour
pour la reine.
Rendez-vous, on se le rappelle, avait été pris pour le len-
demain soir.
Le lendemain donc, lorsque tout le monde fut retiré, le
cardinal, profitant de la permission reçue, se présenta chez
la reine.
Empruntons à un auteur contemporain, qui désire garder
l'anonyme, le récit de cette scène : ,
.< La reine accueillit parfaitement le cardinal, mais seule
ment parut émettre des doutes sur la réalité de l'amoui
dont Son Eminence lui avait parlé la veille, .\lors. le cardi-
nal appela à son aide les serments les plus saints, et jura
qu'il se sentait prêt à e.técuter pour la reine les hauts faits
que les chevaliers les plus renommés, les Roland, les .\ma
dis. les Calaor. avaient exécutés autrefois pour la dame ilo
leurs pensées : que, d'ailleurs, si .\nne d'Autriche voulait
le mettre .à l'épreuve, elle acquerrait bien vite la conviction
qu'il ne disait que I exacte vérité Mais, au milieu de ces
protestations, Anne d'Autriche l'interrompit.
• - Voyez le beau mérite, dit-elle, de tenter des prouesses
dont l'accomplissement donne la gloire: C'est ce que tons
les hommes font par ambition aussi bien que par amour
mais ce que vous ne feriez pas. monsieur le cardinal, par. .
qu'il n'y a qu'un homme amoureux qui y consentit, ce
serait de danser une sarabande devant moi ..
„ _ Madame répondit le cardinal, je suis aussi bien ca-
valier et homme de guerre qu'homme d'Eglise, et mon édu-
cation. Dieu merci: a été celle d'un gentilhomms ; je ne
vois donc pas ce qui pourrait m'empêcher de danser devant
vous, si tel était mon bon plaisir et que vous promissiez de
me récompenser de cette complaisance.
« — Mais vous ne m'avez pas laissé achever, dit la reine
Je prétendais que Votre Eminence ne danserait pas devant
moi avec un costume de bouflon espagnol.
« — Pourquoi pas? dit le cardinal.- La danse étant en
elle-même une chose fort bouffonne, je ne vols pas qui empê-
cherait d'assortir le costume à l'action
« — Comment ! reprit Anne d'Autriche, vous danseriez
une sarabande devant moi. vêtu en bouffon avec des son-
nettes aux jambes et des castagnettes aux mains?
IIEMHI IV, LOLIS XUI ET RICHELIEU
. — Oui, si cela devait se passer devant vous seule, et,
comme je vous l'ai dit, (lue j'eusse promesse d'une récom-
pense.
- —Devant moi seule, c est impossible, dit la reine; U
i.iut hieu un musicien pour marquer la mesure.
.. — Alors, prenez Hoccan. mon joueur de violon, dit le
ardinal ; c est un garçon discret et dont je vous réponds.
« — .\li ! si vous faites cela, s écria la reine, je serai la
première à avouer que jamais amour n'égala le vôtre.
. — Eh bien, madame, dit le cardinal, vous serez satis-
faite. Demain, à la même heure, vous pouvez m attendre.
< La reine donna sa main a baiser au cardinal, qui se re-
tira, ce jour-là. plus joyeu.x encore que la veille.
• La journée du lendemain se passa dans l'anxiété ; la
reine ne pouvait croire que le cardinal se décidât à faire
une pareille folie-, mais madame de Chevrcuse n'en fit pas
doute un îiistani. disant savoir de bonne source que Son
Eminence était amoureuse de la reine à en perdre la tête.
• .\ dix heures, la reine était dans son cabinet ; madame
de Che>Teuse. Vauthier et Beringhon étaient cachés derrière
un paravent. La reine disait que le cardinal ne viendrait
pas : mais madame de Chevreuse soutenait, elle, qu'il vien-
drait.
■. Boccan entra : U tenait son violon, et annonça que Son
Eminence le suivait.
• Environ dix minutes après le musicien, un homme parut,
enveloppé d un grand manteau qu'il rejel.i aussit<it qu il
eut fermé la porte : c'était le cardinal lui-même, dans le
costume exigé. Il avait des chausses et un pourpoint de
velours vert, des sonnettes d'argent â ses jarretières, et des
castagnettes aux mains.
" Anne d'Autriche eut grand'pelne à tenir son sérieux en
voyant l'homme qui gouvernait la France accoutré d'une
îi étrange façon ; cependant elle prit cet empire sur elle,
remercia le cardinal du geste le plus gracieiLX, et linvita
â pousser l'abnégation jusqu'au bout.
■ Soit que le cardinal fût véritablement assez amoureux
pour faire une pareille folie, soit qu'ainsi qu'il l'avait laissé
paraître, il eilt des prétentions à la danse, il ne fit aucune
opposition à sa demande, et. aux premiers sons de l'ins-
trument de Boccan. se mit â exécuter les figures de la
sarabande avec force coups de jambe et évolutions de bras.
Malheureusement, quant à la gravité même avec laquelle le
cardinal procédait à la chose, ce spectacle atteignit à un
grotesque si véhément, que la reine ne put garder son
sérieux et éclata de rire.
• L"n rire bruyant et prolongé sembla lui répondre alors
comme un écho.
•■ C'étaient les spectateurs cachés derrière le paravent qui
faisaient chorus.
■ Le cardinal s'aperçut alors qne ce qu'il avait pris pour
une faveur n'était qu'une mystiflcation, et sortit furieux.
• .aussitôt madame de Chevreuse, '\rauthler et Beringhen
firent Irruption.
•■ Boccan lui-même suivit l'exemple, et tous qtiatre avouè-
rent que, grâce à cette imagination de la reine, ils venaient
d'assister à l'un des spectacles les plus réjouissants qui se
pussent imaginer.- »
Les pauvres insensés jouaient avec la colère du cardinal-
duc 11 est vrai que cette colère leur était encore inconnue.
Après la mort de Bouteville. de Montmorency, de Chalais
et de Cinq-Mars, ils n'eussent certes pas risqué la terrible
plaisanterie.
Et. en effet, tandis qu'ils riaient ainsi, le cardinal, ren-
tré chez lui, vouait à Anne d'Autriche et à madame de
Chevreuse une haine éternelle, une haine de prêtre.
Vers le même temps, la cour d'Angleterre envoya, en
qualité d'ambassadeur extraordinaire à Paris, le comte de
Carlisle.
Il venait, au nom de Jacques 'VI d'Ecosse {Jacques I"
d'.^ngleterre). demander pour son ais. le prince de Galles,
la main de madame Henriette, fllle de Henri IV.
La demande fut favorablement accueillie, et le comte de
Carlisle retourna en Angleterre porteur de bonnes paroles.
Le comte de Carlisle s'était adjoint pour compagnon d'am-
bassade un des hommes les plus riches, les plus beaux,
les plus élégants de l'Angletsrre.
C'était lord Rich. depuis comte Holland.
En France, sa beauté avait semblé un peu fade aux
hommes, qui l'accusaient d'être trop blond et trop rose;
mais U n'en avait point été ainsi près de l'autre sexe, et
lord Holland avait produit nne «vive impression sur les
femmes.
Il avait passé pour être le favori de madame de Che-
vi'euse. à laquelle, au reste, on commençait de prêter la
plupart des aventures qui se passaient ù la cour de France.
A leur retour à Londres. les deux seigneurs racontèrent
à lord Buckingham. leur ami. ce qu'ils avaient vu de beau
â la cour de France; ils lui firent le portrait de toute cette
pléiade de jeunes et charmantes femmes qui entouraient
Anne d'Autriche.
Mais, au milieu d'elles toutes, ils avouèrent que la prin-
cesse espagnole était reine par la beauté comme par le
rang, et que rien ne pouvait, sous ce rapport, être compa-
rable à la splendide majesté de la reine de France.
Ce récit monta la tête à l'illustre lord, qui était chargé
d'introduire le roman dans la triste et morose histoire
de Louis Xiri et d'Anne d'.-Vutriche.
George Villiers. duc de Buckingham, avait alors trente-
deux ans ; il était né en 1592. U était donc dans toute la
force de son Age et de sa beauté; jeune, riche, élégant,
habile a tous les exercices, brave jusqu'à la témérité, aven-
tureux jusqu'à la folie, il passait en Angleterre pour le
cavalier le plus accompli nor. seulement de la Grande-Bre-
tagne, mais encore de l'Europe, et souvent sa Renommée
était venue réveiller désagréablement, au milieu de leurs
triomphes. les dix-sepl seigneurs de France. — On appelait
ainsi les dix-sept seigneurs les plus accomplis de la cour
de Louis XIII
Buckingham était venu une première lois en France, vers
l'époque de la mort de Henri IV; il y avait séjourné un
assez long temps pour revenir en Angleterre parlant admi-
rablement le français, et rapportant avec lui la réputa-
tion du plus brillant danseur qui fût au monde.
On se rappelle la place qtie tint la danse à la cour du roi
Henri IV. et les troubles apportés dans le cœur du vieux
monarque par les illustres dames figurant dans les ballets.
Jacques VI, dans un divertissement que lui donnèrent,
en 1615. les écoliers de Cambridge, remarqua le jeune George
oe Villiers. alors âgé de vingt et un ans : comme sa mère
Marie Stuart. Jacques VI ne savait pas résister aux charmes
d'un beau visage : il se fit présenter le jeune homme et
le nomma son échanson.
En moins de deux ans, le nouveau favori fut créé che-
valier, gentilhomme de la chambre, vicomte, marquis, duc
de Buckingham. grand amiral, gardien des cinq ports ; ce
qui le rendit si fier et si hautain, qu'un jotu", dans une
discussion, trouvant sans doute que le prince de Galles
ne lui parlait point assez respectueusement, il leva la main
sur lui, tout héritier de la couronne qu'il était.
Pour se raccommoder avec celui qui tut plus tard le grave
et triste Charles I'^'', il lui proposa une équipée digne de
deux jeunes fous.
Il était question d'un mariage entre le prince de Galles
et l'infante d Espagne, cette même infante devenue depuis
reine de France. Buckingham proposa au prince de Galles
de partir incognito pour Madrid, afin d'apprécier d'avance
celle qu'on destinait alors à être reine d'Angleterre.
A force d'instances, les deux jeunes gens firent consentir
Jacques VI à leur folie : ils partirent, et scandalisèrent la
cour d'Espagne par leurs Infractions à l'étiquette autri-
chienne : le mariage fut rompu, et Buckingham revint en
Angleterre, conservant dans son souvenir, comme un éblouls-
sement, limage de la jeune .\nne d'AutrlcIie.
Il en résulta que, lorsque, plus tard, on lui parla de cette
beauté entrevue, il n'eut qu'à remonter dans le passé encore
illuminé des rayons d un premier amour.
Buckingham sollicita et obtint de Jacques VI la permis-
sion de venir en France pour mener à bonne fin les négo-
ciations entamées par le comte de Carlisle et lord Bich.
L'élégant favori de Jacques VI apparut donc à la cour
de France, où sa première audience laissa des souvenirs
impérissables dans les annales galantes de la cour.
Le duc était vêtu d'un pourpoint de satin blanc, broché
d'or ; il avait jeté sur ses épaules un manteau de velours
gris clair, tout brodé de perles fines ; seulement, ces perles
étaient retenues par un fil de soie si frêle, qu'au moment
011 le duc s'avançait pour remettre ses lettres de créance
au roi. le fll se rompit et que les perles roulèrent sur le
parquet.
Il y en avait pour deux cent mille livres.
Les courtisans, croyant à un accident, se baissèrent pour
ramasser cette pluie encore plus précieuse que celle de
Danaé. Mais, à leur grand étonncment, lorsqu'ils voulurent
rendre à Buckingham la moisson récoltée derrière lui,
Buckingham, avec une grâce parfaite, supplia chacun de
garder la part que le hasard lui avait faite, et, queUes
que fussent les Instances adressées, refusa de reprendre une
seule des perles qu'il avait perdues. Alors, on comprit que
cette chute de perles était, non point un accident fortuit,
mais une galanterie préparée d'avance. , ^ , , „,„
Cette magnificence, opposée à la parcimonie de Louis \1II,
frappa singulièrement Anne d'Autriche ; la cour de France
88
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
était l'une des plus galantes, mais était loin d'être une
des plus riches de 1 Europe. Le trésor amassé par Henri IV
à l'Arsenal avait été employé à acheter cinq fois la paix
aux princes du sang. L'épargne était à sec, et les augustes
personnages dont nous avons l'iionneur de nous occuper
étaient tort gênés depuis le premier jusqu'au dernier.
Ruckingham neut pas de peine à s'apercevoir de l'effet
qu'il avait produit sur Anne d'.\utriche ; mais, en pensant
que, pour arriver au but qu'il se proposait, il lui fallait
se créer de puissants alliés, le duc, accrédité par lord Rich
près de madame de Chevreuse, se présenta chez elle, lui
iToua sa passion pour la reine, et, moyennant un nœud
de diamants de cent mille livres et un prêt de deux mille
pistoles, obtint qu'elle devînt non seulement sa confidente,
mais encore son auxiliaire.
Dailleurs. c'était pour jouer un mauvais tour au roi
qu'elle avait aimé et au cardinal qu'elle haïssait, qu'elle
acceptait d'aider aux folies de Buckingham.
Madame de Chevreuse n'hésita donc point un instant.
Il lut convenu que Buckingham feindrait le plus violent
amour pour madame de Chevreuse. La chose n'avait au-
cun inconvénient, il. de Chevreuse n'ayant pas, comme
Louis XIII, le ridicule d'être jaloux.
Cette vieille ruse réussit.
La reine, qui avait tremblé un Instant en songeant au
caractère bien connu de Buckingham, se rassura, à la me
lie cet amour publiquement déclaré, et consentit à recevoir
en secret les témoignages de respect et de tendresse que
Buckingham mettait à ses pieds.
Mais les occasions n'étaient pas fréquentes ; la personne
de la reine était soigneusement gardée, d'un côté par le roi,
de l'autre par le cardinal.
Madame de Chevreuse imagina de donner une fête somp-
tueuse dans son hôtel. On consulta la reine, qui accepta ;
et le roi, après avoir longuement mâchonné sa moustache,
ne trouvant pas de prétexte pour refuser, accepta à son
tour.
Bien plus, voulant rivaliser de galanterie avec Buckin-
gham lui-raûme, il fit à cette occasion cadeau à la reine
de douze lerrets en diamants.
Ces douze ferrets. par les événements qui s'y rattachent,
ont acquis une valeur historique.
ne son côté, le duc de Buckingham, qui avait soufflé
il madame de Chevreuse l'invention de cette fête, était à
la recherche d'un moyen de quitter la reine le moins pos-
sible et «ous différents costumes, de s'attacher à ses pas
depuis le moment où elle serait entrée dans l'hôtel de Che-
vreuse jusqu'au moment où elle en sortirait.
L'ambassadeur parla de ce désir à madame de Chevreuse,
et celle-ci était si bonne amie, qu'ei;e le trouva tout natu-
rel • seulement, elle invita le duc à s'adjoindre un allié.
Cet allié c'était son beau-frère, le chevalier de Guise,
autre fou bien digne de rivaliser avec Buckingbam, et qui
eut certes soutenu la concurrence si l'argent ne lui eat
""a. ce propos, disons un peu ce qui restait de la descen-
dance du duc Henri de Guise, assassiné à lîlois, avec son
frère, le cardinal de Lorraine.
Il restait d'abord l'aîné, Charles de Lorraine, duc de
Guise né le 20 août 1571, et qui, par conséquent, à l'époque
où nous sommes arrivés, avait cinquante-trois ans.
C'était, comparé à son père et à son grand-père un fort
petit compagnon. Cette famille, qui avait jalousé les rois
de France et mis la main sur la couronne de Henri III,
était bien peu de chose, quand on songe à ce qu'elle avait
été un demi-siècle auparavant. .,,.,„ „i.^»
Le prince que nous venons de nommer, et qui fut le père
de celui qui conquit Naples. avait été, à l.-'^ge ^e dix-sep
ans arrêté et enfermé à Tours; mais bientôt U s ctait
éc+iappé. avait pris parti contre Henri IV; puis, enfin.
ayant fait sa soumission, 11 était rentré en grâce.
Après la mort du grand prieur, bâtard de Henri II, M. ue
Guise eut le gouvernement de la Provence.
Pendant sa résidence â Marseille, il fit connaissance dune
fille de cette belle Châteauneuf de Rieux, qui avait été aimee
de Charles IX, que Henri III faillit prendre pour femme, et
qui. après avoir refusé la main du prince de Transylvanie,
tlnit par épouser un capitaine de galères, d'origine florentine,
et que l'on nommait Altovltl Castellane.
., Je crois même qu'elle finit par le tuer virilement. ^ dit
IKtoile le trouvant, un beau jour ou une belle nuit, en
, onversktlon criminelle avec une autre femme, pour parler
Lomme nos voisins les Anglais
Mais, avant la catastrophe, elle était accouchée à Mar-
seille d'une fille qu'elle fit tenir sur les fonts de baptême
par la ville même.
L'enfant reçut le nom de Marcelle. , _ , , „. ^.
Comme ce nom se rapprochait de celui de a ville qui
avait eu l'honneur d'être sa marraine. Insensiblement au
lieu de l'appeler mademoiselle Marcelle, le peuple s habl-
fja à rappeler nuiacmoisclle de .Marseille . ce qui était bien
plus logique, puisque la ville était sa marraine.. Le nom lui
en resta.
Cette jeune fille était une charmante personne, ayant la
meilleure grâce du monde, blanche comme 1 albâtre, avec
des cheveux châtains, chantant bien, dansant à merveille,
sachant la musique jusqu'à composer, faisant des .sonnets
comme M. de Gombault. flère mais civile, et étant 1 amour
de tout le pays.
Le grand prieur, bâtard de Henri II, en avait été inuti-
lement épris ; beaucoup de personnes de qualité l'eussent
épousée si elle y eût consenti ; elle préféra être la maîtresse
de M. de Guise
M. de Guise, cependant, était petit et camus ; mais U était
de grande naissance et avait hérité de son père Henri
cet air qui faisait dire à madame de Sauves que. ■■ près du
prince Henri de Guise, tous les autres princes avalent
l'air peuple. »
Enfin, tel qu'il était, nous l'avons dit, M. de Guise plut
à la filleule de la ville de Marseille.
Cette galanterie dura quelques années ; la pauvre Mar-
celle croyait toujours que le duc finirait par l'épouser ;
peut-être 'n'en eut-il pas même 1 idée. Ce qu'il y a de sur.
c'est qu'il ne lui fit pas la proposition de devenir sa
■femme ; elle, alors, la première, eut le courage de se séparer
de lui ; lui, de son côté, quitta Marseille et revint à la cour.
Elle chanta donc, nouvelle Ariane, son abandon, .enfer-
mant tout le poème de sa douleur dans deux couplets dont
elle fit l'air et les paroles.
L'air étant perdu, nous ne pouvons, malheureusement,
donner à nos lecteurs que les paroles : les voici :
Il s'en va, ce cruel vainqueur.
Il s'en va, plein de gloire ;
Il s'en va méprisant mon cœur.
Sa plus noble victoire :
Et. malgré toute sa rigueur.
J'en garde la mémoire.
Je m Imagine qu'il prendra
Quelque nouvelle amante.
Mais, qu'il fasse ce qu'il voudra.
Je suis la plus galante.
Le cœur me dit qu'il reviendra.
C'est ce qui me contente.
Hélas ' le cruel vainqueur ne revint pas ; aussi la pauvre
Marcelle tombât-elle malade ; la maladie dura un an.
Pendant cette maladie, n'ayant aucun patrimoine, elle
avait les uns après les autres, vendu tous ses bijoux.
On avertit M. de Guise de sa détresse; elle, avec le plus
.'rand .soin, la cachait à tout le monde. Aussitôt, le duc
lui envoya dix raille écus par un de ses gentilshommes mais
elle rem'ercia fièrement le duc de Guise, disant qu elle ne
voulait rien prendre de personne et de lui encore mo^ns
que d'aucun autre ; que, du reste, elle ava si peu de temps
a vivre, que. dans l'extrémité où elle était, elle se pouvait
passer de tout le monde.
Et, en «ffet, l'émotion ayant sans doute redoublé son mal.
elle mourut la nuit suivante.
On ne trouva qu'un sou chez elle.
La ville la fit enterrer à ses frais, dans Tabbaye de Saint-
Victor
C'était un homme d'une complexion fort amoureuse que
M de Guise, fort Inconstant, fort bavard surtout.
Certaines anecdotes couraient sur lui, qui avaient réjoui
la vieille cour, et qui réjouissaient «'«^«''^ '^„,^°"7,''^', ..„.
on racontait, entre autres choses qu une nuit é'^"' ^O"
ché - comment dirons-nous cela?... ma toi! disons-le
toutsimplement. comme Tallemant des f^»''; - ;'" ^^^°",;
tait qu'une nuit, étant couché avec '^t^^-^^^^f "" •=™.
1er au parlement, on entendit rudement frapper à la porte^
es deux amoureux se réveillent en sursaut; là f"»'™e
ourt à la fenêtre, et reconnaît son mari, qui, venant de
retrouver dans sa poche une clef de la maison, mettait
ce te clef dans la serrure, et rentrait tranquillement, sans
s» douter le moins du monde que sa place fût prise.
"La femme n'eut que le temps de crier au duc :
— Sauvez-vous, monseigneur! , „,„_
Monseigneur se sauva, laissant ses ^f Its sur une halse^
la femme court aux habits, en arrache les dentelles, uae
le^poc^eTet "e refourre dans le Ut juste au moment où
rconselller entre d.ans la chambre à coucher.
Tout en se déshabillant, le conseiller voit des habits qu U
«prvlrez à la campagne.
Sur ces entrefaites, l'heure sonne.
1
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
89
— Bon ! dit le conseiller, je n'ai pas le temps de me cou-
cher : j'ai rendez-vous au palais à la première heure.
Et. repassant sa robe par dessus ses habits, il va à ses
affaires.
Lui dehors. M. de Guise sort de sa cachette, et. ne pou-
vant s'en aller en chemise, il prend les habits du conseil-
ler.
En chemin, il se rappelle que Henri IV lui a recommandé,
la veille, de venir au Louvre de bonne heure.
— Par ma fol. dit-il, allons-y en conseiller; je conterai
laffaire au roi. et 11 en rira
Il va au Louvre, conte larfaire au roi. qui non seule-
ment en rit. mais qui. croyant que le duc lui fait un
conte, envoie, par un exempt, l'ordre au conseiller de
venir au palais.
Le conseiller, tout étonné de l'honneur inattendu que
lui fait le ri/i. arrive et salue.
Le roi le tire à part, lui parle de cent choses, boutonnant
et déboutonnant sa robe, sans que celui-ci comprit ce que
le roi avait à le fourrager ainsi.
— Ventre-îaint-gris ! s'écrie tout à coup Henri IV, mais
c'est le pourpoint de mon cousin de Guise que vous avez lu !
Le conseiller ne voulait absolument pas le croire ; il fal-
lut que le roi lui en donnât sa parole.
Nous avons dit que M, de Guise était fort indiscret. Un
jour, il rencontre le maréclial de Grammont et lui raconte
qu'il vient d'obtenir les dernières faveurs d'une dame de
la cour.
Le maréchal de Grammont lui en fait son compliment,
mais, contre son habitude, garde le secret.
Quelques jours après. M. de Guise le rencontre.
— Eh ! monsieur le maréchal, lui dit-il, il me semble que
TOUS ne m'aimez plus tant.
— Pourquoi cela, monseigneur?
— Comment ! je vous raconte que j'ai été l'amant de
madame une telle pour que vous le disiez ù tout le monde,
et, au contraire, vous ne le dites à personne; ce n'est
pas bien, monsieur le maréchal.
Et il le quitte tout piqué.
Une autre fois, ayant! passé la nuit auprès d'une per-
sonne qu'il avait, à force de protestations, fini par con-
vaincre de sou amour. la personne s'aperçut que, le jour
commençant à poindre à peine, M. de Guise, au lieu de
se reposer et de s'endormir, se tournait et se retournait
de côté et d'autre.
— Qu'avez-vous donc, cher duc? lui demanda la dame.
— Eh! pardieu ! chère amie, répondit le duc, j'ai envie
d'être dehors pour dire à tout le monde la satisfaction
que je viens d avoir à passer la nuit dans votre chambre.
Et, en effet, il se lève, sort et arrête le premier passant
pour lui conter son bonheur.
Un soir qu'il était venu à pied chez M. de Créqui, et
qu'il y était resté plus tard qu'il ne comptait, M. de Créqui
ne voulut point le laisser retourner à pied à l'hOtel de
Guise.
En conséquence, il lui offre une haquenée.
Le duc se débat un instant, puis accepte.
Il monte sur la haquenée et lui lâche la bride.
Or, la hatfuenée avait l'habitude de conduire son maître
au logis d'une dame. où. de son côté, le maître avait
l'habitude d'être galamment reçu.
Elle y conduit tout droit M. de Guise.
Au bruit du pas de la béte, la porte s'ouvre,
— Est-ce vous, monseigneur? dit une voix de suivante
— Ma foi, oui, c'est moi. répond M. de Guise en se cou-
vrant le nez de son manteau.
— Entrez ; madame est dans sa chambre.
— Où cela ?
— Ne connaissez-vous pas la chambre de madame ?
— Si fait; mais j'ai eu affaire à des tire-laine et je suis
un peu troublé ; conduis-moi
La suivante conduit M. de Guise, toujours encliaribotté
dans son manteau, jusqu'au lit de sa maîtresse, qai atten-
dait dans une chambre sans lumière.
— Ma loi. au petit bonheur ! dit M. de Guise en se cou-
chant.
Au jour. 11 se trouva que la dame était charmante ; seu-
lement, elle fut bien étonnée et recommanda le secret
au duc.
La première personne à qui le duc alla conter la chose
fut M, de Créqui.
H aimait a.ssez les vers et disait toujours qu'il voudrait
être poêle. In jour, le TouiUoux lui dit une épigramme
de Gombauli.
Le duc se la fait répéter une fois, deux fois, puis se
promène tout pensif.
Tout à coup, rappelant le gentilhomme :
— Eh ! monsieur, lui demandat-il. n'y aurait-il pas
» moyen que cette épigramme lût de moi ?
Un autre jour, il monte en c>irrosse.
— On (ffiiduirai-je monseigneur? demanda le cocher.
— Partout oii tu voudras, pour™ que j'aille chez M. le
nonce et chez .M. de Loménle.
M. de Loménie étant plus près, le coclier l'y mène d abord,
11 ne voulut jamais croire que ce ne fat pas le nonce
et s'opposa obstinément a ce que M. de Lomunie le recon-
duisit.
En sortant de là. Il alla chez le nonce, qu'il traita fort
cavalièrement.
Comme sou père et son grand-père, — quoique sa fortune
ne fût point en harmonie avec la leur, — M. le duc de
Guise était tort libéral.
Un jour, il gagne au président de Clicvry cinquante milK
livres sur parole.
Le lendemain, celui-ci les lui envoie par son commis Ra-
phaël Corbinelli. Il y avait quarante mille francs en argent
et di.x mille en écus d'or dans un petit sac.
M, de Guise prend le petit sac et le donne à Corbinelli
pour sa peine.
Celui-ci, en rentrant chez lui, ouvre son petit sac, voit
de l'or, compte les dix mille livres et comprend que M. de
Guise s'est trompé.
En toute hâte, il retourne à l'hôtel de Guise et dit au
duc ce qui le ramène.
•— Gardez, gardez, mon cher, répond celui-ci ; dans ma
famille, on n'a jamais repris ce que l'on avait donné.
Le duc de Guise mourut en 1740,
Le chevalier de Guise était moins excentrique que son
frère, et, cependant, il avait sa bonne part d'originalité.
Il était brave, beau, bien fait et de bonne mine ; « seu-
lement, dit Tallemanl des Réaux. il avait l'esprit fort
court ".
Un jour, il se confessa d'être l'amant d'une femme; lui,
au moins, ne disait ces choses-là qu'à son confesseur, tandis
que son frère le disait à tout le monde.
Le confesseur était un jésuite.
— Mon fils, lui dit-il, je ne vous donnerai point l'absolu-
tion que vous ne quittiez votre maltresse,
— Oh ! quant à cela, dit le chevalier, je laime, trop et n'en
ferai rien.
Le jésuite s'obstina ; le chevalier tint bon. et il fut convenu
que l'on irait devant le saint sacrement demander â Dieu
d'ôter au pauvre chevalier cette obstination du cœur.
On y va.
Une fois à l'autel, le jésuite se met à conjurer Dieu avec
le plus grand zèle du monde, afin qu'il ait à guérir le
jeune prince ; mais lui, voyant l'ardeur du bon père, s'en-
fuit le tirant par la robe, pour lui dire, tout en s enfuyant :
— Mon père, mon père, n'y allez pas si chaudement.
Peste ! Dieu n'aurait qu'à vous accorder ce que vous lui
demandez: qui serait puni? c'est moi.
Un jour, il-passe devant un canon qu'on éprouve.
— Attendez, dit-il aux artilleurs.
Et il se met à califourchon sur le canon.
— Maintenant, allez ! dit-il.
On eut beau lui faire remarquer le danger qu'il courai!.
— Allez, allez toujours !
Voyant qu'il s'obstinait, les artilleurs cédèrent.
L'un d'eux approcha la mèche de la lumière et mit le
feu au canon ! Le canon éclata, et le chevalier dé Guise
disparut, haché en lambeaux !
C'était à cet écervelé que madame de Chevreuse renvoyait
Buckingham. Nous verrons de quelle utilité le chevalier
de Guise fut à Buckingham, dans la fête donnée par sa
belle-sœur.
Un rapport que fit faire par sa police particulière le car-
dinal-duc, nous a conservé tous les détails de cette fête;
comme ils appartiennent tout naturellement au côté désha-
billé de la royauté, nous le reproduisons en entier, nous
contentant d'en rajeunir la forme.
« D'abord, la reine, après être descendue de voiture, désira
faire un tour dans les parterres ; en conséquence, elle s'ap-
puya sur le bras de la duchesse, et commença sa prome-
nade.
« Elle n'avait pas fait vingt pas, qu'un jardinier se pré-
senta devant elle et lui offrit d'une main une corbeille de
fruits, et de l'autre un bouquet. La reine prit le bouquit ;
mais, au moment où elle accordait un salaire à la préve-
nance dont elle était l'objet, sa main toucha celle du jar-
dinier, qui lui dit quelques mots tout bas. (La reine fit
un geste d'étonnement, et ce geste et la rougeur qui l'ac-
compagna sont consignés dans le rapport où lious puisons
ces détails.)
" Aussi, à l'instant même, le bruit se répandit que le
galant Jardinier n'était autre que le duc de Buckingham,
« Aussitôt ch.acun se mit en quête ; mais il était déjà trop
tard: le jardinier avait disparu, et la reine se faisait dii'c
la bonne aventure par un magicien qui, à l'inspection seule
de sa belle main qu'il tenait entre les siennes, lui contait
des choses si étranges, que la reine, en les écoutant, ne
pouvait cacher son trouble
ALEXl-VNDRE DUMaS ILLUSTRE
« Enfin, ce trouble augmenta au point que la princesse
perdit tout à fait contenance, et que madame de Clievreuse,
effrayée des suites <iue pouvait avoir une pareille folie, fit
signe au duc qu'il avait outre-passé les bornes de la pru-
dence, et 1 engagea désormais à plus de circonspection.
" Toujours est-il que, quels que fussent les discours qu'elle
entendait. Anne d'Autriche les souffrit, quoiqu'elle ne se
fût pas plus méprise aux hommages du magicien qu'à ceux
du jardinier. La reine avait de bons yeux, et, d'ailleurs,
son officieuse amie était là qui voyait double.
<• Le duc de Buckingham excellait dans l'art de la danse,
qui, è cette époque, — nous en avons vu la preuve dans
la sarabande dansée par le cardinal, — n'était dédaignée
de personne.
« Les têtes couronnées elles-mêmes avaient à cœur cette
espèce de supériorité, dont les dames se montraient fort
touchées : Henri IV aimait beaucoup les ballets, et ce fut
dans un ballet qu il vit pour la première fols la belle Hen-
riette de Montmorency, qui lui fit faire de si grandes
folies ; Louis XIH composait lui-même la musique de ceux
qu'on dansait devant lui, et il en avait un préféré surtout
que l'on appelait le ballet de la Merlaison. On sait en ce
genre les succès de Grammont, de Lauzun et de Louis XIV.
" Buckingham figura donc avec un éclat surprenant dans
un certain ballet de démons qu'on avait imaginé ce soir-là
comme le plus gracieux divertissement dont on pût réjouir
Leurs Majestés.
•I Le roi et la reine applaudirent le danseur inconnu,
qu'ils prirent — il est probable qu'un seul des deux com-
mit cette erreur — pour un seigneur de la cour de France.
" Enfin, le ballet terminé. Leurs Majestés se préparèrent
à ouvrir la séance du divertissement le plus pompeux de
la soirée ; là aussi, Buckingliam remplissait un rôle, et 11
l'avait non pas choisi, mais usurpé d'une manière bien
audacieuse et bien adroite.
" C'était la coutume alors de flatter les rois jusque dans
leurs plaisirs, et les Orientaux, si habiles dans ce genre de
courti.saneriç, étaient mis à contribution par les maîtres des
cérémonies français.
" La coutume des mascarades dans le genre de celle que
nous allons raconter se perpétua jusqu'en 1720, et fut appli-
quée une dernière fois à ces fêtes de nuit données par
madame du Maine, en sou palais de Sceaux, et qu'on ap-
pelait les nuits blanches.
« Il s'agissait de supposer que tous les potentats de la
terre, et surtout ceux des pays* mystérieux qui sont situés
de l'autre côté de l'équateur. les fabuleux Sofis, les Khans
bizarres, les Mongols riches à milliards, et les Incas souve-
rains des mines d'or, s'avisaient un jour de se réunir pour
venir adorer le trône du roi de France. On voit que l'Idée
n'était pas mal ingénieuse.
" Louis XIV, prince assez glorieux, comme on le sait, en
fut dupe bien plus sérieusement encore, lorsqu'il reçut la
visite mystiflante du fameux ambassadeur persan Méhémet
Riza-Bey. et qu'il voulut que la réception de ce charlatan
tût faite avec toute la pompe dont la cour de Versailles
était susceptible.
•■ Les rois orientaux, dans la fête dont nous parlons,
devaient être représentés par les princes des maisons sou-
veraines de France ; MM. de Lorraine, de Rnhan. de Bouil-
lon, de Chabot et de la Trémou 111e .furent désignés par le
roi pour faire partie du divertissement.
« Le jeune chevalier de Guise, fils du Balafré, qui faisait
le Grand Mogol. était frère cadet de M. de CheiTeuse ;
c'était le même qui avait tué en duel le baron de Luz et
son nis. et qui. plus tard, s'étant mis sur un canon qu'on
éprouvait, fut tué par ce canon, qui creva.
« La veille même du divertissement, Buckingham avait
été faire une visite au chevalier de Guise, lequel, comme
tous les seigneurs de l'époque, se trouvant fort gêné d ar-
gent, en était réduit aux expédients et, malgi'é toutes les
ressources qu'il avait e,pnployées. commençait à avoir grand'-
peur de ne point paraître le lendemain à la fête de madame
de Chevreuse avec toute la magnificence qu'il eût désirée.
•1 Buckingham était connu par sa générosité : depuis son
arrivée à la cour de France, 11 avait obligé de sa bourse
les plus fiers et les plus riches.
« Cette visite parut donc au chevalier de Guise une Ijonne
fortune, et 11 toui-nait dans son esprit les discours qu'il
allait adresser au splendide ambassadeur, lorsque celui-ci
alla au-devant de ses désirs en se mettart à sa discrétion
pour une somme de trois mille plstoles, et en offrant, en
outre, au chevalier de lui prêter, pour rehausser l'éclat
de son costume, tous les diamants de la couronne d'Angle-
terre, que Jacques VI avait laissé emporter à son repré-
sentant.
■I C'était plus que n'eût osé espérer le clievallcr de Guise;
11 tendit la main à Buckingham, et lui demanda quelle
chose il pouvait faire pour reconnaître un si grand service.
« — Ecoutez, lui dit Buckingham, Je voulais — c'est une
satisfaction puérile peut-être, mais c est une chose qui me
fera grand plaisir — je voulais trouver occasion de porter
à la fois sur mon habit toute cette cargaison de pierreries
que j'ai apportées avec moi; prêtez-moi votre place une
partie de la soirée de demain ; tant que le Grand Mogol
restera masqué, je ferai le Grand Slogol ; au moment où
il faudra se démasquer, je vous rendrai votre place. Nous
pourrons ainsi jouer, vous ostensiblement, moi en secret,
chacun notre rôle. Nous ferons un seul personnage à nous
deux, voilà tout ; vous souperez et je danserai. Cela vous
convient-il ainsi?
« Le chevalier de Guise trouvait la chose trop facile à
faire pour refuser le marché ; il accepta donc, se croyant
l'obligé du duc, et reconnaissant en lui son maître ; car
quoique ses folies eussent fait quelque bruit en France,
il était loin encore d approcher, pour l'extravagance sur-
tout, d'un amoureux comme Buckingham.
'< Les choses furent laites ainsi qu'il était convenu, et
le duc, masqué, resplendissant au feu des lustres et des
flambeaux, apparut aux regards de la reine, escorté d'une
suite nombreuse, dont la magnificence n'égalait point, mais
ne déparait pas la sienne.
« La langue orientale est fertile en comparaisons empha-
tiques et en poétiques allusions ; Buckingham mit tout son
art à glisser à la reine plusieurs compliments passionnés.
Cette situation plaisait d'autant plus à l'esprit aventureux
du duc et à l'esprit romanesque d'Anne d'Autriche, qu'elle
était fort dangereuse.
« Le roi, le cardinal et toute la cour étaient là, et, comme
le bruit s'était déjà répandu que le duc se trouvait au bal,
chacun regardait de tous ses yeux, écoutait de toutes ses
oreilles; mais nul ne se doutait que ce Grand Mogol, que
l'on prenait pour le chevalier de Guise, fût Buckingham
lui-même.
« Aussi, le divertissement eut-il un si prodigieux succès,
que le roi ne put s'empêcher d'en témoigner sa satisfaction
à madame de Chevreuse.
n Enfin, arriva le moment où l'on annonça que le roi était
servi ; c'était l'heure de se démasqruer, et des salons avalent
été préparés à cet effet.
« Le Grand Mogol et son porte-iabre se retirèrent dans
un cabinet; le porte-sabre n'était autre que le chevalier de
Guise, qui prit à son tour les habits du duc et s'en alla
souper en costume de Grand Mogol, tandis que Buckingham
avait pris le sien.
« L'entrée du chevalier fut un véritable triomphe, et 11
lui lut adressé force compliments sur la richesse de ses
habits et sur la grâce avec laquelle il avait dansé.
« Après ce souper, le chevalier vint rejoindre le duc dans
le cabinet où celui-ci l'attendait ; là, la transformation
s'opéra de nouveau. Le chevalier redevint simple porte-sabre
et le duc remonta au rang de Grand Mogol ; puis ils ren-
trèrent dans la salle. Il va sans dire que la richesse du
costume de ce puissant souverain, et le poste élevé qu'il
occupait dans la hiérarchie des t(>tes couronnées, lui valu-
rent l'honneur d'être choisi par la reine pour danser avec
eue.
o Buckingham eut ainsi jusqu'au matin toute liberté
d'exprimer, sous le masque et dans le tumulte de la fête,
des sentiments qui, grâce aux confidences préparatoires de
madame de Chevreuse, n'étaient déjà plus un secret pour
la reine.
.. Enfin, quatre heures du matin sonnèrent, et le roi parla
de se retirer.
« La reine ne fit aucune insistance pour rester ; car déjà,
depuis quelques minutes, les cinq monarques avalent dis-
paru, et avec eux s étaient évanouis 1 entrain du bal et
l'ornement de la fête.
<. Anne d'.\utriche regagna donc son carrosse ; un laquais
à la livrée et aux armes de la connétable se tenait à la
portière pour l'ouvrir et la refermer.
" A la vue de la reine, il mit un genou en terre ; mais,
au Heu d'abaisser le marchepied, il tendit la main
.. La reine reconnut la galanterie de son amie madame
de Chevreuse ; mais cette main lui pressa si doucement
le pied, quelle baissa les yeux sur l'officieux serviteur, et
qu'elle reconnut Buckingham.
.. Quoiqu'elle fût préparée à tous les déguisements que le
duc pouvait prendre, son étonnement fut si grand, qu'elle
poussa un cri et qu'une vive rougeur lui monta au visnge.
« Ses officiers s'avancèrent aus.sitot pour savoir la cause
de cette émotion ; mais la reine était déjà au fond de son
carrosse avec madame de Lannoy et madame de Vernet.
Le roi revint dans le sien avec le cardinal. »
Mais, si bien que le secret fût gardé, si Intéressés que
fussent à le tenir ceux qui avaient joué un rôle dans la
comédie amoureuse, quelques jours s'étaient à peine écou-
lés après la fête, que le bruit de ces divers déguisements
se répandit à la cour.
On disait, en outre, et tout bas. que le duc possédait,
dans un cabinet de l'hôtel de l'ambassade, un portrait
HENRI IV, LOUIS XIII ET mCllELIEU
lAnne d'Anf riche ; que ce portrait était placé sous un
I lis de velours bleu, surmonté ilp plumes blanches et rouges.
'in disait encore qu'un secoml portrait, médaillon enrichi
10 diamants, ne quittait pas le duc. qui le portait sus-
lendu à son cou par une chaîne d'or.
On savait la chose, prétendalt-on, par ses familiers, et
: on ajoutait que son culte pour ce second portrait était
-I grand, qu'il n'y avait aucun doute qu'il ne le tînt d".\nne
J Autriche elle-même.
Ces bruits, qui tourmentaient le roi et faisaient damner
le cardinal, rendaient de plus en plus dang-ereuses et de
;'Ius en plus difficiles les entrerues de Buckingham et de
;a reine. *
Les inventions de madame de Chevreuse étaient à. bout ;
railleurs, comme, par sa police secrète, le cardinal avait
ppris qu'elle était la conûdente des deux amants — et
i:cus disons ici amants en invoquant la devise anglaise :
Honni soit qui mal y pense : — comme le cardinal avait
ippris qu'elle était la confidente des deux amants, elle était
: losque aussi sévèrement espionnée que la reine.
.Mais le danger enflammait Buckingham. au lieu de le
refroidir ; il résolut de tout risquer pour voir la reine
-eule, ne fiit-ce qu'un instant.
U supplia madame de Chevreuse de s'informer auprès de
I reiue de quel œil celle-ci verrait une semblable entreprise.
La reine répondit qu'elle n'aiderait u rien, mais lais-
- rait faire.
Cette réponse donnait carte blanche à Bin Kinsrham ; ,seu-
Sment, restait à trouver le moyen.
» Cherche, dit l'Evangile, et tu trouveras : «
Madame de Chevreuse chercha et trouva.
II y avait une vieille tradition qui avait grand cours.
On racontait que, lorsqu'un roi ou une reine de France
devait mourir, un fantôme apparaissait qui présageait cette
mort. Ce fantôme était du sexe féminin et avait nom la
dame blanche. — Nous avons vu de nos jours une autre
tradition non moins populaire la remplacer: c'est celle du
velil homme rouge.
Madame de Chevreuse raconta au duc de Buckingham la
tradition de la dame blanche dans tous ses détails et lui
proposa de jouer le rôle du fantôme.
Le duc accepta.
Pourvu que ce rôle le conduisit en f.ice de la reine, peu
lui importait sous quel déguisement il y viendrait.
11 y avait une chose incontestable : c'est que, fut-il vu
sous ce formidable costume de la dame blanche, personne
n'oserait lui barrer le passage.
Maintenant, l'apparition aurait-elle lieu dans la journée,
dans la soirée ou dans la nuit ?
La reine repoussa également la journée, parce que, dans
la journée, le duc perdrait le bénéfice de son déguisement.
et la nuit, parce que, la nuit, ce bénéfice, au contraire,
serait peut-être trop grand.
Elle adopta la soirée.
Mais alors il y eut discussion entre elle et madame de
Chevreuse.
Dans la soirée, il arrivait parfois ù Louis XIII de descen-
dre chez Anne d'Autriche, et le duc pouvait rencontrer
le roi ; mais la reine battit en brèche cette objection en
- disant que l'on pouvait hardiment se fier à son valet de
« chambre Berlin.
Bertin veillerait sur le corridor du roi. et. si le roi sortaii
de son appartement, il préviendait s.a maîtresse -, a tout
hasard, on tiendrait ouverte une porte de dégagement, et
par cette porte fuirait le duc.
n fut donc décidé que ce sera(t pendant la soirée, à neuf
heures du soir, que Buckingham entrerait au Louvre.
A neuf heures, en effet, le duc frappait à la porte de
l'appartement de madame de Chevreuse.
C'était chez la confidente commune que devait s'opérer
la transformation.
Madame de Chevreuse était, en outre, chargée de con-
fectionner le déguisement.
Les deux amoureux avaient là, comme on voit, une pré-
cieuse amie.
Le costume était prêt et attendait le dtic. II est vrai que
le duc ne fit pas attendre longtemps le costume.
Il consistait en une longue robe blanche d'une forme
bizarre, constellée de larmes noires et ornée de deux têtes
de mort, l'une placée sur la poitrine, l'autre dans le dos ;
un bonnet blanc et noir comme la robe, un immense man-
teau noir, et un de ces chapeaux dont Beaumarchais coiffa
depuis son Basile, complétaient ce costume.
Mais, à la vue de ce grotesque accoutrement, la coquetterie
de George Villiers se révolta ; le moyen que le plus bel
homme des trois royaumes consentît, même |X)ur un
Instant, à devenir ridicule! Aussi déclara-t-il tout net que
Jamais il ne se présenterait devifht Anne d'Autriche sous
un pareil déguisement
Mais le duc, sous ce rapport, trouva chez madame de
Chevreuse un entêtement égal au sien. La confidente déclaia
que c'était à prendre ou à laisser: qu'il n'y avait que
ce moyen de voir la reine, que le duc la verrait en dame
blanche ou ne la verrait pas.
Puis vinrent les reproches.
Le duc se disait amoureux et hésitait au moment de voir
celle qu'il prétendait aimer ! De son côté, la reine avait
consenti ù tout ; prévenue, elle attendait le duc, et le duc
allait la faire attendre inutilement.- c'était une grande
chance pour ne la revoir jamais.
Il y avait un grain de malice au fond de cette insistonce
de madame de Chevreuse. Selon toute probabilité, la rail-
leuse confidente se faisait une fôte, après avoir vu un car-
dinal déguisé en danseur espagnol, de voir un ambass.T
dpur déguisé en fantôme.
Peut-être aussi, de son côté, la reine, se sentant entrai
née vers le beau duc, voulait-elle se donner des armes a
elle-même en le voyant sous cet accoutrement plus que
bizarre.
Enfin, le duc céda, réfléchissant peut-être que, sous quoJ-
qne déguisement que ce fut, sa belle et noble tête conser-
verait sa grftce et sa séduction.
Mais, sur ce point, il avait encore compté sans liiadame
de Chevreuse. Il fallait que, si le duc était vu. il ne fat
point reconnu. Elle avait, en conséquence, décidé, dans sa
sagesse, qu'elle déguiserait la tête comme elle avait déguisé
le reste du corps.
.\ cette proposition, faite par madame de Chevreuse d'un
ton si ferme, que Buckingham vit bien qu'il faudrait céder
comme au reste du costume, il offrit, en manière de conces-
sion, de mettre un masque de velours nr.ir. Ces sortes de
masques, qui portaient le nom de lonps, — nous invitons
ceux qui savent létymologie du nom à nous la dire. —
ces sortes de masques étaient fort en usage à cette époque,
et Buckingham comptait, en ôtant le sien, rentrer dans
tous ses avantages.
Mais, en faisant cette propositioii, il avait toujours compté
.sans madame de Chevreuse : le masque pouvait tomber, le
véritable visage apparaître, le duc être reconnu, tout le
monde compromis I C'était tout autre chose qu'un loup
qu'il fallait appliquer sur le visage du mallieureux dut.
11 était dix lieures !
La discussion avait dévoré une cinquantaine de minutes,
la mère de celui qui, un jour, faillit attendre, attendait
déjà, sans doute. .
Le duc dut présenter son visage et se laisser faire.
In physicien nommé Norblin venait de signaler une nou-
velle découverte : 11 s'agissait d'une pellicule couleur de
chair, au moyen de laquelle, à l'aide d'une cire blanche et
molle, on pouvait se défigurer entièrement. Cette pellicule
se superposait â tous les méplats du visage et formait un
masque adhérent à la peau, laissant les yeux libres, mais
changeant complètement la forme des traits.
Grâce a cette ingénieuse invention, au Ijout de cinq
minutes, Buckingham était devenu méconnaissable à ses
propres yeu.x et se faisait peur à lui-même.
L'opération du masque achevée, le duc ôta son manteau,
mais tint bon pour le reste de son costume.
La robe fut donc passée par-dessus son pourpoint et ses
chausses : puis il enferma ses beaux cheveux blonds et bou-
clés dans le bonnet fantastique, recouvi'it du masque de
velours son visage, déjà défiguré par la pellicule de l'ingé-
nieux physicien, mit sur le tout un chapeau a larges bords,
et. donnant le bras à madame de Chevreuse, monta avec elle
dans .son carrosse.
Ce carrosse était connu au Louvre et ne pouvait inspirer
aucune défiance; on avait l'habitude de le voir entrer et
sortir à toute heure du jour et même de la nuit. — Au
reste, le duc devait être introduit par les petites entrées
.Au guichet du Louvre, Bertin faisait sentinelle ; le con-
cierge était prévenu par lui qu'il était la* attendant un
astrologue Italien que la reine voulait consulter.
Le duc passa pour l'astrologue et fut introduit.
\'ne fois le guichet passé, le chemin était libre jusque
chez la reine.
.Vnne d'Autriche avait eu -le soin d'éloigner madame de
Flotte, sa dame d honneur ; elle était seule et attendait
avec anxiété.
A la porte, le valet de chambre abandonna mailame de Che-
vreuse et le duc, et alla se mettre en observation au bas
de l'oscalier .du roi.
Madame de Chevreuse n'eut pas besoin de frapper; habi-
tuée à entrer à toute heure chez sa royale amie, elle avait
une clef de son appartement.
Elle Introduisit le duc et entra derrière lui. laissant la
clef à la porte, afin que. en cas d'alerte, Bertin pût entrer
à son tour.
Après avoir traversé deux ou trois chambres, le duc se
trouva enfin en présence de la, reine
.Mois, ce que le galant ambassadeur avait prévu arriva :
92
ALF.KAXDUE DUMAS ILLUSTRI'
quelle que fût son angoisse, Anne dAutiiclie ne put s'empê-
cher de rire.
Bucliingliam comprit que ce qu'il avait de mieux à faire
était de ne pas demeurer en reste de gaieté. Il fit les hon-
neurs de sa personne avec la désinvolture d'un homme d'es-
prit, et bientôt la reine, oubliant le côté ridicule de la
mascarade, ne vit plus que les risques courus par un amant
passionné.
Buckingham profita du changement qui se faisait dans
I esprit d'.\nne d'Autriche : il la supplia de lui accorder
quelques minutes de tcte-à-tête.
La reine, vaincue par cette voix si douce, ouvrit la porte
de son oratoire et y entra. Bucliingham l'y suivit.
Madame de Chevreuse poussa doucement la porte et resta
en dehors.
Dix minutes s'écoulèrent.
Au bout de ces dix minutes, Bertin entra tout pâle et
tout effaré en criant :
— Le roi !
Madame de Chevreuse ouvrit la porte et répéta le cri
d'alarme :
— Le roi !
Mais sa terreur fut grande
Buckingli.tm. non plus un dame blanche, mais sans mas-
que, ses beaux cheveux flottants sur ses épaules, ayant
rejeté son costume de fantôme et vêtu de ses habits de
cavalier, était aux iiieds de la reine.
11 n'avait pu y tenir, et, au risque d'être reconnu; il s'était
montré à sa bien-aimée reine tel qu'il était, c'est-à-dire
comme un des plus beaux cavaliers du monde.
Mais la question n'était plus là.
Le valet de ch.Tmbre éperdu ne cessait de crier: « Le roi!
le roi ! >. Il fallait fuir, et cela, sans perdre une seconde.
Madame do Ohe'vreuse ouvrit un petit couloir qui donnait
sur le corridor.
Le duc s'élança dans le couloir, emportant toute sa
défroque. Madame de Chevrcttse s'y élança derrière lui.
La porte se referma, et Anne d'Autriche, à moitié éva-
nouie, rentra dans .sa cliambre, et se laissa tomber dans
un fauteuil, s'attendant à cliaque instant à voir apparaître
le roi,
ine fois dans le corridor, Buckingham voulait jeter la
robe et le manteau, et fuir en cavalier; mais madame de
iJhevreuse ne permit point une pareille imprudence ; elle
força le duc à endosser sa robe, à replacer le masque sur
son visage, à se recoiffer de son bonnet, et, seulement alors,
lui permit de continuer son chemin.
Bien lui en prit d avoir exigé du duc toutes ces précau-
tions.
Arrivé à l'extrémité du corridor, le fugitif rencontra les
gens du petit .service. Il fit un mouvement pour retourner
en arrière ; dans ce mouvement, le manteau tomba. Mais cet
accident prouva combien étaient intelligentes les précau-
tions de madame de Chevreuse. En voyant cette grande robe
blanche constellée de larmes et ornée de deux têtes de mort.
les gens du petit service, au lieu de courir après le duc,
s'enfuirent chacun de son côté, comme si le diable les em-
portait, criant :
- La dame blanche ! la dame blanche !
Ce que voyant le duc. au lieu de continuer de fuir de
son côté, il s'élança à leur poursuite, et, tandis que ma-
dame de Chevreuse retournait près de la reine, que Berlin
ramassait le cliapeau et le manteau, il atteignit l'escalier,
gagna la porte et se trouva dans la rue.
En rentrant chez son amie, madame de Chevreuse l'avait
trouvée pâle et tremblante sur son f.auteuil ; mais, en
entendant sa joyeuse compagne rire aux éclats, Anne d'Au-
triche comprit que le danger était passé.
En effet, comme nous l'avons dit, le duc avait gagné
la rue.
Quant au ro«. il avait bien, il est vrai, qtiitté son appar-
tement : mais ce n'était point pour descendre chez la reine :
ayant une grande chasse arrêtée pour le lendemain, il
ailait, afln de ne point ijerdre de temps, coucher au lieu
du rendez-vous. Il avait passé devant la porte de la remc,
mais n'avait pas même eu l'idée de prendre congé d elle,
devant revenir au Louvre le lendemain au soir.
A son retour, il trouva le château tout en émoi, s'informa
et apprit que la fameuse dame blanche avait couru par
les corridors. .
Il fit venir les gens qui avaient vu le fantôme, les inter-
rogea reçut des réponses précises sur les allures et le
costume du spectre, et, comme ce costume et ces allures
étaient parfaitement conformes à ceux de la tradition, il
ne m aucun doute que l'apparition ne fût réelle ; mais le
cardinal fut moins crédule que le roi II mit sa police
sur les traces de la prétendue danu», et sut par Boisrobert.
qui séduisit Patrice O'RelUy, valet de chambre du duc,
la véritc vraie touchant le singulier événement que nous
Tsnons de taoonter.
Sur ces entrefaites, arriva à Paris la nouvelle de la mort
de Jacques VI.
Le digne roi était trépassé le S avril 1625, et Charles 1er,
âgé de vingt-cinq ans, était monté sur le trône.
L'ambassadeur reçut en même temps la nouvelle de cette
mort inattendue et l'ordre de presser le mariage.
Nul ordre ne pouvait être plus désagréable à Buckingham,
et plus agréable au roi et à Eicltelieu
Buckingham avait compté sur la parenté • de madame
Henriette avec Charles !« pour retarder le mariage ; ils
étaient cousins germains. Il savait combien, d'habitude,
la cour de Eome est lente pour les dispenses ; mais il avait
compté sans les intérêts réunis de Louis XIII et de Riche-
lieu.
A 'a suite d'une conférence avec le roi. Richelieu écBivit
au pape que, s'il n'envoyait pas la bulle, on s'en passerait.
Richelieu reçut la dispense courrier par courrier.
Un mais et demi après la mort du roi Jacques, le ma-
riage se fit.
XI. de Chevreuse remplaça Charles l"\ dont, par Marin
Stuart, il était le petit-cousin, et. le it mai. sur un petit
théâtre dressé devant le portail de Notre-Dame, madame
Henriette et son époux provisoire furent unis par M le
cardinal de la Eocliefoucauld.
Charles I" réclamait sa femme à grands cris ; force fut
donc à "Buckingham de se mettre en roule aussitôt la cérê;
monte achevée
Par bonheur pour le favori, on marchait à cette époque
à petites journées.
La cour de Fiance devait accompagner la reine jusqu'à
Amiens.
A Amiens, l'on s'arrêta.
Là devait arriver cette fameuse aventure ipii lit tant de
bruit, et qui est consignée dans les mêmes termes, à peu
près, chez I,a Porte, chez madame de Motleville et chez
Tallemant des Réaux.
Les trois reines. Anne d Autriche, Marie de Médicis et
madame Ilenrielle n'avaient point trouvé de logis conve-
nable dans la ville pour les recevoir foules trois.
Il leur avait donc fallu prendre des hôtels séparés
Celui d'Anne d'Autriche était situé près de la Somme, avec
de grands jardins descendant jusqu'à la rivière. Comme ii
se trouvait à la fois le plus commode et le plus pittoresque.
il était le rendez-vous des autres reines, et comme Buckin-
gham. pour donner à cette dernière halte toute l'extension
possible, inventait fête sur fête, c'était là aussi le rendez-
vous de la cour
On était d'autant plus libre que, depuis trois jours, le
roi et le cardinal avaient été forcés de partir pour Fontai-
nebleau.
Depuis ce départ, 11 va sans dire que Buckingham avait
remis toutes ses batteries en jeu.
Donc, un soir que la reine, par un temps magnifique,
par une de ces douces nuits de mai amoureuses et parfu-
mées, avait prolongé sa promenade dans les jardins, toute
fri.ssonnante de ces tièdes inquiétudes que donnent les pre-
mières brises du printemps, advint cette fameuse aventure
que l'on nomma l'aventure d'Amiens.
Voici comment, selon toute probabilité, les choses se pas-
sèrent :
Le duc de Buckingham donnait la main à la reine, et
lord Rlch accompagnait madame de ChevTeuse. On avait
d'abord été se promener sous les allées sombres et cou-
vertes, on avait admiré les reflets de la lune brisant ses
rayons argentés dans le cours de la Somme : puis on s'était
assis sur une pelouse, jeunes gens et jeunes femmes sem-
blables à ceux et à celles du Décaméron de Boccace ; enûn,
la reine s'était levée, avait repris le bras du duc, et s'était
éloignée, distraitement peut-être, ne songeant point à ce
qu'elle faisait, et sans inviter personne à la suivre.
Calculée ou instinclive, l'imprudence n'en était pas moins
grande.
A défaut des pas, tous les yeux avaient suivi la reine
et le duc, et on les avait vus disparaître derrière une char-
mille.
Tout à coup, on entendit un cri étouffé, et l'on reconnut
la voix de la reine.
\ ce cri, le premier écuyer de la reine, Putange, mit
l'épée à la main et passa à travers la charmille.
11 vit la reine se débattre aux bras de Buckingham,
A l'aspect de cet Itomme tenant une épée nue à la main,
le duc dégaina de son côté, lâcha la reine et se rua, furieux,
sur Putange.
La reine n'eut que le temps de se jeter entre eux deux,
criant tout à la fois au duc de se retirer et à Putange
de remettre son épée au fourreau
Buckingham obéit.
Toute la cour s'empressa d'arriver sur le théâtre de l'évé-
nement.
i:ENRi IV, LOUIS Xm ET RICHELIEU
9:i
Mais la reine et Putange étaient seuls : Buckingliam
avait disparu.
On s'empressa autour de la reine, ciiacun questionnant,
tltant les massifs, (uretaut des yeux.
Mais Anne d'Autriclie :
— Ce nest rien, dit-elle ; M. de Buckingham s'est éloigné,
me laissant seule, et j'ai eu si grand'peui' de me trouver
ainsi perdue dans l'obscurité, que j ai appelé i mon aide...
Je vous remercie, Puiaiijje, d'être venu.
On ne pouvait démentir la reine; on Ht donc semblant.
chaperon, qu'il revint vers le carrosse des reines, entroavrit
vivement la portière, et, malgré la présence de la reine
mère et de la princesse de Conti, prit le bas de la robe
d Anne d'Autriche et le baisa avec passion.
Puis, comme la reine lui faisait remarquer que cette
étrange marque de sa passion la pouvait compromettre, il se
releva, mais, n'ayant pas le courage de s'éloigner, s'enve-
loppa dans les rideau.x de la litière, du milieu desquels sor-
tirent bientôt des sanglots étouffés.
Au bruit de ces sanglots, la reine, de son cOté, ne put
:iii)i*f!lliu>iii.i^uj|ii.
L:i reine reçut une invjlalion qui équivalait à un ordre.
devant elle, de croire à cette version ; mais il va Fans dire
que, derrière elle, la vérité sortit de* terre.
La Porte raconte en toutes lettres que le duc s émancipa
jusqu'à vouloir caresser la reine, et Tallemaiit des Rfaux,
très malveillant, du reste, pour la cour, \a un peu plus
loin encore.
Le lendemain, on partit ; la reine mère ne pouvait se
décider à se séparer de madame Henriette. k'Me voulut
reconduire sa fille pendant quelque temps encore.
On remonta en carrosse.
Le carrosse se composait de Marie de Médicis. d'Anne
d'Autriche et de la princesse de Conti : la reine mère et
madame Henriette étaient au fond : Anne d'Autriche e! la
princesse de Conti étalent sur le devant.
Il fallut enfin se séparer : les voitures firent halte ; le duc
de Buckingham vint ouvrir la portière du carrosse des
reines et offrit la main à madame Henriette pour la con-
duire au carrosse qui lui était destiné, et où lattendalt
madame de Chevreuse, chargée de raccompagner jusju'cn
Angleterre.
Mais à «eine eut-Il remis la jeune reine à son étrange
retenir ses larmes ; elle porta son mouchoir à ses yeux,
et la reine mère et la princesse purent voir, au mouve-
ment de son sein, qu'elle pleurait abondamment.
Enfin, comme, en se prolongeant, cette scène devenait ou
ridicule ou dangereuse, tout a coup Buckingham s'arr.tcha
de la voiture de la reine, et, sans adresser aucun adieu ù
personne, s'élança dans celle de madame Henriette et donna
l'ordre de partir.
Anne d'.\utriche croyait cet adieu le dernier, et, n'espérant
plus revoir Buckingham. qu'au fond du cœui- elle aimait
tendrement, elle n'es.saya même plus de cacher sa tristesse
et laissa les larjnes inonder son visage.
C'était à Boulogne que l'embarquement devait avoir lieu.
En arrivant a Boulogne, il se trouva que le vent, d'accord
avec les désirs de Buckingham, soufflait du nord et refou-
lait les vagues dans la rade.
Le pilote déclara qu'il était impossible de mettre à la
voile.
Buckingham était Incertain sur ce qu'il allait faire, lors-
qu'il vit arriver La Porte. le fidèle valet de chambre d'.\nne
ALEXANDRE DLMAS ILLUSTRE
d'Autriche. Celui-ci ayalt deux missions, lune ostensible,
l'autre cachée; la mission ostensible était celle-ci:
" La reine, ayant su le retard apporté au voyage par le
mauvais temps, fait demander des nouvelles de madame
Henriette. »
La mission cachée était, selon toute probabilité, uuclaue
message — soit verbal, soit écrit — pour Backiiigliam.
Le mauvais temps dura huit jours.
Pendant ces huit jours, La Porte fit trois voyages à
Boulogne.
Au retour de son troisième voyage, il annonça à la reine
Anne que, le soir même, elle reverrait Buckingham.
Bucliingham avait, disait-il, reçu du roi Cliarles I" une
dépêcle qui nécessitait une dernière cm revue avec la reine
mère.
Le duc, au nom de son amour, faisait supplier Anne
d'Autriche de s'arranger de laton qu'il la trouvât seule.
C'était une nouvelle excursion dans le pays de l'aventure.
Mais Anne d'Autriche était tellement sollicitée par son
propre coeur à faire ce que lui demandait le duc, que,
sans doute dans le but de se ménager un tête-à-tête, elle
avait dê.l.î annoncé qu'elle allait .se faire saigner et avait
congédié tout le monde, lorsque Nogent-Bautru entra et
.innonça à toute la société, qui se retirait, que le duc de
lîuckingham et lord Ricli venaient d'arriver.
C'était le renversement de tous les projets d'Anne d'Au-
triche. Si elle demeurait seule maintenant, il était évident
que cette solitude, même innocente, donnait lieu aux plus
malignes interprétations.
II n'y avait qu'un moyen : c'était de se faire réellement
saigner. Elle l'employa, espérant que cette opération éloi-
gnerait tout le monde ; mais, malgré ses instances, malgré
1.^ désir qu'elle exprima de rester seule pour essayer de
dormir, elle ne put éloigner madame de Lanuoy.
Or, la reine avait toute raison de croire que madame de
Lannoy était une créature appartenant corps et âme au
cardinal.
Elle attendit donc, pleine d'angoisses, ce qui allait arriver.
A dix heures, la porte s'ouvrit, et l'on annonça le duc
de Buckingham.
En même temps qiie madame de Lannoy disait :
— La reine n'est pas visible.
La reine dl.sait :
— Faites entret !
Le duc, collé contre la porte, n'attendait que cette permis-
sion. A peine lui lut-elle donnée, qu'il se précipita dans
la chambre ; la reiiie était au lit, madame de Lannoy debout
à son- chevet.
Le duc s'arrêta court sur le seuil : il croyait la reine
seule ; Il était visible que le tonnerre tombant ;i ses pieds
leùt moins atterré que cette présence de madame de Lan-
noy.
La reine vit l'effet produit et eut pitié du duc ; elle lui
dit en espagnol quelques mots de consolation.
Sans doute ces quelques mots expliquaient la présence
de madame de Lannoy.
A\OTS. le duc s'avança lentement, s'agenouilla devant le
lit, baisa les draps, et cela, avec tant de passion, que
madame de Lannoy fit observer au duc qu'il s'éloignait
des règles de l'étiquette française.
— Eh ! madame, dit le duc avec impatience, je ne suis
pas Français, et les lois de létiquette française ne peuvent
m'engager. Je suis George Villiers, dnc de Buckingham,
ambassadeur du roi Charles Iw ; je représente une tête
couronnée ; en conséquence, 11 n'y a qu'une personne ici
qui ait le droit de louer ou de blâmer ma conduite :
c'est la reine.
Puis, s'adressant à la reine elle-même :
— Oui, madame, dit-il, ordoiniez. et à vos ordres j'obéirai
à genoux .. à moins que ces ordres ne me commandent une
chose impossible, c'est-à-dire de ne plus vous aimer.
— Jésus Dieu '. s'écria madame de Lannoy, milord-duc
na-t-ll pas eu l'audace de dire qu'il aimait Votre Majesté?
— Oh! oui! s'écria le duc, je vous aime, madame 1... Et,
puisque l'on en doute, je répéterai l'aveu de cet amour A
la face du monde entier.. Oui, Je vous aime ! et. comme une
vie passée loin de vous me serait Insupportable, je n'ai
plus cpi'un désir, qu'un but : c'est de vous revoir ; et. pour
vous revoir, fût-ce malgré le roi. fiH-cc malgré le cardinal,
fiit-ce malgré vous-même. J'emploierai tous les moyens qui
seront en mon pouvoir -, ainsi donc, tenez-vous-lc pour dit :
dussé-je bouleverser l'Europe pour vous revoir, je vous re-
verral !
Et, à ces mots, saisissant la main de la reine. Il la cou-
vrit de baisers, malgré les efforts qu'elle faisait pour la
retirer.
Puis, comme un fou. comme un insensé, 11 s'élança hors
de l'appartement. •'
— Fermez la porte derrière le duc, et laissez-moi seule,
madame, dit la reine
. Madame de Lannoy obéit.
A peine Anne d'Autriche fut-elle seule, qu'elle fit appe-
ler cette duègne dont nous avons déjà parlé, doiia Este-
fania : puis, se faisant donner papier, encre et plume, elle
traça quelques mots à la hâte, prit une cassette cachée
dans la ruelle de son lit, et ordonna à dona Estefania de
porter au duc la lettre et la cassette.
La lettre était un ordre de partir ; la cassette contenait
ces douze ferrets de diamants que le roi avait donnés à
la reine pour la fête de madame de Chevretise.
Trois Jours après, la mer se calma, et le duc partit pour
r.^ngleterre. amenant au roi Charles !«'■ la fille de Henri IV.
Les craintes d'Anne d'.Autriche n'étaient que trop fondées :
le cardinal sut dans tous ses détails laventure des jardins
d'.\miens : le cardinal sut dans tous ses détails l'apparition
de Buckingham dans la chambre de la reine.
Du moment que le cardinal le savait, le roi devait le
savoir ; seulement, chaque détail, en passant par la bouche
d'un prêtre, prenait un caractère plus grave : d'une étour-
derie, il avait trouvé le moyen de faire un crime.
C'était une des roueries du premier ministre que d'incrus-
ter ses propres sentiments dans le cœur du roi. Ainsi,
peut-être, abandonné a sa propre impulsion, Louis XIU
n eût-il pas été jaloux d'Anne d'Autriche, ou ne 'l'eût-il
pas fait .souffrir de cette jalousie : mais, ijoussé par Riche-
lieu, dont il ignorait 1 amour, il se constitua le gardien
de la reine, sans se douter qu'il la gardait non seulement
pour son propre compte, mais encore pour le compte de son
ministre. Il en résulta que. la colère du ministre gagnant
le roi, le roi fit grand bruit des deax aventures que nous
avons racontées.
On congédia madame de Vernet ; on chassa Putange.
Sans doute, on eût disgracié madame de Che'vreuse si elle
eût été à Paris ; mais madame de Che\Teuse était à Lon-
dres, et la colère du roi passa sans l'atteindre.
Cependant, soit que madame de Lannoy eût su que la
reine avait donné une cassette à Buckingham, et que cette
cassette renfermait les ferrets ; soit que. ne les voyant plus
dans 1 écrin de la relue, elle se doutât simplement de quelle
façon ils avaient disparu, elle prévint le cardinal de leur
disparition et du chemin qu'elle pensait qu'ils avaient pris.
Le cardinal vit dans cette révélation un moyen de perdre
la reine. Il écrivit à lady Clarick, qui avait été la maîtresse
de BucWngbam, et lui promit cinquante mille livres si
elle parvenait, d'une façon ou de l'autre, à couper deux des
douze ferrets, et à les lui envoyer.
Un beau jour. Richelieu reçut les deux ferrets: lady
Clarick avait réussi. Le cardinal paya scrupuleusement les
cinquante mille livres promises, et dressa ses batteries pour
perdre la reine. Le jtlan était bien simple : pousser le roi
à donner ou à recevoir une fête, et faire prier par lui la
reine de venir à cette fête avec ses ferrets.
Le hasard .sembla d'abord être de moitié dans le jeu du
cardinal. Les échevlns de Paris donnaient un bal à l'hôtel
de ville : ils invitèrent le roi et la reine à honorer ce bal
de leur présence. Le cardinal glissa un mot dans l'oreille
du roi. et la reine reçut une invitation qui équivalai» à
un ordre.
Cette invitation était de se parer de ses ferrets.
Le cardinal était là quand le r»i avait exprimé ce désir
conjugal â Anne d'.\utriche : il en avait suivi l'effet sur
le visage de la reine, et. à son grand étonnement, le visage
de la reine demeura parfaitement calme.
Puis, avec une voix dans laquelle il était impossible de
découvrir la moindre émotion :
— C'était mon intention, sire, répondit-elle.
Richelieu rentra chez lui, doutant de lui-même. 11 exa-
mina les deux ferrets : il n'y avait point à s'y tromper :
ils faisaient bien partie des douze donnés par le roi à la
reine.
L'heure du bal arriva : le ■cardinal y assistait : le roi
venait de son côté, la reine devait venir du sien.
Le cardinal passa à attendre la reine une des heures les
plus anxieuses peut-être qu'il eût passées de sa vie. La
reine entra dans une toilette charmante, mais de la plus
grande simplicité : son seul luxe, c'étaient ces douze fer-
rets que lui avait donnés le roi.
Richelieu s'approcha d'elle, sous prétexte de louer son
goût, examina sa toilette dans le plus grand détail, compta
les ferrets : tous les douze y étaient, et non seulement il
ne manquait pas un ferret aux aiguillettes, mais encore
il ne manquait pas un diamant aux ferrets.
Et cependant le cardinal, avec des convulsions de rage,
serrait les deux ferrets dans sa main.
Voici ce qui s était passé :
En revenant du bal et se dévêlant, Buckingham s'aper-
çut que deux ferrets venaient de lui être volés. Sa première
idée fut qu'il avait été victime de la hardiesse d'un voleur
cudinaire ; mais, en y réfléchissant bien, il devina facile-
ment que les ferrets avaient été enlevés dans une intention
hostile.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
•).">
Il songea à l'iDstant mime au tort qu'une dénonciation
louvait taire à la reine.
Maître, comme grand amiral de tous les ports du royaume,
il mit à riDstam mt'^mc l'embargo sur tous les ports. d'An-
gleterre.
11 y avait peine de mort i)Our tout patron de bâtiment
(lui mettrait à la voile.
L'.\ngleterre tressaillit de surprise : elle crut que quelque
irrande conspiration venait détre découverte, que quelque
siierre mortelle était déclarée. Les politiques les plus habi-
les bâtirent cent romans dont pas un n'approchait de la
vérité.
Pourquoi l'embargo était-il mis sur tous les ports du
royaume ?
Pour que le joaillier de Buckingham eût le temps de
laire deux ferrets pareils aux deux ferrets volés.
La nuit suivante, un léger bâtiment, pour lecpiel seule-
ment la consigne était levée, voguait vers la France et ap-
portait les douze ferrets à Anne d'.Autriche.
Douie heures après le départ de la goélette, l'embargo
était levé.
Il en résulta que la reine avait reçu les ferrets vingt-
quatre heures avant l'invitation que lui fit le roi de s'en
parer pour le bal de l'hôtel de ville.
De là cette grande tranquillité dont s'était si fort étonné
le cardinal, qui croyait tenir dans sa main l'exil de son
ennemie.
Le coup était terrible pour lui ; mais, avec les moyens
dont il pouvait faire usage, le cardinal ne se regarda point
pour battu : ce qu'il n'avait pas pu faire avec Buckingham,
il y réussirait peut-être avec le duc d .\njou.
Le cardinal, en menant le duc d'.\njou en avant, et en
essayant de perdre la reine, se déliviait de deux ennemis.
Le duc d'Anjou détestait de longue main le cardinal.
Dès 1631. celui-ci avait, le 9 juin, fait mettre son gou-
verneur. M. d'Ornano. à la Bastille.
Pois Richelieu voulait absolument marier M le duc
d .\njou. lequel n'y tenait aucunement, surtout avec la
femme que 1 on voulait lui donner ; cette femme était ma-
demoiselle de Guise, fille du feu duc de Montpensier.
Or. le cardinal, — écarté un instant de .<es soupçons sur
Gaston et de la reine par les amours bien autrement réels
•ip Buckingham, — Buckingham parti, le cardinal revint à
'• pis aller.
11 mit la résistance de Monsieur au mariage sur le compte
■ !•■ son amour pour la reine.
Puis il inventa une conspiration. — On sait qu'en fait de
•nspirations. nulle imagination n'était plus inventive que
elle de M. le cardinal de Richelieu.
11 prétendit que le colonel d Ornano, qui venait de recevoir
le bâton de maréchal, avait l'intention d'enlever le jeune
prince, de l'emmener hors de la cour, et même hors de
France, et de le résener fiour (luelque alliance plus illustre.
Si l'on s'en rapporte aux Mémoires du cardinal, cette
• injuration était une des plus horribles qui eussent jamais
ê tramées. Tous les princes et les grands devaient s'unir
. cette révolte. L'Espagne aidait le complot de son argent ;
-es quadruples de Philippe IV compromettaient Anne d'Au-
iirhe; il fallait donc les faire sonner bien fort. Le duc
de Savoie y entrait par ressentiment de la iiaix faite avec
l'Espagne. Les huguenots en espéraient leur salut Quant
au roi. en devait le mettre dans un monastère, ni plus ni
moins qu'un prince mérovingien.
En consétinence, le cardinal décida que, la conspiration
étant mûre, on arrêterait ie maréchal d'Ornano. comme don-
nant de mauvais conseils au jeune prince.
Ce qui était décidé fut fait.
Le soir du i mai 16:b. la cour étant retirée, le roi fit
appeler le maréchal d Ornano.
Le maréchal était en train de souper ; il se leva de table
et se rendit à l'Invitation du roi.
An lieu du roi. le maréchal trouva le capitaine des gardes,
qui lui demanda son épée et le mena prisonnier dans la
même salle où. vingt-quatre années auparavant, Henri IV
avait fait conduire le maréchal de Biron.
I.p lendemain, on transféra le maréchal d'Ornano au don-
jon de Vincennes. Ses deux frères furent mis à la Bastille ;
sa femme eut ordre de se retirer aux champs, dans une
de ses maisons.
. Le duc d'Arjou, dit gravement l'histoire, fut fort touché
de cet événement. •
Voyons un i>en. en entrouvrant La Porte, de quelle façon
le Jeune prince manifesta son mécontentement.
" D'abord. Monsieur, apprenant l'arrestation de son gou-
verneur, s'en alla directement pester dans la chambre du
roi, disant à Sa .Majesté qu'il voulait savoir qui lui avait
donné l'Idée de faire arrêter le maréchal.
• Le Jeune prince était dans une si grande colère, que le
roi en eut peur et lui dit que ce'qu'll avait fait, il lavait
fait par l'avis de son conseil.
« Monsieur, toujours furieux, alla trouver le chancelier
d'Aligre.
" Le chancelier d'Aligre. bonhomme chartrain, ■vra! cul-
de-plomb, esprit doux et timide, répondit en tremblam que
ce n'était pas lui et qu'il n'était pas informé de cette arres-
tation
' • Monsieur revint chez le roi et m plus de bruit qu'au-
paravant ; Si bien que le roi, ne sachant comment s'en
débarrasser, envoya chercher le cardinal, ann qu'il se
débarbouillât avec son frère.
« Richelieu, sans dénégation ni ambage. déclara tout net
que c'était lui qui avait donné au roi 1 avis de faire arrêter
le maréchal, et qu'un jour Monsieur l'en remercierait tout
le premier.
« — Moi ! moi ! dit Monsieur étouffant de colère : tenez,
vous êtes un j...-f... !
" Et, sur ces belles paroles, il s'en alla. »
Ce fut loraison funèbre du maréchal d'Ornano, qui, ar-
rêté le 4 mai, mourut le 3 septembre.
Le bruit courut qu'il avait été empoisonné. On combattit
ce bruit en dis^t qu'il avait été mis dans une chambre trop
humide.
Cette chambre trop humide devint proverbiale. On y met-
tait tous ceux que 1 on ne voulait pas loger trop longtemps.
Madame de Rambouillet disait en parlant de cette cham-
bre :
— Elle vaut son pesant d'arsenlç.
Quelque chose qu'eût pu faire Richelieu, la reine n'avait
été que médiocrement compromise dans cette atfaire ; il
fallait lui en susciter une autre.
Nous avons dit combien le cardinal était un habile limier,
une fois lâché sur ces sortes de pistes.
11 regarda tout autour de lui, et son regard sinistre tomba
sur Henri de Talleyraud, comte de Chalais.
C'était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans,
fort élégant, fort couru, peu rétléchi. très railleur, impru-
dent et vain, brave à l e.vcès ; un de ses duels avait fait
grand bruit.
Ayant eu à se plaindre, dans une affaire d'amour, de
M. de Ponigibaut, et l'ayant rencontré sur le pont Neuf,
qui revenait de la campagne à cheval et en gi-osses bottes,
il l'invita à mettre pied â terre et à lui donner satisfac-
tion sur le lieu même.
Pontgibaut. qui était aussi brave que Chalais, descendit
à l'instant, et, à la troisième passe, tomba roide mort.
La naissance de Chalais était e.vcellente : petit-fils du
maréchal de Montluc, il touchait par les femmes à cette
brave race des Bussy. — Vous rappelez-vous, chers lecteurs,
le Bussy de ta Dame âe Moîisorcau?
Chalais appaitenait au roi, et, comme tous ceux qui
appartenaient au roi, il avait honte de l'esclavage où le
tenait le cardinal.
Lu mot du vieil archevêque Bertrand de Chaud peint à
merveille la mesui-e de puissance que Richelieu laissait au
roi.
Louis xni lui avait promis plus d'une fois le chapeau
rouge et mourut sans le lui donner.
— Ah ! disait le vieil archevêque ne lui faisant pas autre-
ment reproche de son manque de parole, si le roi était
en laveur, je serais cardinal !
Chalais était du parti de Vaverston. — On appelait ceux
qui déte.'^taient le cardinal, les aveisionnaircs.
Gaston avait crié bien haut contre l'arrestation du maré-
chal d'Ornano ; nous avons même dit dans quels termes
il avait crié.
H demandait à qui voulait l'entendre de conspirer avec
lui contre le cardinal, et, comme on ne connaissait pas
encore Richelieu pour si terrible qu'il lut par la suite,
on répondait assez à l'appel.
Ceux qui y répondirent les premiers furent les deux
frères naturels du roi et. par conséquent, de Monsieur, les
deux bâtards de Henri IV : Alexandre de Bourbon, grand
prieur de France, et César, duc de Vendôme.
Ils proposèrent un plan à Gaston, et y entraînèrent Cha-
lais.
On devait assassiner le cardinal, et voici de quelle façon :
Richelieu, sous le voile éternel de la mauvaise santé, vollo
qui lui servit à cacher tant de choses, s'était retiré à sa
campagne de Fleury ; de là, le malade dirigeait les affaires
du royanme.
Le duc d'Anjou et ses amis devaient faire une chasse :
la chasse devait les conduire du côté de Fleury ; la. comme
s'ils étaient fatigués, ils devaient demander l'hospitalité
96
ALFA.-WDRF. OIM \S ILLUSTRE
au cardinal, et. cette hospitalité accordée, saisir le premier
moment favorable, envelopper Son Eminence, puis, enfin,
lui couper la gorge.
Si ces complots paraissent étranges aujourd hui, nous
dirons qu'alors ils avaient des antécédents : c'est ainsi qw
Visconti avait été assassiné dans la catliédrale de Milan ;
Julien de Médicis dans le choeur de Sainte-Marie des Fleurs
à Florence ; Henri HI à Saint-Germain ; Henri IV rue dtj
la Ferronnerie, et le maréchal d'Ancre sur le pont du
Louvre.
Gaston, en se défaisant du cardinal, ne faisait donc que
suivre l'exemple de son frère, se défaisant du maréchal
d'Ancre. Il avait de plus cet avantage, que Louis XIII
haïssait au fond son favori, el que, ce favori mort, -le roi
se réjouirait de cette mort avec les meurtriers.
Chalais, nous lavons dit, était du complot ; mais, soit
faiblesse de résolution, soit — ce gui est plus probable —
qu'il voulût l'attirer dans le complot, Chalais s'en ouvrit
un jour au commandeur de Valancé.
Le commandeur de Valancé, homme raisonnable, et qui
avait mesuré la puissance du cardinal sur la faiblesse du
roi, au lieu de céder aux raisonnements de Chalais, le .St
plier sous les siens, et finit par le conduire ciuz le cardi-
nal.
Ce fut le commandeur de Valancé qui parla ; Chalais se
tut ; il ne faisait, au reste, qu'une condition à la révéla-
tion : l'impunité des coupables. Or, les coupables, quels
étaient-ils? Le frère légitime et les deux frères naturels
du roi.
Le cardinal promit de ne point sévir.
Il n'était pas encore de force à faire tomber trois têtes
royales, et il savait que, lorsqu'on touche à ces têtes-là,
il faut qu'elles tombent.
Le cardinal remercia Chalais et l'invita à le revenir voir
en particulier ; puis il alla trouver le roi, lui raconta tout,
en demandant son indulgence pour un complot qui ne
menaçait que lui, Richelieu.
Le cardinal, disait-il, gardait toute sa sévérité pour les
complots qui menaceraient le roi.
II posait, sur cette feinte magnanimité, la première plan-
che de ses échafauds à venir.
Mais le roi lui demanda ce qu'il comptait faire en cette
circonstance.
— Sire, répondit le cardinal, laissez-moi mener l'affaire
jusqu'au bout ; seulement, comme je n'ai autour de mol
ni gardes ni cavaliers, prêtez-moi quelqu'un de vos gens
d'armes.
Le roi lui prêta soixante cavaliers.
Ces soixante cavaliers arrivèrent à Fleury la veille du
jour o£i l'assassinat devait avoir lieu. On les cacha dans
les communs.
La nuit s'écoula tranquillement.
Le cardinal ne dormait point cependant et ruminait son
projet.
Le matin venii. il ne lavait pas encore arrêté, quand le
chef du complot lui donna lui-même un moyen de sortir
galamment d'embarras.
Au point du jour. les officiers de la bouche du duc d'.\njou
arrivèrent à Fleury. Ils annonçaient qu'au retour de la
chasse, leur maître devait s'arrêter chez Son Eminence, et,
pour lui épargner tout ennui, à lui et à ses gens, les en-
voyait préparer son diner.
Le cardinal répondit que lui et sa maison étaient au ser-
vice du prince ; mais aussitôt il sauta â bas de son lit,
se fit habiller, et partit pour Fontainebleau,
Sa résolution était prise.
II arriva vers sept heures du matin, et au moment oii
Monsieur, de son cOté, se levait et s'habillait pour la
chasse.
Tout à coup, la porte de sa chambre à coucher s'ouvrit,
et l'on annonça au jeune prince le cardinal de Richelieu.
Avant que le valet de chambre de service eût eu le temps
de répondre que son maitre n'était pas visible. Son Emi-
nence était dans la chambre.
Le trouble avec lequel Monsieur reçut l'illustre visiteur
prouva à celui-ci que Chalais avait dit la vérité.
Aussi Gaston n'étalt-ll point encore revenu de son éton-
nement, quand le cardinal, sapprochant de lui :
— En vérité, monseigneur, dit-il. j'ai raison d'être fâché
contre vous.
Gaston était facile à effrayer.
— Contre mol ! fâché ! vous ! s'écrla-t-il tout démonté ;
pourquoi donc cela ?
— Jlais parce que vous n'avez pas voulu me faire l'hon-
neur de me commander à dîner à moi-même, et que vous
avez envoyé vos officiers de bouche ; circonstance qui m in-
dique que Votre Altesse désire être en liberté chez moi :
je lui abandonne donc Fleury afin quelle en dispose :\
son plaisir.
A ces mots, le cardinal, tenant à prouver au duc d'Anjou
qu'il était son très humblç serviteur, prit la chemise des
mains du valet de cliambre, et, presque de force, la passa
au prince ; après quoi, il se retira en lui souhaitant une
bonne chasse.
Gaston comprit que le complot était éventé, se plaignit
d'une indisposition subite, et se mit au lit.
Il va sans dire que la chasse fut remise à un autre jour.
Or, le cardinal, forcé de l'aire grâce cette fois, avait une
terrible revanche a prendre.
Abandonnant le complot qui lui était personnel, il s'oc-
cupa d en créer un autre contre les mêmes conjurés.
Il lui fallait un complot où fussent compris M. le grand
prieur de France, le duc de Vendôme, et même Chalais : —
il avait gardé une dent contre le pauvre Chalais, l'illustre
cardinal, et sa révélation n'avait pu lui faire péirdonner sa
complicité.
Au reste, au milieu de cette cour brouillonne et tapageuse,
les complots n'étaient pas difficiles à faire éclore.
Voici celui que le cardinal pétrit de ses propres mains :
Nous avons dit les difficultés que Monsieur opposait
à son mariage avec mademoiselle de Montpensier, fille de
madame la duchesse de Guise. Or, Gaston résistait, non point
que la future ne fut pas jeune, ne fût pas jolie, ne fût pas
riche, elle était tout cela, mais parce qu'elle ne lui appor-
tait aucune assistance pour ses projets ambitieux.
Que fallait-il à un homme qui, toutes les nuits, essayait en
rêve la couronne de France? L'appui d'un prince étranger
chez lequel il pût se réfugier si l'un de ses complots échouait.
Il y avait donc à la cour un parti pour l'alliance étrangère:
ce parti, qui se rattachait à Gaiton, était le parti de tous
les mécontents; et Dieu sait ce qu il y avait de mécontents
à la cour de France !
Le cardinal avait dirigé les yeux du roi sur cette ma-
nœuvre de son frère ; il lui avait fait comprendre le motif
réel de cette répulsion contre sou mariage avec mademoi-
selle de Montpensier ; il lui avait montré ses deux frères
naturels l'encourageant dans cette résistance.
Le roi était donc convaincu que le duc d'Anjou, pour le
bien et la sécurité de la ciuronne, devait épouser mademoi-
selle de Montpensier; et il finit par convenir avec le cardi-
nal que ce serait bien heureux si l'on pouvait à la fois
mettre la main sur le grand prieur et sur son frère.
C'était quelque chose que d'avoir amené le roi à cet aveu :
mais ce n'était pas tout : après avoir reconnu que ce serait
hon de les arrêter, il fallait arriver à les arrêter. Là gisait
la difficulté.
Tâclions de faire comprendre cela à nos lecteurs.
On représente l'histoire avec un flambeau â la main ;
mais elle tient d'habitude le flambeau si élevé, qu'il n'éclaire
que les hauts sommets : plaines et vallons se perdent dans la
demi-teinte de l'obscurité ; à plus forte raison les préci-
pices
Et quelle époque, grand Dieu ! est plus pleine de préci-
pices que le règne de Louis XIXI, ou plutôt du cardinal de
Richelieu !
Allumons donc notre lanterne a.i flambeau de l'nistolre,
et descendons au plus profond de ces précipices.
Nous sommes, si je m'en souviens, a la recherche de la
difficulté qu'il y avait ;i mettre, d'un seul coup, la main sur
les deux frères.
M, le grand prieur était bien à portée ; malheureusement,
lî n'en était pas ainsi du duc de Vendôme.
Le duc de Vendôme é'ait gouverneur de Bretagne : —
c'était déjà quelque chose que d'êtr; le chef d'ua pareil
gouvernement, mais ce n'était pas tout ce qu'était le duc de
Vendôme ; — par le fait de sa femme, héritière de la maison
de Luxembourg, et. par conséquent^ de la maison de Pen-
thièvre, il avait de grandes prétentions à la souveraineté de
cette province ; de plus, il nouait, disait-on, un mariage
entre son fils et l'aînée des filles du duc de Retz, qui avait
deux places fortes dans la province.
La Bretagne, ce fleuron toujours mal soudé à la couronne
de France, pouvait donc s'en détacher à la voix du flls de
Henri IV.
Or. voici ce qui pouvait arriver, un mot d'ordre étant
donné par la reine. Monsieur et les deux bâtards royaux, en
supposant que Monsieur éiousât quelque fille de prince du
saint-empire :
A la voi>; de la reine, l'Espagnol traversait la frontière ; —
à la voix du duc d'Anjou, lempire marchait contre la
France ; — à la voix du duc de Vendôme. la Bretagne se
révoltait.
L'arrestation des deux frères et le mariage de M. le duc
d'Anjou déjouaient donc ce grand complot.
Exista-t-il jamais ailleurs que dans l'esprit du cardinal?
C'est ce que nous ne poui rions dire.
Maintenant, suivons le travail patient de l'araignée à la
toile de pourpre
Les ennemis du cardinal, voyant l'affaire de Fleur>- man-
quée, et n'ayant pas été poursuivis, quoique Richelieu fût
plus puissant que jamais, attribuaient au hasard l'a-vorte-
ment du complot.
HENRI IV, LOUIS XIII ET BICHF.LIEU
97
Le grand prleui-, qui sélail momentanément éloigne de la
lour, y reparut ; le duc de Vtudùmt', seul, resta prudemment
dans sa province.
La première fois que le cardinal revit le grand prieur,
apris trois mois d absence, il le reçut a bras ouverts.
L'accueil paraissait si sincère et si franc, luc le bAtard
loyal se hasarda d exprimer un désir qui, depuis longtemps,
ftait l'objet de son ambition : c'était qu'on lui confiât la
charge de grand amiral.
— Si la chose ne dépen.lait que de moi, dit Richelieu, vous
savez, monseigneur, quelle serait faite.
Le gi-and ptieur s'inclina tout 3oyeu.\.
— Mais, demandat-il, si 1 obstacle ne vient pas de Votre
Eminence, de qui viendra-t-il?
— Du roi, répondit le cardinal
— Du roi I reprit le grand prieur étonné. Et que! grief le
roi a-t-il donc contre mol?
— Aucun.
— Eh bien, mais alors?...
— laissez-moi vous dire la vériié, monseigneur.
— Dites, dites
C'est votre frf^re qui ^ous fait du tort.
— Mon frère César?
- Oui. le roi se défie .;e lui.
- .\ quel propos?
— Le roi pense — à tort. Je n'en doute pas, mais il pense
ainsi, — le roi pense qu'il écoute des gens mal intentionnés.
— Que faire, alors ?
— Effacer les mauvaises impressions que le roi a reçues
contre votre frère, puis ensuite revenir à vous...
— Votre Eminence veut-elle que j'aille quérir mon frère
dans son gouvernement, et que je 1 amène au roi pour le jus-
tifier?
— Ecoutez, dit le cardinal, — et les choses s'arrangent à
niei-veille peur que 1.', roi ne puisse croire à quelque chose
de préparé entre nous ; — d'ici a queloues jours, le roi
compte aller se divertir à Klcis. Partez pour la Bretagne,
amenez ù Blois M. de Vendôme ; nous lui aurons épargné la
moitié du chemin, et la visite paraîtra toute naturelle
— -Mais, dit le grand prieur. Votre Eminence comprend
liu il me faudrait une assurance qu il n'arrivera rien de fà-
cheu.\ à mon frère
— Quant à cette assurance, monseigneur, répondit hum-
ble.nent le premier ministre, c'est au roi à vous loffrir, et
je suis certain qu'il ne vous la refu.sera pas.
— Eh bien. Immédiatement après avoir vu le roi, je pars.
— -\llez attendre chez v.]us l'ordre d'audience, monsei-
gneur ; je vous promets r.ue vous ne l'attendrez pas long
temps.
En effet, dès le lei.demain, le grand prieur était reçu par
11* roi.
Louis XIII ne lui donna pas la peine de chercher une
entrée en matière : le premier, il entama la question du
voyage de Blois. iHvilant au.K chasses magnifiques qui al
lalent avoir lieu le g-and prieur et son frère.
— Mais, hasarda le grand prieur, mon frère sait que le roi
croit avoir des griefs contre lui ; peut-être aural-je quelque
peine à lui faire quitter son gouvernement.
— .\llons donc ! dit Louis XIII, qu'il vienne en toute assu-
rance, et je vous engage ma parole royale qu'U ne lui sera
point fait plus de mal qu'ï vous.
Le roi pouvait s'engager à cela : 11 comptait les faire arrê
ter toiLS deux
Le grand prieur partit pour la Bretagne, et, le surlende
main, la cour partit pour Blois.
Sous prétexte que sa mauvaise santé l'obligeait à voyager
i petites journées, le cardinal s'était mis en route dès la
veille. Quoique parti vingt-quatre heures avant le roi, il
n'arriva qu'un jour après lui, et, trouvant la ville trop
hniyanie, se retira dans une rharm.nntp petite maison située
^ une lieue de la ville et appelée Beauregard.
Deux ou trois jours aprss l'Installation du roi au château,
l3 grand prieur et son frère arrivèrent a leui- tour. Le même
soir. Ils étalent reçus par ;e roi. qui les invitait à la chasse
du lendemain ; mais eux repondirent qu'ils remerciaient le
roi. et lui demandèrent un jour Je repns Ils venaient, pour
présenter leurs hommages â Sa Majesté, de faire quatre-
vingts lieues à franc étrier ' — Le roi les embrassa tous deux
et leur souhaita une bonne nuit
.^ trois heures du matin, pour ne point mentir a la pro-
messe faite qu'il n'arriverait, pns plus île mal à C^sar de
Vendi'imc i/u'au qrand prl-ur. le roi les faisait arrêter tous
deux et acheminer sur Amboise.
On comprend le bruit que fit Tarreslation des deux fils de
Kenri IV.
Clial.ilB l'apprit comme les autres. TI avait continué de voir
lo cardinal, et. le cardinal continuant de lui faire bon ac-
cueil, II croyait, sur la j.romesse qu'il avait reçue, que luus
ceux qui avaient participé i l'artalre de Fleury étaient sau-
vegardés par cette promesse.
Voyant le grand prieur et son frère arrêtés, il courut chez
Richelieu, et réclama le bénéfice de sa parole.
Le cardinal répondit que M. le grand prieur et M. de Ten-
dôme n'étaient point arrStés comme complices ou Instiga-
teurs du complot de Fleury, mais A cause des mauvais con-
seils qu'ils donnaient, l'un de vive voix, l'autre par lettres,
à monseigneur le duc d'Anjou.
Chalais se retira, assez mécontent de cette réponse.
Aussi, après avoir réfiéc'il pendant quelque temps, il crut
son honneur engagé à faire au cardinal une déclaration po-
sitive : cette déclai'ation était qu'il retirait sa parole et
priait le cardinal de ne plus compter sur lui ; seulement,
la liifflculté était de trouver quelqu'un qui portât un sem-
blable avis au ministre.
Deux ou trois, bien avisés du danger qu'ils couraient,
refusèrent.
Chalais prit le partit d'écrire, et écrivit en effet.
Presque aussitôt, il renoua avec madame do Chevreuse, qui
avait autrefois été sa maîtresse.
C'était une déclaration de guerre bien autrement fla-
grante que la lettre qu'il avait écrite
Dès lors, il fut désigné dans l'esprit du cardinal comme le
loue expiatoire du premier complot qui aurait lieu
D'ailleurs, le cardinal se doutait bien que Chalais ne se
tiendrait pas Iranoaille, et qu'il allait se mettre Immédiate-
ment à intriguer
Il attendit.
L'attente ne fut pas IM gue.
M d'.\njou, singulièrement effrayé de l'absence de ser detix
frères, cherchait plus que jamais un lieu de refuge hors des
frontières, ou quelque place forte en France, derrière les
murailles de laquelle il pût tenir tête au cardinal et dicter
SCS conditions.
Chalais s'offrit au jeune prince comme intermédiaire.
La proposition fut acceptée.
Chalais se mit à l'œuvre.
Il écrivit à la fois au comte de Soissons, cpii tenait Paris,
au marquis de Lavalette. qui tenait Metz, et au marquis de
Laisque. favori de l'archiduc, h Bruxelles.
Lavalette refusa, non point à cause du cardinal, dont il
avait h se plaindre comme toute la noblesse de France, mais
j.arce que, marlame de Moiitpensier étant sa proche parente,
i! ne se souciait pas d'entrer dans une cabale qui rompait
son mariage avec un fils de France.
Le comte de Soissons accepta, et, de plus, envoya au duc
d'Anjou un homme â lui, nommé Boyer, lequel lui offrit cinq
cent mille écus, huit mille hommes de pied et cinq cents
chevaux, si le prince le voulait venir rejoindre h l'instant
même à Paris.
Quant au marquis de Laisque, on verra plus tard comment
les choses se passèrent de son côté.
Le même jour où le comte de Soissons envoyait Boyer au
duc d'Anjou, Louvigny venait prier Chalais de lui servir de
second.
Roger de Grammont. comte de Louvigny, était frère de
père et de mère du maréchal de Grammont. En sa qualité
de cadet de famille, il n'avait pas le sou et se faisait, d'ap-
parence du moins, plus pauvre encore qu'il n'était. C'était la
gueuserie personnifiée, et, généralement, on disait qu'il eût
mieux fait d'aller sans chausses (lun de montrer celles qu'il
portait. Il n'avait qu'une chemise et une fraise; tous les
n.atins, on les lui blanchis.snlt et repass.ait. Une fois. Mon-
sieur l'envoya quérir. Monsieur était très pressé.
— Ma foi. répondit Louvigny. monseigneur attendra : ma
chemise et ma fraise ne sont pas encore blanchies.
Une autre fols, il marchait en pleine boue, sans faire au-
cunement attention à l'endroit où il posait le pied.
— Prenez garde, comte, lui dit-on ; vous gâtez vos bas !
— Laissez faire, répondit Louvigny, ils ne sont pas à mol.
Tout cela n'eût rien été : mais Louvigny avait commis une
Iftcheté épouvantable. Se battant avec Hocquincourt, qui fut
depuis maréchal de France et vivement pre.ssé par lui ;
— Mes éperons me gênent, dit-il à son adversaire ; ôtez
les vôtres, et laissez-moi ôter les miens.
Hocquincourt s'arrêta, prit son épée entre ses dents et se
baissa pour déboucler la courroie. Alors, traîtreusement et
par derrière, Louvigny lui avait passé son épée au travers
du corps.
Hocquincourt avait failli en crever et était resté six mois
au lit. .Au moment où il était au plus mal. son confesseur
le supplia de pardonner à Louvigny : mais Hocquincourt lui
en voulait trop pour ne pas prendre ses précautions.
— Si Je meurs, oui, dit-il, je lui pardonne; mais si j'en
reviens, non.
C'était lA un si fScheux antécédent, il était si connu, Il
avait si souvent f-té reproc»ié k Louvigny, que, quand celui-
ci vint demander a Chalais de lui servir de témoin, ou
plutôt, comme on le disait plus correctement alors, de se-
cond,. Chalais refusa.
• Le méchant garçon fut si piqué de ce refus, dit Bassom-
98
,\LEX.\NDRt; DUMAS ILLLSTRE
pierre, qu'il s'en alla droit révéler au. cardinal tout ce qu'il ■
savaii et tout ce qu'il ne savait pas. »
Or, LA)UVigny, qui vivait avec Ch?laiî comme un frère,
savait a peu près tout : Louvigny raconta donc que Clialais
avait écrit au marquis de lavalette, au comte de boissons et
au marquis de I.aisque.
C'était la conspiration brabançonne qui allait le mieux au
cardinal; aussi lut-te celle-là qu il choisit.
Une conspiration avec 1 lispagne, peste : c'était cela quil
cliercUait depuis si longtemps ; on la lui apportait : elle était
la bienvenue. En la conduisant avec adresse, on y faisait
entrer le roi d'Espagne ; et le roi d Espagne était le frère
d'Anne d'Autriche.
Enfin, le cardinal tenait donc son complot :
Il appela Rochefort. son àme damnée. — Le lecteur se le
rappelle, nous 1 espérons : i.ous en avons fait la cheville
ouvrière de notre roman des Mousquetaires.
Rochefort reçut l'ordre de partir pour Bruxelles, déguisé
en capucin. I>e moine de contrebande emportait une lettre
du père Joseph, qui le recommandait aux couvents de
Flandre ; cette lettre était signée du gardien du couvent des
capucins de la rue Saint-Uonoré. Tout le monde devait
ignorer son déguisement ; il voyagerait à pied, sans argent,
en véritable frère mendiant ; il entrerait chez les capucins
de Bruxelles et se soumettrait à toute l'austérité de l'ordre.
Ut, il devait suivre de l'œil tous les mouvements du mar-
quis de Laisque
Le marquis était ami du supérieur et familier du couvent.
Rochefort avait un rôle bien simple à remplir : ennemi du
cardinal, il n'avait qu'i parler comme un écho, qu'à répéter
le. mai que l'on disait du j rélat-ministre.
11 renchérit, inventa, broda ; il arrivait de Paris, on
écoula ce qu'il disait.
Rochefort était un homme habile ; il joua son rôle de telle
façon, que tout le monde s v laissa prendre, de Laisque tout
le premier.
Au bout de quinze jours, de I,aisqne, parf.Tltement con-
vaincu, s'ouvrit au faux mi.lne.
U s'agissait de rentrer en France et de remettre à leur
adresse des lettres de la plus haute importance.
Kocliefort commença par refuser . l'habit qu'il portait lui
interdisait tout contact avec les choses temporelles.
De Laisque insista.
Le faux moine eût bien voulu rendre service à un gentil-
homme qui lui donnait tant de marques de bouté; mais,
pour rentrer en France, il lui fallait quitter le couvent : et
comment quitter le couvent sans la permission du gardien,
souverain chef de la communauté?
N'était-ce que cela?
Le marquis de Laisque fit parler au gardien jiar larchiduc
luiniême : on comprend qu'une pareille recommandation
aplanit toutes les difficultés; le faux moine fut ,iutorisé à
aller prendre les eaux de Forges, et le marquis de Laisque le
chargea, non point de remettre des lettres à Taris, mats
d'écrire au destinataire de les venir preudrs au rendez-vous
qu il lui donnerait.
Rochefort partit.
.\ peine en ileçà de la frontière de France, il écrivit au
cardinal de lui en\oyer un homme sur. Le messager ne se
fit pas attendre. Rochefort lui remit le paquet qui lui
avait été contlé par le maniuis de Laisque ; Richelieu en prit
connaissance, fit copier toutes les lettres qu'il contenait, et
;etourna le paquet â Rochefort, qui li reçut à (juelques lieues
de Forges.
Remis en possession du paciuet, Rochefort écrivit au desti-
nataire de venir chercher les lettres ; cinq ou six jours
apris, le destinataire arriva : c'était un avocat nommé
Pierre, qui logeait rue Perdue, près la place Maubert.
Celui-ci revint à Paris, et descendit tout droit à l'hôtel de
Chalals.
Chalais lut les lettres et y répondit.
Que contenait cette réponse? Nul ne le sut Jamais, que le
cardinal et le roi.
Au premier avis que le cardinal donna au roi de cette
menée, le roi voulait faire arrêter Chalals et' mettre en
jugement la reine et le duc d .\njou ; mais le cardinal sup-
plia le roi d'attendre que le complot fut mûr.
Que fallait-il au complot pour qu'il mûrit?
U fallait une lettre du roi d'Espagne en réirouse -A 'ine
lettre écrite par Chalals. Coite lettre dcv.aJt annoncer que Sa
Majesté Catholique était prête ti conclure un traité avec Ja
noblesse de France
Mais, pendant que cette lettre viendrait, Chalals pouvait
avoir des soupçons et fuir. T/" roi commanda un voyage en
Bretagne ; la cour le suivit : Chalals .suivit la cour — En sa
qualité de maître de la garde-robe. U ne pouvait quitter le
roi — Louis XTTI. qui le voyait A sou lever et à son coucher,
était sûr de l'avoir sous la main lorsqu'il voudrait éten-
dre la main sur lui.
Enfin la lettre de Philippe TV arriva.
Le jour même qu'il la reçut, Chalais eut un long entre-
tien avec la reine et avec ilonsieur ; en outre, jusqu'à deux
heures du matin, il resta ciiez madame de Chevreuse,
Le lendemain, il fut arrêté.
Le complot était mûr '
Chalais commençait cette liste de favoris que Louis XIII
Livra les uns après les autres à son ministre, et son ministre
au bourreau
Louis XIII avait fort aimé Chalais ; mais, un jour qu'en
sa qualité de maître de la garde-robe. Chalais passait la che-
mise du roi, le jeune homme s'amusa à conU'éfaire un des
tics de Sa Majesté. Par malheur, Louis XIII passait sa
chemise devant une glacé: il vit dans ^titte glace Chalais
se moquant de lui.
Plus d'une fois aussi, Chalais avait raillé le roi sur sa
froideur de tempérament et sur sa faiblesse physique ; ces
plaisanteries, qui n'étaient que des griefs, devinrent des
crimes lorsque Chalals fut accusé par le cardinal. (Juelle ■
était cette accusation, — celle qui tianspirait du moins? ',
D'avoir voulu, de connivence avec la reine et .M. U duc '
d'.\njou, assassiner le roi.
Comment cela?
Les uns disaient avec une chemise empoisonnée ; les au-
tres disaient en le frappant tout simplement d'un coup de
poignard: quelques-uns al.';>ient même plus loin: ils ra^'on-
taient qu'un jour, ou plutôt une nuit, Chalais avait tiré
les rideaux du lit pour accomplir cet assassinat, mais que,
reculant devant la majesté royale, toute tempérée qu'elle
était par le somu^eil. le coi,teau lui était tombé des mainsv
Quant à cette dernière accusation, elle s'évanouit devant
ce simple article du cérémonial de France:
« Le maître de la gai-de-robe ne demeure pas dans la
chambre du roi quand le roi dort, et lî valet de chambre ne
quille jamais la chambre quand le roi est au lit. »
Si l'action avait été vraie, et que l'événement se fftt passé
comme on le racoi.talt, il eût fallu que le valet de chambre
eût été complice Ue Chalals. ou que Clialais eût tenté l'assas-
sinat pendant le STmmell du valet de chambre.
Nous lavons dil, le c.irdinal tenait son complot; il le
mena habilement. La reine tomba en disgrâce complète ; le
duc d'Anjou, pour écliaprer ù un jugement de complicité,
fut contraint d'épouser mademoiselle de Montpensier ; enfin.
Chalais fut condamné à être appliqué à la question ordinaire
et extraordinaire, à avoir la tète tranchée, et le corps coupé
en quatre quartiers !
Quelques jours avant que cet arrêt fût rendu, la mère de
Chalais éiait arrivée ;i Nantes : celait une de ces femmes de
grande race et de grand ta'ur, telles qu'on en voit de place
on place, voilées et en deuil, sur le-; degrés de Ihlstoire.
Comme la condamnation n était point douteuse, elle flt tout
ce iiu'elle put pour parvenir juscjuau roi ; mais les ordres
étaient donnés : le roi n'était visible que pour le cardinal.
L'arrêt prononcé, madame de Chalais la mère fit de nou-
velles déni;irches pour arriver jusiiu'au roi : tout fui inutile.
Enfin, elle pria, supplia tant, qu elle ob'lnt que l'on re-
mettrait au roi une lettre qu'elle avait apportée. Le roi reçut
la lettre, la lut, et fit dire qu'il rendrait la réponse dans la
journée.
Cette lettre, que je ne trouve dans aucune histoire, — pas
même dans l'histoire couronnée de M. Bazin. — mérite d'être
connue ; aussi, au risque de ne pas obtenir le prix de dix
mille francs pour être descendu à de pareils détails, la met-
trons-nous sous les yeux du lecteur :
.< Sire,
" J'avoue que qui vous offense mérite, avec les peines
temporelles, celles de l'autre vie, puisque vous êtes l'Image
de Dieu; mais, lorsque Dieu promît pardon à ceux qui le
demandent avec une digne repentance, il enseigne aux rois
comme Ils doivent en user. Or, puisque les larmes changent
Us arrêts du ciel, les miennes, sire, n'auront-elles pas la
puiss:inie démouvoir votre pitié? I.a justice est un moindre
elTet de la puissance des rois que la miséricorde : le pnnlr
est moins louable que le pardonnar. Combien de gens vivent
au monde qui seraient sous terre avec Infamie, si Votre Ma^
jesté ne leur eût fait grftce l
" S.lre, vous êtes roi. père et maître de ce misérable pri-
sonnier : peut-il être plus méchant que vous n'êtes bon, plus
coupable que vous n'êtes miséricordieux? ne serait-ce pas
vi us offenser que de ne rcint espérer en votre clémence?
Les meilleurs exemples pour les bons sont de la pitié ; les
méchants deviennent plus lins et non pas meilleurs par les
supplices d autrui. Sire, je vous demande, les genoux en
terre, la vie de mon fils, et de ne permettre point que celui
que j'ai nourri pour votre service meure pour celui d'autrui ;
que cet enfant que j'ai si chèrement élevé soit la désolation de
ce peu de Jours qui me restent, et, enfin, que celui crue j'ai
mis au monde nie mette au lirabeaii. Héla* ! sire, que ne mou-
rût-ll en naissant ou du coup qu'il reçut à Saint-Jean, ou à
quelque autre des périls où 11 s'est trouvé pour votre service,
tant à Monlauban, Monlrelller ou autres lieux, ou de la
HENRI IV, LOL'IS XIII ET MICHELIEU
maia même de celui qui nous a causé tant Je déplaisirs 1
Ayez pitié de lui, sire : son ingiatitude passée rendia votre
miséricorde d autant plus rcioiiinianciable. Je vous l'ai donné
i huit ans; il étail petit-nis du muréclial de ilouUuc et du
(irésldent Jeaunln par alliance. Les siens vous seiveni tous
le* jours, qui n'osent se jeter à vos pieds, de peur de vous
déplaire, ne laissant pas de demaniler. en toute humilité et
révérence, les larmes à l'œil, avec moi, la vie de ce misé-
rable, soil qu'U la doive acUever dan- une rri-on pi-rpétuelle,
ou dans les armées étranjîères. en vous faisant service Ainsi
Dieu mayaut fait cette gri( e particulière de m'élire Ici-bas
sa vraie image, il n'eût encore fait celle, qu'il .s'est réservée
a lui seul, de pouvoir couiaitre 1 intirieur des hommes; car.
alors, selon la vraie connaissance que. je pourrais puiser dé
cette divine grâce, jo lancerais et retirerais la loudre de mes
châllmeuts sur la tête de v.,tre fils, dès que j'aurais reconnu
sa vraie repentance ou non, de laquelle toutefois, bien que
je ne puisse faire aucun jiisfcnient assuré, vous pourriez en-
core obtenir pardon de ma démence, s il n y avait que moi
seul qui eusse intérêt dans cette offense ; car sacliez que je ne
Le roi les faisait arrêter tous les ceux.
Votre Majesté peut relever les siens de 1 infamie et de la
I-erte, satisfaire à sa justice et à sa clémence, nous obligeant
de plus en plus à louer sa bénignité, et à prier Pieu conti-
nuellement pour la santé et prospérité de sa royale per-
sonne, et moi particulièrement qui suis,
« Votre très obéissante servante et sujette
« DE MONTLUC. »
Voulez-vous savoir comment Louis XIII, le roi sans cœur
et sans entrailles, répondit à ce chef-d'œuvre d'éloquence
maternelle'? Il est vrai que. selon toute probabiUté, la ré-
ponse fut dictée par le cardinal.
A madame Je ChalaU la mère
• Dieu, qui n'a jamais failli, serait grandement mécompte
si, établissant par ses décrets un séjour éternel de peines
pour les coupables, il faisait grâce à tous ceux qui deman-
dent pardon. Alors, les bons et les vertueux n'auraient pas
plus d'avantages que les méchants, qui ne manquent jamais
de larmes pour changer les arrêts du ciel. Je 1 avoue, et
cet aveu ferait que je vous pardonnerais très volontiers, si.
suis point roi cruel et sévère, et que j'ai toujours les bras
de ma miséricorde ouverts peur recevoir ceux qui, avec une
vraie contrition de leur faute commise, m'en viennent hum-
blement demander pardon.
" Mais, quand je jette l'i vue sur tant de millions d'hom-
mes qui s'en reposent toits sur ma diligence, dont je suis le
fidèle pasteur, et que Dieu m'a donnés en garde comme à un
bon père de famille, qui en doit avoL- pareil soin et gouver-
nement qu'il a pour ses propres enfant.', afin de lui en rendre
compte après cette vie ; et c'est en quoi je vous témoigne
assez que la justice est un moindre effet de la puissance que
la miséricorde et la compassion que j'ai de mes loyaux su-
jets et mes fidèles serviteurs, lesquels espérant tous en ma
bonté, je veu.x les sauver tous du présent naufrage par le
juste ch.-itlment d un seul: n'y ayant rien de plus certain
que c'est quelquefois une grâce envers plusieurs que d'en
bien châtier quelqu'un. SI Je vous avoue que beaucoup de
gens vivent encore qui seraient sous la terre avec Infamie si
Je ne leur avals pardonné, aussi m'avouerez-vous que l'of-
fense de ceu-x-ia. n'étant pas à comparer au crime exéc-able
de votre flls, les a rendus dignes de ma clémence. Comme
;i)0
ALF.XANDIîF, DUMAS ILLUSIKE
vous pouvez voir, en effet, la vérllé que je vous dis par ies
exemples de quelques autres atteiuts et convaincus du même
1 lime, qui, justement puais, pourrissent maintenant sous
ia terre, lesquels, s'ils eussent survécu à leurs entreprises im-
pies et damnables, cette couronne qui ceint mon clief .serait,
.1 présent, un déplorable objet de misère à ceu.xlù mêmes
<iui ont vu fleurir !ts sacrés lis a» milieu des mouvements et
des troubles ; et cette puissante monarchie, si bien et si heu-
reusement gouvernée et conservée pa.' les rois mes prédéces-
seurs, serait maintenant déchirée et mise en piccei par d'il-
légitimes usurpateurs. Xe m'estime-: donc non plus cruel
ipie 1 habile chirurgien qui coupe quelquefois uu membre
gangrené et pourri pour garantir les autres parties du corps
qui s'en allaient être la nourriture des vers sans ce pi-
toyable retrancliement ; et assurez-vous que, s il y a quelques
méchants qui deviennent plus fins, aussi y en a t-il bcau-
roup qui s amendent par l'appréhension du supplice.
" Levez donc vos genoux de terre et ne me demandez plus
la vie d'un qui la veut ôter à celui qui est, comme vous le
dites vous-même, son bon père et maître, et à la Fiance, qui
est sa mère et sa nourrice. Cette considération, ma cousine,
m'ijte maintenant la croyance que vous lavez jamais nourri
et élevé pour mon service, puisque la nourriture que vous lui
avez donnée produit des effets d'un naturel s: méchant et si
barbare, que de vouloir commettre un si étrange parricide !
.le l'aime donc bien mieu.\ voir à i résent la désolation du
lieu de jours qui vous restent à vivre que de récompenser
indignement sa trahison et son infidélité par la ruine de ma
personne et de tout mon peuple, qui me rend une entière et
fidèle obéissance; j'autorise bien le« regi'éts que vous avez
qu'il ne soit pas mort à Saint-Je:iu, Montauban ou autres
lieux, qu'il tftchait de conserver, non pour son prince natu-
l'pl, mais pour d'autres ennemis de mon bien ; non pour le
lepos de mon peuple. m;iis pour le troubler Cependant,
.-il est vrai qu'à quelque chose malleur est bon. je dois re-
mercier le ciel de i ouvoir garantir tout mon Etat à un si
noble exemple, puisqu'il servira de miroir à ceux qui vivent
aujourd'hui et â la postérité, pour apprendre comme il faut
.•limer et servir fidtlement son roi, et qu'il sera la crainte de
plusieurs autres qui se rendraient plus hardis a commettre
un semblable crime par l'nnpunité de celui-ci.
« C'est pourquoi vous implorez désormais en vain ma pitié,
vu (lue j'en ai plus que je ne le saurais exprimer et que ma
volonté serait que cette offense ne touchât que moi seul ; car
ainsi vous auriez bientôt obtenu le pardon que vous de-
mandez ; mais vous savez que ies rois, étant personnes pu-
bliques, dont le repo.» de l'Etat dépend entièrement, ne doi-
vent rien permettre qui puisse être reproché ù leur mémoire,
et qu'ils doivent étrj les vrais protecteurs de la justice
« .le ne dois don: rien souffrir en cette qualité, qui puisse
mètre reproché par mes fidèles sujets, et aussi je crain-
drais que Dieii, qui, régnant sur les rois comme les rois ré-
gnent sur les peuples, favorise toujours les bonnes ot saintes
aciions et punit ri,Koureusement les Injustices, ne me fit un
Jour rendre compte, au péril de ma vie éternelle, d'avoir In-
justement donné la vie temporelle à celui qui ne peut espé-
rer de ma miséricorde d'auires promesses que celles que .le
vous fais à tous deux, qu'en considération des larmes que
vous versez devant moi. je changerai l'arrêt de mon conseil,
adoucissant la rigueur du supplice ; comme aussi l'assistance
i;ue je vous promets dt mes suintes prières que j'enverrai au
ciel, afin qu 11 lut plaise d être aussi pitoyable et misérl-
' nrdleux enyers son âme qu'il a éfi cruel et Impito.vable
'M vers .son prince, et à vous, qu'il vous donne la patience
on votre affliction, telle que vous la désire votre bon roi.
■• Louis. »
Restait le cardinal
Mad.ame de Chalais n'y songea même pas ; elle préféra
^ adresser aux bourreaux. Nous disons n!i.r bourreaux, car
il y en avait en ce moment deux à Nantes : l'un qui avait
suivi le roi, et que l'on appelait lî bourreau de hi cour:
1 autre qui re.stalt à Nantes, et que l'on appelait le bourreau
■le la rlUe.
I,a malheureuse mère réunit tout ce qu elle avait d'or et de
bijoux, attendit la nuit, et se présenta tout à coup chez ces
deux hommes.
L'exécution ne devait nvnir Heu que le lendemain.
Qu'on nous permette d'emprunter les détails suivants à
notre fltslolrr de l.nuis XIV ; nous pouvons répondre que de
nouvelles recherches ne nous apprendraient rien de nouveau.
" Chalais avait nié toutes hv révélations t.ities au cardinal,
di.sant qu'elles avalent été dictées par Son Emlnence. sous
promesse de grâce : enfin il avait réclamé une confrontation
avec Louvlçny, son seul accusateur
" C'était bien le moins qu'on lui accordât cela, et Von
n'avait pas cru pouvoir s'y refuser.
" A sept heures, r.ouvigny fut donc conduit à la prison et
mis en face de Chalais. I^ouvlgny était pâle et tremblant ;
Ch.nlals était ferme comme un homme qui sait n'avoir rien
dit II adjura Lonvipny. au nom de nieu devant lequel lui.
Chalais, allait paraître, de déclarer si Jamais 11 lui avait fait
la moindre confidence touchant l'assassinat du roi et le ma-
riage de la reine avec le duc d'.Anjou. Louvigny se troubla,
et avoua, malgré ses déclarations précédentes, qu il ne tenait
rien de la bouche de Chalais.
■< — Mais, demanda le garde des sceaux, comment, alors,
le complot est-il parvenu a votre connaissance 1
« — Etant à la chasse, répondit Louvigny, J'ai entendu des
gens -vêtus de gris que je ne connais point, qui, derrière un
buisson, disaient à quelques seigneurs de la ccur ce que j'ai
rapporté à M. le cardinal.
« Chalais sourit dédaigneusement, et, se retournant vers
le garde des sceaux :
« — .Maintenant, monsieur, dit-il. Je suis prêt â mourir.
« Puis, à voix basse :
« — Ah! traître cardinal, murmura-t-il, c'est toi qui m'as
mis où je suis :
" En effet, l'heure du supplice approchait ; mais une cir-
constance étrange faisait croire que l'exécution n'aurait pas
lieu : le bourreau de la cour et le bourreau de la ville avaient
disparu tous deux, et, depuis le point du Jour, ou les cher-
Lhait vainement.
'. La première idée fut que c'était une ruse employée par le
cardinal pour accorder à Chalais un sursis pendant lequel on
obtiendrait pour lui une commutation de peine ; mais bientôt
le bruit se répandit qu un nouveau bourreau était trouvé, et
que 1 exécution serait retardée d une heure ou deux, voilà
tuut. Ce nouveau bourreaa était un soldat condamné à la
potence, et auquel on avait promis s;i grâce s'il consentait à
exécuter Chalais
" Comme on le pense Lien, si inexpérimenté qu'il fût à
cette besogne, le soldat avait accepté
" .\ dix heures, tout fut donc prêt pour le supplice. Le
greffier vint prévenir Chalais qu il n'avait plus que quelques
instants à vivre. C était dur. quand on était jeune, riche et
beau, issu d'un des plus ne blés sangs de France, de mourir
pour une si pauvre intrigue et victime dune pareille trahi-
son ; aussi, à l'annonce de sa mort prochaine, Chalais eut-il
un moment de désespoir.
" En ehet, le malheureux jeune homme semblait aban-
donné de tout le monde. I.a reine, cruellement compromise
elle-même, n'avait pu hasarder une' seule démarche; Mon-
sieur s'était retiré â Chateaubriand et ne donnait pas signe
de vie ; madame de Chevreuse, après avoir fait tout ce que
son esprit remuant lui a\ait inspiré, s'était réfugiée chez
M. le prince de Cîuéinénée. pour ne pas voir cet odieux spec-
tacle de la mort de son amant
« Chalais croyait donc ravoir plus rien à attendre de per-
sonne au monde, lorsque, tout à coup, il vit apparaître sa
mère, dont il ignorait la présence à Nantes, et qui. n'ayant
pu sauver son flls, venait l'aider à mour'ir.
.. .Madame de Clialais. nous l'avons dit, était une de ces
nobles natures plein !s à la fois de dévouement et de rési-
rnatiou ; elle avait fait tout ce qu'il était humainement pos-
sible de faire pour disputer son enfant à la mort ; il lui fal-
lait maintenant l'accompagner à l'échafaud et le soutenir
jusqu'au dernier moment. C était dans ce but que, après
avoir obtenu la permission d'accompagner le condamné, elle
se présentait devant lui.
« Chalais se jeta dans les bras do sa mère et pleura abon-
damment : mais, puisant une force virile dans cette force
maternelle, il releva la tête, essuya ses yeux et dit le pre-
mier :
.. — Je suis prêt !
.. Il sortit de la prison. A la porte attendait le soldat, à
qui on avait donné, pour remplir sa terrible mission, la pre-
mière épée venue ; c'était celle d'un garde suisse
•• Le funèbre ciirtège s'avança veis la place publique, oU
était dressé l'échafaud. Chalais marchait entre le prêtre et sa
nièr»".
" On plaignait tort ce beau jeune homme, richement vêtu,
qui allait être exécuté ; mais il y avait aussi bien des larmes
pour cette noble veuve, encore en deuil de son mari, et qui
accompagnait son hls unique à la mcrt.
" Arrivée au pied de l'échafaud, elle en monta les degrés
avec lui.
•■ Chalais s appuya sur son épaUle: le confesseur les suivit
par dernère.
.. Le soldat était plus pâle et plus tremblant que le con-
damné.
•• Chalais embrassa une dernière fols sa mère, et, s'age-
nouillant devant le billot, fit une courte prière. Sa mère
s'agenouilla près de lui et unit ses prières aux siennes.
•■ Un instant après, Chalais se retourna du cOté du soldat :
« — Fiappe! dlt-ll. j'attends.
. Le .soldat, tremblant. Ir-va son épée et frappa. Chalais
poussa un gémissement, mais releva la tête; il était seule-
ment blessé â l'épaule : l'exécuteur Inexpérimenté avait
frappé trop bas.
• On le vit tout rouvert de sang, échanger quelques pa-
roles avec le bourreau, tandis que sa mère se levait et venait
l'embrasser.
HENRI IV, LOUIS XHI ET RICHELIEU
loi
• Puis il replaça sa tête sur le billot, et le soldat frappa
une seconde fois.
. Clialais poussa uii second cri : cette fois encore, il nétalt
que blessé.
• — Au diable cette épi'e. dit le soldat ; elle est trop lé-
gère, et. si 1 oïl lie me donne pas autre chose, je ne viendrai
jamais a bout de la besosne,
• Et il Jeta l'épée loin de lui.
« Le patient se traîna sur ses genoux et alla poser sa
tête toute sanglante et toute mutilée sur la poitrine de sa
mère.
■ On apporta au soldat la doloire d'un tonnelier ; mais ce
n'était pas larme qui nian-iuait à leyécuteur, c'était le bras.
■ Chalais repiu ya place.
■ Les spectateurs de cette horrible sccne comptèrent
trente-deux coups. Au vingtitme, le condamné criait encore :
• — Jésus : -Maria : •
■ Puis, lorsque tout fut fini, madame do Chalais se re-
dressa, et. levant ses deux mains au ciel:
• — Merci, mon Dieu: dit-elle, je croyais n'être que la
mère d'un coiidamné, et je suis la mère d'un martyr!
« ElU' demamia les lestes de sou lils. et on les lui accorda.
Le cardinal était parfois plein de clémence.
« Madame de Chevreuse reçut 1 ordre de demeurer au Ver-
ger, où elle était.
• Gaston apprit la mort fie Ch.ilais tandis qu'il était au
jeu, et continua sa partie.
• La reine fut sommée tir le roi de descendre au conseil,
où on la fit asseoir sur un tabouret Là. on lui montra la dé-
position de Louvigny f.i les aveux de Chalais. On lui reprocha
d'avoir voulu assassiner le roi pour épouser Monsieur.
« Jusque-là, là reine r.vait gardé le silence ; mais, à cette
dernière accusation, elle se leva et se contenta de répondre
avec l'un de ces dédaigneux sourires si familiers ù la belle
Espagno;e :
« — Je n'aurais point as^ez gagné au change.
• Cette réponse acheva de lui aliéner l'esprit du roi, qui
crut jusqu'à son dernier moment que Chalais, Monsieur et la
reine avait véritablement conspiré sa mort.
" Louvigny ne porta y^as loin .son infâme accusation : un
an après, il fut tué en duel
• Quant à Rochefort, il était audncieusement retourné à
Bruxelles, et même, après l'e.xécution de M. de Chalais, il
demeura dans son couvent, sans que personne sut la part
qu'il avait prise i la mort de ce m.'.lheureux Jeune homme.
Mais, un jour, en tournant 1 angle d'une rue, il rencontra
l'écuyer du comte df Chalais et n eut que le temps d'abais-
ser son capuchon sur son visage : cependant, malgré cette
précaution, craignant d'avoir été reconnu. 11 s'échappa aus-
sitôt de la ville. Bien lui en prit, car derrière lui les portes
se fermèrent ; puis des recherches lurent faites, et le couvent
fut fouillé.
■ Il était trop tard : Rochefort, redevenu cavalier, courait
la poste sur la route de Paris ; il revint alors près de Son
Eminence, s'applaudissant du succès de sa mission, que,
dans ses idées à lui, il déclarait avoir honorablement rem-
plie. »
Ce que c'est que la conscience !
XII
Au milieu des péripéties de ce drame sanglant, une nou-
velle fortune s'était faite : c'était celle d'un Jeune homme
ayant nom François de llairadas.
D'où venait ce champignr.n de fortune? comme on disait
alors. C est difficile à savoir; les biographes n'ont pas Jugé
son nom digne d'être Inscrit sur leurs colonnes, et les mé-
moires particuliers en disent peu de chose.
Il est vrai que, comme l'impie, le temps de passer, il n'était
déjà plus.
Tallemant des Réau.\ est court mais explicite ; il dit :
" Le roi aima violemment Barradas : on l'accusait de faire
cent ordures avec lui. »
Le commencement de la brouille entre Barrad.is et le roi
vint de ce que telul-ci était amoureux d'une dame de la
reine nommée la bell.» Cressios, et la voulait épouser ; le roi
refusa son consentement.
Dans cette tUspositlon d'esprit du roi, 11 fallait bien peu de
chose pour perdre le favori.
Laissons Jlènage raconter ce qui le perdit : il y a certains
détails que J'aime autant donner par citation.
« 11 était un jour à la rh:isse avec le roi. lorsque le chapeau
de ce prince, étant tombé, roula justement sous le ventre du
cheval de Barradas ; dans ce moment-là, le cheval, étant venu
à pisser, gâta tout le chapsau du roi, qui se mit dans une
aussi grande colère contre le maître du cheval que s'il l'avait
fait exprès. Cet incident, qui eu aurait fait rire un autre,
fut très mal pris par le roi, qui commença, dès ce temps-la, à
ne plus aimer Bariadas. ..
Le cardinal profita de la circonstance iJarradas n'était pas
complètement blanc dans 1 affaire de ciiaiais; le cardinal
demanda au mi le renvoi de ces petites gens, qui abusaient
insolentint^Ht de son orci'Je.
Le roi donna congé à trois de ses domestiques, dont deux
se croyaient bien hu-s de la faveur du maître, ayant trempé
dans l'assassinat au maréclial d'Ancre.
Barradas lut compris oans la disgrâce: mais, n'ayant pas
eu le temps d'abuser de son favoritisme, il en fut quitte pour
1 e.xil Six mois de faveur encore, et peut-être y eùt-il laissé
sa tête.
.\lors, comme 11 fallait toujours que le roi aimât quelqu un,
il s'attacha à un Jeune homme nommé Saint-Simon.
Il est vrai que celui-ci avait des qualités solides et qui Jus-
liflaient bien l'attactiemotil du roi : 11 rapportait toujours
des nouvelles certaines de la chasse, il ne tourmentait pas les
chevaux, et, quand ii sonnait du co-, il ne bavait pas dedans.
Ouvrez tous les mémoires du temps, ch^rs lecteurs, et
cherchez d'autres causes à la grande fortune dont Jouit ce
Jeune homme ; Je vous mets au défi den trouver.
.\ussi, le 14 décembre lO'.'C, Malherbe écrivait-il à son ami
Pelresc •
« Vous avez su le congé donné à Barradas. Nous avons
M. Saint-Simon, page de la même écurie, qui a pris sa
place. Le roi. mercredi dernier, le présenta à la reine mère :
c'est un Jeune garçon de aix-liuit an- ou environ, La mau-
vaise conduite de l'autre lui sera une leçon, et sa chute
un exemple de faire mieux. J'ai ouï dire à madame la
princesse de Contl que le roi, par caresse, lui Jeta un Jour
quelques gouftes d eau de Heur d'oranger au visage dans la
chambre de la reine (à Barradas); il se mit dans une telle
colère, qu'il sauta sur les mains du roi, lui arracha le petit
pot où était l'eau et le lui cassa aux pieds. Ce n'est point là
l'action d'un homme qui voulait mourir dans la faveur. »
Celui qui, dans tout cela, avait le plus agi contre le
pauvre Barradas, était M. de Champagny.
M. de Champagny pass.'iit pour le fils du cardinal.
Vn Jour qu'il se tenait chez le roi une assemblée où il
c-lait question de renverser M. de Riehelieu, et de le mettre à
la. Bastille, Champagny vota comme les autres.
— Tu quoquc, fUl ! s'écria le roi.
L'inimitié de Champagny contre Barra'das venait de ce que
celui-ci ne l'avait pas salaé, à cause d'une incivilité que
l'autre lui avait laite. I.nrsque le roi vit l'ordre d'envoyer
Barradas dans une province éloignée, il secoua la tête en
disant :
— Je le connais, il n'Ira pas.
Barradas se débattit longtemps, en disant, en effet, qu'il ne
partirait pas sans voir J". roi ; mais, enfin, il lui fallut
obéir ;\ la force.
Plus tard, tandis que Louis XllI assiégeait Corbie, Barra-
das prit si bien son temps, qu'il revit le roi. Alors, — tou-
jours plein de haine contre Richelieu — il proposa d arrêter
le cardinal, ne demandant pour cela que cinq cents chevaux,
un cordon bleu et un . apltaine des gardes; si Ion souscri-
vait à ces conditions, il attendrait le cardinal dans un dé-
filé, et il prétendait que Son Eminence. en se voyant tout à,
coup lace à face avec un homme quelle croj'ait exilé et
qu'elle savait être encore aimé du roi, perdrait la tête et se
laisserait conduire où l'on voudrait
C'était à M. de Soissons que Barradas faisait cette ouver-
ture.
— C'est bien, monsieur, dit le ccmte ; J'en parlerai à
monseigneur le nue d'\iiJou
— Oh ! monsieur le comte, repartit B.arradas, c'est inutile :
Je ne veu.< avoir affaire qu'à des honnêtes gens.
Au reste, tout cela distrayait un peu ce pauvre roi, qui
s'ennuyait à mourir. C'était un des malheurs de celte orga-
nisation incomplète que de toujours s'ennuyer. Aussi n'était-
il sotte Invention dont il n'essayât pour se distraire : il
apprit toute sorte de métiers, outre ceux qui concernaient la
chasse : il savait faire des canons de cuir, des lacets, de la ,
monnaie. Il était bon cuisinier, faisait des confitures dans la
saLson, soignait et cultivait des pois verts qu'il envoyait
vendre au marché; enfin, un Jour, il apprit à larder!
Pendant tout le temps que cette fantaisie le tint, on vit
venir dans sa cli.imbre son écuyer Georges avec des lardoires
d'argent et des longes de veau magnifiques.
Un Jour, le conseil fit annoncer qu'il était réuni.
— La délibération ne saurait avoir lieu aujourd'hui, ob-
serva l'huissier : Sa Majesté larde.
Il rasait aussi bien que le meilleur barbier. Un Jour, il lui
prit l'idée de raser tous ses officiers en ne leur laissant qu'un
petit toupet de barbe au menton : de là vient le nom de
Touale appliqué à cet ornement du visage.
On fit une chanson sur cette fantaisie ; elle est intitulée :
IIESBl IV, I.OUlS xril ET RICHELIEU
15
102
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Chanson sur ce que le roi ne laissa plus qu'un t"ui)et sous
la lèvre d'en bas. et coupa luUmèms la barbe ou la fit couper
en sa présence à tous ses officiers et courtisans.
Voici cette chanson ; elle n'est pa.6 bien méctiante, comme
on va voir :
— Hélas: ma pauvre barbe,
Ou'e3l-ce qui t ;i faite ainsi î
— C est le grand roi Louis,
Treizième de ce nom.
Qui tout a ébarOé Sa maison.
— Çâ, monsieur de la Force
Que je vous la fasse aussi.
— Hélas ! sire, merci ;
Xe me la faites pas.
Plus ne me recmnaltralent vos soldats.
Laissons la barbe en pointe
Au cousin de Kichelieu,
Car, par là vertudieu :
Ce serait tro|. oser.
Que de la lui r-rétendr» raser
Nous ne citons pas la chanson pour la chanson, mais
comme i ièce justificative.
Nous avons déjà dit que Louis XIII était assez bon musi-
cien et même coH'i'Ositeur. Quand le cardinal mourut, éprou-
tant le besoin de 'aire un rir à propos de cet événement, il
prit un rondeau de circonstance qui commençait par ces
mots :
11 a passé, il .1 plié bagage.
Le romleau était de Miron. le r.iaître des comptes.
Son dernier métier fut de faire des cliâssis de fenêtres ; dès
sa jeunesse, il avait le goût de tou'-ïs ces occupation; ; car, à
la date de 1618. Bassompierre dit de lui :
■ En ce temps-là, le roi, (;ui était fort jeune, s'amusait à
faire force petits exercices de son âge, comme de peindre, de
chanter, d'Imiter les artifices des eatix de Saint-Germain par
de petits canaux en i>lume. de faire de petits engins de
chasse, de jouer du tambour. — à quoi il réussissait fort
bien. •'
On fit sur lui une épitaptie qui finissait par ces mots ;
Il eut cent vertus de valet.
Et pas une vertu de maître.
" Cependant, dit Talleaiant des Réaux, on lui a trouvé une
vertu de roi, si la dissimulation en est une. La veille que
l'on arrêta MM de Vendôme, il leur ht mille caresses, et, le
lendemain, comme il disait à M. de Liancourt :
" — Eussiez-vous jamais cru cela?
« — Non, sire, répondit M de Liancourt. je ne l'eusse pas
cru : vous avez trop bien joué votre i)ersonnage »
Charles IX aussi, le lendemain de la Saint-lîartnélemy de-
mandait à sa mère ; « Eh : madame, comment trcavez-vous
iiue j'ai joué mon petit rC.lct? «
Eh bien, malgré toutes ces distractions que se créait le
roi. il ne laissait pas que de s'ennuyer encore. Dans ce cas,
et quand l'ennui devenait trop fort, il choisissait celui pour
lequel, dans le moment, 11 avait le plus de sympathie, et, le
prenant par le bras :
— Mettons-nous à cette fenêtre, monsieur, disait-il, et
ennuyons nous
Et, alors, le roi s'ennuyait, mais un peu moins cependant,
attendu que quelqu'un s'ennuyait avec lui.
Maintenant, veut-on savoir ce qu'étalent devenus les enne-
mis du cardinal, un an aiirt; la copspiration de Chalais?
Chalais. on l'a \u, avait été e.xécuté ; le maréchal d'Ornano
était mort au donjon de Vincennes ; le grand prieur et son
frère y étaient prisonniers ; madame de Chevreuse était exilée
en Lorraine ; le comte de Soissons s'était réfugié en Italie ;
enfln. le due d'.Xnjou était n arié et doté par le roi d'un mil-
lion d'apanage : sa femme lui avait aiiporté quatre ce-i: mille
livres de rente, et. par le fait de cette alliance. 11 était de-
venu prmce de Donibes et de la Roche-sur-Von, duc d'Or-
. léans, de Chartres, de Montpensiei- et de Châtellerault,
comte de Blols. seigneur de Montargis. — Seulement, tous
ces titres étaient écrits au contrat avec le sang de Chalais !
Quant au prince Henri da Condé, il avait été mis, iiuatre
ou chKi ans auparavant, à Vincenneï et ne s'était jamais
relfvé de cet échec. — Il est vrai que, pendant ses trois
ans de captivité. M. le Prince s'était rapproché de sa femme,
et que de ce rapprochement. 11 était résulté doux enfants :
Anne-Oeneviève de Bourho.n, connue plus tard s/'us le nom
de duchesse de I»ngncvllle, et Louis II de Bourbon, qui fut
depuis le grand Condé.
Rien de umt cela n'était donc plus à craindre pour le car-
dinal . mais «.indls qu'il al>alssait les ennemis de l'intérieur,
un ennemi av;ilt grandi à l'extérieur : cet ennemi, c'était le
duc do Buckingliani.
Bucliingham, amant aimé, avait quitté la France sans per-
dre l'espoir de devenir amaut heureux; il avait conservé des
lelatious avec madame .le Chevreuse, et, par cet intermé-
diaire, il n'ignorait pas qu'il tenait toujours la première
place dans le cœur d'Anne d'Autriche
En conséquence, il faisait solUcitor sans relâche par le roi
Charles I ' la permission de revenir à Paris comme ambassa-
deur ; mais Louis XIII lU plutôt lu cardinal refusait cette
permission avec une persistance égale à celle qu'on mettait
à la demander.
Or, Buckingham avait dit à la reine : ■• Si je ne puis re-
venir en ami, je reviendrai en ennemi, et je vous reverrai,
rtussé-je, pour vous revoir, bouleverser le monde : »
Le moment était arrivé pour Buckingham de tenir sa pro-
messe ; ne pouvant revenir en ami, il résolut de revenir en
ennemi ; la Rochelle lui servit de piétexte.
Mais, avant de prendre un parti e.xtrême, il avait épuisé
tous les autres moyens.
D'abord, il avait suscité des tracasseries entre Charles I"
et madame Henriette, tracasseries semblables â celles (lue,
de son côté, Richelieu suscitait entre Louis XIII et Anne
d'Autriche
Puis il avait, un beau malin, fait renvoyer toute la maison
fi-ançaise de la reine, comme, un beau matin. Louis XHI
avait renvoyé toute la U'aison espagnole de l'infante, et.
cela, si brutalement, que madame Henriette avait été obligée
de faire ses adieux à ses compatriotes du haut de cei;e même
fenêtre de Whitehall par laquelle, vingt-deux ans plus tard,
Charles I" passa pour monter à l'échafaud.
L'outrage était violent : l'Espagne, en cas de guerre, offrait
de se joindre à la Fiance ; mais Richelieu pensa que c'était
là une trop petite cause pour brouiller deux royaumes. En
conséquence, il se contenta, le 27 septembre 1646. d'envoyer
à Londres le maréchal de Eassompierre, afin d obtenir une
réparation amiable de 1 irsulte faite à la reine
L'ambassade produisit un accommodement conjugal Im-
parfait, tout en laissant subsister les haines amoui'euses et
politiciues.
Le maréchal ramenait en .\ngleterre le confesseur de la
reine. On voulut d'abord le lui faire renvoj-er : mais Bassom-
pierre tint bon. et il parvint non seulement â réinstaller le
confesseur et le desservant ordinaii-e de la chapelle de la
reine, mais encore à faire admettre un évêque «t dix prêtres
français non réguliers. On stipula, en outre, le nombre de
serviteurs que madame Henriette pourrait tirer de son pays.
Après quoi. 11 fut donné de grandes fêtes qui n'abusèrent
personne, et le comte de Bassompierre revint en France
avec des présents magnifiques, et rajneuant. — comme Du-
quesne ilevait le faire plus tard, à son retour de l'.Mgérie.
— soixante et dLx prêtres catholiques anglais, qu'à sa prière
on avait tiré de prison.
Alors. Buckingham, voyant que ces deux premières tenta-
tives avaient été insuffisantes pour amener une rupture.
engagea le roi d'Angleterre à adopter le parti des protestants
de France, et à leui' foui ;iir des secours ; eu mën>.e temps,
il faisait sous main dire à la Rochelle, menacée par Bictte-
lieu, de s'adresser â lui.
Les Rochellois s empressèirent de mettre l'avis à profit : Us .
envoyèrent à Buckingham le duc de Soubise et le comte de
Brancas ; et le favori, acccrdant à ceux-ci plus qu'ils ne ve-
naient demander, conduisit hors ubs purts de la Grande-
Bretagne une Hotte de cent voiles, et vint se ruer avec elle
sur l'ile de Ré, dont il s'empara.
La citadelle seule résista : elle était défendue par le comte
de 'R)iras et deux cents Français : cette poignée de vaillants
soldats tint en échec vingt mille .\nglals !
Cette fois, il n'y avait pai moyen pour la France de refuser
la guerre : le gant lui étai'L jeté, et sur son propre territoire.
Quel était l'espoir de Buckingham'; Le voici:
Buckingham. qui disposait des forces de toute l'Angleterre,
comptait encore réunir contre la France, l'Esjiagne — frois-
sée que l'on eût repoussé son alliance — l'Empire et la
Lorraine.
Or. la France, si forte que l'eût faite Henri IV et qu'es-
sayait de la faire Richelieu, ne pouvait résister à mie telle
coalition ; cUé serait forcée de plier.
Buckingham alors se r.résenterait comme négociateur; la
paix serait accordée; mais une des conditions de cette paix
serait la rentrée de Buckingham à Paris comme ambassa-
deur.
L'Europe allait donc se soulever, 1.x France allait donc être
mise à feu et ù sang à propos des amours d'Anne d'Autriche
et de Buckingham '
0 grands secrets soigneusement enfermés dans les arcanes
de l'histoire, que vous êtes petits quand la main du chroni-
queur vous fait paraître nus et sans voile aux regards du
public ! Le beau livre que l'on ferait sur les véritables cau-
ses des gueri-es qui ont ensanglanté le monde depuis la
guerre de Troie jusqu'à ">.i guerre de Sept ans ! et l'effroyable
statistique que celle des morts laissés sur les cUamps de
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
103
bataille de l'Asie, de l'Europe, de l'Afrique et de l'Inde, à
propos des amours des reines et des ambitions des rois l
Le poignard de Feituu mit fin à celie-cl.
Le 34 août, cette nouvelle s élança de l'ortsmoutb et alla
s'abattre dans toute l'Europe, que lord Buclkingliam venait
d'être assassiné.
Trois jours auparavant, une sédition avait éclaté à Ports-
mouth ; le peuple prétendant, à juste raison, que tous les
malbeurs du temps lui venaient de Buclvingtiam, avait en-
foncé les portes de son hôtel et égorgé son médecin.
Le lendemain, ou trouva ce placard afficlié dans toutes les
rues de Londies :
• Qui gouverne le royaume? Le roi.
« Qui gouverne le roi'; Le duc.
« Qui gouverne le duc ? Le diable :
« Que le duc y prenne garde, car il aura le sort de son
docteur ! »
Buckingtiam était habitué à ces sortes de menaces; il ne
fit pas même attention à celle-là.
Mais, le '23 août lùiS, au moment où, après avoir reçu,
dans la maison qu il habUait à Portsmouth, le duc de Sou-
bise et les envoyés de la Rochelle, Buckinglian sortait de sa
chambre et se retournait rour adresser la parole au duc de
Frias. il éprouva tout à coup une vive douleur au Banc
gauche, y porta la main, et seutit le manche d'un couteau
qui sortait de sa blessure.
En même temps, apercevant un homme qui fuyait :
— Ah I le misérable, cria-t-il, il m'a tué !
A ces mots, il tomba eutie les bras dt ceux qui l'accompa-
gnaient, murmura quelques paroles inintelligibles, — un
adieu au.\ rêves de ses amours sans doute, — et. expira.
Près du duc, à terre, se trouvait un chapeau ; un des té-
moins le ramassa, et, dans ce chapeau, aperçut un papier
sur lequel étaient écrits ces mots :
« Le duc de Buckingham était l'ennemi du royaume : à
cause de cela, je l'ai tué. »
Alors, les assistants coururent aux fenêtres et crièrent :
— Le lord-duc vient d'être assassiné ! L assassin est nu-
tête... Arrêtez l'assassin :
Damlens fut arrêté pour une cause toute contraire : après
avoir frappé Louis X'\', Il avait gardé son chapeau sur sa
tête ; peu familier avec l'étiquette, il avait oublié que, lors-
qu'on poignarde les rois, il faut les poignarder le chapeau à
la main
Revenons à l'assassin de Buckingham. Celui-ci ne faisait
que de faibles effets pour fuir ; aussi tut-il arrêté facile-
ment.
Lorsqu'on se jeta sur lui, en criant : « Cet homme est l'as-
sassin du duc ! ■>
— Oui. répondit-il tranquillement, c'est mol qui l'ai tué.
C'était un Irlandais nommé .John Felton, un fanatique
de la trempe des .Jacques Clément et des RavaiUac ; de
plus, un ambitieux. Lieutenant dans l'armée anglaise, U
avait deux fols demandé au duc le grade de capitaine ; deux
fois le duc le lui avait refusé.
Il mourut avec la fermeté d'un sectaire et le calme d'un
martyr.
Cn officier de la reine d'Angleterre apporta la nouvelle
en France.
— Impossible ! s'écria Anne d'Autriche à moitié évanouie -,
je Tiens de recevoir une lettre de lui !
Mais il lui fallut bien croire a la nouvelle de cette mort :
elle lui fut confirmée par le roi Louis XIII, et celui-ci la
lui annonça avec tout le Bel qu'il avait dans le caractère,
ne cachant pas la joie que lui causait l'événement. Il or-
donna devant la reine que l'on comptât mille écus au mes-
sager qui avait annoncé la bonne nouvelle.
De même que Louis XIII ne cachait point sa joie, Anne
d'Autriche ne cachait point sa douleur ; eUe s'enferma avec
ses plus Intimes, et, là, dans cette Intimité, donna un libre
cours à ses larmes.
Aussi, ses familiers, sachant combien elle gardait du
beau duc un tendre souvenir, s'entretenaient-ils souvent de
lui, certains que ce sujet de conversation, si douloureux
qu'il fat, était encore le plus agréable à l'amante royale.
Cherchez dans le roman de Cinq-Mars de notre ami Al-
fred de Vigny, et vous trouverez une .scène pleine de mé-
lancolie, où la reine, en ouvrant une boîte richement ornée,
se trouve en face d'un portrait entouré de diamants et
d un vieux couteau rongé par la rouille.
t'n soir, au reste, que la pauvre reine, triste et isolée
comme une simple femme, causait dans sa chambre du
pauvre duc en tête-à-tête avec son poëte favori Voiture, la
conversation tomba peu à peu et le poète resta plongé dans
une profonde rêverie. •
La reine le regarda qnelque temps en silence ; puis, enfin,
désirant savoir ce qui le préoccupait ainsi :
- X quoi pensez-vous, Voiture? lui demanda-t-ellc.
Alors, celui-ci. relevant la tête, et la regardant avec tris-
tesse, lui répondit :
Je pensais que la destinée.
Après tant d'Injustes malheurs,
Vous a justement couronnée
.•\ujourd'hui d'éclat et d honneurs.
Mais que vous étiez plus heureuse
Lorsque vous étiez autrefois.
Je ne dirai pas amoureuse,
La rime le veut toutefois
Je pensais — nous autres poètes,
Nous pensons extravagamment, —
Ce que, dans l'humeur où vous êtes,
Vous feriez si, dans ce moment.
Vous avisiez en cette place
Venir le duc de Buckingham,
Et lequel serait en disgrâce
Do lui ou du père Vincent...
Le père Vincent était le confesseur de la reine.
Or, en quelle année Voiture faisait-il ces vers? En 1644,
c'est-à-dire seize ans après 1 assassinat que nous venons de
raconter. — Seize ans de fidélité à la mémoire d'un mort,
c'est beau pour une reine i
Il est vrai que cette reine était bien malheureuse.
Profitons de ce que le nom de Voiture vient de se glisser
sous notre plume, pour faire un retour vers la littérature
de l'époque.
D'ailleurs, Voiture nous ouvrira tout naturellement les
portes de 1 hôtel Rambouillet, où nous avons promis d'in-
troduire nos lecteurs.
Voiture fut le poëte à la mode de l'époque ; il était en
grande faveur au Louvre, ei, ce qui était peut-être moins
Important pour sa fortune, mais plus important pour
sa réputation, en haute faveur aussi près de l'hôtel Ram-
bouillet.
Vincent Voiture était né à Amiens en 159S ; il avait donc
un peu plus de trente ans à l'époque où nous sommes arri-
vés. C'était le fils d'un marchand de vin ; — lui, niait le
fait, mais plus il niait, plus ses ennemis, et même ses amis,
faisaient allusion à sa naissance.
Un jour que, devant madame des Loges, qui lui en vou-
lait pour quelques propos tenus contre elle, il racontait
certaine anecdote une première fois déjà racontée par lui :
— Oh ! monsieur Voiture, dit madame des Loges, vous
nous avez déjà raconté cela l tirez-nous du nouveau, si cela
vous est possible. *
Voiture était un joueur acharné ; il tenait, au reste, ce
défaut de son père, qui se prétendait le premier joueur de
piquet de France, et qui avait donné son nom à ce coup
de soi.xante et dix qui se marque par quatre jetons en
carré : on appelait ces quatre jetons le carré de Voiture.
Cette madame des Loges avait alors une grande réputation
d'esprit.
« Comme c'a été, dit Tallemant des Réaux, la première
personne de son sexe qui ait écrit des lettres raisonnables,
et que, d'ailleurs, elle avait une conversation enjouée et
un esprit vil et accort, elle fit grand bruit à la cour. ■>
Aussi, Balzac — celui qu'on appelait alors le grand
Balzac — lui écrivait-il :
« Dieu vous a élevée au-dessus de votre sexe et du nôtre,
et n'a rien épargné pour achever en vous son ouvrage. Vous
êtes admirée de la meilleure partie de l'Europe ; en ce point
s'accordent les deux religions, et les catholiques n'ont point
de dispute avec les huguenots. Le nonce du pape vous a
présenté notre créance jusque chez nous, toute parfumée de
compliments et de civilités d Italie ; les princes sont vos
courtisans, et les docteurs sont vos. écoliers. "'
On est tout étonné que des noms qui tenaient une pareille
place dans la société d'alors, société qui, à tout prendre,
est l'aieule de la nôtre, soient à peine connus de nos jours;
c'est a nous de les e.xhumer et de les faire connaître : les
historiens ne descendent point jusque-là.
Faisons donc une petite excursion à la suite de madame
des Loges; nous reviendrons ensuite à Voiture.
Monsieur, dans sa petite jeunesse, — expression char-
mante du temps, et qui mérite d'être conservée. — Monsieur
allait souvent chez elle, et, comme il lui chantait toute
chose dont il avait à se plaindre, on appelait Monsieur la
linotte de madame des Lofies.
Monsieur, quand on lui fit sa maison, c'est-à-dire lors de
son mariage, — donna à madame des Loges quatre mille
livres de pension, sous prétexte que son mari n'était point
payé de ses deux mille livres de traitement comme gentil-
homme de la chambre.
Ce n'était point vrai, mais cela le devint : le cardinal,
voyant quelque chose de louche dans cette grande faveur
dont jouissait madame des Loges près du nouveau duc d'Or-
léans, le cardinal, disons-nous, fit réellement supprimer les
deux mille livres à son mari.
lai
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Trois ans après. — en 1629, — elle, prévoyant bien que
l'on finirait par la cliasser comme madame de Ctievreuse,
qui était une autre grande dame quelle, se retira en Li-
mousin, chez M. d'Oradour, son gendre.
Elle était fille d un brave Champenois nommé Bruneau ;
ce digne homme était riche : il vint a Paris, acheta la
charge de secrétaire du roi, et s'appela M. de Bruneau. Il
avait deux filles ; l'aînée fut mariée à Beringhen, père de
M. le Premier: — on désignait ainsi le premier valet de
chambre ; — la cadette était Marie de Bruneau, qui devint
depuis madame des Loges.
Marie de Bruneau avait, s il faut en croire les mémoires
du temps, une liberté admirable en toutes choses : elle écri-
vait devant cinq ou six amis qui bavardaient autour d'elle,
et avec autant de facilité que si elle eût été seule ; elle fai-
sait, en outre, des impromptus fort ingénieux.
Comme toutes les dames de cette époque, elle était légère-
ment galante, et, sous ce rapport, elle avait donné de bonne
heure son prospectus. Fiancée, à l'âge de treize ans, à
M. des Loges et ne devant l'épouser que deux ans plus
tard, elle se trouva enceinte à quatorze ans : on s'em-
pressa de conclure le mariage. Elle soutint toujours que
son mari et elle étaient si naifs, qu'ils avaient péché par
pure innocence.
Voiture, après avoir été rabroué par elle comme nous
l'avons vu, devint plus tard son favori.
Du reste, dès le collège. Voiture commença de faire du
bruit. Il s'était lié sur les bancs de la classe avec d .\vaux,
gui fut plus tard 1 amant de madame de Saintot, femme
du trésorier. Malgré Ihumeur jalouse du mari. d'-\vaux
avait entrée chez cette dame, et, de peur qu'il n'arrivât
malheur à son ami, Voiture 1 accompagnait jusqu'à la porte
de la maison ; mais il n'avait pas permission de passc-r
outre, et il attendait là. Or, comme, en attendant, il s'en-
nuyait, il s'accosta d'une voisine dont il eut une fille nom-
mée Latouche.
Enfin, à force d'attendre à la porte, Voiture fut introduit,
et ce fut à son tour d être le second maître de la maison.
Une lettre de lui, qui a beaucoup couru, et qui fit en
son temps grande sensation, est adressée à madame Sain-
lot.
Elle porte pour suscriptlon :
■■ \ madame de Saintot. en lui envoyant le Rolaiid turieux
d'.^rioste. traduit en français. »
La réputation de Voiture était donc déjà en bon train,
lorsqu'un jour M. de Chaudebonne, — M. de Chaudebonne
était de la maison du Puits-Saint-Martin de Dauphiné. et
le meilleur des amis de madame de Rambouillet, — lors-
qu'un jour, disons-nous, M. de Chaudebonne, le rencon-
trant dans une maison, lui dit :
— Monsieur Voiture, vous êtes trop galant homme pour
demeurer dans !a bourgeoisie: il faut que je vous en tire.
Et, incontinent, il en parla à madame de Rambouillet.
qui lui donna permission d amener le poëte chez elle.
C'est ce qui fait que Voiture dit dans. une de ses lettres;
" Depuis que M. de Chaudebonne ma réengendré avec
madame et mademoiselle de Rambouillet... »
L'épreuve était dure, pour le flls d un petit marchand de
vin, de passer tout à coup de la bourgeoisie dans l'un des
salons les plus aristocratiques de Paris : Voiture en sortit
triomphant. Il fut bientôt 1 âme et la joie de tous les pré-
cieux et de toutes les précieuses ; aussi répudla-t-i! la pau-
vre madame de Saintot, qui commença par faire pour lui
toutes les folies de la terre, et lui resta fidèle jusqu'à la
mort.
Voiture était petit mais bien fait ; lui-même trace son
portrait, dans sa lettre à une Inconnue :
.. Ma taille, dit-il. est de deux ou trois doigts au-dessous
de la médiocre; J'ai la tête assez belle avec beaucoup de
cheveux gris, les yeux doux, mais un peu égarés, et le vi-
sage assez niais. »
C'était, suivant la chronique du temps, le plus coquet de
tous les hommes ; ses passions dominantes étaient l'amour
et le jeu. mais le jeu encore plus que l'amour : 11 Jouait
avec tant d ardeur, que toujours, après avoir joai, et par-
fois même en jouant, 11 fallait qu'il changeât de chemise.
i^uand Voiture n'était pas avec son monde, il demeurait
bdiicho close, rien ne pouvait le faire parler. Il était sujet,
au reste, à de grandes inégalités d'humeur, même avec cetuc
a iiul il voulait plaire. Soit distraction, soit familiarité,
il se livrait par moments à d étranges inconvenances : un
Jour, on le vit, devant madame la Princesse, q>illter ses
galoches pour se chauffer les pieds; c'était déjà beaucoup
que d'avoir des galoches, mais c'était un peu trop que de
les quitter !
Au surplus, les grands seigneurs le prenant ainsi. Voiture
eOt été bien bon de se gêner. M. le duc d'Enghlen disait
de lui :
— En vérité, si Voiture était de notre condition, il n'y
aurait pas moyen de le souffrir.
Madame de Rambouillet prétendait que ses négligences,
ses distractions et ses familiarités lui avaient fait perdre
grand nombre d amis ; que, quant à elle, elle avait fini par
s'y habituer de telle façon, qu'elle n était i.as plus gênée,
lui étant la, que lui n'y étant pas ; s'il était en humeur de
causer, elle le faisait causer ; s'il était en humeur de rêver,
elle le laissait rêver, et n'en faisait pas moins tout ce
qu'elle avait a faire.
Voiture était fort galant et en contait à toutes les femmes.
La chose était tellement pa.«sée chez lui en habitude, que
parfois il ne savait plus a qui il s'adressait. Mademoiselle
de Chalais, dame de compagnie de la marquise de Sablé, ra-
contait que. comme il était près de mademoiselle de Ker-
veno. et qu'il la venait voir, 11 voulait faire sa cour à
mademoiselle de Kerveno. qui n'avait que douze ans i Ma-
demoiselle de Clialais l'en empêclia ; mais, alors. Voiture
s'adressa â sa sœur, qui n'avait que sept ans; Mademoiselle
de Kerveno laissa Voiture lui défiler tout son chapelet ;
puis, quand il se leva et prit son chapeau pour partir :
— Eh ! monsieur Voiture, dit-elle, nous avons encore là
une demoiselle de Kerveno qui est en nourrice ; ne lui fai-
tes-vous pas aussi quelque compliment avant de vous en
aller ?
Miossens, qu'on appela plus tard le maréchal d'Albret, et
dont nous aurons peut-être occasion de parler à propos
de ses amours avec la duchesse de Rohan. fut longtemps
sans savoir ce qu'il disait ; ses paroles étaient une espèce
de galimatias double auquel personne n'entendait 'mot, quoi-
que, à travers tout cela. Jaillit parfois un trait spirituel.
Un jour qu 11 y avait grand rond à l'hôtel Rambouillet. —
depuis, au lieu de rond, on a dit cercle. — Miossens parla
un quart d'heure de son style ordinaire, tout le monde
écoutant, mais ne comprenant rien.
Au beau milieu de son discours. Voiture, impatienté, se
lève et va à lui.
— Mopsieur de Miossens, lui dit-il, je me donne au dia-
ble si J*ai compris un mot de ce que vous venez de dire !
Parlerez-vous encore longtemps ainsi ? Dans ce cas, pré-
venez-moi franchement.
Au lieu de se fâclier. Miossens se mit à rire ; seulement :
— Eh ! mon cher monsieur Voiture, dit-il, épargnez un
peu vos amis !
— Ah ! par ma foi, répondit Voiture, il y a si longtemps
que je vous épargne, que je commence à m'en ennuyer.
Un jour, il trouve dans la rue Saint-Thomas deux me-
neurs d ours avec leurs bétes muselées: il leur donne à
chacun un écu, et leur (ait signe de le suivre à l'hdtel
Rambouillet. Le suisse le laisse passer : — Voiture avait
entrées franches, non seulement pour lui. mais encore pour
les bêtes et les gens qu'il lui plaisait d amener. — Avec
son étrange compagnie, il monte dans la chambre de mai-
dame de Rambouillet ; elle lisait près du feu. entourée d'un
paravent ; elle entend quelque bruit, se retourne et voit
deu.x museaux d ours apparaître au-dessus de sa tête!
Madame de Rambouillet pensa d'abord en mourir de
peur, puis finit par raconter l'aventure ;i tout le monde
comme une gentillesse de son ami Voiture
M. le comte de Guiche en tint aussi pour sa part. Ayant
dit un Jour à Voiture :
— Est-il vrai, monsieur Voiture, que tous soyez marié î
Le bruit en court.
Voiture ne lui répondit rien pour le moment : mais, quel-
ques jours plus tard, à deux heures du matin, il se pré-
sente à l'hôtel Grammont.
Le suisse lui demande ce qu'il veut à une pareille heure.
— .-^vant tout, dit Voiture, le comte est-il à l'hôtel T
— Sans doute qu'il y est.
— Tant mieux.
— Mais il est couché !
— X importe, il faut que je lui parle pour affaires d'Im-
portance.
Le suisse résistait ; mais Voilure insista tant et si bien,
qu'on le conduisit à la chambre du comte.
Celui-ci était couché, en effet, et dormait à poings fermés.
— lié ! monsieur le comte, crie Voiture, çà, éveillez-vous i
Le comte se frotte les yeux, rdgarde et reconnaît notre
poète.
Ah : c'est vous, monsieur Voiture, dit-il en bâillant à
se démonter la mâchoire ; que diable me voulez-vous si
matin?
— Monsieur le comte, dit Voiture, il y a quelques Jours,
vous me fltes l'honneur de me demander si J'étais marié;
Je viens vous dire que Je le suis.
— Ah ! peste ! s'écria le comte, croyez-vous que cela m'oc-
cupe au point que J'aie besoin d'être réveillé à deux heures
du matin pour le savoir?
— Monsieur, reprit gravement Voiture, après la bonté que
vous avez eue de vous informer de mes petites affaires, Je
HENRI IV, LOUIS XIII ET KICHELIEU
1(15
ne pouvais, i moins d'être un ingrat, demeurer plus long-
temps marié sans vous le venir dire.
In jour iiu'il se promenait au Cours avec M. Arnauld
et le marquis de Pisani. le troisième enfant de madame de
Rambouillet, et qu'il s amusait à deviner sur la mine la
profession des gens, un carrosse passii dans Icifuel il y avait
un homme vêtu de taffetas noir avec des bas veris.
— Que peut être cet homme? demanda le marquis de
Pisani.
— Je gage que c'est un conseiller à la cour des aides, dit
Voiture.
— Nous gageons, M Arnauld et mol, ii la condition tjue
TOUS Irez le lui demander. — X'est<e pas, Arnauld?
— Ma fol, oui, dit celui-ci.
— Tope ! dit Voiture. — Arrêtez, cocher :
11 descend alors du carrosse du marquis de Pisani, et,
s'approchant de celui de l'inconnu :
— Monsieur, dit-il, n'est-il point vrai que vous soyez con-
seiller a la cour des aides?
— Pourquoi me demandez-vous cela, monsieur? répond
1 homme aux bas verts.
— Parce que j en ai fait la gageure, dit Voiture.
— Monsieur, reprit celui auquel il venait de s'adresser,
gagez toujours que vous êtes un sot. et vous ne perdrez
jamais.
Voiture était forf sujet à la colique. Quand la chose le
prenait en ville, et qu'il en a'.ait le temps, il se faisait
conduire ou courait à toutes jambes chez un brave homme
de la rue Saint-Honoré qu il favorisait de ses visites dans
ces sortes de circonstances.
L'homme, qui avait parfois besoin de visiter le même
endroit, y trouva deux ou trois fois Voilure, aussi tran-
quillement installé lu que saint Louis sous sotC chêne, et
prenant son temps et ses aise.i.
Lassé d'attendre ainsi le bon plaisir d'un inconnu sur un
terrain où il croyait avoir tout droit de suzeraineté, le
propriétaire fit mettre un cadenas à la porte.
Le lendemain, Voiture, plus pressé que jamais, accourt et
trouve, comme on dit, visage de bois.
11 va à la porte de l'appartement, et sonne.
Un domestique vient ouvrir.
Voiture sans rien dire, s'accroupit dans un coin et fait
ce qu'il avait à faire.
— Eh I monsieur, s'écrie le domestique, êtes-vous fou?
— Par ma foi, dit Voiture, cela apprendra à ton maître
à faire poser un c.xdenas à la porte de son cabinet !
Avec ces laçons d'agir, on comprend que Voiture ramas-
sât de temps en temps quelque mauvaise affaire; une fois
ramassée, du reste, il la menait jusqu'au bout.
Il y avait, à cette époque, tel bravo de profession qui
n'eût pas pu se vanter d'avoir fait ce que fit Voiture ; car
il s était battu, non seulement de jour et de nuit, au so-
leil et à la lune, mais encore aux flambeaux : la première
fols, ce fut au collège, contre le président des Hameaux ;
la seconde, au jeu, contre un de ses amis nommé Lacoste ;
la troisième fois, ce fut à Bruxelles, et au clair de la lune,
contre un Espagnol ; enfin, la quatrième fois, ce tut dans
le jardin même de Ihôtel Rambouillet, et au.x flambeau.x,
contre l'intendant de la maison Chavaroche.
Nous avons dit que Voiture était un joueur enragé. Un
Jour, il fît vœu de ne plus toucher ni cartes ni dés : mais,
au bout de quarante-huit heures, le diable le tente : que
faire? Aller chez le coadjuteur. qui le relèvera de son vœu.
Chez le coadjuteur, il trouve Geoffroy, marquis de Laigue.
capitaine des gardes de monseigneur Casion, duc d Or-
léans. Celui-ci demande à Voiture ce qui l'amène, Voiture
le lui dit.
— Bon ! dit Laigue. vous connaissez le proverbe : " Ser-
ment de Joueur: . ■• Moquez-vous de votre vœu et jouons.
Ils Jouent, et Voiture perd trois cents pistules.
Ce fut son dernier exploit de joueur. « S'étant purgé
tandis qu'il avait la goutte, dit 'Tallemant des Réaux. il
tomba malade, et mourut au bout de quatre ou cinq jours
de maladie. •
Pendant l'été qui avait précédé sa mort, il avait fait une
promenade â Saint-Cloud avec le coadjuteur, le maréchal
de Turenne, madame de Lesdiguières et deux autres dames ;
la nuit les prend au bois de Boulogne, et pas de flambeaux.
Cela monte l'imagination des femmes, qui se mettent à
faire des contes de revenants.
Au moment le plus terrible du récit. Voiture passe la tête
hors de la portière, pour voir si un écuyer qui était à che-
val suivait le carrosse. /
— Ah ! vraiment, dlt-ll, mesdames, si vous en voulez voir,
des revenants, en voilà huit qui sont a nos trousses :
On regarde, et. en effet, on distingue huit figures noi-
res qui allaient en pointe; plus l'on se hâtait, pins les fan-
tômes se hâtaient aussi. Ces huit figures fantastiques sui-
virent le cartos.-e jusque dans Paris.
On faisait cent conjectures.
— Pardicu ! dit le coadjuteur, je Jure bien que Je saurai
ce que c'est.
Il fit faire des recherches et découvrit que c'étaient huit
aug^ustins déchaux, qui revenaient de se baigner â Saint-
Cloud, et qui, de peur que la porte de la ville ne fût fer-
mée, suivaient le carrosse à grande course afin de rentrer
avec lui.
Tallemant des Réaux a écrit une historiette sur Voiture.
— Qu on nous permette de citer, comme enseignement, trois
paragraphes de cette historiette.
Le premier concerne Voiture lui-même ; le second, Cor-
neille : le troisième, Bossuet.
On verra comment les grands liommes sont appréciés de
leur temps.
§ !«■■. „ Voiture est le premier qui ait amené le libertinage
dans la poésie ; avant lui. personne n'avait fait de stances
inégales, soit de vers, soit de mesui-e. »
§ II. « Corneille est aussi celui 'qui a gâté le théâtre;
par ses dernières pièces, il y a introduit la déclamation. »
§ III. .. Un soir, M. Arnauld avait amené le petit Bos-
suet de Dijon, aujourd'hui l'abbé Bossuet, qui a de la ré-
putation pour la chaire, afin de donner à madame la mar-
quise de Rambouillet le divertissement de le voir prêcher ;
car il a prichoté dès l'âge de douze ans ; ce qui fit dire â
Voiture ; « Je n ai jamais vu prêcher de si bonne heure
« ni si tard. »
Faites donc le Discours sur l'hlstnire universelle et les
Oinisons funèbres, pour qu'on dise que ous ;.>ez l'réchoté
dès l'âge de douze ans !
Nous voici enfin arrivés a ce fameux hôtel Rambouillet et
à ses hôtes, qui firent tant de bruit pendant un bon tiers du
xviie siècle.
L hôtel Rambouillet était situé rue Saint-Thomas-du-Lou-
vre, à Paris ; c'était l'ancien hôtel Pisani, qui avait changé
de nom, et qui était devenu la propriété de madame de
Rambouillet, du chef de son père. L'hôtel Rambouillet
proprement dit avait été vendu, en ICOQ, par le marquis de
Rambouillet, au prix de trente-quatre mille cinq cents livres
tournois, â Pierre Forget-Dufresny, lequel le revendit,
en 1624, au prix de trente mille écus, au cardinal de Riche-
lieu. Le cardinal ne le rachetait que pour le faire raser, et
faire élever en son lieu et place le Palais-Cardinal, depuis
le Palais-Royal.
Quant à la maison de Rambouillet, c'était une branche
de la maison d'Angennes, qui, dès le xiv» siècle, posséda
la terre de Rambouillet, et qui produisit quelques person-
nages remarquables : en autres, Jacques d'Angennes, sei-
gneur de Rambouillet, favori de François I'"'', capitaine de
ses gardes, etc. ; Charles d'Angennes, cardinal de Rambouil
let. qui fut évêque du Mans, assista au concile de Trente,
et fut ambassadeur auprès de Grégoire XllI ; enfin, Charles
d'Angennes, marquis de Rambouillet, maréchal de camp,
et ambassadeur en Piémont et en Espagne, — .lequel n'est
autre que le fameux marquis de Rambouillet, époux de
Catherine de Vivonne, et père de la célèbre Julie-Lucine
d'Angennes. qui épousa M. de Montausier, type de l'Alceste
du Misaiithrope.
Le grand-père, Jacques d'Angennes, seigneur de Rambouil-
let, était un homme fort grave. Un jour qu'il avait disputé
avec sa femme, il lui demanda une trêve comme il eut
fait à l'ennemi sur le champ de bataille ; sa femme la lui
accorda.
Alors, s adressant à elle :
— Madame, lui dit-il, faites-moi le plaisir de me prendre
par la barbe.
On portait, à cette époque, la barbe longue et les che-
veux courts.
— Pour quoi faire? demanda la femme étcnnée.
— Prenez toujours.
Elle prend son mari par la barbe.
— Tirez ! dit le seigneur de Rambouillet.
— Mais je vous ferai mal.
— Ne vous Inquiétez point ; tirez !
Elle tire.
— Plus fort.
— Mais, monsieur...
— Non, non; tirez de toute votre force! tirez! tlrek !
Elle tira à en perdre haleine.
— Ah ! par ma foi. monsieur, dit-elle, Je ne puis davan-
tage.
— Vous y renoncez î
— Oui.
106
ALEX.\XDPE DUNÎAS ILLUSTRE
— A mon.loUT.
II lui prend cmelciues cheveux, et tire.
La dame crie : Im continue de tirer.
Elle crie plus fort : lui tire toujours.
Enfin, elle appelle à laide : il la lâche ; puis, sérieuse-
ment :
— Vf.us voyez, lui dit-il. que je suis plus fort que vous.
Dans votre intérêt, je vous prie, ne nous battons donc pas !
Madame de Rambouillet comprit la parabole et devint,
assure la chronique, d'une douceur charmante à l'endroit
de son mari.
A propos, nous oubliions, dans la liste des hommes émi-
nents de cette maison, le père du marquis, qui fut vice-roi
de Pologne en attendant l'arrivée de Henri III.
Henri III arrivé :
— Sire, dit le marquis de Rambouillet, j'ai une somme
considérable à vous remettre entre les mains.
C'était plus de cent mille écus.
— Vous vous moquez, monsieur de Rambouillet ; c'est
votre épargne.
— Soit, insista le marquis, prenez toujours, car vous en
aurez bon besoin !
Henri III prit l'argent, et, en effet, s'en trouva bien.
Après la bataille de Jamac, le même Henri III. qui n'était
encore que duc d'.\njou, manda au roi Charles IX que l'on
devait le succès de la journée à M de Rambouillet. Char-
les IX écrivit au marquis pour l'en remercier. On gardait
précieusement la lettre dans la famille.
M. de Rambouillet avait été fort lié avec le maréchal
d'Ancre; il disait de celui-ci que c'était un homme qui
avait tellement peur de se compromettre, que. lorsqu'on lui
demandait 1 heure qu'il était, pour toute réponse, il tirait
sa montre et faisait voir le cadran.
Mais laissons ce marquis de Rambouillet, et terminons-
en avec le nôtre.
Nous avons dit qtu'U avait été ambassadeur en Espagne ;
c'était sous le cardinal-duc et à propos de la Valteline : Il
pensa faire mourir le comte-duc enragé ! — c'est M. d'Oli-
varès que l'on désignait alors par le titre de comte-duc,
comme on désignait M. de Richelieu par celui de cardinal-
duc. Le comte d'Olivarès se faisait donner de 1 exceltcnce et
n'en voulait pas donner aux autres; ce que voyant M. de
Rambouillet, il refusa d'entamer aucune affaire qu'on ne
lui donnât le même titre qu'au comte duc II disait à ce
sujet qu'étant ambassadeur extraordinaire, et nourri aux
dépens du roi d'Espagne, c'était une grande économie pour
lui de gagner du temps, qu'il n'était donc pas pressé, et
qu'il ne demandait pas mieu.x que de finir ses jours à Ma-
drid, où il se trouvait beaucoup mieux que dans son hôtel
de la rue Saint-Thomas-du-Louvre, que madame de Ram-
bouillet n'avait pas encore fait arranger à cette époque.
Enfin, le comte-duc céda sur un point, M. de Rambouillet
céda sur un .autre, et, s'il n'eut pas de l'excellence, il eut
au moins du vos. Il possédait un talent merveilleux pour
mettre le comte-duc en colère et lui faire dire tout ce qu'il
avait sur le cœur, tandis que, lui, quoiqu il enrageât Inté-
ilenrement, n'en laissait jamais rien voir au dehors, sauf
un petit tremblement nerveux dont ses amis seuls s'aper-
cevaient.
Comme il avait la vue très courte et la bourse assez mal
garnie, les Espagnols disaient de lui :
— Monsieiir lambassadeur est aussi court de bourse que
de vue.
Au reste, d'après le portrait qu'en fait Tallemant des
Réaux, ce devait être un admirable diplomate.
■ Il n'y avait, dit le chroniqueur, que Dieu qui pût lui
ôter de la tête ce qu'il y avait mis une fois ; il avait ter-
riblement d'esprit, mais frondeur, et persuadé que l'Etat
n'irai! jamais bien s'il ne gouvernait. C'était un des plus
grands disputeurs qui aient jamais été ; à cet égard, il avait
bien trouvé chaussure à son pied en son gendre Montau-
sier. ■
M de Rambouillet mourut à l'âge de soixante-quinze ans,
sans avoir été longtemps malade ; on prévint M. et madame
de Montausier du danger où était leur père ; mais, quoi-
qu'ils eussent des reprises â faire à sa mort, ils répondi-
rent que, tant que leur mère vivrait. Ils n'avalent absolu-
ment rien à prétendre.
Le marquis laissa sa fortune dans un état déplorable ; la
bonne administration de sa veuve rétablit peu à peu les
choses; puis M. et madame de Montausier, n'ayant plus à
craindre cette discussion incarnée, vinrent demeurer à l'hô-
tel : ce qu'ils n'auraient fait pour rien au monde du vi-
vant de M. de Rambouillet.
Passons à la marquise.
Catherine de Vivonne, marquise de Rambouillet, était
ûlle de Jean de vivonne, marquis de Pisani, et de Julla
Savelli, de la vieille maison romaine des SavelU ; elle était
née en 1588 ; elle avait épousé, en 1600, le marquis de
Rambouillet, auquel elle avait apporté dix mille écus de
son personnel.
A l'époque où nous sommes arrivés, elle avait donc qua-
rante-quatre ans.
Sa mère, comme nous l'avons dit, et comme son nom le
dit bien mieux que nous, était une grande dame ; on en
faisait grand cas à la cour du Louvre, et Henri IX l'envoya,
avec madame de Guise, recevoir la reine mère à Marseille.
Elle s'était mariée, à un peu plus de onze ans, avec le
vidame du Mans.
Madame de Rambouillet avait toiijours fort aimé les bel-
les-lettres r à l'âge de vingt ans. eUe allait apprendre le
latin, dans le seul but de lire Virgile, quand une maladie
l'en empêcha. Elle était habile en toutes choses ; elle avait
été elle-même l'architecte du nouvel hôtel Rambouillet ;
mal satisfaite de tous les dessins qu'on en avait faits, elle
se mit à rêver à l'œuvre de cette construction.
Tout à coup, on l'entendit crier : " Du papier ! du pa-
pier ! vite! j'ai trouvé ce que je cherchais. » C'était Archl-
mède et son eurêka.
On lui apporta le papier demandé, une règle, un crayon,
un compas; la même nuit, le plan géométral de l'hôtel
Rambouillet était achevé. On suivit le dessin de point en
point. Ce lut d'elle que les gens du métier apprirent à
mettre les escaliers sur les côtés, pour avoir une longue
suite de chambres ; avant elle, on ne savait faire qu'un
salon à droite, une chambre à gauche, avec I escalier au
milieu. Ce fut encore d elle qu'on apprit à exhausser les
planchers, à faire des portes et des fenêtres hautes et larges,
et à les placer vis-à-vis les unes des autres, .\ussi, quand
la reine mère bâtit le Luxembourg, ordonna-t-elle aux
architectes d'aller visiter Ihôtel Rambouillet, et de sou-
mettre leurs plans à la marqtilse. Jusque-là, on n'avait
peint les chambres qu'en rouge : madame de Rambouillet
eut l'Idée de faire tapisser la sienne couleur d'azur ; d'où
vint le nom historique de la fameuse chambre bleue.
« La chambre bleue, dit Sauvai, l'auteur des .intifiuiléi
de Paris, si sévère dans les œuvres de Voiture, était parée
d'un ameublement de velours bleu rehaussé d'or et d'ar-
gent ; C'était celui où Arthénice recevait ses visites. Les
fenêtres sans appui, qtil régnent de haut en bas depuis son
plafond jusqu'à son parterre, la rendent très gaie et lais-
sent jouir sans obstacle de l'air, de la vue et du plaisir du
jardin. •
L'hôtel de Rambouillet était, pour ainsi dire, le théâtre
de tous les divertissements ; c'était le rendez-%ous de
ce qu'il y avait de plus galant à la cour, et de plus poil
parmi les beaux esprits du siècle. Or, ces réunions préoccu-
paient fort le cardinal ; ne pouvant y assister, il désirait an
moins savoir ce qui s'y disait. Il en résulta qu'un jour. II
envoya Boisrobert à madame de Rambouillet pour lui pro-
mettre son amitié, si elle voulait lui donner avis de ceux
qui parleraient mal de lui chez elle.
Madame de Rambouillet se contenta de répondre que
chacun connaissait trop la considération et le respect qu'elle
portait à Son Eminence pour en mal parler chez elle. Bois-
robert n'en put tirer autre chose.
Elle fut encore plus claire et plus précise dans une autre
circonstance, car le cardinal ne s'était point tenu pour
battu.
Comme M. de Rambouillet était en Espagne, il envoya le
père Joseph chez la marquise.
Un mot sur le père Joseph, qu'on appelait Véminence
grise ; nous reviendrons ensuite à madame de Rambouillet.
Le père Joseph, de l'ordre des capucins, se nommait Fran-
çois Leclerc du Tremblay ; il était né à Paris, le 4 septem-
bre 1577, et était frère de M. du Tremblay, qu'il avait fait
nommer gouverneur de la Bastille. Ayant été envoyé par
ses supérieurs dans le Poitou, comme il n'était encore que
simple abbé, il eut ainsi l'occasion de se faire remarquer
du cardinal, qui dès lors le prit pour son cimfldent. C'était
un Intrigant avec un esprit tout de feu ; H avait p.assé une
partie de sa vie à prêcher la guerre sainte : ce fut d'abord
contre le Grand Turc qu'il dirigea sa croisade ; tous les
jours, en compagnie de M. de Mantoue, de M. de Brèves et
de madame de Rohan. 11 conquérait les Etats du sultan et
prenait Constantinople. .\près le Turc, vint le tour de la
maison d'.\utrifhe le révérend père se vantait d'être né
pour abattre l'Empire, se croyant bon à tout, au métier des
armes comme à son métier de capucin.
Un jour qu'il prenait Vienne sur la carte. II montra au
colonel écossais llailbrun la route qu'il comptait suivre.
Indiquant cette route avec l'index.
— Nous passerons telle rivière ici, disait-Il. tel fleuve là...
— Eh ! monsieur, lui dit le colonel, pour passer si faci-
lement rivières et fleuves, prenez-vous votre doigt potrr un
j pont »
] Le père Joseph soulageait fort le cardinal-duc : Il faisait
' ses courses, ses commissions secrètes ou autres ; Il les fal
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
107
sait d abord à cheval ; mais, un Jour, ayant rencontré en
route le père Ange Sablnl, moine du mfrme ordre, qui avait
un cheval entier, tandi.': que lui, Joseph, avait une jument,
il s'ensuivit un groupe dans lequel les c.ipuchons des deux
moines jouaient un rôle si grotesque, que le cardinal se
décida à donner un cari-osse a son factotum.
Une personne de la cour eut la curiosité daller faire tme
visite au couvent où était le père Joseph avant qu il vint
ù Paris. Comme la faveur dont Jouissait l'ancien frère au-
près du cardinal était une source de bien-être et d'au-
baines pour le monastère, on y avait conservé une espèce
de culte pour l'éminence grise.
— Oh ! dit le frère gardien en Joignant les mains, ne nous
apprendrez-vous rien, cher monsieur, du lion père Joseph?
— 11 se porte fort bien, répondit le visiteur, et est e-xempt
de toute espèce d austérités...
— Le pauvre homme ! s'écria le gardien.
— U a une excellente litière quand il voyage...
— Le pauvre homme !
— Lorsqu'il y a quelque chose de bon à la table de il. le
cardinal, on le lui envoie...
— Le pauvre homme !
— Enfin, il est en grand crédit à la cour, et les plus flers
seigneurs le cultivent avec soin.
— Le pauvre homme !
Plus le visiteur renchérissait sur la bonne position du
père Joseph, plus le frère gardien s'écriait : « Le pauvre
homme ! »
Le conte fut fait a Molière, qui en tira parti et en fit une
des scènes les plus comiques du Tartufe.
C'est, comme on sait, le père Joseph qui mena toute
la diablerie de Loudun. U avait à se venger d Urbain Gran-
•dier, à qui les capucins disputaient la direction des reli-
gieuses, et qui l'avait emporté sur les capucins. Laubarde-
mont se trouvait à Loudun pour veiller à la démolition du
château fort, lorsque la itusscssioit commença ; il rendit
compte au roi et au cardinal et fut chargé par eux d infor-
mer. On sait comment il informa.
Donc. le père Joseph fut. comme nous le disions, envoyé
chez madame de Rambouillet. Arrivé là, il commença par
donner un prétexte honnête à sa visite ; puis, sans faire sem-
blant de rien, parla à la marquise de l'ambassade de son
mari, lui dit que le cardinal voulait profiter de la circons-
tance pour faire quelque chose de considérable â son en-
droit, mais qu il fallait que, de son côté, madame de Eam-
bouillet donnât à monseigneur une petite satisfaction qu'il
désirait d'elle. La marquise répondit qu'elle était prête â
donner toute satisfaction au cardinal, mais qu'encore était-
il bi>n (lu'elle sût de quoi il s'agissait.
— -Madame, lui dit le messager, vous savez qu'un premier
ministre ne peut prendre trop de précautions. M. le cardi-
nal désire savoir, par votre moyen, les intrigues de madame
la Princesse et du cardinal la Valette.
— Mon père, repartit la marquise. Je ne crois pas que
madame la Princesse et le cardinal la Valette aient aucune
Intrigue ; mais, quand ils en auraient, veuillez dire â Son
Eminence que je ne me sens pas propre au métier d'espion.
Un des grands plaisirs de madame de Rambouillet était
d'envoyer de l'argent aux gens sans qu'ils sussent d'où ve-
nait cet argent. On lui disait un jour que donner était un
plaisir de roi.
— Vous vous trompez, reprit-elle, c'est un plaisir de dieu.
Elle ne pouvait souffrir les femmes qui avaient pour
amants des gens d'Eglise.
— C'est une des choses pour lesquelles Je suis aise de
n'être point demeurée à Rome, disait-elle. J'étais bien sûre
de ne pas faire de mal ; mais, â coup sûr, on en eût dit
de mol, et je fusse morte de rage le jour où le bruit se
serait répandu que j'étais la maîtresse d un cardinal.
C'était la meilleure amie qu'il y eût au monde. Arnault
d'Andilly. nis d .Antoine .\rnault, et dont la brusquerie
allait souvent jusqu'à la brutalité, se posait devant elle en
professeur d amitié, et lui donnait des leçons dans l'art
d'aimer son prochain.
— Ferlez-vous telle ou telle chose pour un de vos amis 7
demandait-il â la marquise, croyant que la chose qu'il indi-
quait serait un grand sacrifice pour elle.
— Comment! répondit madame de Rambouillet, mais ce
que vous dites là, si je savais qu'il y eût un honnête homme
aux Indes. — ne l'eussé-je jamais vu, ne dussé-je jamais le
voir, — je le ferais pour lui sans hésiter.
— Alors, reprit M. d'Andilly, s'il en est ainsi, vous êtes
plus forte que moi en amitié, madame, et Je n'ai rien à
vous montrer.
Elle avait la manie de faire des surprises. Un jour, Phi-
lippe de Cospéan, évèriue de LIslenx, l'étant venu voir à
Rambouillet, elle lui proposa une promenade ; l'évêque
accopta.
11 y avait, au pied du château, une grande prairie, et,
au milieu de cette prairie, un cercle de grosses roches entre
lesquelles «'élevaient de grands arbres qui formaient un
ombrage charmant. C'était la retruite de prédilection de
Rabelais; le curé de Meudon s'y divertissait lort, â ce que
l'on rapporte, et l'on montrait une roche creuse et enfumée
que 1 on appelait la mnrmite de Rabelais.
l'ùur en revenir à la marquise, elle proposa donc à
M. de Lisicux une promenade dans la prairie, et le condui-
sit du côté de ces roclies ; à mesure qu il approchait, il lui
semblait voir dans les interstices quelque chose de brillant
dont il ne pouvait se rendre compte, liientot il crut recon-
naître des femmes, et des femmes vêtues en nymphes!
Alors, se tournant vers la marquise :
— Mais voyez donc, madame '. cria-t-il ; mais, madame,
voyez donc !
IClle l'entraînait toujours en avant, ne répondant que par
ces mots :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
Enfin, on se trouva tout prés du groupe mythologique.
C était mademoiselle de Rambouillet et toutes les demoi-
selles de la maison, effectivement vêtues en nymphes, et
qui, assises sur des roches, offraient, dit la chronique, le
plus charmant spectacle du monde.
Le bon évêque, au reste, en fut si charmé, que, depuis, U
ne voyait jamais la marquise sans lui parler des roches de
Rambouillet.
Ce Philippe de Cospéan. qui aimait tant les nymphes et
qui s'en cachait si jieu, avait une certaine réputation
comme prédicateur : Bossuet lui dédia sa première thèse
de philosophie. Voici comment il avait lait ib. connaissance
de la marquise. La belle-mère de celle-ci. étant venue passer
le carême à Rambouillet, demanda un prédicateur pour son
usage particulier.
— Si elle veut se contenter de trois sermons par semaine,
répondit l'évêque, je suis son homme.
C'était tort raisonnable : la pieuse belle-mère s'en con-
tenta ; l'évêque vint au château, fit cotinaissance du marquis
et de la marquise de Rambouillet, et resta lié avec eux.
Il avait connu M. de Vendôme en Bretagne ; quand JI. de
Vendôme fut arrêté avec le grand prieur, lui seul osa
parler au cardinal en faveur du prisonnier.
Il fut d'abord évêque d'Aire, puis de Nantes, puis de
Lisieux. Quand il passa de Nantes à Lisieux, comme l'évèché
était beaucoup plus considérable :
— Vous allez avoir plus grande charge d'âmes, lui dit-on.
— Bah ! répliqua-t-il. Je sais de bonne part que les Nor-
mands n'en ont pas.
C'était un homme très reconnaissant, ainsi que le prouve
l'anecdote suivante :
Comme il avait sacré l'évêque de Rie, et que le nouveau
prélat l'en venait remercier :
— Hélas ! monseigneur, dit-il, c'est à moi de vous rendre
grâce.
— Comment cela ?
— Sans doute !.. avant que je vous eusse sacré, j'étais
le plus laid des évêques de France !
Revenons â madame de Rambouillet,
Elle avait eu six enfants : madame de Montausier était la
première ; madame d'Hyères, la seconde ; le marquis de
PIsani, le troisième.
Puis venait encore un garçon qui mourut de la peste à
huit ans : sa gouvernante alla voir un pestiféré, et, en
quittant le lit de cet homme, revint à l'enfant, qu'elle eut
la sottise d'embrasser : elle et lui moururent de la peste.
Madame de Rambouillet, madame de Montausier et made-
moiselle Paulet — chez laquelle allait Henri IV lorsqu'il
lut assassiné rue de la- Ferronnerie — soignèrent nourrice
et enfant jusqu'au dernier soupir, et n'en furent nullement
incommodées..
Puis venait madame de Saint-Etienne, puis madame de
Pisanl.
Le marquis de PIsani naquit beau, droit et bien conformé ;
il promettait d'être un %Tai Rambouillet, c'est-â-dire d avoir
un jour cinq pieds huit pouces ; tout le monde, père, mère
et sœurs, était grand dans la maison, et l'on disait, en
parlant d'eux, les sapins de nambovUlel ; — mais il arriva
que. la nourrice du jeune marquis l'ayant laissé tomber, il
eut, sans que personne le sût, l'épine du dos démise, de
sorte qu'il en devint tout contrefait, et que non seulement
son corps, mais son visage même en lut gâté ; U demeura
donc petit et bossu comme un sac de noix.
En revanche, il avait grand esprit et grand coeur, mais
peu ou point d'éducation. Craignant qu'on ne le fit d'Eglise.
Il n'avait jamais voulu étudier ; i-t, cependant, il raisonnait
comme s'il eût eu en tête toute la logliiae du monde;
malgré son infirmité, qui fai.sait de lui quelque chose de
monstrueux. Il était bien reçu des dames, fort débauché du
reste, et aimant le Jeu ;i en enrager ; ce qui taisait qu'il
n'avait Jamais le sou. Un jour, pour avoir de l'argent. 11
fit accroire â son père et à sa mère, qui, en vingt-huit ans,
n'avalent couché qu'une, nuit à Rambouillet, qu'il y avait
du bois mort dans le parc et ci\i'il le faudrait ôter : on le
im
ALEX.A.NDBE DUMAS ILLUSTRE
chargea de ce soin, et il fit couper six cents cordes du plus
beau et du meilleur.
II était grand ami de M le Prince, disputant toujours avec
lui et. malgré la terrible figure qu U faisait à cheval, le
voulant suivre dans toutes ses campagnes.
On l'appelait le chameau du bagage- de M. le Prince.
11 y avait un gros gueux qui demandait Taumône à la
porte de l'hôtel de Rambouillet. Un jour, la marquise, en
sortant, lui dit :
— Pisani, donne donc à ce pauvre homme.
— Peste : madame, répondit Pisani, je m'en garderai
bien : j'ai entendu dire qu'il était riche comme le roi, et
je compte lui emprunter un de ces jours mille écus.
Il (ut tué à la bataille de XorUlingen ; il était à 1 aile du
maréchal de Grammont. qui lut rompue.
Le chevalier de Grammont, d'historique mémoire, lui dit ;
— Viens par ici, Pisani ;
Mais lui secoua la tête, disant :
— Je ne veux pas me sauver en si mauvaise compagnie.
Merci, chevalier !
Et il tira du côté opposé, tomba dans un parti de Croates,
et lut massacré.
Nous avons dit qu'à la mort de leur père. il. de Montau-
sier et sa femme allèrent demeurer chez madame de Ram-
bouillet : ils y prirent l'appartement du défunt, et en firent
un appartement à la fois commode et magnifique.
La marquise s'amusait à versifier. Un jour, de la fenêtre
de sa chambre, rue Saint-Thomas-du-Louvre, elle aperçut
un jet d'eau dans le parteiTe du logement de Mademoiselle,
aux Tuileries ; n'ayant, elle, pour son compte, qu'une mai-
gre fontaine, lenvie lui prend d avoir un jet d eau, ni plus
ni moins qu'une princesse du sang ; elle en parle â madame
d'.\iguiUon. qui lui promet d en toucher un mot au cardi-
nal, et qui. malgré sa promesse, est quelque temps à lui
répondre Alors, pour lui rendre la mémoire, madame de
Rambouillet lui adressa ce quatrain .-
Orante, dont les soins obligent tout le monde.
Garde que le cristal dont se forme cette onde.
Qui dans le grand parterre a son trône établi,
A la fin ne se perde au Heuve de l'oubli )
Cette fontaine de Mademoiselle, dont le mince filet d'eau
faisait si fort envie à la marquise, avait cependant été chan-
tée par Malherbe.
C'est pour elle que le poète fit cette inscription :
Vois-tu, passant, couler cette onde.
Et s'écouler incontinent :
Ainsi fait la gloire du monde.
Et rien, que Dieu n'est permanent.
Toute jeune encore, la marquise avait été atteinte d'une
singulière infirmité : le feu lui échauffait étrangement le
sang et la faisait tomber en faiblesse. Comme elle était
très frileuse et aimait passionnément à se chauffer, elle ne
s'en abstint pas tout d abord : au contraire, ayant franchi
l'été, elle voulut, dès que le froid fut revenu, voir si son
incommodité continuait ; elle trouva que les huit mois écou-
lés n'avaient fait qu augmenter le mal. Elle essaya de nou-
veau l'hiver suivant ; mais, alors, elle ne pouvait plus du
tout supporter le feu ; puis, au bout de quelques années.
ce fut au tour du soleil de lui causer les mêmes douleurs
que le feu; c était bien pis! Cette lois, elle ne voulait pas
absijlument se rendre. Personne plus qu'elle n'aimait à se
promener; mais, un jour qu'elle se rendait à Saint-Cloud.
elle n'était pas encore à rentrée .du cours, qu'elle s éva-
nouit ; on lui voyait bouillir le sang dans les veines; il est
vrai qu'elle avait la peau fort délicate.
Plus elle avança en âge, plus cette étrange incommodité
augmenta ; une bassinoire qu'on oublia par mégarde sous
son Ut lui donna un érésipèle. A partir de ce moment, ma-
dame de Rambouillet lut condamnée à rester chez elle:
cette nécessité lui fit emprunter aux Espagnols la mode
des alcôves. Quand il gelait, elle se tenait sur son lit, les
jambes dans un sac de peau d'ours, tandis qiu; les visiteurs,
quand ils avaient froid, allaient se chauffer dans les anti-
chambres.
Mécontente des prières que l'on trouve dans les livres de
messe, madame de RarmbouiUet s en était composé pour
son usage particulier : puis 6111' le- donna à M. Conrart
pour les faire copier par Nicolas Jarry, le plus célèbre des
calligraphes du xvn» siècle. M. Conrart les fit copier et
mèm,- relier: après quoi, 11 les rendit à la marquise.
— Monsieur, avait dit Jarry en rapportant les prière? à
lelui qui les lui avait données à copier, laissez-moi prendre
queUines-uiies de ces prières; car, dans les heures que l'on
me lait copiir, 11 y en a de si soties, que j al honte de les
transcrire.
Madame de RainlioulUet avait, pour certaines choses, la
prétention de la double vue.
Ainsi, le roi Louis XIII étant à' 1 extrémité, on disait:
— Le roi mourra aujourd hui ; le roi pourra demain.
— Non. dit madame de Rambouillet, 11 ne mourra que te
jour de r.\scension.
Le matin de l'Ascension, on lui annonça que le roi se
portait mieux.
— N'importe, répondit-elle, il n'en mourra pas moins ce
soir.
Et, en effet, le soir, il mourut.
Au reste, elle détestait le roi Louis XIII, sentiment qui
lui était commun avec les trois quarts de la France : seu-
lement, chez elle, cette haine allait si loin, que mademoiselle
de Rambouillet disait :
— J'ai peur que l'aversion que ma mère a pour le roi ne
la fasse damner.
La marquise de Rambouillet mourut, elle, le 27 décem-
bre 1663, à l'âge de soixante-dix-huit ans. .\ part cette in-
commodité de ne pouvoir sentir le feu, et celle de branler
la tête — qu elle attribuait à un trop grand abus des pas-
tilles d'ambre — elle n avait rien d une vieille femme,
ayant conservé le teint très beau. Une maladie lui avait
rendu les lèvres d une vilaine couleur, et aux lèvres seule-
ment elle mettait du rouge. Elle avait, au reste, l'esprit et
la mémoire aussi nets qu à trente ans ; elle lisait toute la
journée sans avoir la ^Tie le moins du monde fatiguée.
Tallemant des Réaux, son ami intime, ne lui trouvait
qu'un défaut : c'était d être un peu trop persuadée que la
maison Savelli, de laquelle, nous l'avons dit, elle descen-
dait par sa mère, était la première maison non seulement
de Rome, mais encore du monde entier. Cette maison avait,
en effet, donné deux papes : Honoré III, mort en l-2'27, et
Honoré IV, mort en 1287.
Vers la fin de sa vie, madame de Rambouillet avait com-
posé elle-même son épitaphe. Nous la retrouvons dans Mé-
nage :
Ici git Arthénice, exempte des rigueurs
Dont la rigueur du sort l'a toujours poursuivie ;
Et si tu veux, passant, compter tous ses malheurs
Tu n'auras qu'à compter les moments de sa vie.
Passons, maintenant, à madame de Montausier.
Nous avons déjà dit qu'elle se nommait Jolie-Luclae
d'Angennes.
Lucine, malgré son surnom mythologique, qui rappelle
un de ceux de Junon, n'était point une déesse païenne ;
c'était, au contraire, la seconde sainte de la mai.son Sa-
velli : car, outre ses deux papes, la maison Savelli avait eu
une sainte ; ce qui est bien autrement rare dans les grandes
maisons romaines !
Au reste, Lucine était un prénom de famille ; la mère et
la grand mère de madame de Montausier l'avaient porté
avant elle, et, dans la maison SavoUi, on avait, depuis deux
ou trois siècles, contracté 1 habitude de joindre ce nom à
celui des filles en les baptisant. ^
Après Hélène — sans avoir toutefois causé la ruine d'un
empire — Julie d .\ngennes (qu'on nous laisse l'appeler
comme 1 appelaient ses adorateurs) est bien certainement la
femme dont la beauté a été le plus chantée ; et cependant,
quoique de taille grande et élégante, elle n'était pas pi'éci-
sément belle ; seulement, elle avait le teint éclatant, dan-
sait admirablement bleu, faisait tout avec infiniment de
grâce et d esprit, et était en tout point une charmante per-
sonne.
« Elle eut des amants de plusieurs sortes, » disent les
chroniques du temps; — mais le mot amant n'avait point,
à cette époque, la signification qu il a aujourd'hui : il
voulait seulement dire aimant, amoureux ; — les principaux •
sont Voiture et Arnault.
Le dernier n'eut jamais de prétention qu'au titre de
martyr ; quant à Voiture, fort entreprenant de caractère,
c'était autre chose. Un jour qu'il tenait les mains de made-
moiselle de Rambouillet, il s émancipa jusqu à lui baiser le
bras ; mais elle lui témoigna si hautement que cette har-
diesse ne lui plaisait point, qu'elle lui ôla l'envie de pren-
dre une autre fols la même liberté. — Paris s'occupa tout
un mois de cette hardiesse de Voiture, et elle est consignée
dans le Ménagiana. tome II, page 8, édition de 1715.
Pour M. de Montausier, avant de devenir le mari de la
belle Julie, il avait été son mourant pendant une douzaine
d années. — Mourant est un terme du temps, qui tenait le
milieu entre amant et martyr.
U avait d abord été question de marier Julie avec M de
Montausier l'alné, frère de celui qui 1 épousa ; mais la
personne qui s'était faite l'intermédiaire de ce mariage,
Françoise Lebreton VlUandry, confisqua le futur à son
profit, de sorte que le mariage manqua.
Ce n était point une petite affaire, en effet, que de marier
mademoiselle de Rambouillet : elle n'appartenait pas a ses
parents, elle appartenait encore moins à ellemime : elle
appartenait à 1 hôtel Rambouillet, c'est-à-dire à toute une
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
1(19
coterie de beaux esprits dont elle était l'âme et qui ne la
voulaient lâcher pour rien au inonde.
Aussi, un jour que l'on disait a M. de Rambouillet qu il
ne devait marier sa fille qu'à quelqu'un qui ne la pût
point éloigner de la capitale :
— Alors, dit le marquis, il faut donc la marier a l'arche-
vêque de Paris ?
— Gardons-nous-«n bien ! s'écria 'Voiture, MM. les prélats
ont une telle aversion pour la résidence, que. sur les douze
mois dont se compose Tannée, l'archevêque en passe huit à
Saint-Aubin d'Angers.
Achevons l'histoire de M. de Montausier aine, que lun
appelait le marquis de Montausier.
En arrivant à la cour, la première connaissance que fit
le marquis fut cette demoiselle Françoise Lebreton Vil-
landry. femme de Jean .\ubry, conseiller d Etat ordinaire.
Mad.iJiie Aubry traitait terriblement son mari de haut en
bas. dit la chronique : il était quelquefois trois mois à la
prier pour obtenir d'elle une fois ce que Louis XV ai pe-
lait (e deroir.
l'n jour qu'elle parlait â M. de :\lontausier de l'iiôtel
Rambouillet, et qu elle lui faisait un grand éloge de la
compagnie qui y tenait assemblée :
— Eli bien, madame, lui dit le marquis, menez-m'y.
— Oh ! s'écria madame Aubry, meiiez-m'ij ! Saintongeois
que vous êtes ! apprenez d'abord à parler ; je vous y mè-
nerai après.
Et, en effet, de trois mois, elle ne l'y voulut mener, pr'-
tendant toujours qu il avait des façons de parler qui fe-
raient tache avec le langage des précieux et des précieuï. ,
Sur ces entrefaites, la guerre survint. Le marquis étaii
homme de guerre endiablé; il se jeta dans Casai, et eut
part aux grands exploits qui s y firent : il arrêta notam-
ment toute l'armée du duc de Savoie devant un pont dont
le passage paraissait ne pouvoir être défendu.
Mais il ût bien autre chose encore : étant amoureux
d'une dame piémontaise, et la ville où elle était se trouvant
assiégée, il se déguisa en capucin, entra dans !a ville, se
fit reconnaître, prit le commandement de la garnison, et y
tint contre toute probabilité.
A son retour d Italie il retrouva madame Aubry sur sa
route ; elle jeta de nouveau le filet sur lui. et il redevint
son favori ; seulement, comme il fallait un prétexte, non
pas aux yeux du mari — le bon conseiller ne voyait que
ce que sa femme lui permettait de voir — mais aux yeux
du monde, pour demeurer du matin au soir, et quelquefois
plus tard, dans la maison, on fil courir le bruit que le
marquis recherchait mademoiselle Aubry. qui épousa de-
puis Louis de la Trémouille, duc de Xoirmoustier.
Cela dura ainsi quatre ans.
Cette madame .Aubry était, parait-il. tort agréable, sans
être précisément belle : « Elle avait le teint clair, la taille
souple, et était fort propre (lisez : fort élégante) ; » eile
avait infiniment d'esprit, et chaulait si bien, qu'elle ne le
cédait qu'à mademoiselle Paulet, qui, on se le rappelle,
fit un jour mourir de jalousie un rossignol : Au re.>'!3. in-
quiète, soupçonneuse, coquette, querelleuse, exigeante, elle
rendait le pauvre marquis si malheureux, que madame de
Rambouillet nommait son tourment Venter d'Atiitstumx. —
Anastarax est le nom que portait parmi les précieux le
marquis de Montausier.
Madame Aubry apprit cela, et défendit, sous peine de vie,
au pauvre marquis d'aller à l'hôtel Rambouillet. Cette dé-
fense fit rompre la torde trop tendue : lassé d'être le piitito
de madame Aubry, M. de Montausier la planta la, et s en
alla tout droit et tout vif â l'hôtel dont l'entrée lui était
défendue.
Le déplaisir de la conseillère en fut si grand, qu'elle se mi'
au lit, fit une confession générale, et mourut.
Ainsi se réalisa la prédiction de madame de Rambouillet.
qui, regardant un jour dans la main du marquis, s'était
icrlée :
— Oh ! fl, l'horreur ! vous tuerez une femme !
Ce fut alors que M. de Montausier se déclara comme
poursuivant de la belle Julie ; mais on allait avoir la
guerre en Valteline, et on le remit après la campagne.
Le marquis laissa tomber sa tète dans sa main, comme
s'il eût été plongé dans une rêverie prufoiuie, puis, la
relevant :
— Madame, dlt-ll à madame de Rambouillet, à mon tour
de vous faire une prédiction : je serai tué dans la campa-
gne, et c'est mon frère qui, plus heureux que mol, épousera
la belle Julie.
Et, en effet, il partit en guerre, reçut une fiierre â la tête,
et mourut du coup. Il y aurait eu moyen de le sauver en
le trépanant : mais 11 s'y opposa en disant :
— Il y a déjà bien assez d'idiots au monde et de fous
dans ma famille !
Le pivjinré voiil.Tit. à cette époque, qu'un homme trépané
devint idiot ou fou.
Xe parlons pliis de celui-là, puisque le voilà mort
Si, parlons-en pour en dire un dernier mot.
Le marquis de Montausier n'avait presque pas de che-
veux : il se fit raser et fut le premier qui porta perruque.
Le tait méritait d'être consigné.
Autre chose encore : c'était 1 homme le plus ambitieux
qui se pût voir; il avouait qu il n'y avait personne au
monde, fût-il son parent le plus proche ou son ami le plus
cher, qu'il ne laissât pendre, si cette pendaison pouvait le
faire roi.
Madame de Rambouillet, depuis le jour où 11 avait sou-
tenu cette thèse, ne l'appela^it que el rey de Geonjia. La
nouvelle venait justement d'arriver en France qu'un sim-
ple particulier s était fait roi de Géorgie.
De son côté, Voiture lui écrivait :
« Il me déplaît de penser qu'avec toute cette tendre.sso
que vous me témoignez, il y a quelque occasion pour la-
quelle vous voudriez que Je fusse pendu ! Je désire avec tant
de passion que vous ayez tout ce que vous méritez, que,
s'il ne tenait qu'à ma pendaison que vous eussiez un
royaume, sans mentir, je crois que j'y consentirais ;jussi
bien que vous. »
M. de Montausier le cadet, que l'on appelait M. de Salles,
devint naturellement 1 aîné à la mort de son frère, et reprii
le nom du défunt. Il y avait déjà quatre ans à cette époque
qu'il était amoureux de mademoiselle de Rambouillet ; il ne
se déclara point, cependant, qu'il ne fût maréchal de camp
et gouverneur de lAlsace : il est probable que son aîné con-
naissait cet amour, et que ce fut ainsi qu'il prédit que de
Salles épouserait mademoiselle de Rambouillet quand lui,
Montausier, ne serait plus là.
Au reste, le nouveau Montausier, une fois son frère mort,
ne caclia plus sa passion ; il la portait partout avec lui,
il en parlait à tout venant, composait des compliments en
prose, des madrigaux en vers, et tout cela en pure perte :
mademoiselle de Rambouillet n'y faisait aucune attention,
disant quelle voulait rester vierge comme les Muses.
Mais lui persista toujours, malgré ses refus : il semblait
n'être que plus épris.
Trois ou quatre ans avant de l'épouser. Il lui envoya la
Gulrlaïuie de Julie, c'est-à-dire une des plus illustres galan-
teries qui aient jamais été faites.
Cette guirlande était une guirlande de fleurs, chaque fleur
était enluminée sur vélin, et, à la suite de chaque fleur,
il y avait des vers écrits de cette belle écriture de Jarry
dont nous avons déjà parlé. Le frontispice du livre était
une guirlande au milieu de laquelle on lisait ce titre :
La Guirlande de Julie
JIOUÎ'
Mademoiselle de R.\mbouillet, Julie-Lucine d'ANGENXES.
A la feuille suivante, il y avait un Zéphyre qui épandait
des fleurs. Le livre entier était couvert des chiffres de ma-
demoiselle de Rambouillet.
Il n'y eut pas jusqu au marquis de Rambouillet, père de
Julie, qui n'y mit à la suite de Ihyacintlie un madrigal de
sa façon.
Voici ce madrigal :
Je n'ai plus de regret à ces armes fameuses
Dont l'injuste refus précipita mon sort ;
Si je n'ai possédé ces marques glorieuses.
Un destin plus heureux m'accompagne à ma mort :
Le sang que jal versé d'une illustre folie
A fait naître une fleur qui couronne Julie.
Nous avouons que nous ne comprenons point parfaitement
les quatre premiers vers ; peut-être caclient-ils un sens par-
ticulier qui n'est nullement aonné par le récit mytholo-
gique.
Tous les beaux esprits de 1 époque concoururent à cette
fameuse guirlande, à l'exception de Voiture ; il est vrai
qu'amoureux, de son côté, de la belle Julie, ses chiens ne
chassaient point avec ceux de M. de Jlontausier.
Ce_ chef-d'œuvre de l'amour et de la calligraphie fut ac-
quis", en 17S4, à la vente Lavallière, par M. Payne. libraire
anglais, au prix de uualorze mille eiiui cent dix francs '.
La belle Julie reçut la guirlande, mais ne donna rien
en retour.
M. de Montausier crut que sa religion était un obstacle
et se mit sous la protection d un Dieu plus propice, puis il
traita du gouvernement de la Saintonge et de l'Angoumois,
pour deux cent mille livres, avec M. de Brassac, le mari '.le
sa tante.
Alors, se voyant gouverneur de deux provinces, 11 fit par-
ler à la belle Julie par mademoiselle Paulet, et par madame
d'Aiguillon, nièce du cardinal.
Mademoiselle de Rambouillet estimait fort JI. de Mcntaii-
sier. mais elle ne pouvait vaincre son aversion pour le ma-
riage ; le cardinal fut mis en avant, et la reine elle-même :
no
ALEX-WDRE DLMAS ILLUSTRÉ
tout échoua; si bien que la marquise de Rambouillet, qui
<Jésirait cette union, se retira, un soir, toute désespérée de
1 entêtement de sa fille.
Julie, ayant vu sa mère porter un mouchoir à ses veux,
demanda ce qu'elle avait; on lui dit la cause des Ia"rmes
de la marquise.
— C'est bien, répondit-elle ; demain, elle ne pleurera plus.
En effet, le lendemain, elle annonça d'elle-même quelle
était résolue à épouser M. de Montausler, et mit toute la
bonne grâce possible à dissimuler sa répugnance.
Cependant, le mariage fut ajourné jusqu'à la fin de la
campagne : M. de Mnntausier devait commander en Alle-
magne un corps de deux mille hommes ; mais M. de Tu-
renne le rorça de rester en France.
Quant au marquis de Plsanl, il suivit M. le Prince à l'ar-
mée.
— Montausier est si heureux, dit-il en partant, que Je
ne manquerai pas de me faire tuer, puisqu'il va épouser
ma sœur.
Il n'y manqua point, en effet: nous avons dit comment
il était mort.
Le mariage se fit à Rueil, et M. Godeau, évêquc de Grasse
— celui-là même que l'on appelait le nain de la princesse
Julie — unit les deux époux.
Les vingt-quatre violons, ayant appris que mademoiselle
de Rambouillet se mariait, vinrent spontanément lui don-
ner une sérénade, disant qu'elle avait fait tant d'honneur
a la danse, qu'ils seraient bien ingrats s'ils ne lui en
étaient reconnaissants.
M. de Montausler, malgré sa brusquerie allant jusqu'à la
rudesse, et sa franchise allant jusqu'à l'incivilité n'en
faisait pas moins très sérieusement le métier de bel esprit ;
étant aussi précieux que sa femme était précieuse il allait
aux samedis, c'est-à-dire aux assemblées chez mademoiselle
de Scudéry ; il faisait des traductions, mettait Perse en
vers français, voyait régulièrement MM. Chapelain et Con-
rart, aimait mieux Claudien que Virgile, et goûtait la Pu-
celle avant toute chose.
Dans le grand Dictionnaire Mstorique deg précieuses par
Saumaise. M. et madame de Montausler ont chacun ' leur
article, sous les noms de Ménalidus et de Ménalide ; seule-
ment, 11 y est parlé d'eux avec toute la gravité que leur
nom commandait.
« Ménalidus, dit le biographe, joint les choses qui parais-
sent les plus éloignées; 11 est vaillant et docte, galant et
brave, fler et civil; en un mot, c est un homme accompli. »
Saumaise avait raison : M. de Montausier, malgré le petit
côté ridicule que l'histoire littéraire attachait à son nom
garda dans l'histoire politique l'attitude d'un homme droit
loyal et désintéressé. En ]6ô2, au plus fort de la Fronde s'il
eût voulu, quand M. le Prince était en Saintonge donner
<Jes soupçons au cardinal Mazarin, il eût été lait maréchal
de France; mais il dit lui-même que c'eût été escroauer
le bdton.
Il fut tait duc et pair par lettres du mois d'août 1664
enregistrées au p;u-lement au mois de décembre 1665
Madame de Moniausier devint mère à prés de quarante
ans, et fut fort malade à la suite de ses couches. On envoya
Chavaroche — à propos de son duel avec Voiture, nous avons
dit ce qu'était Chavaroche — on envoya Chavaroche cher-
cher, à SaintGerma!n-des-Prés, la ceinture de sainte Mar-
guerite, relique qui passait pojr fort efficace dans ces
sortes de douleurs. C'était en été, à la pointe du jour ; or,
Chavaroche, qui en tenait encore pour la belle Julie, quoi-
qu'elle fût devenue madame de Montausier, trouva les
moines au Ut, et, comme ils tardaient à se lever 11 se mit
dans une si grande colère, qu'il s'écria :
— Voilà, par ma foi ! de beaux fichus moines, qui se per-
mettent de dormir quand madame de Montausier accou-
che !
Madame de Montausier mit au jour deux jumeaux • le
premier mourut au bout de trois ans, des suites d'une
chute, et le second, pour n avoir jamais voulu prendre le
sein d'une autre nourrice que celle qu'on lui avait donnée
d'abord, et qui perdait sou lait,
« Celui-là, dit Tallemant des Réaux. en donnant ce signe
d'entêtement, prouva bien qu'il était le digne fils de son
père. »
Après ces deux jumeaux, madame de Montausier eut une
fille ; elle en eut même plusieurs ; mais ne parlons que de
l'aînée.
Dès sa grande Jeunesse, l'enfant, qui chassait de race
promit d'être une précieuse de premier ordre et toute là
société de l'iiôtel Rambouillet répétait en extase les Jolis
mots qu'elle disait.
On amena chez M. de Montausier un renard qui appar-
tenait à M. Godeau ; la petite fille, en voyant l'animal de-
manda ce que c'était.
— C'est un renard, lui dit-on.
— Oh! mon Dieu! fit-elle en portant les mains à un col-
lier de perles dont on lui avait fait cadeau huit jours au-
paravant.
-Pourquoi portes-tu les mains à ton collier" lui de-
manda sa mère.
— Oh ! maman. J'ai peur qu'il ne me le vole : les renards
sont si fins dans le.s fables d'Esope '
Quelque temps après, on lui montra M. Godeau
— Tiens! lui dit-on, c'est le maître du renard que tu as
vu 1 autre jour. i c lu a.
— Ah ! vraiment 7 dit-elle.
Et elle le regarda attentivement.
— Eh bien, qu'en penses-tu?
— Qu il a l'air encore plus fin que son renard
M. Godeau, qui était de très petite taille, crut l'embar-
rasser en lui demandant :
— Combien y a-t-il de temps que votre grande poupée a
ete sevrée ? ^ h ^ ^
— Mais, répondit l'enfant, vous devez le savoir.
— Comment le saurais-je ?
— Parce qu'elle a dû être sevrée en même temps que
vous : vous n'êtes guère plus grand qu'elle.
— Que fais-tu là? lui demanda un jour sa grand'mère
en lui voyant barbouiller du papier.
— Une tragédie, grand'maman, répondit-elle.
— Comment! une tragédie?
— Oui ; mais il faudra, grand'maman, que vous priiez
un peu. M. Corneille d'y Jeter les yeux avant que nous la
jouions.
Sa gouvernante, lui apportant un bouillon, lui dit pour
la déterminer à le prendre :
— Prenez ce bouillon pour l'amour de moi, ma chère
enfant.
La petite le goûta, et, le trouvant bon :
— Je le prendrai pour l'amour de mol, et non pou^
l'amour de vous, dit-elle.
M. de Xemours, archevêque de Rouen, lui disait ou'il la
voulait épouser.
-Gardez votre archevêché, monseigneur, répliqua-t-elle
Il vaut mieux que moi.
Nous avons dit que madame de Rambouillet restait pre-^-
que constamment au lit ; un jour, l'enfant prit un siège à sa
taille et alla s'asseoir auprès du lit de la marquise en di-
sant :
— Çà, grand'maman. maintenant que je suis raisonnable
parlons des affaires d'Etat.
Elle avait cinq ans.
Lorsque son grand-père mourut, en 1652. voyant madame
de Rambouillet fort triste :
— Con.solez-\ous, grand'maman. lui dit-elle, si grand-
papa est mort, c est que Dieu l'a voulu... Xe voulez-vous
point ce que Dieu veut ?
D'elle-même, et .sur ses épargnes, elle s'avisa de faire dire
des messes pour le marquis.
— Ah ! dit sa gouvernante, si votre grand-papa, qui vous
aimait tant, savait cela?
— Il le sait, dit l'enfant.
— Comment, il le sait?
— Sans doute : ceux qui sont devant Dieu ne savent-Ils
pas tout ?
« C'est dommage, dit Tallemant des Réaux qu'elle ait les
yeux de travers : car elle a la raison bien droite. Pour le
reste, elle est grande et bien faite. »
Pourtant, il ajoute :
« Elle s'est gâtée depuis pour l'esprit et pour le corps. .
Quant aux autres filles de madame de Rambouillet les-
quelles se firent religieuses, à l'exception d'Angélique-Clarlsse
d'Angcnnes. qui épousa le comte de Grlgnau, leur vie se passa
dans les brigues du couvent, et ne vaut pas la peine que
nous nous en occupions Nous passerons donc, avec la per-
mission de nos lecteurs, â deux grandes figures de l'époque
qui se rattachent par plus d'un coté à la société des précieu-
ses, et dont 11 a été dit quelques mots dans le courant de ce '-l
chapitre.
Nous voulons parler de ^f. et de mademoiselle de Scudérl.
.Scudéri. ou plutôt Georges de Scudéri, était originaire de
Sicile ; ses ancêtres passèrent en Provence, en suivant le
parti des princes de la maison d'Anjou. Son père était atta-
ché à André-Baptiste de Brancas, seigneur de Vlllars, gou- M
veilleur du Havie, cièé amiral par Henri IV en 1594 et de-
meura toujours près de lui.
De là Ihonneur qu'eut la ville du HEtvre de donner
nais.sance à Scudéri et à sa sœur.
Scudéri naquit en 1601. 11 commença par avoir un régi-
ment dans la guerre du Piémont ; puis il samusa à faire des
pièces de tlié.'ltre : d abord, Luadamont et Li/dias ou la Res-
semblance, puis le Trompeur puni ou V.BIstoire septen-
trionale; tout cela tiré de VAstree.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
111
Il avait fait faire son portrait avec un justaucorps de buffle
et graver ces mots à lenteur :
Et poëfe et guerrier,
Il aura du laurier.
On en fit une caricature, et. aux deux vers que nous ve-
nons de citer, on substitua ceux-ci :
Et poète et gascon.
Il aura du bâton.
Il avait donné une édition des Œuvres de Théophile, qui
était son auteur de prédilection, et il avait mis dans la
préface :
• Et. à moins que les puissances souveraines ne me l'or-
donnent, je ne travaillerai plus à l'avenir. >
Dans une lettre à sa sœur, il disait :
« Vous êtes mon seul renfort dans les débris de ma mai-
son. ■>
De son côté, maiiemoiselle de Scucléri. comme s il se fût
agi du bouleversement de l'empire grec, ne manquait Jamais
de dire : « Depuis le renversement de notre maison... »
Madame d'Xigulllon voulut faire donner à Scudéri la lieu-
teuance d'une galère ; mais lui refusa, disant que. dans sa
maison, il n'y avait jamais eu que des capitaines.
Il avait, en effet, consigné la chose dans ces quatre vers :
Richelieu fil venir le Père Joseph.
« Je ne fais pas difficulté de publier que tous les morts ou
tons les vivants n'ont rien qui puisse approcher des forces
<le ce vigoureux génie, et si. parmi les derniers, il se ren-
contre quelque extr.ivagant qui juge que j 'offense sa gloire
Imaginaire, pour lui montrer que je le ci-ains autant que Je
l'estime. Je veux qu'il sache que je m'appelle de Scudéri. »
Scudéri avait, comme on volt, le courage de ses opinions.
Il était de ceux — et Ion doit pardonner à ceux-là : l'en-
cens de la flatterie leur tournait la tête — il était de ceux,
disons-nous, qui croyaient fermement deux choses : c'est
que leurs arrêts en littérature étaient sans appel, et que le
monde gravitait autour d'eux.
Ecrivant une lettre à la louange d'un de ses amis, Scodéri
disait en commençant :
« Si Je me connais en vers, et Je pense m'y connaître... »
Et en terminant ;
■ C'est mon avis, je le soutiens, Je le maintiens, et je si-
gne : SE SCUDÉBI. > <
A la suite d'un catalogue de ses ouvrages, 11 écrivait :
Moi qui suis fils d'un capitaine
i^ue la France estima jadis.
Je fais des desseins plus hardis ;
Ma Minerve est bien plus hautaine.
Scudéri, si bien partagé du côté de la famille et du côté
du génie, avait fort peu de chance du côté de la fortune.
Une fols, cependant, il crut être sur le point de rentrer
dans une dette de famille : un ami de son père, qui lui
devait dix mille écus, lui écrivit de venir les toucher à
Paris.
Scudéri et sa sœur partent du Havre ; à Rouen, ils trou-
vent une personne de leur connaissance qui arrivait de Paris.
— truelles nouvelles? demanda Scudéri.
— Ma foi, aucune. . .\h ! si fait : liler. un tel. se prome-
nant parmi des milliers de gens sur le boulevard de la Tour-
nelle. a été tué d'un coup de tonnerre i
Le mort était l'homme au.x dix mille écus.
Par Philippe de Cospéan. évéque de Lisieux, dont nous
avons dit quelques mots à propos des nymphes de Ram-
bouillet, la marquise lui fit avoir le gouvernement de Ncîre-
Dame-de-la-Garde, à Marseille. Au moment de délivrer les
expéditions de cette charge. M. de Dricnne écrivit à madame
112
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
de Rambouillet qu'il était de dangereuse conséquence de don-
ner ce gouvernement a un poète qui avait tait des poésies
pour riiôtel de Bourgogne. Madame de Rambouillet répondit
qu'elle avait trouvé, dans un ancien auteur, que Sciplon
l'Africain avait fait des tragédies.
— Oui, riposta JI. de Brienne ; mais 11 ne les a pas fait
jouer à riiôtel de Bourgogne.
Les e.xpédilious n'en furent pas moins envoyées à madame
de Rambouillet.
Scudéri partit donc pour Marseille, et s'Installa a Notre-
Dame-de-la-Garde.
Madame île Rambouillet disait de lui :
— Cet homme-là n'aurait pas voulu un gouvernement
dans une vallée ; et il doit être magnifique à voir sur son
donjon de -Votre-Dame-de-la-Garde, la tête dans les nues, re-
gardant avec mépris tout ce qui est au-dessous de lui.
Parmi les aventures dont il était le héros, et qui flattaient
sa vanité, en voici une que racontait Scudéri :
Un grand seigneur des Pays-Bas était venu le prier de vou-
loir bien lui faire trois stances, l'uue sur le bleu, l'autre sur
le vert, et la dernière sur le jaune ; ce grand seigneur, amou-
reux dune clame qui portait ces trois couleurs, avait pris la
poste exprès pour venir lui demander cette grâce.
— Eh ! monsieur, lui dit Scudéri, ne voulez-vous que
trois stances ?
— Oui, monsieur de Scudéri.
— Trois, c'est bien peu ! laissez-moi faire au moins deux
strophes sur chaque couleur.
— Xon, monsieur, il ne me faut que trois stances.
Scudéri les fit. mais en grognant d'être restreint sur un
• si beau sujet.
Il va sans dire que Scudéri fut Ce r.\cadémie.
Mademoiselle de Scudéri se lança dans la carrière litté-
raire par les Harangues des femmes illustres et l'Illustre
Bassa. Elle mettait tout sous le nom de son frère, afin que
cela se vendit mieux; car c'était lui qui avait la réputation.
Ce fut ainsi qu'elle fit C\irus et Clélie.
Dans le monde des précieuses, elle avait nom Saplio.
Tout cela, oeuvres de la sœur, oeuvres du frère, se vendait
fort bien ; mais, par malheur, le frère, comme chef de la
communauté, touchait l'argent et en achetait des tulipes.
La Carte du Tendre qui, d'après l'avis de Chapelain, lut
mise dans la délie, était de mademoiselle de Scudéri.
Sapho avait pris le samedi pour demeurer chez elle : et
ses soirées avaient un tel retentissement, que. lorsqu'on di-
sait : « Allez-vous aux samedis? .• on savait que cela voulait
dire: « Allez-vous chez mademoiselle de Scudéri? »
Le grand rival de ,Scudéri était la Calprenède. Ces deux
illustres ne se ix>uvaieut voir ni sentir : la Calprenède était
gascon : Scudéri, gascon et demi. Et, cependant, le premier
était né au château de Toulgou, près de Sarlat, et le second
au Havre.
La Calprenède s'appelait Gaultier de Costes de la Calpre-
nède ; il vint jeune à Paris et débuta par la Murt de Mitlni-
dale, qui fut imprimée en 1637.
11 racontait qu'il avait rimé malgré toute sa famille, et
surtout malgré son père, lequel trouvait que c'était déchoir
à un la Calpi-enède iiue de se taire imète.
— Un jour que mon père me trouva faisant des vers, dit-
il, il fut .si indigné, qu'il prit un pot de chambre et me le
jeta ;î la tête.
— C'est de là que vous avez la tête félée? demanda l'ami
auquel il raiontait l'anecdote.
— Non, i-é!)ondit le poète; car j'évitai le -projectile, qui
alla donner contre la muraille.
— Alors, ce fut le pot de chambre qui fut cassé T
— Apprenez, mon cher, repartit la Calprenède, qu'au
château de mon père, tous les pots de chambi-e sont d'argent.
En fait de romans, il publia d'abord Cnssaïutn'. où la plu-
part des héroïnes sont veuves, parce qu'il était amoureux
d'une veuve ; puis CUopdlre, dont il eut idée de faire la plus
honnête femme de la terre ; le premier n'avait que dix vo-
lumes, le second en eut vingt.
11 allait, d'habitude, chez une madame Bonté; U y ren-
contra une petite veuve appelée madame de Brac : celle-ci
était folle de ses romans et avait quelque bleu. Elle l'épousa
à la condition qu il Unirait la Clcutnitie : la clause fut mise
au conti'at.
C'était le plus grand hâbleur du monde. Tin jour qu il
allait par les rues avec Sarrasin, il voit passer un cavalier et
se met à crier :
— Faut-il que je suis malhurux ! faut-U que je suis malhu-
rux !
— Qu'y a-t-U donc? lui demande Sarrasin, et quelle mouche
vous pique?
— a avais fé serment dé tuer ce couquin la première fols
QUé je lé lencontrerals.
— Eh bien, dit Sarrasin, l'occasion est belle, puisque le
TOiCl.
— Cul; mais, par malhur, j'allé hier â confessé et je pro-
mis à mon confessur dé lé laisser encore un pu dé temps'
Sarrasin disait :
— Que voulez-vous : il a tant donné de cœur à ses héros
qu'il n'en a pas gardé pour lui.
Quelques jours après son mariage, la Calprenède, étant
allé faire visite à Scarrou, lui dit tout en causant :
— Je laissé un homme en bas ; je vous prié, Scarron, faites
monter cet homme.
Puis, comme Scarron allait donner l'ordre ;
— Non, non. reprit-il, c'est inutile, n'en faites rien
Ce qui ne l'empêchait pas d'ajouter un instant après
— Cependant, je crois qu'il serait mieux de faire monter
ce pauvre homme.
— Voyons, dit Scarron, vous voulez me faire entendre que
vous avez en bas un gentilhomme de votre suite'' C'est
bon, je me le tiens pour dit.
Après Cassamlre et Cléopdtre, la Calprenède fit imprimer
un roman de Pliaramond qu il signa : .. Gaultier de Cônes
chevalier, seigneur de la Calprenède Toulgou, Saint-Jean dé
Livet et Valimesnil. »
Quant à Sarrasin, que nous venons d'apercevoir allant pat
les rues avec lui, et qui était aussi un des beaux esprits du
temps, c'était le fils d'un trésorier de France en la ville de
Caen. Quoique sa naissance fût médiocre, il vint a Paria
jouant l'homme de grande famille, et fit connaissance de ma-
demoiselle Paulet, qui le présenta partout comme un homme
de bon lieu et tort â son aise,
II est vrai qu'il avait un carrosse; .. mais ses chevaux dit
Tallemant des Eéaux, étaient les plus mal nourris de
France. ■.
Lors de la guerre de Paris, le coadjuteur fit tant par le
moyeu de madame de LongueviUe, que le prince de Contl
prit Sarrasin pour secrétaire. Celui-ci resta chez le prince
jusqu a sa mort — mort tragique, du reste, car 11 fut dit-
on. empoisonné par un Catalan qui le soupçonnait d être
l amant de sa femme. - Ce qui rend la chose probable, c'est
que la femme du Catalan mourut le même jour, â la même
heure et de la même maladie.
XIV
Pendant tout ce temps, devinez ce qu'avait fait le roi
Il était devenu amoureux :
Oh : mais rassurez-vous ; amoureux comme pouvait l'être
le loi. Christine de Suède disait de lui que, des femmes il
n'aimait que l'espèce.
Au reste, avec son caractère triste et ennuyé, Louis XIII ne
pouvait se iiasser ou dune maîtresse ou d'un favori ; seule-
ment, tout au contraire de Properce, il était plus jaloux de
Gallus que de Cynihie,
Et de qui le roi était-il devenu amoureux?
Excusons-le, s'il a besoin d'excuse : d'une personne char-
mante, de mademoiselle Louise de la Favette. cinquième
fille de Jean de la Fayette, seigneur de Hautefeuille et de
Marguerite de Bourboii-Busset.
Ce fut pendant le voyage que la reine fit à Lyon, en 1G30
que cette passion prit naissance. Bassompierre raconté
quêtant allé, à propos de la campagne, prendre les ordres
de Sa Majesté, il trouva, à son grand étonnement. le roi
parmi les dames, et, contre sa coutume, galant et amou-
Mademoiselle de la Fayette, qui avait eu sous les yeux
des exemples du peu de constance de la faveur royale com-
prit qu'elle ne devait pas appuyer son avenir sur celte
constance, et ne s'occuiia que de distraire Sa Majesté afin de
ne faire aucun ombrage à la polliiiiue de M, de Richelieu
Malheureusement, elle se trouva sur la route du pèie
Jo.'eph.
Le célèbre capucin avait remarqué la haine que le roi por-
tait a son ministre, et, d'un génie presque égal a celui de
Richelieu, il s était dit que, si Richelieu tombait en le lais-
sant deboui, ce serait sur lui, Joseph, que s'appuierait ce
roi faible et qui ne pouvait marcher sans soutien.
Mais il lui fallait d'abord être cardinal pour aller de pair
avec celui qui avait été son maître. Dans l'espoir d'en arriver
là. Il offrit au pape Urbain VIII de faire conclure la paix
avec la maison d'Autriche, et d'établir par le traité sinon
une supériorité des catholiques sur les protestants, a;i moins
une complète égalité entre eux. Ces ouvertures tiattalent
le pape, qui y voyait un moyeu d'agrandir la maison Bar-
benni, dont il était.
Seulement, le père Joseph avait besoin dune recomman-
dation du roi. Comment obtenir cette recommandation?
L'éminence grise songea tout naturellement â mademoiselle
de la Fayette, qui était quelque peu sa parente. On fit envisa-
ger a la pauvre enfant que servir les projets du père Joseph
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
113
contre ceux du cardinal, c'était leudrc la paix à la France;
si elle réussissait, elle serait l'ange béni de toute 1 Europe.
Mademoiselle de la Fayette vit une mission providentielle à
remplir, elle s'y dévoua au nom de l'humanité.
Le roi fut tout étonné qu'un jour — pour la première fois
— mademoiselle de la Fayette lui iiarlât politique. 11 voulut
changer la conversation ; mais mademoiselle de la Fayette
y revint obstinément. De son coté, le père Joseph commença
de démasquer ses batteries et de tirer à boulets rouges sur
le cardinal.
Le faible Louis XIIl vit une conspiration dans cette har-
monie de sentiments politiques du capucin avec sa maîtresse,
et, selon son habitude, il alla tout dire à Richelieu.
Richelieu se sentit trahi par son bras di'oit ; il fit venir le
père Joseph, lui reprocha sa perfidie, se mit à la traverse de
ses projets, et résolut d éloigner mademoiselle de la Fayette.
C'était contrecarrer les inclinations du roi. c était briser
son bonheur privé aux dépens de ses projets politiques,
c'était une nouvelle lutte à entreprendre ; mais Richelieu
savait comment on sortait de ces sortes de luttes, et le passé
lui répondait de lavenir.
Il s adressa au confesseur de mademoiselle de la Fayette,
au père Carré, qui bientôt commença de prêcher la retraite
à aa jolie pénitente, lui expliquant combien, loin du monde,
sdn âme trouvei'ait uue voie facile pour monter au ciel.
Mademoiselle de la Fayette fit part au roi des insinuations
du père Carré.
— Bon : dit le roi, je le connais, le bon père : il est un de
ces sots que l'on gagne aisément dès qu on leur dore une
chapelle.
Le père Carré perdit donc son éloquence, ou peut-être
cessa-t-il de la prodiguer inutilement, la chapelle du saint
étant dorée.
Richelieu avisa.
Le roi avait tiré de sa garde-robe et fait l'un de ses pre-
miers valets de chambre un nommé Boizenval : le cardinal
fit venir cet homme, et le menaça de toute sa colère s'il ne
se faisait pas son espion près du roi et de mademoiselle de
la Fayette.
Boizenval, en sa qualité de valet de chambre, savait lequel,
de Louis XIII ou de Richelieu, était le véritable roi : il se
donna corps et âme au cardinal, s'obligeant non seulement
à lui rapporter les paroles et les actions des deux amants,
mais encore â lui donner connaissance des lettres et des bil-
lets qu'ils s'écriraient.
11 exécuta fidèlement sa promesse : â partir de ce moment,
Richelieu se trouva littéralement en tiers avec les deux jeunes
gens.
Malheureusement, le cardinal alla trop loin ; il ne se con-
tenta pas de savoir ce qui se disait dans le tête-à-tête, de
lire ce qui s'écrivait pendant l'absence, il .supprima certains
billets, il en altéra d autres ; de sorte qu'il y eut brouille,
mais, à la suite de la brouille, explication.
L'explication amena la découverte de la vérité. Boizenval
fut chassé.
Mademoiselle de la Fayette sentit alors de quel poids pesait
l'Inquisition du cardinal, et, d elle-même, elle commença à
parler de la retraite. Elle y était portée par un double sen-
timent : la piété d'abord, et ensuite le dégoût que lui ins-
pirait la faiblesse du roi.
Il ne fallait donc que quelques instances nouvelles pour
déterminer cette iladeleine sans péché à quitter le monde.
Ces instances, on les fit faire par la marquise de Sennecey,
première dame d'honneur de la reine, amie de mademoiselle
de la Fayette, et par 1 évêque de Limoges, son oncle.
Quant au père Joseph, il était malade et retiré au couvent
des capucins Dieu lavait puni : depuis la trahison qu'il avait
commise envers son patron, sa santé s'était toute dérangée,
et 11 ne se remit jamais bien.
Mademoiselle de la Fayette se décida donc à plier sous le
Tent qui la poussait vers ce qu'on appelait le port, c'est-à-
dire vers le couvent de la Visitation.
Elle y entra' au commencement du mois de mars de
i'an 1637.
Cependant le roi continua d'aller la voir.
C'est à ces visites au couveut de la Visitation qu'il faut rat-
tacher la naissance du roi Louis XIV.
Touchez du bout des doigts à ce mystère de la naissance
du grand roi : Ihlstoire brûle.
Le 5 décembre 1037, le roi alla faire au couvent de la Visi-
tation une visite a sœur Angélique. - Sœur .Angélique était
le nom que portait mademoiselle de la Favette, depuis quelle
s était retirée dij monde. - Une des prérogatives attachées
au litre de roi. de reine ou d'enfant de France, était d'avoir
accès dans tous les couvents et de converser librement avec
les religieuses : le roi Louis XIII conversa donc librement
avec sœur .Angélique.
Ce qui fut dit dans cette conversation, nul ne le sut Jamais ;
mais ce que I on sait, c'est qu'en sortant du couvent, le roi
paraissait fort pensif. , vvu.cui,, le lui
Il faisait, en outre, une affreuse tempête mêlée de pluie et
de grêle, une obscurité â ne pas voir â quatre pas devant soi.
Ou était venu de cirosbois ; — car, depuis longtemps, le
roi n'allait plus au Louvre, et n'avait plus aucun rapport
avec la reine. — Le cocher demanda si Ion retournait à.
Grosbois. Louis XIII alors parut faire un grand effort sur lui-
même, et, après un instant de silence :
— Non, dit-il, nous allons au Louvre.
Et le cocher prit rapidement le chemin du palais, enchanté
qu'il était de n'avoir pas quatre lieues ù. faire par un temps
pareil.
On arriva au Loxivre.
.\ la vue de sou époux, la reine se leva avec un étonne-
ment réel ou simulé. Elle salua respectueusemsnt Louis Xlll ;
Louis XIII alla vers elle, lui baisa la main, et, d'une voix
contrainte ou simplement embarrassée :
— Madame, lui dit-il, il fait si mauvais temps, que je ne
puis retourner à Grosbois. Je viens donc vous demander un
souper pour ce soir et un gîte pour cette nuit.
— Ce me sera un grand honneur et une grande joie d'offrir
luu et l'autre a Votre Majesté, dit la reine, et je remercie
Dieu maintenant de cette tempête, qui m'a tant effrayée tout
a l'heure.
.Ainsi Louis .XIII, pendant cette nuit du 5 décembre 1637,
iw.rtagea non seulement le souper, mais encore la couche
d Anne d'Autriche.
Le lendemain matin, il partit pour Grosbois.
Etait-ce le hasard qui avait amené ce rapprochement entre
le mari et la femme? La tempête avait-elle véritablement
conduit Lo'uis XIH au Louvre, ou mademoiselle de la
Fayette avait-elle usé de sou influence pour le pousser dans
le lit de sa femme? La chose était-elle convenue d'avance
entre Anne d Autriche et sœur Angélique, et avait-on, en
lermes de magie blanche, fait prendre a Louis XIII la carte
forcée 7
Quoi qu'il en soit, cette nuit fut une nuit mémorable pour
la France et même pour l'Europe ; car, neuf mois après,
heure pour heure, Louis XIV devait venir au monde,
La reine s'aperçut bientôt qu'elle était enceinte, et, cepen-
dant, elle ne parla de cette grossesse que le il mai 1638:
elle venait de sentir remuer l'enfant. .A qui en parla-t-elle î
A M. de Chavigny d'abord. — M. de Cliavigny était ministre
d'Etat, et, néanmoins, chose singulière, la reine avait tou-
jours eu à se louer de lui. Elle crut donc devoir le favoriser
le premier de cette confidence.
M. de Chavigny s'achemina vers l'appartement du roi —
Le roi, par hasard, était au Louvre.
Sa .Majesté allait partir pour la chasse au vol ; aussi, crai-
gnant d'être retardée par son ministre, son premier mou'se-
ment lut-il de froncer le sourcil.
— Eh; qu avez-vous â me dire, monsieur? demanda
Louis XIII. Affaire d'Etat? Cela ne me regarde point: cela
regarde le cardinal.
— Sire, dit M. de Chavigny, je viens vous demander la
grâce d'un pauvre prisonnier.
— La grâce d'un prisonnier? répéta le roi. Cela ne me
regarde pas, monsieur de Chavigny ; cela regarde le cardinal.
Demandez-lui donc cette grâce ; car ce prisonnier doit être
son ennemi et, par conséquent, le nôtre.
Et. faisant un mouvement vers la porte, il Indiqua à
ceux qui devaient l'accompagner qu'il les invitait à le
suivre.
— Sire, dit Chavigny insistant, la reine avait pensé cpi'en
laveur de la nouvelle que Je vous apporte. Votre Majesté
ferait quelque chose pour son protégé.
Ce protégé, c'était le pauvre La Porte, tenu en prison pour
crime de ndèlilé ; — La Porte, vous vous rappelez, cher lec-
teur, celui qui veillait dans les corridors, tandis que madame
de Chevreuse introduisait Buckingham chez la reine.
— Et quelle nouvelle m'apportez-vous? demanda le roi.
— La nouvelle que la reine est enceinte, sire, répondit
Chavigny.
— La reine enceinte : s'écria le roi. Si la reine est enceinte,
ce doit être de la nuit du 5 décembre.
Louis XIII n'était point un monarque avec lequel il pût y
avoir de confusion.
— Je ne sais de quelle nuit, sire, reprit Chavigny : mais
ce que je sais, c'est que Dieu, dans sa miséricorde, a regardé
le i-oyaume de France et a fait cesser la stérilité qui nous
affligeait tous.
— Etes- vous bien sur de ce que vous me dites là, Chavigny?
demanda le roi.
— Aujourd'hui même, sire, la reine a senti remuer l'en-
fant, et, comme il parait que Votre M.ijesté lui a promis, le
cas échéant, de lui accorder la grâce qu'elle lui demanderait
elle vous demande, sire, de faire sortir de la Bastille La
Porte, son ancien valet de chambre.
— C'est bon, c'est bon, dit le roi; si nous avons promis,
nous tiendrons notre promesse.
Puis, se tournant vers les seigneurs de sa suite :
li
114
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Messieurs, dit-il, ce n'est qu'un petit retard pour notre
chasse ; allez mattendre en bas, tandis que, moi et Ctiaviguy,
nous passerons chez la reine.
Les courtisans sortirent tout joyeux. Le roi et Chavigny
passèrent chez la reine.
La reine était dans son oratoire ; le roi y entra seul :
Chavigny resta dans la pièce attenante.
Au bout de dix minutes, le roi sortit ; il avait le visage
tout radieux.
— Chavigny, dit-il. c'était vrai. Dieu veuille, maintenant,
que ce soit un dauphin :... Ali : comme vous enrageriez, mon
cher frère !
— Et La Porte, sire? demanda Chavigny.
— Il sorîiia demain de la Bastille, mais à la condition qu'il
se retirera à Saumur.
Le lendemain, 13 mai, M. LejTas. secrétaire des comman-
demenu de la relue, se présenta à la Bastille, accompagné
d'un commis de M. de Chavigny ; il fit signer à La Porte la
promesse de se retirer à Saumur ; La Porte signa, et, le 13 au
matin, il lut mis en liberté.
Ainsi le premier mouvement de Louis XIV dans le sein de
sa mère ou\Tit les portes de la Bastille à un innocent.
Nous venons de raconter les nouvelles officielles ; à pré-
sent, rapportons les cancans de la chronique privée.
II est inutile de dire que mille bruits étranges se répandi-
rent sur cette conception inattendue, venant vingt-deux ans
après, le mariage, dix-sept ans après sa consommation.
On assurait que la reine avait été parfaitement convaincue
que la stérilité qu'on lui reprochait ne venait point d'elle ;
ainsi, outre une première fausse couche qu'elle avait faite.
en 1624, pour avoir sauté un fossé en courant, avec madame
de Che%Teuse. à travers les prairies de Saint-Cloud, elle se
serait aperçue, vers l'année 1C36, qu'elle était enceinte, mais
trop tard pour que le roi pût prendre date. Cette grossesse,
disait-on. avait été heureusement cachée au roi.
Là est peut-être la clef de ce grand mystère qui a préoc-
cupé tout le xviif siècle, le mot de cette énigme qu'on ap-
pela l'homme au masque de fer. La disparition de ce premier
enfant, qui. selon les mêmes bruits, aurait été un garçon,
avait donné de graves regrets à .\nne d'.\ulriche. d'abord
comme mère, ensuite comme reine : le roi. plus malade de
jour en Jour, pouvait mourir tout à coup, et la reine se trou-
vait, veuve, exposée à la vieille haine de Richelieu.
Or, nous l'avons vu, Richelieu s'était donné la peine de
dire lui-même à Anne d .-Vutriche ce qu'il fallait faire pour
éviter ce désagrément.
.\ussi, à peine — disait-on toujours — s'aperçut-elle de sa
troisième grossesse, qu'elle résolut d'en tirer parti en faisant
accroire à Louis XIII qu'il y était Intéressé, et en utilisant
le fruit de cette grosse.sse. si c'était un garçon, comme héri-
tier présompiif de la couronne.
La scène qui se serait passée au couvent de la 'V'isitatlon. et
que nous avons racontée, n'aurait été, dans ce cas, que le
prologue d'une pièce déjà faite.
Des indiscrétions verbales et même écrites du vieux Gui-
taut. capitaine des gardes de la reine, corroborèrent ces
bruits. M. de Guitaut avait raconté que. pendant cette mémo-
rable soirée du 5 décembre, ce n'était pas le roi qui avait eu
l'idée d'aller au Louvre, mais bien la reine qui l'avait envoyé
chercher deux fois au couvent de la Visitation. .Ainsi, ce se-
rait de guerre lasse, et non pas de sa propre volonté, que
Louis XIII se serait rendu au Louvre.
Quant au père de l'cnlant. on Indiquait d'un accord una-
nime le cardinal de Mazarin. Et cela devint par la suite d au-
tant plus vraisemblable que. Louis XIII mort. Mazarin se
maria presiiue aussi ostensiblement avec .\nne d'.\utrlche que.
Jlarie-Thérèse morte, Louis XIV se maria avec madame de
Mainlenon. On sait qu'aucune loi canonique ne s'opposait à
ce mariage, Mazarin étant cardinal, mais n'étant pas prêtre
Il était d habitude, à cette époque, de faire tirer l'horoscope
des enfants royaux ; KIchelieu, plus intéressé que personne
à savoir quelle serait la destinée de celui que Anne portait
dans son sein, avait déclaré qu'il ne connaissait qu'un
homme capable de révéler d'une façon infaillible les mys-
tères de l'avenir: cet homme, c'était un Jacobin espagnol
nommé Campanella. On s'informa de ce qu'était devenu le
susdit Campanella : 11 avait quitté la France.
Le cardinal fit prendre des renseignements sur lui : 11 ap-
prit que Campanella, ayant eu maille à partir avec l'Inqui-
sition italienne, était prisonnier du .saint-offlce et attendait
son jugement dans les taihots de Milan.
lUchelieu demanda sa liberté avec tant d'Instances, qu'elle
lui fut accordée. Il était temps: le pauvre Jacobin sentait
p.assablemsnt le roussi :
C était la seconde personne que Louis XIV faisait sortir de
l>ris.iii avant d'être venu au monde.
l'ii sut que Campanella était acheminé vers la France: la
riii!e iiavalt donc plus qu'a accoucher.
Ce fut le dlmauclie i .septembre, vers clmi heures du matin
que le roi fut averti, par la demoiselle Filandre, que la reine,
qui, depuis la veille à oiue heures du soir, était dans les dou-
leurs de l'enfamcment, allait probablement être délivrée.
11 se rendit près d'elle.
A onze heures et demie du matin, la sage-femme annonça
que le royaume de France ne tomberait pas. cette fois encore,
en quenouille la reine étant accouchée d'un garçon.
Louis XIII prit à linstant même des mains de la sage-
femme l'enfant tel qu il était, et alla à la fenêtre, en crlaot
aux gens qui étaient rassemblés sous le balcon :
— Un fils, messieurs ! un fils !
Cela se passait au château de Saint-Germain.
Cinq minutes après, on savait la nouvelle à Paris, des télé-
graphes ayant été disposés tout le long de la route.
Le cardinal était à Saint-Quentin lorsque arriva l'heureux
événement ; 11 écrivit au roi pour le féliciter, et l'invita à
nommer le dauphin Ihéodose, c est-à-dire Dicudonne. Le roi
ne fit point la guerre à la mauvaise intention ; seulement, U
décida que le dauphin s'appellerait Louis.
Par le même courrier, Richelieu félicitait la reine ; maU
sa lettre était courte et froide. « Les grandes Joies ne par-
lent point. » disait-il.
Le lendemain même de l'accouchement de la reine, Cam
panella était à Saint-Germain. Il demanda de retarder l'ho-
roscope jusqu'à l'arrivée du cardinal.
Le cardinal arriva.
Campanella, comprenant quelle immense responsabilité il
allait assumer sur lui, aurait bien voulu gagner encore dt»
temps ; mais Richelieu lui fit entendre qu il ne l'avait pas
tiré pour rien des prisons de Milan.
On prit donc jour et heure.
Le jour et l'heure arrivés, on Introduisit Campanella près
du dauphin ; il lui fit ûter Jusqu'à sa chemise et l'étudia at
tentivement ; puis, layant fait rhabiller, il s en revint chez
lui pour tirer ses pronostics.
Au bout de trois lieures. la reine, désireuse de savoir
l'avenir qui attendait son fils, envoya chercher l'astrologue.
Campanella revint; il prétendit que les observations faites
par lui sur le corps de l'enfant royal n'étaient point suffi-
santes ; il le fit déshabiller de nouveau, et l'examina ime
seconde fois.
Enfin, pressé de formuler sa prédiction, il répondit en
latin :
— Cet enfant sera luxurieux comme Henri IV... Il sera
très fier... Il régnera longtemps et péniblement... Sa fin sera
misérable et amènera une grande confusion dans la religion
et dans le royaume.
L'ambassadeur de Suède Grotius écrivait ù Oxenstlern, le
douzième jour de la naissance du dauphin :
'■ Le dauphin a déjà changé ti'ois fois de nourrice ; car non
seulement il tarit leur sein, mais encore il le déchire.
" Que les voisins de la France prennent garde à une si
précoce rapacité ! »
L'horoscope de Campanella s'accomplit.
Les craintes de Grotius se réalisèrent... -
Pour suivre Jusqu'au bout l'inHuence de mademoiselle de
la Fayette sur les destinées de la France, nous avons santé
par-dessus léchafaud du duc de Montmorency.
On a vu comment Monsieur s'était tiré de l'affaire Chalais :
au lieu d'y perdre quelque chose, il y avait, au contraire,
gagné le titre de duc d'Orléans, de Chartres, de Montpensier
et de Chàtellerault ; le titre de comte de Blois ; le titre de
prince de Dombes et de la Roche-sur-Yon. etc., etc. ; pins,
un apanage d'un million donné par le roi, et quatre cent
mille livres de rente apportées par sa femme.
11 voulait savoir si, par le même moyen, il ne pourrait
pas doubler tout cela.
Donc. Il s'éveilla un bçau matin, tout ému du traitement
que le cardinal faisait subir à Marie de Médlcls — prison-
nière, ou à peu près — fit demander les pierreries de sa femme
pour les convertir en argent, disposa toutes choses pour quit-
ter l'hôtel de Bellegarde. où il était logé, et, suivi de quinze
gentilshommes, il alla frapper à la porte du Palais-Royal.
I.e cardlual, étonné de la visite du prince, s'avança au-
devant de lui Jusque dans les antichambres.
— Monsieur, lui dit le duc, je suis venu pour vous dire
que je ne pouvais ni ne voulais plus rester votre ami. Je
quitte Paris, et me retire dans mon apanage, où Je saurai me
défendre, sachez cela, monsieur :
El, laissant le cardinal tout stupéfait de cette boutade, U
monta en voiture et partit, en effet, pour Orléans.
Arrivé là. uaston envoya de tous côtés des agents pour re-
cruter une armée : ces agents revinrent avec une vingtaine
d'hommes : c'était juste ce qu'il fallait pour faire tomber
vingt têtes en Grève. ">
En même temps, le bruit courait que le roi en personns
allait marcher sur Orléans.
On conseilla à Gaston, ou de faire la paix — chqse
facile, car le roi la proposait lui-même — ou de sortir Ai
royaume.
Les conditions de la paix n'étaient point assez brillantes
ifoui' être acceptées par le duc d'Orléans : il pensa qu'étant
HENRI /\-, LOUIS XIH ET RICHELIEU
plus coupable, il obtiendrai! des couditiuns plus avanta-
geuses, et i>iit le parti de quitter la France.
a se mit en route, escorté par une petite troupe de sei-
gneurs des meilleui'es ramilles ; cette petite troupe était
commandée par le comte de Moiet. fils naturel de Henri IV,
et par Louis de Gouffler, comte de Roanne.
En traversant le pays, on criait : .. Vive Monsieur ! vive la
liberté du peuple! .. Il ne se fit aucun soulèvement, et cela.
pour deux raisons : le peuple savait déjà ce qu'était Monsieur]
II ne savait pas encore ce que c'était que la liberté.
Au reste, toutes les villes de la Bourjfogne se fermaient
devant le prince rebelle; il ny eut que Seurre qui lui ouvrit
ses portes, parce que Seurre appartenait au duc de belle-
garde, et que le duc de Bellegarde ne se crut pas le droit
dlnierUire à un flls de France l'entrée d'une ville qui était
sienne.
Là. il fut rejoint par le duc d'EIbeuf et par le comte et la
comtesse de Fargis.
Mais Gaston ne m à Seurre qu'une halte d'un instant et se
retira en Loi-raine.
Le roi mai'cliait. pour ainsi dire, sur les talons de son
frère: il arriva derrière lui à Seurre. y mit garnison, et. le
31 mars IC31. lança un édit par lequel "tous ceux qui avaient
accompagné le duc d'Orléans, et particulièrement le comte de
Moret. les ducs d Elbeuf. de Bellegarde et de Roanne, le pré-
sident Lecoupieux et M. de Puylaureus étaient déclarés cou-
pables de haute trahison.
Lorsque Gaston eut passé la frontière, et que son intention
de s'établir hors de France ne fut plus douteuse, le roi revint
.1 Fontainebleau.
11 y avait à peine quelques mois que ces faits s'étaient ac-
liimplis, lorsqu'on apprit à la cour que. par une belle soirée
d été — c'était le IS juillet — un carrosse à six chevaux
était sorti de Compiègne vers dix heures du .soir : qu'à la
même heure, une dame accompagnée dun gentilhomme
s était fait ouvrir une porte du château donnant sur le rem-
part, dans le but apparent daller prendre le frais ■ que le
carrosse avait passé l'Oise sur un bac, et que la dame sortie
du château n'y était pas rentrée
C'est-à-dire que la reine mère s'était enfuie pour aller re-
joindre son second tils hors de France.
Onze ans après, l'année même où mourait Richelieu un an
avant que mouri'it Louis XllI. elle expirait, misérable et man-
quant de tout, dans la maison de son peintre Rubens à Colo-
gne.
Quant à Gaston d'Orléans, qui faisait mourir les autres
dans I exil, il n'était pas si fou que d'y mourir lui-même.
Son affaire avait perdu beaucoup de son importance. Chassé
des Etats envahis du duc de Lorraine, il était poursuivi, par
le maréchal de la Force, en France, où il était rentré ■ sa pré-
sence remuait les provinces, mais ne les soulevait point Lan-
gres lui avait fermé ses portes, le canon de Dijon avait tiré
siirlui : il avait traversé la Loire à Moulins, était entré dans
le Bourbonnais, et avait pénétré jusque dans l'Auvergne lors-
que, tout a coup, on apprit, avec un étonnement mêlé de dou-
leur, que le duc Henri de Montmorency venait de se rallier
a son parti et avait soulevé tout le Languedoc en sa faveur.
Nous avons dit : .. Avec un étonnement mêlé de douleur ■ ..
en effet, le due de Montmorency était fort aimé et l'on sa-
vait deja ce que risquaient les insensés qui embrassaient la
cause de Gaston d'Orléans.
Expliquons en quelques mots ce qu'était le dernier duc de
Montmorency, et tachons surtout de le montrer à nos lecteurs
Ne'^s*"" "*' ''°'"'' *' "°" ^'^^ '^' "ï"'' '^ mo°«>'ent les histo-
»rrfi°îL-"' ^""^ "^ Montmorency, était né à Chantilly le 30
nr^t n,„V. =>7'« 'î™'^ trente-deux ans à peine, lorsqu'il
Tr» ./ î?" '" """^ d'Orléans. Quoiqu'il eût les yeux de
ÏTu /"'•',' "'agréable mine. et. quoiqu'il eût la langue
embarrassée, il avait le geste si gracieux, que l'on cessait S'é
ven n'coJ?^™"' F"" "' "'"^ ^""^ 1"« ^''' pantomime. Sou-
à ml chP^n T ■'"* un .ompllment ou un récit et s'arrêtait
IMmbonini if'''. "'■«'""■'■« ^""^ "3"" Parut chez madame de
le r va èM. n ^ '""''"'•'''^'■-' tellement, que ce fut le cardinal
TtJu'.vZrLf'!, " temps-là même, le dur continua
eu tus Tes ^'n^"' "". ""''^ " """ '^''^'' '^ cardinal, qu'il
autr;"ui l'eûtTaît '" <=°'"P'in'-<. «uoiflue ce fut. un
- Jésus I s'écria le duc de Candale. fils aîné de M d'Fner
non^ que ce, homme est donc heureux d'avoir des bras : '
libérard'ansî . de Montmorency était riche, brave, galant.
leigLTÂVLlt'^^r"^^'- S*?'' '"^^ "'«■> ^ Cheval, .ivai
.ira gens <i espilt<^ ses gages, fôisait faire ses vers mr Tiiéo
dl^U ■ "°'' "^"'Z" -'=^'°" "° gentilhomme qui
s^TauLT""^'' ''"^ "'"' ''"" ^ emprunter ma fortune
liô
monsieur, dit-il , j'ai à vous
Il le tire à part.
— Venez che^ moi demain,
parler.
Le gentilhomme se rend à l'invitation et trouve les vingt
mille écus comptés sur une table.
Un an après, ce gentilhomme, enrichi, les lui rapporte
— Gardez, dit le duc ; les Montmorencv ne prêtent nas •
ils donnent. '
L'autre insistant :
— -Monsieur, ajouta-t-il. je suis récompensé par le plaisir
Que j'ai a voir un gentilhomme tenir sa parole ■ gardez les
vingt mille écus; vous me désobligeriez en me forçant à
les reprendre.
11 envoya un jour à la marquise de Sablé, dont il était
1 amant, une donation de quarante mille livres de rente en
fonds lie terre ; mais elle la lui renvoya, et, plus sévère sur
ce point que le gentilhomme aux vingt mille écus rien
ne put la lui faire accepter.
Une femme qui refuse une donation de quarante mille
livres de rente mérite bien qu'on s'occupe d'elle un ins-
tant; nous reviendrons tout à l'heure à M. de Montmo-
rency.
Madeleine de Souvray, femme de Philippe-Emmanuel de
Laval, m.arquis de Sablé, était flUe du maréchal de Sou-
vray, qui avait et» gouverneur de Louis XIII. Elle était
fort jeune lorsqu'elle vit pour la première fois M de Mont-
morency, qu'elle aima passionnément. Il obtint d'elle un
rendez-vous. Ce rendez-vous était donné dans une salle
basse; au lieu d'entrer par la porte, le duc, avec une agi-
lité qui n'appartenait qu'à lui, bondit par la fenêtre • à
partir de ce moment eUe fut prise et garda cet amour à
peu près toute sa vie.
Par malheur, M. de Montmorency était loin d'être aussi
sentimental que sa maîtresse, et cette dissemblance dans
le caractère amenait des refroidissements entre eux.
Un .jour que le duc revenait de son gouvernement du
Languedoc, madame de Sablé envoya un gentilhomme au-
devant de lui à une demi-journée, pour lui témoigner toute
l'impatience où elle était qu'il fût près d'elle.
Le gentilhomme trouva le duc et revint en disant :
— iladame, monseigneur n'est pas moins impatient que
vous.
— Mais où est-il?
— Il va venir.
— Pourquoi donc n'est-il pas venu tout de suite?
— Madame, le lieu où il s'est arrêté pour dîner n'avait
que de mauvaises auberges mal approvisionnées; de sorte
qu'il a été contraint d'envoyer chercher deux perdrix,
qu'il les a fait plumer en sa présence, qu'il les a vii
rôtir, et les a mangées de grand appétit.
Cela ne parut point à madame de Sablé une grande
marque d'impatience, et, quoique le maréchal arrivât sur
ces entrefaites, elle fut si piquée de son peu d'empresse-
ment, qu'elle s'enferma chez elle et ne le voulut point voir.
Elle était tort jalouse de M. de Montmorency, et il faut
avouer qu'il y avait de quoi, car le duc était fort coquet •
seulement, elle était jalouse à tort et à travers Un jour!
elle lui reprocha d'avoir dansé au bal de la cour, et d'avoir
choisi les plus belles danseuses.
— Eh ! madame, lui demanda M. de Montmorency, vou-
liez-vous donc que je choisisse les plus laides?
— Certainement, monsieur, répondit-elle ; c'était votre
devoir.
Après l'exécution du pauvre maréchal, elle devint une
des plus grandes visionnaires du monde, surtout à l'en-
droit de la mort ; plusieurs fois elle tomba malade de
frayeur en entendant dire que la sœur, le frère ou la tante
de celui ou de celle qui parlait avait eu la rougeole ou
simplement la fièvre.
Comme Mademoiselle avait la petite vérole, M. de Nemours
alla visiter la marquise.
Dès qu'elle le vit_ elle lui demanda :
— Ah! muiispigneiir, n'avez-vous point été assez impru-
dent pour aller chez Mademoiselle?
— Justement, répondit-il.
— Je parle que vous y êtes monté? s'écria la marquise
pâlissant.
— Sans doute ; je voulais parler à quelqu'un.
— Et que vous êtes entré dans sa chambre?
— Non ; une de ses femmes est venue au-devant de mol.
— Et vous avez parlé à cette femme ?
— Je montais pour cela.
— Oh ! sauvez-vous, monsieur de Nemours ! sauvez-vous !
Le duc s'en va. Dix minutes après, madame de Longue-
ville arrive et trouve la chambre pleine de fumée : madame
de Sablé y avait brûlé tout ce (lul peut chasier le mau-
vais air.
Mailame de Longueville voulait pai-ler : mais la marquise
n'écouta pas un mot de ce qu'elle disait, répétant sru«
cesse :
116
ALEXANDRE DUMAS ILLlSITir
— Avez-vous TU un homme aussi imprudent que M. de
Nemours !
Quand il s'agissait de la saigner, c'était bien une autre
histoire : elle faisait d'abord conduire le chirurgien dans
le lieu de la maison le plus éloigné de celui où elle cou-
chait ; là, on donnait au praticien un bonnet et une robe
de chambre, s'il avait un aide, on donnait à laide un pour-
point ; tout cela_ de peur qu'ils ne lui apportassent le mau- :
vais air. * I
Un jour qu'elle était chez la maréchale de Guébriant. rue
de Seine, près de Ihûtel Liancourt :
— Ah ! dit-elle, ne vous étonnez pas que je reste si long-
temps : je suis empêchée de m'en retourner. ,
— Et pourquoi cela "!
— J'ai TU sur le pont Xeuf un petit garçon qui a eu depuis '
peu la petite vérole ; il demande l'aumône : en le chassant,
mes gens pourraient gagner le mal.
— Mais, alors, pourquoi ne tous en allez-vous point par
le pont Rouge?
— *\h bien, oui ! la dernière fois que j'y suis passée, je
l'ai entendu qui craquait !
Elle se décida enfin à s'en aller par le pont Rouge, crai-
gnant moins encore la chute du pont que la petite Térole.
Il fut question de peste à Paris ; alors la terreur de la
marqui-e n'eut plus de bornes: elle crut aToir besoin d'une
consultation, se sentant déjà malade. Elle fit, en consé-
quence, réunir trois médecins au.xquels on donna à chacun
une robe et un bonnet comme à l'ordinaire : puis on les fit
asseoir prés de la porte d'une grande salle à l'extrémité de
laquelle était la maniuise. couchée sur son lit comme une
personne mourante. La dame de compagnie allait dire aux
médecins ce que sa maifre?se éprouTait et retournait,
ensuite transmettre à celle-ci les réponses de la Faculté.
C'était juste au moment où le fîls de madame de Ram-
bouillet venait de mourir de la peste. La belle Julie d'An-
gennes écriTait dans le même temps à la marquise, mais en
prenant, bien entendu, toutes les précautions nécessaires.
Voici, du reste_ la lettre de mademoiselle de Rambouillet;
nous aimons à croire qu'elle fut écrite avant la mort de
son frère ; sans quoi, elle ferait plus d'honneur à son esprit
qu'à son cœur : pourtant, nous devons l'avouer, le contenu
de cette lettre laisse à penser qu'elle fut postérieure à la
mort.
La suscription portait d'abord ceci :
« Mademoiselle du Chalais (c'était le nom de la demoi-
selle de compagnie de madame de Sablé) lira, s'il lui plaît,
cette lettre à madame la marquise au-dessous du vent. «
Puis la lettre contenait ce qui suit ;
" Madame, je crois ne pouvoir commencer de trop bonne
heure mon traité avec vous ; car je suis assurée qu'entre la
première proposition que l'on vous fera de me voir et la
conclusion, vous aurez tant de réflexions à faire, tant de
médecins à consulter et tant de craintes à surmonter, que
j'aurai eu tout le loisir de m'aviser. Les conditions que je
vous offre sont de n'aller point chez vous que je n'aie été
trois jours sans aller à l'hôtel de Condé ; de changer de
toute sorte d'habillements, de choisir un jour qu'il aura
gelé; de ne vous approcher que de quatre pas ; de ne m';is-
seolr que sur un seul siège. Vous pourrez aussi faire faire
un grand feu dans votre chambre, brûler du genièvre aux
quatre coins, vous environner de vinaigre impérial, de rue
et d'absinthe. Si vous pouvez trouver vos sûretés dans ces
propositions sans que Je me coupe les cheveux, je vous jure
de les exécuter très religieusement ; et. si vous avez besoin
d'exemple pour vous fortifier, je vous dirai que la reine a
bien voulu voir M. de Chaudebonne, qui sortait de la
chambre de mademoiselle de Bourbon, et que madame d'Ai-
guillon qui a bon goût sur ces choses-lii et à qui l'on ne
saurait rien reprocher sur de pareils sujets, vient de me man-
der que, si je ne voulais aller la voir, elle viendrait me
chercher ! »
On Ignore si. malgré toutes ces précautions, la belle Julie
d'.Xngennes fut reçue.
Cn jour, madame la marquise de Sablé fit tirer son
horoscope.
— Quel âge avez-vous, madame? demanda l'astrologue.
— Trente-six ans.
Elle en avait quarante-deux.
L'astrologue parla tout bas à mademoiselle de Chalais.
— Que dlt-ilî demanda la marquise, qui selon son habi-
tude, se tenait à distance.
— Madame, 11 me dit gu'U ne peut rien faire qu 11 ne
sache votre âge au juste.
— 11 se moque, Il se moque, cet astrologue !
Puis, au bout d'un Instant :
— S 11 n'est pas satisfait, Je lui donne six mois de plus ■
mais qu'il commence, il n'en aura pas davantage.
Avant d'emménager dans une maison, elle s'informait si
personne n'y était mort. Un jour, elle résilia un bail, en
payant un gros dédit, parce qu'elle apprit qu'un maçon
s'était tué en la bâtissant.
Elle se faisait celer si souvent, que l'abbé de la Vic-
toire. Claude Duval de Coupeauville, prélat d'un esprit char-
mant, ne disait plus, en parlant d'elle, que feu la mar-
quise de Sablé.
Pour le coup, elle se crut morte, et en demeura plus
d'un an brouillée avec l'abbé de la Victoire.
Sa meilleure amie était la comtesse de Maure, vision-
naire comme elle : elles s'étaient logées porte à porte pour
se voir tout à leur aise ; mais, comme, à I.i moindre indis-
position de lune l'autre avait peur d'attraper quelque
maladie mortelle, elles étaient quelquefois trois mois sans
se voir, s'écrivant dix fois le jour.
La comtesse de Maure tomba sérieusement malade.
On comprend que. dès lors, toute communication directe
fut rompue entre les deux amies ; seulement, chaque jour,
mademoiselle de Chalais, d une fenêtre à l'autre, interro-
geait les gens de la comtesse de Maure sur la santé de
leur maîtresse.
Il est vrai que madame de Sablé avait bien recommandé,
si madame de Maure mourait, qu'on ne le lui dît pas.
Enfin, celle-ci mourut
Chalais revint toute triste de son observatoire.
— Eh bien. Chalais? demanda la marquise.
— Oh : madame !
— Est-ce quelle ne mange plus?
— Non.
— Est-ce qu'elle ne parle plus?
— Non.
— Ah ! Chalais. elle est morte, alors.
— Madame, répondu Clialals, souvenez-vous que c'est vous
qui lavez dit. et non pas mol.
Un autre jour, elle entend un chant d'église dans la
cour de son hôtel.
— Chalais. voyez ce que c'est.
— Eh : madame, ce sont tous les enfants de chœur rouges
et blancs de Paris.
— Mais que font-ils?
— Ils (hantent un iJc prolundis.
— Pour qui ?
— Pour vous.
— Comment, pour moi ? Mais qui donc envoie ces petits
misérables?
— L'abbé de la Victoire.
— L'abbé de la Victoire ?
— Oui ; ne vous voyant pas, il continue à soutenir qu«
vous êtes morte, et 11 prie et fait prier pour le repos de
votre àme.
— Il est donc là, avec toute sa sainte marmaille?
— Oui. madame.
— Eh bien, dites-lui que je lui pardonne, mais qu'il s'en
aille, lui et ses maudits choristes.
— Madame, il dit qu'il ne sera sur que vous êtes vivante
que lorsqu'il vous aura parlé.
— Qu'il monte, alors !
L'abbé monta, fut pardonné et renvoya ses enfants de
chœur.
Revenons à M. de Montmorency.
Nous avons dit qu il était fort coquet ; aussi donna-t-il
bien du chagrin à la pauvre marquise de Sablé.
Il aima d'abord la Choisy, fille de bon lievi, mais très
galante, qui. quoique ayant été mariée depuis, fit mettre
sur son tomlieau qu elle avait été fort estimée des grands et
avait eu l'amitié de plusieurs.
Puis le duc fut amoureux de la reine : mais Buckingham
vint, sans dire gare, donner au milieu de cet amour et le
dérangea fort. M. île Montmorency avait un portrait de
son auguste bien-aimée, et il faisait mettre à genoux les
gens au.xquels il le montrait.
Un jour, il eut querelle avec Bassompierre ; celui-ci dan-
sait mal, M. de Montmorency s'en moqua.
— Il est vrai, dit Bassompierre, que je n'ai pas tant d'es-
prit que vous dans les pieds ; mais je me vante d'en avoir
davantage ailleurs.
— En tout cas. répliqua le duc. si je n'ai pas aussi bon
bec, je crois avoir meilleure épée.
— Oui, dit Bassompierre, vous avez celle du grand Anne.
Et Bassompierre prononça le mot comme s'il n'avait
qu'un n.
Ils allaient se battre le lendemain, mais on les accorda
avant qu'ils se séparassent.
M. de Montmorency eut une autre querelle avec le duo
de Retz. Il avait été sur le point d'épouser mademoiselle de
Ueaupréau ; mais la reine fit rompre le mariage, pour lui
donner une de ses parentes qui était de la maison des
Urslns ; plus tard, le duc de Retz épousa mademoiselle de
Beaupréau. La querelle vint de ce que, au Heu d'appeler
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
son rival duc de netz, M. de Montmorency l'avait appelé
duc de ilon-Iicste.
La duchesse de Montmorency était fort jalouse de son
mari, qu'elle aimait tendrement. Cependant comme toutes
les femmes couraient après son cher duc. et quil en venait
de la province rien que pour le voir, elle fit un marché
avec lui : c'est qu'il aurait carte blanche, pourvu qu'il lui
racontât ses bonnes fortunes. Le marché fut non seulement
l'épée de connétable, qui déjà quatre fols était entrée dans
sa famille, et lui montra les té'es encore sanglantes de
Chalais et de Marillac roulant au pied de l'échafaud.
Montmorency adhéra.
Seulement, il avait demandé le temps de faire des levées
et de réunir un nombre d'iiummes suffisant, lorsque, tout
a coup, il apprit que Gaston d'Orléans arrivait, poursuivi
par deux armées.
L'échafaud avait été dressé dans la cour de l'HoIel de Ville.
fait, mais tenu, et la duchesse se consolait des infidélités
de son mari en voyant, disait-elle avec orgueil, quelles
grandes dames il lui donnait pour rivales.
Le duc était très brave, mais très médiocre homme de
guerre, comme on le verra tout â l'heure quand nous racon-
terons l'affaire où 11 tomba entre les mains des troupes
royales.
Keprenons donc notre récit où nous l'avons laissé, c'est-à-
dire au moment où l'on apprit que le duc venait d'embras-
ser la cause de Gaston d'Orléans.
L'abbé d'Iilbcne, neveu de l'évéque d'.MbI, était venu, de
la part du prince, propo.-er à .Vl. de Montmorency de se
déclarer contre Richelieu; Il lui cvagéra la gloire dont se
couvrirait l'homme qui renverserait l'Idole, lui promit
IIFMtl IV, lOCIS X1!I ET niCIIKMEO'
Gaston amenait environ deux mille hommes avec lui, et,
pour ces deux mule hommes, huit ou dix maréchaux de
camp.
Montmorency, quoique pris à. court, ne voulut point fail-
lir à la parole donnée. 11 avait envoyé des émissaires en
Espagne pour en tirer de l'argent et y lever des hommes :
car il peine si. avec ce que lui amenait le duc d'Orléans.
11 avait six mille soldats à opposer aux troupes royales ■
encore étaient-Ils répartis entre Lodéve, Albl. Uzès, .Mais,
Lunel et SaInt-Pons.
Deux armées, comme nous l'avons dit. poursuivaient le
duc : l'une était commandée par le maréchal de la Force :
l'autre par le maréchal de .Schomberg.
Montmorency résolut d'attaquer la dernière.
I('>
us
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Le 29 août 1632, 11 la joignit, 'et prit aussitôt ses disposi-
tions de combat. Monsieur était en personne près du duc de
Montmorency.
Alors, le maréchal de Schomberg, n'oubliant pas qne le
cardinal de Richelieu n'était que ministre, et pouvait tom-
ber ; songeant que le roi était d'une santé chancelante, et
pou-vait mourir; qu'enfin, Monsieur, contre lequel il mar-
chait, était Ihérilier du trône, le maréch.il de Schomberg,
disons-nous, ouvrit une dernière négociation avec le prince,
et envoya Cavoye pour parlementer.
Mais le duc répondit :
— Combattons d'abord; après la bataille, on parlemen-
La journée du 31 se passa en reconnaissances mutuelles.
Le !<"■ septembre, a huit heures du matin, M. de Schom-
berg s'empara d'une maison qui n'était qu'à quelques por-
tées de mousquet des premières lignes du duc de Jlontmo-
rency et y logea une avant-garde.
A cette nouvelle, le maréchal-duc prit avec lui cinq cents
homme'; alla reconnaître l'armée de Schomberg, et, se trou-
vant près de la maison occupée, chargea ceux qui étaient
dedans lesquels abandonnèrent aussitôt leur poste.
M de Montmorency revint vers son corps d'armée, tout
joyeux de ce succès, qu'il tenait pour être de bon augure.
Il trouva le duc d'Orléans qui l'attendait, avec le comte de
Moret, son frère naturel, et le maréchal de Rieux.-
' Alors, s'avançant vers le prince ;
— Monsieur, lui dit-il, voici le jour où vous serez victo-
rieux de totis vos ennemis, le jour où vous réunirez le fils
avec la mère: Mais, ajouta-t-il. il ïaut que, ce soir, votre
épée soit comme est la mienne ce matin, c'est-à-dire rouge
jusqu'à la garde ! ^ . .
Lft duc d'Orléans n'aimait pas les épées nues et surtout
les épées sanglantes : il détourna les yeux.
— Eh ' monsieur, dit-il, ne perdrez-vous donc jamais 1 ha-
bitude de vos rodomontades? Ce que vous avez fait ce
matin ne préjuge en rien de la journée et nous donne tout
au plus des espérances.
— En tout cas, reprit le maréchal, en supposant que je
ne vous donne que des espérances, c'est plus que ne vous
donne le roi votre frère ; car, au lieu de vous donner des
espérances, 11 vous les ôte toutes, même celle de la vie.
— Bah ! fit Gaston en haussant les épaules, croyez-vous
que la vie de l'iiéritler présomptif soit jamais en jeu" Arrive
qui arrive, je suis toujours sûr de faire ma paix, pour moi
et trois personnes.
Le maréchal sourit amèrement.
— Bon ! dit-il il demi-voix au comte de Moret et au maré-
chal de 'Rieux, voilà déjà notre homme qui saigne du nez;
il compte s'enfuir, lui troisième; mais ce n'est ni vous ni
moi, n'est-ce pas. messieurs, qui lui servirons d'escorte?
Les deux gentilshommes répondirent que non.
— Eh bien, continua le maréchal-duc, joignez-vous à moi.
Il faut que nous l'engagions si avant aujourd'hui, que nous
le vovJons l'épée à la main.
En ce moment, on vint annoncer que l'on voyait l'armée
de Schomberg sortir du bois et se ranger en bataille.
— Allons : messieurs, dit le raaréchal-duc, voici l'heure...
Chacun à son poste !
Puis, voulant juger par lui-même de la force de l'ennemi.
M. de Montmorency, tout couvert de plumes aux couleur.^
du duc d'Orléans, monta sur un cheval gris qui n'avait
point encore fatigué, lui lit franchir un ruisseau, et s'en
alla jusqu'à cinquante pas des lignes ennemies ; puis, lors-
qu'il eut vu ce qu'il désirait voir, 11 revint vers ses hom-
mes, et prit le commandement de l'aile droite, laissant celui
de l'aile gauche au comte de Moret.
Presque aussitôt, les premiers coups de feu se firent en-
tendre : les deux généraux, qui ne devaient plus se revoir,
se saluèrent une dernière fols avec leurs épées. et marchè-
rent à l'ennemi.
Du cMÉ du duc. l'affaire fut courte.
Impatient d'en venir aux mains, Il se met à la tête d'un
escadron de cavalerie, franchit un fossé, et se jette dans un
chemin étroit où quelques gentilshommes seulement peu-
vent le suivre.
Le comte de Rieux avait voulu le retenir ; mais, voyant
la chose impossible :
— Je vais donc vous suivre, monseigneur. dit-U, et au
moins mourral-je avec vous !
11 tint parole.
A re.xtrémité du chemin où Montmorency s'était si im-
prudemment engagé, l'infanterie royale était rangée en
bataille.
Le duc reçut le leu sans s'arrêter, et quoiqu'une balle
l'eût touché à la gorge.
Au même instant, 11 se trouva en t.ace de quehiues che-
vau-iégors du roi, accourus à sa rencontre. D'un coup de
pistolet. 11 cassa le bras de l'officier qui les commandait,
mais qui, en même temps, lui logeait deux balles dans la
bouche.
Sans s'occui)ep de sa triple blessure, le maréchal continua
de pousser en avant ; deux des chevau-légers, le baron de
Laurieres et son fils, tentent de lui barrer le passage : il
les culbute tous deux; mais tous deux, en tombant, déchar-
gent sur lui leurs pistolets, dont les deux balles lui labou-
rent la poitrine.
N'importe ! il continue son chemin.
Enfin, après avoir forcé le septième rang, son cheval, criblé
de blessures, s'abat, et le maréchal-duc roule avec lui, per-
dant son sang par dix plaies, et jetant, comme dernier Cri
de guerre, son nom de Montmorency.
Ainsi qu'on le voit, cette bataille, dite de Castelnaudary,
fut à peine un combat ; pendant que le duc se faisait prendre
le comte de Moret se faisait tuer. L'engagement ne dura
pas plus d'une heure : M. de Schomberg. dans son rapport,
compte huit morts et deux blessés. — Les deux blessés et
quatre des morts l'étaient du lait de M. de Montmorency.
Le duc. tombé évanoui sous son cheval, en fut tiré par
les soins d'un archer du roi.
Lorsqu'il revint à lui. sa première parole lut pour deman-
der un confesseur ; se croyant blessé à mort, il tira de son
doigt une bague qu'il pria l'archer de remettre à la duchesse
sa femme.
On lui enleva d'abord son armure, ce qui le soulagea fort ;
puis l'.ircher et quelques-uns de ses camarades le portèrent
sur leurs bras jusqu'à une métairie voisine, où l'aumônier
du maréchal de Schomberg reçut sa confession.
Un chirurgien vint ensuite, qui lava et banda ses plaies ;
après quoi, on plaça une planche avec de la paille sur une
échelle : les gardes du roi y étendirent leurs manteaux, et.
sur ce brancard improvisé, portèrent le duc à Castelnaudary.
Son arrivée dans cette ville, où il était adoré, occasionna
presque une émeute, et 11 fallut employer la violence pour
empêcher la douleur populaire de devenir séditieuse.
Lorsqu'on se fut assuré que les blessures du duc n'étalent
pas mortelles, on s'occupa de lui faire son procès.
Pour cela, on le conduisit à Toulouse.
Mais les capitouls déclarèrent que. quelle que fût la garde
que l'on donnât au maréchal, ils ne pouvaient répondre
d'un prisonnier si cher au peuple ; en conséquence, on l'en-
ferma au château de Lectoure. qui. pour le gouvernement
dépendait de la Guyenne, et, pour la justice, de Toulouse
M. de Montmorency commença par récuser les juges qu'on
lui voulait donner, disant que c'était au parlement de Paris
de faire son procès.
Mais bientôt il eut honte, lui, soldat, d'engager cette lutte
— Bah ! dit-il, à quoi bon chicaner ma vie? .le serai aussi
bien condamné à Paris qu'ici.
Alors, il coupa sa moustache et s.a cadenette — on n'en
portait qu'une à cette époque — et les envoya à sa femme.
Quant au duc d'Orléans, il avait, comme de raison, fait
sa paix : le l" octobre, les conditions en furent ratifiées à
Montpellier. Il avait bien un peu bataillé pour obtenir la
vie de Montmorency ; mais, voyant que son obstination fai-
sait traîner en longueur ses propres affaires, il avait cédé,
abandonnant le pauvre maréchal comme il avait déjà aban-
donné Chalais.
Cependant, on faisait de grandes Instances près du roi
en faveur de M. de Montmorency ; mais le roi ne voulait
entendre à rien.
— 11 faut que mon frère soit puni, répétait-il. Etrange
manière de punir Gaston d'Orléans que de couper le cou à
Henri de Montmorency !
Sollicité de tous côtés, le cardinal ne put s'empêcher de
présenta un terme moyen : c'était de faire condamner le
duc, mais de surseoir au châtiment en se tenant néanmoins
tout prêt à l'exécuter, dès qu'on aurait à se pl.alndre du
duc d'Orléans, et. cela, sans autre forme que d'envoyer le
grand prévôt faire sa charge au lieu où le prisonnier serait
gardé.
— Il est vrai, ajoutait le cardinal, que M. de Montmo-
rency est d'une garde difficile !
Le roi ti-ouva que ce serait trop d'embarras, et décida (lue
la justice aurait son cours.
Le procès ne pouvait être long : le duc avouait tout. Amené
sur la sclletic, il déclara reconnaître la faute dans laquelle
il était tombé, plus par imprudence que par malice, dont
11 avait maintes fois demandé pardon à Dieu et au roi,
comme il faisait présentement.
La Cour rendit son arrêt.
Cet arrêt dépouillait le duc de tous états, honneuTS et
dignités; il le condamnait à avoir la tête tranchée sur un
échafaud dressé en la place de Salins, déclarait les terres
de Montmorency et de Dnnville privées à jamais du titre de
pairie et réunies au domaTne avec tous les autres biens du
condamné.
Le duc, au reste, avait demandé une singulière grâce qui
lui avait été octroyée sans conteste : celle d'être traité
avant le jugement même, comme si l'arrêt eût été prononcé.
En conséquence, on lui accorda un confesseur dès le second
Jour de son arrivée à Toulouse.
HENRI IV, LO'JIS XIII ET RICHELIEU
tfo
Le père Arnoux. ancien confesseur du roi, disgracié onze
ans auparavant, avait été choisi par le duc. Il fut Intro-
duit près de lui. et y resta jus(iuaa momentde l'exécution.
Montmorency demanda, en outre, pour sa lecture. l'Imlla-
lioii lie Jisua-Clirtfl. et se fit .ipporter Quelques reli<]ues ; en
même temps, comme s'il Voulait rompre avec tous les sou-
venirs mondains, il se dépouilla de sa chaîne et de ses bra-
celets.
Le roi hâtait le jugement tant qu'il pouvait : 11 s'ennuyait
à Toulouse, et était pressé d'en partir. Cependant l'arrêt
prononcé, le père Arnoux implora vingt-quatre heures de
sursis : il lui fallait ces vlii^rt-quatre heures, disait-il, pour
achever de détacher le malheureux duc des choses de ce
monde. C'était un simple prétexte ; car le duc était parfai-
tement résigné ; mais tous les amis du condamné s'étaient
donné le mot. et devaient profiter de cette journée pour
tâcher d'obtenir sa grâce.
Par malheur, le roi s'était mis à l'abri des sollicitations
en Interdisant à tous les parents du condamné l'entrée de
la ville où II se tenait. Madame de Condé. sœur du duc,
tenta vainement d'arriver jusqu'au roi ; rebutée de tous
cotés, elle se retira dans une chapelle où elle demeura jus-
qu'au soir en prière.
Le duc d'.\ngouléme, qui devait sa liberté à. M. de Mont-
morency, écrivit au roi pour Implorer sa clémence ; un gen;
tllhomme du duc d'Orléans, porteur d'une lettre suppliante
écrite par son maître, se jeta par trois fois aux pieds du roi,
pleurant et baisant le bas de son manteau ; mais prières et
larmes furent inutiles.
Le cardinal de la Valette, le duc et la duchesse de Che-
vreuse. impitoyablement repoussés, forcèrent le duc d'Eper-
uon de supplier pour eux ; le vieillard, avec ses cheveux
blancs et sa barbe blanche, s'agenouilla devant Louis XIII,
et le pria de pardonner au duc de Montmorency le crime
dont lui-même, duc d'Epernon. s'était rendu coupable, don-
nant sa fidélité présente comme exemple de ce que pouvait
produire le pardon : le roi resta les yeux baissés, les sour-
cils froncés, le visage morne, et ne répondit pas plus que
s'il eût été sourd et muet.
Enfin, desserrant ses lèvres blêmes et serrées par la
colère :
— Retirez-vous, monsieur ! dit-il au duc.
Le vieillard joignit les mains avec un geste suppliant.
— Retirez-vous! répéta le roi.
Le duc se retira.
Dès lors, tout le monde vit bien qu'il fallait s'adresser non
plus au roi. mais à Dieu, et qu'un miracle seul pouvait sau-
ver le condamné.
Ramené à l'hôtel de ville, et pendant qu'on délibérait
encore, le maréchal-duc écrivit â sa femme une lettre
d'adieu, lui envoya un état de ses dettes, une espèce de tes-
tament en faveur de ses domestiques et des gentilshommes
de sa maison ; puis, enfin, la pria de faire don de trois
tableaux précieux qu'il possédait à trois légataires diffé-
rents.
L'un dé ces tableaux était pour sa sœur la princesse de
Condé ; l'autre, pour la maison professe de Saint-Ignace, et
le troisième, chose étrange ! pour le cardinal de Richelieu.
C'est ainsi que ceux que l'on invitait à s'ouvrir les veines.
sous Caligula et sous Néron, ne manquaient jamais de lais-
ser quelque legs précieux à l'empereur qui les faisait mou-
rir.
Ces soins accomplis. le duc quitta rhablUement qu'il por-
tait et en prit un de toile blanche, qu'il avait fait préparer
(^'''.vance pour son dernier jour ; puis il écrivit encore deux
lettres, l'une au cardinal de la Valette, l'autre a la prin-
cesse de Condé. et fit quelques nouvelles dispositions pour
ses serviteurs.
On vint alors, au nom du roi. — et comme c'était l'usage
en pareille occasion. — demander nu condamné le bflton de
maréchal et le collier de l'Ordre, qu'il remit aussitôt, en se
pnéparant à descendre à l'étage Inférieur pour y entendre
l'aiTét de la cour... En ce moment, le lieutenant des gardes
qui lommandait A l'hôtel de ville fut mandé de la part du
roi. Tout le monde crut que Sa Majesté faisait grâce, et il y
eut un murmure de Joie qui se répandit jusque sur la place.
Le lieutenant, plein d'espoir, arriva tout courant au logis
du roi. et trouva le maréchal de Châtillon suppliant à son
"tour en faveur du malheureux duc : le roi resta inébran-
lable : seulement, « ayant égard aux prières d'un de ses
serviteurs pour que l'exécntlon du duc se fit en un lieu par-
ticulier, aln=i qu'il fut autrefois accordé en semblable cns
par son très honoré père, que Dieu absolve, « il permit,
comme Henri IV avait fait pour BIron, que Montmorency
eût la tête tranchée dans la cour de l'hôtel de ville de
Toulouse.
L'officier retourna vers le condamné, et, en le voyant de
loin revenir morne et silencieux, on comprit que toute espé-
rance était perdue.
En efTet, il apportait' pour toute gi'âce celle que nous
avons dite.
L'heure était donc arrivée.
Le lieutenant trouva le prisonni» v au milieu des gardes
et s'eutretenant avec le père Arnoux.
II le lit descendre dans la chapelle.
Moîiiniorency. un crucifix a la main, et couvert d'une
méchante casaque de soldat jetée sur son, linceul de toile,
alla droit â 1 autel, y lit sa prière, puis entendit à genoux
la lecture de sa .sentence.
Pendant ce temps, l'officier tentait un dernier effort.
— Je vais rendre compte au roi, avait-il dit. Attendez mon
retour avant daller plus loin.
On attendit .son reti)ur : il rapportait au bourreau l'ordre
de faire son office.
Le duc, alors, donna ses mains à lier, son cou à dépouil-
ler, ses cheveux à couper : — il avait les cheveux longs et
flottants sur les épaules, suivant la mode du temps.
La seule recommandation qu'il fit â l'exécuteur, pendant
cette opéi'atioa suprOme <iue notre époque railleuse a appe-
lée la toilette, fut celle-ci :
— Mon ami. veillez, je vous prie, à ce que ma tête ne
roule pas jusqu'à terre.
Puis, toujours s'eutretenant avec le père Arnoux, il sortit
de la chapelle et s'avança vers l'échafaud, dressé dans la
cour de l'hôtel de ville, dont les portes étaient fermées; sans
s'arrêter, il monta les degrés d'un pas ferme, se mit à
genoux, et posa sa tote sur le billot.
.\u-dessus du billot, dit la relation, était suspendue une
sorte de doloire tenue entre deux ais de bols Rt attachée
par une corde qui, en se lâchant, la faisait tomber.
Cependant, comme le duc s'était mal placé, ou que, dans
la position prise, ses blessures le faisaient souffrir :
— Attendez, dit-il au bourreau.
Et il se plaça autrement.
Puis, faisant signe qu'il était prêt :
— Domine Jesu! raurmura-t-il, accipe splrlinm meuiit :
(Seigneur Jésus, recevez mon âme !)
La corde fut fâchée, et la tète séparée du corps.
C'était un essai de notre guillotine moderne.
.aussitôt la tète trancliée, — et l'exécuteiir, fidèle à la
recommandation faite, avait eu soin, en la retenant par les
cheveux,* d'empêcher qu'elle ne roulât à terre, — aussitôt la
tête tranchée, disons-nous, on ouvrit les portes, les soldats
sortirent de l'hôtel de ville, et le peuple s'y précipita.
Ainsi s'accomplit la prédiction de Nostradamus exprimée
dans ces deux vers de ses Centuries :
Xeufve obtvrfe au grand Montmorency,
Hors lieux prouvés, délivré à clère peine (1).
La pau\'Te. veuve, en recevant la lettre et les cheveux de
son mari, se retira au couvent de la Visitation de Moulins.
dont elle mourut supérieure, le 5 juin IC66.
« Elle y pleura tant, dit Tallemant des Réaux, que, de
voûtée qu'elle était devenue d'une grande fluxion ; elle rede-
vint droite comme auparavant : sa fluxion s'était écoulée
par les yeux. »
Mairet. en lui dédiant une tragédie, lui donne la qualité
de " très inconsolable princesse. »
Elle fit élever un tombeau magnifique à son mari ; ce tom-
beau existe toujours à Moulins, et a son double dans la
galerie de Versailles.
XV
Cependant, le roi était redevenu amoureux.
Cette fois, c'était de mademoiselle de Hautefort, qui fut de-
puis la maréchale de Schomberg.
Jlarie de Hautefort, rdle de Charles, marquis de Hautefort,
était née en IGiG.
A douze ans, elle fut admise parmi les filles d'honneur de
Marie de Médlcis, et, comme elle était très pieuse, on ne .
l'appelait à la cour que sainte Hautefort.
Dès 1fi30, Louis XIII l'avait remaniuée ; or, â cette époque,
Marie de .Médicis était déjà exilée, ou a peu près, et c'était
la moindre des choses de faire passer la jeune .aile du
service de la jeine mère â celui d Anne d'Autriche ; pour
justifier cette mutation, on donna à madame de Flotte.
grand'mère de mademoiselle de Hautefort, la charge de
dame d'atours de la reine; de sorte que mademoiselle de
Hautefort se trouva, par cet arrangement, obligée de suivre
la cour. ^, . .
Le cardinal n'avait point nul à ce nouveau goût dii roi.
.Nous avons vu combien il se défiait de mademolseUe de
la Fayette ; U poussa maderaoiseUe de Hautefort en avant.
(l) Sieufve : Gabl^lnaudary, qui. f...,,»!"'*. vcul dire forUyuscjie <^,
-obtw-ée : urinée-; - prouve'»: publics l-clire peine : n.aniero .le
prononcrr lis ;nTèls lie mort an i).vlcniiul .le Tmilotiso.
120
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
comme, plus tard, U poussa Saint-Simon, comme, plus tard
encore, 11 poussa Cinq-Mars; c'était sa manière de faire.
Cependant il ne tardait jamais â se repentir de ces sortes
de manœuvres, et il en lut cette lois comme à l'ordinaire.
Sainte Uauleforl, réduite a ses simples inspirations, était
peu dangereuse ; mais tout le monde n'avait pas son caracr
tère inotfensif.
Elle se lia avec une autre fille de la reine nommée Chéme-
rault ; à peine liées, les deu.\ petites filles se mirent à caba-
1er : c'était la rage de l'époque.
Chémerault et Hautefort reçurent aussitôt l'ordre de quit-
ter la cour, et de se mettre en retraite chacune dans un
couvent.
Hautefort choisit les Sladelonnettes ; or, le choix était sin-
gulier, et indiquait une humilité grande : les filles de la
Madeleine, ou les Madelonneties, établies en 1620 dans la
rue des Fontaines, ne recevaient d habitude que des made-
Mademoiselle de Hautefort était loin de se trouver dans ce
cas-là ; aussi, l'abbé de la Victoire étant allé lui faire visite ;
— Ah ! mademoiselle, lui demanda-t-il, c est donc pour
laire honneur au roi que vous vous êtes retirée ici t
Disons quelques mots de cet abbé de la Victoire, un des
beaux esprits du temps, et dont nous avons déjà cité ç[uel-
ques traits à propos de la marquise de Sablé.
L'abbé de la Victoire, Claude Duval de Coupeauville. était
d'une bonne famille de robe, originaire de Rouen. Il fut pré-
senté à la cour par Voiture, et se fourra immédiatement
dans la société de M. le Prince.
Son abbaye de la Victoire était située prés de Senlis. La
reine y alla une fois ; si avare que fût l'abbé — et 11 l'était
comme une fourmi — il ne laissa point que de lui offrir une
collation.
— Ah ! dit la reine en regardant autour d'elle, comme vous
avez bien fait raccommoder cette abbaye-là !
— Madame, repartit l'abbé, s'il vous plaisait de m'en
donner encore deux ou trois vieilles, je vous promets de les
faire raccommoder aussi bien que celle-ci.
La reine, sans aller aussi loin qu'il le désirait lui en ob-
tint cependant une seconde, ce qui porta son revenu a trente
mille livres, mais ne le rendit pas moins avare, au contraire.
Il connaissait sa lésinerle, en riait lui-même, et se sauvait
en goguenardant.
Il disait à M. Godeau, évêque de Vannes — vous savez,
celui qu'on appelait le nain de la princesse Julie :
— Je'vous aime tant, mon cher évêque, que, si j'étais ca-
•pable de faire de la dépense, c'est pour vous que j'en ferais.
A quelque temps de là, Godeau annonce à l'abbé de la Vic-
toire qu'à cause de la cherté du foin, il a vendu ses che-
vaux.
— En vérité, dit l'abbé, c'est le moment de me venir laire
une visite.
— Et comment voulez-vous donc que je vous la fasse, cette
visite, puisque je n'ai plus de chevaux?
— En chaise, donc !
— Que ferez-vous des porteurs? Il m'en faudra au moins
quatre.
— Bon ! je les attraperai bien : je vous enverrai prendre
en carrosse à une lieue de la Victoire.
Il racontait lui-même que son cuisinici- lui avait demandé
congé, disant qu'à .son service, il oublierait le peu qu'il
savait.
Bref, on citait les mots de l'abbé de la Victoire comme on
citait ceux de madame Cornuel.
Mademoiselle de Hautefort .se croyait tranquille aux Made-
lonnettes, quand l'inquiétude du ministre vint l'y relancer;
Richelieu craignit qu'on ne la rappelât à la cour, ainsi
que Chémerault, et toutes deux reçurent l'ordre de quitter
Paris.
Plus tard, lorsque l'ancienne fille d'honneur fut devenue
duchesse de Schomberg, le jésuite Lemoine lui adressa des
vers qui faisaient allusion à son exil. Les voici ; peut-être
sont-ils un peu bien galants pour des vers de jésuite : tant
■ mieux l ils réhabiliteront l'ordre, qui n'était point accusé de
faiblesse pour les femmes.
A la duchesse de Schomberg
Après le mauvais temps qu'a vu votre «laîtresse.
Xe vous étonnez pas. vertueuse duchesse.
Que. sans avoir égard à la fieur de vos ans.
Sans respect des amours déclarés vos suivants.
Et sans considérer ces grâces si pudiques,
Déjà de votre train, déjà vos domestiques,
Un vent funeste aux fleurs et des grâces jaloux
Se soit si rudement élevé contre vous.
De quelque noble feu que la rose s'allume.
De quelque doux esprit que l'œillet se parfume,
Et la rose et l'œillet soit au front du Printemps.
Soit sur le sein de Flore, ont à craindre les vents;
Et les Grâces jamais ni les Amours, leurs frères.
N'ont pu calmer ces vents du jaloux en colère.
En cela, pour le moins, vous reste le bonheur
De faire dans le trouble éclater votre coeur.
Et, par une merveille à la cour bien nouvelle.
On y vit une fleur aussi tendre que belle.
Plus forte que les vents qui font plier les pins
Et de la tète aux pieds font trembler les sapins l
Au bruit que Ion en fit, les nymphes de la Seine.
La coiffure en désordre et toutes hors d'haleine,
Montèrent sur leur rive, et de leurs longs soupirs.
Secondés de leurs flots, imités des zéphyrs.
Pleurèrent les vertus avec vous rejetées.
Regrettèrent en vous les grâces maltraitées.
D autre part, à ce bruit, la Loire au lit d'argent
Dépêcha vers la Seine un zéphyr diligent,
Pour vous servir d'escorte, et, de là, vous conduire
Vers l'heureuse contrée où s'étend son empire.
Ce qui avait éloigné mademoiselle de Hautefort la ra-
mena ; Richelieu eut peur de la Fayette, qui, même derrière
les grilles du couvent de la Visitation, lui paraissait une ri-
vale redoutable. Il rappela donc mademoiselle de Hautefort.
et. comme celle-ci ne voulait point revenir sans Chéme-
rault, les deux inséparables rentrèrent ensemble à la cour.
Les amours du roi recommencèrent, — amours platoniques
s'il en fut !
Un jour que Louis XIII jouait au volant avec les ûeux
amies, le volant alla se planter dans la gorge de made-
moiselle de Hautefort.
Elle, en riant, s'approcha du roi, lui offrant le volant sur
la charmante raquette où il était tombé ; mais lui prit les
pincettes, comme on fait au lazaret de peur de la peste, et,
du bout des pincettes, saisit le volant.
Une seconde occasion se présenta de faire éclater au même
endroit la chasteté de Louis XIII.
La reine, ayant reçu un billet dont elle voulait faire mys-
tère au roi et auquel cependant elle désirait répondre, atta-
cha ce billet à la tapisserie de sa chambre, afin de l'avoir
sous les yeux et de ne point l'oublier. Tout à coup, le roi
vint à entrer; la reine n'eut que le temps de faire un signe
à mademoiselle de Hautefort, qui s'empara du billet.
Louis XIII vit le mouvement, et, toujours soupçonneux,
voulut savoir quel était ce billet et d'où il venait. En consé-
quence, il tenta de l'arracher à Hautefort, qui se débattit
longtemps contre lui, mais qui, étant enfin à bout de force,
enfonça le billet dans sa gorge.
Aux yeux de Louis XIII, c'était là un lieu d'asile, et le bil-
let fut respecté.
La gorge de mademoiselle de Hautefort avait cependant
une grande réputation de beauté. Une perle y étant tombée,
Boisrobert fit à ce sujet le madrigal suivant :
Ne te plains pas du piège où je te vois tombée.
Riche perle qui fais le plaisir de nos yeux :
La gorge qui t'a dérobée
Fait des larcins plus précieux !
Cette haine de Louis le Chaste pour les gorges de ses su-
jettes se manifesta un jour d'une façon plus éclatante encore.
On lit dans le jésuite Barry l'anecdote suivante :
« Une jeune demoiselle s'étant présentée au dîner de
Louis XIII, a Dijon, avec la gorge découverte, le roi s'en prit
garde et tint son chapeau enfoncé et l'aile abattue tout le
temps du dîner, du côté de cette curieuse ; seulement, la der-
nière fois qu'il but, 11 retint une gorgée de vin en sa bouche
et la lança dans le sein découvert de la demoiselle. »
La faveur de Louise de Hautefort grandit de telle façon,
que Richelieu vit bien qu'il fallait la combattre par une
autre.
Ce fut alors qu'il lança Cinq-Mars.
Le beau roman de notre confrère et ami Alfred de Vigny a
donné au nom de Cinq-Mars une grande popularité en
France.
Nous avons "vu comment, pour combattre Barradas. le car-
dinal avait inventé Saint-Simon ; comment, pour combattre
la Fayette, il avait inventé Hautefort. Voyons comment,
pour combattre Hautefort. il Inventa Cinq-Mars.
Un jour, le roi allant à la chasse, entra aux Filles-Salnte-
Marle, où était la Fayette.
Il resta cinq heures à causer avec elle.
En le voyant revenir, Xogent lui dit ;
— Eh bien, sire, vous venez de consoler la pauvre prison-
nière.
— Hélas ! répondit le roi. je suis plus prisonnier qu'elle t .
Le cardinal sut la chose et pensa qu'il était temps de dis-
traire le roi par quelque nouveau visage. ■
Henri Colffler, marquis de Cinq-Mars, était le second flls
du maréchal d'Effiat.
Le maréchal d'Effiat — dubiœ nobilUatis, comme on disait
alors, - s'appelait Colffler-Ruzé. et on le prétendait parent
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
121
d une certaine Coiffler qui tenait cabaret. C'était un tort bel
homme, fort élégant et fort adroit.
Lorsque le duc de Savoie — celui qu'on appelait le Bossu
— vint a Paris, Henri IV lui donna de grandes courses de
bague, et fit courir les gentilshommes les plus habiles à. ce
jeu ; mais il garda d'Efûat pour la Un. D'Efflat remporta le
pri.x.
Beaulieu-Ruzé. son grand-oncle maternel, le fit son héri-
tier, à la condition qu il prendrait son nom et ses armes.
A peine M. d'Efûat savait-il écrire, et Tallemant des Réaux
parle d'une lettre de lui, où le mot octobre était écrit auque-
laubrai.
Il fut envoyé en Angleterre pour le mariage de madame
Henriette de France avec Charles !•■', puis fait grand maître
de lartilleric et surintendant des finances. Il mourut en 103'2 ;
de sorte qu'il ne vit ni l'élévation ni la chute de son flls.
Le cardinal avait remarqué que le roi avait quelque incli-
nation pour Cinq-Mars. 11 n'y avait plus rien à faire de
Saint-Simon, dont la faveur durait depuis cinq ou six ans
déjà. Cinq-Mars étant le fils d'une de ses créatures, Riche-
lieu pensa qu il n'avait rien à craindre de lui
Cinq-Mars avait une profonde répulsion pour Louis XIII ;
il savait à quel pri.x on achetait la faveur royale ; les précé-
dents de Chalais et de Barradas n'étaient pas faits pour le
rassurer; puis peut-être avait-il un pressentiment...
Quoi qu'il en soit, son destin 1 entraîna.
Nous l'avons dit, Louis XIU était bien autrement ardent
en amitié qu'en amour ; et, tout Bourbon qu il était, il sem-
blait avoir hérité des vices des Valois.
Le roi n avait jamais aimé personne aussi chaudement
que Cinq-Mars : il l'appelait son cher ami ; de sorte que,
lorsqu'on parlait du jeune marquis a la cour, on disait d'ha-
bitude le cher ami.
Louis XllI commença par le faire grand écuyer ; de là le
titre de .V. (e Grand, que. dans les mémoires contemporains,
on donne au favori aussi souvent que le nom de Cinq-Mars.
Pendant qu il était au siège d'.\rras, il fallait qu'il écrivit
au roi deux fois par jour. Un matin, on trouva Sa Majesté
tout en larmes : M. de Cinq-Mars avait tardé d'un jour à lui
donner de ses nouvelles !
Cinq-Mars, durant la première année de sa faveur, fut
tout simplement l'espion du cardinal auprès du roi ; Riche-
lieu exigeait que le jeune homme lui dît jusqu'au moindi'e
mot échangé entre lui et son auguste compagnon ; Cinq-
Mars résistait, ne voulant rapporter au cardinal que ce qui
pouvait intéresser directement celui-ci.
Richelieu avait d'abord désiré que M. de Cinq-Mars filt ce
qu'avait été Chalais. c'est-à-dire grand maître de la garde-
robe ; mais cela ne se put, M. de la Force tenant la place et
refusant de s'en défaire. Le cardinal proposa alors au roi de
faire son favori premier écuyer ; cette fois, ce fut Cinq-Mars
qui refusa, disant qu'il resterait ce qu'il était, ou qu on le
ferait grand écuyer. Le roi ne voulut point mécontenter son
cher ami : il le fit donc grand écuyer.
Ce fut le premier déboire que Cinq-Mars donna à M. de
Richelieu.
Puis, bientôt, comme le roi disait tout à son favori,
grandes et petites affaires, le cardinal commença d'être ja-
loux de cette confiance ; il en fit des reproches au roi, lui
exposant le danger qu'il y avait à déposer les secrets de
l'Etat dans une si jeune tête. Cinq-Mars, auquel le roi
répéta le propos, en conçut un vil ressentiment ; aussi,
quelque temps après soupçonnant la Chesnaie, premier valet
de chambre du roi, d'être son espion pour le compte de
l'émlnentissime. demanda-t-il instamment son renvoi.
Le roi chassa la Chesnaie, et. comme en le chassant, 11
le maltraitait :
— Messieurs, dit-il, ne vous inquiétez point ; le drôle n'est
pas gentilhomme.
Le cardinal vit d'où venait le coup : il fit avouer à Cinq-
Mars que c'était lui qui avait exigé le renvoi de la Ches-
naie.
Cinq-Mars s'excusa en disant que la Chesnaie était une
mauvaise langue qui le mettait mal avec le roi.
Mais Richelieu ne pardonna point celte rébellion à son an-
cien protégé, et, dès ce moment, il lui déclara une guerre
à mort.
Louis XIII était d'une si merveilleuse tcndreisse avec ses
favoris, que cela leur donnait le vertige : ils se croyaient
ancrés sur le roi, et cette croyance les perdait.
Il en fut ainsi de M. de Cinq-Mars.
Comment aussi les favoris ne seraient-ils pas devenus fous?
Lisez la page 71 du tome III de Tallemant des Réaux, édi-
tion Charpentier. Nou» prendrions bien la peine de copier
cette page ; mais nous n'osons pas ; il faut pour publier de
pareilles choses, être un grave magistrat comme Jl. de Mon-
merqué.
Bref, Louis XIII «slt plus jaloux de M. de Cinq-Mars
qu'il ne lavait jamais été de la reipe ; il le faisait épier nuit
et jour pour savoir s'il n allait pas en cachette chez quel-
que femme.
11 est vrai que le grand écuyer était de complexion fort
amoureuse. Il avait été fou de Manon Delorme ; il allait
alors chez elle jusqu'à quatre fois par jour, et, chaque fois,
changeait d'habit des pieds a la tète , — ce qui faisait fort
enrager sa mère, femme du nature assez avare. — Enfin, la
passion de Cinq-Mars acquît de telles proportions, que la
maréchale d Efflat, craignant qu'il ne voulût épouser la
belle courtisane, obtînt du parlement d'y mettre opposition.
Jlais la plus grande passion do Cinq-Mars fut pour made-
moisi'lle de Chémerault, celle que nous avons vu exiler avec
niadenioisulle de Hautefort ; l'amour du marquis servit
mémo de prétexte à cet e.xil.
Un soir que la cour était à Saint-Germain, M. le grand
écuyer rencontre un de ses amis nommé Ruvigny, et lui dit .
— Suis-moi.
Ruvigny lait quelques observations sur la colère où sera
le roi quand il apprendra que Cinq-Mars a été à Paris ;
mais celui-ci se contente de répondre:
— Viens si tu veux, mon cher; quant à moi, j'ai rendez-
vous avec Chémerault, et il faut que j'y aille.
Ruvigny se décide à l'accompagner.
11 y avait un endroit des fossés où un palefrenier devait
attendre Cinq-Mars avec deux chevaux. Le palefrenier était
bien là, mais seul : il s'était endormi, et on lui avait volé
les deux chevaux !
Voilà Cinq-Mars au dése.spoir.
Alors, Ruvigny et lui vont de porte en porte pour se pro-
curer d'autres montures ; mais bientôt ils s'aperçoivent que
quelqu'un les suit.
— Qui êtes-vous ? que demandez-vous ? dit Cinq-Mars en
se retournant.
L'homme répond que, croyant que ces messieurs voulaient
se battre, il les suivait pour les en empêcher.
— Crois-moi, dît Ruvigny à Cinq-Mars, c'est un espion du
roi. Rentre au château.
Cinq-Mars secouait la tête ; il voulait à toute force aller à
Paris, fût-ce à pied ; cependant Ruvigny lui fit entendre
raison et non seulement le força de rentrer, mais encore de
faire venir dans sa chambre quelques officiers de la garde-
robe qui n'étaient point encore couchés, pour s'entretenir
avec eux. L'important était de prouver au roi que Cinq-
Mars n'avait pas découché.
Le lendemain, en apercevant le grand écuyer, le roi lui
dit ;
— Ah ! vous avez été à Paris. Cînq-:Mars ?
Le jeune homme nie.
Le roi affirme.
.•\lors. Cîiiq-.Mars fait venir les officiers qui lui avaient tenu
compagnie jusqu'à deux heures du matin.
Le roi fut bien forcé de croire à leur témoignage, et l'es-
pion en fui pour ses frais.
Il faut dire que l'existence d'un favori du roi Louis XIII
était une triste existence, et l'on comprend que Cinq-Mars
s'en soit défendu tant que la chose lui fut possible. Le roi
fuyait le monde et surtout Paris ; il avait honte de la mi-
sère du peuple. Quand il venait par hasard dans la capi-
tale, à peine si quelques cris de « Vive le roi ! n s'élevaient
sur son passage ; et puis Louis XIII haïssait tout ce que
Cinq-Mars aimait, et Cinq-Mars aimait tout ce que Louis XIII
haïssait. Ils ne s'entendaient qu'iii un point : — ils détes-
taient abominablement tous deux le cardinal.
Ce fut sur ces entrefaites que l'éminentissime, ayant fait
bâtir une salle de spectacle dans son palais, y fit représenter
Mirante.
Parlons un peu de Mirame, de l'Académie, des cinq ail-
leurs ; la chose se rattache indirectement aux affaires du
malheureux Cinq-Mars.
En 1633. le cardinal avait, comme nous l'avons vu, fondé
l'Académie française ; aussi les académiciens, reconnais-
sants, commencèrent-ils par proclamer le cardinal dieu, et
par censurer le Cid.
Le cardinal était enragé contre le Cid, parce que le Cid
avait réussi et que les pièces des cinq auteurs ne réussis-
saient pas, quoique Corneille en lût. Les cinq auteurs
étaient Boisrobert. Colletet, Desmarets, l'Estoile et Rotrou.
Chacun d'eux faisait un acte, mais le sujet était toujours
donné par son Erainence.
Richelieu disait tout haut qu'il n'aimait et n'estimait que
la poésie. Un jour qu'il travaillait avec Desmarets, il lui de-
manda : . .
— A quoi croyez-vous que je prenne le plus de plaisir,
monsieur?
— Selon toute probabilité, monseigneur, à faire le bon-
heur de l.a France. '
— Point du tout, dit le cardinal : à faire des vers.
Mais sur ce point comme sur tous les autres, 11 n'aimait
guère à être repris. Une fols, par distraction, 11 avait fait
un vers de quinze pieds ; l'Estoile le lui fit remarquer, en
disant ;
122
ALEX.4NDRE DUMAS ILLUSTRE
— Monseigneur, voilà un vers qui' ne passera jamais.
— Pourquoi cela, monsieur ? demanda le cardinal.
. — Mais il a quinze pieds, monseigneur !
Le cardinal les compta.
— Bah ! dit-il, nous le ferons bien passer tout de même.
Il croyait qu'il en était dun vers comme d'un édit.
Au reste, il traitait habituellement les gens de lettres avec
de grandes civilités. Un jour, il ne voulut jamais se couvrir
parce que Gombaud voulait rester nu-téte : il posa, en con-
séquence, son chapeau sur la table, disant :
— En ce cas, monsieur Gombaud, nous nous Incommode-
rons tous deux.
Vingt fois 11 força Desmarets de se couvrir et de s'asseoir
dans un fauteuil, exigeant, en outre, qu il ne l'appelât que
monsieur.
Soit qu'il fit de la politique, soit qu'il fit de la littéra-
ture, le cardinal dictait, et le plus souvent ne travaillait
que la nuit ; quand 11 se réveillait, il faisait réveiller son
secrétaire. Ce secrétaire était un jeune garçon de Nogent-
le-Rotrou nommé Cliéret ; il avait plu à Son Eminence
parce qu'il était discret et assidu ; mais cette vie de reclus
que menait le pauvre diable, ce défaut de sommeil de nuit
qu'on ne lui laissait pas rattraper pendant le jour, ren-
daient son existence presque inlolérable ; aussi il arriva
qu'au bout de huit ou dix ans que Chéret travaillait auprès
du cardinal, un homme ayant été arrêté et mis à la Bas-
tille, Laffemas, qui avait été commis pour l'interroger,
trouva parmi ses papiers quatre lettres de Chéret, dans
chacune desquelles on lisait :
" Je ne puis vous aller trouver comme je vous l'avais pro-
mis ; car nous vivons ici dans la plus étrange servitude du
monde, et sous le plus grand tyrau qui fut jamais ! »
Le cardinal, ayant eu connaissance des lettres, fit appe-
ler Chéret.
Celui-ci arriva.
— Ohéret, lui demanda le cardinal, qu'aviez-vous de bien,
quand vous êtes entré à mon service?
— Rien, monseigneur, répondit Chéret.
— Qu'avez-vous. maintenant?
— Monseigneur, dit Chéret tout étonné, excusez-moi ; mais
il faut que J'y pense un peu.
Le cardinal attendit dix minutes.
— Eh bien, demanda-t-il, y avez-vous pensé?
— Oui, monseigneur.
— Dites ce que vous avez, alors.
Chéret fit ses comptes.
— Vous oubliez, dit le cardinal, un article de cinquante
mille livres.
— Je n'ai point touché cette somme, monseigneur.
— N'importe! vous la toucherez... Faites votre total, Ché-
ret.
Chéret fit soa total, et il se trouva que ce garçon, qui
était entré sans un sou au service du cardinal, avait, au
bout de huit ans. cent vingt mille écus de bien.
Alors, le cardinal, lui mettant ses lettres sous les yeux :
— Allez ! vous êtes un coquin ! lui dit-il ; que je ne vous
revoie jamais.
Et il le chassa. — Mais madame d'Aiguillon le lui fit re-
pi'endre plus tard.
On voit qu'en robe de chambre, le cardinal avait parfois
du bon.
Revenons à sa tragédie de Mtraiiie, dont l'histoire de Ché-
ret nous a écartés.
Nous avons dit que le cardinal avait fait bâtir une salle
de théâtre dans .son palais. 11 avait dépensé trois cent mille
écus à la construction de cette salle, — Aujourd'hui, il n'en
re.ste rien, que l'habitude répandue dans les théâtres de
France de désigner la droite du spectateur par le côic' cotir
et la gauche par le côté jardin ; cette désignation tenait à
la manière dont la salle du prélat-poète était placée, son
coté droit donnant sur la cour du palais, son cOté gauche
sur le jardin.
Pour inaugurer cette salle et pour se venger en même
temps de la reine. Richelieu avait fait, avec Desmarets. une
tragédie de Mirante. L'héroine de la pièce méprise l'hom-
mage du roi de Phrygie, et lui préfère Ariraant, favori du
roi de Colchos. — Il est inutile d'ajouter que le roi de
Phrygie était Louis XIII, et le roi de Colchos, Buckingham.
I. abhé Arnauld. qui assistait à la représentation de cette
tragédie fameuse, dit dans ses Mémoires;
• J'eus ma part de ce spectacle et m étonnai, comme beau-
coup d autres, qu'on etit en l'audace d'Inviter Sa Majesté à
être spectatrice d'une Intriffue qui, sans doute, ne devait
pas lui plaire, et que. par respect, je n'expliquerai ijoint ;
mais 11 lui f.Tllut souffrir rolto injure, que l'on dit qu'elle
s'était attirée par le mépris ([u'oUe avait fait des recher-
ches du cardinal. »
Son Eminence comiitnit dnm sur deux triomphes dans
la même soirée : triomphe de vengeance, triomphe de poé-
sie. La pièce, comme nous l'avons dit, était remplie d'allu-
sions amères contre Anne d'Autriche, et tour à tour ses
relations avec l'Espagne et ses amours avec Buckingham
y étaient censurés.
Le roi de Phrygie disait, par exemple :
Celle qui vous paraît un céleste flambeau
Est uu flambeau funeste à toute ma famille
Et peut-être à l'Etat...
Plus loin, le même personnage disait encore :
Acaste, il est trop vrai, par différents ressorts.
On sape mon Etat au dedans, au dehors ;
On corrompt mes sujets, ou conspire ma perte.
Tantôt couvertement, tantôt à force ouverte.
En outre, Mirame, accusée de crime d'Etat, s'accusait eUe-
mème d'infidélité, et, dans un moment d'abandon, disait à
sa coufldente :
Je me sens criminelle, aimant un étranger
Qui met, par mon amour, cet Etat en danger.
Tous ces vers, qui entraient comme autant de poignards
dans le cœur de la reine, étaient, on le comprend bien,
criblés d'applaudissements.
Quant au cardinal, il était dans le délire, il sortait à moi-
tié de sa loge^ tantôt pour applaudir, tantôt pour imposer
silence; ij en résulta que, dans tous ces mouvements, le
cardinal vit, au fond de la loge du roi, deux jeunes gens
qui causaient de leurs affaires, riaient beaucoup ef n'ap-
plaudissaient point. Son œil perçant alla chercher leur
visage dans la pénombre où ils se tenaient, et l'auteur
blessé reconnut Cinq-Mars et Fontrailles : il jura qu'il trou-
verait, uu jour ou l'autre l'occasion de se venger d'eux.
Finissons-en avec Mirame.
Mirame fut dédiée au roi. — Le roi venait de refuser la
dédicace de l'olijeucte, de peur d'être obligé de donner à Cor-
neille ce que M. de Montausier lui avait donné pour la dédi-
cace de Cirina, c'est-à-dire deux cents écus ; en conséquence,
Polyeucte avait été dédié à la reine.
Cela valait mieux que Mirame, mais cela faisait moins de
bruit.
Quelque temps après la représentation de Mirame, Fon-
trailles. Ruvigiiy et quelques autres seigneurs étant dans
l'antichambre du cardinal, où l'on attendait je ne sais quel
ambassadeur. Richelieu sortit pour aller au-devant de celui-
ci, et. trouvant sur son chemin Fontrailles, qui était petit
et contrefait ;
— Rangez-vous, monsieur de Fontrailles, lui dit le car-
dinal ; cet ambassadeur n'est pas venu en France pour voir
des monstres.
Fontrailles grinça des dents et fit deux pas en arrière.
— Ah '. scélérat ! dit-il à demi-voix, tu viens de me mettre
le poignard dans le cœur ; mais, sois tranquille, je te le met-
trai, moi. où je pourrai !
Dès ce moment, Fontrailles n'eut plus qu'un seul désir
celui de la vengeance.
Louis d'Astarac. vicomte de Fontrailles, était Intime ami
de Cinq-Mars. Comment le itionsire, suivant l'expression de
lUchelltu. sétail-il attaché à l'un des hommes les plus
beaux et les plus élégants de la cour, et comment cet homme
s'était-11 attaché à lui ?
Sans doute par la loi des contrastes.
Quoi qu'il en soit. Fontrailles. étant, ainsi que notl»
lavons dit. des meilleurs amis de Cinq-Mars, lui lit com-
Iirendre quelle honte c'était pour lui d'avoir la réputation
de servir d'espion au cardinal, et de trahir à son profit le
roi. qui le comblait de biens.
Cinq-Mars baissait le cardinal, il était ambitieux. le vent
soufflait à la conspiration : Cinq-Mars se laissa aller à une
nouvelle cabale.
Il était question de la campagne du Roussillon ; on avait
enfln compris que c'était par les Pyrénées, et non par les
Alpes, qu'il fallait chasser d'Italie les Espagnols, comme ce
lut par l'Afrique que l'on chassa Annibal de la Calabre.
On fit donc, vers le commencement de 16'il, tous les pré-
paratifs de la campagne.
Un de ces préparatifs fut de faire venir l'amiral de Brézé
pour aimer, à Brest, des vaisseaux qui passeraient le dé-
troit et liraient ci'oiser devant Barcelone.
Le lendemain de son arrivée. M. de Brézé se présente chez
le roi. et gralle à la porte; l'huissier ouvre, et. le recon-
naissant, l'introduit à l'instant même.
L'amiral entre sans être vu. entend pai-ler dans l'embra-
sure d'une fenêtre, et écoute.
Ceux qui parlaient étaient le roi et M. de Cinq-Mars : —
Cinq-Mars disait pis que pendre du cardinal.
M de Brézé se retire et se consulte. — Malgi'é la grande
charge qu'il tenait, il avait vingt-deux ans a peine; de
sorte que, ne se liant pas a sa propre expérience, Il hésita
HENRI IV, LOUIS XlII ET RICHELIEU
I2t
un instant. — Sa première idée, toute juvénile, tout hono-
rable (M. de Brézé était cardinaliste enragé), ce fut de pro-
voquer cet ennemi du cardinal-duc, et de tacher d'en dé-
barrasser Son Eminence.
Il se mit donc a suivre M. le Grand.
Un jour, à la chasse, il le rencontre dans un endroit
écarté ; mais, au moment de lui faire son compliment, il
aperçoit un chien ; ce chien pouvait précéder son maître :
M. de Brëzé croit prudent d'ajourner 1 affaire.
Le lendemain, il reçoit Tordre de partir Immcdiate-
Le lendemain, il revoit Ruvigny.
— Eh bien ? lui demande celui-ci.
— Kh bien, le roi m'a dit : <> Prends de mes gardes, cher
ami. »
Uuvigny n'en crut rien, et, regardant Cinq-Mars entre les
deux yeu.x :
— Et pourciuoi n en as-tu pas pris ? lui dit-il. Le roi ne
t'a pas dit cela !
Cinq-.Mars rougit: il ét.iit évidfnt qu'il avait tenté un
mensonge.
gVA r^ i^Sè^j^^t?^' '-^'^rrirrr
MKmMÊÊM
- ''^it'^'"
Le cardinal fit appeler Chérel.
trou-
vraie
ment. Peu pressé d'obéir, il reste deux jours caché, faisant
travailler à ses équipages. Le cardinal apprend qu'il est
encore i. Paris, l'envoie chercher et le malmène.
Alors, ne sachant plus que faire, .M. de Brézé va
ver de ^. des Noyers, « François Sublet des Noyers,
âme de valet, n dit Tallemant des Réaux.
.M. des Noyers répond à l'amiral ;
— Ne partez pas encore demain.
Puis il va trouver lîichelieu. et lui raconte tout.
Aussitôt, le cardinal fait venir M. de Brézé. le remercie de
son zèle, et lui annonce qu'il peut partir ; lui, Richelieu,
mettra bon ordre â tout.
Au reste, M. de Cinq-Mars, se croyant silr de la faveur du
roi. était si Imprudent dans ses paroles, que le bruit courut
qu'il avait fait venir des sbires pour assassiner le cardinal.
La chose fut répétée à Son Eminence, en face de M. le duc
d'Enghien, qui fut depuis le grand Condé.
— Voulez-vous que je vous le tue, monseigneur? demanda
tout simplement le duc d'Enghien.
Le marquis de Tiennes était là : il prévient Ruvignv, afin
que Ruvigny prévienne f inq-Mars.
Cinq-Mars va raconter la chose au roi.
— Au moins, ajouta Ruvigny en haussant les épaules, va
chez M. le duc accompagné de trois ou quatre de tes amis,
pour lui faire voir que tu n'as pas peur .
Cinq-Mars y alla. Ruvigny à son côté. M. le duc jouait : il
le reçut a merveille, on causa gaiement, et l'on sortit sans
aventure.
Ce qui poussa encore Cinq-Mars à conspirer, ce fut son
amour pour la princesse Marie de Gonzague, qui devint plus
tard reine de Pologne.
Ainsi, Cinq-Mars avait A ses oreilles les deux i>lus mau-
vais conseillers qu il y ait au niniule. attendu qu'ils sont
tous deux aveugles : la haine, qui lui parlait par la bouche
de Fontrallles ; l'amour, qui lui parlait par la bouche de la
princesse Marie.
Un mot sur cette charmante feninio. qui eut une si fu-
neste influence sur la destinée du pauvre jeune homme.
Louise-AIarle de Gonzague, lillu de Charles de Gonzague.
duc de Nevers et de Mantouc, était née vers 1612 ; c'était
donc déjà, lorsque Cinq-Jlars s'éprit d'elle, une femme
d'une trentaine d'années, l'rivée de sa mère avant d'avoir
eu, pour ainsi dire, le temps de la connaître, elle fut mise
par ion père chez madame de Longueville, sa tante, mère de
124
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
la fameuse duchesse qui joua un si grand rôle dans la
Fronde
Marie de Gonzague était tort belle, fort spirituelle, grande
habituée de Ihôtel Rambouillet, grande amie de Julie d'An-
gennes.
Monsieur étant devenu veuf de mademoiselle de Guise,
Jcvint amoureux de la jeune princesse et voulut l'épouser ;
mais la maison de Guise s'opposa à ce mariage. La chose
alla si loin, que madame de Longueville et sa mère en furent
quinze jours prisonnières â Vincennes,
Plus tard. Monsieur ayant quitté la cour, et madame de
Longueville mère ni M. de Mantoue n'étant plus de ce
monde, la princesse, sans fortune et sans avenir, résidait
tantôt à Xevers, tantôt â Paris, où la ramenaient de vagues
idées d'ambition.
Un Italien nommé Promontorio, qui disait la bonne aven-
ture et qui vendait des chiens de Bologne, avait, un jour,
proposé u la prince.s--:e de lui vendre un de ces chiens cin-
quante pistoles, à la condition qu'elle le lui payerait quand
l'Ile serait reine.
Elle l'avait acheté à cette condition.
Et, en effet, quatre ans après la mort de Cinq-Mars, en
li;'i6, Marie de Gonzague épousa Ladislas IV, roi de Po-
i -gne, — et plus tard, en deuxièmes noces, Jean-Casimir,
.sou beau-frère aussi roi de Pologne ; — de sorte que ce Tut
non pas un roi comme 11 lui avait été prédit, mais deux
rois qu'elle épousa.
En attendant, elle poussait Cinq-Mars à cabaler. lui pro-
mettant d'être sa femme s'il devenait premier ministre.
Le cardinal voulait que 1 on chjssàt M. de Cinq-Mars, —
et si on l'eût chassé, peut-être les choses en fussent-elles res-
tées là, — mais le roi ne le voulait point, par cette seule
raison que le cardinal le voulait ; car la faveur de Cinq-
Mars baissait de jour en jour ; ce qui rendait celui-ci plus
pressé encore d'agir.
Un jour, le marquis fit dire par de Thou à Abraham Fa-
bert (depuis maréchal de France), qu'il y aurait pour lui
une fortune a faire s'il consentait à entrer dans la cabale
qui s'organisait contre Richelieu.
Mai.s Fabert était un homme sage.
— Monsieur de Thou, rénondit-11, n'allez pas plus loin,
car, du moment où ce que vous me dites sentira le complot,
je serai forcé de tout révéler à Son Erainence.
— Mais, reprit M, de Thou, réfléchissez donc qu'on vous
lni--e sans récomnOiis? aucune! votre compagnie aux gardes
elle-même, vous l'avez achetée.
— Oh ! monsieur de Thou ! monsieur de Thou ! dit Fabert
en secouant la tête, n'avez-vous point de honte de vous
faire le suivant de ce fou qui a 1 air de sortir des pages ?
Monsieur de Thou. vous êtes dans un plus mauvais pas que
vous ne pensez.
De Thou alla reporter la chose à Cinq-Mars, qui, dès ce
intiment, prit Fabert en grippe, mais sans s'inquiéter il son
endroit, le sachant honnête homme.
Ce fut justement ;\ l'occasion de Fabert que Cinq-Mars put
s'apercevoir que son crédit baissait.
l'n jour, en présence du roi. on vint à discuter fortiflca-
I ons et sièges. Fabert était là; Cinq-Mars émit et soutint
liiie opinion contraire à celle du savant capitaine.
Alors, le roi, avec un mouvement d'impatience :
— Eh ! monsieur le Grand, dit-il, je vous trouve, en
vérité, bien présomptueux de discuter sur de pareils sujets
■ outre M, Fabert, qui en sait dix fois plus que vous là-
dessus !
— Sire, répondit Cinq-Mars, lorsqu'on a reçu de la nature
un certain sens, on sait les choses sans les avoir apprises.
Puis, comme le roi s'éloignait :
^ Pardieu ! sire, ajouta le marquis, vous eussiez bien pu
vous passer de dire ce que vous m'avez dit.
Mais, à cette apostrophe, le roi se fâcha tout à fait,
M. le Grand, furieux, s'éloigna; et. en s'éloignaut, il dit
timt bas à Fabert :
— Monsieur Fabert, je vous remercie.
Le roi n'avait pas entendu, mais il avait vu le mouve-
ment et se douta de tout.
Il alla à Fabert.
— Que vous a dit M, de Cinq-Mars ? demanda-t-il.
— Rien, sire.
— Si fait.
— Il m'a dit adieu.
— Oui ; mais, en vous disant adieu, il vous a menacé.
— Sire, dit Fabert. on ne fait point de menaces en votre
présence, et. ailleurs, je ne les souTfrirais pas,
— Eh bien, alors. U faut tout vous dire, monsieur, s'écria
le roi : il y a six mois que je vomis cet homme !
Nous demandons pardon à nos lecteurs de nous servir de
ce terme royal.
Votre Ma.ii'sté m'étonne, reprit Fabert ; je le croyais au
plus haut degré de faveur.
— C'est lui qui répand ce bruit-lù. poursuivit le roi ; c'est
lui qui veut qu'on le croie, et savez-vous ce qu'il fait pour
cela ? Afin qu on s'imagine qu'il m'entretient encore quand
tout le monde est retiré, il reste une heure dans la garde-
robe a lire l'Arioste ! Les deux premiers valets de chambre
le laissent faire : ils sont a sa dévotion. 11 n'y a pas
d'homme plus perdu de vices, ni si peu complaisant ; c'est
le plus grand Ingrat dU monde, monsieur Fabert ! il m'a fait
quelquefois attendre des heures entières dans mon carrosse
tandis qu'il crapulait. Il lui faudrait un royaume pour ses
dépenses, et encore... Savez-vous, à l'heuie qu'il est, combien
il a de bottes ? Plus de trois cents ! Allez, monsieur Fabert,
ne vous fiez point à cette faveur-là; car 11 n en a plus pour
longtemps 1
Fabert se tut sur ce que venait de dire le roi, comme il
s'était tu sur ce que lui avait dit Cinq-Mars-, cependant,
quelque chose en transpira, puisque le cardinal le sut et
envoya Chavigny — le lu quoque — provoquer les confi-
dences du loyal soldat, Fabert raconta tout; le cardinal
n'en pouvait revenir: il croyait Cinq-Mars au mieux avec
le roi, et reprit tout courage.
Cinq-Mars, de son côté, soit fierté, soit dégoût, négligeait
de reconquérir les bonnes grâces du roi ; il se fiait sur un
traité qu'il avait avec l'Espagne, Ce traité avec l'Espagne, le
cardinal en avait entendu parler ; mais il ne savait point
quel i! pouvait être, lorsqu'un jour, on lui annonça un
courrier apportant un paquet du maréchal de Brézé,
Le courrier fut introduit et remit le paquet.
En quatre lignes, le maréchal de Brézé annonçait à Son
Emineiice qu'une barque ayant échoué sur la côte, on y
avait trouvé le traité qu il lui envoyait : ce traité, c'était ce-
lui de M, d'Orléans avec 1 Espagne, traité qui s'était fait
à la diligence de Cinq-Mars.
Le cardinal était alors à Tarascon, déjà souffrant de la
maladie qui devait l'emporter.'
Ce billet reçu, ce traité lu, il ordonna de faire retirer
tout le monde ; puis, restant avec Charpentier, son pre-
mier secrétaire, dans lequel il avait une entière confiance :
— Faites-moi apporter un bouillon, Charpentier, dit-il ; je
suis tout troublé.
Charpentier alla recevoir le bouillon dans la chambre
voisine, et rentra.
— Fermez la porte. Charpentier, dit le cardinal.
Charpentier fit selon le désir de Son Eminence.
— Au verrou, Charpentier ! au verrou !
Charpentier obéit.
Alors, le cardinal, levant les mains au ciel :
— Oh ! Dieu ! murmura-t-il, il faut que tu aies bien soin
de ce royaume et de ma personne ! — Lisez cela, Charpentier,
Et il passa à Charpentier le billet et le traité.
Charpentier les lut.
— Maintenant, reprit le cardinal, faites trois copies du
traité.
Le secrétaire se mit à son bureau.
Pendant ce temps, le cardinal e.xpédia un exprès à Cha-
vigny. avec ordre de le venir trouver, quelque part qu'il
fût.
Chavigny accourut à Tarascon.
— Tenez, lui dit le cardinal en lui remettant une des
copies, voyez ce traité, Chavigny... Il faut aller trouver le
roi et lui mettre cela sous les yeux.
— C'est une copie, monseigneur?
— Oui, bien... Aussi, le rai dira-t-il que c'est une fausseté,
un mensonge, une tentative pour nuire â son favori ; mais
vous iiroposerez au roi de faire arrêter M. de Cinq-Mars,
quitte à le relâcher si je n'ai point dit la vérité. Insistez
s'il résiste, et dites-lui : •■ Sire, une fois que l'ennemi sera
en Champagne, il sera trop tard pour remédier. » Allez
Chavigny ! allez !
Chavigny partit avec des Noyers, et alla trouver le roi.
Celui-ci, comme l'avait prévu le cardinal, ne manqua point
de dire que l'on calomniait M. de Cinq- Mars; il se mit
dan.s une horrible colère contre Cliavlguy et des Noyers,
criant que c'était une méchanceté du cardinal, qui voulait
perdre M. le Grand. Enfin, après une heure de protestations,
les deux messagers du cardinal-duc amenèrent le roi à leur
point de vue. et lui arrachèrent 1 ordre d'aiTèter Cinq-Mars.
Cinq-Mars se trouvait dans les antichambres avec Fon-
trailles, lorsque était arrivé Chavigny : c'était déjà assez in-
quiétant ; mais, en le voyant rester une heure avec le roi
sans que personne entrât ni sortît, les deu.x jeunes gens
s'alarmèrent tout à fait,
Fontrailles surtout avait un mauvais pressentiment,
— Monsieur, dlt-11 à Cinq-Mars, je crois qu'il est temps de
partir.
Cinq-Mars ne voulut point.
— Soit, dit Fontrailles ; pour vous, monsieur, vous serez
encore d'une belle taille quand on vous aura ôté la tête de
dessus les épaules ; mais, moi. — même avec la tôle. — je
suis en vérité trop petit pour risquer cela.
Et. revêtant un habit de capucin qu'il tenait prêt à tout
hasard, il quitta la ville à l'instant même.
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
125
Fontrailles essaya de passer en Espagne ; mais, n'y pou-
vant parvenir, il se retira en Angleterre, où il attendit
tranquillement la mort du cardinal. Il avait mis son bien
a couvert avant de s'engager dans le complot ; cela en valait
la peine : 11 avait vingt-deux mille livres de rente en terres,
cest-ù-dire quatre-vingt mille de nos jours.
Il ne souffrait point qu'on le plaisantât sur sa bosse ; mais,
sur tout le reste. 11 entendait parfaitement raillerie. Il était
des esprits forts du Marais qui, a cette époque, donnaient le
Ion à tout Paris. Ces messieurs ayant imaginé de remettre
à la mode les souliers à la poulaine, quelques capitaines aux
gardes s'en moquèrent en dansant, ce que Ion appela le
ballet des longs iiicds : Fontrailles prit cela pour un dén, et,
avec Ruvigny et Fiesque, amena sur le terrain trois des
railleurs. Le comte de Fiesque et son homme se blessèrent
mutuellement, Fontrailles fut culbuté par son adversaire,
Huvlgny désarma le sien.
Le Marais, comme le reste de Paris, était alors infesté de
voleurs ; cela nuisait au.v soirées des belles dames qui de-
meuraient là : Ninon, Marion Delorme, etc. etc. Messieurs du
Marais résolurent de faire eux-mêmes la police ; ils char-
gèrent les voleurs et leur firent une si rude chasse, qu'où
n'en revit plus un seul dans le quartier ! Ce fut ainsi que le
Marais conquit celte réputation d'honnêteté qu'il a conser-
vée jusqu à nos jours.
Le cardinal — pour en revenir à lui — était fort mal, et
comme santé, et comme faveur, lorsqu'il découvrit si mira-
culeusement le complot tramé contre lui. 11 se retirait, et,
contre l'habitude, le roi le laissait se retirer sans mot dire.
C'est que Louis XIII lui-même se sentait mourir et devenait
indifférent à toutes choses. Il s'endormait dans une vie,
pour ainsi dire, végétative, n'ayant plus même la force de
s'ennuyer.
Cependant, Chavigny et des Noyers ayant fini par lui
mettre le feu sous le ventre, il partit avec toute sa cour,
— M. le Grand comme les autres, — et arriva à Narbonne.
Là, Cinq-Mars commença enfin à s'apercevoir que les
choses tournaient mal pour lui ; il quitta furtivement
l'hôtel de ville, qu'habitait le roi, et courut se cacher chez
un bourgeois dont la fille avait des accointances avec son
valet de chambre Belet, lequel l'introduisit dans la maison.
La nuit venue, le grand écuyer dit à un de ses domes-
tiques d'aller voir si, par hasard, on n'aurait pas laissé
ouverte quelque porte donnant sur la rue ; ce domestique
répondit qu'il avait déjà de lui-même fwt cette visite, et
que toutes les portes étaient soigneusement fermées.
Il mentait : non seulement il ne s'était aucunement dé-
rangé, mais justement une porte était restée ouverte et le
resta toute la nuit pour faire entrer le train de M. de la
Sleillerale.
On sait comment Cinq-Mars fut dénoncé par son hôte, et
comment lui et de Thou, ayant été arrêtés, remontèrent le
Rhône dans une barque, à la remorque de celle du cardi-
nal.
Pendant le trajet, un petit laquais catalan qui était à
M de Cinq-Mars, parvint à lui jeter du rivage une boulette
de cire ; cette boulette contenait un billet de la princesse
Marie.
Cinq-Mars avait commencé par nier obstinément le com-
plot dont on l'accusait ; mais, à Lyon, le chancelier répéta
tant au pauvre garçon que le roi l'aimait trop pour per-
mettre qu'on lui lit aucun mal, et qu'il en serait quitte
pour quelques jours de prison, qu'il finit par tout confes-
ser. Son opinion, à lui aussi, était que le roi se contente-
rait de réloigner. et que, bien tranquillement dans l'exil,
il attendrait la mort du cardinal. Il était loin de se douter
que, pendant ce temps, le roi débitait cent puérilités contre
lui, disant, par exemple, que c'était un méchant garçon
auquel 11 n'avait jamais pu apprendre à réciter son Pater.
ou bien encore — comme on était en train de faire des
confitures — que l'àme de M. de Cinq-Mars était aussi noire
que le cul du poêlon.
Que ne pouvons-pous une bonne fois obliger l'hi.stoire à
appeler les rois par leurs vrais noms, et, au lieu de dire :
Louis le Chaste ou Louis le Juste, à dire : Louis l'Idiot ou
Louis le Misérable !
Cinq-Mars, du reste, fit ses aveux d'une façon parfaite-
ment dégagée, et en termes dignes d'un gentilhomme : il dit
qu'il était vrai que M. de Thou connaissait le traité avec
l'Espagne; mais que, loin d'y avoir aidé, il s'y était, au
contraire, opposé de tout son pouvoir.
L'innocence du malheureux de Thou était, en effet, si pa-
tente, que M. de Miromesnil eut le courage d'ouvrir l'avis
d'une entière absolution : — si le cardinal eût vécu, M. de
Miromesnil n'eût probablement pas porté cette hardiesse en
paradis : — Mais, un autre commissaire ayant fait valoir
que l'aïeul de l'accusé, le président do Thou, avait jadis
condamné à mort un homme de qualité comme coupable
du crime de non-révélation, cet argument nuisit fort au
petit-flls du sévère justicier.
Avant de lire à M. le Grand sa sentence, on voulut lui
faire prendre quelque nourriture, afin de lui donner de la
force ; mais il prévoyait si peu un résultat fatal, qu'il ré-
pondit :
— Non. non, je ne mangerai pas, j'ai besoin de me pur-
ger : on m'a ordonné des pilules et je vais les prendre.
Et, comme on insistait, il mangea, mais fort peu.
Quand il eut fini, on l'appela et on lui lut sa sentence :
il était condamné à mort.
Quoiqu'il ne s'attendît point à ce coup, il le supporta
bravement, et ne laissa rien paraître au dehors de ce qu'il
éprouvait.
On avait résolu de ne lui point donner la question. Ce-
pendant, comme le jugement portait qu'elle lui serait ap-
pliquée, on le conduisit dans la salle des tortures, pour
faire le simulacre. Lui, sans pâlir, se mit tranquillement
à déboutonner son pourpoint. On lui apprit alors que, par
grâce du roi, cette peine lui était épargnée, et qu'il suf-
firait qu'il levât la main en jurant de dire la vérité.
Il leva la main, et répondit :
— Il est inutile que je jure; j'ai tout révélé.
L'heure de l'e.xécution arrivée, les deux jeunes gens furent
menés au lieu du supplice, — c'est-à-dire place des Ter-
reaux, — chacun dans un carrosse et assisté d'un frère
jésuite.
Cinq-Mars garda jusqu'au bout sa tranquillité : il monta
le premier sur l'échataud, et ne s'amusa point à haranguer
la foule ; seulement, il salua ceux des spectateurs qu'il
reconnut aux fenêtres de la place. Quand l'exécuteur lui
voulut couper les cheveux, il lui ôta les ciseaux des mains
et les passa au frère jésuite, ne se laissant couper que ce
qui était absolument nécessaire ; puis il ramena les autres
par devant, et, sans souffrir qu'on lui liât les moins, ni
qu'on lui bandât les yeux, il s'agenouilla près du Mllot.
Lorsque l'épée lui trancha la tête, on remarqua qu'il
avait les yeux tout grands ouverts.
Il tenait le billot si ferme, qu'on eut toutes les peines
du monde à lui desserrer les bras.
Sa tête était tombée d'un seul coup.
M. de Thou mourut vaillamment aussi, quoique rn peu
plus en moine, demandant plusieurs fois s'il n'y avait point
de vanité mondaine dans son calme et dans son humilité.
Quelques heures avant sa mort, il fit des inscriptions de
vœux et des fondations, et écrivit une longue lettre â une
dame de ses amies, qu'on supposa être madame de Guémé-
née. C'était, du reste, bien plus un cavalier qu'un lomme
de robe : il avait servi en volontaire, et s'était fait casser
un bras. Sa chimère et celle des siens était de descendre
des comtes de Tout. Il avait un caractère teUemjnt irré-
solu, tellement craintif, que Cinq-Mars l'appelait ion In-
quiétude, comme il appelait le roi Sa Majesté.
Lui aussi fut tué du premier coup, quoique sa tête n'eût
pas été entièrement trancliée.
Le roi s'était fait exactement informer de l'heure à
laquelle M. de Cinq-Mars devait être exécuté.
A cette heure juste, il tira sa montre de son gousset, et,
avec un de ces sourires qui n'appartenaient qu'à lui:
— A l'heure qu'il est, dit-il, le cher amt fait une vilaine
grimace !
Ce fut l'oraison funèbre de Cinq-Mars
XVI
Au milieu de toutes ces intrigues sanglantes, c'est-à-dire
le 21 septembre 1H40, la reine était accouchée d'un second
flls, qui avait reçu le nom de duc d'Anjou.
Le mois de septembre, consignons le fait en passant, avait
ej une singulière influence sur le siècle.
Le cardinal était né le 5 septembre 1.5S.5 : le roi était né
le 27 septembre iOOl : la reine était née le 22 septembre 1601 ;
le dauphin était né le 5 septembre 1638; enfin, le duc d'An-
jou venait de naître le 21 septembre 16-M
Ceci une fois dit, en manière de parenthèse, revenons à
M, de Richelieu.
Après avoir traîné Cinq-Mars et de Thou derrière lui sur
le Rhône, il eut grand'peine à gagner la Loire ; car lui-
même était horriblement malade. Il avait pris, dans la
Gaule Narbonnaise, une de ces fièvres terribles dont mou-
raient autrefois les consuls romains, et dont meurent en-
core aujourd'hui les habitants d'.^rles et d'Algues-Mortes ;
de sorte que, ne pouvant aller ni en carrosse ni en voiture.
Il se faisait porter dans une Immense litière qui, trop large
pour entrer par la porte des maisons, et quelquefois même
par celle des villes, forçait d'abattre des pans de mur et
de rempart sur son passage. SI le logement préparé pour
le cardinal était au premier ou au second étage, on éta-
blissait une pente douce pour que le malade n'eût point
la secousse des escaliers, et l'on entrait par les fenêtres.
126
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Douze hommes portaient l'énorme machine et étaient re-
layés pai' douze autres qui suivaient. Une lois qu'on eut
gagné la Loire, ce fut plus facile ; on ciioisissalt (les logis
proches du fleuve, et l'on n'avait qu'à porter l'illustre ma-
lade du fleuve a son logis. Madame d'.\iguiUon et toute sa
tour le suivaient dans des bateaux a pan : c était comme
une petite flotte. Enfin, deux compagnies de cavaliers l'es-
cortaient, longeant, lune la rive droite, l'autre la rive
gauche. Quand les eaux étaient basses, on creusait un che-
min pour donner de la profondeur au fleuve, et, lorsqu'on
arriva au canal de Briare, qui était presque tari, on
lâcha les écluses.
De retour à Paris, cependant, la première pensée du car-
dinal fut pour une tragi-comédie (lu'il avait laissée à exé-
cuter au poète Desm.irets, son collaborateur ordinaire : elle
s'appelait l'Europe: elle était en cinq actes, avec prologue.
Le cardinal, à son retour, y ajouta une espèce d'épilogue
intitulé: la Prise de Sedan, ou l'Autre des monstres: c'était
un manifeste contre la maison d Espagne : comme toujours,
Richelieu en avait fait le plan, et Desmarets les vers.
La pièce fut jouée avec une grande pompe sur le théâtre
de l'hôtel de Bourgogne; mais le cardinal ne put y assis-
ter.
Il avait fait les répétitions et payé les costumes.
On reconnut, à son absence, qu'il devait être bien ma-
lade !
Au retour du théâtre, madame d'.\iguiUon le trouva avec
M de Mazarin.
— Ma nièce, lui dit-il en montrant son futur successeur,
pendant que vous étiez à la comédie, j'instruisais un mi-
nistre d'Etat.
Le cardinal, se sentant plus mal. avait nommé un con-
seil ; mais c'était une dérision : pour que ce conseil le ren-
dît, lui, Richelieu, plus indispensable encore que s'il ne
l'eût point Institué, Il avait fait M. de Saint-Chaumont mi-
nistre d'Etat.
Une anecdote donnera idée de la valeur de M. de Saint-
Chaumont.
Convaincu que la distinction dont il venait d'être l'objet
était accordée à son mérite, et rencontrant Gorde, le capi-
taine des gardes du corps :
— Eh ! Gorde, lui dit-il, sais-tu l'honneur que le roi me
fait?
— Ma foi, non. lui répond le capitaine des gardes; mais
dites, je le saurai.
— Le roi m'a nommé ministre d'Etat.
— Bon ! comme je vais croire cela, attendez l
Et Gorde entre chez le roi en riant à gorge déployée.
Louis XTTI ne riait guîTé ; aussi était-il toujours étonné
d entendre rire les autres.
— Pourquoi riez-vous ainsi, monsieur? demand.i-t-il.
— Oh: une excellente plaisanterie que vient de me faire
Saint-Chaumont, sire.
— Quelle plaisanterie?
— Il va disant qu'il est nommé ministre <i'Etat,
— II vous l'a dit?
— Oui, sire.
— Et que lui avez-vous répondu?
^ Je lui ai répondu : « Cherchez un sot qui vous croie,
mais ce ne sera pas moi »
— Voici son ordonnance, dit le roi.
Et il montra â Gorde l'ordonnance (|ul nommait Saint-
Chaumont.
Gorde en demeura abasourdi.
Le cardinal, si malade qu'il fiit. croyait revenir de sa
maladie : il en donnait une preuve dans l'insistance qu'il
mettait â poursuivre M. le duc d'Orléans, dont il voulait si
bien établir la réputation, qu'en cas de mort du roi. on
lui enlevât la régence pour la donner â la reine. Quant
a celle-ci, outre qu'il s'était un peu rapproché d'elle. Ri-
chelieu espérait la gouverner par le cardinal Mazarin. sa
créature. En le lui présentant pour la première fois, —
après le traité de^ Casai, qui commença la fortune de Ma-
zarin :
— Madame. lui avaIt-11 dit, vous aimerez bien celui-là.
je l'espère ; il ressemble â M. de Buckingham.
Dos ce moment, en effet, la reine parut avoir de l'incli-
nation pour Mazarin.
Mais, si Richelieu s'était rapproché d'Anne d'.^utriclic,
il n'en était pas ainsi avec le roi. Jamais la haine que
Louis XIII portait à son ministre n'avait été plus pro-
fonde, et cela, grâce surtout à M. de Tréville.
On connaît M. de Tréville : Henri-Joseph de Payre, comte
de Troisville, — on prononçait Tréville ; — nous en avons,
fait un des personnages principaux de notre roman des
Trois \foust]uetaires.
Le cardin.nl av.ait su. par la déposition de M. de Cinq-
Mars, qu'un jour le roi loi avait dit en montrant M. de
Tréville :
— Cher ami, voici un homme qui, lorsque je voudrai,
me défera du cardinal.
Tréville, en effet, commandait les mousquetaires ù cheval.
iiui. accompagnaient le roi partout, à la chasse, à la prome-
nade et jusqu'au couvent où 11 visitait mademoiselle de la
Fayette. ' ,
Le cardinal avait gagné la cuisinière de M. de Tréville
pour espionner son maître, et peut-être faire pis : il don-
nait à cette femme quatre cents livres par an. Mais il
pensa bientôt que la précaution n'était point suffisante, et
qu'il fallait éloigner l'homme dans lequel le roi avait une
si grande confiance.
En conséquence, il envoya Chavigny pour inviter le roi à
chasser son capitaine des gardes.
Chavigny exposa au roi la commission dont il était chargé.
— Mais, monsieur, répondit humblement Louis XIII, con-
sidérez, je vous prie, que le cardinal est exigeant, que cela
me perd de réputation, que Tréville ma bien servi, .qu'il
en porte les marques, et que c'est un de mes plus fidèles !
— Mais, sire, repartit Chavigny, vous devez considérer
aussi que il. le cardinal vous a bien servi, qu'il est fidèle,
qu'il est nécessaire à votre Etat, et que vous ne devez pas
le mettre dans un plateau de la balance, et M. de Tréville
dans l'autre.
— N'importe, fit le roi ; M. le cardinal dira ce qu'il vou-
dra, je ne chasserai pas Tréville.
Chavigny revint avec ce refus et raconta au cardinal co
qui venait de se passer.
— Comment I s'écria Richelieu, vous n'avez pas insisté
plus que cela ?
— Voyant que le roi y tenait si fort, je n'ai point osé,
dit Chavigny.
— Retournez, retournez, et dites au roi qu'il faut que
M. de Tréville soit chassé.
lît M. de Tréville fut chassé le jour même, c'est-à-dire le
I" décembre.
Mais le roi lui fit dire qu'il avait eu la main forcée,
qu il l'aimait toujours, qu'il eût à lui rester fidèle, et
qu'il lui promettait que son exil ne serait pas long.
En effet, dans les derniers jours de novembre, le cardi-
nal était devenu très souffrant ; le 29. ses douleurs s'étaient
tellement accrues, qu'il avait fallu recourir aux médecins ;
le 30, Son Eminence avait été saignée deux fois: et, de cette
double saignée, 11 était résulté si peu de bien, que M. de
lirézé, Jl. de la MeiUeraie et madame d'.\lguillon avaient
cru devoir coucher au Palais-Cardinal.
Le lundi 1" décembre, jour du congé de M. de Tréville,
le malade se tro-yva un peu mieux : mais, vers les trois
heures de l'après-midi, la fièvre redoubla et prit une ef-
frayante intensité; toute la nuit, le cardinal cracha le
sang, éprouvant des difficultés incroyables à respirer.
Bouvard, premier médecin du roi. passa cette nuit au
chevet de Son Eminence, qu'il saigna encore deux fois
sans obtenir aucune amélior.ition.
Le mardi matin, il y eut consultation.
Vers deux heures, on annonça le roi.
Le cardinal fut vivement impressionné de sa venue ; car.
au point où il en était avec Sa Majesté, cette visite avait
l'air d'une réconciliation au Ut de mort.
Lorsque Riclielieu vit le roi s'approcher de son lit, il
fit un effort et se souleva.
— Sire, lui dit-il. je vois bien qu'il me faut partir et
prendre congé de Votre Majesté ; mais, au moins, je menrs
avec la satisfaction de ne l'avoir jamais desservie, de laisser
son Etat florissant et tous ses ennemis abattus. En recon-
naissance de mes services passés, je supplie Votre Majesté
d'avoir soin de mes parents Je laisse après moi plusieurs
personnes fort capables et bien instruites des affaires ; ce
.•sont MM. des Noyers, de Chavigny et le cardinal Mazarin.
— Soyez tran(|uille, monsieur le cardinal, dit le roi, vos
recommandations me seront sacrées, quoique j'espère n'avoir
I)olnt encore de sitôt â y faire droit.
Puis, comme on apportait au malade une tasse de bouil-
lon, le roi la prit des mains du valet, et la présenta lui-
même à son ministre.
Richelieu salua le roi, vida la tasse à moitié, et la remit
au valet.
Alors, le roi. ayant ^^> ce qu'il voulait voir :
-- Monsieur le cardinal, dit-il, j'aurais plaisir à rester
plus longtemps avec vous ; mais, en prolongeant ma visite,
je craindrais de vous fatiguer. Je vous quitterai donc en
vous souhaitant meilleure santé.
Et. sur ce, il se leva et sortit.
En .sortant, 11 ét^ait si joyeux de voir que le cardinal en
avait tout au plus pour vingt-quatre heures, qu'il ne put
s'empêcher de rire aux éclats, bien qu'il filt suivi du maré-
chal de Brézé et du comte d'Harcourt, deux des meilleurs
amis du cardinal.
Lorsque le comte d'Harcourt revint de conduire le roi,
le cardinal, qui avait dvi entendre les rires de Sa Majesté,
et que ces rires .avaient sans doute éclairé sur sa situation,
le cardinal tendit la main au comte, et lui dit :
— .\h ! monsieur d'Harcourt, vous allez perdre en mol un
bien lion ami !
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
127
Le comte avait rintentlon de rassurer le cardinal sur son
état : mais l'émotion fut la plus forte : aux premiers mots
qu'il essaya de iirononcer, il éclata en sanRlots.
Riclielieu, le laissant à ses larmes, se tourna vers ma-
dame d'Aiguillon.
— Ma nièce, lui. dit-il, je veux qu'après ma mort, vous
fassiez...
Mais ce qu'il voulait recommander à sa nièce ne devait
prol>ablement pas être connu des étrangers qui étalent là,
car il baissa tout à. coup la voix, et madame d'Aiguillon
seule pue entendre ce que son oncle lui disait.
— Sfonseigaeur, dit-il en laissant retomber la main du
malade, dans vingt-quatre heures, vous serez mort ou
guéri.
— A la bonne heure ! dit Richelieu, voilà qui est parler.
Et, remerciant Clilcot, il lui fit signe qu'il désirait pester
seul.
Sur lo soir, il y eut redoublement de fièvre, et le cardi-
nal fut encore saigné deux fois.
A minuit il fit demander le viatique.
Dès la veille, le curé de Saint-Eustaclie avait été averti ;
au premier désir de Son Eminence, il fut donc à son chevet
Le Cardinal se faisait porter dans une immense Htiérc.
Elle se leva et sortit en pleurant.
Alors, le cardinal appela les deux médecins qui se trou-
vaient dans la chambre.
— Messieurs, leur dit-il, je suis très fermement résolu à
la mort. Dites-moi donc, je vous prie, le temps qu'il me
reste à vivre.
Les médecins se regardèrent ; ni l'un ni l'autre n'osa
prendre la parole.
— Messieurs, insista le moribond, je vous en prie i
— Monseigneur, répondit un des médecins. Dieu, qui
vous voit si nécessaire au bonlieiir de la France, fera un
coup de sa main pour vous conserver la vie.
— C'est bien, murmura le cardinal ; qu'on fasse venir
Chicot.
Chicot était le médecin particulier du roi ; Richelieu avait
la plus grande confiance en lui. et, cette confiance. Chicot
la méritait, car c'était un homme très savant.
— Ah! Chicot, mon ami, venez! dit le cardinal dès qu'il
l'aperçut, je vous demande, non pas comme ù un méde-
cin, mais comme à un frère, de me dire combien il me
reste de temps à vivre.
— Vous me faites venir pour cela, monseigneur? demanda
Chicot.
— Oui. car je n'ai confiance qu'en vous seul.
— Alors. VOU.S m'e.xcuserez si je vous dis toute la vérité?
— .Te vous en «ernl ' reconn.ilssant.
Chicot lui lit tirer la langue et lui t.lta le iniiils
En entrant, le prêtre avait déposé l'hostie sur une tabl^
préparée à cette inlention.
Le cardinal se tourna vers l'iiostie.
— Voilà mon juge ! dit-il, celui qui me jugera bientôt ! Je
le prie de bon cœur pour qu'il me condamne si j'ai jamais
eu dans le cœur autre chose que le bien de la religion et
de l'Etat.
Puis il communia.
A trois heures après minuit. 11 reçut l 'extrême-onction.
Alors, il avait abjuré jusqu'à l'apparence de cet orgueil
qui avait été le mobile de tonte sa vie.
— Mon pasteur, dit-il au curé, parlez-moi comme .i un
grand pécheur, et traitez-moi comme le plus chétit de votre
paroisse.
Le curé lui ordonna de réciter lo Pater poster et le
Credo : ce que fit le cardinal avec beaucoup d'onction, mais
d'une voi.\ si faible, qu'on attendait à chaque moment son
dernier soupir.
Madame d'Aiguillon était hors d'elle-même; elle ne put
supporter plus longtemps le spectacle de l'agonie de son
oncle : elle rentra chez elle éclatant en sanglots, et il fallut
la saigner.
Le lendemain, les médecins déclarèrent qu'ils ne pou-
vaient plus rien pour le mourant : de sorte que, selon l'ha-
bitude, en l'abandonna aux empiriques.
A onze heures du matin, il était si mal. i|iic le bruit de
sa mort se répandit
12S
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Alors se présenta un charlatan de Troyes en Champagne,
qui dit se nommer Lefèvre et demanda de Jaire une tenta-
tive pour guérir le moribond.
Introduit près du cardinal, il lui fit prendre une pilule
<le sa composition. Quelques instants après, un mieux, sen-
sible se manifesta.
Vers quatre heures du soir, le l'oi se rendit au Palais-
Cardinal, espérant trouver son ministre mort : il apprit,
avec un grand désappointement, qu'une amélioration ines-
pérée s'était produite dans son état.
Il entra pour en juger par ses yeux : en effet, le cardinal
semblait revenir à la vie !
Sa Majesté resta une heure environ près de lui, et sortit
fort triste : le mieux était sensible.
La nuit, comparativement aux précédentes, fut plutôt
bonne que mauvaise ; la ficvre avait baissé au point que,
le lendemain matin, tout le monde croyait le cardinal en
convalescence.
Vers huit heures, il prit une médecine, laquelle parut le
soulager beaucoup et augmenta les espérances de ceu.x qui
l'entouraient. Lui seul ne se laissa point abuser par ce
retour apparent à un état meilleur ; car un gentilhomme
étant Tenu, dans la journée, lui demander, de la part de
la reine, comment il se trouvait :
— Mal, monsieur ! répondit-il ; et dites à Sa Majesté que,
si. dans le cours de sa vie, elle a cru avoir quelques griefs
contre moi, je la prie bien humblement de me les pardon-
ner.
Le gentilhomme se retira.
A peine la porte se fut-elle refermée derrière lui, que le
cardinal se sentit comme frappé à mort.
Alors, se tournant vers madame d'Aiguillon :
— Ma nièce, dit-il, je me sens bien mal... je vais mourir...
Eloignez-vous, je vous prie : votre douleur m'attendrit
trop! N'ayez pas ce déplaisir de me voir rendre l'àme.
IMadame d'.-Mguillon essaya de rester; mais le cardinal
lui fit tout à la fois un geste si tendre et si suppliant,
qu'elle se retira sans insister davantage.
Le cardinal la suivit des yeux ; mais à peine eut-elle dis-
paru, qu'il fut pris d'un éblouissement, battit l'air de ses
hias, puis, laissant retomber sa tète sur l'oreiller, rendit
le dernier soupir.
Il avait cinquante-huit ans.
Cette fois, il était bien trépassé ! La mort, de sa main
puissante, avait enfin soulevé la montagne qui pesait sur
la poitrine du roi.
De même que, le cardinal Dubois mort, le régent écrivait
à Noce : « Morte la bête, mort le venin ! « de même, le
<ardinal de Richelieu mort. Louis XIII écrivit à Tréville, à
des Essarts, à La.s.salle, à Tailladet de revenir, fit sortir de
la Bastille Dassompierre, le maréchal de Vitry et le comte
de Cramaille, et ordonna que les restes de sa mère fussent
ramenés à Paris.
La pauvre femme était morte, comme nous l'avons dit,
dans la maison de son peintre Rubens, sans autres soins
iiue -ceux d'une vieille gouvernante, sans autre argent que
celyl qu'elle tenait de la pitié de l'électeur. Elle avait de-
mandé, dans son testament, que ses restes fussent rappor-
tés il Saint-Denis : mais la haine du cardinal était une
M.iine tenace qui s'attachait aux morts comme aux vivants,
et. pour ne pas désobliger Son Emincnce. le roi avait laissé
pourrir le corps de sa mère dans la chambre où elle était
morte !
Un gentilhomme fut envoyé pour recueillir et ramener
I PS pauvres restes qui réclamaient leur place dans le tom-
beau des rois. l'n service solennel fut célébré à Cologne :
liiils le corbillard se mit en route pour la France. .Au bo\it
de vingt jours de marche, le cercueil entrait à Saint-Denis.
Dans ce moment, on parlait d'une campagne à la cour,
mais pour parler de quelque chose; car, en voyant le roi,
personne n'y croyait. On eût dit, tant il changeait rapide-
ment et inclinait d'une façon visible vers la tombe, que,
de dessous terre, le cardinal l'attirait à lui : esclave de
cet homme pendant sa vie, 11 lui obéissait encore après sa
mort.
Vers la fin de iévrier, le roi tomba sérieusement malade.
Par malheur, le fameux journal de son médecin Hérouard
s'arrête li 1626; de sorte que l'on a peu de détails sur cette
maladie.
Aux s>'mptOmes rapportés, on peut juger que c'était une
gastro-entérite.
Dans les premiers jours d'avril, il parut se rétablir: le
2. après un mois de souffrances, .se trouvant mieux, II se
leva et se mit à peindre des caricatures ; ce qui fut une des
dernières dlslractions de sa vie.
Le 3, il se leva comme la veille, et voulut faire un tour
dans la galerie. Souvré, son premier gentilhomme, et Char-
rost. son second capitaine des gardes, le soutenaient par-
dessous les hr.as et l'aidaient à marcher, tandis que son
valet de chambre Dubois suivait, portant un siège sur le-
quel, de dix pas en dix pas. le roi s'asseyait
Ce fut sa dernière promenade.
Il se leva bien encore quelquefois, — se traînant de son
lit à son fauteuil, et de son fauteuil à la fenêtre, — mais
il ne s'habilla plus, et alla s'affaiblissant jusqu'au diman-
che 19 avril.
Le matin de ce jour, après avoir passé une mauvaise nuit:
— Messieurs, dit-il à ceux qui l'entouraient, je me sens
tout à fait mal, et vois mes forces qui diminuent... Cette
nuit, j'ai fait une prière à Dieu.
Les assistants attendaient respectueusement que Sa Ma-
jesté dit quelle prière elle avait faite.
— J'ai demandé au Seigneur, reprit Louis XIII, que, si
c'était sa volonté de disposer de moi, il daignât abréger
mes .souffrances.
Puis, s'adressant à son médecin, Bouvard, que nous avons
vu au chevet du cardinal :
— Bouvard, lui dit-il, vous savez qu'il y a longtemps que
j'ai mauvaise idée de cette maladie; dites-moi votre opi-
nion bien sincère sur mon état.
— Sire..., balbutia Bouvard.
— Plusieurs fois déjà, je vous ai fait cette question,
mais vous n'avez pas voulu me répondre : j'en ai auguré
que mon mal était sans remède, j'en ai auguré qu'il me
fallait mourir, et, ce matin, j'ai demandé M. de Meaux,
mon aumônier.
— Dans quel but, sire? demanda Bouvard.
— Je désire me confesser, répondit Louis XIII, et rece-
voir les sacrements.
Il espérait que Bouvard allait se récrier, dire que rien ne
pressait, mais Bouvard se tut ; le roi comprit, poussa un
soupir, et fit signe à ceux qui étaient là de se retirer.
Vers deux heures, on retendit sur une chaise longue,
auprès de la fenêtre, afin qu'il pût, suivant son désir, voir
d.3 là sa dernière maison ; — or, sa dernière maison, c'était
l'église de Saint-Denis, dont on apercevait le clocher, des
fenêtres du château neuf de Saint-Germain.
Le lundi 20 avril, le roi déclara la reine régente du
royaume.
La nuit fut mauvaise.
Le 21 au matin, comme plusieurs gentilshommes étaient
venus demander des nouvelles de l'auguste malade, Dubois,
son valet de chambre, tira les rideaux du lit pour l'enfer-
mer derrière, et pouvoir le changer de linge.
Alors, le roi se regarda.
— Ah ! Jésus ! dit-il, que je suis maigre !
Et, passant son bras à travers les rideaux :
— Pontis, dit-il. voilà cependant la main qui a tenu
trente-deux ans le sceptre ! voilà cependant le bras d'un
roi de France ! Ne dirait-on pas la main et le bras de la
Mort môme 1
Le dauphin n'était pas encore baptisé; le roi voulut que
cette cérémonie s'accomplit immédiatement. II décida que
l'enfant royal se nommerait Louis, et qu'il aurait pour par-
rain le cardinal de Mazarin. et pour marraine madame la
princesse Charlotte-Marguerite de Montmorency. — La prin-
cesse Charlotte avait été, on se le rappelle, la dernière pas-
sion de Henri IV, et était la mère du grand Condé, né à
Il Bastille, et commandant, à cette heure, un corps des
armées du roi.
L'enfant fut baptisé dans la chapelle du château de Saint-
Germain. Il portait un costume magniûque que lui avait
envoyé le pape Urbain VIII.
Après la cérémonie, on le ramena dans la chambre de son
père.
Le roi le fit mettre sur son Ut.
— Comment t'appelles-tu? lui demanda-t-il.
— Louis XIV, répondit l'enfant.
— Pas encore, pas encore, dit Louis XIII; mais prie Dieu
que ce soit bientôt.
Le lendemain 22, l'état du roi alla empirant ; les médecins
lui déclarèrent que, s'il voulait communier, il était temps
qu'il y songeât.
On avertit la reine, afin qu'elle amenât ses deux enfants
et qu'ils reçussent la bénédiction de leur père.
La communion accomplie:
^ Croye?-vous que ce soit pour la nuit prochaine. Bou-
vard ? demanda le i-oi se tournant vers son médecin.
— Sire, répondit Bouvard, à moins d'accidents imprévus,
ma conviction est que Votre Majesté n'est pas si près de la
mort qu'elle l'imagine.
— Dieu est le maître ! dit le roi avec un signe de rési-
gnation.
Le lendemain, il reçut l'extrême-onction.
Comme le prêtre venait de sortir, un de ces beaux rayons
de soleil qui annoncent le printemps entra dans la "chambre
du mourant. Par mégarde, M. de Pontis se plaça entre le
roi et ce rayon de soleil.
— Eh ! Pontis. lui dit Louis XIll, ne môle donc pas ce
que tu ne saurais me donner.
Dans la journée qui suivit, le roi se trouva mieux, à tel
point qu'il ordonna à Lenyers, son premier valet de garde-
robe, de prendre son lutli et de l'accompagner; puis il se
HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
12'J
mit à chanter, avec trois ou quatre gentilshommes qui
étaient là, des airs qu'il avait composés sur des paraphrases
de David par l'évêque de Vence. Le bruit de toute cette
musique se répandit dans les corridors ; on prévint la reine
que le roi chantait : elle accourut, et complimenta Sa Ma-
jesté, qui se montrait en si bonne disposition.
Quelques jours se passèrent dans des alternatives de bien
et de mal : mais, le 6 mai, le roi retomba plus bas qu'il
n'avait jamais été.
Enfin, il se sentit si Jaible, qu'il dit a Chicot :
— Quand donc me donncra-i-on cette bonne nouvelle,
qu'il me faut partir pour aller à Dieu?
Le S. la maladie empira encore. Le 9, le roi tomba dans
un tel assoupissement, que les médecins s'en inquiétèrent,
et dirent qu'il fallait, à tout pri.x. le réveiller.
-•Vlors, le père Dinet. son confesseur, s'approcha de son
oreille, et par trois fois cria :
— Sire, que Votre Majesté se réveille, s'il lui plaît ; H
y a longtemps qu'elle n'a pris aucun aliment, et l'on craint
que ce sommeil ne l'affaiblisse.
A la troisième fols, le malade se réveilla.
— Oui, je vous entends, mon père, dit-il, et je ne vous en
veux pas de me réveiller; mais j'en veux à ceux qui sa-
chant que je ne dors pas la nuit, me réveillent maintenant
que j'ai un peu de repos.
Le lendemain 10. il était plus mal encore, et si faible.
qu'on eût dit à chaque instant qu'il allait passer. On le
tourmenta pour lui faire prendre un peu de gelée fondue.
— Eh ! messieurs, dit-il, avec un léger mouvement d'im-
patience, faites-moi donc la grâce de me laisser mourir en
paix !
Et il se rendormit.
Pendant son sommeil, on fit entrer le dauphin.
Les rideaux du Ut étaient ouverts ; les traits du roi com-
mençaient à s'altérer. Le jeune prince s'approcha du lit.
— Monseigneur, lui dit le valet de chambre Dubois,
regardez bien comme le roi dort, afin qu 11 vous souvienne
de votre père quand vous serez grand.
L'enfant regarda le mourant avec terreur.
— .\vez-vous bien vu le roi, demanda Dubois, et vous le
rappellerez-vous î
— Oui. répondit l'enfant ; il a la bouche ouverte et les
yeux tout tournés.
Vers six heures, le roi s'éveilla en sursaut II vit M. le
prince Henri de Bourbon qui se tenait dans la ruelle de son
Ut, et le reconnut.
— Oh ! monsieur, lui dit-il, que je viens de faire un
beau rêve !
— Platt-il à Votre Majesté de nous le raconter? demanda
le prince.
— Je rêvais que M. le duc d'Enghien, votre fils, en était
venu aux mains avec l'ennemi, et qu'après un rude combat,
la victoire lui était demeurée.
C'était un rêve prophétique : à dix jours de là, le duc
d'Enghien remportait la victoire de Rocroy.
Le 11, l'état du roi fut désespéré; toute la journée, il se
plaignit. On voulut en vain lui faire prendre quelque
chose : 11 ne put rien avaler.
Le 13, comme on cherchait à lui faire boire quelques
gorgées de petit-lait :
— Xe me pressez pas, dit-il ; si vous me forcez à faire
le moindre mouvement, je sens que je vais mourir.
Le jeudi l-i. il appela ses médecins.
— Messieurs, dit-il, ne croyez-vous pas que je puisse aller
jusqu'à demain ?
Et, comme ils se regardaient entre eux :
— Faites ce que vous pourrez pour cela, reprit-il ; le ven-
dredi m'a toujours été un jour heureux: j'ai triomphé de
mes ennemis et gagné mes batailles le vendredi ; je suis
convaincu que je ferais une meilleure mort, si je mourais
le jour où expira Xotre-Seigneur.
— Sire, dirent les médecins, nous ferons ce que nous
pourrons ; mais nous ne croyons pas que vous alliez jus-
qu'à demain.
— Kh bien, soit! dit le roi; je n'en louerai pas moins
Dieu. — Faites venir la reine.
On fit venir la reine.
Le moribond l'embrassa tendrement, lui dit une foule de
choses qu'elle seule put entendre ; puis il embrassa le dau-
phin, puis son frère, le duc d'Orléans; après quoi, les évê-
ques de Meaux et de Lisieu.x, et les pères Ventadour, Denis
et Vincent entrèrent dans la ruelle de son Ut, qu'ils ne
quittèrent plus.
Dans un moment, le roi appela encore Bouvard.
— Tâtez-moi, lui dit-il.
Le médecin obéit.
— Eh bien, que pensez-vous?
— Sire, mon opinion est que Dieu vous délivrera bientôt ;
je ne sens plus votre pouls. •
Le mourant leva les yeux au ciel.
— Mon Dieu ! dit-U, recevez-moi dans votre miséricorde !
Puis, se tournant vers l'évêque de Meaux :
— Vous verrez bien, n'est-ce pas, mon père, dit-il, quand
il faudra lire les prières des agonisants?... Vous les trou-
verez facilement : je les ai marquées d'avance.
Cinq minutes après, il entrait dans l'agonie, et monsei-
gneur de Meaux lisait les prières.
A une heure, le roi ne parlait plus et n'entendait plus.
Peu â peu les esprits de la vie semblaient se retirer de
lui, indiquant leurs adieux par des frissonnements et leur
départ par l'immobilité ; toutes les parties du corps sem-
blaient mourir les unes après les autres i ce furent d'abord
les pieds, puis les jambes, puis les bras.
Enfin, à deux heures trois quarts. Louis XIII rendit le
■ dernier soupir, après un règne de trente-trois ans, — mpins
une heure.
C'était le li mai 1643. jour de l'.\scension.
•►»-
TABLE DU NOLUME
ASCANIO
II. — HENRI IV, LOUIS XIII ET RICHELIEU
ALEXANDRE DUMAS
ILLUSTRE
•*
■ Les Deux Diane
ILLUSTRATIONS
DE
JANET-LANGE & Gi stave JANET
PARIS
A. LE VASSEURET C'», ÉDITEURS
33, rue de Fleurus, 33
LES DEUX DIANE
UN FILS DE COMTE ET UNE FILLE DE ROI
Celait le 5 mai de l'année 1551. Un jeune homme de dix-
huit ans, et une femme de quarante, sortant dune petite
maison de simple apparence, traversaient côte à côte le
village de Montgommery, situé dans le pays d'Auge.
Le leune homme était de cette belle race normande aux
clieveux châtains, aux yeux bleus, aux blanches dents,
jux lèvres rosées. II' avait ce teint frais et velouté des
liommes du nord, qui, parfois, ôte un peu de puissance a
leur beauté en leur faisant presque une beauté de femme.
Au reste, admirablement pris dans sa taille forte et flexible
a la fois, tenant tout ensemble du chêne et du roseau. 11
était simplement mis, mais élégamment vMu d un pour-
point de drap violet foncé avec de légères broderies de soie
lie môme couleur. Les trousses étalent du même drap et
portaient les mêmes ornemens. que son pourpoint ; de lon-
gues bottes de cuir noir, comme en avalent les pages et
les varlets, lui montaient au-dessus du genou, et un lo-
quet de velours légèrement inclRié sur le côté et ombragé
d'une plume blanche couvrait un front où l'on pouvait
reconnaître tout à la fois les indices du calme et de la
fermeté.
Son cheval, dont II tenait la bride passée à son bras, le
suivait en relevant de temps en temps la tète en aspirant
1 air, et en hennissant aux émanations que lui apportait
le vent.
La femme paraissait appartenir, sinon à la classe infé-
rieure de la société, du moins à celle qui se trouve placée
entre celle-là et la bourgeoisie. Son costume était simple,
mais d'une propreté si grande, que cette propreté extrême
semblait lui donner de l'élégance. Plusieurs fois le jeunn
homme lui avait offert de s'appuyer sur son bras, mais elle
avait toujours refusé, comme si cet honneur eût été au-
dessus de sa condition.
A mesure qu'ils marchaient en traversant le village, et
s'avançant, comme nous l'avons dit, vers l'extrémité de
la rue qui conduisait au chftteau dont on voyait les tours
massives dominer l'humble bourg, une chose était à remar-
quer, c'est que non seulement les jeûnas gens et les hommes,
mais encore les vieillards, saluaient profojidément au pas-
sage le jeune homme, (jui leur répondait par un sisrne de
tète amical. Chacun semblait reconnaître pour son supé-
rieur et son maître cet adolescent qui, on le verra bientôt,
ne se connaissait pas lui-même.
Kn sortant du villagL'. tous deux prirent le chemin ou
plutôt le sentier qui, s'escarpant au flanc de la montagne,
donnait à grand'peinc passage à deux personnes de front.
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Aussi, après quelques difûcultés, et sur lobserration que
le jeune cavalier fit à sa compagne de route, quêtant forcé
de tenir son cheval en bride il serait dangereux pour elle
de marcher derrière, la bonne femme se décida à passer
devant.
Le Jeune homme la suivit sans prononcer une parole. On
voyait que son front pensif s'inclinait sous le poids dune
puissante préoccupation.
C'était un beau et redoutable château que celui vers le-
quel s'acheminaient ainsi ces deux pèlerins si différens
d'âge et de condition. Il avait fallu quatre siècles et dix
générations pour que cette masse de pierres s'élevât de
sa base à ses créneaux, et, montagne elle-même, dominât
la montagne sur laquelle elle était bâtie.
Comme tous les édifices de cette époque, le château des
comtes de Montgommery ne présentait aucune régularité.
Les pères lavaient légué à leurs fils, et chaque proprié-
taire provisoire avait, selon son caprice ou son besoin,
ajouté quelque chose au géant de pierre. Le donjon carré,
la forteresse principale, avait été bâti sous les ducs de Nor-
mandie. Puis les tourelles aux créneaux élégants, au.x
fenêtres brodées, s'étaient ajoutées au donjon sévère, mul-
tipliant leurs ciselures de pierre à mesure que le temps
marchait, comme si le temps eût fécondé cette végétation
de granit. Enfin, vers la fin du règne de Louis XII et le
commencement de celui de François 1er, une longue galerie
aux croisées ogivales avait complété la séculaire agglo-
mération.
De cette galerie, et mieux encore du haut du donjon, la
vue s'étendait à plusieurs lieues sur les plaines riches et
verdoyantes de la Normandie. Car, nous l'avons déjà dit,
le comté de Montgommery était situé dans le pays d'Auge,
et ses huit ou dix baronnies. ainsi que ses cent cinquante
fiefs dépendaient des bailliages d'Argentan, de Caen et
d'Alençon.
Enfin on arriva à la grande porte du château.
Chose étrange ! depuis plus de quinze ans, le magnifique
et puissant donjon était sans maître. Un vieil Intendant
continuait de percevoir les fermages ; des serviteurs qui,
eux aussi, avaient vieilli dans cette solitude, continuaient
d'entretenir le château qu'on ouvrait chaque Jour, comme
si chaque jour le maître avait dû revenir ; qu'on fermait
chaque soir, comme si le maître était attendu le lendemain.
L'intendant reçut les deux visiteurs avec la même ami-
tié que chacun témoignait à la femme, et la même défé-
rence que tous paraissaient accorder au Jeune homme.
— Maître Elyot, dit la femme, qui, comme nous l'avons
vu, marchait la première, voulez-vous bien nous laisser
entrer au château? J'ai quelque chose à dire à monsieur
Gabriel (elle montrait le Jeune homme), et je ne puis le
dire que dans le salon d'honneur.
— Passez, dame Aloj'se, dit Elyot, et dites où vous vou-
drez ce que vous avez à dire à ce jeune maître. Vous
savez que malheureusement personne ne viendra vous dé-
ranger.
On traversa la salle des gardes. Autrefois douze hommes,
levés sur les terres du comté, veillaient Incessamment
dans cette salle. Depuis quinze ans, sept de ces hommes
étaient morts, et n'avaient point été remplacés. Cinq res-
taient et vivaient là, faisant le même service qu'ils fai-
saient du temps du comte en attendant qu'ils mourussent
à leur tour.
On traversa la galerie; on entra dans le salon d hon-
neur.
Il était meublé comme au jour où le dernier comte l'avait
quitté. Seulement, dans ce salon où se réunissait autre-
fois, Lùmme dans le salon d'un seigneur suzerain, toute
la noblesse de Normandie, depuis quinze ans, personne
n'était entré que les serviteurs chargés de l'entretenir, et
un chien, le chien favori du dernier comte, qui, chaque fois
qu'il y entrait, appelait lamentablement son maître, et
un jour n'ayant pas voulu en sortir, s'était couché aux
pieds du dais, où ou l'avait retrouvé mort le lendemain.
Ce ne fut point sans une certaine émotion que Gabriel,
on se rappelle que c'est le nom qui avait été donné au
jeune homme ; que Gabriel, disons-nous, entra dans ce
salon aux vieux souvenirs. Cependant l'impression qu'il
recevait de ces muralUes sombres, de ce dais majestueux.
de ces fenêtres si profondément entaillées dans la muraille
que, quoiqu'il fût dix heures du matin, le jour semblait
s arrêter à ^'extérieur, cette Impression, disons-nous, ne
fut point as«ez puissante pour le distraire un seul Instant
de la cause qui l'avait amené, et, dès que la porte se fut
refermée derrière lui :
— Voyons, ma chère Aloyse, ma bonne nourrice, dlt-11,
en vérité, quoique tu paraisses plus émue que mol-même,
tu n'as plus aucun prétexte pour reculer l'aveu que tu m as
promis. Maintenant, Aloyse, il faut me parler sans crainte
et surtout sans retard. N'as-tu pas assez hésité, bonne
nourrice, — et, fils obéissant, nai-je point assez attendu?
quand je te demandais quel nom J'avais le droit de porter.
quelle famille était la mienne, et quel gentilhomme était
mon père, tu me répondais : — Gabriel, Je vous dirai tout
cela le jour où vous aurez dix-huit ans, l'âge de la majorité
pour quiconque a le droit de porter une épée. Or, aujour-
d'imi 5 mai 1551, J'ai dix-huit ans accomplis; Je suis venu
alors, ma bonne Aloyse, te sommer de tenir ta promesse,
mais tu m'as répondu avec une solennité qui m'a presque
épouvanté :
" Ce n'est point dans l'humble maison de la veuve d'un
pauvre écuyer que je dois vous découvrir à vous-même :
c'est dans le château des comtes de Montgommery, et dans
la salle d'honneur de ce château. »
Nous avons gravi la montagne, bonne Aloyse. nous avons
franchi le seuil du château des nobles comtes, nous sommes
dans la salle d'honneur, parle donc.
— Asseyez-vous, Gabriel, car vous me permettez de vous
donner encore une fois ce nom.
Le Jeune homme lui prit les deux mains avec un mou-
vement d'affection profonde.
— Asseyez-vous, reprit-ell«, non pas sur cette chaise, non
pas sur ce fauteuil.
— Mais où veux-tu donc que Je m'asseye, bonne nour-
rice? interrompit le jeune homme.
— Sotis ce dais, dit Aloyse avec une voix qui ne man-
quait pas d'une certaine solennité.
Le jeune homme obéit.
Aloyse fit un signe de tête.
— Maintenant, écoutez-moi, dit-elle.
— Mais assieds-toi, au moins, dit Gabriel.
— Vous le permettez?
— Railles-tu. nourrice?
La boime femme s assit sur les degrés du dais, aux pieds
du jeune homme attentif et fixant sur elle un regard plein
de bienveillance et de curiosité.
— Gabriel, dit la nourrice décidée enfin à parler, vous
aviez à peine six ans quand vous perdîtes votre père et
quand moi je perdis mon mari. Vous aviez été mon nour-
risson, car votre mère était morte en vous mettant au monde.
De ce jour-là, moi, soeur de lait de votre mère, je vous
aimai comme mon propre enfant. La veuve dévoua sa
vie à l'orphelin. Comme elle vous avait donné son lait,
elle vous donna son âme, et vous me rendrez cette justice,
n'est-ce pas, Gabriel, que dans votre conviction, jamais, à
défaut de moi, ma pensée n'a cessé de veiller sur vous.
— Chère Aloyse. dit le Jeune homme, beaucoup de mères
véritables eussent fait moins bien que toi. Je le jure, et
pas une. Je le jure encore, n'eût fait mieux.
— Chacun, au reste, reprit la nourrice, s'empressa au-
tour de vous comme Je m'étais empressée la première. —
Dom Jamet de Croisic, le digne chapelain de ce château,
qui est retourné au Seigneur il y a trois mois, vous ensei-
gna avec soin les lettres et les sciences, et nul, à ce qu'il
disait, ne pourrait vous en remontrer pour ce qui est de
lire, d'écrire et de connaitre l'histoire du temps passé,
et surtout celle des grandes maisons de France. Enguer-
rand Lorien, l'ami intime de mon défunt mari, Perrot Tra-
vigny, et 1 ancien écuyer des comtes de Vimoutlers, nos
voisins, vous instruisirent aux armes, au maniement de la
lance et de l'épée. ù l'équitation, enfin à toutes les choses
de la chevalerie, et lors des fêtes et joutes qui se tinrent à
Alençon à l'occasion du mariage et du couronnement de
notre sire Henri II, vous avez prouvé, il y a deux ans déjà, •
que vous aviez profité des bonnes leçons d'Enguerrand. Mol,
pauvre ignorante. Je ne pouvais que vous aimer et vous
apprendre à servir Dieu; c'est ce que j'ai toujours tâché de
faire. La bonne Vierge m'y a aidée, et aujourd'hui, à dL\-
huit ans, vous voilà un pieux chrétien, un seigneur savant
et un homme d'armes accompli, et J'espère qu'avec le se-
cours de Dieu vous ne serez pas indigne de vos ancêtres,
monseigneur g.\briel, seigneur de loboe, comte de
Montgommery !
Gabriel se leva en jetant un cri !
— Comte de Jlontgommery. moi ! puis il reprit avec un
sourire superbe :
— Eh bien ) Je l'espérais, et je m'en doutais presque :
tiens, Aloyse. dans mes rêves d'enfant, je l'ai dit un Jour
à ma petite Diane. Mais qu'est-ce donc que tu lais-là à mes
pieds, bonne Aloyse? debout et dans mes bras, sainte
femme ! Est-ce que tu ne veux plus me reconnaître pour ton
enfant, parce que Je suis l'héritier des Montgommery? 1 hé-
ritier des Montgommery : répétait-Il malgré lui avec une
fierté frémissante, tout en embrassant sa bonne nourrice.
L'héritier des Montgommery ! mais c'est que je porte un des
plus vieux et des plus glorieux noms de France. Oui. Dom
Jamet m'a appris, règne par règne, génération par généra-
tion, l'histoire de mes nobles aïeux .. de mes aïeux ! Em-
brasse-moi encore, Aloyse ! Qu'est-ce donc que va dire
Diane de tout cela? Salnt-Godegrand, évêque de Suez, et
Sainte-Opportune, sa soeur, qui 'vivaient sous Charlemagne,
étaient de notre maison. Roger de Montgommery com-
manda une des armées de Guillaume le Conquérant, Gull-
LES DEUX DIANE
laume de Montgommcry Qt une croisade à ses frais. Nous
avons été alliés plus d une lois aux malsons royales d'Ecosse
et do Fiance, et les iiremiei'S lords de Londres, les plus
illustres gentîlsliomnies de Paris m'appelleront mon cou-
sin; mon père enflu-
Le jeune homme s'arrêta comme abattu. Puis 11 reprit
bientôt :
— Hélas : avec tout cela. Aloyse, je suis seul au monde.
Ce grand seigneur est un pauvre orphelin, ce descendant de
tant d'aieux royaux n'a pas son père! Mon pauvre père'
Tiens, je pleure, Aloyse, à présent. Et ma mère ! morts
l'un et l'autre. Oh ! parle-moi d'eux que je sache com-
ment ils étaient, maintenant que je sais que je suis leur
(Ils. Voyons, commençons par mou père : comment est-Il
mort? raconte-moi cela.
Aloyse se tut. Gabriel la regarda avec étonnement.
— Je te demande, nourrice, comment mon père est mort ?
reiiril-il.
— Monseigneur, Dieu seul peut-être le sait, dit-elle. Un
jour, le comte Jacques de Monlgommery a quitté l'hûtel
qu'il habitait rue des Jardlns-Saint-Paul à Paris. U n'y est
plus rentré. Ses amis, ses cousins, l'ont cherché depuis
vainement. Disparu, monseigneur ! Le roi François 1" a
ordonné une enquête qui n'a pas eu de résultats. Ses en-
nemis, s'il a péri victime de quelque trahison, étalent
bien habiles ou bien puissans. Vous n'avez plus de père,
monseigneur, et cependant la tombe de Jacques de Montgom-
mery manque dans la chapelle de votre château : car on
ne l'a retrouvé ni vivant ni mort.
— C'est que ce n'était pas son fils qui le cherchait, s'écria
Gabriel. Ali : nourrice, pourquoi as-tu si longtemps gardé
le silence ! Me cachais-tu donc ma naissance, parce que
j'avais mon père a venger ou à sauver?
— Non, mais parce que je devais vous sauver vous-même,
monseigneur. Ecoutez-moi. Savez-vous quelles lurent les
dernières paroles de mon mari, du brave Perrol Travigny,
qui avait pour votre maison comme une religion, monsei-
gneur? Femme, me dit-il quelques minutes avant de ren-
dre le dernier soupir, tu n'attendras pas que je sois enseveli,
tu me fermeras seulement les yeux et tu quitteras Paris
tout de suite avec l'entant. Tu iras â Montgommery, non
pas au château, mais dans la maison que nous tenons des
bontés de monseigneur.
G est la que tu élèveras l'héritier de nos maîtres, sans
mystère, mais aussi sans bruit. Nos bonnes gens du pays
le respecteront et ne le trahiront pas. Cache-lui surtout
à lui-même son origine ; U se montrerait et se perdrait.
Qu'il sache seulement qu'il est gentilhomme, c'est assez
pour sa dignité et ta conscience. Puis, quand l'âge l'aura
fait prudent et grave, comme le sang le fera brave et loyal,
quand il aura dix-huit ans par exemple, dis-lui son nom et
sa race, Aloyse. Il jugera lui-même alors ce qu il doit et
ce qu'il peut faire. Mais prends garde jusque-la ; des ini-
mitiés redoutables, des haines invincibles le poursuivraient,
s'il était découvert ; et ceux qui ont atteint et touché l'aigle
n'épargneraient pas sa couvée. Il me dit cela et mourut,
monseigneur, et moi, docile à ses ordres, je vous pris,
pauvre orphelin de six ans qui aviez vu à peine votre père,
et je vous amenai ici. On y savait déjà la disparition du
comte, et l'on soupçonnait que des ennemis terribles et
Implacables menaçaient quiconque portait son nom. On
vous vit, on vous reconnut sans doute dans le village, mais,
par un accord tacite, nul ne m'Interrogea, nul ne s'étonna
de mon silence. Peu de temps après, mou fils unique, votre
frère de lait, mon pauvre Robert me fut enlevé par les fiè-
vres. IJIeu voulait apparemment que je fusse ii vous tout
entière. La volonté de Dieu soit bénie ! Tous firent sem-
blant de croire que c'était mon fils qui survivait, et cepen-
dant tous vous traiialent avec un respect pieux et une obéis-
sance touchant^. C'est que vous ressembliez déjà à votre
père et de figure et de coeur. L'instinct du lion se révélait
en vous, et l'on voyait bien que vous étiez né maître et
chef. Les enfans des environs prenaient déjà l'habitude
de se former en troupe sous votre commandement. Dans
tous leurs jeux vous marchiez à leur tête, et pas un d'eux
n'eût osé vous refuser son hommage. Jeune roi du pays,
c'est le pays qui vous a élevé, et qui vous voyant grandir
fier et beau vous admirait. La redevance des plus beaux
fruits, la dime de la récolte, venaient a la maison sans que
J'eusse rien demandé. Le plus beau cheval du pâturage
TOUS était toujours réservé. Dom Jamet. Enguerrand et tous
Ie.s varlets et serviteurs du château, vous donnaient leurs
services C'Uime une dette naturelle, et vous les acceptiez
comme votre droit. Rien en /vous que de vaillant, de hardi
et de magnanime. Vous faisiez voir dans les moindres cho-
ses de quelle race vous sortiez. On raconte encore dans les
veillées comment un jour vous avez troqué à un page mes
deux vaches contre un faucon. Mais ces Instincts et ces
élans ne vous trahissaient que pour les fidèles, et vous
re.stiez caché et inconnu aux malvelUans. Le grand bruit
des guerres d'Italie, d'Espagne et de Flandre contre l'em-
pereur Charles-Qulnt. ne contribuait pas peu. Dieu merci '
à vous protéger, et vous êtes enfin arrivé sain et sauf à
cet âge où Perrot m'avait permis de me fier à votre raison
et à votre sagesse. Mais vous d'ordinaire si grave et si
prudent, voilà que vos premiers mots sont pour la témé-
rité et le bruit, la vengeance et les éclats.
— La vengeance, oui ; les éclats, non ! Aloyse, tu penses
donc que les ennemis de mon pauvre père vivent encore?
— Monseigneur, je ne sais ; seulement il serait plus stlr
de le présumer, et Je suppose que vous arriviez à la cour
Inconnu encore, mais avec votre nom éclatant qui atti-
rera sur vous les regards, brave mais Inexpérimenté, fort
de votre bon désir et de la justice de votre cause, mais sans
amis, sans alliés, et même sans réputation personnelle,
qu'arrivera-t-il? Ceux qui vous haïssent vous verront venir
et vous ne les verrez pas ; Ils vous frai)peront et vous ne
saurez pas d'où partira le coup, et non seulement votre
père ne sera pas vengé, mais vous, monseigneur, vous
serez perdu.
— Vollâ justement, Aloyse, pourquoi je regrette de n'avoir
pas eu le temps de me faire des amis et un peu de gloire...
Ah ! si j'avais été averti il y a deux ans, par exemple l...
N'importe ! ce n'est qu'un retard, et je regagnerai les jours
perdus. Aussi bleu, pour d'autres raisons, je me félicite
d'être resté ces deux dernières années à Montgommery ; j'en
serai quitte pour doubler le pas. J'irai à Paris', Aloyse ;
et sans cacher que Je suis un Montgommery, je puis bien
ne pas dire que je suis le fils du comte Jacques ; les flefs et
les titres ne manquent pas plus dans notre maison que
dans la maison de France, et notre parenté est assez nom-
breuse en Angleterre et en France pour qu'un Indifférent
ne puisse s'y reconnaître. Je puis prendre le nom de vi-
comte d'Exmès, Aloyse, et ce ne sera ni me cacher, ni me
montrer. Puis, j'irai trouver... — Qui irai-je trouver à la
cour? Grâce à Enguerrand, je suis au fait des choses et
des liommes. M'adresserai-je au connétable de Montmo-
rency, à ce cruel diseur de patenôtres? non, et je suis de
l'avis de ta grimace, Aloyse... Au maréchal de Saint-An-
dré? il n'est pas assez jeune ni assez entreprenant... A Fran-
çois de Guise plutôt ? oui, c'est cela. Montmédy, Saint-
Dlzier, Bologne, ont prouvé déjà ce qu'il peut taire. C'est à
lui que J'irai, c'est sous ses ordres que je gagnerai mes
éperons. C'est à l'ombre de son nom que je conquerrai le
mien.
— Monseigneur me permettra de lui faire remarquer, dit
Aloyse, que l'honnête et loyal Elyot a eu le temps de met-
tre de bonnes sommes de côté pour riiéritier de ses maîtres.
Vous pourrez mener un équipage royal, monseigneur, et les
jeunes hommes vos tenanciers, que vous exerciez en jouant
à la guerre, ont pour devoir et auront pour joie de vous
suivre à la guerre pour tout de bon. C'est votre droit de
les appeler autour de vous, vous le savez, monseigneur.
— Et nous en usei-ons, Aloyse, de ce droit, nous en use-
rons.
— Monseigneur veut-il bien actuellement recevoir tous
ses domestiques, serviteurs, et gens de ses flefs et baronnies
qui brûlent du désir de le saluer.
— Pas encore, s'il te plaît, ma bonne Aloyse ; mais dis
à Martin-Guerre qu'il selle un cheval pour m'accompa-
gner. J'aurai avant tout une course à taire aux environs.
— Serait-ce pas du côté de vimoutiers? dit la bonne
Aloyse en souriant avec quelque malice.
— Oui, peut-être. Ne dois-Je pas à mon vieux Enguerrand
une visite et mes remercîments?
— Et avec les compliments d'Enguerrand. monseigneur
sera bien aise de recevoir ceu.x d'une Jolie petite fille appe-
lée Diane, n'est-ce pas?
— Mais, répondit en riant Gabriel! cette jolie petite fille
e.st ma femme et Je suis son mari depuis trois ans, c'est-à-
dire depuis que j ai eu tiuinze ans et qu'elle en a neuf.
Aloyse devint rêveuse.
— Monseigneur, dit-elle, si je ne savais pas combien,
malgré votre jeunesse, vous êtes grave et sincère, et que
tout sentiment en vous est austère et profond, je me gar-
derais des iiaroles que je vais oser vous dire. Mais ce qui
pour d'autres est un jeu pour vous est souvent une chose
sérieuse. Songez, monseigneur, qu'on ne sait pas de qui
Diane est la fille. Un Jour la femme d Enguerrand, lequel
dans ce temps-là avait suivi à Fontainebleau son maître, la
comte de Vimoutiers, a retrouvé eu rentrant chez elle un
enfant dans un berceau et une lourde bourse d'or sur une
table. Dans la bourse il y avait une somme assez considé-
rable, la moitié d un anneau gravé, et un papier avec
ce seul mot : Diane. Berthe, la Icmme d'Enguerrand, n'avait
pas d'enfant de son mariage, et elle a accepté avec joie
cette autre maternité qu'on lui demandait. Mais, de retour
à Vimoutiers, elle est morte, comme est mort mon mari â
qui son maître vous avait confié, monseigneur, et c'est une
femme qui a élevé l'orphelin, c est un homme qui a élevé
l'orpheline. Mais Enguerrand et mol, chargés tous deux
d'une tâche pareille, nous avons échangé nos soins, et j'ai
ALEX.\XDRE DUMAS ILLUSTRÉ
taché de laire Diane bonne et pieuse, comme Enguerrand
vous a lait adroit et savant. Naturellement vous avez
connu Diane, et naturellement vous vous êtes attaché â elle.
Mais vous êtes le comte de Montgommery reconnu par des
papiers authentiques et par la notoriété publique, et l'on
n'est pas encore venu réclamer Diane avec l'autre moitié
de l'anneau d'or. Prenez garde, monseigneur, je sais bien
que Diane est une enfant de douze ans à peine, mais elle
grandira, mais elle sera dune beauté ravissante, et avec un
naturel comme le vôtre, je le répète, tout est sérieux. Pre-
nez garde ; il se peut quelle reste toujours ce qu'elle est
encore, un enfant trouvé, et vous êtes trop grand seigneur
pour l'épouser, et trop gentilhomme pour la séduire.
— Mais, nourrice, puisque je vais partir, te quitter et
quitter Diane, dit Gabriel pensif.
— C'est juste, cela ; pardonnez à votre vieille Aloyse sa
prévoyance trop inquiète, et allez voir, si cela vous plaît,
cette douce et gentille enfant que vous nommez votre petite
femme. Mais songez qu'on vous attend impatiemment ici.
A bientôt, u'est-il pas VTai, monseigneur le comte?
— A bientôt, et embrasse-moi encore. Aloyse : appelle-moi
toujours ton enfant, et sois remerciée mille fois, ma bonne
nourrice.
.Soyez mille fois béni, mon enfant et mon seigneur.
Maitre Martin-Guerre attendait Gabriel à la porte, et tous
deu.\ montèrent à cheval.
II
UNE MARIEE QUI JOUE A LA POUPÉE
Gabriel prit pour aller plus vite par des senilers à lui
connus.
Et pourtant il laissait parfois son cheval ralentir le pas,
et on peut même dire qu'il laissait aller le bel animal selon
le train de sa rêverie. Des sentimeus bien divers en effet
tantôt passionnés et tantôt tristes, tantôt fiers et tantôt ac-
cablés, passaient tour à tour dans le cœur du jeune homme.
Quand il songeait qu'il était le comte de Montgommery, son
regard étincelait et il donnait de l'éperon à son chsval,
comme s'enivrant de 1 air qui sifflait autour de ses tempes,
et puis il se disait : ■■ Mon père a été tué et n'a pas été
vengé:... » et il laissait fléchir la briiie dans sa main. Mais
tout à coup il pensa qu'il allait se biitlre, se faire un nom
redoutable et redouté, et payer toutes ses dettes d'honneur
et de sang, et il repartait au galon comme s'il courait
vraiment â la gloire, jusqu'à ce que réfléchissant ciu'il lui
faudrait pour cela quitter sa petite liane si riante et si
jolie, il retombât dans la mélancolie, et en arrivât peu ùl
peu à ne plus marcher qu'au pas, ccmme s'il eût pu retar-
der ainsi le moment cruel de la séparation. Mais, il revien-
drait, il aurait retrouvé les ennemis de son père et les pa-
rents de Diane.. Et Gabriel, piquant des deux, volait aussi
prompt que son espérance. Il tiait arrivé, et décidément,
dans cette jeune âme toute ouverte au bonheur, la joie
avait chassé la tristesse
Par-dessus la haie qui entourait le verger du vieil En-
guerrand, Gabriel aperçut à travers les arbres la robe
blanche de Diane. II eut bientôt fait d'attacher son cheval
à un tronc de saule et de franchir d'un bond la haie; ra-
dieux et triomphant, il tomba aux pieds de la jeune fille.
Mais Diane pleurait.
— Qu'y a-t-il chère petite femme, dit Gabriel, et d'où
nous vient cet amer chagrin ? Est-ce qu'Enguerrand nous
aurait grondée pour a\oir déchiré qi elciue robe, ou mal
dit nos prières? ou bien notre bouvreuil se serait-il envolé?
parle, Diane, ma chérie. Voici pour te consoler ton che-
valier fidèle.
— Hélas ! non. Gabriel, vous ne pouvez plus être mon
chevalier, dit Diane, et c'est justement pour cela que je
suis triste et que je pleure.
Gabriel crut que Diiue avait appris par Enguerrand le
nom de son compagnon de jeux, et qu'elle voulait l'éprou-
ver peut-être. Il re|)rlt :
— Et quel est donc, Diane. le malheur ou le bonheur
qui pourrait jamais me faire renoncer au doux titre que tu
mas laissé prendre et que je suis si joyeux et si fier de
porter? Vois donc. Je suis à tes genoux.
Mais Diane ne parut pas comprendre, et pleurant plus
fort que jamais en ci>chanl .son fro-il sur la poitrine de
Gabriel, elle s'écria en sanglotant:
— Gabriel ! Gabriel ! il faudra ne plus nous voir désor-
mais.
— Et qui nous en empêchera? reprit-il vivement.
Elle releva sa blonde et charmante tête et ses yeux bleus
baignés de larmes ; puis avec une petite moue tout A fait
solennelle et grave :
— Le devoir, répnndlt-elle en soupirant profondément.
Sa ravissante physionomie eut une expression si désolée
et si comique à la lois que Gabriel, charmé et tout à ses
pensées d'ailleurs, ne put s'empêcher de rire, et prenant
entre ses mains le front de l'enfant, il le baisa à plu-
iieurs reprises, mais elle s'éloigna vivement.
— Non. mon ami. dit-elle, plus de ces causeries. Mon
Dieu ! mon Dieu ! elles nous sont à présent défendues.
— Quels contes lui ;iura fait Enguerrand? se dit Gabriel
persistant dans soa erreur, et il ajouta. — Ne m'aimes-tu
donc plus, ma Diane chérie :
— Moi ! ne plus t'aimer ! s'écria Diane. Comment peux-tu
supposer et dire de pareilles choses, Gabriel? N'es-tu
pas l'ami de mon enfance et le frère de toute ma vie? Ne
m'as-tu pas toujours traitée avec une bonté et une tendresse
de mère ? Quand je riais et quand je pleurais, qui trouvais-
je là sans cesse à mes côtés, pour partager gaité ou peine?
toi, Gabriel!... Qui me portait quand j'ilais lasse? qui m'ai-
dait à apprendre mes leçons? qui s'attribuait mes lautes et
partageait mes punitions quand il ne pouvait pas les pren-
dre pour lui seul ? toi encore l Qui inv entait pour moi mille
jeux? qui me faisait de beaux bouquetr dans les prés? qui
me dénichait des nids de chardonnerets dans les bois ? toi,
toujours! Je t'ai trouvé, en tout lieu et en tout temps, bon,
gracieux et dévoué pour moi, Gabriiîl. Gabriel, je ne t'ou-
blierai jamais, et tant que mon cœ.ir vivra, tu vivras dans
mon coeur; j'aurais voulu te donner rton existence et mon
âme, et je n'ai jamais rêvé le bonheur qu'en rêvant à toi.
Mais tout cela n'empêche pas, hélas ! qu'il laut nous sépa-
rer, et pour ne plus r.cus revoir, sans doute.
— Et pourquoi? pour te punir d avoir malicieusement
iniroduit le chien Piiylax dans la ba.«e-cour? demand.-i
Gabriel.
— Oh ! pour bien autre chose, va !
— Et pourquoi enfin ?
Elle se leva, et laissant retomber ses bras le long de sa
robe et sa tête sur sa poitrine :
— Parce que je suis la îemrae d un autre, dit-elle.
Gabriel ne riait plus, et un trouble singulier lui serrait
le cœur ; il reprit d'une voix émue :
— Qu'est-ce que cela signifie, Diane ?
— Je ne m'appelle plus Diane, répondit-elle, je m'appelle
madame la duchesse de Castro, puisque mon mari s'appelle
Horace Farnèse, duc de Castro.
Et la petite fille ne pouvait s'empêcher de sourire un
peu à travers ses larmes en dis.iut : mon mari, à douze
ans ! En effet, c'était glorieux : mnd'iinc la duchesse ! mais sa
douleur lui reprit en voyant la douleur de Gabriel.
Le jeune homme était debout devant elle, pâle et les
yeux effarés.
— Est-ce un jeu? est-ce un songe? dit-il
— Non. mon pauvre ami, c'est la triste réalité, reprit
Diane. N'as-lu lias rencontré en route Enguerrand, qui est
parti pour Montgommery, il y a une demi-heure?
— J'ai pris par les chemins détournés. Mais achève.
— Pourquoi aussi, Gabriel, es-tu resté quatre jours sans
venir? Cela n'était jaif ais arrivé, et cela nous a porté mal-
heur, vois-tu. .\vant hier au soir, j'avais eu de la peine à
m'endormir. Je ne t'av;.ls pas vu depuis deux jours, jetais
Inquiète, et j'avais fait promettre à Enguerrand que. si tu
ne venais pas le lendemain, nous irions à Montgommery
le jour d'après. Et puis, comme par un pressentiment, nous
avions parlé, Enguerrand et moi, de l'avenir, du passé, de
mes parents qui semblaient m'avoir oubliée, hélas ! C'est
mal ce que je vais dire, mais j'aurais été plus heureuse
I peut-être s'ils m'eussent oubliée en effet. Tout ce grave
entretien m'avait, comme de raison, un peu attristée et
f.'il ignée, et j'eus, comme je te le dis.iis, assez longtemps à
m'endormir, ce qui fut cause que je m'éveillai hier malin
un peu plus tard que de coutume. Te m'habillai en toute
hâte, je fis ma prière, et je m'apprêtais à descendre, quand
j'entendis un grand bruit sous ma fenêtre, devant la porte
d; la maison C'étaieat des cavaliers magnifiques, Gabriel
suivis d'écuyers, de pages et de varlets, et derrière la ca-
valcade un carrosse doré, tout éblouissant. Comme je regar-
dais curieiisemcut le cortège. m'Monnant qu >1 s'arrêtAt
devant notre pauvre demeure. Antoine vint frapper à ma
porte et me pria de la part d Enguerrand de descendre tout
de suite. Je ne sais pourquoi j'eus peur, mais il fallait
obéir cependant, et J'obéis. Quand j'entrai dans la gi-ande
salle, elle était pleine de ces superbes seigneurs que j'avais
vus de ma croisée. Je me mis alors à rougir et à trembler
plus effrayée que jamais, tu conçois cela, Gabriel?
— Cul. reprit Gabriel avec amertume. Continue donc,
car la chose devient intéressante en vérité.
— A mon entrée, continua Diane, un des seigneurs les
plus brodés vint à moi, et me présentant .sa main gantée
me conduisit devant un autre gentilhomme non moins
richement orné que lui, puis s'inclinant :
— Monseigneur le duc.de Castro, iul dit-Il. j'ai l'honneur
dL' vous présenter votre femme. Madame, ajouta-t-ll en se
retournant vers moi. monsieur -Hor.ice Farnèse. duc de
Castro, votre mari.
LES DEUX DIANE
Le duc me salua avec un sourire. Mais moi, tou'.c con-
iiise et éplorée, je me jetai dans les bras d'Lng'icrraud que
je venais d'apercevoir dans un coin.
— Enguerrand : Knguerrand ! ce n'est pas mon mari, ce
1. rince, je n'ai pas d'autre mari que Gabriel ; Enguerrand,
dis-le donc A. ces messieurs, je t'en prie.
Celui uni m'av.iil présentée au duc fronça le sourcil.
— Qu est-ce que cet enfantillage? demanda-t-il à Enguer-
r.md d'une voi.\ sévère
— Rien, monseigneur, un enfantillage en effet, répondit
i;nguerrand tout p:\Ie. Et s'adressant à moi tout bas :
Efes-vous folle, rtianeî Qu'est-ce qu'une rébellion pareille 1
refuser ainsi d'obéir à vos parents, qui vous ont retrouvée
et qui Vous réclament 1
— Où sont-ils. mes purents? dis-je tout haut. C'est à eux
que je veux parler.
— C'est en leur iwm que noas venons, m.idemoi.selle,
reprit le seigneur sévère Je suis ici leur repré.sentant. Si
vous n'en croyez pas mes paroles, vcici l'ordre signé du
roi Henri II, notre sire ; lisez :
11 me présentai! jn parcliemin scellé d'un cachet rouge,
et je lisais au haut de la page : « Xo'.;s Henri, par la grâce
do Dieu; » et au bas la signature royale: Henri. J'étais
aveuglée, étourdie, auénntie. J'avais le vertige et le délire.
Tout ce monde (lui avait les .veux sur moi i Enguerrand
lui-môme qui m'abandonnait ! L'idi^e de mes parents ! le
nom du roi ! c'était trop, tout cela, pour ma pauvre tête.
El tu n'étais pas là, Gabriel !
— Mais il me parait que ma présence ne ijouvait pas
vous être nécessaire, rejrlt Gabriel.
/—Oh; si, Gabriel, toi présent, j'aurais résisté encore,
tandis que ne t'ayant pas là quand le gentllliomme qui
semblait tout conduire m'a dit: Allons, c'est ^ssez de re-
lard comme cela. .Madame de Levistou, je confie à vos
soins madame de Castro ; nous vous attendons pour mon-
ter a la cliapelle. Sa \(jix était si livève et si impérieuse, il
semlilait permettre si peu la résistance, que je me suis
laissé emmener. Gabriel, pardonue-moi. J'étais brisée,
éperdue, et je n'avais plus une idée...
— Comment donc, mais cela se conçoit â merveille, ré-
pondit Gabriel avec un sourire sardonique.
— On m'a conduite dans ma cliimi)re. reprit Diane. L,\,
celte madame de Leviston, aidée de deux ou trois femmes,
a tiré de granife coffres une robie Llanche de soie. l'uis,
malgré ma honte, elles m'ont déshabillée et rliabillée.
C'est tout au plus si j osais marcher dans ces beaux atours.
l'uis elles m'ont mis des perles aux oreilles, un collier de
perles autour du cou ■ mes larmes rjtilaieiit sur les perles.
Mais ces clames ne faisaient que lire ilc mon embarras sans
doute, et peut-être même de mon cliagrin. Au bout d une
demi-lieure, j'étais prête, et elles avaient beau dire que
j'étais charmante ainsi parée, je croîs que c'était vrai, Ga-
briel, mais je pleurais tout de même. J'avais fini par me
persuader que j'agissais dans un lève ébloui.s.-ant et ter-
rible. Je marchais sans volonté, j'allais et venais machinale-
ment. Cependant les chevaux piaffaient devant la porte,
écuyers. pages et variais attendaient debout. Nous descen-
dîmes. Les regards impo.sans de touti! cette assemblée re-
commencèrent â percer sur moi. Le seigneur à la voix
rude m'offrit de nouveau la main. et me conduisit à une
litière toute or et salin, dans laquelle je dus m'asseoir sur
des coussins presque aussi beaux que ma robe. Le duc de
Castro marchait à cheval à la porti'jre, et c'est ainsi que le
(ortège monta lentement à la ch.apelle du château de 'Vi-
moutiers. Le prêtre était déjà à l'autel. Je ne .sais pas quel-
les paroles on prononça autour de mol. quelles i.aroles on
me dicta, je sentis, à ur. moment, dans ce .songe étrange,
le duc me passer au doigt un anneau. Puis, au bout de
vingt minutes ou de vingt ans, je n'en ai pas conscience,
un air plus frais me [i-appa le visa'.'e. .Nous sortions de la
chapelle; on m'appelait madame la duche.sse ; j'étais ma-
riée i Entends-tu ccl.i. Gabriel'' j'étais mariée.
Gabriel ne répondit ([ue par un farouche éclat de rire.
— Tiens. Gabriel, reprit Diane, j'étais si véritablement
hors de mol-même que, pour la première fois seulement,
en rentrant à la maison, je songeai, un peu remise, à re-
garder le mari que tous ces étranges étaient venus m'im-
poscr. Jusque-là, je l'avais vu, mais je ne l'avais pas re-
gardé. Gabriel. Ah : mon pauvre Gabriel ! 11 est bien moins
beau que toi ! .Sa taille d'abord est médiocre, et dans ses
riches habits, il semble bien moins élégant que toi dans
ton simple pourpoint brun. Et puis il a l'air aussi imper-
tinent et hautain que tu parais doux et poli. .Vioute à cela
des cheveux et une longue barbe d'un blond ardent. Ja
suis sacrifiée, Gabriel. Après s'être entretenu quelque temps
.avec celui qui s'était donné pour le représentant du roi.
le duc s'est approché de moi. et me prenant la main :
— Madame la duchesse, m'a-t-il dit avec un sourire très
fin. pardonnez-moi la dure obligation où je suis de vous
quitter .si vite, .^f;lls vous savez, ou vous ne s.'ivi'Z p.is, que
nous sommes au plus fort de la guerre contre l'Espagne, et
mes hommes d'armes réclament sur-le-champ ma pré
sence. J'espère avoir la joie de vous revoir d.-ins quelque
temps à la cour, où vous irez demeurer près de Sa Majesté,
dès cette semaine. Je vous prie d'accepter quelques pré-
.sens que je me suis permis de laisser ici pour vous. Au
revoir, madame. Conservez-vous gaie et charmante, comme
on l'est à votre âge, et amusez-vous, jouez de tout votre
cœur tandis que je vais me battre.
Ce disant, il m'a baisée familièrement au front, et même
sa longue barbe m'a piquée; ce n'est pas comme la tienne,
Gabriel. Et puis, tous ces seigneurs et ces dames m'ont
saluée, et ils s'en sont allés peu à peu, Gabriel, me laissant
enfin seule avec mon père Enguerrand. Il n'avait pas beau-
coup plus compris que moi toute cette aventure. On lui
avait donné à lire le parchemin du roi qui m'ordonnait, à
ce qu'il parait, d'épouser le duc de Castro. Le seigneur qui
représenlait Sa Majesté s'appelle le comte d'Humières. En-
guerrand l'a reconnu pour l'avoir vu autrefois avec mon-
sieur de Vimoutlers. Tout ce qu Enguerrand savait de plus
que moi. c'était encore cette triste nouvelle que cette dame
de Lcviston qui m'a habillée, et qui habite Caen, me vien-
drait cliercher ces jours-ci pour me conduire à la Cour,
et que j'eusse à me tenir toujours prêle. Voilà ma singu-.
lière et douloureuse histoire, Gabriel. Ah ! j'oubliais. En
rentrant dans ma chambre, j'ai trouvé dans une grande
boite lu ne devinerais jamais quoi? une superbe poupée
avec un trousseau complet de linge, et trois robes : soie
blanche, damas rouge, et brocart vert, !e tout à l'usage de
ladite poupée. J'étais outrée, Gabiicl, c'étaient donc là les
présents de mon mari ! me traiter comme une petite tille !
c'est le rouge d'ailleurs qui va le mieu.x à la poupée, parce
qu'elle a le teint naturellement coloré Les petits souliers
sont aussi cliarmans, mais le procédé est iiullgne, car
enfin, il me semble que je ne suis plus une enfant.
— Si ! vous êtes une enfant, Diane, répondit Gabriel dont
la colère avait insensiblement fait place à la tristesse, une
véritable entant ! je ne vous en veux pas d'avoir douze ans,
ce serait inju.ste et absurde. Je vois seulement que j'ai eu
tort d'altaclier sur une âme jeune et légère un sentiment
aussi ardent et aussi profond. Car je sens à ma douleur
combien je vous aimais, Diane. Je vous répète pourtant
que je ne vous en veux pas. Mais si vous aviez été plus
forte, mais si vous aviez trouvé en vous l'énergie néces-
saire pour résister à un ordre injuste, si vous aviez seule-
ment su obtenir un peu de temps, Diane, nous aurions pu
èti'e heureux, puisque vous avez retrouvé vos parents et
qu'ils paraissent de race illustre. Moi, aussi Diane, je ve-
nais vous dire un grand secret qui m'a été révélé aujour-
d'hui même. Slals à quoi bon à présent? il est trop tard.
Votre faiblesse a lait rompre le fil de ma destinée que je
croyais tenir enfin. Pourrai-je le rattacher jamais? je pré-
vois que toute ma vie se souviendra de vous, Diane, et que
mes jeunes amours tiendront toujours la plus grande place
dans mon cœur. Vous cependant, Diane, dans l'éclat de la
Cour, dans le bruit des têtes, vous perdrez vite de vue qui
TOUS a, tant chérie aux jours de votre obscurité.
— Jamais ! s'écria Diane. Et tiens. Gabriel, maintenant
que lu es là et que tu peux m'encourager et m'aider, veux-
tu que je refuse de partir quand on viendra me cliercher,
et que je résiste aux prières, aux Instances, aux ordres,
pour rester toujours avec toi ?
— Merci, chère Diane, mais dorénavant, vois-tu, devant
les hommes et devant Dieu, tu appartiens à un autre. Il
faut accomplir notre devoir et notre sort. Il faut, comme
l'a dit le duc de Castro, aller chacun de notre côté, toi aux
réjouissances et à la Cour, moi aux camps et aux batailles.
(Jue Dieu me donne seulement de te revoir un jour !
— Oui, Gabriel, je te reverrai, je t'aimerai toujours !
s'écria la pauvre Diane en se jetant éplorée aux bras de
son ami.
Mais, en ce moment. Enguerrand parut dans une allée
voisine, précédant madame de Leviston.
— La voici, madame, dit-il en lui montrant Diane. .4h !
c'est vous, Gabriel, fit-il en apercevant le jeune comte,
j'allais à Montgommery vous voir quand j'ai rencontré la
voiture de madame de Leviston, et j'ai dû retourner sur mes
pas.
— Oui, madame, dit à Diane, madame de Leviston. le
roi à mandé à mon mari qu'il avait hâte de vous voir, et
j'ai avancé notre départ. Nous allons, s'il vous plait, nous
mettre en route dans une heure. Vos préparatifs ne seront
pas longs, j'imagine, n'est-ce pas?
Diane regarda Gabriel.
— Du courage ! lui dit gravement celui-ci.
— J'ai la joie de vous annoncer, reprit madame de Le-
viston, que votre brave père nourricier peut et veut nous
accompagner à Paris, et nous rejoindre demain à Alençon,
si cela vous convient.
— Si cela me convient ! s'écria Diane. Ah I madame, on
ne m'a pas nommé encore mes parents, mais je le nomme-
rai toujours mon père.
10
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Et elle tendit sa main à Enguerrand, qui la couvrit de
baisers, pour avoir le droit de regarder encore un peu. à
travers le voile de ses larmes. Gabriel pensif et triste, mais
résigné et décidé pourtant.
— Allons, madame, dit madame de Leviston que ces
adieux et ces retards impatientaient peut-être, songez qu'il
faut que vous soyez à Caen avant la nuit
Diane alors, suffoquée de sanglots, s'éloigna ijrécipitam-
ment pour monter à sa chambre, non sans avoir fait signe
à Gabriel de l'attendre. Enguerrand et madame de Levis-
ton la suivirent. Gabriel attendit.
Au bout dune heure, pendant laquelle on chargea dans
la voiture les effets que Diane voulait emiKirter, Diane re-
parut toute prête et habillée pour le voyage. Elle demanda
à madame de Leviston, qui la suivait comme son ombre,
la permission de faire une dernière fois le tour du jardin
où elle avait joué douze ans si insouciante et si heureuse.
Gabriel et Enguerrand marchaient derrière elle durant
cette visite. Diane s'arrêta devant un rosier de roses blan-
ches que Gabriel et elle avaient planté l'année précédente.
Elle cueillit deux roses, en attacha une à sa robe, respira
l'autre, et la présenta à Gabrier. Le jeune homme sentit
qu'elle lui glissait en même temps dans la main un papier
qu'il cacha précipitamment dans son pourpoint.
Lorsque Diane eut dit adieu à toutes les allées, à tous les
bosquets, à toutes les fleurs, il fallut cependant bien qu'elle
se déterminât à partir. Arrivée devant la voiture qui allait
l'emmener, elle donna la main aux serviteurs de la mai-
son, et même aux bonnes gens du bourg, qui tous la con-
naissaient et l'aimaient. Elle n'avait pas la force de parler,
la pauvre enfant : elle faisait seulement à chacun un petit
signe de tête amical. Puis, elle embrassa Enguerrand. puis
Gabriel, sans aucunement s'embarrasser de la présence de
madame de Leviston. Dans les bras de son ami, elle recovi-
vra même la voix. et. comme il lui disait : Adieu ! adieu !
elle reprit : — Non. ati revoir !
Elle monta alors en voiture, et l'enfance, après tout, ne
perdant pas tout à fait ses droits sur elle. Gabriel l'enten-
dit demander à ma'dame de Leviston avec cette petite moue
qui lui allait si bien :
— A-t-on mis au moins là-haut ma grande poupée?
La voiture partit au galop.
Gabriel ouvrit le p,apier que Diane lui avait remis : il y
trouva une boucle de ces beaux cheveux cendrés qu'il ai-
mait tant à baiser.
Un mois après, Gabriel, arrivé à Paris, se faisait annon-
cer à l'hôtel de Guise, au duc François de Guise, sous le
nom de vicomte d Exinès.
III
AU CAMP
— Oui messieurs, dit en entrant dans sa tente le duc de
Guise aux seigneurs qui l'entouraient ; oui. aujourd'hui
24 avril 1557. au soir, après être rentré le 15 sur le terri-
toire de Naples, après avoir pris Campli, en qu.ifre jours,
nous mettons le siège devant Civitetta ; le I" mai. maîtres
de Civitetta. nous irons camper devant Aqulla. Au 10 mai,
nous serons à Arplno. au 20 à Capoue. où nous ne nous
endormirons pas comme Annibal. Au l»' juin, messieurs,
je veux vous faire voir Naples. s'il plaît ft Dieu...
— Et au pape, mon cher frère, dit le duc d'Aumale. Sa
Sainteté, qui nous avait tant promis l'appui de ses soldats
pontificaux, nous laisse jusqu'ici réduits à nous-mêmes, ce
me semble, et notre armée n'est guère forte pour s'aventu-
rer ainsi en pays ennemis.
— Paul II, dit François, a trop d'intérêt au succès de
nos armes pour nous laisser sans secours, La belle nuit
transparente et éclairée, messieurs ! Biron. savez-vous si
les parti.sans. dont les Caraffa nous avalent annoncé le sou-
lèvement dans les Abruzzes, commencent à faire quelque
bruit ?
— Ils ne bougent pas. monseigneur, j'ai des nouvelles
toutes fralclies et certaines.
— Nos mousquetades les vont réveiller, dit le duc de
Guise, Monsieur le marquis d'Elbeuf. reprlt-il, avez-vous
entendu parler des convois de vivres et de munitions que
nous devions recevoir à .\scoli, et qui vont enfin nous re-
joindre ici, j'imagine?
— Oui, j'en ai entendu parler, mais à Rome, monseigneur.
et depuis, hélas !..
— Un simple retard, interrompit le duc de Guise, ce n'est
assurément qu'un retard ; et après tout nous ne .sommes
pas encore tout à fait au dépourvu. La prise de Cainiili
nous a ravit.iillés quelque peu, et si, dans une heure d'Ici,
j'entrais dans la tente de chacun de vous, messieurs, je
gage que j'y trouverais un bon souper servi, et à table
avec vous, une pauvre veuve ou une jolie orpheline de
Campli que vous seriez en train de consoler. Rien de mieux,
messieurs. D'aiUeurs, ce sont là devoirs de victorieux qui
font trouver douce, n'est-ce pas l'habitude de la victoire.
Allez donc vous entretenir le goût, je ne vous retiens pas ;
demain matin, au jour, je vous manderai pour chercher
avec vous les moyens n'entamer ce pain de sucre de Civi-
tetta ; jusque-là, allez messieurs, bon appétit et bonne nuit.
Le duc reconduisit en riant les chefs de l'armée jusqu'à
la porte de sa tente ; mais, quand la tapisserie qui la fer-
mait fut retombée sur le dernier d'entre eux, et que Fran-
çois de Guise se retrouva seul, sa mâle physionomie prit
tout â coup une expression soucieuse, et, s'asseyant devant i
une table et prenant sa tête dans ses mains, il murmura
avec inquiétude :
— Est-ce donc que j'aurais mieux fait de renoncer à
toute ambition personnelle, de rester seulement le général
de Henri II, et de me borner à recouvrer Milan et à
affranchir Sienne ? Me voici sur cette terre de Naples dont
mes rêves m'appelaient à être roi ; mais j'y suis sans alliés,
bientôt sans vivres, et tous ces chefs de mes troupes, mon
frère le premier, esprits sans énergie et sans portée, se
laissent déjà aller au découragement, je le vois bien.
En ce moment, le duc de Guise entendit que quelqu'un
marchait derrière lui. Il se retourna vivement, tout cour-
roucé contre le téméraire interrupteur ; mais quand il l'eut
vu. au lieu de le réprimander, il lui tendit la main.
— Ce n'est pas vous, n est-ce pas, vicomte d'Exmès, dit-
il, ce n'est pas vous, mon cher Gabriel, qui hésiteriez ja-
mais à aller en avant, parce que le pain est trop rare et
l'ennemi trop nombreux? vous qui êtes sorti le dernier de
Metz, et entré le premier à Valenza et à Campli. Mais venez-
vous m'annoncer quelque chose de nouveau, ami?
— Oui, monseigneur, un courrier qui arrive de France,
répondit Gabriel ; il est, je crois, porteur de lettres de
votre illustre frère, monseigneur le cardinal de Lorraine.
Faut-il l'introduire auprès de vous?
— Non, mais qu'il vous remette les messages dont il est
chargé, vicomte, et apportez-les-moi vous-même, je vous prie.
Gabriel s'inclina, sortit et revint bientôt après, apportant
une lettre cachetée aux armes de la maison de Lorraine.
Six ans écoulés n'avaient presque pas changé notre ancien
ami C;abriel ; seulement ses traits avaient pris un caractère
plus viril et plus résolu ; on devinait maintenant en lui un
iiomme qui a éprouvé et connu sa propre v^eur. Mais c'était
toujours le même front pur et grave, le même regard loyal
et franc, et, disons-le d'avance, le même cœur plein de jeu-
nesse et d'illusion. Aussi bien, n'avait-il encore que vingt-
quatre ans.
Le duc de Guise en avait trente-sept, lui ; et bien que ce
fût une nature généreuse et grande, son ame était revenue
déjà de bien des endroits où celle de G.abriel n'était pas
encore allée, et plus d'une ambition déçue, plus d'un senti-
ment éteint, plus d'un combat inutile, avaient approfondi
son œil et dégarni ses tempes Pourtant il comprenait et 11
aimait le caractère chevaleresque et dévoué de Gabriel, et
une irrésistible sympathie attirait l'homme éprouvé vers le
jeune homme confiant.
Il prit de ses mains la lettre de son frère, et avant de
l'ouvrir :
— Ecoutez, vicomte d'Exmès lui dit-il, mon secrétaire,
que vous connaissiez. Hervé de Thelen. est mort sous les
murs de Valenza: mon frère d'Aumale n'est qu'un soldat
vaillant mais incapable ; j'ai besoin d'tin bras droit, d'un
confident et d'un second, Gabriel. Or, depuis que vous êtes
venu me trouver à Paris, en mon hOtel. il y a cinq ou six
ans. je crois, j'ai pu m'assurer que vous êtes un esprit
supérieur, et mieux encore un coeur fidèle. Je ne vous con-
naissais que de nom, et tout Montgommery est brave, mais
vous ne m'étiez recommandé par personne, et cependant vous
m'avez plu tout de suite; je vous ai emmené avec mol dé-
fendre Metz, et si cette défense doit être une des belles
pages de mon histoire, si. après soixante-cinq Jours d atta- ■
que. nous avons réussi à chasser des murs de Metz une
armée qui comptait cent mille soldats, et un général qui
s'appelait Cliarle.s-Qtiint, je me rappelle que votre intrépidité
toujours présente, et votre intelligence toujours en éveil,
n'ont pas peu contribué à ce glorieux résultat L'année
d'après vous étiez encore avec mol à la victoire de Renty,
et si cet ane de Montmorency, le bien baptisé... mais Je
n'ai p.as à injurier mon ennemi, j'ai à louer mon ami et
mon bon compagnon, Gabriel, vicomte d'ExmCs. le digne
p.nrent des dignes Montgommery. J'ai à vous dire. Gabriel, .
qu'en toute occasion, depuis que nous sommes entrés en--
Italie plus que J.amais, je votis ai trouvé de bonne aide, de'
bon conseil et de bonne amitié, et n'ai absolument qu'un
reproche à votis faire, celui d'être avec votre général trop,
réservé et trop discret. Oui. certes il y a an fond de votre
vie un sentiment nu une Idée que vous me cachez, Gabriel.
Mais bail '. vous me confierez cela un jour, l'important est de
savoir que vous avez quelque chose à faire. Eh ! par Dieu I
j'ai aussi à faire quelque chose, mol, Gabriel, et, si voif» ^
voulez, nous unirons nos fortunes, vous m'aiderez et Je vous
LES DEUX DIANE
U
aiderai. Quand j'aurai quelque entreprise importante et
dUfliile a commauder à un autre moi-même, je vous appel-
lerai. Quand pour vos desseins un protecteur puissant vous
sera nécessaire, je serai là. Est-ce dit ?
— Oh : monseigneur, répondit Gabriel, je suis à vous corps
et ame. Ce que je voulaLs d abord, c'est de pouvoir croire
en moi et d'y laire croire les autres. Or, j'ai acquis un peu
de confiance eu moi-même, et vous daignez avoii' pour moi
quelque estime; j'ai donc jusqu'à présent toucbé mon but;
qu'il s'en puisse offrir dans 1 avenir un autre à mes eftorta
c'est ce que je ne nie pas. monseigneur, et alors, puisque
vous avez bien voulu m offrir un marché si beau, j'aiirais
recours à vous, comme vous pouvez jusque-là compter sur
moi â la vie. à la mort.
— A la bonne heure : per Bacco ! comme disent ces païens
Ivrognes de cardinaux, et sois tranquille, Gabriel, François
de Lorraine, duc de Guise, te servira chaudement à l'occasion
dans ton amour ou dans ta haine, car U y a en nous sous jeu
l'un ou l'autre de ces sentiments-là, n'est-ce pas vrai, mou
maître î
— Mais l'un et l'autre peut-être, monseigneur.
— Ah ! oui-dà ? et comment quand on a l'âme si pleine,
ne pas l'épancher dans celle d'un ami?
— Hélas : monseigneur, c'est que je sais à peine qui j'aime,
et que je ne sais pas du tout qui je liais.
— Vraiment : dis donc, Gabriel, si tes ennemis allaient être
les miens, par rencontre ! si ce vieux paillard de Montmo-
rency pouvait en être !
— Mais cela se pourrait bien, monseigneur, et si mes
doutes ont raison... Mais ce n'est pas de moi qu'il s'agit
pour l'heure, c'est de vous et de vos grands projets. A quoi
puis-je vous être bon. monseigneur?
— Mais d'abord à me lire cette lettre de mon frère le car-
dinal de Lorraine, Gabriel.
Gabriel décacheta et déplia la lettre, puis, après y avoir
jeté un coup d'oeil, la rendant au duc :
— Pardon, monseigneur, cette lettre est écrite en carac-
tères particuliers, et je ne saurais la lire.
— Ah! reprit le duc. c'est donc le courrier de Jean Pan-
quet qui l'a apportée ? c est une lettre confidentielle à ce que
je vois, une lettre à grille Attendez, Gabriel.
Il ouvrit un coffret de fer ciselé, eu tira un papier régu-
lièrement découpé à jour. qu'U superposa sur la lettre du
cardinal, et la présentant à Gabriel : — Lisez maintenant,
lui dit-il. Gabriel semblait hésiter ; François lui prit la main,
la lui serra, et avec un regard empreint de confiance et de
loyauté : — Lisez donc, mon ami.
Le vicomte d'Exmès lut :
« Monsieur, mon très honoré et très illustre frère (et quand
pourrai-je vous nommer en un seul mot de quatre lettres :
Sire...) »
Gabriel s'arrêta de nouveau ; le duc se prit à sourire.
— Tous vous étonnez. Gabriel, mais j'espère que vous ne
me soupçonnez pas. Le duc de Guise n'est pas un conné-
table de Bourbon, mon ami ; que Dieu conserve à notre sire
Henri II la couronne et la vie ! mais il n'y a pas au monde
que le trône de France. Puisque le hasard m'a mis avec
vous sur la voie d une confidence entière, je ne veux rien vous
celer, et veux vous faire entrer, Gabriel, dans tous mes
dessein? et dans tous mes rêves ; ils ne sont pas, je crois,
d'une âme médiocre.
Le duc s'était levé, 11 marchait dans sa tente à grands
pas.
— Notre maison. Gabriel, qui toudie à tant de royautés,
peut, selon'moi. aspirer à toutes les grandeurs. Mais aspirer
n'est rien ; je veux qu'elle obtienne. Notre sœur est reine
d'Ecosse ; notre nièce Marie Stuart, est fiancée au dauphin
François ; notre petit-neveu, le duc de Lorraine, est gendre
désigné du roi. Ce n'est pas tout : nous entendons encore
représenter la seconde maison d'Anjou dont nous descendons
par les femmes. Donc nous avons des prétentions ou des
droits, c'est la même chose, sur la Provence et sur Naples.
Contentons-nous de Xaple* pour l'instant. Est-ce que cette
couronne n'Irait pas mieux à un Français qu'à un Espagnol?
Or, qu'étals-Je venu faire en Italie? la prendre. Nous sommes
alliés au duc de Ferrarc. unis aux Caraffa, neveux du pape.
Paul IV est vieux : mon frère, le cardinal de Lorraine lui
succède. Le trône de Naples est chancelant, j'y monte ; voilà
pourquoi, mon Dieu ! j'ai laissé derrière moi Sienne et le
Milanais pour bondir Jusqu'aux Abruzzes. Le songe était
splendide. mais j'ai bien peur qu'il ne re.ste Jusqu'ici un
songe. Pensez donc. Gabriel, je n'avais pas douze mille hom-
mes quand j'ai franchi les .\lpes Mais le duc de Ferrare
m'avait promis sept mille hommes ; 11 les garde dans ses
états : mais Paul IV et les Caraffa s'étalent vantr^s de sou-
lever dans le royaume de Naples une faction puissante, et
s'engageaient il fournir des soldats, de l'argent, dis approvi-
sionnements; lis n envolent ni un homme, ni un fourgon, ni
nn écu. Mes officiers hésitent, mes troupes murmurent ;
n'Importe I J'irai jusqu'au bout ; Je ne quitterai qu à la
dernière extrémité cette terre promise que je foule, et si Je
la quitte. J'y reviendrai. J'y reviendrai!
Le duc frappa du pied le sol comme pour en prendre
possession : son regard étincelait : 11 était grand et beau.
— Monseigneur, s'écria Gabriel, combien je suis fier à
présent d avoir pu être associé par vous, pour quelque faible
part que ce soit, à d'aussi glorieuses ambitions.
— Et maintenant, reprit en souriant le duc, vous ayant
donné deux lois la ciel de cette lettre de mon frère, Gabriel,
je crois que vous pouvez la lire et la comprendre. Donc,
achevez, je vous écoule.
— •■ Sire!... » C'est là que J'en étais resté, reprit Gabriel.
« J'ai à vous annoncer deux mauvaises nouvelles et une
bonne. La bonne nouvelle, c'est que le mariage de notre
nièce Marie Stu.irt est décidément fixé au 20 du mois pro-
chain, et sera solennellement célébré à Paris ledit jour.
L'une des mauvaises nouvelles est arrivée d'Angleterre. Phi-
lippe II d Espagne y est débarqué, et excite journellement la
reine Marie Tudor, sa femme, qui lui obéit si passionnément,
à dénoncer la guerre à la France. Nul ne doute qu'il n'y
réussisse, malgré les intérêts et le d6sir de la nation anglaise.
On parle déjà d'une armée qui se rassemblerait sur les
frontières des Pays-Bas, et dont le duc Philibert-Emmanuel
de Savoie aurait le commandement. Alors, mon très cher
frère, dans la pénui-ie d hommes oii nous sommes ici, le roi
Henri U vous rappellerait nécessairement d'Italie ; alors
nos plans de ce coté-là seraient au moins ajournés. Mais
enfin, pensez, François, qu'il vaudrait mieux les remettre
que de les compromettre ; point de témérité ni de coup de
tète. Notre soeur, la reine régente d'Ecosse, aura beau me-
nacer de rompre avec l'Anglais, croyez que Marie d'Angle-
terre, tout énamourée de sou jeune mari, n'en tiendra
compte, et réglez-vous là-dessus. »
— Par le corps du Christ ! interrompit le duc de Guise,
en frappant violemment du poing la table, il n'a que trop
raison, mon frère, et c'est un rusé renard qui sait flairer
les choses. Oui, Marie la prude se laissera bien siir séduire
par son légitime mari ; et non, certes, je ne désobéirai pas
ouvertement au roi qui me redemandera ses soldats dans
un cas si grave, et me départirai plutôt de tous les royaumes
du monde ; donc, encore un obstacle à cette maudite expé-
dition. Car n'est-elle pas maudite, je vous le demande, Ga-
briel, malgi'é la bénédiction du saint-père? Gabriel, entre
nous, parlez-moi franchement, vous la trouvez désespérée,
n'est-ce pas?
— Je ne voudrais pas, monseigneur, dit Gabriel, être rangé
par vous entre ceux eiui se découragent, et pourtant, puis-
que vous faites appel à ma sincérité...
^ Je vous entends, Gabriel, et suis de votre avis. Ce n'est
pas de ce coup, je le prévois, que nous ferons ensemble ici
les grandes choses que nous projetions tout à l'heure, mon
ami ; mais je jure bien que ce ne sera que partie remise, et
frapper Philippe U en quelque lieu que ce soit, ce sera
toujours le frapper à Naples ; mais continuez, Gabriel ; nous
avons encore une mauvaise nouvelle à apprendre, si J'ai
bonne mérpoire.
Gabriel reprit sa lecture.
« L'autre fâcheuse affaire que j'ai à vous annoncer, pour
être particulière à notre famille, n'en serait pas moins
grave ; mais il est sans doute encore temps de la prévenir,
et c'est pourquoi je me hâte de vous en donner avis. Il
faut que vous sachiez que depuis votre départ, monsieur le
connétable de Montmorency est, comme de raison, toujours
aussi maussade et acharné contre nous, et ne cesse de nous
jalouser, et de maugréer, selon sa coutume, des bontés du
roi pour notre famille La prochaine célébration du mariage
de notre chère niôie Marie avec le Dauphin n'est pas faite
pour le remettre en bonne humeur. L'équilibre que le ro:
a pour politique de maintenir entre les deux maisons de
Guise et de Montmorency se trouve, par là pencher singu-
lièrement en notre faveur, et le vieu.x connétable demande à
grands cris un contrepoids ; il l'a trouvé ce contrepoids,
mon cher frère, ce serait le mariage de son fils François, le
prisonnier de Thérouanne, avec...
Le jeune comte n'acheva pas. La voix lui manqua et la
pilleur couvrit son front.
— Eh bien! qu'avez-vous donc, Gabriel? demanda le
duc. Comme vous voilà pâle et défait ! Quel mal subit vous
saisit donc?
— Ce n'est rien, monseigneur, rien absolument, un peu
de fatigue peut-être, une sorte d'étourdissement : mais me
voici remi». et je reprends, si vous voulez bien, monseigneur.
Oi'i en étais-Je? Le cardinal disait, je crois, qu'il y avait du
remède. Ah! non. plus loin. M'y voici:
■c Ce serait le mariage de son fils François avec m.Tdame
Diane de Castro, la fille légitimée du roi et de madame
Diane de Poitiers. Vous vous rappelez, mon frèi-e. que ma-
dame de Castro, veuve à treize ans du duc Horace Farnèse,
qui avait été tué six mois apYôs son mariage au siège de
Hesdin, est restée pendant ces cinq années au couvent des
FllIes-Dleu de Paris. Le roi. à la sollicitation du connétable,
■vient de la rappeler à la cour. C'est une perle de bea,ité.
mon frère, et vous savez que Je m'y connais. Sa grâce a
d'abord conquis tous les cœurs, et avant tout le cœur pater-
t2
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
neL Le roi, qui l'avait dotée autrefois déjà de la duché de
Chatelleraull, vient de l'arauager encore de celle d'Angou-
lême. Il nj- a pas deux semaines qu'elle est ici, et son as-
cendant sur l'esprit du roi est un fait reconnu. Son charme
et sa douceur sont sans doute les causes de cette affection si
vive. Enfin, la chose en est au point que madame de Valen-
tinois qui, je 'ne sais pourquoi, a jugé convenable de lui
.supposer officiellement une autre mère, me semble, à l'heure
qu il est. jalouse de ce nouveau pouvoir qui s'élève. L'affaire
serait donc bonne pour le connétable, s il pouvait faire en-
trer dans sa maison cette puissante alliée '\'ous savez, entre
nous, que Diane de Poitiers n'a pas grand'chose à refuser à
ce vieux ribaud, et si notre frère d'Aumale est son gendre,
Anne de Jlontmorency la touche encore de plus près. Le
roi, d'autre ijart, est disposé à compenser l'autorité trop
grande qu'il nous voit prendre dans ses conseils et ses ar-
mées. Ce damné mariage a donc bien des chances pour
s'accomplir... ■■
— Voilà encore que votre voix s'altère, Gabriel, inter-
rompit le duc ; reposez-vous, mon ami, et laissez-moi ache-
ver moi-même cette lettre qui m'intéresse au plus haut
point. Car, de fait, le connétable prendrait là sur nous un
dangereux avantage. Mais je croyais son grand niais de
François marié avec une de Tiennes. Voyons, donnez-moi
cette lettre, Gabriel.
— liais vraiment je suis très bien, monseigneur, dit Ga-
briel qui avait lu un peu d'avance, et je puis parfaitement
continuer les quelques lignes qui restent.
« Ce damné mariage a donc bien des chances pour s'ac-
complir. Une seule est pour nous. François de Montmo-
rency est engagé par un mariage s£y?ret à mademoiselle
de Fiennes : un divorce est provisoirement nécessaire.
Mais il y faut l'assentiment du pape, et François vient de
partir pour Rome afin de l'obtenir. C'est donc affaire à
TOUS, mon cher frère, de le devancer auprès de Sa Sain-
teté, et par nos amis les Caraffa. et par votre propre in-
fluence, de faire rejeter la demande en divorce qu'appuiera
cependant, je vous en préviens, une lettre du roi .Mais la
position attaquée est assez capitale pour que vous mettiez
tous vos efforts à la défendre comme vous avez fait de
Saint-Dizier et de Metz. J'agirai en même temps de mon
côté avec toute mon énergie, car il le faut. Et sur ce, je
prie Dieu, mon cher frère, de vous donner bonne et longue
vie. n
Allons ! rien n'est encore perdu, dit le duc de Guise,
quand Gabriel eut achevé la lettre du cardinal, et le pape,
qui me refuse des soldats, pourra bien au moins me faire
cadeau d'une bulle.
— Ainsi, reprit Gabriel tremblant, vous espérez que Sa
Sainteté ne ratifiera pas ce divorce de Jeanne de Fiennes.
et s'opposera à ce mariage de François de Montmorency?
— Oui. oui. je l'espère. Mais comme vous êtes ému, mon
ami ! Ce cher Gabriel ! il entre dans nos intérêts avec une
passion!... Je suis aussi tout à vous. Gabriel, soyez-en
assuré. Et voyons donc, parlons de vous un peu ; et puis-
que dans cette expédition, dont je ne prévois que trop l'is-
sue, vous ne pourrez guère, je le crois, ajouter mainte-
nant de nouvelles actions d'éclat aux éminents services
dont je vous suis déjà redevable, si je commençais à vous
payer ma dette à mon tour? .Te ne veux pas non plus rester
trop en arrière, mon ami. Est-ce que je ne pourrais pas
vous être utile ou agréable en quelque chose? Dites, allons:
dites franchement.
— Oh ! monseigneur a trop de bonté, reprit Gabriel, et
je ne vois pas..,
— Depuis cinq ans tout à l'heure que vous combattez
héroïquement parmi les miens, dit le duc, vous n'avez
jamais accepté un denier de moi. Vous devez avoir besoin
d'argent, que diable : Tout le monde a besoin d'argent. Ce
n'est pas un don ni un prêt que je vous offre, c'est une
restitution. Ainsi, pas de vain scrupule, et quoique nous
soyons, vous le savez, assez à court.,.
— Oui, je sais cela, monseigneur, que les petits moyen?
manquent parfois à vos grandes idées et j'ai si peu besoin
d'argent, que je voulais vous proposer quelques milliers
d'écus qui serviraient fort à l'armée, et qui, en vérité, me
sont bien inutiles, à moi.
— Et que je reçois alors, car ils arrivent à propos. Je
l'avoue; mais on ne peut donc absolument rien^aire pour
vous, ô jeune homme sans désirs '. — ,\h ! tenez, ajouta-
t-il en baissant la voix, ce gaillard de Tliibault, vous savez,
mon valet de corps, avant-hier au sac- de CampU, a fait met-
tre de coté pour moi la jeune femme du procureur de la
ville. !a beauté de l'endroit, à ce qu'on dit. après toutefois
la femme du gouverneur, sur laquelle on n'a pu mettre la
main. Mais moi. ma fol! j'ai bien d'autres soucis en tête,
et mes cheveux commencent à grisonner. Sans façon.
Gabriel, voulez-vous ma part de prise! Sang-Dieu! vous
êtes tourné de façon à dédommager d'un procureur ! Qu'en
dites-vous ?
— Je dis. monseigneur, que la femme du gouverneur
dont vous parlez, et sur laquelle on n'a pas mis la main,
c'est moi qui l'ai rencontrée dans la bagarre et qui lai
emmenée, non pour abuser de mes droits, comme vous
pourriez penser. J'avais au contraire l'intention de sous-
traire une dame noble et charmante aux violences de la
soldatesque. Mais j'ai vu depuis que la belle n'aurait pas
de répugnance à se mettre du côté des vainqueurs, et crie
ralt volontiers comme le soldat gaulois : l'œ victis : Mais
comme moins que jamais, hélas : je suis maintenant dis-
posé à lui faire écho, je puis, si vous le souhaitez, mon-
seigneur, la faire conduire ici auprès d'un appréciateur
plus digne de ses attraits et de son rang,
— Oh ! oh ! s'écria le duc en riant, voilà une austérité
qui sent presque le huguenot. Gabriel. Est-ce que vous
auriez quelque penchant pour ceux de la religion? Ah:
prenez garde, mon ami. Je suis par conviction"; et par po-
litique, qui pis est, un catholique ardent. Je vous ferais
brûler sans miséricorde. Mais là aussi, plaisanterie à part,
pourquoi diable n'étes-vous pas libertin?
— Parce que je suis amoureux peut-être, dit Gabriel.
— Ah : oui, je me rappelle ; une haine, un amour. EU
bien ' puis-je vous être bon à vous rapprocher de vos en-
nemis ou de votre amie? Vous faudrait-il par exemple de»
titres ?
— Merci, monseigneur cela non plus ne me fait pas
défaut, et je vous l'ai dit en commençant, ce que j'ambi-
tionne, ce ne sont pas des honneurs vagues, c'est un peu
de gloire personnelle. Ainsi, puisque vous présumez qu'il
n'y a plus gi'and'chose à faire ici. et que je ne dois plus
guère vous être utile, une grande joie pour moi, ce serait
d'être chargé par vous d aller porter à Paris, au roi, pour
le mariage de votre royale nièce, je suppose, les drapeaux
que vous avez gagnés en Lombardie et dans les Abruzzes.
Mon bonheur surtout serait au comble, si une lettre de vous
daignait attester à Sa Majesté et à la cour que quelques-
uns de ces drapeaux ont été pris par moi-même, et non
pas tout à fait sans danger.
— Eh bien ! c'est facile cela, et de plus c'est juste, dit le
duc de Guise. J'aurais regret toutefois à vous quitter, mais
vraisemblablement ce ne sera pas pour longtemps, si lit
guerre éclate du côté de la Flandre, comme tout semble
le prouver, et nous nous reverrions par là, n'est-ce pas.
Gabriel? — Votre place a vous est où l'on se bat, et voilà
pourquoi vous voulez vous en aller d'ici, où l'on ne fait
plus que s'ennuyer, corps du Christ ! Mais on se divertira
autrement dans les Pays-Bas, et je veux, Gabriel, que nous
nous y amusions ensemble.
— Je serai trop heureux de vous y suivre, monseigneur.
— En attendant, quand voulez-vous partir, Gabriel, pour
porter au roi les présents de noce dont vous avez eu l'idée?
— Mais le plus tôt serait, je crois, le mieux, monsei-
gneur, si le mariage a lieu le 20 mal, comme monseigneur
le cardinal de Lorraine vous r.annoncc.
— C'est vrai. Eh bien ! partez dès demain. Gabriel, et
vous n'aurez pas trop de temps encore. .Mlez vous reposer,
mon ami, moi, je vais pendant ce temps écrire la lettre
qui vous recommandera au roi, et aussi la réponse à mon-
sieur mon frère, dont vous voudrez bien vous charger, et
dites-lui de vive voix que j'espère bien mener à bonne fin
l'affaire en question auprès du pape.
— Et peut-être, monseigneur, dit Gabriel, ma présence
à Paris contribuerait-elle pour cette altaire à l'issue que
vous souhaitez, et ainsi mon absence vous servirait encore.
— Toujours mystérieux, vicomte d'Exmès ! mais avec vous
l'on s'y habitue. Adieu donc, et bonne nuit poiir la dernière
que vous passerez près de moi,
— Je viendrai demain matin chercher mes lettres et votre
bénédiction, monseignetir. Ah ! je laisse avec vous mes
gens qui m'ont suivi dans toutes mes campagnes. Je vojs
demanderai seulement la permission d'emmener, .ivec deux
d'entre eux. mon écuyer Martin-Guerre: il me suffira; il
m'est dévoué, et c est un brave soldat qui n'a peur au monde
que de deux choses, de sa femme et de son ombre.
— Comment cela? dit le duc en riant.
— Monseigneur, Martin-Guerre s'est sauvé de son pays
d'.\rtigues, près de Rieux. pour échapper a sa femme Ber-
trande qu'il adorait, mais qui le battait. Dès avant Metz 11
est entré à mon service ; mais le diable ou sa femme, ixiur
le tourmenter ou le punir, lui apparaît de temps en temps
sous la forme de son Sosie. Oui. tout à coup, il voit à sei
côtés un autre Martin-Guerre, .«a frappante image, lui res-
semblant comme son reflet dans un miroir, et dame : cela
l'épouvante. Mais à cela près, il se moque des balles, et em-
porterait seul une redoute. A Renty et à Valenza, il m'a
sauvé deux fols la vie.
— Emmenez donc avec vous ce vaillant poltron, Gabriel :
serrez-moi encore la main, mon ami, et demain au jour
soyez prêt : mes lettres vous attendront,
Gabriel, le lendemain, fut en effet prêt de bonne heure:
il avait passé la nuit a rêver, mais sans dormir. Il vint
LES DEUX DIANE
13
l>iemlie les deiiiî.-res iiisiructious et les derniers adieux du
duc de (Juisc. et le 20 avril, a six heuies du maiiu parut
avec Martin-Guerre et deux de ses hommes, pour Rome'
et de là your Paris.
IV
LA M.\ITKESSE D'UN ROI
Nous sommes au 2o piai. â Paris, au Louvre. dau< la
chambre de madame la grande sénéchale de Brézé. du-
chesse de Valent innis. appelée communément Diane de roi-
tiers. Neuf heures du malin viennent de sonner à Ihor-
loge du ch4teau. Madame Diane, tout en blanc, dans un
négligé au moins coquet, est penchée ou couchée à demi
sur un lit de repos couvert de velours noir. Le roi Henri II.
déjà habillé et paré dun magnifique costume, se tleut assis
sur une chaise a ses côtés.
Regardons un peu le décor et les personnages.
La chambre de Diane de Poitiers resplendissait de tout
le luxe dont ce beau lever du soleil de l'art qu'on nomme
la Renaissance avait pu éclairer une chambre de roi. Les
peintures, signées le Primatiùe, repi-ésentaient les divers
épisodes dune chasse dont Diane la clia.sseresse, déesse des
bois et des forêts, était naturellement la principale héroïne.
Les médaillons et panneaux dorés et colorés offraient par-
tout les armes mêlées de François 1er et de Henri II. Ainsi
se mêlaient dans le cœur de la belle Diaiie les souvenirs du
père et du fils. Les emblèmes n'étaient pas moins histo-
riques et significatifs, et en vingt endroits le croissant de
Diane-Fhœbé se faisait remarquer entre la Salamandre du
vainqueur de Marignan. et le Bellérophon terrassant une
Chimère, symbole adopté par Henri II depuis la reprise de
Boulogne sur les Anglais. Cet inconstant croissant se variait
d'ailleurs en mille formes et combinaisons différentes, qui
faisaient toutes honneur à l'imagination des décorateurs du
temps : ici la couronne royale le surmontait ; là quatre H,
quatre fleurs de lis et quatre couronnes lui formaient un
glorieux entourage, plus loin il était triple et plus loin
étoile. Les devises n'étaient pas moins diverses, et la plu-
part du temps rédigées en latin : Diana regum venalrix. —
Kiait-ce une impei-tinence ou une flatterie ? — Donec lotum
iiiipteat orbcm. — Double traduction : I.e ci'oissan.t deviendra
pleine lune ;*la gloire du roi remplira l'univers. — Cum
plena est. fit œiiivla soUs. — Version libre : Beauté et
royauté sont soeurs. Et les ravissantes arabesques qui enca-
draient emblèmes et devises, et les meubles élégans qui les
reproduisaient, tout cela, si nous le décrivions, humilierait
d'abord nos magnificences dà-présent, et puis perdrait trop
à être écrit.
Jetons maintenant les yeux sur le roi.
L'histoire nous apprend qu'il était grand, souple et fort.
11 devait combattre par une diète régulière et par un exer-
cice Journalier certaine tendance à l'embonpoint, et ce-
pendant il dépassait à la course les plus lestes, et l'empor-
tait dans les luttes et les tournois sur les plus •vigoureux.
11 avait les cheveux et la barbe noirs, et le teint brun
tnncé ; ce qui. disent les mémoires, ne l'en animait que
mieux. 11 portait, ce jnur-là comme toujours, les couleurs
de la duchesse de Valentinols : habit de satin vert à crevés
blancs, relevé de lames et broderies d'or : toque à plume
blanche, tout étincelante de perles et de (li.nmans; chaîne
d'or à double rang qui supportait un médaillon de l'ordre
de Saint-Michel ; épée ciselée par Benvenuto ; col blanc en
point de Venise: un manteau de velours étoile de lis
rl'or flottait enfin gracieusement sur ses épaules. Le cos-
iiinie était dune rare richesse, et le cavalier d'une élé-
u'.uice exquise.
Nous avons dit en deux mots que Diane était vêtue d'un
-impie peignoir blanc d une transparence et d'une ténuité
singulières; peindre sa divine beauté sei'ait moins facile,
on n'aurait su dire lequel, du coussin de velours noir o(i
t-lh- appuyait sa lèle. ou de la robe d'une blancheur écla-
tante qui l'enveloppait, faisait res.sortir le mieux les neiges
et les lis de son teint. Et puis c'était une perfection de dé-
licates fui'mes à désespérer Jean Goujon lui-même. II n'y
a pas de statue antique plus iri'éprochable. et la statue était
vivante, et bien vivante à ce qu'on dit. Quant à la grâce
répandue sur ces membres charmans. il ne faut pas es-
sayer d'en parler. Cela ne se reproduit pas plus qu'un
rayon de soleil. Pour son Age, elle n'en avait pas. Pareille
en ce point comme en bien d'autres, aux immortelles,
seulement les plus fraîches et les plus Jeunes paraissaient,
à côté d'elle, vieilles et ridées. Les protestans parlaient de
philtres et de breuvages à l'aide de.squels elle restait tou-
jours à seize ans. Les catholiques disaient .seulement qu'elle
prenait un bain froid tous les Jours, et se lavait le visage,
même en hiver avec de l'eau glacée. On a gardé les re-
cettes de Diane ; mais s'il est viai que la Diane au cerf de
Jean Goujon ait été sculptée sur ce royal modèle on n'a
pas retrouvé sa beauté. "'oucie, on n a
Elle était donc bien digne de l'amour des deux rois qu'elle
a 1 un après l'autre éblouis. Car si l'histoire de la grâce ce
moiisieur Saint-Vallier obtenue par ses beaux yeux bruns
semble apocr>-,,he il est à peu près p,-ouvé que Diane fut
la maîtresse de François avant de devenir celle de Henri
«On dit, rapporte Le Laboureur, que le roi François, qui
le premier avait aimé Diane de Poitiers, lui ayant u:. i.„r
témoigné quelque déplaisir, après la mort du dauphin
François .son flls, du peu de vivacité ouil vovait eu le
prince llcnry, elle lui dit qu'il fallait le' rendre" amoureux
et qu elle en voulait faire son galant »
Ce que femme veut. Dieu le veut, et Diane fut pendant
vingt-deux ans la blen-aimée et la seule aimée de Henri
Mais api-es avoir regardé le roi et la favorite, n'est-il pas
temps de les écouter ■?
Henri tenant un parchemin lisait à voix haute les vers
que voici, non sans entremêler sa lecture d'interruptions
et de commentaires en action que nous ne pouvons noter
ICI, vu qu'ils appartiennent à la mise en scène.
Douce et belle bouchelette.
Plus fraîche et plus vermeillette
Que le bouton églantin,
Au matin :
Plus suave et mieux fleurante
Que l'immortelle amarante.
Et plus mignarde cent fois
Que n'est la douce rosoe
Dont la terre est arrosée
Goutte à goutte au plus doux mois.
Baise-moi, ma douce amie.
Baise-moi, chère vie
Baise-moi mignonnement.
Serrement,
Jusques à tant que je die ;
Las ! je n'en puis plus, ma mie.
Las! mou Dieu, je n'en puis plus.
Lors ta bouchette retire.
Afin que mort, je soupire.
Puis, me donne le surplus.
Ainsi ma douce guerrière.
Mon cœur, mon tout, ma lumière,
Vivons ensemble, vivons.
Et suivons
Les doux soutiens de jeunesse,
-Aussi bien une viellle.sse
Nous menace sur le port.
Qui toute courbe et tremblante
Nous attraîne, chancelante,
La maladie et la mort.
— Et comment s'appelle le gentil poêle qui dit si bien
ce que nous faisons 1 demanda Henri quand il eut achevé
sa lecture.
— Il s'appelle Remy Belleau. sire, et promet, que je
crois, un rival à Ronsard. Eh bien ! continua la duchesse,
estimez-vous comme moi cinq cents écus cette amoureuse
poésie ?
— Il les aura, ton protégé, ma belle Diane.
— Mais il ne faut pas oublier pour cela les anciens, sire.
Avez-vous signé le brevet de pension que j'ai promis en
votre nom à Ronsard, le prince des poètes ?... Oui, n'est-
ce pas? Je n'ai donc plus alors qu'à vous demander l'ab-
baye vacante de Recouls pour votre bibliothécaire, Mellin
de Salnt-Gelais, notre Ovide de France.
— Ovide sera abbé, entends-tu, mon gentil Mécène, dit
le roi.
— .-^h ! que vous êtes heureux, sire, de pouvoir disposer
à votre gré de tant de bénéfices et de charges. Si j'avais
votre puissance seulement une beui'e !
— Ne l'as-tu pas toujours, ingrate ?
— Vraiment, mon roi ? — Mais voilà deux minutes au
moins que je n'ai eu de baiser de vous!., à la bonne
heure !... vous disiez que votre puissance était toujours à
mol r... — Ne me tentez donc pas, sli'e l je vous préviens que
J'en userais pour acquitter la grosse dette que me réclame
Philibert Delornie, sous prétexte que mon château d'Anet
est terminé. Ce sera l'honnenr Ue votre règne, sire, mais
que c'est cher, un baiser, mon Henri !
— Et pour ce baiser, Diane, prends pour ton Philibert
Delorme les .sommes que produira la vente de ce gouver-
nement de Picardie.
— Sire, est-ce que je vends mes baisers ? Je te les donne,
Henri... C'est deux cent mille livres que vaut ce gouver-
nement de Picardie. Je crois 1 Oh I bien, alors Je pourrai
prendre ce collier de perles qu'on m'offrait, et dont J'avais
bien envie de me parer aujourd'hui au mariage de votre
blen-almé fils François. Cent mille livres à Philibert, cent
mille livres pour le collier, le gouvernement de Picardie
y passera.
14
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— D'autant plus que tu l'estimes juste la moitié au-
dessus de sa valeur, Diane.
— Quoi : ne Taut-il que cent mille livres 1 Eli bien, c'est
tout simple, Je renonee au collier alors.
— Bail 1 reprit en riant le roi. nous avons quelque part
trois ou quatre compagnies vacantes qui pourront payer
ce collier, Diane.
— Oh ! sire, vous êtes le plus généreux des rois, comme
vous êtes le mieux aimé des amans.
— Oui, tu m'aimes vraiment comme je t'aime, n'est-ce
pas, Diane 1
— Il le demande 1
— C'est que moi, vois-tu je t'adore toujours davantage,
car tu es toujours plus belle. — Ah ! le doux sourire que
TOUS avez, mignonne ! ah ! le gentil regard >. Laissez-moi,
laissez-moi à vos pieds. Mettez vos deux blanches mains
sur mes épaules. Que tu es belle, Diane ! Diane, que je
t'aime ! je resterais ainsi à te contempler des heures, des
années; j'oublierais la France, j'oublierais le monde.
Et même le solennel mariage de monseigneur le dau-
phin, dit Diane en riant, et c'est pourtant aujourd'hui,
dans deux heures, qu'on le célèbre. £t si vous êtes déjà
prêt et magnifique, sire, je ne suis pas prête du tout, moi.
Allons! mon roi, il est temps, je crois, que j'appelle mes
femmes. Dix heures vont sonner dans un instant.
— Dix heures ! reprit Henri j'ai un rendez-vous en effet
pour cette lieure-lâ.
— Un rendez-vous, sire î avec une femme peut-être.
— Avec une femme.
— Et jolie sans doute ?
— Oui, Diane, très jolie.
— Alors, ce n'est pas la reine 1
— Méchante ! Catherine de Médicis a sa beauté, beauté
sévère et froide, mais réelle. Cependant, ce n'est pas la
reine que j'attends. Tu ne devines pas qui ?
— Non en vérité, sire.
— C'est une autre Diane, c'est le souvenir vivant de nos
jeunes amours, c'est iiotre flUe, notre flUe chérie l
— Vous le répétez trop haut et trop souvent sire, reprit
Diane en fronçant le sourcil et d'un ton embarrassé. Il
était convenu pourtant que madame de Castro passerait
pour la fille d'une autre que moi. J'étais née pour avoir de
vous des enfants légitimes. J'ai été votre maîtresse parce
■que je vous aimais ; mais je ne souffrirai pas que vous me
déclariez ouvertement votre concubine.
— Il sera fait comme ta fierté le désire, Diane, dit le roi,
tu aimes bien notre enfant, cependant, n'est-il pas vrai 1
— Je l'aime d'être aimée de vous.
— Oh ! oui, bien aimée. . Elle est si charmante, si spiri-
tuelle et si bonne ? Et puis, Diane, elle me rappelle mes
jeunes années, et ce temps où je t'aimais ; ah ! non pas plus
profondément qu'aujourd'hui, mais où je t'aimais pour-
tant... jusqu'au crime.
Le roi était tout à coup tombé dans une sombre rêverie,
puis relevant la tête.
— Ce Montgommery! vous ne l'aimiez pas, n'est-ce pas,
Diane ? vous ne l'aimiez pas ?
— Quelle question ! reprit, avec un sourire de dédain la
favorite. .\près vingt ans, encore cette jalousie !
~ Oui, j'étais jaloux, je le suis, je le serai toujours de
toi Diane, Enfin tu ne l'aimais pas; mais il t'aimait, ruî, le
misérable, il osait t'aimer !
— Mon Dieu ! sire, vous avez toujours trop ajouté fol aux
calomnies dont ces protestans me poursuivent. Ce n'est
pas d'un roi catliolique. cela. En tout cas, quand cet hom-
me m'aurait aimée, qu'importe, si mon cœur n'a pas un
instant cessé d'être a vous et le comte de Montgommery
est mort depuis longtemps.
— Oui, murl ! dit le roi d'une voix scivrde.
— N'attristons donc pas de ces souvenirs un jour qui doit
être un jour de fête, reprit Diane, .ivez-vous déj:\ vu ïTan-
çois et Marie, voyons? sont-ils ton [ours au.ssi amoureux,
ces enfans ? Voilà que leur grande impatience sera bientôt
satisfaite. Enfin, dans deux heures. Ils seront l'un à l'autre,
bien joyeux, bien heureux encore, jias aussi joyeux que les
Guises dont celte union doit combler les voeux
— Oui, mais qui enrage? dit le roi; mon vieux Montmo-
rency; et le connétable a d'autant plus le droit d'enr.iger
que notre Diane, j'en al peur, ne sera pas non plus pour
.son fils
— Mais, sire, ne lui avlez-vous iias promis ce mariage
comme dédommagement ?
— Assurément, mais 11 parait que maiiame de Castro a
des répugnances...
— - Une enfant de dix-huit ans qui sort du couvent à peine-
Quelles répngn.ances peut-elle avoir 1
— C'est pour me les confier qu'elle uoit m'attendre à celte
heure chez moi.
— Allez la rejoindre, sire; moi, je vais me faire belle
pour vous plaire-
Et après la cérémonie, je vous r( verrai au carrousel.
Je romprai encore aujourd'hui des lances en votre hon-
neur, et veux vous faire la reine du tournoi.
— La reine? et l'.iutre?
— Il n'y en a qu'une, Diane, et tu le sais bien. An re-
voir.
— .\u revoir, sire, et surtout pas de témérité imprudente
dans ce tournoi, vous me faites peur quelquefois.
— Il n'y a pas de darger, hélas ! (-t j-^ voudrais qu'il y en
eût pour en avoir un peu plus de .Hérite à tes yeux. Mais
l'heure s'écoule, et mes deux Diane s'impatientent. Dis-moi
pourtant encore une fois que tu m'aimes.
— Sire, comme je vous ai toujours aimé, comme je vous
aimerai toujours.
Le roi, avant de laisser retomber sur lui la portière, en-
voya de la main un ciernier baiser à sa maîtresse. — Adieu
ma Diane bien aimante et hien-almée, dit-il.
Et il sortit.
Alors un panneau caché par une tapisserie s'ouvrit dans
la muraille opposée.
— Par la mort Dieu ! avez-vous assez bavardé aujour-
d'hui? dit brutalement en entrant le connétable de Mont-
morency.
— Mon ami, dit Diane qui s'était levée, vous avez vu
que, même avant dix heures, l'heure où je vous avals donné
rendez-vous, j'ai tout fait pour le renvoyer. Je souffrais
autant que ^ous, croyez-le.
— .\utant que moi ! non, pasques-Uieu ! ma chère, et si
vous vous imaginez que vos discours étaient édifians et
amusans... Et d'abord qu'est-re que cette nouvelle lubie de
refuser à mon fils Frrnçols la main de votre fille Diane.
après me l'avoir solennellement promise? Par la couronne
d'épines ! ne dirait-on pas que cette biltarde fait un grand
honneur à la maison des Montmorency en daignant y ren-
trer ! Il faut que ce mariage ait lieu, entendez-vous, Diane ;
vous vous arrangerez pour cela. C'est le seul moyen qui
nous reste de rétablir un peu l'équilibre entre nous et ces
Guises que le diable étrangle ! ,\lnsl, Diane, malgré le roi,
malgré le pape, malgré tout, je veux que cela se fas.se
— Mais, mon ami...
— Ah ! s'écria le connétable, quand je vous dis que je le
veux, Pater nosten...
— Cela se fera donc, mon ami, s'empressa de dire Diane
épouvantée
LA CHAMBKE DES ENFANS DE FRANCE
Le roi, en rentrant chez lui, n'y trouva pas >a lillo.
L huissier de service l'avertit qu'après l'avoir longtemps
attendu, madame Diane avait passé dans le logement des
enfans de France, priant qu'on )a prévint dès que Sa Ma-
jesté serait de retour.
— C'est bien, dit Henri, je vais moi-même l'y rejoindre.
Qu'on me laisse, je veux aller seul.
II traversa une grande salle, prit un long corridor, puis
ouvrant dojcement une porte, s'arrêta pour regarder der-
rière la haute portière entrebâillée. !,os cris et les rires des
enlaus avaient couvert le bruit de se." pas, et il put voir
sans être vu le plus charmant et le plus gracieux tableau.
Debout devant la croisée, -Marie Stuort, la jeune et char-
mante mariée, avait autour d'elle Diane de Castro, Elisa-
hetii et Marguerite de France, toutes trois empressées et
h.'d niantes, redressant un pli à ton costume, ajustant une
liGiicle dér.angée à sa coiffure, donnant enfin a sa fraîche
loilflte ce dernier fini iiue les femmes seules savent donner.
.\ 1 autre extrémité de la chambre, les frères Charles. Henri,
f! le plus jeune. François, riant et cria'it ;t (|ui mieux mieux,
pesaient de toutes leurs forees sur une porte (lutssayalt
vainement de pousser le dauphin François, le jeune marié,
à qui les espiègles voulaient Interdire jusqu'au dernier
moment la vue de sa femme.
Jacques Amyot, !)récepleur des jirinces, causait grave-
ment dans un coin avec madame de Conl et lady Lennox,
gouvernantes des princesses.
Il y avait la aussi n-unis. dans l'espace que peut embras-
ser d'un coup d'œil tente l'iiistoire de l'avenir, bien des
malheurs, des passions et de la gloire. Le dauphin (|ui s'ap-
pela François U. EUs.ibeth qui épousa Philippe II et devint
reine d'Espagne. Charles qui fut Charles IX. Henri <iui fut
Henri III, Marguerite de Valois qui fut reine et femme de
Henri IV, François qui fut duc d'Alonçon, d'.\njoH et de
l'iahan;. et Marie Stuart qui fut reine deux fois et de plus
m.-irtyre.
L'illustre traducteur de Plutarque suivait, d'un œil mélan-
colique et profond en même temps, les jeux de ces enfans et
les destinées futures de la France.
— Non, non, François n'entrera pas, criait avec une sorte
LES DEUX DIANE
15
de viok'iice le sauvage Charles-Maximillen qui ordonna la
Saïut-Baitliélemy.
Et aidé de ses frères il réussit à pousser le verrou, et à
rendre ainsi l'entrée tout à fait impossible au pauvre dau-
liltin François, qui, trop frêle d'ailleurs pour l'emporter,
même sur trois enfans, ne pouvait 'iu« trépigner et l'implo-
rer au dehors.
— Cher Jfrançois ! comme ils le tourmentent, dit Jlarie
Stuart à ses sœurs.
— Tenez-vuus doue, madame la dat.phine. que j'attaclie
au moins cette épingle, dit en riant la petite Marguerite.
Quelle belle invention que celle des épingles, et comme ce-
lui qui les a imagi-iées 1 an passé devait être un grand
homme, ajouta-t-elle.
— lit l'épingle mise, reprit la tendre Elisabeth, je vais
ouvrir, moi. à ce pauvre François, malgré ces démons; car
je souffre de le voir ainsi souffrir.
— Oui. tu comprenJs cola. toi. Elisabeth, dit en soupirant
Marie Stuart. et tu penses â ton gentil Espagnol don Carlos,
le flls du roi d Espagne, qui nous a tant fêtées et diver-
ties à. Saint-Germain.
— Tiens ! s'écria malicieusement en battant des mains la
petite Marguerite, Elisabeth rougit... le fait est qu'il était
galant et beau son C;'.slillan.
— Allons donc ! intervint maternellement Diane de Castro,
la sœur ainée. il n est pas bien de se railler ainsi entre
sœurs, Marguerite.
— Rien n'était plus ravissant en effet que l'aspect de ces
quatre beautés si diveises et si parfaites; boutons en Heurs!
Diane, toute pureté et douceur ; Elisabeth, gravité et ten-
dresse ; Marie Stuart, provocante langueiu- ; Marguorite.
pétillante étourderie. Henri, ému et ravi, ne pouvait rassa-
sier .ses yeu.\ de ce charmant spectacle.
Il fallut bien pourtant qu'il se décidât à entrer. — Le roi !
cria-t-on dune voix; et tous et tontes se levant accouru-
rent vers le roi et le père. Seulement Marie Stuart, restant
un peu en arrière, vint tirer doucement le verrou qui rete-
nait François captif. Le dauphin entra promplement, et la
Jeune famille se trouva ainsi complétée
— Bonjour mes entans, dit le roi, je suis bien content
de vous trouver ainsi tous en santé et en joie. — On te re-
tenait donc dehors, François, mon pauvre amoureux? mais
tu vas avoir le temps maintenant de voir souvent et tou-
jours ta mignonne fiancée. Vous vous aimez bien mes en-
fants ?
— Oh ! oui, sire, j'aime Marie ! et le passionné garçon
mit un baiser ardent sur la main de celle qui allait être sa
femme.
— Monseigneur, dit vivement et sévèrement lady Lennox.
on ne baise pas ainsi publiquement la main des dames, en
présence de Sa Majesté surtout. Que va-t-elle penser de
madame Marie et de sa gouvernante?
— Mais cette main n est-elle pas a moi? dit le dauphin.
— Pas encore, monseigneur, dit la duègne, et j'entends
remplir jusqu au bout mon devoir.
— Sois tranquille, reprit Slarie à demi-voix à son mari
qui boudait déjà, quand elle ne nous regardera pas, je te
le rendrai.
Le roi riait sous sa barbe.
— Vous êtes bien austère, milady ; mais vous avez rai-
son, ajouta-t-il en se reprenant. — Ht vous, messire .\myot,
vous n'êtes pas mécontent, j'espère, de vos élèves. Ecoutez
bien votre savant précepteur, messieurs, il vit dans la fa-
miliarité des grands héros de 1 antiquité. — Mes.sire Amyot,
y a-t-il longtemps quj vous n avez eu de nouvelles de
Pierre Danoy. notre n.altre â tous les deux, et de Ifenri
Etienne, notre condisciple?
— Le vieillard et le jeune homme vont bien, sire, et se-
ront heureux et fiers du souvenir que Votre Majesté a dai-
gné garder deux.
— Allons, mes enfaus. dit le roi, j'ai voulu vous voir
avant la cérémonie, et suis aise de vous avoir vus. Mainte-
nant, Diane, je suis tout à vous, ma mignonne, suivez-moi
donc.
IJlane, sMncllnant profondément, se mit en devoir do
suivre le roi.
VI
DIANE DE CASTRO
Diane de Castro que nous avons vue enfant, avait main-
tenant près de dix-huit ans. Sa bea:ité avait tenu toutes ses
promesses, et s était développée à la fois régulière et char-
mante: l'expression particulière de son doux et Un visage
était une candeur virginale. Diane de Castro, de caractère
et d'esprit." était rcslée l'enfant que nous connaissons Elle
n'avait pas encore t -eize ans, quand le duc de Castro,
qu'elle n'.nvalt. pas revu depuis le jour de son mariage,
avait élé tué au sit-ge d'Hesdin. Le roi avait envoyé la veuve
enfant passer son deud au couvent des Filles-Dieu à Paris,
et Diane avait trouvé li des affections si chères et de si
douces habitudes, qu'elle avait demandé ii son père la per-
mission de rester avec les bonnes religieuses et ses com-
pagnes, jusqu'il ce qu'il lui idût de disposer d'elle de nou-
veau. On ne pouvait (,ue resi]ecter une intention si pieuse,
et Henri n'avait fait .-ortir Diane du ccuvoiit que depuis un
mois, depuis que le connétable de Montmorency, jaloux de
l'autorité prise par les Ciuises dans le gouvernement, avait
sollicité et obtenu pour son fils, la main de la flUe du roi
pt de la favorite.
Pendant ce mois qu'elle venait de passer i la cour, Diane
avait su s'attirer tout de suite le respect et l'admiration de
tous : o Car, dit Brantôme au livre des Dames illustres, elle
était fort bonne et ne faisait point de déplaisir à personne,
encore qu'elle eût le cœur grand et haut, et l'âme fort gé-
néreuse, sage et fort vertueuse. » ilals cette vertu, qui se
détachait si pure et si aimable au milieu de la corruption
générale du temps, n'était mêlée, d'ailleurs, d'.aucuno aus-
térité et d'aucune rudesse. Comme un jour un homme dit
devant Diane qu'une fille de France devait être vaillante, et
que sa timidité sentait trop la religieuse, elle apprit en peu
de jours û monter à cheval, et il n'y avait pas de cavalier
qui fût aussi hardi et aussi élégant qu'elle. Elle accom-
pagna dès lors le roi â la chasse, et Henri se laissa de plus
en plus captiver par cette bonne grâce qui cherchait sans
affectation la moindre occasion de le prévenir et de lui
plaire. Aussi Diane avait-elle le privilège d'entrer à toute
heure chez son père et elle était toujours la bienvenue.
Son charme touchant, sa chaste attitude, ce parfum de vir-
ginité et d'innocence qu'on respirait autour d'elle, jusqu'à
son sourire un peu triste, en faisaient la figure la plus e.x-
quise et la plus ravissante peut-être de cette cour, qui
comptait cependant tant d'éblouissantes beautés.
— Eh bien ! dit Henri, je vous écoute â présent, ma mi-
gnonne. Voilà onze heures qui sonnent. La cérémonie du
mariage à Saint-Germain l'-Auxerrois n'est que pour midi.
J'ai donc toute une demi-heure a vous donner, et que n'en
ai-je plus encore ! Ce sont de bons instans de ma vie, ceux
que je passe auprès de vous.
— Sire, que vous êtes Indulgent et paternel !
~ Non, mais je vous aime bien, mon affectueuse enfant,
et je voudrais de tout mon cœur faire quelque chose qui
vous plût, à condition de ne pas nuire aux Intérêts graves
qu'un roi doit considérer toutefois avant toute affection. —
Et tenez, Diane, pour vous en donner la preuve, je veux
d'abord vous rendre compte des deux requêtes que vous
m avez adressées. La bonne sœur Monique, qui vous a tant
chérie et soignée â votre couvent des Filles-Dieu, vient, à
votre recommandation, d'être nommée abbesse supérieure
du couvent d'Origny à Saint-Quentin.
— Oh ! que de remerciements, sire !
— Quant au brave Antoine, votre serviteur préféré à Vi-
moutlers. il aura sa vie durant une bonne pension sur no-
tre trésor. Je regrette bien, Diane, que le sire Enguerrand ne
soit plus. Nous aurions voulu royalement témoigner notre
reconnaissance au digne écuyer qui a si heureusement
élevé notre chère fille Diane. Mais vous l'avez perdu l'an
passé, je crois, et il ne laisse pas même d'héritier.
— Sire, c'est trop de générosité et de bonté, vraiment.
— Voilà de plus, Diane, les lettres patentes qui vous con-
fèrent le titre de duchesse d'Angouîêmo. Et ce n'est pas
le quart de ce que je souhaiterais faire pour vous. Car je
vous vois parfois rêveuse et triste, et c'est de quoi j'avais
hâte de m'entretenir avec vous, désirant vous consoler, ou
guérir vos peines. Voyons, ma mignonne, n'es-tu donc paL
heureuse ?
— Ah ! sire, reprit Diane, comment ne le serais-je pas
ainsi, entourée de votre affection et de vos bienfaits? Je ne
demande qu'une chose, c'est que le présent si plein de joie
se continue. L avenir, si beau et si glorieux qu'il puisse
être, ne le compenserait jamais.
— Diane, dit gravement Henri, vous savez que je vous
al rappelée du couvent pour vous donner à François de
Montmorency. C'était un grand parti. Diane, et pourtant
ce mariage, qui, je ne vous le cache pas, eût servi utilement
les intérêts de ma couronne, semble vous répugner. Vous
me devez au moins les motifs de ce refus qui m'afflige,
Diane.
— Aussi ne vous les cachcrai-je pas, mon père. Et d'abord,
dit Diane avec quelque embarras, on m'a assuré que Fran-
çois de Montmoremy était marié déjà .secrètement à made-
moiselle de Flennes. une des dames de la reine ?
— C'est vrai, reprit le roi, mais ce mariage contracté
clandestinement, sans le consentement du connétable et
le mien, est nul de plein droit, et si le pape prononce le
divorce, vous ne pouvez pas, Diane, vous montrer plus
exigeante que Sa Sainteté ! Donc, si c'est là votre raison ?...
— Mais c'est qu'il y en a une antre, mon père.
— Et laipielle. voyons? comment une alliance qui hono-
rerait les plus nobles et les plus riches héritières de France
peut-elle faire votre malheur?
16
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Eh hien ! mon père, parce que... parce que j'aime quel-
qu'un, dit Diane en se jetant toute confuse et éplorée dans
les Jjras du roi.
— Vous aimez, Diane? reprit Henri étonné, et comment
s'appelle celui que vous aimez ?
— Gabriel, Sire !
— Gabriel de quoi? dit le roi en souriant.
— Je n'en sais rien, mon père.
— Comment cela, Diane? Au nom du ciel! expliquez-vous.
— Sire, je vais tout vous dire. C'est un amour denfance.
Je voyais Gabriel tous les jours. II était si complaisant, si
brave, si beau, si iSavant, si tendre ! il m'appelait sa
petite femme. Ah ! Sire, ne riez pas, c'était une affection
grave et sainte, la première qui se fût gravée dans mon
cœur ; d'autres pourront s y ajouter, aucune ne l'effa-
cera. Et pourtant je me suis laissé marier au duc Farnèse,
Sire, mais c'est qiie Je ne savais pas ce que je faisais ;
c'est qu'on m'a contrainte et que j'ai obéi comme une
petite tille. Depuis, j'ai vu, j'ai vécu, j'ai compris de quelle
trahison je m'étais rendue coupable envers Gabriel ! Pau-
vre Gabriel ! en me quittant, il ne pleurait pas, mais dans
son regard profond quelle douleur ! Tout cela m'est re-
venu avec les souvenirs dorés de mon enfance, pendant
les années solitaires que j'ai passées au couvent. De sorte
que j'ai vécu deu.x fois les jours écoulés auprès de Gabriel,
dans le fait et dans la pensée, dans la réalité et dans le
rêve. Et de retour ici, à la cour, Sire, parmi ces gentils-
liommes accomplis qui vous font comme une autre cou-
ronne, je n'en ai pas vu un seul qui pût rivaliser avec
Gabriel, et ce n'est pas François, le fils soumis du hautain
connétable, qui me fera jamais oublier le doux et fier
compagnon de mon enfance. Aussi, maintenant que je com-
prends mes actions et leur portée, mon père, tant que vous
me laisserez libre, je resterai fidèle â Gabriel,
— L'as-tu donc revu depuis que tu as quitté ■\'imoutiers,
Diane ?
— Hélas ! non, mon père.
— Mais tu as eu de ses nouvelles, au moins?
— Pas davantage. J'ai seulement appris par Enguerrand
qu'il avait quitté le pays après mon départ : 11 avait dit à
Aloyse, sa nourrice, qu'il ne la reverrait que glorieux et re-
doutable, et qu'elle ne s'inquiétât pas de lui. Et là-dessus il
est parti. Sire.
— Sans que sa famille ait depuis entendu parler de lui?
demanda le roi.
— Sa famille? répéta Diane. Je ne lui connaissais pas
d'autre famille qu'Aloyse, mon père, et jamais je n'ai vu
ses parents quand j'allais avec Enguerrand lui faire visite
à Montgommery.
— A Jlontgommery ! s'écria Henri en p.Mlssant. Diane.
Diane ! ce n'est pas un Montgommery j'espère! dis-moi bien
vite que ce n'est pas un Jlontgommery.
— Oh ! non, Sire ; sans cela il me .semble qu'il eût habité
le château, et il demeurait dans la maison d'Aloyse sa
nourrice. Mais que vous ont donc fait les comtes de Mont-
gommery pour vous émouvoir à ce point, Sire ? Seraient-ils
vos ennemis? on n'en parle dans le pays qu'avec vénéra-
tion.
— Ah ! vraiment ! reprit le roi avec un rire de dédain ;
ils ne m ont rien fait d'ailleurs, rien du tout. Diane ! que
veux-tu qu'un Montgommery fasse à un Valois? Revenons
à ton Gabriel. N'est-ce pas Gabriel que tu le nommes?
— Oui ..
— Et il n'avait pas d'autre nom?
— Pas d'autre, que je sache, Sire; c'était un orplielin
comme moi, et jamais en ma présence on n'a parlé de
son père.
— Et vous n'avez pas enfin. Diane, d'autre objection à
faire à l'alliance projetée entre vous et Montmorency, que
votre ancienne affection pour ce jeune homme ? pas d'ati-
tre, n'est-ce pas?
— Cela sufht â la religion de mon cœur. Sire.
— Fort bien. Diane, et je n'essayerais peut-être pas de
vaincre vos scrupules si votre ami était là, qu'on pût le
connaître et l'apprécier, et. bien qu'il soit, je le devine,
de race douteuse. .
— N'y a-t-il pas aussi une barre à mon écusson, Votre
Majesté?
— Au moins avez-vous un écusson, madame, et les Jlont-
morency comme les Castro tiennent â lionneur d'introduire
dans leurs maisons une fille légitimée de la mienne, veuillez
vous le rappeler. Votre Gabriel, au contraire... mais ce
n'est pas de cela qu'il s'agit. Ce qui m'occupe, c'est que
depuis six ans il n'a pas reparu, qu'il vous a ouljliée,
Diane, qu'il en aime une autre, peut-être.
— Sire, vous ne connaissez pas Gabriel, c'est un coeur
sativage et fidèle, et qui s'éteindra on m'aimant.
— Bien ! Di.ane. Avec vous l'inlidélilé n'est pas vraisem-
blable sans doute, et vous avez raison de la nier. Jfais tout
vous porte enfin à croire que ce jeune homme est parti
pour la guerre. Eh bien ! n'est-ll pas probable qu'il y ait
péri ? Je t'afflige, mon enfant, et voilà ton beau front tout
pâle et tes yeux tout noj-és de larmes. Oui, je le vols,
c'est en toi un sentiment profond, et quoique je n'aie
guère eu occasion d'en rencontrer de pareil, et qu'on m'ait
habitué à douter de ces grandes passions, je ne souris pas
de la tienne et veux la respecter. Slais vols pourtant, ma
mignonne, pour un amour d'enfant, dont l'objet n'est même
plus, pour un souvenir, pour une ombre : vois dans quel
embarras ton refus va me jeter. Le connétable, si je lui
retire injurieusement ma parole, se fâchera, non sans droit,
ma nUe, se retirera du service peut-être; et alors, ce n'est
plus moi qui suis le roi, c'est le duc de Guise. Regarde,
Diane ; des six frères de ce nom. le duc de Guise a sous la
main toutes les forces militaires de la France, le cardinal
toutes les finances, un troisième mes galères de Marseille,
un quatrième commande en Ecosse, et un cinquième va
remplacer Brissac en Piémont. De .sorte que dans tout mon
royaume, moi, le roi, je ne puis disposer ni d'un soldat ni
d'un écu sans leur assentiment. Je te parle doucement,
Diane, et je t'explique les choses ; je prie quand je pour-
rais ordonner. Mais j'aime bien mieux te faire juge toi-
même, et que ce soit le père et non le roi qui obtienne do
sa fille son consentement à ses vues. Je l'obtiendrai, car tu
es bonne et dévouée. Ce mariage me sauve, mon enfant ;
il donne aux Montmorency l'autorité qu'il retire aux Guises.
Il égalise les deux plateaux de la balance, dont mon pou-
voir royal est le fléau. Guise en devient moins superbe et
Montmorency plus dévoué. Eli bien ! tu ne réponds pas,
mignonne, resteras-tu sourde aux supplications de ton père,
qui ne te violente pas, qui ne te brusque pas, qui entre
dans tes idées, au contraire, et te demande seulement de
ne pas lui refuser le premier service dont tu puisses payer
ce qu'il a fait et ce qu'il veut encore faire pour ton bonheur
et ton honneur?.. Eh bien, Diane, ma fille, consens-tu,
voyons ?
— Sire, reprit Diane, vous êtes plus puissant mille fois
quand votre voix implore que lorsqu'elle ordonne. Je suis
prête à me sacrifier à vos intérêts, mais à une condition
cependant. Sire.
— Et laquelle, enfant gâtée ?
— Ce mariage n'aura lieu que dans trois mois, et d'ici là,
je ferai demander â Aloyse des nouvelles de Gabriel, et
prendrai ailleurs toutes les Informations possibles, afin que,
s'il n'est plus, je le sache, et que s'il vit, je puisse au moins
lui redemander ma promesse.
— Accordé de grand cœur, dit Henri tout joyeux, et
j'ajouterai qu'on ne peut pas mettre plus de raison dans
renfantillage... Ainsi, tu feras rechercher ton Gabriel, et
je t'y aiderai au besoin, et dans trois mois tu épouseras
François, quel que soit le résultat de nos Informations, que
ton jeune ami soit vivant ou mort?
— Et à présent, dit Diane en secouant douloureusement
la tête, je ne sais pas si je dois le plus souhaiter sa mort
ou sa vie.
Le roi ouvrit la bouche et allait hasarder une théorie
assez peu paternelle, et une consolation passablement ris-
quée. Mais il n eut qu'à rencontrer le regard candide et le
profil pur de Diane pour s'arrêter à temps, et sa pensée
ne se traduisit cpie par un sourire.
— Par bonheur et par mallieur, l'usage de la cour la
formera, se dit-il.
Et tout liant :
— Voici l'heure de se rendre à l'égli.se. Diane ; acceptez
ma main jusqu à la grande galerie, madame, et puis je vous
reverrai aux carrousels et aux jeux de l'après-diner, et
si vous ne m'en voulez pas trop de ma tyrannie, vous
daignerez applaudir à mes coups de lance et à mes passes-
d'armes, mou joli juge.
VII
LES l'ATF.XOTRES DE M. LE CnXNKTMÎLE
Le même jour, dans l'après-midi, pendant que les car-
rousels et les fêtes se tenaient aux ïournelles, le conné-
taljle de Montmorency achevait d'interroger au Louvre,
dans le cabinet de Diane de Poitiers, un de ses affldés se-
crets.
L'espion était de taille moyenne et brun de figure. II avait
les yeux et les cheveux noirs, le nez aquilin, le menton
fourchu, la lèvre inférieure saillante, et le dos légèrement
courbé. H ressemblait de la façon la plus frappante à Mar-
tin-Guerre, le fidèle écuyer de Gabriel. Qui les eut vus sé-
liarés les eût pris l'un pour l'autre. Qui les eût vus en-
semble aurait cru avoir affaire à deux jumeaux, tant leur
conformité était de tout point exacte. C'étaient les mêmes
traits, le même Age, la môme tournure.
I
LES DEUX DIANE
17
— Et du courrier, qu'en avez-vous fait, maître Arnauld?
demanda le connétable.
— Monseigneur, je l ai supprimé. Il le fallait bien. Mais
c'était la nuit, dans la forût de Fontainebleau. On mettra
le meurtre sur le compte des voleurs. Je suis prudent.
— N'importe, maître Arnauld. la chose est grave, et je
■ us blAme d'être si prompt à jouer du couteau.
— Je ne recule devant aucune extrémité quand il s'agit
Uu service de monseigneur.
— Oui. mais une fois pour toutes, maître .\rnauld. songez
«tue si vous vous laissez prendre, je fous laisserai pendre,
lit d'un' ton sec et quelque peu méprisant le connétable.
— Soyez tranquille, monseigneur, on est homme de pré-
uutton.
— Voyons la lettre maintenant.
— La 'voici, monseigneur.
— Eh bien ! décachetez-la sans altérer le scel, et lisez. Est-
ce que vous vous imaginez que je sais lire, par la mort Dieu.
Maître Arnauld du rhil prit dans sa podie une sorte de
:*eau tranchant, découpa soigneusement le cachet et dé-
l'ioppa la lettre. 11 courut d'abord à la signature.
- Monseigneur voit que je ne me trompais pas. La lettre
:ilressée au cardinal de Guise est bien du cardinal Caraffa.
'mme ce misérable courrier avait eu la sottise de me
. avouer.
— Lisez donc, par la couronne d'épines ! s'écria Anne de
Montmorency.
Maître Arnauld lut.
• Monseigneur et cher allié, trois mots seulement d'im-
portance. Premièrement, selon votre demande, le Pape traî-
nera en longueur l'affaire du divorce, et renverra de congré-
-'atîon en congrégation François de Montmorency, qui nous
est arrivé d'hier à Rome, pour finalement lui refuser les
dispenses qu il sollicite. »
— Pater noster... murmura le connétable. Que Satan les
brûle, toutes ces robes rouges !
— « Deuxièmement, reprit Arnauld continuant sa lecture,
monsieur de Guise, votre illustre frère, après avoir pris
Campoli. tient Civitella en échec. Mais pour nous résoudre
ici a lui envoyer les hommes et provisions qu'il demande,
iriaiid .sacrifice pour nous, en somme, nous voudrions être
(lu moins assurés que vous ne le rappellerez pas pour la
guerre de Flandres, comme le bruit en court ici. Faites en
sorte qu'il nous reste, et sa Sainteté se déterminera à une
grande émission d'indulgences, quoique les temps soient
luis, pour aider monsieur François de Guise à châtier effi-
acement le duc d'Albe et son maître arrogant. »
— Adieniat regnuvi luum... grommelait Montmorency.
Nous aviserons à cela, tête et sang ! nous y aviserons, dus-
-ions-nous appeler les Anglais en France ; continuez donc,
par la messe I .arnauld.
— « Troisièmement, reprit l'espion, je vous annonce, mon-
seigneur, pour vous encourager et vous seconder dans vos
efforts, l'arrivée prochaine à Paris d'un envoyé de votre
frère, le vicomte d Exmês, apportant à Henri les drapeaux
■ onquis dans cette campagne d'Italie. Il part, et il arri-
vera sans doute en même temps que ma lettre, que j'ai
préféré confier cependant à notre courrier ordinaire ; sa
présence, et les glorieuses dépouilles qu'il va offrir au roi.
vous seront assurément d'un bon secoui's pour diriger vos
négociations dans le sens qu'il faut. »
— Fiat voliwtas tua : s'écria le connétable furieux. Nous
allons bien le recevoir, cet ambassadeur d'enfer ! je te le
recommande. Arnauld. Est-elle finie cette damnée lettre ?
— Oui, monseigneur, suivent les compliments et la signa-
ture.
— C'est bon. tu vois que tu vas avoir de la besogne, mon
maitre.
— Je ne demande que cela, monseigneur, avec un peu
d'argent pour la conduire â bonne fin.
— Drôle ! voilà cent ducats. Il faut toujours avec toi avoir
l'argent à la main.
— Je dépense tant pour le service de monseigneur.
— Tes vices te coûtent plus que mon service, maraud.
-■ Oh : comme monseigneur se trompe sur mon compte '
Mon rêve serait de vivre calme et heureux, et riche, dans
quelque province, entouré de ma femme et de mes en-
fants, et de couler là en paix mes jours comme un honnête
père de famille.
— C est tout à fait vertueux et bucolique, en effet. Eh
bien : amende-loi. mets de côté quelques doublons, marie-
toi, et tu pourras réaliser tes plans de bonheur domestique.
Qui t en empêche?
— .\h : monseigneur, la fougue ! Et quelle femme voudrait
de moi ?
— .\u fait, en attendant votre hyménée. maître Arnauld.
recachetez toujours précieusement cette lettre, et portez-la
au cardinal. Tous vous déguiserez, entendez-vous? et vous
direz que vous avez été chargé par votre camarade mou-
rant...
— MonselgnetiT peut se fier à mol. Lettre refermée et cour-
rier remplacé seront plus vraisemblables que la vérité elle-
même.
— Ah : mort Dieu ! reprit Montmorency, nous avons oublié
de prendre le nom de ce plénipotentiaire annoncé par le
Guise. Comment s'appelle-t-il déjà ?
— Le vicomte d'Exmés, monseigneur.
— Oui. c'est cela, maraud. Eh bien ! retiens ce nom. Eh l
là! qui vient me déranger encore?
— Que monseigneur me pardonne, dit en entrant le four-
rier du connétable. C'est un gentilhomme arrivant d'Ita-
lie, qui demande â voir le roi de la part du duc de Ciuise,
et J'ai cru devoir vous en prévenir, vu surtout qu'il voulait
absolument parler au cardinal de Lorraine. Il s appelle le
vicomte d'Exmés.
— C'est très bien fait à toi, Guillaume, dit le connéta-
ble. Fais entrer ici ce seigneur. Et toi. maitre Arnauld.
mets-toi là, derrière cette portière, et ne perds pas cette
occasion de voir celui à fiui tu auras sans doute affaire. C'est
pour toi que je le reçois, attention I
— M'est avis, monseigneur, répondit Arnauld, que je l'ai
rencontré déjà dans mes voyages. N'importe! il est bon
de s en assurer. . Le vicomte d'Exmés?...
L'espion se glissa derrière la tapisserie. Guillaume intro-
duisit Gabriel.
— Pardon, dit le j,eune homme en saluant le vieillard, i
qui ai-je l'honneur de parler?
— Je suis le comte de Montmorency, monsieur ; que dési-
rez-vous ?
— Pardon encore, reprit Gabriel, ce que j'ai à dire, c est
au roi que je dois le dire.
— Vous savez que Sa Majesté n'est pas au Louvre ? et en
son absence...
— Je rejoindrai ou j'attendrai Sa Majesté, interromjiit
Gabriel.
— Sa Majesté est aux fêtes des Tournelles, et ne revien-
dra pas avant le soir ici. Ignorez-vous qu'on célèbre aujour
dhui le mariage de monseigneur le dauphin?
— Non, monseigneur, je l'ai appris sur mon chemin.
Mais je suis venu par les rues de l'Université et le pont
au Change, et n'ai point traversé la rue Saint-Antoine.
— Vous auriez dû suivre alors la direction de la foule.
Elle vot>s eût conduit au roi.
— C'est que je n'ai pas l'honneur d'avoir été vu encore
' par Sa Majesté. Je suis tout à fait étranger à la cour. J'es-
pérais trouver au Lou^Te monseigneur le cardinal de Lor-
raine. C'est son Eminence que j'avais demandée, et je ne
sais pourquoi, monseignem-, c'est à vous que l'on ma
mené.
— Monsieur de Lorraine, dit le connétable, aime les simu-
lacres de combat, étant homme d'église ; mais moi qui suis
homme d'épée. je n'aime que les combats réels, et c'est
pourquoi je suis au Louvre, tandis que monsieur de Lor-
raine est aux Tournelles.
— Je vais donc, s'il vous plaît, monseigneur, aller l'y
rejoindre.
— Mon Dieu ! reposez-vous un peu, monsieur, vous
paraissez arriver de loin, d Italie sans doute, puisque vous
êtes entré par l'Université.
— D'Italie en effet, monseigneur. Je n'ai aucune raison
de le cacher.
— Vous venez de la part du duc de Guise peut-être. Eh
bien! que fait-il là-bas?
— Peimettez-moi. monseigneur, de l'apprendre d'abord
à Sa Majesté, et de vous quitter pour aller remplir ce de-
voir
— Allez, monsieur, puisque vous êtes si pressé. Sans doute,
ajouta-t-il avec une bonhomie jouée, vous êtes impatient de
revoir quelqu'une de nos beUea. dames. Je gage que vous
avez hâte et peur à la fois. Eh! n'est-ce pas vrai, voyons,
jeune homme?
.Mais Gabj-iel çrit sau air froid et grave, ne répondit que
par un profond salut et s'éloigna.
— Pater noster gui e» in acelisi... grinça le connétable
quand la porte se fut refermée sur Gabriel. Est-ce que ce
maudit muguet s'imagine que je voulais lui faire des avan-
ces, par hasard, le gagner, qui sait ? le corrompre peut-
être 1 Est-ce que je ne sais pas aussi bien que lui ce qu'il
vient dire au roi? N'Importe, si je le retrouve, il payera
cher ses airs farouches et son insolente défiance? — Holà?
maître Arnauld. Eh bien ! quoi, où est le drôle ? envolé
aussi ! Par la croix ! tous les gens se sont donné le mot pour
être stupides aujourd'hui ; Satan les confonde !... Pater
noster I...
Tandis que le connétable exhalait sa mauvaise humeur
en injures et en patencltres. selon sa coutume. Gabriel, tra-
versant pour sortir du Louvre une galerie assez ob.scure,
vit .à .son grand étoniiement, debout près de la porte, son
écuyer Martin-Guerre, auipiel il avait ordonné de l'attendre
dans la cour.
— C'est vous, maître Martin, lui dit-il. Vous êtes donc
venu à ma rencontre? Eh bien! prenez les devans avec
LES DEUX DIANE
18
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
Jérôme, et allez m attendre avec les drapeaux bien envelop-
pés au coin de la rue Sainte-Catherine, dans la rue Saint-
Antoine. Monseigneur le cardinal voudra peut-être que nous
les présentions au roi sur-le-champ, et devant la cour ras-
semblée au carrousel. Christophe me tiendra mon cheval et
m'accompagnera. Allez! vous m'avez compris?
— Oui, monseigneur, je sais ce que je voulais savoir,
répondit Martin-Guerre.
Et il se mit à descendre les escaliers, en devançant Ga-
briel, avec une promptitude de bon augure pour l'exécution
de sa commission. Aussi Gabriel qui sortit du Louvre plus
lentement et comme rêvant, fut très surpris de retrouver
encore dans la cour son écuyer tout effaré et tout blême
cette fois.
— Eh bien! Martin, qu'est-ce donc et quavez-vous ? lui
demanda-t-il.
— Ah ! monseigneur, je viens de le voir, il a passé là
près de moi. à l'instant, il m'a pa^lé.
— Qui donc ?
— Qui? si ce n'est Satan, le fantôme, l'apparition, le
monstre, l'autre Martin-Guerre.
— Encore cette folie, Martin ! vous rêvez donc tout de-
bout ?
— Non. non. je n'ai pas rêvé. Il ma parlé, monseigneur
vous dis-je ; il s'est arrêté devant moi. m'a pétrifié de son
regard magique, et riant de son rire infernal : « — Eh
bien ! m'a-t-il dit, nous sommes donc toujours au service
du vicomte d'Exmès? remarquez ce pluriel nous sommes,
monseigneur : et nous rapportons d'Italie les drapeaux con-
quis dans la campagne par monsieur de Guise? Je réponds
oui de la tète, malgré moi, car il me fascinait. Comment
sait-il tout cela, monseigneur? — Et il a repris : — N'ayons
donc pas peur, ne sommes-nous pas amis et frères ! — Et
puis il a entendu le bruit de vos pas. monseigneur, il a
seulement ajouté avec son Ironie diabolique qui me fait
dresser les cheveux sur la tête : — Nous nous reverrons,
Martin-Guerre, nous nous reverrons. Et il a disparu, par
cette petite porte peut-être, ou plutôt dans la muraille
— Fou que tu es ! reprit Gabriel. Comment aurait-il eu
le temps matériel de dire et de faire tout cela, depuis
que tu mas quitté là-haut dans la galerie.
— Moi. monseigneur, je n'ai pas bougé de cette place
où vous m'aviez ordonné de vous attendre.
— En voici bien d'une autre, et si ce n'est à toi, à qui
ai-Je parlé tout à l'heure?
— Assurément à l'autre, monseigneur, à mon double, à
mon spectre.
— Mon pauvre Martin, reprit Gabriel avec pitié, souf-
fres-tu? tj dois avoir mal a la tête. Nous avons peut-être
trop longtemps marché au soleil.
— Oui, dit Martin-Guerre, vous vous imaginez encore que
j'ai le délire, n'est-ce pas? Mais une preuve, monseigneur.
que je ne me trompe pas, c'est que je ne sais pas le pre-
mier mot de ces ordres que vous êtes censé m 'avoir donnés.
— Tu les as oubliés, Martin ! dit Gabriel avec douceur.
Eh bien ! je vais te les répéter, mon ami. Je te disais d'al-
ler m'attendre avec les drapeaux, rue Saint-.\ntoine. au
coin de la rue Sainte-Catherine. Jérôme t'accompagnerait
et je garderais Christophe : te rappelles-tu cela mainte-
nant?
— Pardon, monseigneur, comment voulez-vous qu'on se
rappelle ce qu'on n'a jamais su?
— Enfin, dit Gabriel, vous le savez maintenant. Martin.
Allons reprendre nos chevaux au guichet, où nos gens doi-
vent nous les tenir, et en route promptement. Aux Tour-
nelles !
— J'obéis, monseigneur. En somme cela vous fait à vous
deux écuyers? mais il est bien heureux au moins que je
n'aie pas deux maîtres.
La lice des fêtes solennelles avait été dressée à travers
la rue Saint-Antoine, depuis les Tournelles jusqu'aux écu-
ries royales. Elle formait un carré long bordé de chaque
côté par des échafauds couverts de spectateurs : à l'une
des extrémités se tenaient la reine et la cour ; â l'extrémiié
opposée se trouvait l'entrée de la lice où attendaient les
combattants des joutes : la foule se pressait au.\ deux autres
galeries.
Quand, après la cérémonie religieuse et le repas qui sui-
vit, la reine et la cour, vers trois heures de l'après-midi,
vinrent prendre place aux rangs qui leur étalent réservés,
les vivats et les acclamations de joie retentirent de toutes
parts.
Mais ces cris bruyants d'allégresse firent précisément com-
mencer la fête par un malheur. Le cheval de M. d'Aval-
lon. un des capitaines des gardes, effrayé de ce tumulte,
se cabra et s'emporta dans l'arène, et son cavalier désar-
çonné alla donner de la tète contre une des barrières de
bols qui garnissaient l'enceinte, et fut retiré à demi mort
et remis entre les mains des chirurgiens dans un état a
peu près désespéré.
Le rot fut fort affecté de ce déplorable accident, mais sa
passion pour les jeux et carrousels eut bientôt pris le des-
sus sur son chagrin.
— Ce pauvre M. d'Avallon, dit-il, un serviteur si dévoué !
qu'on en prenne bien soin au moins.
Et il ajouta :
— Allons ! On peut toujours commencer les courses à la
bague.
Le jeu de bague de ce temps-là était un peu plus com-
pliqué et plus difficile que celui que nous connaissons. La
potence où pendait l'anneau était placée à peu près aux
deux tiers de la lice. Il fallait parcourir au galop le pre-
mier tiers, au grand galop le second, et enlever, en pas-
sant, dans cette course rapide, la bague à la pointe de la
lance. Mais le bois ne devait pas surtout toucher le corps,
il fallait la tenir horizontalement et le coude haut au-des-
sus de la tête. On achevait de parcourir l'arène au trot.
Le prix était une bague en diamants offerte par la reine.
Henri II, sur son cheval blanc caparaçonné d'or et de
velours, était le plus élégant et le plus liabile cavalier
qui se pût voir. Il tenait sa lance et la maniait avec une-
grâce et une sûreté admirables, et ne manquait guère la
bague. Pourtant M. de Vieilleville rivalisait avec lui, et
il y eut un moment où l'on crut que la victoire appartien-
drait à celui-ci. Il avait deux bagues de plus que le roi, et
il n'en restait plus que trois à enlever, mais, M. de Vieille-
ville, en homme de cour bien appris, les manqua toutes
les trois, par un guignon prodigieux, et ce fut le roi qui
eut le prix.
En recevant la bague, il hésita un moment, et son regard
se porta avec regret vers Diane de Poitiers, mais le don
était offert par la reine, il dut venir le présenter à la nou-
velle dauphine Marie Stuart, la mariée du jour.
— Eh bien ! demanda-t-il dans l'entracte qui suivit cette-
première course, a-ton espoir de sauver M. d'Avallon ?
— Sire, il respire encore, lui fut-il répondu, mais II n'y
a guère de chance de le tirer de là.
— Hélas! fit le roi. passons donc au jeu Kles gladiateurs.
Ce jeu des gladiateurs était un simulacre de combat avec
passes et évolutions, fort nouveau et fort rare dans ce
temps-là, mais qui ne frapperait pas sans doute l'imagina-
tion du spectateur de nos jours, et des lecteurs de nôtre-
livre. Nous renvoyons donc à Brantôme ceux qui seraient
curieux de connaître les marches et contre-marches de ces
douze gladiateurs « vestus de satin blanc les six, et les
autres de satin cramoisi, fait à l'antique romaine. » Ce-
qui en effet devait paraître fort historique en un siècle où
la couleur locale n'était pas encore inventée.
Cette belle lutte terminée au milieu des applaudissements-
universels, on fit les dispositions nécessaires pour commen-
cer la course aux pieux.
A l'extrémité de la lice où se tenait la cour, plusieurs
pieux de cinq à six pieds étaient enfoncés en terre de dis-
tance en distance. Il fallait arriver au galop de son cheval,
tourner et retourner en tous sens autour de ces arbrcs-
improvisés, sans en manquer et sans en dépasser un seul.
Le prix était un bracelet du plus 'merveilleux travail.
Sur huit carrières fournies. 1 honneur de trois revint au
roi. et M. le colonel-général de Bonnivet en gagna ti-ols
également. La neuvième et dernière devait décider ; maiS'
M. de Bonnivet n'était pas moins respectueux que M. de
Vieilleville ; et, malgré toute la bonne volonté de son che-
val, il n'arriva que troisième, et Henri eut encoi'e le prix.
Le roi alla s'asseoir alors auprès de Diane de Poitiers,
et lui mit publiquement au bras le bracelet qu'il venait
de recevoir.
La reine pâlit de rage.
Gaspard de Tavannes, qui était derrière elle, se pencha .1
l'oreille de Catherine de Médicis.
— Madame, lui dit-il, suivez-moi bien des yeux où .e
vais, et i-egardezmoi faire.
— Et que vas-tu faire, mon brave Gaspard? dit la remr
— Couper le nez à madame de Valentinois. répondit froi-
dement et sérieusement Tavannes.
Il y allait, Catherine le retint moitié effrayée, moitié
charmée.
— Mais. Gaspard, vous seriez perdu, y songez-vous?
— J'y songe, madame, mais je sauverai le roi et la France."
— Merci ! Gaspard, reprit Catherine, vous êtes un vail-
lant ami, aussi bien qu'un rude soldat. Mais je vous or-
donne de rester, Gaspard, ayons patience.
Patience ! C'était lu en effet le mol d'ordre que Cathe-
rine de .Médicis semblait jusqu'à présent avoir donné à
sa vie. Celle qui se mit si volontiers plus tard au premier
rang ne paraissait jamais dans ce temps-là aspirer à sor-
tir de l'ombre du second. Elle attendait. Elle était pour-
tant alors dans toute la puissance d'une beauté sur la-
quelle le sieur de Bourdeille nous a laissé les détails le»
plus Intimes ; mais elle évitait avant tout de paraître, et
c'est probablement à cette modestie qu'elle dut le silence
absolu de la médisance sur son compte du vivant de son
mari. 11 n'y avait que ce brutal de connétable assez osé
t
LES DEUX DIANE
19
pour faire remarquer au roi quaprès dix ans de stérilité,
les dix enfanw que Catherine avait donnés à la France,
ressemblaient bien peu a leur père Personne autre n'eût
eu la témérité de soufncr un mot contre la reine.
Toujours est-il que Catherine, ce jour-ia comme d'habi-
tude, sembla ne pas même remarquer les attentions dont
■ le roi entourait Diane de Poitiers, au vu et au su de toute
la cour. Après avoir calmé la fougueuse indignation du
maréchal, elle se mit a s'entretenir avec ses dames des
courses qui venaient d avoir lieu, et de l'adresse qu'avait
déployée Henri.
VIII
UN CARROl'SEL HEUREL'X
Les tournois ne devaient avoir lieu que le lendemain et
les jours suivants : mais plusieurs seigneurs de la cour
étaient venus demander au roi la permission, l'heure étant
peu avancée, de rompre quelques lances en l'houueur et
pour le plaisir des dames.
— Soit : messieurs, répondit comme de raison le roi ; je
vous l'accorde de grand cœur, bien que cela doive déran-
ger peut-être monsieur le cardinal de Lorraine, qui n'a
jamais eu, je crois, à démêler si nombreuse correspondance
que depuis deux heures que nous sommes ici. Voilà, coup
sur coup deux messages qu'il reçoit et dont il parait fort
affairé. N'importe; nous saurons après ce que c'est, et
vous pouvez en attendant rompre quelques lances... Et
voici un prix pour le vainqueur, ajouta Henri en détachant
de son cou le collier d'or qu'il portait. Faites de votre mieux,
messieurs, et prenez garde cependant que si la partie
s'échauffe, je pourrai bien m'en mêler et tâcher de rega-
gner ce que je vous offre, d'autant plus que je redols
quelque chose â madame de Castro. Notez aussi qu'à six
heures précises le combat sera flni, et le vainqueur, quel
qu'il soit, couronné. Allez donc, vous avez une heure pour
nous montrer vos beaux coups. Ayez soin toutefois qu'il
n'arrive de mal à personne. — Et à propos, comment va
monsieur d'Avallou ?
— Hélas ! sire, il vient tout à l'heure de trépasser.
— Wue Dieu ait donc son âme, reprit Henri. De mes capi-
taines des gardes, c'était peut-être le plus zélé pour mon
service et le plus brave. Qui donc me le remplacera?... Mais
les dames attendent, messieurs, et la lice va s ouvrir. Voyons.
qui aura le collier des mains de la reine ?
Le comte de Pommerive fut le premier tenant, puis il dut
céder à monsieur de Burie, à qui monsieur le maréchal
d Amville prit ensuite le champ. Mais le maréchal, qui était
très vigoureux et très habile, s'y soutint constamment contre
cinq tenans successifs.
Le roi n'y put tenir.
— Eh ! dit-il au maréchal, je vais voir, monsieur d'.^mr
ville, si vous êtes rivé là pour léternité !
Il s'arma, et dès la première course, monsieur d Amville
quitta les étriers. Ce fut après le tour de M. d'Aussun. Puis
aucun assaillant ne se présenta plus.
— Qu est-ce donc, messieurs? dit Henri. Quoi! personne
ne veut plus jouter contre moi. Est-ce que par hasard on
me ménage? reprit-il en fronçant le sourcil. Ah! mordieu i
si je le croyais! il ny a de roi ici que le vainqueur, et de
privilèges que ceux de 1 adresse. Donc, attaquez-moi, mes-
sieurs, et hardiment.
Mais pas un ne se risquait à faire la passe du roi, on
craignait également d être vainqueur et d être vaincu.
Le roi pourtant s'impatientait fort. Il commençait à se
douter peut-être qu aux joutes précédentes ses adversaires
n avalent pas usé de tous leurs moyens contre lui, et cette
idée, qui diminuait à ses propres yeux sa victoire, le rem-
plissait de dépit.
Enfin un nouvel assaillant passa la barrière. Henri, sans
regarder seulement qui c'était, prit du champ, s'élança. Les
deux lances se brisèrent, mais le roi. le tronçon jeté, tré-
bucha en selle et fut obligé de saisir l'arçon : l'autre resta
immobile. En ce moment six heures sonnaient. Henri était
vaincu.
Il descendit leste et joyeux de cheval, jeta la bride aux
mains d un écuyer. et vint prendre par la main son vain-
queur pour le conduire lui-même à la reine. A s« grande
surprise, U vit un visage qui lui était parfaitement inconnu
C était d'ailleurs un cavalier de belle prestance et de noble
mine, et la reine, en passant le collier au cou du jeune
homme agenouillé devant elle, ne put s'empêcher de le re-
marquer et de lui sourire.
Mais lui, après s'être Incliné profondément se releva, nt
quelques pas vers l'estrade de la cour, et s'arrêtant devant
madaine de Castro, lui offrit le collier, prix du vainqueur.
Les fanfares retentissaient encore, de sorte qu on n'enten-
dit pas deux4;ris sortis en même temps de deux bouches
— Gabriel !
— Diane !
Diane, toute pâle de joie et de .surprise, prit le collier
d'une main tremblante. Chacun pensa que le cavalier in-
connu avait entendu le roi promettre ce collier à madame
de Castro, et ne voulait pas en frustrer une si belle dame.
On trouva que sa démarche était galante et d'un bon gen-
tilhomme. Le roi lui-même ne prit pas la cliose autrement.
— Voilà, dit-il, une courtoisie qui me touche. Mais moi
qui passe pour connaître par leur nom tous les gentilshom-
mes de ma noblesse, j'avoue, monsieur, ne pas me rappe-
ler où et quand je vous ai déjà vu, et je serais pourtant
charmé de savoir qui ma donné tout à l'heure cette rude
secousse qui m aurait désarçonné, je crois, si. Dieu merci '
je n'avais pas les jambes assez fermes.
— Sire, répondit Gabriel, c est la première fois que j al
l'honneur de me trouver en présence de Votre Jlajesté. J'étais
jusqu'à présent à l'armée, et en ce moment même j'arrive
d'Italie. Je m'appelle le vicomte d'Exmès
— Le vicomte d Exmès ! reprit le roi ; bien ! je me sou-
viendrai à présent du nom de mon vainqueur.
— Sire, dit Gabriel, il n y a pas de vainqueur là où vous
êtes, et j'en apporte la preuve glorieuse à Votre Majesté "
11 fit un signe. Martin-Guerre et les deux hommes d'armes
entrèrent dans la lice avec les drapeaux italiens qu ils dépo-
sèrent aux pieds du roi.
— Sire, reprit Gabriel, voici les drapeaux conquis en Ita-
lie par votre armée, et que monseigneur le duc de Guise
envoie a Votre Majesté. Son Eminence monsieur le cardi-
nal de Lorraine m'assure que Votre Majesté ne me saura pas
mauvais gre de lui rendre ces dépouilles aussi Inopinément
et en présence de la cour et du peuple de France témoins
intéressés de votre gloire. Sire, j'ai aussi l'Iionneur de
remettre entre vos mains les lettres que voici de la part
de monsieur le duc de Guise.
— Merci, monsieur d'Exmès, dit le roi. Voilà donc le se-
cret de toute la correspondance de monsieur le cardinal
Ces lettres vous accréditent auprès de notre personne vi-
comte. Mais vous avez de triomphantes façons de vous 'pré-
senter vous-même. Qu'est-ce que je lis? que de ces drapeaux
vous en avez pris quatre en personne. Notre cousin de Guise
vous tient pour un de ses plus braves capitaines. Monsieur
d Exmès, demandez-moi ce que vous voudrez, et je jure Dieu
que vous l'obtiendrez sur-le-champ.
— Sire, vous me comblez, et je m'en remets aux bontés de
Votre Majesté.
— Vous êtes capitaine auprès de monsieur de Guise mon-
sieur, dit le roi. Vous plairait-il de l'être dans nos gardes''
J'étais embarrassé de remplacer monsieur d'AvalIon si mal-
heureusement trépassé aujourd'hui, mais je vois qu'il aura
un digne successeur.
— Votre Majesté...
— Vous acceptez? c'est dit. Vous entrerez demain en fonc-
tions. Nous allons maintenant retourner au Louvre Vous
in'entretiendrez plus au long des détails de cette guerre d'ita-
Gabriel salua.
Henri donna l'ordre du départ. La foule se dispersa aux
cris de Vive le Roi ! Diane, comme par enchantement se
retrouva un instant auprès de Gabriel.
— Demain, au cercle de la reine, lui dit-elle à voix basse
Elle disparut emmenée par son cavalier, mais laissant à son
ancien ami une espérance divine au cœur.
IX
QU'ON PEUT P.4SSEB A COTÉ DE SA DESTINÉE SANS
LA CONNAITRE
Quand il y avait cercle chez la reine, c'était ordinairement
le soir après le souper. Voilà ce qu'on apprit à Gabriel, en
le prévenant que sa nouvelle qualité de capitaine des gardes,
non seulement l'autorisait, mais l'obligeait même à s'y
montrer. II n'avait garde de manquer à ce devoir, et son seul
souci était qu'il fallait attendre vingt-quatre lieures avant
de le remplir. On voit que, pour le zèle et pour la bravoure,
monsieur d'Avallon était dignement remplacé.
Mais il s'agissait de tuer lune après l'autre ces vingt-qua-
tre éternelles heures qui séparaient Gabriel du moment dé-
siré. Le jeune homme que la Joie délassait, et qui n'avait
guère vu Paris encore qu'en passant d'un camp à un autre,
se mit à parcourir la ville avec Martin-Guerre, cherchant
un logement convenable. Il eut le bonheur, car il était en
chance ce jour-là, de trouver vacant le logement que son
père le comte de Montgommery avait occupé autrefois II
le retint, bien qu'il fin un peu splendide pour un simple
capitaine aux gardes ; mais Gabriel en serait quitte pour
écrire à son fidèle Elyot de lui envoyer de Montgommery
20
ALEXA^"DRE DUMAS ILLUSTRE
queltjue somme. Il manderait aussi à sa bonne nourrice
Aloyse de venir le rejoindre.
Le premier but de Gabriel était atteint. Il n'était plus un
enfant à présent, mais un homme qui avait fait déjà ses
preuves et avec lequel il fallait compter; à liUustration qui
lui venait de ses aïeux il avait su joindre une gloire qui
lui était personnelle. Seul et sans autre appui que son épée,
sans autre recommandation que son courage, il était arrivé
â vingt-quatre ans a un grade éminent. 11 pouvait enfin
s'offrir fièrement à celle qu il aimait comme à ceux qu'il
devait haïr. Ceux-ci. Aloyse pourrait l'aider â les recon-
naître ; celle-lu 1 avait reconnu.
Gabriel s endormit le cœur content et dormit bien.
Le lendemain, il dut se présenter chez monsieur de Boissy,
le grand écuver de France, pour y donner ses preuves de
noblesse. Morisieur de Boissy, un honnête liomme. avait été
l'ami du comte de Jlontgommery II comprit les motifs de
Gabriel pour tenir caché son vrai titre, et lui engagea
sa parole qu'il lui garderait le secret. Ensuite, monsieur le
maréchal d Amville fit reconnaître le vicomte par sa com-
pagnie. Puis Gabriel commença immédiatement son service
par la visite et 1 inspection des prisons d Etat de Paris, com-
mission pénible qui, un.e fois par mois, rentrait dans les
• attributions de sa charge.
Il commença par la Bastille et finit par le Chàtelet.
Le gouverneur lui remettait la liste des prisonniers, lui
déclarait ceux qui étaient morts, malades, translérés ou mis
en liberté, et les lui faisait passer ensuite en revue, triste
revue, morne spectacle. 11 croyait avoir terminé, quand le
gouverneur du Chàtelet lui montra dans sou registre une
page presque blanche, laquelle portait seulement cette note
singulière qui frappa entre toutes Gabriel.
— A'» 21, X..., prisonnier au secret. SI dans la visite du
gouverneur ou du caiHtalne des gardes, il essaye seulonent
de parler, le taire transporter dans un cachot plus profond
et plus dur.
— Muel est ce prisonnier si important ? peut-on le sa\'oir ?
demanda Gabriel à monsieur de Salvoiscn, gouverneur du
Chàtelet.
— Nul ne le sait, répondit le gouverneur. Je l'ai reçu de
mon prédécesseur, comme il lavait reçu du sien. Vous
vovez sur le registre que la date de son entrée est lais-
sée en blanc. Ce doit être sous le règne de Fran-
çois I" qu'on l'a amené. Il a essayé, ma-t-on dit, deux ou
trois fois, de parler. Mais, au premier mot, le gouverneur
doit, sous les peines les plus graves, refermer la porte de
sa prison et le faire transporter dans une prison plus sévère ;
ce qu'on a fait. Il ne reste ici maintenant qu'un cacliot plus
terrible que le sien, et ce cachot serait la mort. On voulait
en venir là sans doute, mais le prisonnier se tait à présent.
C'est sans doute quelque criminel redoutable. Il demeure
constamment enchaîné, et son geôlier, pour prévenir jus-
qu'à la possibilité d une évasion, entre dans sa prison à
toute minute.
— Mais, s'il parlait à ce geôlier? dit Gabriel.
— Oh ! Ion a pris un sourd et muet, né au Chàtelet, et
qui n'en est jamais sorti.
Gabriel frissonna. Cet homme si complètement séparé du
monde des vivans, qui vivait pourtant et qui pensait, lui
in.spirait une pitié mêlée de je ne sais quelle horreur. Quelle
idée ou quel remords, quelle peur de l'enfer ou quelle foi
au ciel pouvaient empêcher un ctie aussi misérable de se
briser la tête contre les murs de son cachot? Etait-ce une
vengeance ou bien un espoir qui le retenait encore dans
la vie?...
Gabriel ressentait une sorte d'avidité inquiète de voir cet
homme; son coeur battait comme 11 n'avait encore battu
qu'aux moments où il allait revoir Diane. 11 venait de visiter
cent prisonniers avec une compassion banale. Mais celui-
là l'attirait et le touchait plus que tous les autres et l'an-
goisse serrait sa poitrine quand il songeait à cette existence
tumulalre.
— Allons au numéro 21. dit-il au gouverneur d'un ton sln-
gulicrcmont ému.
Ils descendirent plusieurs escaliers noirs et humides, tra-
versèrent plusieurs voûtes pareilles aux spirales horribles
de l'enfer de Dante ; puis le gouverneur s'arrêtant devant
une porte en fer :
— C'est là. Je ne vois pas le gardien, il est dans la pri-
son sans doute ; mais j'ai de doubles clés. — Entrons.
Il ouvrit en effet, et Us entrèrent à la lueur de la lan-
terne que tenait un porte-clefs.
Gabriel vit alors un tableau silencieux et effrayant,
comme on n'en voit guère que dans les cauchemars du
délire.
Pour parois, partout la pierre. — la pierre noire, mous-
sue, fétide; car ce lieu lugubre était creusé plus bas que >
lit de la Seine, et les eaux, dans les grandes crues, l'inon-
daient à moitié. Sur ces parois funèbres, des bêtes vis
ftuêuses rampaient ; l'air glacé ne résonnait d'aucun bruit
si ce n'est celui d'une goutte d'eau qui tombait régulière
et sourde de la hideuse voûte.
Un peu moins que cette goutte d'eau, un peu plus que
les limaces immobiles, vivaient là deux créatures humaines,
lune gardant l'autre, mornes et muettes toutes deux.
Le geôlier, espèce d'idiot, géant à l'œil hébété, au teint
blafard, se tenait debout dans l'ombre, regardant d'un
regard stiipide le prisonnier couché dans un coin sur un
grabat de paille, les mains et les pieds enchaînés dune
chaîné rivée au mur. C était un vieillard à la barbe blan-
che, aux cheveux blancs. Quand on entra, 11 semblait dor-
mir et ne bougea pas; on eût pu le prendre pour un cada;
vre ou pour une statue.
Mais tout à coup il se leva sur son séant, ouvrit les yeux,
et son regard s'attacha sur le regard de Gabriel.
11 lui était défendu de parler, mais ce regard terrible et
magnifique parlait. Gabriel en fut fasciné. Le gouverneur
visitait avec le porte-clefs tous les recoins du cachot. Lui.
Gabriel, cloué au sol. n'avançait pas. ne remuait pas. mais
restait là tout atterré par ces yeux de flamme ; il ne
pouvait s'en détaclier, et en même temps fout un monde
d'étranges et inexprimables pensées s'agitait en lui.
Le prisonnier ne paraissait pas non plus contempler son
visiteur avec indifférence, et il y eut même im moment où
il fit un geste et ouvrit la bouche, comme s'il allait par-
ler... mais, le gouverneur s'étant relourné, il se souvint a
temps de la loi qui lui était prescrite, et ses lèvres ne par-
lèrent que par un amer sourire. Il referma les yeux, et re-
tomba dans son immobilité de pierre.
— Oh : sortons d'ici, dit Gabriel au gouverneur. Sortons,
de grâce ! j'ai besoin de respirer l'air et de voir le ïoleil. .
Il ne reprit en effet son calme et pour ainsi dire sa vie ■
qu'en se retrouvant dans la rue, au milieu de la foule et
du bruit. — Encore la sombre vision était-elle restée en
lui et le poursuivit-elle tout le jour, tandis qu'il allai!
pensif le Imig de la grève.
Quelque chose lui disait que le sort de ce misérable pri
sonnier touchait au sien, et qu'il venait de passer à côte
d un grand événement de sa vie. Lassé enfin par ces près
sentiments mystérieux, il se dirigea, comme le jour finis-
sait, vers la lice des TourncUes. Les tournois de la journée,
auxquels Gabriel n'avait pas voulu prendre part, se ter-
minaient. Ciabriel put apercevoir Diane, et fut aperçu par
elle, et ce double regard dissipa l'ombre de son cœur comme
un rayon de soleil dissipe les nuages. Gabriel oublia le
morne captif qu'il avait vu dans le jour pour ne plus son-
ger qu'à l'éblouissante jeune fille qu'il allait revoir dans
la soirée.
ÉLÉGIE PENDANT LA COMÉDIE
C'était une tradition du règne de François î^'. Trois fols
par semaine au moins, le roi. les seigneurs et toutes les
dames de la cour, se réunissaient le soir dans la cham-
bre de la reine. Là on devisait des événements du jour en
toute liberté, parfois même en toute licence. Puis, dans la
conversation générale, des entretiens particuliers s'établis-
saient, et, « se trouvant là. dit Brantôme, une troupe de
•■ déesses humaines, chaque seigneur et gentilhomme entre-
« tenait celle qu'il aimait le mieux. » Souvent aussi il y
avait bal ou speclacle.
C'est à une réunion de ce genre que devait se rendre le
soir même notre ami Gabriel, et, contre son habitude, il
se para et se parfuma pour ne point paraître avec trop de
désavantage aux yeux de celle qu'il aimait te mieux, afin
de parler toujours comme Rrantôme.
La joie de Gabriel n'était pas d'ailleurs sans quelque mé-
lange d'Inquiétude, et certains mots vagues et malsoiinants
qu'on avait murmurés autour de lui sur le prochain ma-
riage de Diane, ne laissaient pas que de le troubler inté-
rieurement. Tout au bonheur qu'il avait ressenti en re-
voyant Diane et en croyant retrouver dans ses regards la
tendresse d'autrefois, il avait presque oublié d abord li
lettre du cardinal de Lorraine, qui l'avait pourtant fait
partir si vite ; mais ces bruits qui circulaient dans l'air,
ces noms réunis de Diane de Castro et de François de Mont-
morency, qu'il n'avait entendus que trop distinctement, reu-
dlrent la mémoire à sa passion. Diane se prêterait-elle donc
à cet odieux mariage? Almeralt-elle ce François? Doutes
déchirans que l'entrevue du soir ne réussirait peut-être
pas à dissiper tout à fait.
Gabriel avait, en conséquence, résolu d'interroger là-
dessus Martin-Guerre, qui avait fait déjà plus d'une con-
naissance, et, en sa qualité d'êcuyer, devait en savoir bien
plus long que les maîtres. Car, un effet d'acoustique gé-
néralement observé, c'est que les bruits de toutes sortes
retentissent bien mieux en bas, et qu'il n'y a guère d'échos
que dans les vallées. La résolution du comte d'Exmès lui
LES DEUX DIANE
21
était venue au reste d'autant plus à propos, que. de son
coté, Martin-Guerre s'était bien promis d'interroger son
matlre. tlont la préoccupation ne lui avait pas échappé, et
i|ul cependant n avait pas. en conscience, le droit de rien
cacher de ses actions et de ses sentiments à un fidùle servi-
teur Ue ciuq années, et à un sauveur, qui plus est.
De cette détermination réciproque, et de la conversation
.|Ul s'ensuivit, il résulta pour Gabriel que Diane de Cas-
tro u aimait pas François de Montmorency, et pour Martin-
Oiierre que Gabriel aimait Diane de Castro.
Cette double conclusion les réjouit tellement l'un et l'au-
tre, que Gabriel arriva au Louvre une lieure avant l'ou-
verture des portes, et que Martin-Guerre, pour faire hon-
neur a la malli-esse royale du vicomte, alla sur-le-champ
cliez le tailleur de la cour saclieter un justaucorps de drap
brun et des chausses de tricot jaune. Il paya le tout comp-
tant, et revêtit immédiatement ce costume pour le mon-
trer dés le soir dans les antichambres du Louvre, où il
devait aller attendre son maître.
.\ussi le tailleur fut-ll très étonné de voir une deml-
eure après reparaître Martin-Guerre, et dans des habits
ùriêrens. Il lui eu fit la remaniue. Marliu-Guerre lui ré-
londit que la soirée lui avait paru un peu Iraiche. et qu'il
avait jugé à propos de se vêtir plus cliaudement. Du reste.
Il était toujours tellement satisfait du justaucorps et des
chausses, qu il venait prier le tailleur de lui vendre ou de
lui faire un justaucorps du même drap et de la même coupe.
Vainement le mai-chand fit observer à Martin-Guerre qu'il
aurait l'air de i>orier toujours le même habit, et qu'il vau-
drait mieux demander un costume difïérent. un justaucorp.s
jaune et des chausses brunes, par exemple, puisqu'il sera-
lilait affeciiouner ces couleurs, Martin-Guerre ne voulut
pas démoidie de son idée, et le tailleur dut lui promettre
de ne pas même varier la nuance des vêtements (pi'il allait
pi'ompiement lui faire, puisqu'il n'en avait pas de tout
laits. Seulement, pour cette seconde commande. .Martin-
Guerre demandait un peu de crédit. Il avait bellement ac-
quitté la première, il était 1 écuyer du vicomte d'Exmès,
capitaine des gardes du roi ; le tailleur était doué de cette
héroïque confiance qui fut de tout temps l'apanage histo-
rique de ceux de son état, il consentit et promit pour le
lendemain ce second costume complet.
Cependant l'heure pendant laquelle Gabriel avait dii
rOder aux portes de son paradis était écoulée, et, avec
nombre d autres seigneurs et dames, il avait pu pénétrer
dans lapîiariement de la reine.
Du premier regard Gabriel aperçut Diane ; elle était as-
sise auprès de la reine-dauphine, comme on appela dès
iors ilarie Stuart.
L'aborder sur-le-champ eût été bien hardi pour un nou-
veau venu, et un peu imprudent sans doute. Gabriel se ré-
signa a attendre un moment favorable, celui où la conver-
sation allait s animer et distraire les esprits. Il se mit a
causer, en attendant, avec un jeune seigneur pâle et d'ap-
parence délicate que le liasard avait amené près de lui.
Mais, après s'être quelque temps entretenu de sujets insi-
gniTiaiis comme semblait l'être sa personne, le jeune
cavalier ayant demandé a Gabriel :
— .\ qui donc ai-Je l'honneur de parler, monsieur?
— Je m'appelle le vicomte d'Exmès. répondit Gabriel. Et
■jserai-je, monsieur, vous adresser la même question ? ajou-
ta-t-il.
Le jeune homme le regarda d'un air étonné, puis reprit
— Je suis François de Montmorency.
Il aurait dit : Je suis le diable ! Gabriel se serait éloi-
gné avec moins d'épouvante et de précipitation, François,
qui n'avait pas lintelllgence très vive, en resta tout stupé-
fait ; mais comme il n'aimait pas à travailler de tète, il
lais.sa bientôt de coté cette énigme, et alla chercher ailleurs
des auditeurs un peu- moins farouches,
Gabriel avait eu soin de diriger sa fuite du côté de Diane
de Castro, mais il fut arrêté par un grand mouvement qui
se fit du côté du roi. Henri II venait d'annoncer que vou-
lant terminer celte journée par une surpri.se aux dames.
Il avait fait dresser un théâtre dans la galerie, et qu'on al-
lait y représenter une comédie en cinq actes et en vers le
M. Jean Antoine de Baïf, intitulée le Brave: celte nou-
velle fut naturellement accueillie par les remerclments et
les acclamations de tous. Les gentilhommes présentèrent la
main aux dames pour passer dans la salle voisine où la
scène av.iit été Improvisée; mais Gabriel arriva trop tard
auprès de Diane, et put seulement se placer non loin d'elle
derrière la reine.
Catherine de Médicis l'aperçut et l'appela: il dut venir
devant elle.
— Monsieur d'Exmès. lui dit-elle, pourquoi donc ne vous
a-t-on pas vu au tournoi d'aujourd'hui?
— Madame, répondit Gabriel, les devoirs de la charge que
sa Majesté m'a fait l'honneur de me confier m'en ont em-
pêché.
— Tant pis,' reprit Catherine avec un charmant sourire.
car vous Êtes à coup sûr un de nos plus hardis et de nos
plus adroits cavaliers. Vous avez fait chanceler le roi hier.
ce qui est un coup rare. J'aurais eu du plaisir i être de
nouveau témoin de vos prouesses.
Gabriel s'inclina tout embarrassé de ces compliments aux-
quels il ne savait que répondre.
— Connaissez-vous la pièce que l'on va nous représenter?
poursuivit Catherine, évidemment bien disposée en faveur
du beau et timide jeuue homme,
— Je ne la connais qu'en latin, répondit Gabriel, car
c'est, m'a-t-on dit, une simple imitation d'une pièce de Té-
rentius.
— Je vois, dit la reine, que vous êtes aussi savant que
vaillant, aussi versé dans les choses des lettres qu'habile
aux coups de lance.
Tout cela était dit à demi-voix, et accompagné de re-
gards qui n'étaient pas précisément cruels. Assurément le
,cœur de Catherine était vide pour le moment. Mais sauvage
comme l'Uippolyte d'Euripide. Gabriel n'accueillait ces
avances de l'Italienne qu avec un air contraint et des
sourcils froncés. L'ingrat ! il allait pourtant devoir à cette
bienveillance dont il faisait h d'abord, non seulement la
place qu il ambitionnait depuis si longtemps auprès de
Diane, mais encore la plus charmante bouderie où pût se
trahir lamour d'une jalouse.
En effet, lorsque le prologue vint, selon l'usage, récla-
mer l'indulgence de l'auditoire. CatJierine dit à Gabriel :
— Allez vous asseoir la derrière moi, parmi ces dames,
monsieur le lettré, pour qu au besoin je puisse avoir re-
cours a vos lumières.
Madame de Castro avait choisi sa place à l'extrémité
d'une ligue, de sorte qu'après elle il n'y avait que le pas-
sage. Gabriel, après avoir salué la reine, prit modestement
un tabouret et vint s'asseoir dans ce passage à côté de
Diane, afin de ne déranger personne.
La comédie commença.
C'était, ainsi que Gabriel l'avait dit à la reine, une 'ml-
tation de l'Eunuque de Térence. composée en vers de huit
syllabes et rendue avec toute la pédante naïveté du temps.
Nous nous abstiendrons d'analyser la pièce. Ce serait d'ail-
leurs un anachronisme, la critique et les comptes rendus
n'étant pas inventés encore à cette époque barbare. Qu'il
nous suffise de rappeler que le personnage principal de .a
pièce est un faux brave, un soldat fanfaron qui se laisse
duper et malmener par un parasite.
Or, dès le début de la pièce, les nombreux partisans des
Guises assis dans la salle virent dans le vieux pourfendeur
ridicule le connétable de Montmorency, et les partisans de
Montmorency voulurent reconnaître les ambitions du duc
de Guise dans les rodomontades du soldat fanfaron. Dés
lors chaqtie scène lut une satire et chaque saillie une allu-
sion. On riait dans les deux partis à gorge déployée : on se
montrait réciproquement du doigt, et d vrai dire, cette co-
médie qui se jouait dans la salle, n'était pas moins amu-
sante que celle que les acteurs représentaient sur l'estrade.
Xos amoureux profitèrent de l'intérêt que prenaient à la
représentation les deux camps rivaux de la cour pour lais-
ser parler harmonieusement leur amour au milieu des
huées et dos risées Ils prononcèrent d'abord leurs deux
noms a voix basse. C'est là l'invocation sacrée.
— Diane .' . *
— Gabriel !
— Vous allez donc épouser François de Montmorency?
— Vous êtes donc bien avant dans les bonnes grâces de
la reine?
— Vous avez entendu que c'est elle qui m'a appelé.
— Vous savez que c'est le roi qui veut ce mariage.
— Mais vous y consentez. Diane?
—■ Mais vous écoulez Catherine. Gabriel ?
— Un mot, un seul ! reprit Gabriel. Vous vous intéresse»
donc encore à ce qu'une autre peut me faire éprouver?
Cela vous fait donc quelque chose ce qui se passe dans
mon cœur?
— Cela me fait, dit madame de Castro, cela me fait ce
que vous fait à vous ce qui se passe dans le mien.
— Oh ! alors. Diane, permettez-moi de vous le dire, vous
.êtes jalouse si vous êtes comme moi : si vous êtes comme
mol, vous m'aimez éperdument, follement.
— Monsieur d'Exmès, reprit Diane qui un ni' ment vou-
lut être sévère, la pauvre enfant ! monsieur d'Exmès, Je
m'appelle madame de Castro.
— Mais n'êtes-vous pas veuve, madame? N'êtes-vous pas
libre?
— Libre, hélas !
— Oh ! Diane ! vous soupirez — Diane, avouez que ce
sentiment de l'enfant qui a parfumé nos premières années
a laissé quelque trace dans le cœur de la jeune fille, .\vouez,
Diane, que vous m'aimez encore un peu. Oh ! ne craignez
pas qu'on vous entende : ils sont tous autour de nous aux
plaisanteries de ce parasite; Ils n'ont rien de plus doux i
22
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
écouter et ils rient. Vous, Diane, souriez-moi, répondez-
moi: Diane, m'almez-vous?
— Chut ! Ne voyez-vous pas que l'acte iinit, dit la mali-
cieuse enfant. Attendez que la pièce recommence au moins.
L'entr'acte dura dix minutes, di.x siècles ! Heureusement
Catherine, occupée par Marie Stuart, n'appela pas Gabriel.
Il eût été capable de n'y pas aller et il eut été perdu.
Quand la comédie recommença au milieu des éclats de
rire et des applaudissements bruyans :
— Eh bien ? demanda Gabriel.
— Quoi donc ? reprit Diane teignant une distraction bien
loin de son coeur. .\h ! vous me demandiez, je crois, si je
vous aime. Eh bien ! ne vous ai-je pas répondu tout â
l'heure : « Je vous aime comme vous vous m'aimez. »
— Ah ! s'écria Gabriel, savez-vous bien. Diane, ce que
vous dites? Savez-vous jusqu'où va mon amour auquel vous
dites le vôtre pareil ?
— Mais, dit la petite hypocrite, si vous voulez que je le
sache, 11 faut au moins me l'apprendre.
— Ecoutez-moi alors, Diane, et vous allez voir que, de-
puis six ans que je vous ai quittée, toutes les heures et
toutes les actions de ma vie ont tendu à me rapprocher
de vous. C'est seulement en arrivant à Paris, un mois après
votre départ de Vimoutiers, que j ai appris qui vous étiez :
la fille du roi et de madame de Valentinois. Mais ce n'était
pas votre titre de fille de France qui m'épouvantait, c'était
votre titre de femme du duc de Castro, et pourtant quelque
chose me disait : « N'importe ; rapproche-toi d'elle, acquiers
de la renommée, qu'un jour elle entende du moins pronon-
cer ton nom, et qu'elle t'admire comme d'autres te crain-
dront. ■> Voilà ce que je pensais. Diane, et je me donnai
au duc de Guise comme à celui qui me paraissait le plus
propre à me faire toucher vite et bien le but de gloire que
j'ambitionnais. En effet, l'année suivante, j'étais enfermé
avec lui dans les murs de Metz, et contribuais de toutes mes
forces à amener le résultat presque inespéré de la levée du
siège. C'est à Metz, où j'étais resté pour faire relever les
remparts et réparer tous les désastres causés par soixante-
cinq jours d'attaque, que j'appris la prise d'Hesdin par les
Impériaux et la mort du duc de Castro votre mari. Il ne
vous avait pas même revue, DTane ! Oh ! je le plaignis,
mais comme je me battis à Renty ! vous le demanderez à
monsieur de Guise. J'étais aussi à Abbeville, à Dinant, à
navay, à Cateau-Cambrésis, J'étais partout où retentissait
la mousquetade, et je puis dire qu'il ne s'est rien fait de
glorieux sous ce règne dont je n'aie eu ma petite part.
A la trêve de Vaucelles, dit Gabriel en poursuivant son
récit, je vins à Paris, mais vous étiez toujours au couvent,
Diane, et mon repos forcé me lassait bien, quand par
bonheur la trêve fut rompue. Le duc de Guise, qui voulait
bien déjà m'accorder quelque estime, me demanda si je
voulais le suivre en Italie. Si je le voulais ! Les Alpes fran-
chies en plein hiver, nous traversons le Milanais, Valenza
est emportée, le Plaisantin et le Parmesan nous livrent pas
sage, et d'une marche triomphale par la Toscane et les
Etats de l'Eglise, nous arrivons aux Abruzzes. Cependant
1 argent et les troupes manquent à monsieur de Guise; il
prend pourtant Campli et assiège Civitella ; mais l'armée
est démoralisée, l'expédition compromise. C'est à Civitella,
Diane, que par une lettre de Son Eminence de Lorraine à
son frère, j'apprends votre mariage annoncé avec François
de Montmorency.
Il n'y avait plus rien de bon à faire de ce cOté des .•Mpes.
monsieur de Guise en convenait lui-même, et j obtins alors
de sa bonté de revenir en France, appuyé de sa recomman-
dation puissante, pour apporter au roi les drapeaux con-
quis. Mais ma seule ambition était de vous voir, Diane, de
vous parler, de savoir de vous si vous contractiez volon-
tiers ce nouveau mariage, et enfin, après vous avoir ra-
conté, comme je viens de le faire, mes luttes et mes efforts
de six années, de vous demander ce que je vous demande ;
■1 Diane, dites, m'aimez-vous comme je vous aime? »
— Ami, dit doucement madame de Castro, je vais vous
répondre à mon tour avec ma vie. Quand j'arrivai, enfant
de douze ans, à cette cour, après les premiers moments
que l'étonnement et la curiosité remplirent, l'ennui me
prit, les chaînes dorées de cette existence me pesèrent, et
je regrettai bien .amèrement nos bois et nos plaines de Vi-
moutiers et de Montgommery. Gabriel : Chaque soir je
m'endormais en pleurant Le roi mon père était pourtant
bien bon pour moi, et je tiVchais de répondre à son affection
par mon amour. Mais où était ma liberté? où était Aloy.se?
où étiez-vous. Gabriel? Je ne voyais pas le roi tous les
jours. Madame de Valentinois était avec moi froide et con-
trainte, et semblait presque m'évlter, et moi, j'ai besoin
d'être aimée, Gabriel, vous vous en souvenez. Donc, j'ai
bien souffert, ami, cette première année.
— Pauvre chère Diane ! dit Gabriel ému.
— Ainsi, reprit Diane, tandis que vous combattiez, je
languissais. L'homme agit et la femme attend, c'est le sort.
Mais il est parfois bien plus dur d'attendre que d'agir Dès
la première année de ma solitude, la mort du duc de Cas-
tro me laissa veuve, et le roi m'envoya passer mon deuil
au couvent des Filles-Dieu. Mais l'existence pieuse et calme
qu'on menait au couvent convenait bien mieux à ma na-
ture que les intrigues et les agitations perpétuelles de la
cour. Aussi, mon deuil terminé, je demandai au roi et j'ob-
tins de rester encore au couvent. On m'y aimait au moins !
La bonne sœur Monique surtout qui me rappelait Aloyse.
Je vous dis son nom, Gabriel, afin que vous l'aimiez. Et
puis non seulement j'étais chérie par toutes les sœurs,
mais encore je pouvais rêver, Gabriel, j'en avais le temps
et j'en avais le droit. J'étais libre; et qui remplissait mes
rêves, faits autant du passé que de l'avenir? ami, vous le
devinez, n'est-ce pas?
Gabriel rassuré et ravi ne répondit que par un regard
passionné. Heureusement la scène de la comédie était des
plus intéressantes. Le fanfaron était odieusement bafoué,
et les Guise et les Montmorency se pâmaient de joie. Les
deux amants auraient été moins seuls dans un désert.
— Cinq années de paix et d'espoir passèrent, continua
Diane. Je n'avais eu qu'un malheur, celui de perdre En-
guerrand. mon père nourricier. Un autre malheur ne se
fit pas attendre. Le roi me rappelait auprès de lui et m'ap-
prenait que j'étais destinée à devenir la femme de Fran-
çois de Montmorency. J'ai résisté, Gabriel, je n'étais plus
une enfant qui ne sait ce qu'elle fait. J'ai résisté. Mais alors
mon père m'a suppliée, il ma montré combien ce mariage
importait au bien du royaume. Vous m'aviez oubliée, sans
doute... Gabriel, c'est le roi qui disait cela ! Et puis, où
étiez-vous? qui étiez-vous? Bref, le roi a tant insisté, m'a
tant implorée.,. — C était hier, oui. c'était hier! — j'ai pro-
mis ce qu'il voulait, Gabriel, mais à condition que. d'abord,
mon supplice serait retardé de trois mois, et puis, que je
saurais ce que vous étiez devenu.
— Enfin, vous avez promis?... dit Gabriel palissant.
— Oui. mais je ne vous avais pas revu, ami, je ne sa-
vais pas ce que, le jour même, votre aspect imprévu allait
remuer en moi d'impressions délicieuses et douloureuses
quand je vous ai reconnu. Gabriel, plus beau, plus fier
qu'autrefois, et pourtant le même! Ah! j'ai senti tout de
suite que ma promesse au roi était nulle et ce mariage
impossible; que ma vie vous appartenait, et que si vous
m'aimiez encore, je vous aimais toujours. Eh bien ! conve-
nez que je ne suis pas en reste avec vous, et que votre
vie n'a rien à reprocher à la mienne.
— Oh ! vous êtes un ange, Diane ! et tout ce que j'ai fait
pour vous mériter n'est rien.
— Voyons. Gabriel, puisque maintenant le sort nous a
un peu rapprochés, mesurons les obstacles qui nous sépa-
rent encore. Le roi est ambitieux pour sa fille, et les Castro
et les Montmorency l'ont rendu difficile, hélas !
— Soyez tranquille sur ce point. Diane, la maison dont
je suis n'a rien à envier aux leurs, et ce ne serait pas la
première fois qu'elle s'allierait à la maison de France.
— .\h ! vraiment ! Gabriel, vous me comblez de joie en
me disant cela. Je suis, comme vous le pensez, bien igno-
rante en blason. Je ne connaissais pas les d'Exmès. Là-
bas, à Vimoutiers. je vous appelais Gabriel et mon cœur
n'eût pas eu besoin d'un nom plus doux. C'est ce nom-là
que j'aime, et si vous croyez que l'autre satisfasse le l'ol.
tout va bien et je suis heureuse. Que vous vous appeliez
d'Exmès. ou Guise, ou Montmorency... du moment que vous
ne vous appelez pas Montgommery tout va bien.
— Et pourquoi donc ne faut-il pas que je sois un Mont-
gommery ? reprit Gabriel épouvanté.
— Oh ! les Montgommery, nos voisins de là-bas. ont fait,
à ce qu'il paraît, du mal au roi; car il leur en'veut beau-
coup.
— Oli ! vraiment ? dit Gabriel dont la poitrine se serrait ;
mais sont-ce les Montgommery qui ont fait du mal au roi,
ou bien est-ce le roi qui a fait du mal aux Munlirommery ?
— Mon père est trop bon pour avoir jamais été injuste.
Gabriel.
— Don pour sa fille, oui. dit Gabriel, mais contre ses
ennemis .
— Terrible peut-être, reprit Diane, comme vous l'êtes
contre ceux de la France et du roi. Mais qu'importe I et
que nous font les Montgommery. Gabriel ?
— Si pourtant j'étais un Montgommery. Diane?
— Oh ! ne dites pas cela. ami.
— Mais enfin si cela était ?
— Si cela était, reprit Diane, si je me trouvais ainsi
placée entre mon père et vous, je me jetterais aux pieds de
l'offensé, quel qu'il fût. et je pleurerais et je supplierais
tant que mon père vous pardonnerait à cause de mol, ou
qu'à cause de moi vous pardonneriez à mon père.
— Et votre voix est si puissante. Diane, que certaine-
ment l'offensé vous céderait, si toutefois il n'y avait pas eu
de sang versé ; car il n'y a que le sang qui lave le sang.
— Oh ! vous m'effrayez, Gabriel ! c'est assez longtemps
I
I
LES DEUX DIANE
l'S
prolonger cette épreuve, car ce n était guune épreuve, n'est-
ce pas?
— Oui, Diane, une simple épreuve. Dieu permettra que
ce ne soit qu'une épreuve, muimura-t-il comme à lui-même.
— Et il n'y a, il ne peut y avoir de lialne entre mon père
«t vous?
— Je l'espère Diane, je l'espère ; je souffrirais trop de
vous faire souffrir.
— A la bonne heure, Gabriel. Eh bien ! si vous espérez
cela, mon ami, ajouta-t-elle avec son gracieu.\ sourire, j'es-
— Ni moi, au fait, repartit Diane, et les avances de la
reine...
— Oh ! méchante ! dit Gabriel.
— La méchante, c'est elle qui vous sourit et non pas
moi qui vous gronde, entendez-vous? Ne lui parlez plus
ce soir, ami, je le veux
— Vous le voulez ! que vous êtes bonne ! . Non, je ne
lui parlerai pas. Mais voici l'épilogue aussi terminé, hélas :
Adieu! et à bientôt, n'est-ce pas, Diane? Dues-moi un der-
nier mot qui ine soutienne et me console, Diane?
Calhcrire de Médicis l'aperçut et l'appela.
père, moi. obtenir de mon père qu'il renonce à ce mariage
qui serait ma mort. Un roi puissant comme lui doit avoir
enfin des dédommagements à offrir à ces Montmorency.
— Non. Diane, et tous ses trésors et tout son pouvoir ne
sauraient dédommager de votre perte.
— Ah : c'est comme cela que vous l'entendez, bon, bon !
vous m'aviez tait peur, Gabriel. Jlais ne craignez rien,
ami ; François de Montmorency ne (lense pas comme vous
ià-dessus. Dieu merci ! et il préférera à votre pauvre Diane
un bâton de bols qui le fera maréchal. .Moi cependant, ce
glorieux échange accepté, je préparerai le roi tout dou-
cement. Je lui rappellerai les alliances royales de la mai-
son d'Exmès. vos e.\plolts à vous, Gabriel...
Elle s'interrompit.
— Ah ! mon Dieu ! voilà la pièce qui finit, ce me semble.
— Cinq actes que c'est court, dit Gabriel. Mais vous avez
raison, Diane, et voilà l'Epilogue qui vient débiter l'affa-
bulation.
— Heureusement, reprit Diane, nous nous sommes dit
à peu près tout ce que nous avions à nous dire.
— Je ne vous en al pas dit la millième partie, moi, fit
Gabriel.
— A bientôt, à toujours. Gabriel, mon petit mari, souffla
la joyeuse enfant à l'oreille de Gabriel charmé.
Et elle disparut dans la foule pressée et bruyante. Gabriel
s'esquiva de son côté pour éviter, selon sa promesse, la
rencontre de la reine . Touchante fidélité à ses serments!.,
et il sortit du Louvre, trouvant qu'Antoine de Baïf était
un bien granl homme, et qu'il n'avait jamais assisté à
représentation qui lui eût fait autant de plaisir.
Il prit en passant dans le vestibule Martin-Guerre, qui
l'attendait tout flambant dans ses habits neufs.
— Eh bien! monseigneur at-il vu madame d'.\ngoulème?
demanda l'écuyer à son maître quand ils furent dans la
rue.
— Je l'ai vue, répondit Gabriel rêveur.
— Et madame d'Angoulème aime toujours monsieur le
vicomte? poursuivit Martin-Guerre, qui voyait Gabriel en
bonne disposition.
— Maraud! s'écria Gabriel, qui t'a dit cela? 0£i as-tu
pris que madame de Castro maimàt, ou que j'aimasse seu-
lement madame de Castro? Veux-tu bien te taire, drôl» !
— Bien ' murmura mailrc Martin, monseigneur est aimé,
— sinon il aurait soupiré et ne m'aurait pas injurié, — et
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRÉ
monseigneur esl amoureux, siuon il aurait remarqué que
j ai une cape et des chausses neuves.
— (^ue Tiens-tu me parler de ctiausses et de cape? Mais
en effet, tu n'avais pas ce pourpoint-la tantôt?
— Xon, monseigneur, je lai acheté ce soir pour faire
honneur à mon malti-e et à sa maltresse, et je lai payé
comptant encore. — car ma lemme Bertrande ma formé
à l'ordre et à l'économie, comme à la tempérance, à la
chasteté, et à tontes sortes de vertus. — Je dois lui rendre
cette justice, et. si j'avais pu la lormer. elle, à la douceur,
nous aurions fait le plus heureux couple.
— C'est bon, bavard, on te remboursera tes avances, puis-
que c'est pour moi que tu t'es mis en frais.
— Oh : monseigneur, quelle générosité ! Mais si mon-
seigneur veut me taire son secret, qu'il ne me donne donc
pas cette nouvelle preuve qu'il est aimé comme il est amou-
reux. On ne vide guère si volontiers sa bourse quand on
n'a pas le cœur plein. D'ailleurs, monsieur le vicomte con-
naît Martin-Guerre, et sait qu'on peut se fier à lui. Fidèle
et muet comme lépée qu'il porte!
— Soit, mais en voilà assez, maitre ilartin.
— Je laisse monseigneur rêver. .
Gabriel rêva tellement en effet que. renti-é dans son lo-
gement, il eut absolument besoin d'épancher ses rêves, et
écrivit dès le soir à Aloyse.
'■ Ma bonne Aloyse, Diane m'aime ! Mais non, ce n'est
pas cela que je dois te dire d'abord. — Ma bonne Aloyse,
viens me rejoindre; depuis six ans d'absence, j'ai bien be-
soin de t'embrasser. Les préliminaires de ma vie sont main-
tenant posés. Je suis capitaine des gardes du roi. un des
grades militaires les plus enviés, et le nom que je me
suis fait m'aidera à remettre eu honneur et gloire celui
que je tiens de mes aieux. J ai aussi be.soin de toi pour
cette tâche, -\loyse. Et enfin j ai besoin de toi parce que
je suis heureux, parce que. je le répète, Diane m'aime, —
oui. la Diane d'autrefois, ma sœur d enfance, qui n'a pas
oublié sa bonne Aloyse, quoiqu'elle appelle le roi son père.
Eh bien ! Aloyse, la fllle du roi el de madame de \ alenti-
nois. la veuve du duc de Castro na jamais oublié et
aime toujours de toute son âme charmante son obscur ami
de Tlmoutiers. Elle vient de me le dire il n y a pas une
heiue. — et sa voix douce retentit encore â mon cœur.
■ Viens donc, Aloyse, car vraiment je suis trop heureux
pour être heureux seul. ■>
XI
LX PAIX or LA GUERRE V
Le 7 juin, il y avait séance du conseil du roi. et le con-
seil d'Etat était au grand complet. Autour d'Henri II et
des princes de sa maison siégeaient ce jour-là Anne de
.Montmorency, le cardinal de Lorraine et son frère Charles
de Guise, ai-chetéque de Reims, le chancelier Olivier de
Lenville. le lîrésident Bertrand, le comte d'.\umale, Sedan,
llumières, et Saint-.\ndré avec son fils.
Le vicomte d'Exmès, en qualité de capitaine des gardes,
se tenait deboilt près de la porte, lépée nue.
Tout l'intérêt de la séance était, comme d'habitude, dans
le jeu des ambitions adverses des maisons de Montmorency
et de Lorraine, représentées ce Jour-là au conseil par le
connétable lui-même et le cardinal.
— Sire, disait le cardinal de Lori-aine. le danger est pres-
sant, l'ennemi est à nos portes. Une redoutable armée s'or-
ganise en Flandre, et demain Pliilippe 11 peut envahir notre
territoire, et Marie d'.\npléterre vous déclarer la gueri-e.
Sire, il vous fatit Ici un général intrépide, jeune et vigou-
reux, qui ijulsse agir hardiment et dont le nom seul soit
déjà un sujet tl'eflrol pour l'Espagnol et lui rappelle dé
récentes défaites.
— Comme le nom de votre frère monsieur de Guise, par
exemple, dit Montmorency avec ironie.
— Qomme le nom de mon frère, en effet, répondit bra-
vement le cardinal: comme le nom du vainqueur de Metz,
de Renty et de Valenza. Oui. Sire, c est le duc de Guise
qu'il est npces.saire de rappeler promptoment d'Italie, où
les moyens lui manquent, «ii il vient d'être forcé de lever
le siège de Civiiella. et où sa présence et celle de .son armée.
qui seraient utiles contre l'invasion, deviennent inutiles pour
' la conquête.
Le roi se tourna nonchalamment vers JI. de Montmorency.
comme pr>ur lui dire: A votre loiir
— Sire, reprit en effet le connétable, rappelez l'armée.
soit ! puisque aussi bien cette conquête pompeuse d'Italie
finit, comme je l'avais prédit, par le ridicule. Mais qn'avez-
Tous besoin du général? Voyez les dernières nouvellag du
nord: la frontière des Pays-Bas est tran<iuille : Philippe II
tremble, et Marie d'Angleterre se tait. Vous pouvez encore
renouer la trêve. Sire, ou dicter les conditions de la paix
Ce n'est pas un aventui-eux capitaine qu'il vous faut, c'est
un ministre expérimenté et sage, que la fougue de 1 âge
n aveugle pas. pour qui la guerre ne soit pas l'enjeu d une
ambition insatiable, et qui puisse poser avec honneur et
dignité pour la France les bases d'une paLx durable.
— Comme vous-même, par exemple, monsieur le conné-
table, interrompit avec amertume le cardinal de Lorraine
— Comme moi-même, reprit superbement Anne de Mont-
morency, et je conseille ouvertement au roi de ne pas
s'occuper des chances d'une guerre qu on ne fera que s'il
le veut et quand il le voudra. Les affaires intérieures, l'état
des finances, les Intérêts de la religion, réclament bien plus
particulièrement nos soins ; et un administrateur prudent
vaut cent fois aiijourd'hui le plus entreprenant général
— Et a droit cent fois plus aux faveurs de Sa Majesté,
n'est-ce pas? dit aigrement le cardinal de Lorraine.
— Son Eminence achève ma pensée, poursuivit froide-
ment Montmorency, et, puisqu'elle a mis la question sur
ce terrain, eh '. bien, j'oserai demander à Sa Majesté la
preuve que mes services pacifiques lui plaisent.
— Qu'est-ce que c'est? dit en soupirant le roi.
— Sire, j'adjure Votre Majesté de déclarer publiquement
l'honneur qu'elle daigne faire a ma maison en accordant
à mon fils la main de madame d'Angoulême. J'ai besoin
de cette manifestation officielle et de cette solennelle pro
messe pour marcher fermement dans ma voie, sans avoir
à craindre les doutes de mes amis et les clabauderies de
mes ennemis.
Cette hardie requête fut accueillie, malgré la présence
du roi, par des mouvements d approbation ou d'improba-
tion, selon que les conseillers appartenaient à l'un ou à
l'autre parti. *
Gabriel pâlit et frissonna. Mais il reprit un peu courage,
en entendant le cardinal de Lorraine répondre avec vi-
vacité :
— La bulle du saint-père, qui casse le mariage de Fran-
çois de Montmorency et de Jeanne de Fiennes. n'est pas
encore ariivée, que je sache, et peut ne pas arriver du tout.
— On s en passerait alors, dit le connétable : un édit
peut déclarer nuls les mariages clandestins.
— Mais un édit n'a pas d'effet rétroactif, répondit le
cardinal.
— On lui en donnerait un, n'est-il pas \Tai. Sire? Dites-
le hautement, je vous en conjure, pour apporter à ceux
qui m'attaquent et à moi-même. Sire, tm témoignage cer-
tain de l'approbation que vous voulez bien accorder a me."-
vues. Dites-leur que votre bienveillance royale irait jus-
qu'à donner un effet rétroactif à ce juste édit.
— Sans doute, on pourrait le lut donner, dit le roi. dont
la faiblesse indifférente semblait céder à ce ferme langage.
Gabriel fut obligé pour ne pas tomber de se soutenir sur
son épée.
Le regard du connétable étincela de joie. Le parti de la
paix semblait, grâce à son impudence, décidément triom-
pher.
Mais en ce moment un bruit de trompettes retentit dans
la cour; l'air qu'elles jouaient était un air étranger; les
membres du conseil se regardèrent surpris. L'huissier entra
presque aussitôt, et après un profond salut :
— Sir Edward Flaming, héraut d'Angleterre, sollicite,
dit-il. l'honneur d'être admis en présence de Sa Majesié
— Faites entrer le héraut d'Angleterre, dit le roi surpris
mais calme.
Henri fît un signe : le dauphin et les princes vinrent se
ranger debout autour de lui, et autour des princes les au-
tres membres du conseil r^al. Le héraut, accompagné seu-
lement de deux suivants d'armes, fut introduit. Il salua le
roi. qui, du fauteuil où il resta assis. Inclina légèrement
la tête
Le héraut dit alors :
— Marie, reine d'.Angleterre et de France, à Henri, roi
de France « Pour avoir entretenu relation et amitié avec
les proiestans anglais, ennemis de notre religion et de
notre Etat, et pour leur avoir offert .et promis secours et
protection contre les justes poursuites exercées sur eux,
— Nous, Marie d'.\ngleterre, dénonçons la guerre sur terre
et sur mer à Henri de France. Et en gage de ce défi. moi.
Edward Flaming. héraut d'Angleterre, je jette ici mon gant
de bataille. »
Sur un geste du roi. le vicomte d'Exmès alla ramasser
le gant de sir Flaming. Puis Henri dit simplement et froi-
dement au héraut :
— Merci !
Détachant ensuite le magnifique collier qu'il portait, H
le lui fit remettre par Gabriel, et ajouta avec un nouveau
signe de tête :
— Vous pouvez vous retirer.
Le héraut salua profondément et sortit L'in.stant d'après,
on entendit résonner de nouveau les trompettes anglaises,
et ce fut alors seulement que le roi rompit le silence.
!
LES DEUX DIANE
25.
— Mon cousin de Montmorency, dit-il au connétable, 11
me semble que vous vous ^licz un peu trop hâté de nous
iiiometli-e la paix et les bonnes intentions de la reine Marie.
Cette protection, soi-disant dunnée aux protestants anglais,
est un pieux prétexte (jui caclie l'amour de notre sœur d'An-
gleterre pour son jeune mari Philippe II. La guerre avec
n- deux époux, soit : Un roi de France ne la redoute pas
avec l'Europe, et, si la iroutiere des l'ays-Bas nous laisse
un peu le temps de nous reconnaître. .
— Eh bien ! qu'est-ce donc? Qu'y a-t il encore, Florimond?
— Sire, dit l'huissier en rentrant, un courrier extraordi-
naire de monsieur le gouverneur de Picardie, avec des dé-
pêches jiressées.
— .\Ilez voir ce que c'est, je vous prie, monsieur le car-
dinal de Lorraine, dit gracieusement le roi.
Le cardinal revint avec les dépêches qu'il remit à Henri
— Ah ; ah : messieurs, dit le roi après y avoir jeté un
coup d'oeil, voici bien d'autres nouvelles. Les armées de
Philippe II se réunissent à Civet et monsieur Gaspard de
("oligny nous mande que le duc de Savoie est a leur tête
Uu digne ennemi I Votre neveu, monsieur le connétable,
pense que les troupes espagnoles vont attaquer Mézières et
Rocroy pour isoler Marienbourp. I! demande en toute hâte
des secours pour munir ces places et tenir tête aux pre-
miers assaillans.
Toute rassemblée s'était à moitié levée, émue et agitée.
— Monsieur de Montmorency, reprit Henri en souriant
tranquillement, vous n'êtes pas heureux dans vos prédic-
tions d'aujourd'hui. Marie d'Angleterre se tait, disiez-vous,
et nous venons d'entendre ses trompettes retentissantes.
Philippe II a peur et les Pays-Bas sont tranquilles, ajou-
tiez-vous. Or, le roi d'Espagne n'a pas plus peur que nous,
e% les Flandres se remuent passablement, ce me semble.
Décidément, je vois que les administrateurs prudents doi-
vent céder le pas aux hardis généraux.
— Sire, dit Aune de Montmorency, je suis connétable de
France, et la guerre me connaît mieux encore que la paix.
— C'est juste, mon cousin, reprit le roi, et je vois avec
plaisir que vous vous rappelez i temps la Bicoque et Ma-
rignan, et que les idées belliqueuses vous reviennent. Tirez
donc du fourreau votre épée. je m'en réjouis. Tout ce que
Je voulais dire, c'est que nous ne devons plus penser qu'à
faire la guerre, et ù la faire bonne et glorieuse. Monsieur
le cardinal de Lorraine, écrivez i votre frère, monsieur de
Guise, qu'il ait à revenir sur-le-champ. Quant aux affaires
d'Intérieur et de famille, il faut nécessairement les ajour-
ner; et, pour le mariage de madame d'Angoulème, mon-
sieur de Montmorency, nous ferons bien maintenant, je
crois, d'attendre la dispense du pape.
Le connétable lit la grimace, le cardinal sourit, Gabriel
respira.
— Allons ! messieurs, ajouta le roi, qui semblait avoir
secoué tout à fait sa torpeur : allons .' nous avons à nous
recueillir pour songer gravement à tant de choses graves.
La séance est levée ce matin ; mais il y aura conseil dès
ce soir. A ce soir donc, et Dieu protège la France !
— Vive le roi ! crièrent tout d'une voix les membres du
conseil.
Et l'on se sépara
XII
IN DOCBLE FRIPON
Le connéialile sortait soucieux de cliez le roi. Maître Ar-
,DauId du ïhill se trouva sur son chemin et l'appela à
voix basse.
Ceci se passait dans la grande galerie du Louvre. .
— Monseigneur, un mot... '
— Qu'est-ce donc? dit le connétable. Ah! c'est vous, Ai--
nauld? Que me voulez-vous? Je ne suis guère en train de
vous écouter aujourd'hui
— Oui, Je conçois, reprit Arnauld, monseigneur est con-
iraiié de la tournure que prend le projet de mariage entre
madame Diane et monseigneur François.
— Comment sais-tu cela déjà, drûie? Mais au fait, que
m'importe qu'on le sache. — Le vent est à la pluie et aux
Guises, le fait est certain.
— Mais le vent sera demain au beau temps et aux Mont-
morency, dit l'espion; et s'il n'y avait aujourd'hui que le
roi contre ce mariage, le roi serait pour ce mariage de-
main. Non. l'obstacle nouveau, qui va vous barrer la route,
monseigneur, est plus grave et vient d'ailleurs.
— Et d'où peut venir, dit le connétable, un obstacle plus
grave que la défaveur ou seulement la froideur du roi ?
— Mais de madame d'Angoulème, par exemple, répondit
Arnauld,
— Tu as flairé quelque chose de ce côté-là, mon fin limier :
dit en se rapprochant le connétable, évidemment intéressé.
— A quoi monseigneur pensait-il donc que j'eusse em-
ployé les quinze jours qui viennent de s'écouler?
— C'est vrai, il y a longtemps qu'on n'a entendu parler
de toi.
— M directement, ni Indirectement, monseigneur : re-
prit fièrement .\rnauld, et vous, qui me reprochez d'être
noté trop souvent dans les rapports des rondes du guet de
la police, il me semble que, depuis deux semaines, j'ai tra-
vaillé sagement et sans bruit.
— C'est encore vrai, dit le connétable, et je m'étonnais-
de n'avoir plus à intervenir pour te tirer d'embarras, co-
quin, qui bois quand tu ne joues pas, et qui ribaudes
quand tu ne te bats pas.
— Et le héros turbulent de ces quinze derniers jours, ce
n'a pas été moi, monseigneur, mais certain écuyer du
nouveau capitaine des gardes, le vicomte d'Exmès. un
nommé Martin-Guerre.
— Eu elïet. je me le rappelle, et Martin-Guerre a rem-
placé Arnauld du Thill sur le rapport que je dois examiner
chaque soir.
— Qui. par exemple, l'autre soir, a été rama.ssé ivre-
mort par le guet? demanda Arnauld.
— Martin-Guerre.
— Qui, à la suite d'une querelle de jeu pour des dés
reconnus pipés, a donné un coup d'épée au plus beau gen-
darme du roi de France ?
— Oui, Martin-Guerre encore.
— Qui, liier enfin, a été suriuis essayant d'enlever la
femme de maître Gorju, taillandier?
— Ce Martin-Guerre toujours ! dit le connétable. Un drôle
tout à fait pendable. Et son maître, le vicomte d'Exmès, que
je t'ai chargé de surveiller, ne doit pas valoir mieux que
lui : car il le soutient, le défend, et assure que son écuyer
est le plus doux et le plus rangé des hommes.
— C'est ce que vous aviez parfois la bonté de dire pour
moi. monseigneur. Martin-Guerre se croit possédé du diable.
La vérité est que c'est moi qui le possède.
— Quoi? qu'est-ce? tu n'es pas Satan? s'écria en se si-
gnant tout effrayé le connétable, ignorant comme une carpe,
et superstitieux comme un moine.
Maître Arnauld ne répondit que par un ricanement in-
fernal, et, quand il vit .Montmorency assez effrayé :
— Eh ! non, je ne suis pas le diable, monseigneur, dit-il.
Pour vous le prouver et vous rassurer, tenez, je vous de-
mande cinquante iiistoles. Or. si j'étais le diable, aurais-je
besoin d'argent, et me tirerais-je moi-même par la queue?
— C'est juste, dit le connétable, et voilà les cinquante
pistoles.
.— Que J'ai bien gagnées, monseigneur, en gagnant la con-
fiance du vicomte d'Exmès; car, si je ne suis pas diable.
Je suis sorcier un peu, et je n'ai qu'à endosser certain pour-
point brun et a passer certaines chausses jaunes pour
que le vicomte d'Exmès me parle comme à un ancien ami
et à un confident éprouvé.
— Hum ! tout ceci sent la corde, dit le connétable.
— Maître Xostradamus, rien qu'en me voyant passer dans
la rue, m'a prédit, au seul asiiect de ma physionomie, que
Je mourrais entre la terre et le ciel. Donc, je me résigne â
ma destinée et la dévoue à vos intérêts, monseigneur. Avoir
à soi la vie d'un pendu, c'est inappréciable. Un homme
qui est sûr de finir par la potence ne craint rien, pas même
la potence. Pour commencer, je me suis fait le double
de l'êcuyer du vicomte d'Exmè.'^. Je vous disais que j'ac-
complissais des miracles ! or. savez-vous. devinez-vous, mon-
seigneur, ce qu'est ledit vicomte?
— Parbleu ! un partisan effréné des Guises.
— Mieux. L'amoureux aimé de madame do Castro.
— Que me di.s-tu là. maraud, et comment sais-tu cela?
— Je suis le confident du vicomte, vous dis-je. C'est moi
qui le plus souvent porte ses billets à la belle, et apporte
la réponse. Je suis au mieux avec la suivante de la dame,
— laquelle suivante s'étonne seulement d'avoir un amou-
reux si inégal, entreprenant comme un page, un jour, et.
le lendemain, timide comme une nonne. Le vicomte d'Ex-
mès et madame de Castro se voient trois fois la semaine
chez la reine, et s'écrivent tous les jours. Pourtant, vous me
croirez si vous voulez, leur amour est pur. Ma parole ! Je
m'intéresserais à eux. si je ne m'intéressais a moi. Ils s'ai-
ment comme des chérubins, et depuis l'enfance, à ce qu'il
paraît. J'entr'ouvre de temps en temps leurs lettres, et elles
me touchent Madame Diane, elle, est jalouse, devinez un
peu de qui. monseigneur ! — de la reine. .Mais elle a bien
tort, la pauvrette. 11 se peut que la reine pense au vicomte
d'Exmès...
— Arnauld, interrompit le connétable, vous êtes un ca-
lomniateur !
— Et votre sourire, mon.seigneur, il est au moins un mé-
disant, reprit le drôle. Je disais donc qu'il se pouvait bien
<(ue la reine pensât au vicomte, mais qu'à coup sûr, K vi-
comte ne pensait pas a la reine. Ce sont des amours arca-
diens et irréprochables que les leurs, et qui m'émeuvent
ALEXWDRE DUMAS ILLUSTRÉ
comme un doux roman pastoral ou chevaleresque ; ce qui
n'empêche pas, Dieu m'épargne : de les trahir pour cin-
quante pistoles, ces pauvres tourtereaux : Mais avouez,
monseigneur, que j'avais raison en commençant, et que
j'ai bien gagné ces cinquante pistoles-Ià.
— Soit : dit le connétahle ; mais comment, encore une
fois, es-tu si bien informé ?
— .\h '. pardon, monseigneur, c'est là mon secret, que
vous pouvez deviner si vous voulez, mais que je dois encore
vous taire. Peu vous importent, d'ailleurs, mes moyens,
dont je suis seul responsable après tout, pourvu que vous
touchiez la fin. Or, la fin pour vous, c'est d'être renseigné
sur les actes et desseins qui pourraient vous nuire, et il
me semble que ma révélation d'aujourd'hui n'est pas sans
gravité et sans utilité pour vous, monseigneur.
— Sans doute, coquin ; mais il faut continuer à épier ce
damné vicomte.
— Je continuerai, monseigneur ; je suis à vous autant
qu'au vice. Vous me donnerez des pistoles, je vous don-
nerai des paroles, et nous serons contens tous deux. —
Oh : mais quelqu'un entre dans cette galerie. Une femme :
diable : je vous dis adieu, monseigneur.
— Qui est-ce donc? demanda le connétable, dont la vue
baissait.
— Eh : madame de Castro elle-même, qui va sans doute
chez le roi. et il est important quelle ne me voie pas avec
TOUS, monseigneur, quoiqu'elle ne me connaisse pas sous
ces habit?-lâ. Elle s'approche : je m esquive.
Il s'esquiva en effet du côté opposé à celui par où ve-
nait Diane.
Pour le connétable, il hésita un moment, puis, prenant
le parti de s'assurer par lui-même de la vérité des rapports
d'.\rnauld, il aborda résolument madame d'Angoulème au
passage.
— Vous vous rendez dans le cabinet du roi. madame? lui
dit-il.
— En effet, monsieur le connétable.
— Je crains bien que vous ne trouviez pas Sa Majesté
disposée à vous entendre, madame, reprit Montmorency
naturellement alarmé de cette démarche, et les nouvelles
graves qu'on a reçues .
— Rendent précisément le moment on ne peut plus oppor-
tun pour moi. monsieur.
— Et contre moi. n'est-il pas vrai, madame? car vous
nous portez une terrible haine.
— Hélas : monsieur, le connétable, je n'ai de haine con
tre personne.
— N'avez-vous vraiment que de l'amour? demanda Anne
de Montmorency d'un ton si expressif que Diane rougit et
baissa les yeux. — Et c'est à cause de cet amour sans doute,
ajouta le connétable, que vous résistez aux désirs du roi
et aux vo'ux de mon fils?
Diane embarrassée se tut.
— .\rnauld ma dit vrai, pensa le connétable, elle aime
le beau messager des triomphes de M de Guise.
— Monsieur le connétable, reprit enfin Diane, mon devoir
est d'obéir à Sa Majesté, mais mon droit est d'implorer
mon père.
— Ainsi, dit le connétable, vous persistez à aller trouver
le roi.
— Je persiste.
— Eh bien : moi. je vais aller tiouver madame de Va-
lentinois. madame.
— Comme il vous plaira, monsieur
Ils se saluèrent, et quittèrent la galerie chacun par la porte
opposée; et au moment oil en effet. Diane entrait chez le
roi, le vieux Montmorency entrait chez la favorite.
XIII
LA CIME DtJ BOh'HEUR
— Venez cà. maître .Martin, disait, le même jour et ù la
même heure à peu près, Gabriel à son écuyer ; je suis
obligé d'aller faire ma ronde et ne rentrerai ici à la mai-
son que dans deux heures. Vous. Martin, dans une heure,
vous irez vous poster à l'endroit accoutumé, et vous y at-
tendrez une lettre, une lettre importante que Jacinthe "vien-
dra vous remettre comme d'habitude. Ne perdez pas une
minute et accourez me l'apporter. Si ma ronde est achevée,
j'irai d'ailleurs au-devant de vous, sinon attendez-moi ici
Avez-vous compris?
— J'ai compris, monseigneur, mais j'ai une grâce à vous
demander.
— Parle.
— Faites-moi accompagner par un garde, monseigneur,
je vous en conjure.
— t-'n garde pour l'accompagner, qu'est-ce que cette
nouvelle folle ? que crains-tu î
— Je me crains, répondit piteusement Martin. 11 parait,
monseigneur, que j'eis ai fait de belles la nuit dernière !
Jusqu'ici je ne m'étais montré qu'ivrogne, joueur et bret-
teur. Me voici paillard à présent : Moi que tout Artigues re-
nommait pour la pureté des mœurs et la candeur de l'âme '.
Croiriez-vous, monseigneur, que j'ai eu la bassesse d essayer
cette nuit un rapt? oui, un rapt! J'ai tenté, de vive force,
d'enlever la femme du sieur Gorju, taillandier, — une fort
belle femme, à ce qu'il parait. Par malheur, ou par bonheur
plutôt, on m'a arrêté, et si je ne m'étais encore nommé et
recommandé de vous, je passais la nuit en prison. C'est in-
fâme.
— Voyons. Martin, as-tu rêvé ou commis cette nouvelle
incartade ?
— Rêvé: monseigneur, voici le rapport. Rien qu'en" le
lisant, je rougissais jusqu'aux oreilles. Oui, il fut un temps
où je croyais que toutes ces actions damnables étaient des
cauchemars affreux, ou bien que le diable s'amusait à pren-
dre ma forme pour se livrer à des faits nocturnes et mons-
trueux. Mais vous m'avez détrompé, et d'ailleurs je ne vois
plus celui que je prenais autrefois pour mon ombre Le
.saint prêtre auquel j'ai remis la direction de ma conscience
m'a détrompé aussi, et celui qui viole toutes les lois divines
et humaines, le coupable, le mécréant, le scélérat, c'est
bien moi, à ce qu'on m'assure. Or, c'est ce que je crois
désormais. Comme une poule qui a couvé des canards, mon
âme conçoit des pensées honnêtes qui se révoltent en actes
impies, et toute ma vertu n'aboutit qu'au crime. Je n'ose
dire qu'à vous que je suis possédé, monseigneur, par la rai-
son qu'on me brûlerait vif, mais il faut, voyez-vous, qu'à de
certains moments, j'aie vraiment, comme on dit, le diable
au corps.
— Non, mon pauvre Martin, dit en riant Gabriel, seule- .
ment tu te laisses aller à boire, je crois, depuis quelque*
temps, et quand tu as bu, dam : tu vois double.
— Mais je ne bois que de l'eau, monseigneur, que de
l'eau : à moins que celte eau de la Seine ne porte au cer-
veau...
— Pourtant. Martin, ce soir où l'on t'a déposé ivre en
bas sous le porche ?
— Eh bien ! monseigneur, ce soir-là, je m'étais couché
et endormi en recommandant mon âme au Seigneur ; je me
suis levé aussi vertueusement, et c'est par vous, par vous
seul, que j'ai appris la vie que j'avais menée. De même la
nuit où j'ai blessé ce magnifique gendarme. De même
cette nuit encore où le plus odieux attentat. . Et cependant
je me fais enfermer et verrouiller par Jérôme dans ma
chambre, je clos mes volets à triple chaîne ; mais baste !
rien n'y fait ; je me relève, il faut croire, et mon existence
souillée de somnambule commence. "Le lendemain au réveil,
je me demande : — Qu'est-ce que je vais avoir fait, doux
Jésus : pendant mes absences de cette nuit ? Je descends
l'apprendre de vous, monseigneur, ou des rapports du quar-
tenier. et je vais sur-le-champ décharger ma conscience de
ces nouveaux forfaits à confesse, où l'on me refuse une ab-
solution rendue impossible par d'éternelles rechutes. Ma
seule consolation est de jeûner et de me mortifier une partie
du jour à grands coups de discipline. Mais je mourrai, je le
prévois, dans l'impénitence finale.
— Crois plutôt, Martin, dit le vicomte, que cette fougue
s'apaisera, et que tu redeviendras le Martin sage et rangé
d'autrefois. En attendant, obéis à ton maître et remplis
ponctuellement cette commission dont il te charge. Com-
ment veux-tu que je te donne quelqu'un pour l'accompa-
gner ? tu sais bien que tout ceci doit rester secret, et que
loi seul es dans la confidence.
— Soyez silr. monseigneur, que je vais faire mon po."!-
sible pour vous contenter. Mais je ne saurais répond»e Je
moi, je vous en préviens.
— Oh! pour le coup, Martin, c'est trop fort, et pour-
quoi cela ?
— Ne vous impatientez pas à cause de mes absences,
monseigneur; — je crois être là- et je suis ici; faire ceci et
je fais cela. L'autre jour, ayant pour pénitence trente
pater et trente ave. je prends la résolution de tripler la dose
pour me mater par un ennui surhumain, et je reste ou
plutôt je crois rester à l'église Saint-Gervais à tourner dans
mes doigts les grains de mon chapelet pendant deux heures
et plus. Ah bien oui: en rentrant ici. j'apprends que vous
m'aviez envoyé porter un billet, et qu'a preuve je vous
avais rapporté la réponse, et le lendemain, dame Jacinthe,
— une autre belle femme, hélas ; — me gronde pour avoir
été la veille très téméraire à son endroit. Et cela s'est re-
nouvelé trois lois, monseigneur, et vous voulez que je sols
sûr de moi, après de pareils tours de mon imagination?
non, non ; — Je ne suis p.is assez maître au logis- pour cela,
et quoique l'eau bénite ne me brûle pas les doigts, il y a
parfois dans ma peau un autre compagnon que maître
îlartin.
— Enfin j'en cours le risque, dit Gabriel impatienté, et
comme Jusqu'Ici, en somme, que tu sois à l'église ou rue
Froid-Manteau, tu t'es habilement et fidèlement acquitté
LES DEUX DIANE
(le la commission qjie je te donne, tu la i-empliras encore
aujuuidliui, et sache, si tu as besoin de cela pour stimu-
ler ton zèle, que lu vas me rapporter dans ce billet mon
bonheur ou mon désespoir.
— Oh ! monseigneur, mon dévouement pour vous n'a
pas besoin détre excité, je vous jure, et sans ces diabo-
liques substitutions...
— Allons: vas-tu recommencer* interrompit Gabriel, il
faut que je parte, et toi. dans une heure pars aussi, et n'ou-
blie aucune de mes instructions. Un dernier mot tu sais
que depuis plusieurs jours j'attends avec iiKimétude de
Normandie .Vloyse ma nourrice, et que. si elle arrive en
mon absence, il faut lui donner la chambre qui touche à
la mienne, et la recevoir comme chez elle. Tu t'en sou-
viendras?
— Oui, monseigneur
— Allons, Martin, promptitude, discrétion, et présence
d'esprit surtout.
Martin ne répondit qu'en poussant un soupir, et Gabriel
quitta sa maison de la rue des Jardins.
11 y revenait deux heures après, comme il l'avait dit; —
lœll distrait, la pensée préoccupée. Il ne vit en entrant que
Martin, courut A lui. lui prit des mains la lettre qu'il at-
tendait avec tant d'impatience, le congédia du geste, et lut :
" Remercions Dieu. Gabriel, disait cette lettre ; le roi a
cédé, nous serons heureu.x. Vous devez avoir appris déjà
l'arrivée du héraut d'armes d'.\ngleterre, qui est venu dé-
clarer la guerre au nom de la^ reine i(:irie. et la nouvelle
du grand mouvement qui se prépare en Flandre. Ces évé-
nements, menaçants peut-être pour la France, sont favora-
bles â notre amour, Gabriel, puisqu'ils augmentent le crédit
du jeune duc de Guise, et diminuent celui du vieux Mont-
morency Le roi a pourtant encore hésité. — Mais je l'ai
supplié, Gabriel, j'ai dit que je vous avais retrouvé, que
vous étiez noble et vaillant ; je vous ai nommé ; — tant
pis :... Le roi. sans rien promettre, a dit qu'il réfléchirait,
<iu'après tout, l'intérêt d'Etat devenant moins pressant, il
serait cruel à lui de compromettre mon bonheur, qu'il pour-
rait donner à François de Montmorency une compensation
dont il aurait à se contenter. Il n'a rien promis, mais il
tiendra tout. Gabriel ; Oh : vous l'aimerez. Gabriel, comme
je l'aime, ce bon père, qui va réaliser ainsi nos rêves de
six années : J'ai tant à vous dire, et ces paroles écrites sont
si froides : Ecoulez, ami, venez ce soir à six heures, pendant
le conseil. Jacinthe vous amènera près de moi, et nous au-
rons une grande heure pour causer de cet avenir radieux
qui s'ouvre à nous. Aussi bien, je prévois que cette cam-
pagne de Flandre va vous réclamer, et il faut la faire, hé-
las : pour seiTir le roi. et me mériter, monsieur, moi qui
vous aime tant. Car je vous aime, mon Dieu, oui ] A quoi
bon essayer maintenant de vous le cacher i Venez donc,
que je vole si vous êtes aussi heureux que votre Diane. »
— Oh ! oui, bien heureux, s'écria fiabriel à haute voix,
quand il eut achevé cette lettre, et que manque-t-il à mon
bonheur à présent?
— Ce n'est pas sans doute la présence de votre vieille
nourrice, dit tout à coup Aloyse qui était restée assise, im-
mobile et silencieuse dans l'ombre.
— -Aloyse ! s'écria Gabriel en courant vers elle, et en
l'embrassant. — Aloyse l Oh ! si, bonne nourrice, tu me
manquais bien. Comment vas-tu ? tu n'as pas changé, toi.
Embi'asse-moi encore. Je ne suis pas changé non plus, du
moins de cceur, de ce cœur qui t'aime. J'étais bien tour-
menté de ton retard Demande à Martin, pourquoi donc
t es-tu fait si longtemps attendre ?
— Les dernières pluies, monseigneur, ont effondré les
chemins, et si, excitée par votre lettre, je n'avais pas bravé
des obstacles de toutes sortes, je ne serais pas arrivée en-
core.
— Oh ! tu as bien fait de te hâter. Aloyse. tu as bien fait,
parce que vraiment â quoi cela sert-il d'être heureux touc
seul? Vois-tu cette lettre que je viens de recevoir ? elle est
de Diane, de ton autre enfant, et elle m'annonce, sais-lu
ce qu'elle m'annonce ? que les obstacles qui s'opposaient à
notre amour vont pouvoir être levés, que le roi n'exige
plus le mariage de Diane avec François de Montmorency.
que Diane m'aime enfin ! qu'elle m'aime 1 et tu es là pour
écouter tout cela, .•Vloyse, dis, ne suis-je pas véritablement
à la cime du bonheur ?
— SI pourtant, monseigneur, dit Aloyse. sans quitter sa
gravité triste, si pourtant il vous fallait renoncer ù madame
de Castro ?
— Impossible, Aloyse I et puisque toutes les difficultés
s'aplanissent comme d'elles-mêmes !
— On peut toujours vaincre les difficultés qui viennent
des hommes, dit la nourrice, mais non celles qui viennent
de Dieu, monseigneur; vous savez si je vous aim'>. et si je
donnerais ma vie pour épargner à la vôtre l'ombie d un
souci ; eh "jien 1 si je vous disais : Sans en demander la
raison, monseigneur, l'enoncez ;i madame de Castro, cessez
de la "olr. étouffez cet amour par tous les moyes en votre
pou''jlr. Un «ecret terrible, et dont je vous conjure, dans
votre intérêt même, de ne pas me demander la révélation,
est entre vous deux. — Si je vous disais cela, suppliante et
a genoux, que me répondriezvoiis monseigneur 1
— Si c'était ma vie. .\loyse, que tu me demandais d'anéan-
tir, sans exiger la raison, je t'oliéirais. Mais, mon amour
est hors de la portée de ma volonté, nourrice, et lui aussi
vient de Dieu.
— Seigneur ! s'écria la ncmrrice en joignant les mains, il
blasphème. Mais vous voyez qu'il ne sait pas ce qu'il fait,
pardonnez-lui. Seigneur !
— Mais tu m'épouvantes, ne me tiens pas, Aloyse ! si
longtemps dans ces angoisses mortelles, et, quoique tu
veuilles et que tu doives me dire, parle, parle, je t'en sup-
plie.
— Vous le voulez, monseigneur ? 11 faut absolument
vous révéler le secret que j'avais juré devant Dieu de gar-
der, mais que Dieu lui-même, aujourd'hui m'ordonne de
ne pas celer plus longtemps ? Eh bien ? monseigneur, vous
vous êtes trompé ; il faut, entendez-moi, il est nécessaire
que vous vous soyez trompe sur la nature de l'affection que
vous Inspirait Diane. Ce n'était pas désir et ardeur, oh I
non, soyez-en sur, mais une affection sérieuse et dévouée,
un besoin de protection amicale et fraternelle, rien de plus
tendre et de plus intéressé, monseigneur.
— Mais c'est une erreur, Aloyse, et la beauté charmante
de Diane...
— Ce n'est pas une erreur, se hâta de dire .\Ioyse, et
vous allez eu convenir avec moi ; car la preuve va vous en
apparaître évidente comme à mol-m^me. Sachez que, selon
toutes les probabilités, hélas ! madame de Castro — du
courage, mon enfant ! — madame de Castro est votre sœur !
— Ma sœur ! s'écria Gabriel en se dressant debout com-
me mû par un ressort, ma sœur ! répéta t-il presque insensé.
Comment la fille du roi et de madame de Valeutinois pour-
rait-elle être ma sœur?
— Monseigneur, Diane de Castro est née en mai 1539,
n'est-ce pas ? le comte Jacques de Moutgommery, votre
père, a disparu en janvier de la même année, et savez-vous
sur quel soupçon ? savez-vous de quoi on l'accusait, votre
père ? d'être l'amant heureux de madame Diane de Poi-
tiers, et le rival préféré du dauphin, aujourd'hui roi de
Fi-ance. Maintenant, comparez les dates, monseigneur.
— Ciel et terre ! s'écria Gabriel. Mais voyons, voyons,
reprit-il en rassemblant toutes les puissances de son être,
mon père était accusé, mais qui prouve que l'accusation fût
fondée ? Diane est née cinq mois après la mort de mon père,
mais qui prouve que Diane n'est pas la fille du roi, qui
l'aime comme son enfant ?
— Le roi peut se tromper, comme je puis me tromper
aussi, monseigneur ; remarquez que je ne vous ai pas dit :
Diane est votre sœur. Mais il est probable qu'elle l'est ; il
est possible qu'elle le soit, si vous voulez. Mon devoir, mon
terrible devoir, n'était-il pas de vous faire cet aveu, Ga-
briel ? Oui, n'est-ce pas ? puisque vous ne vouliez pas, sans
cet aveu, renoncer à elle ? Maintenant, que votre conscience
juge votre amour, et que Dieu juge votre conscience.
— Oh ! mais ce doute est mille fois plus affreux que le
malheur même, dit Gabriel. Qui me tirera de ce doute,
mon Dieu !
— Le secret n'a été connu que de deux personnes au
monde, monseigneur, dit Aloyse, et deux créatures humai-
nes seulement auraient pu vous répondre : Votre père, en-
seveli aujourd'hui dans une tombe ignorée, et madame de
Valentinois, qui n'avouera jamais, je pense, qu'elle a
ti'ompé le roi, et que sa flUe n'est pas la fille du roi.
— Oui et en tout cas, si je n'aime pas la fille de mon
père dit Gabriel, jaTme la fille de l'assassin de mon père I
- Car c'est du l'oi, c'est de Henri II que j'ai a tirer ven-
geance de la mort de mon père, n'est-il pas vrai, Aloyse ?
— Qui sait encore cela, hormis Dieu ? répondit la nour-
— Partout confusion et ténèbres! doute et terreur! dit
Gabriel Oh ! j'en devendrai fou, nourrice ! Mais non,
reprit l'énergique jeune homme, je ne veux pas deveiiir
fou encore; je ne le veux pas! J'épuiserai d'abord tous les
moyens de connaître la vérité. J'irai à madame de Valen-
tinois je lui demanderai son secret <iui me sera sacré
Elle est catholique, dévote, j'obtiendrai d'elle un serment
qui m'atteste sa sincérité. J'irai â Catherine de Médi«s, qui
a su quelque chose peut-être. J'irai aussi à Diane, et la
main sur mon cœur, j'interrogerai les battements de mon
cœur. Où nlral-je pas î J'irais au tombeau de mon père, si
je savais où le trouver, Aloyse, et je l'adjurerais dune voix
si puissante, qu'il se relèverait d'entre les morts pour me
répondre.
— Pauvre cher enfanl ! murmurait Aloyse, si hardi et si
vaillant, même après ce coup terrible ! si fort contre un
destin si cruel !
— Et je ne perdrai pas une minute pour me mettre a
l'œuvre, dit en se levant Gabriel, animé d'une sorte de fièvre
d'action. Il est quatre heures ; dans une demi-heure, je se-
ALEXANDRE DLMAS ILLUSTRE
rai près de madame la grande sénéchale ; une heure après,
chez la reine ; a six heures, au rendez-vous où Diane mat-
tend, el, quand je reviendrai ce soir, Aloyse, j'aurai peut-
être soulevé un coin de ce voile lugubre de ma destinée, .v
ce soir.
— Et moi, monseigneur, ne pui.s-je rien faire iiour vous
aider dans votre redoutable tûclie ? dit Aloyse.
— Tu peu.v prier Dieu, Aloyse ; prie Dieu
— Pour vous et pour Diane, oui, monseigneur.
— Prie aussi pour le roi, .Aloyse. dit Gabriel d un air
sombre.
Et il sortit dun pas précipité.
.\IV
DiA.vE HE Poitiers
Le connétable de Jloutnioreucy était encore chez Diane
de Poitiers, et lui parlait d'une voix aitiei!;, uu». rune
et impératif avec elle qu'elle se montrait douce et tendre
poui- lui.
— Kh ! mort Dieu ! c'est votre fille, au bout du compte,
lui disait-il. el vous avez sur elle les mêmes droits et la
même autorité que le roi. Exigez ce mariage.
— -Mais, mon ami, répondit Diane, songez iiu'ayant été
jusqu'ici as.sez peu mure pour la tendresse, je ue puis es-
pérer d'être assez mère pour le pouvoir, et frapper sans
avoir cares.sé. >;ous sommes, vous le savez, madame d .Aii-
goulème et moi, bien froides l'une pour l'autre, et, malgré
ses avances du commencement, nous avons continué à ne
nous voir qu'à des intervalles fort rares. Elle a su gagner,
d'ailleurs, une grande influence personnelle sur l'esprit du
loi. et je ne .siis. en vérité, laquelle de iiciu. deux est la
plus puissante a cette heure. Ce que vous me demandez,
ami, est donc bien difficile, pour ue pas dire impossible.
Laissez-là ce mariage, et remplacez-le par une alliauce
plus brillante encore. Le roi a fiancé la petite Jeanne â
Charles de .Mayenne; nous obiiendrons de lui la petite
Marguerite pour votre fils.
— -Mon fils couche dans un lit et non dans un berceau,
répondit le connétable, et comment une petite flUe, qui
sait parler d hier, pourrait-elle aider à la fortune de ma
maison ■» Madame de Castro, au contraire, a comme voUs
me le faites remarquer vous-même avec un merveilleux ù
propos, une grande intlueiice personnelle .-ur lespril du
roi, et voila pourquoi je veux madame de Castro pour bru.
.Mort Dieu ! il est bien étrange que lorsqu'un gentilhomme,
qui porte le nom du premier baron de la chrétienté, daigne
épouser une bâtarde, il éprouve tant de difficultés ii con-
sommer cette mésalliance. .Madame, vous n'êtes pas pour
rien la maîtresse de notre siie, comme je ne suis pas pour
rien votre amant. Malgré madamo de Castro, migré ce
muguet qui l'adore, malgré le roi lui-même, je veux que ce
mariage .se fa.sse. je le veux.
— EU bien ! voyons, mon ami, dit doucement Dlafle de
l'oltiers, je m'engage a faire le po.ssible et l'impossible pour
Vous amener a vos fins, (^ue voulez-vous que .le vous dise
de plus ? Mais au moins, vous serez me Heur pour mol,
dites, et ne me parlerez plus avec cette grosse voix, iné-
cliaijt '.
Et de ses lèvres fines et roses, la belle duchesse effleura
la barbé grise et rude du vieux Anne, qui se laissait faire
I 11 grommelant.
Car telle était cette passion étrange et que rien n'expli-
c|uait sinon une dépravation singulière de la maîtresse ido-
lâtrée d'un roi jeune et beau pour un vieux barbon qui
la rudoyait. La brusquerie de Jlontmorency la dédomma-
geait de la galanterie de Henri II. et elle trouvait plus de
charmes à être malmenée par l'un qu'à être llattée par
l'autre. Caprice monstrueux il'un coeur féminin ! .\nne de
.Montmorency n'était ni spirituel ni brillant, et il passait, à
Juste titre, pour être avide et avare Les horribles supplices
qu'il avait Infligés a la population rebelle de bordeaux, lui
avaient seuls donné une .sorte de célébrité odieuse. Brave,
II est vrai, qualité vulgaire en France, il n avait pourtant
guère été heureux jusque-la dans les batailles où il s'était
trouvé. Aux victoires de Ravennes et de Marignan, oii il
ne commandait pas encore, on ne le distingua pas dans
la foule ; à La Bicoque, où 11 était colonel des .Suisses, il
laissa ;i peu près massacrer son régiment, et i\ Pavie. il fut
fait prisonnier. Son illustration militaire n'allait pas au
delà, et Saint-Laurent devait piteusement couronner tout
cela. Sans la faveur de Henri II, inspirée san^ doute par
Diane de Poitiere, il filt resté au second rang dans les con-
seils comme à la guerre, et cependant Diane l'aimait, le
choyait et lui obéissait en tout, maîtresse 'd'un roi char-
mant, esclave d un soudard ridicule.
En ce moment, on gratta discrètement à la porte, et un
page, entrant sur la permission de madame de Valent inois.
annonça que le vicomte d'Exmès implorait avec Instance
la faveur d'être admis un Instant, pour le motif le plus
grave, auprès de la duchesse.
— L'amoureux : s'écria le connétable. Que veut-il donc
de vous, Diane ? Viendrait-il, par hasard, vous demander
la main de voire fille ?
— Faut-il le laisser entrer ? demanda docilement la favo-
rite.
— Sans doute, sans doute, cette démarche peut nous
aider. Mais qu'il attende quelques instants. Un mot en-
core pour nous entendre !
Diane de Poitiers transmit ces ordres au page qui sor-
tit.»
— Si le vicomte d'Exmès vient à vous, Diane, reprit le
connétable, c'est que quelques difficultés inattendues se
présentent, et il faut que le cas soit bien désespéré pour
qu'il ait recours à un si désespéré remode. Donc, écoutez-
moi bien. et. si vous suivez exactement mes itistructions,
votre intervention hasardée, j en conviens, auprès du roi
deviendra peut-être inutile, Diane, quelque chose que
le vicomte vienne solliciter de vous, refusez-le. SI c'est
son chemin qu il vous demande, envoyez-le du coté opposé i
sa route. S'il veut que vous répondiez oui, dites non. et
oui. si c'est non qu'il espère. Soyez avec lui dédaigneuse,
hautaine, mauvaise, la digne fille enfin de la fée Mélusiue,
dont vous autres, de la mai-son de Poitiers de.scendez a ce
qu'il parait. M'avez-vous bien compris, Diane? et ferez-
Tous ce que je vous dis la?
— De point en point, mon connétable.
— Alors, les écheveaiix du galant vont un peu s'em-
brouiller, j'espère. Le pauvret, qui se jette ainsi dans la
gueule de la... — Il allait dire de la louve, mais il se
reprit : — dans la gueule des loups. Je vous le laisse, Diane,
et rendez-m'en bon compte de ce beau prétendant. A ce
soir !
Il daigna embrasser Diane au front, et sortit. On Intro-
duisit par une autre porte le vicomte- d'Exmès.
Gabriel fit le salut le plus resiiectueux à Diane, qui ré-
pondit par le salut le plus impertinent. Mais Gabripl, s'ar-
ma nt de courage pour ce combat inégal de la passion ar-
dente contre la vanité glacée, commença avec assez de
calme.
— Madame, dit-il, la démarche que j'ose faire auprès de
vous est bien hardie, sans doute, et bien insensée. Mais il
y a parfois, dans la vie. des circonstances si graves, si su-
prêmes et si solennelles, qu'elles vous mettent au-dessus des
convenances oi-dinaires et des scrupules habituels. Or, je
suis dans une de ces crises redoutables de la destinée, ma-
dame. L'homme qui vous parle vient mettre dans vos
mains sa vie. et si vous la laissez tomber sans pitié, elle
se brisera.
Jfadame de Valentinois ne fit pas le moindre signe d'en-
couragement. Le corps penché en avant, appuyant le men-
ton sur sa main et le coude sur son genou, elle regaidait
fixement Gabriel avec un air d'étonnement eunuyé.
- — Madame, reprit celui-ci en essayant de secouer l'in-
fluence attristante de ce silence affecté, vous savez ou vous
ignorez peul-ctre que j'aime madame de Castro. Je l'aime,
madame, d'un amour profond, ardent, irrésistible.
— Qu'est-ce que cela me fait? sembla dire un sourire non-
chalant de Diane de Poitiers.
— Je vous parle de cet amour, qui m'emplit l'âme, ma-
dame, pour arriver à vous dii-e que je dois comprendre.
excuser, admirer même les aveugles fatalités et les exigen-
ces implacables de la passion. Loin de la blAmer comme le
vulgaire, de la disséquer comme les philo.sophes. de la con-
damner comme les prêtres. Je m'agenouille devant elle et je
l'adore comme un reflet de Dieu. Elle fait le cœur où elle
entre plus pur, plus grand, plus divin; et Jésus ne l'a-t-il
pas sacrée, le jour oij il a dit à Madeleine qu'elle était
bénie entre toutes les femmes pour avoir beaucoup aimé !
Diane de Poitiers changea d'attitude, et, les yeux à demi
fermés, s'étendit négligemment dans son fauteuil.
— Où veut-il en venir avec son sermon ? pensait-elle. ^
— .iinsi, vous le voyez, madame, poursuivit uauriei,
l'amour pour moi est saint ; de plus, il est tout-puissant à
mes yeux. Le mari de madame de Castro vivrait encore,
que j'aimerais madame de Castro, et n'essaierais même pas
de vaincre un instinct irrésistible. Il n'y a que les faux
amours qui se puissent dompter, et l'amour vrai ne s'évite
pas plus qu il ne se commande. — .\insi. madame, vous
même, choisie et aimée par le plus grand roi du monde,
vous ne devez pas être pour cela à l'abri de la contagion
d'une passion sincère, et vous n'auriez pas su lui résister,
que Je vous plaindrais et que je vous envierais, mais je ue
vous condamnerais pas. '
Même silence de la part de la duchesse de Yalentlnols. '
Un étonnement railleur était le seul sentiment q'tii se pei-
gnit sur son vi.sage. Gabriel reprit avec plus de chaleur
encore, comme pour amollir- cette âme d'airain aux flam-
mes de la sienne : ■•
I
LES DEUX DIANE
•29
— Un roi s'éprend, et c'est tout simple, de votre admi-
rallie beauté ; vous êtes touchée de cet amour, mais votre
<eur qui veut y répondre le peut-il nécessairement? Hé-
l.is non. Cependant, à côté du roi. un gentilhomme beau.
v.iiUant et dévoué, vous voit, vous aime, et celte p.Tssion
[■lus obscure, mais non pas moins puissante, atteint votre
ime, oii n'a pu entrer la pen.«ée d'un roi. Mais n'ètes-vous
las reine aussi, reine de beauté, comme le souverain qui
vous aime est roi de puissance? N'y a-t-11 pas entre vous
bien ! c'est en son nom que je viens vous adjurer, madame,
el vous faire une question qui vous paraîtra bien auda-
cieuse, je le répète, mais je, répète aussi que votre réponse,
si vous avez la bonté de me répondre, ne produira dans mon
cœur que reconnaissance et adoration : car à cette réponse
est attachée ma vie : je répète enfin que si vous ne me
la refusez pas. je serai dorénavant :i vous corps et ânio, et
la plus solide puissance du monde peut avoir besoin d un
bras et d'un cœur dévoués, madame.
■We^
\ 'IU.S ne me parlerez plus de celle grosse voi.v.
égalité indépenOaute et libre? Sont-ce les titres qui gagnent
les cœurs? Qui peut vous empêcher d'avoir préféré uii jour,
une heure, dans votre généreuse bonne foi. le sujet au
maître? Ce n'est pas moi. du moins, qui aurais assez peu
d Intelligence des nobles sentimens pour faire un crime à
Diane de Poitiers d'avoir, étant aimée de Henri II, aimé
le comte de Montgommery.
Diane, pour le coup, fit un mouvement, se souleva à demi,
et rouvrit ses grands yeux verts et clairs. Trop peu de per-
sonnes, en effet, savaient son secret à la cour pour que
cette brusque iiarole de Gabriel ne lui causât pas quelque
surprise.
— Est-ce que vous avez des preuves matérielles de cet
amour? demanda-t-elle. non sans une nuance d'inquiétude.
— Je n'ai qu'une certitude morale, madame, répondit Ga-
briel, mais Je l'ai
— Ah ! lit-elle en reprenant sa moue Insolente. Eh bien !
alors, cela m est bien égal de vous avouer la vérité. Oui,
j'ai aimé le comte de Montgommery. Après?
Mais, après. Gabriel ne savait plus rien de positif et oe
marchait plus que dans les ténèbres des conjectures. Il
continua pourtant :
— Vous avez aimé Jacques de Jfontgommery. madame, et
J'o.se dire que vous aimez encore son souvenir: car enfin,
s'il a disparu de la surface du monde, c'est pour vous. lîh
— Achevez, monsieur, dit la duches-se, et venons donc a
cette question terrible.
— Je veux être à genoux pour vous l'adresser, madame.
dit Gabriel eu se mettant a genoux en effet.
Kt il reprit alors, le cœur palpitant et la voix tremblante :
-- Madame, c est dans le courant de l'année 1538 que vous
avez aimé le comte de Montgommery?
— Il se peut, dit Diane de Poitiers. — Knsuite?
— u esc en janvier 1539 que le comte de .Montgommery a
disparu, et c'est en mai 1539 que madame Diane de Castro est
née?
— Eh bien ? demanda Diane.
— Eh bien ! madame, reprit Gabriel si bas qu'elle l'en-
tendit à peine, la est le secret que Je viens à vos pieds im-
plorer de vous, le secret d'où dépend mon sort, et qui
.mourra, croyez-le bien, dans mon sein si vous daignez me
le révéler. Devant le crucifix que voilà au-dessus de votre
tète, je vous le jure, madame, on m arracherait la vie
avant votre confidence. Et d'ailleurs vous pourriez toujours
me démentir; on vous croirait plus que moi. et je ne vous
tlemande pas de preuve, mais votre parole seulement. —
— Madame, madame, est-ce que Jacques de Montgommery
serait le père de Diane de Castro?
— Ah! ah! dit Diane en partant d'un rire dédaigneux,
la question est téméraire, en effet, et vous aviez bien raison
30
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
de la faire précéder de tant de préambules. Pourtant, ras-
surez-Tous, mon ctier monsieur, je ne vous en veux pas.
Vous m'aviez vraiment intéressée comme une énigme, et te-
nez, vous m'intéressez encore ; car enfin qu'est-ce que cela
peut vous faire, monsieur d'E.xmès, que madame d'Angou-
léme soit la fille du roi ou l'enfant du comte? Le roi passe
pour être son père ; cela doit suffire à votre ambition, si
vous êtes ambitieux. De quoi venez-vous donc vous mêler,
et qu'est-ce que celte prétention de vouloir inutilement in-
terroger le passé? vous avez une raison, voyons; mais cette
raison, c[uelle est-elle?
— J'ai une raison, en effet, madame, dit Gabriel, mais je
vous conjure en grâce de ne pas me la demander.
— Ah ! oui-da, reprit Diane, vous voulez mes secrets et vous
gardez les vôtres. Le marclié serait avantageux pour vous,
au moins !
Gabriel détacha le crucifix d'ivoire qui dominait le prie
Dieu de chêne sculpté placé derrière Diane.
— Par votre salut éternel : madame, lui dit-il, jurez-vous
de faire ce que je vais vous dire, et de n en abuser d'au-
cune façon contre moi?
— Un pareil serment ! dit Diane.
— Gui, madame, car je vous sais ardente et pieuse catho-
lique, et, si vous jurez par votre salut éternel, je vous
croirai.
— Et si je refuse de jurer?
— Je me tairai, madame, et vous m'aurez refusé ma vie.
— Savez-vous, monsieur, reprit Diane, que vous piquez
d'une étrange façon ma curiosité de femme? Oui, le mys-
tère dont vous vous entourez si tragiquement m'attire et
me tente, je l'avoue. Vous avez obtenu sur mon imagina-
tion ce triomphe, je vous le dis franchement, et je ne
croyais pas qu'on pût m'intriguer à ce point. Si je jure,
c'est pour en savoir davantage sur votre compte, je vous
en préviens. Curiosité pure, je dois en convenir.
— Moi ausi, madame, dit Gabriel, c'est pour savoir que
je vous supplie ; seulement ma curiosité est celle de l'ac-
cusé qui attend son arrêt de mort. Amère et terrible cu-
riosité : comme vous voyez. Aoulez-vous prononcer ce ser-
ment, madame ?
— Dites les paroles et je les répéterai, monsieur.
Et, api'ès Gabriel, Diane répéta en effet:
— " Sur mon salut, dans cette vie et dans l'autre, je jure
de ne découvrir i personne au monde le secret que vous al-
lez me dire, de ne jamais m'en servir pour vous nuire, et
d'agir en tous points comme si je l'avais toujours ignoré, et
comme si je l'ignorais toujours. »
— Bien, madame, dit Gabriel, et je vous remercie de cette
pi-emière preuve de condescendance. Maintenant, en deux
mots, vous allez tout comprendre : Je m'appelle Gabriel
de Montgommery, et Jacques de Montgommery fut mon
père.
— Votre père ! s'écria Diane, en se levant debout, tout
émue et stupéfaite.
— De sorte, reprit Gabriel, que si Diane de Castro que
j'aime ou que je croyais aimer d'un amour éperdu, est la
hUe du comte de Montgommery, elle est ma sœur !
— Ah ! je conçois, reprit Diane de Poitiers se remettant
un peu. — Voilà qui sauve le connétable, pensa-t-elle.
— Maintenant, madame, continua Gabriel, pâle, mais
ferme, voulez-vous bien m'accorder cette grâce de jurer,
comme tout à l'heure, sur ce crucifix, que madame de Cas-
tro est la fille du roi Henri 11 ? Vous ne répondez pas? Oh I
pourquoi donc ne répondez-vous pas, madame ?
— Parce que je ne puis prononcer ce serment, monsieur.
— Ah 1 mon Dieu ! mon Dieu ! Diane est l'enfant de mon
père? dit Gabriel tout chancelant.
— Je ne dis pas cela ! je ne conviendrai jamais de cela
s'écria madame de Valenlinois : Diane de Castro est bien la
fllle du roi.
— Oh ! vraiment, madame ! oh ! que vous êtes bonne ! dit
Gabriel. Mais, pardon : votre intérêt peut vous ordonner de
parler ainsi. Jurez donc, madame, jurez : au nom de votre
enfant, qui vous bénira, jurez !
— Je ne jurerai pas, dit la duchesse. Pourquoi jurerais-
je?
— Mais, madame, dit Gabriel, tout à l'heure vous avez
prononcé un serment pareil à celui que j'implore, seule-
ment pour satisfaire une curiosité banale, c'est vous qui
me l'avez dit ; et maintenant, quand 11 s'agit de la vie d'un
homme, quand, avec quelques mots, vous pouvez tirer du
gouffre deux destinées, vous demandez : — Pourquoi dirais-
je ces quelques mots?
— Enfin, monsieur, je ne jurerai pas, dit Diane froids-
ment et résolument.
— Et si, néanmoins. J'épouse madame de Castro, ma-
dame ; et si madame de Castro est ma sœur, croyez-vous
que le crime ne retombera pas sur vous?
— Non. reprit Diane, puisque je n'aurai pas juré,
— Horrible! horrible! s'écria Gabriel. Mais pensez donc,
madame, que je puis dire partout que vous avez aimé le
comte de Montgommery, que vous avez trahi le roi, que
moi, fils du comte, j'en al la certitude.
— Certitude morale, mais pas de preuves, dit, avec un
mauvais sourire, Diane, qui reprit dès lors sa nonchalance
impertinente et hautaine. Je vous démentirai, monsieur ;
et, vous me l'avez dit aussi vous-même, quand vous affir-
merez et quand je nierai, ce n'est pas vous qu'on croira.
Ajoutez que je puis dire au roi que vous avez osé me dé-
clarer un insolent amour, me menaçant, si je n'y cédais,
de me calomnier. Vous seriez perdu alors, monsieur Ga-
briel de Montgommery. Mais, pardon, ajouta-t-elle en se •
levant, je suis obligée de vous quitter, monsieur ; vous
m'avez beaucoup intéressée, en vérité, mais beaucoup, et
votre histoire est des plus singulières.
Elle frappa sur un timbre pour appeler.
— Oh ! c'est infâme ! s'écria Gabriel en se frappant le
front de ses poings fermés. Oh ! pourquoi êtes-vous une
femme ou pourquoi suis-je un gentilhomme ? Mais prenez
garde, néanmoins, madame, vous n'aurez pas joué impu-
nément avec mon cœur et ma vie, et Dieu vous punira et
me vengera, car ce que vous faites est, je le répète, infâme.
— Vous trouvez ? dit Diane. Et elle accompagna ces pa-
roles d'un petit rire sec et moqueur qui lui était particu-
lier.
En ce moment, le page qu'elle avait appelé soulevait la
portière de tapisserie. Elle fit à Gabriel un petit salut iro-
nique et quitta la chambre.
— .Allons ! se disait-elle, il a décidément de la chance,
mon connétable. La Fortune est comme moi : elle l'aime.
Pourquoi diable l'aimons-nous?
Gabriel sortit sur les pas de Diane, ivre de rage et de
douleur.
XV
i
CATHERINE DE MÉDICIS
Mais Gabriel était un cœur ferme et brave, [dein de ré-
solution et de fermeté. .\près le premier moment de cons-
ternation, il secoua son abattement, releva la tête et se fit'
annoncer chez la reine.
Catherine de Médicis pouvait en effet avoir entendu
parler de cette tragédie inconnue de la l'ivalité de son
mari et du comte de Montgommery ; qui sait même si elle
n'y avait pas joué un rôle. Elle n'avait guère plus de vingt
ans dans ce temps-là. Sa jalousie de jeune femme belle et
négligée n'avait-elle pas dû lui tenir les yeux constamment
ouverts sur toutes les actions et sur toutes les fautes de sa
rivale? Gabriel comptait sur ses souvenirs pour l'éclairer
dans la voie obscure où il ne marchait qu'à tâtons, et où
pourtant, comme amant et comme fils, pour son bonheur
ou pour sa vengeance, il avait tant d'intérêt à voir clair.
Catherine accueillit le vicomte d'Exmès avec cette bien-
veillance marquée qu'elle ne cessait de lui témoigner en
toute occasion.
— C'est vous, beau vainqueur, lui dit-elle. A quel heu-
reux hasard dois-je donc votre bonne visite? tous nous
venez voir rarement, monsieur d'Exmès, et c'est même,
je crois, la première fois que vous nous demandez
audience dans notre appartement. Vous êtes pourtant et
vous serez toujours le bien arrivé auprès de nous, son-
gez-y.
— Madame, dit Gabriel, je ne sais comment vous remer-
cier de tant de bontés, et soyez sûre que mon dévouement...
— Laissons là votre dévouement, interrompit la reine et
venons au but qui vous amène. Est-ce que je pourrais vous
servir en quelque chose ?
— Oui, madame, je crois que vous le pourriez.
— Tant mieux ! monsieur d'Exmès. reprit Catherine avec
le plus encourageant sourire, et si ce que vous allez me
demander est en mon pouvoir, je m'engage par avance
vous raccorder. C'est là un engagement un peu compro-]
mettant peut-être; mais vous n'en abuserez pas, mon beai
gentilhomme.
— Que Dieu m'en préservé! madame, telle n'est pas mon'
Intention.
— Parlez donc, voyons, dit en soupirant la reine.
— C'est un renseignement, madame, que J'ose venir cher-
cher auprès de vous, rien de plus. Mais, pour mot, ce rien-
là c'est tout. Aussi m'excuserez-vous de vous rappeler des
souvenirs qui doivent être douloureux à Votre Majesté. H
s'agit d'un événement qui remonte à l'année 1539.
— Oh ! J'étais bien Jeune alors, presque enfant, dit la
reine.
— Mais déjà bien belle et bien digne d'amour assuré-
ment, répartit Gabriel.
— Aucuns le disaient quelquefois, reprit la reine, char-
mée de la tournure que prenait l'entretien
i
1
1
LES DEUX D1.\NE
31
— Et pourtant, continua Gabriel, une autre femme osait
déjà empiéter sur le droit ipie vous tenez de Dieu, de votre
naissance et de votre beauté, et cette femme, non contente
de détourner de vous, par magie et enchantement sans
doute, les yeux et le cœur d'un mari trop jeune pour être
bien clairvoyant, cette femme trahissait celui qui vous
trahissait, et aimait le comte de Montgommery. Mais dans
votre Juste dédain vous avez peut-être oublié tout cela,
madame ?
— Non pas, dit la reine, et cette aventure, et tous les ma-
nèges commençants de celle dont vous parlez sont encore
présents il ma mémoire. Oui. elle aima le comte de Nfont-
gommery ; puis, voyant sa passion découverte, elle prétendit
lâchement que c'était une feinte pour éprouver le cœur
du dauphin, et. quand Montgommery disparut, lui, —
peut-être par son ordre seulement l — elle ne le pleura
pas et parut radieuse et folle au bal le lendemain. Oui, je
me souviendrai toujours des pi-emières intrigues à laide
desquelles cette femme sapait ma jeune royauté ; car je
m en aflligeais alors; car je passais mes nuits et mes jours
dans les larmes. Mais, depuis, ma fierté s'est réveillée ;
j'avais toujours rempli et au delà mon devoir: j'avais fait
constamment respecter par ma dignité, mes titres d'épouse.
de mère et de reine; j'avais donné sept enfants au roi et
à la France. Mais maintenant, je n'aime mon mari qu'avec
calme, comme un ami et comme le père de mes fils, et
je ne lui reconnais plus le droit d'e.xiger de mol un sen-
timent plus tendre; j'ai assez vécu pour le bien général.
ne puis-je pas un peu vivre pour moi-même? n'ai-je pas
gagné assez chèrement mon bonheur? si quelque dévoue-
ment jeune et passionné s'offrait à moi, serait-ce un crime
pour moi que de ne pas le repousser, Gabriel?
Les regards de Catherine commentaient ses paroles. Mais
l'esprit de Gabriel était ailleurs. Depuis que la reine avait
cessé de parler de son père, il n'écoutait plus, il rêvait.
Cette rêverie que Catherine interprétait dans le sens qu'elle
désirait, ne lui déplaisait pas. Mais Gabriel rompit bientôt
le silence.
— Un dernier éclaircissement, madame, et le plus grave.
lui dit-il. Vous êtes si excellente pour moi ! Vraiment, je
savais bien en venant près de vous que j'en sortirais satis-
fait. Vous avez parlé de dévouement, comptez sur le mien,
madame. Mais achevez votre œuvre, de grâce ! Puisque
vous avez connu les détails de cette sombre aventure du
comte de -Montgommery. savez-vous si l'on a douté dans
le temps que madame de Castro, née quelques mois après la
disparition du comte, fût bien réellement la fille du roi ?
La médisance, disons même la calomnie, n'a telle pas ex-
primé des soupçons à cet égard, et attribué à monsieur de
Montgommery la paternité de Diane?
Catherine de Médicis regarda quelque temps Gabriel en
silence, comme pour se rendre compte de l'intention qui
avait dicté ses paroles. Elle crut avoir trouvé cette inten-
tion et se prit à sourire.
— Je m'étais aperçue en effet, dit-elle, que vous aviez re-
marqué madame de Castro, et que vous lui faisiez une cour
assez assidue. Je vois maintenant vos motifs. Seulement,
avant daller plus loin, vous voulez vous assurer, n'est-ce
pas? que vous ne faites pas fausse route, et que c'est bien
à une fille de roi que vous adressez vos hommages? Vous
ne voulez pas qu'après avoir épousé la fille légitimée de
Henri, vous vous trouvfez un Jour, par quelque décou-
verte inattendue, avoir pour femme la bâtarde du comte de
Montgommery. En un mot. vous êtes ambitieux, monsieur
d'Exmès. Ne vous en défendez pas. je ne vous en estime
que plus, et cela d'ailleurs, loin de contrarier les desseins
que j'ai sur vous, peut les servir. Vous êtes ambitieux,
n'est-ce pas?
— Mais, madame... reprit Gabriel embarrassé ; peut-être
effectivement...
— C'est bon, je vois que je vous avals deviné, mon gen-
tilhomme, dit la reine. Eh bien ! voulez-vous en croire une
amie? dans l'intérêt même de vos projets, renoncez à vos
^•ues sur cette Diane. Laissez là cette poupée. Je ne sais
pas, à vrai dire, si elle est la fille du roi ou la fille du
comte, et la dernière hypothèse pourrait pourtant bien être
la véritable; mais fût-elle née du roi, ce n'est pas la
femme et le soutien qu'il vous faut. Madame d'Angoulême
est une nature faible et molle, toute de sentiment, de
grâce, si vous voulez, mais sans force, sans énergie, sans
vaillance. Elle a su gagner les bonnes grâces du roi, j'en
conviens, mais elle ne saura pas en profiter. Ce qu'il vous
faut, Gabriel, pour l'accomplissement de vos grandes chi-
mères, c'est un cœur viril et puissant, qui vous aide comme
il vous aime, qui vous serve et se serve de vous, et qui
remplis.se en môme temps votre âme et votre vie. Ce cœur,
vous l'avez trouvé sans le savoir, vicomte d'Exmès.
Il la regardait, surpris. Elle poursuivit, entraînée :
— Ecoutez : notre sort doit nous alïranchir. nous autres
remes. des convenances vulgaires; et, placées haut comme
nous le sommes, si nous voulons qu'une affection arrive
à nous, il faut que nous fassions quelques pas au-devant
d'elle et que nous lui tendions la main. Gabriel, vous êtes
beau, brave, ardent et fier ! nu premier moment où je
vous ai vu, jai senti là pour vous un .sentiment inconnu,
et, — me suis-je trompée? — vos paroles et vos regards,
et Jusqu'à cette démarche daujourdiiui, qui n'est peut-
être qu'un adroit détour, tout m'a fait supposer enfin que
je n'avais pas rencontré un ingrat.
— Madame !... dit Gabriel épouvanté.
— Oui. vous êtes ému et surpris, je le vois, reprit Cathe-
rine avec son plus doux sourire. Mais vous ne me jugez
pas sévèrement, n'est-il pas vrai, sur ma sincérité néces-
saire? Je vous le répète, la reine doit taire excuser la
femme. Vous êtes timide, quoique ambitieux, monsieur
d'Exmès, et des scrupules au-dessous de moi auraient pu
me faire perdre un dévouement précieux ; J'ai mieux aimé
parler la première. Allons, remettez-vous donc ! suis-je si
redoutable ?
— Oh ! oui, murmura Gabriel pâle et consterné.
Mais la reine qui l'entendit se méprit au sens de son
exclamation.
— Allons donc ! dit-elle avec un doute enjoué, je ne vous
ai pas encore fait perdre la raison, ce me semble, au point
de vous faire oublier vos intérêts, et ces renseignements que
vous me demandiez sur madame d'Angoulême en sont bien
un peu la preuve. Mais, soyez tranquille, je ne veux pas. Je
vous le dis encore, votre abaissement, je veux votre gran-
deur, Gabriel, je me suis jusqu'ici effacée au second rang ;
mais, sachez-le, je brillerai bientôt au premier. Madame
Diane de Poitiers n'est plus d'âge à conserver longtemps
sa beauté et sa puissance. Du jour où le prestige de cette
femme s'effacera, mon règne commence, et apprenez que
je saurai régner, Gabriel : les instincts de domination que
Je sens en moi m'en sont garans ; et d'ailleurs, c'est dans
le sang des Médicis, cehi. Le roi saura un jour qu'il n'a
pas de conseiller plus habile, plus adroit et plus expéri-
menté que moi. — Et alors, Gabriel, à quoi ne pourra pas
prétendre l'homme qui aura uni sa fortune à la mienne,
quand la mienne était obscure encore? qui aura aimé en
moi la femme et non pas la reine? La maîtresse du
royaume ne voudra-t-elle pas dignement récompenser celui
qui se sera dévoué à Catherine? Cet homme ne sera-t-il
pas son second, son bras droit, le roi véritable sous un
fantôme de roi ? Ne tlendra-t-11 pas dans sa main toutes
les dignités et toutes les forces de la France? Un beau rêve,
n'est-ce pas, Gabriel? Eh bien! Gabriel, voulez-vous être
cet homme ?
Elle lui tendit bravement la main.
Gabriel mit un genou en terre et baisa cette main blanche
et charmante,.. Mais son caractère était trop entier et
trop loyal pour pouvoir se plier aux ruses et aux menson-
ges d'un amour feint Entre une tromi erie et un danger, il
était trop sincère et ti'op résolu pour hésiter, et, relevant
son noble visage :
— Madame, dit-il, l'humble gentilhomme qui est à vos
pieds vous prie de le considérer comme le plus respectueux
de vos .serviteurs et le plus dévoué de vos sujets. Mais...
— Mais, interrompit Catherine avec un sourire, ce ne
sont pas ces termes de vénération qu'on vous demande, mou
noble cavalier.
— Et pourtant, madame, continua Gabriel, je ne puis
me servir en vous parlant de mots plus doux et plus
tendres, car, — pardonnez ! — celle que j'aimais avant même
de vous connaître, c'est bien véritablement madame Diane
de Castro, et nul amour, fût-ce l'amour d'une reine, ne
saurait plus trouver place dans te cœur tout rempli d'une
autre image.
— Ah ! dit seulement Catherine, le front pâle et les lèvres
serrées.
Gabriel, tête baissée, attendait pourtant sans trembler
l'orage d'indignation et de mépris qui allait fondre sur lui.
Mépris et indignation ne se firent pas longtemps attendre,
et, après quelques minutes de silence :
— Savez-vous, monsiejr d'Exmès, dit Catherine de Mé-
dicis contenant à grand'peine sa voix et sa colère, savez-
vous que Je vous trouve hardi, pour ne pas dire impu-
dent ! Qui vous parlait d'amour, monsieur ? Où avez-vous
iris qu'on voulût tenter votre vertu s! farouche? Il faut
que vous ayez de votre mérite une idée bien vaine et bien
insolente pour oser croire à de pareilles choses, et pour
expliquer si témérairement une bienveillance qui n'a eu
que le tort de s'adres-ior en lieu Indigne. Vous avez .sérieuse-
ment insulté une femme et une reine, monsieur !
— Oh ! madame, reprit Gabriel, croyez que mon reli-
gieux respect...
— Assez, interrompit Catherine, je vous dis que vous
m'avez insultée, et que vous veniez pour m'insulter ! Pour-
quoi êtes-vous ici? Quel motif vous amenait? Que m'im-
porte â moi votre amour et madame de Castro, et tout ce
qui vous concerne ! Vous veniez chercher près de moi des
renseignements ! Ridlcile prétexte ! Vous vouliez faire faire
;J2
ALEXANUliL; DLMAS ILLL.SIRE
par une reine de France la police Ce votre passion ! C'est
insensé, je vous le dis ; et j ajoute encore : C'est outra-
geant !
— Non, madame, répondit Gabriel debout et fier, vous
n'avez pas été outragée pour avoir rencontré un honnête
bomme qui a mieux aimé vous blesser que vous tromper.
— Taisez-vous, monsieur I reprit Catherine ; je vous or-
donne de vous taire et de sortir. Estimez-vous heureux
■que je veuille bien encore ne pas révéîer au roi votre auda-
cieuse méprise. Mais ne reparaissez jamais devant moi,
et tenez désormais Catherine de Médicis pour votre impla-
cable ennemie. Oui, je vous retrouverai, soyez-en certain,
monsieur d'Exmès ! Mais en attendant, sortez!
Gabriel salua la reine, et se retira sans dire un mot.
— Allons : pensa-t-il quand il se trouva seul, une haine
de plus 1 Mais qu'est-ce que cela me ferait si j'avais appris
quelque chose sur mon père et sur Diane ! La maîtresse
<lu roi et la femme du roi pour ennemies 1 Le sort veut me
préparer peut-Otre à devenir leuuemi du roi. Allons chez
Diane à présent, 1 heure est venue, et Dieu veuille que je ne
sorte pas plus triste encore et plus désolé de chez celle
<]ui m'aime que de chez celles qui me haïssent i
XVI
AMANT OU FRÈIÎE?
Quand Jacinthe introduisit Gabriel dans la chambre que
Diane de Castro, comme tille légitimée du roi, occupait au
iouvre, celle-ci, dans son effusion i.aive et chaste, courut
au-devant du bien-aimé sans dissimuler aucunement sa
joie. Elle n'eut pas môme retiré son front de son baiser;
mais lui se contenta Je lui serrer la maiu.
— Vous voilà donc enfin Gabriel . dit-elle. Avec quelle
impatience je vous attendais, mon ami i Depuis tantôt, je
ne sais où déverser le trop plein de bonheur que je sens
€n moi. Je parle tou'.e seule, je lis toute seule, je suis
toile : Mais vous voilà, Gabriel, et nous pourrons du moins
être heureux ensemble ! — Eh bien ! qu'avcz-vous donc,
mon ami? vous avez l'air froid, jrrave et presque triste.
Est-ce avec ce visage contraint et ces manières réservées
que vous me témoignez votre amour, et à Dieu et à mon
père votre reconnaissance 7
^A votre père';... oui, parlons de votre père, Diane.
Quant à cette gravité qui vous étonjie, c'est mon habitude
d'accueillir avec ce front sévère la benne fortune; car je
me défie d'abord de ses dons, n'y étant pas jusqu'ici ac-
coutumé, et j'ai éprouvé qu'elle cacliait trop touvent une
douleur sous une faveur.
— Je ne vous savais pas si pliilosophe ni si malheureux,
Gabriel, reprit la jeune tille moitié enjouée et moitié pi-
quée. Mais, voyons ! vous disiez (fue vous vouliez parler du
roi ; c'est mieux cela : comme il a été bon et généreux,
<3abrlel !
— Oui. Diane, il vous aime bien, n'ost-ce pas?
— Avec une tendx-essc et une douceir infinies, Gabriel.
— Sans doute, murmura le vicomte d'Exmès, il pe-.t
<;roire, lui, qu'elle est sa fille .. Une seule chose m'étonne,
reprlt-il tcuit haut : comment le loi. ayant certainement
déjà au cœur le pressentiment de eut amour qu'il vous
porterait, a-t-il pu néanmoins rester douze années sans
vous voir et sans vous connaître, cl vous laisser l'eléguée
â Vimoutiers, perdue e^ Inconnue? \e lui avez-vous jamais
demandé, Diane, la raison de cette étrange indifférence?
Un oubli pareil, savez-vous? est difP.cile à concilier avec
cette bienveillance qu'il vous témoigne maintenant.
— Oh! reprit Diane, c'est que <e n'était pas lui qui
m'oubliait, pauvre père
— Mais qui donc alors?
— Qui? si ce n'est madame Diane de Poitiers, je ne sais
î-as si je dois dire .'na mire.
— Et pourquoi se résignait-elle à vous abandonner ainsi.
Diane? Ne devait-elle pas se réjou-r et se glorifier aux
yeux du roi de voire naissance, qui lui donnait un titre de
l)Ius à son amour? Qu avait-elle à craindre? son mari
«tait mort-., son père mort...
— Assurément, Gabriel, dit Diane, et II me serait difficile,
pour ne pas dire inipcssible. de vous justifier cette fierté
singulière qui fait que madame de Valentinois n'a jamais
■consenti à me reconnaître officiellement pnur son enfant.
Vous ignorez donc, ami, qu'elle a oblenu du roi de cacher
d'aboré ma naissance, qu elle ma seniemejil rappelée à la
cour sur ses instances, et presque sur son ordre, et qu'elle
n'a pas même voulu être nommée dans l'acte de ma légi-
timation? Je ne m'en plains pas. Gabriel, puisque, sans
cet orgueil bizarre, je ne vous aurais p;is connu et vous ne
m'auriez pas aimée. Mais je n'en al pas moins songé par-
tois avec chagrin à ci (te sorte d'aversion de ma mère poor
tout ce qui me concerne.
— Aversion qui pourrait bien n'être que du "remords, pensa
Gabriel avec épouvante ; elle savait tromper le roi, et ne le
faisait pas sans hésitation et sans oainte...
— Mais à quoi songez-vous donc, mon ami ? reprit
Diane, et pourquoi m'auressez-vous toutes ces questions?
— Pour rien: un doute de mon esprit inquiet. Ne vous
en préoccupez pas, Diane; mais, du moins, si votre
mère n'a pour vous quéloignement iL presque haine, votre
père. Diane, votre père compense cette froideur par sa
tendresse ; et vous, de votre côté, si vous vous sentez
timide et contrainte a\ec madame de Valentinois, en pré-
sence du roi votre cœur se dilate, r.'est-il pas vrai, et re-
connaît en lui un vrai père î
— Oh 1 certainement : reprit Diaue, et, du premier jour
où je l'ai vu, et où il ma parlé avec tant de bonté, je me
suis sentie attirée vers lui tout de suite. Ce n est pas par
politique que je suis avec lui prévenante et affectueuse, c'est
d'instinct. Il ne serait pas le roi. il ne serait pas mon bien-
faiteur el mon protecteur, que je 1 aimerais tout autant:
c'est mon père ;
— On ne se trompe pourtant pas à ces choses-là ! s'écria
Gabriel ravi. Ma Qhère Diane ; ma biet;-aimée ! c'est bien a
vous d'aimer ainsi votre père, et de vous sentir émue devant
lui de reconnaissance et d amour. Cette douce piété filiale
vous fait lionneur, Diane.
— Et c'est bien aussi à vous de !« comprendre et de
l'approuver, mon ami, dit Diane. Mais, après avoir parlé
de mon père, et de 1 atlection qu'il me porte el que je
lui rends, et de nos obligatious envers lui, Gabriel, si nous
parlions un peu de nous et de notre amour, hein ? yue
voulez-vous? on est egclste, ajouta la jeune fille, avec cette
ingénuité cliarmante qui lui était propre. D'ailleurs, le
roi serait là, qu'il me reprocherait de ne pas penser du tout
à moi, à nous ; et savez-vous, Gabriel, ce que, tout à l'heure
encore il me répétait : — Chère cnfaat, sois heureuse ! Etre
heureuse, entends-tu bien? c'est me rendre lieureux. —
Ainsi, monsieur, notre dette à la reconnaissance payée, ne
soyons pas non plus trop oublieux de nous-mêmes.
— C'est cela, dit Gabriel songeant, oui, c'est cela. Soyons
maintenant tout à cet attachement gui nous lie pour la vie
l un â l'autre Regardons dans nos cœurs, et voyons ce qui
s y passe. Racontons-nous réciproquement nos âmes.
— A la bonne heure '. dit Diane ; ce sera ch.armant, cela.
— Oui, charmant, reirit tristement Gabriel. Et voyons,
vous d'abord, Diane, que sentez-vous pour moi? dites. Ne
m'aimez-vous pas moins que votre père?
— îléchant jaloux ! dit Diane. Sachez seulement que ie
vous aime autrement. Ce n'est pas facile de vous expliquer
cela, au moins! Quand le roi est là. je suis calme et mon
cœur ne bat pas plus vite qu a l'ordinaire ; mais lorsque je
vous vois, oh: un trouble singulier, qui me fait mal et qui
me cJiarme, se répand dans tout mon être. Je dis à mon
père, même devant tout le monde, les paroles caressantes
et ilouces qui me viennent à la bouche ; mais à vous, il me
semble que devant quelqu'un je n'oserais jamais vous dire
seulement : Gabriel : — même quand je serais votre femme
En un mot, autant la joie que je ressens auprès de mon
|)ère est paisible, autant le bonhear que votre présence
m'aiiporte est inquiet, j'allais dire douloureux; et cette-
douleur, pourtant, est plus délicieuse que ce calme.
— Tais-toi ! oh : tais-toi ! s'écria Gabriel éperdu. Oui. tu
m'aimes, et cela m'effraie!... el cela me rassure, veux-je
dire, car enfin Dieu n'aurait pas permis cet amour si lu
ne pouvais pas m'almer !
— Que voulez-vous dire. Gabriel" demanda Diane étonnée
Pourquoi mon aveu, que j'ai bi»n le droit de vous faire
puisque vous allez être mon mari, vous met-il lainsi hors de
vous? Quel danger peut se cacher dan» mon amour?
— Aucun, chère Diane, aucun. Ne faites p.as attention
C'est la joie qui m'enivre ainsi, la joie ! Un bonheur si
haut donne le vertige. Cependant, vous ne m avez pas
toujours aimé avec ces inquiétudes et ces souffrances
Lorsque nous nous promenions ensemble sous les ombrages
de Vimoutiers, vous n'aviez pour moi qu'une amitié... fra-
ternelle.
— J'étais une enfant, alors, dit Diane; je navals pas
rêvé a vous pendant six années de solitude; mon amour
n'avait pas grandi avec moi-même ; je n'avais pas vérn
deux mois au milieu d'une cour où la corruption du lan-
gage et des mœurs n'a pu cependant me faire chérir davan-
tage notre passion pure et .sainte
— C'est vrai, c'est vrai, Diane, dit Gabriel.
— Mais vous, mon ami, dit Diane, à votre tour, dites-
moi donc ce qu'il y a en vous pour moi de dévouement et
d'ardeur. Ouvrez-moi donc votre cœur comme je vous ai
dévoilé le mien Si mes paroles vous ont fait du bien, lais-
sez-moi entendre votre voix me dire combien vous m'ai-
mez, et comment vous m'aimez.
— Oh ! moi, je ne sais pas. dit Gabriel, je ne peux pas
vous dire cela! Ne m'interrogez pas là-dessus; n'exigez pas
que je m'interroge mol-même, c'est trop affreux !
LES DEUX DIANE
33
— OU ! mais, Gabriel, s écria Diane consternée, ce sont
vos paroles qui sont aHrcuses ; ne le sentez-vous pas? Quoi!
TOUS ne voulez pas même me dire que vous m'aimez!
— Si je faimc, Diane ! Elle me demande si je laime !
Mais, oui, je t'aime, comme un insensé, comme un criminel,
peut-être I
— Comme un criminel ) reprit madame de Castro éton-
née. Quel crime peut-il y avoir dans notre amour? Ne som-
mes-nous pas libres tous les deux? Mon père ne va-t-il pas
consentir a notre union? Dieu et les anges se réjouissent
d'un amour semblable !
— Faites, Seigneur, qu'elle ne blasphème pas ! s'écria en
lui-même Gabriel, comme j'ai peut-être blasphémé tantôt
en parlant à Aloyse.
— Mais qu'a-t-il donc? reprenait Diane. Mon ami, vous
n'êtes pas malade, au moins? Vous, si terme d ordinaire,
d'où TOUS viennent ces craintes chimériques? Oh! moi, je
n'ai pas peur auprès de vous ; je sais qu avec vous je suis
en sûreté comme avec mon père. Tenez, pour vous rappeler
à vous-même, à la vie, au bonheur, je me serre contre votre
poitrine sans etlroi, ô mon époux bien-almé ! Je pose mon
front sur vos lèvres sans scrupule.
Elle s'approchait de lui, souriante et charmante, son lu-
mineux visage levé vers le sien, et de son regard angé-
lique sollicitant sa chaste caresse.
Mais Gabriel la repoussa aTec terreur. — Non, va-t en, lui
cria-t-il, laisse-moi, fuis !
— 0 mon Dieu ! dit Diane laissant tomber ses bras le
long de son corps, mou Dieu! il me repousse, il ne m'aime
vas '.
— Je t'aime trop ! dit Gabriel.
— Si vous m aimiez, mes caresses vous feraient-elles hor-
reur?
— Me font-elles donc horreur, vraiment ? se dit Gabriel
pris d'un autre effroi. Est-ce que c'est mon instinct qui les
repousse, et non ma raison ? Oh ! viens ! Diane, que je voie,
que je sache, que je sente ! Viens, et laisse-moi en effet
poser ma bouche sur ton front, baiser de frère, après tout,
et qu'un fiancé peut bien se permettre.
Il attira Diane sur son cœur, et mit un long baiser sur
ses cheveux.
— Ali ; je me trompais ! dit-il. ravi à ce doux contact, ce
n est pas la voix du sang qui crie en moi, c'est bien la voix
<le l'amour ! Je la reconnais. Quel bonheur !
— Que dis-tu donc, ami? reprit Diane. Mais tu dis que tu
m'aimes : voilà tout ce que je veux entendre et savoir.
— Oh ! oui, je t'aime, ange adoré, je t aime avec désir,
avec passion, avec frénésie. Je t'aime, et sentir ton coeur
battre contre le mien, vois-tu, c'est le ciel... ou bien c'est
l'enfer ! cria tout à coup Gabriel en se dégageant de
l'étreinte de Diane. Va-t'en, va-t'en, laisse-moi fuir, je suis
maudit!
Et il s'enfuit éperdu de la chambre, laissant Diane muette
d épouvante et pétrifiée de désespoir.
Pour lui, il ne savait plus où il allait, ni ce qu'il faisait.
Il descendit machinalement les escaliers, tout chancelant et
ivre en quelque sorte. C était trop pour sa raison de ces
trois épreuves terribles. Quand il arriva dans la grande
galerie du Louvre, ses yeux se fermèrent malgré lui, ses
jambes fléchirent, et il s affaissa sur ses genoux auprès de
la muraille, en murmurant :
— Je prévoyais bien que l'ange me ferait souffrir encore
plus que les deux démons.
Et il s'évanouit. La nuit était tombée et personne ne pas-
sait dans la galerie.
Il ne revint a lui qu'en sentant une petite main passer
sur son front, et qu'en entendant une voi.x douce parler à
son âme. Il ouvrit les yeux. La petite reine-dauphine. Ma-
rie Stuart, était devant lui, un flambeau allumé à la main.
— Heureusement, voilà un autre ange, dit Gabriel.
— C'est donc vous, monsieur d'Exmês, dit Marie. Oh ! vous
m'avez fait une peur ! Je vous ai cru mort. — Qu avez-
vous? Comme vous êtes paie! Vous sentez-vous mieux? Je
vais appeler, si vous voulez.
— Inutile, madame, dit Gabriel en essayant de se soule-
ver. Votre voix m'a rappelé h la vie.
— Attendez que je vous aide, reprit Marie Stuart. Pauvre
jeune homme ! ètes-vous défait ! Vous étiez donc évanoui .'
en passant. Je vous al aperçu et la force ma manqué pour
crier. Et puis, la réflexion m'a rassurée, je me suis appro-
chée, il m'a fallu Joliment du courage, j espère ! J'ai posé
ma main sur votre front qui était tout glacé. Je vous ai
appelé, et vous avez repris vos sens. Le mieux contlnue-t-il ?
— Oui, madame, et soyez bénie pour votre bonté. Je me
rappelle maintenant. Une horrible douleur m'a tout A coup
serré les tempes comme un étau de fer ; mes genoux se sont
dérobés sous moi et Je suis tomb» le long de cette tapis.serle.
Mais comment cette douleur m'a-l-elle pris? Ah! oui, Je me
rappelle maintenant, je me rappelle tout. Hélas i mon Dieu I
mon Dieu ! voici que je me rappelle.
— C'est quelque grand chagrin qui vous a accablé, n'est-
ce pas? reprit Marie. Oh! oui, car au seul souvenir de ce
que vous avez souffert, vous voilà plus paie que jamais.
Appuyez-vous sur mon bras, je suis forte. Je vais appeler et
vous donner du monde pour vous reconduire chez vous
— Je vous remercie, madame, dit Gabriel en rassemblant
ses forces et son énergie. Je me sens encore la vigueur né-
cessaire pour aller seul chez mol. Tenez, je marche sans
aide et d un pas assez ferme. Je ne vous en remercie pas
moins, et je me souviendrai tant que Je vivrai de votre sim-
ple et touchante bonté, madame. Vous m'êtes apparue comme
un ange consolateur dans une crise de ma destinée. 11 n'y
a que la mort, madame, qui pourra effacer cela de mon
coeur.
— 0 mon Dieu ! c'est bien naturel ce que j ai fait, mon-
sieur d'Exmès. Je l'eusse fait pour toute créature souffrante,
à plus forte raison pour vous que je sais l'ami dévoué de
mon oncle de Guise. Ne me remerciez pas pour si peu.
— Ce peu, madame, était tout dans la douleur désespé-
rée où Je gisais. Vous ne voulez pas qu'on vous remercie,
mais moi, je veux me souvenir, .\dieu, madame, je me sou-
viendrai.
— Adieu ! monsieur d'Exmès, et soignez-vous bien au moins,
et tâchez de vous consoler.
Elle lui tendit la. main que Gabriel balsa avec respect.
Puis, elle sortit d'un côté et lui de l'autre.
Quand il fut hors du Louvre, il prit le bord de l'eau, et
fut à la rue des Jardins au bout d'une demi-heure. Il n'avait
pas dans le cerveau une seule pensée, mais une grande souf-
france.
Aloyse l'attendait avec anxiété.
— Eh bien ? lui dit-elle.
Gabriel maîtrisa un ébloulssement qui voilait de nouveau
sa vue. Il aurait bien voulu pleurer, mais il ne le pouvait
pas. Il répondit d'une voix altérée :
— Je ne sais rien. Aloyse ! Tout a été muet, ces femmes
et mon cœur. Je ne sais rien, sinon que mon front est
glacé et que pourtant je brûle. Mon Dieu ! mon Dieu !
— Du courage, monseigneur, dit -Moyse.
— Du courage, j'en ai. dit Gabriel. Dieu merci ! je vais
mourir.
Et il tomba de nouveau à la renverse sur le parquet, mais
ne revint pas à lui cette fois.
XVII
L'HOROSCOPE
— Le malade vivra, dame .\loyse. Le danger a été grave,
et le rétablissement sera long. Toutes ces saignées ont affai-
bli le pauvre jeune homme, mais il vivra, gardez-vous d'en
douter, et remerciez Dieu que l'anéantissement du corps ait
atténué le coup que son âme a reçu, car nous ne guérissons
pas ces blessures-là, et la sienne aurait pu être mortelle et
peut l'être encore.
Le docteur qui parlait ainsi était un homme de liante
taille, au grand front bombé, aux yeux profonds et per-
çants. Le peuple l'appelait maître Nostredame ; il signait
pour les savants .\ostradamus. Il ne paraissait pas avoir
plus de cinquante ans.
— Mais. Jésus ! voyez-le donc, messire, reprit dame Aloyse :
il est là, gisant depuis le 7 juin au soir ; nous sommes le
•2 juillet, et durant tout ce temps 11 n'a pas dit un mot, il
n'a pas eu l'air de me voir ni de me connaître, il est déjà
comme mort, hélas ! Vous touchez sa main, mais il ne s'en
aperçoit même pas !
— Tant mieux, je vous le répète, dame Aloyse ; qu'il re-
vienne le plus tard possible au sentiment de ses maux ; s'il
peut demeurer, comme je l'espère, un mois encore dans
cette langueur, sans intelligence et sans pensée, il est sauvé
tout à fait.
— Sauvé 1 dit Aloyse en levant les yeux au ciel comme
pour remercier Dieu.
— Il 1 est dès à présent, s'il n'y a pas de rechute, et vous
pouvez le dire à cette Jolie suivante qui vient deux fois par
Jour savoir de ses nouvelles ; car il y a sous tout ceci quel-
que passion de grande dame, ri'est-ce pas? C'est parfois
charmant, et parfois fatal.
— Oh ! ici, c'est fatal, vous avez bien raison, maître Nos-
tredame, dit en soupirant Aloyse.
— Dieu veuille donc qu'il se tire de la passion comme de
la maladie, dame Aloyse, si toutefois maladie et passion
n'ont pas mêmes effets et même cause. Mais je répondrais
de l'une et non de l'autre.
Nostradamus ouvrit la main molle et inerte qu'il tenait, et
considéra avec une attention songeuse la paume de cette
main. Il tendit même la peau au-dessus de l'Index et du
médius ; il semblait chercher, non sans peine, dans sa mé-
moire un souvenir.
— C'est singulier, dit-il à deml-voIx et comme à lui-même,
voilà plusieurs fois que j'étudie cette main, et 11 me semble
LES DEUX DIANE
3i
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
toujours qu à une autre époque je l'ai déjà examinée. Mais
quels signes m'avaient donc Irappé alors? La ligne mensale
est favorable ; la moyenne est douteuse, mais la ligne de
vie est parfaite. Rien que d ordinaire, d'ailleurs. La qua-
lité dominante de ce jeune homme doit être une volonté
ferme, rigide, implacable comme la tioche dirigée par une
main sûre. Ce n'est pas cela qui ma autrefois étonné. Et
puis, mes souvenirs sont trop confus pour n être pas anciens,
et votre maître, dame Aloyse. n'a pas plus de vingt-cinq ans,
n'est-il pas vrai?
— II n'en a que vingt-quatre, messire.
— Il est alors, né en 1533 . Savez-vous le jour, dame Aloyse?
— Le 6 mars.
— Mais vous ne savez pas si c'était le matin ou le soir?
— Pardon! j'étais auprès de .sa mère que j'assistais dans
les douleurs de l'enfanlement. Monseigneur Gabriel est né
au coup de six heures et demie du matin.
Nostradamus prit des notes.
— Je verrai quel était en ce jour et à cette heure l'état du
ciel, dit-il. Mais si le vicomte d'Exmès avait vingt ans
de plus, je jurerais que j'ai déjà tenu sa main dans la
mienne. Au reste peu importe ! ce n'est pas le sorcier, comme
le peuple m'appelle quelquefois, qui a affaire ici. c'est le
médecin, et, je vous le répète, dame Aloyse, le médecin ré-
pond à présent du malade.
— Pardon ! maître, reprit tristement Aloyse. vous avez
dit que vous répondiez de la maladie, mais que vous ne
répondiez pas de la cassion.
— La passion '. Eh i mais, dit en souriant Xostradamus.
il me semble que la préseiice de la petite suivante deux
fois par jour prouve qu'elle n'est pas désespérée.
— Au contraire, maître, au contraire, s'écria Aloyse avec
effroi.
— Allons donc, dame Aloyse ! riche, brave, jeune et beau,
comme l'est le vicomte d'Exmès, on n'est pas longtemps
repoussé par les dames dans un temps comme le nôtre ;
on est quelquefois ajourné, tout au plus.
— Supposez pourtant qu'il n'en soit pas ainsi, maître.
Supposez que lorsque monseigneur reviendra à la vie et à
la raison, la première, la seule idée qui frappe cette raison
ressuscitée soit celle-ci : La femme que j'aime est irrévo-
cablement perdue pour moi; qu'arrivera-t-il?
— Oh ! espérons que votre supposition n'est pas fondée.
dame Aloyse, ce serait terrible. Cette puissante douleur
dans ce cerveau si faible, ce serait terrible ! Autant qu'on
peut juger d'un homme par les traits de son visage et le
regard de ses yeux, votre maître, Aloyse, n'est pas un
homme superficiel, et ici sa volonté énergique et puissante
ne serait qu'un danger de plus, et. brisée contre l'impos-
sible, pourrait briser la vie avec elle.
— Jésus ! mon enfant mourrait : s'écria Aloyse.
— n y aurait danger du moins que l'inflammation du
cerveau ne le reprît, dit Nostradamus. Mais quoi : il y a
toujours moyen de faire briller à ses yeux une lueur d'es-
pérance. La chance la plus lointaine, la plus fugitive, il
la saisirait et serait sauvé.
— Il sera sauvé alors, dit Aloyse d'un air sombre. Je me
parjurerai, mais fl sera sauvé. Messire Nostredame. je vous
remercie
Une semaine s'écoula, et Gabriel sembla, sinon trouver,
du moins chercher sa pensée. Ses yeux, encore vagues et
sans expression. Interrogeaient pourtant les visages et les
objets. Puis, 11 commençait à aider les mouvements qu'on
voulait lui imprimer, à se soulever tout seul, à prendre
le breuvage que lui présentait Xostradamus.
Aloyse. riebout et infatigable au chevet du lit. attendait.
Au bout d'une autre semaine, Gabriel put parler. La lu-
mière ne se faisait pas complète encore dans le chaos de
son intelligence ; 11 ne prononçait que des mots incohérents
et sans suite, mais qui enfin avaient trait aux faits de sa
vie passée. Bien plus, Aloyse tremblait, quand le médecin
était là, qu'il ne trahît quelqu'un de ses secrets.
Elle ne se trompait pas tout à fait dans ses appréhen-
sions, et, un jour, Gabriel, dans son sommeil fiévreux.
. s'écria, en présence de Nostradamus :
— Ils croient que je m'appelle le vicomte d'Exmès. Non,
non, prenez-y garde : Je suis le comte de Monigoramery.
— Le comte de Montgommery ! dit Nostradamus frappé
d un souvenir.
— Silence I dit .\loyse en posant un doigt sur ses lèvres.
Mais Nostradamus partit sans que Gabriel eilt ajouté un
mot et comme, le lendemain et les Jours suivants, le mé-
decin ne reparla plus des mots échappés au malade. Aloyse
craignit, en revenant là-dessus, d'altlier son attention sur
ce que son maître pouvait avoir intérêt à cacher. Cet Inci-
dent parut donc oublié pour tous deux.
Cependant Gabriel allait de mieux en mieux. Il recon-
naissait Aloyse .et Martin-Guerre ; il demandait ce d<int
il avait besoin ; 11 parlait avec une douceur triste qui lais-
sait croire qu'il avait enfin recouvré sa raison.
Un matin, le jour où il se levait pour la première fois,
il dit à Aloyse ;
— Nourrice, et la guerre ?
— Quelle guerre, monseigneur?
— Mais la guerre contre l'Espagne et l'Angleterre?...
— Oh ! monseigneur, on en fait des récits pitoyables. Les-
Espagnols renforcés de dotue mille Anglais sont entrés,
dit-on, en Picardie. On se bat sut* toute la frontière.
— Tant mieux ! dit Gabriel.
Aloyse attribua cette réponse à un reste de délire. Mais-
le lendemain, avec une présence d'esprit parfaite, Gabriel
lui dit :
— Je ne t'ai pas demandé hier si monsieur de Guise était
revenu d'Italie.
— Il est en route, monseigneur, répondit Aloyse étonnée.
— C'est bien I Quel jour du mois sommes-nous, nourrice?
— Le mardi 4 août, monseigneur.
— Il y aura deux mois le 7^ repartit Gabriel, que je suis
couché sur ce lit de douleur.
— Oh ! s'écria Aloyse tremblante, comme monseignetir
se souvient !
— Oui, je me souviens, Aloyse, je me souviens ; mais
ajouta-t-il tristement si je n'ai rien oublié, il jne semble
qu on m'oublie, moi ; personne n'est venu savoir de mes
nouvelles. .Aloyse ?
— Si fait, monseigneur, répondit d'une voix altérée Aloyse
qui suivait avec anxiété sur le visage de son jeune maître
l'effet de ses paroles, si fait, une suivante du nom de Ja-
cinthe venait deux fois par jour savoir comment vous vous
trouviez Mais, depuis quinze jours, depuis qu'un mieux
sensible s est déclaré, elle ne vient plus.
— Elle ne vient plus!... et sais-tu pourquoi, nourrice?
— Oui, monseigneur. Sa maîtresse, suivant ce que m'a
dit Jacinthe la dernière fois, a obtenu du roi de se retirer
dans un couvent, au moins jusqti'à la fin de la guerre.
— Vraiment ! dit Gabriel avec un doux et mélancolique
sourire.
Et tandis qu'une larme, la première qu'il eût versée de-
puis deux mois, coulait lentement le long de sa joue, il
ajouta :
— Chère Diane !
— Oh : monseignetir ! s'écria Aloyse transportée de joie,
monseigneur a prononcé ce nom !.. et sans secousse, sans
défaillance. Maître Nostredame s'est trompé. Mon.seigneur
est sauvé ! monseigneur vivra, et je n'aurai pas besoin de
traliir mon serment.
On voit que la pauvre nourrice était folle de joie : mai»
Gabriel heureusement ne comprit pas ses dernières paroles.
Il reprit seulement avec un sourire amer-.
— Oui, je suis sauvé, et pourtant, ma bonne Aloyse. je
ne vivrai pas.
— Comment cela, monseigneur? dit Aloyse en tremblant
dî tous ses membres.
— Le corps a bravement résisté, reprit Gabriel, mais l'ftme,
.Moyse, l'àme. crois-tu qu'elle ne soit pas mortellement
atteinte? Je vais me relever de celte longue maladie, c'est
vrai, et Je me laisse guérir, comme tu vois. Mais par
bonheur, on se bat à la frontière, je suis capitaine des
gardes, et ma place est où l'on se bat. Dès que je pourrai
monter à cheval, j'irai là où est ma place. Et à la pre-
mière bataille où je me trouveiai, Aloyse. je m'arrangerai
de façon à n'avoir pas à revenir.
— Vous vous ferez tuer ! Sainte Vierge! Et pourquoi cela,
monseigneur, pourquoi cela?
— Pourquoi? parce que madame de Poitiers s'est tue.
Aloyse. parce que Diane est peut-être ma sœur, et parce
que" j aime Diane; parce que le roi a peut-être fait assas-
siner mon père, et qiie je ne puis punir le roi sans certi-
tude. Or. ne pouvant ni venger mon père, ni épouser ma
soeur, je ne sais pas trop ce que j'aurais à faire en ce
monde. Voilà pourquoi je veux le quitter.
— Non, monseigneur, vous ne le quitterez pas. dit alorS'
d'une voix sourde Aloyse morne et sombre. Vous ne le
quitterez pas. parce que vous avez justement beaucoup à
faire, et une besogne terrible, je vous en réponds... Mais- ^
je ne vous i>a lierai de cela que le jour où vous serez en- •.
tièrement rétabli, et où maître Nostradamus m'affirmera. "•<
que vous pouvez m'entendre -et que vous en avez la force, j
Ce jour-là arriva le mardi de la semaine suivante. Ga-
hriel sortait depuis trois jours pour faire préparer ses équi-
pages et son départ, et Nostradamus avait dit qu'il vien-
dr.iit encore voir dans la journée son convalescent, mais
que ce serait pour la dernière fois.
Dans un moment où Aloyse se trouva seule avec Gabriel :
— Monseigneur, lui dit-elle, avez-vous réfléchi à la dé-
termination extrême que vous avez prise, et persisiez-vous
dans cette détermination? {
— J'y persiste, dit Gabriel. ^
— Ainsi vous voulez vous tuer?
— Je veux me faire tuer.
— C'est parce que vous n'avez plus aucun moyen de sa-
LES DELX DIANE
saur. (]ue vous
V...,- SI madame de Castro esi ou non volic
mourrez?
— C'est pour cela
lez-vous ce que je vou^ ava" dit^ ' '"""''' '""' ''''>'"■
tombe ' ^''''"''- ■** "* ^^'^ seulement pas où est cette
- -Xi moi, mais ou la cherolie. monseigneur
rii^;, f.."",^'!'^ '"*™'' '" '■^"'•ais trouvée! sécria Gabriel
pas .S:" "'"'' ""'*' "" "'"•''''«' ^«^^ morts 't. paS
- Les morts, non ; les vivans. oui
llslant''""' °''"' ""« ''*"-^-'" l're/ reprit Gabriel pa-
- Ciel et terre! tu sais qu'il vit. lui : mon père '
je~l 'espère '''èL^"'t '"""^'^''"'-'"'■- >"ais je le suppose et
je 1 espère, — car c était une nature vigoureuse et rnm-.
==•.■',=;„:• ri. i,sé»;,'ïï~
nest pas lui qui vous refusera, comme m.idame Diane il
secret d où dépend votre bonheur ' '"auame uiane, le
nomdrci:?, paAr'"/ ' '^"' '' '^^"^"^^'•' •^'->-- -'
f>To^^*' ^"^ histoire eftraranle. monseigneur' - et
Javais ,uré a mon mari, sur 1 ordre même de vo re père
de ne jamais vous la révéler : car. dès que vous "a siurez'
ous allez vous jeter dans des périls terr bles. Li î^eS ëui
ous allez déclarer la guerre à des ennemis ceiu foi! plus
torts que vous. Majs le danger le plus désespéré vU? mieux
et je saifaurvo'î^s" •"■■"""' ''"•"' ^"'" ^*^°'" à mou ri l^
? ,it. ^ °"^ ° '^"'■'^^ P'*^ Xaibli dans cette résolution
LmsTiriuT'â T' '■""' '■"" ^"^- chances redo :
vous u1 ioini^ «méra.re que votre père craignait pour
\ous. Au moins votre mort ainsi est moins assurée et sera
u.ujours retardée un peu. Je vais donc tout ,^us dTre
monseigneur et Dieu m'absoudra peut-être de mon arjure
.^"^.^^"^r^^^ '^''°- •^'°^-' -^'"" -- -on
Po'fe'et ".Cstr'dTmus S""" ''''''' -^-rètement à la
- Ah ! ah ! monsieur d'Exmos, dit-il à Gabriel comme
ferez%.[-°T ^""'r' " ""*">'■ ■'' '^ "^"""^ heure !To"
n étiez pas ainsi il y a un mois. Vous voilà tout prêt â
entrer en campagne, ce me semble.
n^T.J^ t^""*"" *'i «^«""Pasie. en effet, dit Gabriel l'œil étin-
celant, et regardant Aloyse.
,.r.i"I^v°'! "îi""^ ""'' "^' médecin n'a plus rien à faire ici
reprit Nostradamus. '
— Kien. qu'à recevoir mes remercimens. maître ef ie
n ose dire, le prix de vos services, car, en certains 'cas,' on
ne paie pas la vie. '
Et Gabriel, en serrant la main du docteur, mit dans cette
maiu un rouleau d'or.
-- Merci, monsieur le vicomte d'Exmès, dit Nostradamus
Mais permettez-moi, à moi aussi, de vous faire un présent
que je crois de valeur
— Cfu'est-ce donc encore, maître?
- Vous savez, monseigneur, reprit Nostradamus. que ie
riLT l"'* ''^^ occupé seulement de connaître les malà-
,Àni., , î""*^ '''^^ ''""'" ""''' P'"'' '0*0 « P'xs haut. J'ai
rto^h,^". '*■"■' '"''''"''f"^- tâche pleîne de doutes et
semCe ..r'"'"'- * ''"''"' •'^ lumière, j'ai parfois, ce me
deux fi^l, l'^r,".^"' """" °'""' ■'■«° «' 'a conviction, a
de chia, e h.^ ** *'^°'"* '* P'^" '^'■^e «' P"'-'^5ant du sort
fanneitr.? !L 'P^ ' '^''"'^ '*' '^'""^^ '^'^ <•'«' '^a patrie, vers
^vn !n^ *,.'f' ^'"■'' '' ""''"'"'■ e' "a"* 'es lignes de sa
ma.n. embroui lé grimoire qu il porte avec lui sans cesse,
mém. V± "°n' ?'*""^ ^^'"^ "°™''''« " "e P«"t pas
?Li cr„tsf ^*"'''''"' '"*° "^^ ■"'"■■=' « bien des nuits,
L L^ni! """^«'^eur. ces deux sciences sans fond comme
le tonneau de.s nanaides. - la chiromancie et l'astrologie.
7J. L,r'' '^^'"'"'' """ '°"'«s les années de ['.avenir: et
dans mu e ans d'ici, les hommes qui vivront alors s'étonne-
Un nî^tZ^^fl".' ?' "'' prophéties. Mais je sais pour-
tant que la vérité n'y luit que par éclairs ; car .si parfois je
davoi'i „?"!'?"' "if "' ' '" "'^"'^ Néaumoins Je suis certain
LTJ,Z ^ ■ '"•«"•ailes des heures de lucidité qui vont même
jusqiià m effrayer, monseigneur. Dans une de ces heures I
35
prise, lorsque, Uaus vot^e ma . e dai 'les^.Mres d'^' T
fl. mon.se.gueur. le mois passe, dans votre flèvré vous' nrô"
a7sit C'ér'.T"' '' "'«""^""is que ce nom m.Us 1 ''me
saisit^ C était le nom du comte de .Montgonimerv
- pu comte de, Montgommery? s'écria Gabriel "effrayé
-Je vous répète, monseigneur, que je n'ai entendu oue
ce nom. et peu m'importait le reste' Car ce 1 omlîa Velu!
fe PI ;;, midi^"ïè " '"'"■' T''"' ■■'™"''" l"mineu.x "on mê
fin^Prs f. ■'«. "»"-»s chez moi je fouillai mes anciens
gomnerv M^s' r'"''""' .'■'^''r'''P« '"> ^omte de Mon -
feommer.v. M.i.s. chose singulière, monseigneur et oui
vée iî IIT\'"" """ ''''""'' "' '"'*"'» pas eiKore a ri
nt „. . :1 ^""^ """-' ^'^'"'^ ■''^«'^ '<= '•"mte de .Monigommerv
de mystérieux rapports et des affinités Atran-es e iTleu
qu na jamais donné à deux hommes deux destine s slm:
mémls'jr' '''™'' /^serves tous deux, sans doute a"
mêmes évenemeus. Car, je ne m'étais pas trompé i4es
mU^'e "f " " '""''"''' "^' "«' ^'■•"«"' P""r vo" deux le
mêmes Je ne veux pas dire cependant qu'il n'v ait aucune
différence dans les détails de vos deux vies m.a s le fiiî
dominant qui les caractérise est paicil. J'I autrefois perd
de vue le .omte de Montgommery, mais j'ai su iSu^.nm
blesse a la tête le ro, François I" avec un ti.son ardent- A
t-U accompli le reste de sa destinée? c'est ce que j i"iore
le PUIS ofhrmer seulement que le malheur et if mon qui
le menaçaient, vous menacent. '
— list-il possible ? dit Gabriel.
- Voici, monseigneur, dit .Vostradamus en présentant
au vicomte d'Exmès un parchemin roulé, voici HiÔro,
™r„?"^ ^ r''""*' ^"" "^"^ '^ '^"'P^ P«"r 'e "■■mte de M ™ -
gommery. Je ne l'écrirais pas autrement aujourd'hui' pour
■„r,""",","' °'^"''^' donnez, dit Gabriel. Ce présent est
ù"m'e";"'p'iécre"ux-""' " ™"^ "^ ^^'^'''^^ «^-'^ ^ "-^ ^'^^
— Un dernier mot. monsieur d'Exmès, reprit Nostrada-
mus. un dernier mot pour vous mettre sur vos gardes
quoique Dieu soit le maître, et qu'on n. nu^se guère
échapper a ses desseins. La nativité de Hem. Il prlLge
qu 11 mourra eu un duel ou comb.it singulier
— Jlais, demanda Gabriel, quel rapport''
— En lisant ce parchemin, vous me comprendrez, mon-
seigneur. Maintenant, il ne me reste qu'à prendre congé
(le vous et a souhaiter que la catastrophe que Dieu a mife
dans votre vie soit du moins involontaire
Et, après avoir saln^ Gabriel qui lui .serra encore la main
et te reconduisit jusqu'au seuil, Nostradamus sortit
Des qu'il revint auprès d'Aloyse, Gabriel déploya le par-
chemin et. s'assurant que personne ne pouvait le déranger
ou 1 épier, lut à voix haute ce qui »iit :
En joute en amour, cettuy louchera
Le front du roy
Et cornes ou bien trou sanglant mettra
Au front du roy.
Mais le veuille ou non, toujours blessera
Le front du roy ;
Enfin, l'aimera, puis las! le tuera
Dame du roy.
— C'est bien ! s'écria Gabriel, le front radieux et le re-
gard triomphant. Maintenant, clière AIoy.se tu peux me
raconter comment le roi Henri II a enseveli vivant le comte
de .Montgommery. mon père.
— Le roi Henri II ! s'écria Alo.yse, comment .savez-vous
monseigneur?. .
— Je devine ! Mais tu peux me révéler le crime puisque
Dieu déjà me fait annoncer la vengeance.
xvni
IE PIS-ALLER D'CNE COQIETTE
En complétant par les mémoires et chroniques du temps
le récit d'Aloyse, que son mari Perrot Davrlgny, écuyer et
confident du comte de Montgommery. avait instruite à me-
sure de tous les faits de la vie de son maître, voici quelle fui
la sombre histoire de J.acques de Montgommery. père .le
Gubriel. Sou Bis en savait les détails généraux et! officiels,
36
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
mais le sinistre dénouement qui la terminait était ignoré de
lui comme de tous.
Jacgues de ilontgommery, seigneur de Lorges. avait été
comme tous ses aïeux, brave et hardi, et, sous le règne guer-
rier de François I", on l'avait toujours vu au premier rang
là où l'on se battait. Aussi, fut-il fait de bonne heure colo-
nel de l'infanterie française.
Parmi ses cent actions d'éclat, il y eut cependant un
événement fàcheu.x, celui auquel Nostradamus avait fait
allusion.
C'était en 1521 ; le comte de Montgommery avait vingt
ans à peine et n'était encore que capitaine ; l'hiver était
rigoureux, et les Jeunes gens, le jeune roi François I" en
tête, venaient de faire une partie de pelotes de neige ; un
jeu non sans périls, fort à la mode dans ce temps-lâ : on
se divisait en deux camps, — les uns gardaient une mal-
son, et. avec des boules de neige, les autres l'assaillaient.
Le comte d'Engliien, seigneur de Cérisoles. fut tué dans un
jeu pareil. Peu s en fallut que Jacques de Montgommery
ne tuât aussi le roi. La bataille achevée, il s'agissait de se
réchauffer : on avait laissé le feu s'éteindre, et tous ces
jeunes fous en tumulte voulurent eux-mêmes le rallumer.
Jacques tout coiwant apporta le premier un tison enflammé
entre des pincettes, mais il rencontra sur son passage
François 1" qui n'eut pas le temps de se garantir, et fut
violemment heurté au front par la bûche eu feu. Il n'en
résulta par bonheur c|u une blessure, mais assez grave en-
core, et la cicatrice disgracieuse qu'elle laissa donna lieu à
la mode de la barbe longue et des cheveux courts décrétés
alors par François I".
Comme le comte de Montgommery fit oublier ce malen-
contreux accident par mille beaux faits d'armes, le roi ne
lui en garda pas rancune, et le laissa s'élever aux premiers
rangs à la cour et à l'armée. En 1530, Jacques épousa Clau-
dine de La Boissière. Ce fut un simple mariage de conve-
nance, pourtant il pleura longtemps sa femme, qui mou-
rut en 1553, après la naissance de Gabriel. — Le fond de
son caractère d'ailleurs, comme du caractère de ceux qui
sont prédestinés à quelque chose de fatal, était la tristesse.
Quand il se trouva veuf et seul, ses distractions furent des
coups d'épée, il se jetait dans les périls par ennui. Mais
en I53S. après la trêve de Nice, lorsque cet homme de
guerre et d'action dut se mettre au régime de la cour, et
se promener dans les galeries des Tournelles ou du Louvre,
une épée de parade au côté, il faillit périr de dégoût.
Une passion le sauva et le perdit.
La Circé royale prit dans ses enchantemens ce vieil en-
fant robuste et nait. Il s'éprit de Diane de Poitiers.
Il tourna trois mois autour d'elle, morne et sombre, sans
lui adresser une seule fois la parole, mais il la regardait
avec un regard qui disait tout. Il n'en fallait pas tant à '.a
grande sénéchale pour comprendre que cette âme lui ap-
partenait. Elle écrivit cette passion dans un coin de sa
mémoire comme pouvant lui servir dans 1 occasion
L'occasion vint. François I" commençait à négliger sa
belle maîtresse, et il se tournait vers madame d'Etampes,
qui était moins belle, mais qui avait l'avantage immense
d'être belle autrement.
Quand les symptômes d'abandon lurent flagrans, Diane
pour la première fois fie sa vie, parla à Jacques de Mont-
gommery.
Cela se passait aux Tournelles, dans une fête donnée par
le roi à la favorite nouvelle.
— Monsieur de Montgommery? fit Diane en appelant le
comte.
Il s'approcha, la poitrine émue, et salua gauchement.
— Comme vous êtes donc triste, monsieur de Jlontgom-
mery ! lui dit-elle.
— A en mourir, madame.
— Et pourquoi cela, grand Dieu?
— Madame, c'est que je voudrais me faire tuer.
— Pour quelqu'un, sans doute f
— Pour quelqu'un ce serait bien doux ; mais, ma foi !
pour rien ce serait doux encore.
— 'Voilà, reprit Diane, une terrible mélancolie ; et d'où
vient cette maladie noire?
— Est-ce que Je sais, madame?
— Je sais, mol, monsieur de Montgommery. Vous m'ai-
mez.
Jacques devint tout pâle, puis, s'armant de plus de réso-
lution qu'il ne lui en eût certes fallu pour se jeter seul au
milieu d'un bataillon ennemi, 11 répondit d'une voix rude
et tremblante :
— Eh bien ! oui, madame. Je vous aime, tant pis !
— Tant mieux ! reprit Diane en riant.
— Comment avez-vous dit cela? s'écria Montgommery
palpitant. Ah! prenez-y garde, madame! Ce n'est pas un
jeu. ceci, c'est un amour sincère et profond, bien qu'il
oC!* impossible, ou parce qu'il est impossible.
— Et pour-^uol donc est-11 Impossible ? demanda Diane.
— Madame, reprit Jacques, pardonnez ma franchise, je
[ n'ai pas appris à farder les faits avec des mots. Est-ce que
I le roi ne vous aime pas? madame.
— C'est vrai, reprit Diane en soupirant, il m'aime.
— Vous voyez donc bien qu'il m'est défendu, sinon de
vous aimer, du moins de vous déclarer cet amour indigne.
— Indigne de vous, c'est juste, dit la duchesse.
— Oh ! non, pas de moi : s'écria le comte, et s'il se pou-
vait qu'un jour !...
Mais Diane l'interrompit avec une tristesse grave et une
dignité bien jouée ;
— Il suffit, monsieur de Montgommery, dit-elle, cessons,
je vous prie, cet entretien.
Elle le salua froidement et s'éloigna, laissant le pauvre
comte ballotté de mille sentimens contraires. Jalousie, amour,
haine, douleur et joie. Diane connaissait donc l'adoration
qu'il lui avait vouée : Mais lui l'avait blessée peut-être ! Il
avait dû lui paraître injuste, ingrat, cruel I II se répétait
toutes les sublimes niaiseries de l'amour.
Le lendemain. Diane de Poitiers dit à François I":
— Vous ne savez pas. Sire? monsieur de Montgommery
est amoureux de moi.
— Eh : eh : reprit François en riant, les Montgommery
sont d ancienne race, et presque aiLssi nobles, ma foi : que
moi-même, de plus, presque aussi braves, et, je le vois, pres-
que aussi galans.
— Et c'est là tout ce que Votre Majesté trouve à me ré-
pondre? dit Diane.
— Et que voulez-vous, ma mie, que je vous réponde? reprit
le roi. Et dois-Je absolument en vouloir au comte de Mont-
gommery pour avoir, comme moi, bon goût et bons yeux !
— S il s'agissait de madame d'Etampes, muimura Diane
blessée, vous ne diriez pas cela.
Elle ne poussa pas plus loin l'ïntretlen, mais résolut de
pousser plus loin l'épreuve. Lorsqu'elle revit Jacques, quel-
ques jours après, elle linterpella de nouveau :
— Eh quoi ! monsieur de Montgommery, encore plus triste
que d'habitude :
— Sans doute, madame, reprit le comte humblement,
car je tremble de vous avoir offensée.
— Non pas offensée, monsieur, dit la duchesse, mais af-
fligée seulement.
— Oh : madame, s'écria Montgommery, moi qui donne-
rais tout mon sang pour vous épargner une larme, com-
ment donc ai-je pu vous causer la moindre douleur?
— Ne m avez-vous pas fait entendre qu'étant la maîtresse
du roi. Je n'avais pas le droit d aspirer à l'amour d'un gen-
tilhomme?
— Ah ! ce n'était pas là ma pensée, madame, fit le comte,
et ce ne pouvait pas même être ma pensée, puisque, mol,
gentilhomme, je vous aime d un amour aussi sin-
cère que profond. J'ai voulu dire uniquement que vous ne
pouviez m'aimer, puisque le roi vous aimait et que vous ai-
mez le roi.
— Le roi ne m'aime pas, et je n'aime pas le roi, répon-
dit Diane.
— Dieu du ciel ! mais alors vous pourriez donc m'aimer
s'écria Montgommery.
— Je puis vous aimer, répondit tranquillement Diane ;
mais je ne pourrai Jamais vous dire que je vous aime.
— Et pourquoi cela ? madame.
— J'ai pu. reprit Diane, pour sauver la vie à mon père,
devenir la maîtresse du roi de France ; mais, pour relever
mon honneur, je ne dois pas être celle du comte de Mont-
gommery.
Elle accompagna ce demi-refus d'un regard si passionné
et si languissant que le comte ne put y tenir.
— .\h : madame, dit-il à la coquette duchesse, si vous
m'aimiez comme je vous aime?...
— Eh bien?...
— Eh bien ! que m'importe le monde, les préjugés de
famille et d'honneur ! Pour moi, l'univers c'est vous. De-
puis trois mois Je ne vis que de votre aspect. Je vous aime
de tout l'aveuglement et de toute l'ardeur du premier
amour. Votre beauté souveraine m'enivre et me bouleverse.
Si vous m'aimez comme Je vous aime, soyez la comtesse de
Montgommery, soj'ez ma femme.
— Merci, comte, reprit Diane triomphante. Je me rap-
pellerai ces nobles et généreuses paroles. En attendant,
vous savez que le vert et le blanc sont mes couleurs.
Jacques transporté baisa la main blanche de Diane, plus
fier et plus heureux que si la couronne du monde lui eût
appartenu.
Et, le Jour suivant, comme François I" faisait remarquer
à Diane de Poitiers que son adorateur nouveau conimençalt
à porter publiquement ses couleurs :
— N'est-ce pas son droit. Sire? dit-elle en observant le
roi de toute la pénétration de son regard, et ne puls-Je lui
permettre de porter mes couleurs quand 11 m'offre de porter
son nom ?
— Est-il possible? demanda le roi.
LE> DEUX DIANE
37
— Cela est certain, Siie. répondit avec assurance la du-
chesse, qui avait ciu un moment quelle avait réussi, et
que la jalousie chez l'infidèle allait réveiller l'amour.
Mais, après un moment de silence, le roi. en se levant
pour rompre la le discours, dit gaiement à Diane :
— S il en est ainsi, madame, la charge de grand séné-
chal étant restée vacaiiie depuis la mort de monsieur de
Brézé, votre premier mari, nous la donnerons en présent de
noces à monsieur de Montgommery.
Et cependant les trois mois se passèrent ; le comte de
Montgommery était plus amourtux que jamais, mais Diane
remettait de jour en jour l'exéculioii de sa promesse.
C'est que fort peu de temps après 1 avoir engagée, elle
avait remarqué de quel regard la couvait à son tour à
l'écart le jeune daupliiii Henri. Là-dessus une ambition
nouvelle s'était éveillée dans le cœur de l'impérieuse Diane,
Le titre de comtesse de Montgommery ne pouvait que cou-
vrir une défaite. Le titre de maîtresse du dauphin était près-
Comme vous êtes donc triste '.
— Et monsieur de Montgommery pourra l'accepter, reprit
fièrement Diane, car je lui serai une Adèle et loyale épouse,
et ne lui trahirais pas ma foi pour tous les rois de l'uni-"
vers.
Le roi s'inclina en souriant sans répondre, et s'éloigna.
Décidément, madame d'Etampes l'emportait.
L'ambitieuse Diane, le dépit au coeur, disait le même
Jour à Jacques ravi :
— Mon vaillant comte, mon noble Montgommery, je
t'aime.
XIX
COMMENT HENKI It Dr VIVANT DE SON PÈRE. COMMENÇA
A RECl'EILLIR SON HÉRITAGE
Le mariage de Diane et du comte de Montgommery fut
fixé à trois mois de la. et le bruit public de cette cour mé-
disante et licencieuse fut que. dans la précipitation
de sa vengeance, Diane de Poitiers donna des arrhes à
son raarl futur.
que un triomphe. — Quoi ! madame d'Etampes, qui parlait
toujours dédaigneusement de l'âge de Diane, n'était aimée
que du père, et elle, Diane, serait aimée du fils ! A elle
la jeunesse, à ellt l'espérance, à elle l'avenir. Madame
d'Etampes lui avait succédé, mais elle succéderait à ma-
dame d'Etampes. Elle se tiendrait devant elle, attendant,
patiente et calme, comme une vivante menace,,. Car Henri
serait roi un jour, et Diane toujours belle, et de nouveau
reine. C'était une victoire véritable en effet.
Le caractère de Henri la rendait plus certaine encore.
11 n'avait alors que dix-neuf ans. mais il avait pris part
à plus d'une guerre ; mais, depuis quatre ans, il était ma-
rié u Catherine de Médicis, et cependant 11 était resté un
enfant sauvage et enveloppé. Autant 11 se montrait entier et
hardi à l'équitation, aux armes, aux joutes, et dans tous
les exercices qui demandent de la souplesse et de l'adresse,
autant 11 était gauche et embarrassé aux fêtes du LouiTe et
devant les femmes. Lourd d'esprit et de jugement, il se li-
vrait à qui voulait le prendre. Anne de Montmorency, qui
était en froid avec le roi. s'était tourné vers le dauphin,
et Imposait sans peine au jeune homme tous ses conseils
et tous ses goûts d'homme déjà mûr. Il le menait à son gré
et le ramenait à .son caprice. Enfin, il avait jeté dans cette
ame tendre et faible les racines profondes d'un Indes-
38
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
tructible pouvoir, et s'était emparé de Henri de telle sorte
que lascendant dune lemrae pouvait seul désormais met-
tre en péril le sien.
Mais il s'aperçut bientôt avec effroi que son élire devait
être amoureux. Henri négligeait les amitiés dont il l'avait
savamment entouré. Henri, de farouche, devenait triste et
presque songeur. Montmorency regarda autour de lui, et
crut s'apercevoir que Diane de Poitiers était la reine de ses
Iiensées. Il aimait mieux Diane qu'une autre, le brutal gen-
darme ! Dans ses idées grossières, 11 estimait la courtisane
royale plus justement que le clievaleresque Montgommery.
Il arrangea son plan sur les instincts vils qu'il devinait
chez cette femme, d'aprt-s les siens, et, tranquille dès lors,
laissa le dauphin soupirer sournoisement pour la grande
sénéchale.
C'était bien en effet la beauté qui devait réveiller le cœur
engourdi de Henri ! Elle était malicieuse, provocante, vi-
vante; sa tête fine avait des mouvements jolis et prompts,
son regard brillait de promesses, et toute sa personne avait
un attrait magnétique (on disait magique alors), qui devait
séduire le pauvre Henri. II lui semblait que cette femme
devait lui révéler la science Inconnue d'une vie nouvelle.
La sirène était pour lui, sauvage curieus et naif, attirante
et dangereuse comme un mystère, comme un abime.
Diane sentait tout cela; seulement, elle hésitait encore,
par crainte de François 1" dans le passé et du comte de
Montgommery dans le présent, à se hasarder dans ce nou-
vel avenir.
Mais un jour que le roi, toujours galant et empressé,
même avec les femmes qu'il n'aimait pas. même avec celles
qu'il n'aimait plus, causait avec Diane de Poitiers dans
l'embrasure d'une croisée, il aperçut le dauphin qui, d'un
œil furtil et jaloux, épiait cet entretien de Diane et de
son père.
François appela à haute voix Henri.
— Ah çà : monsieur mon fils, que faites-vous là? appro-
chez-vous donc : lui dit-il.
— Mais Henri, tout pâle et honteux, après une minute
d'hésitation entre son devoir et sa peur, au lieu de répon-
dre â l'invitation de son père, prit le parti de s enfuir
comme s'il n avait pas entendu.
— Oh là ! quel garçon sauvage et empêché ! dit le roi ,
comprenez-vous rien, madame Diane, à une timidité sembla-
ble? Vous, la déesse des forets, avez-vous jamais vu daim
plus effarouché? ah : le \'llaln défaut !
— Plalt-il à Votre Majesté que jeu corrige monseigneur le
dauphin ? reprit Diane en souriant.
— Mais, dif le roi, il serait difficile qu'il eût plus gentil
maître au monde et plus doux apprenti.ssage.
— Tenez-le donc pour amendé, Sire, repartit Diane ; je
m'en charge.
En effet, elle eut bientôt rejoint le fugitif.
Le comte de Montgommery, en service ce jo-ur-lâ, n'était
pas au LomTe.
— Je vous cause donc un effroi bien grand, monseigneur ?
Diane commença ainsi la conversation — et la conversa-
tion continua.
Comment elle la termina, comment elle ne s aperçut d'au-
cune des bé\iies du prince et admira ses moindres mots,
comment il la quitta avec la conviction qu'il venait d'être
spirituel et charmant, et devint en effet peu à peu près
d'elle charmant et spirituel, comment enflii elle fut. dans
tous les sens, sa maîtresse, et lui donna en même temps des
ordres, des leçons et du bonheur ; c'est la la comédie éter-
nelle et intraduisible qui se jouera toujours, mais qui ne
s'écrira jamais.
Et Montgommery? Oh! Montgommery aimait trop Diane
pour la juger, et s'était donné trop aveuglément pour y
voir clair. Chacun glosait déjà a la cour sur les amours
nouvelles de madame de Poitiers, que le noble comte en
était toujours à ses illusions, entretenues par Diane avec
soin. Lédltlce quelle bâtissait était trop fragile encore
pour qu'elle ne redoutât pas toute secousse et tout éclat.
Elle gardait donc le dauphin par ambition et le comte par
prudence.
XX
DE L'UTILITÉ DES AMIS
Laissons maintenant Aloyse continuer et achever le récit
qu'ont posé seulement ces préliminaires.
— Mon mari, le brave Perrot, disait-elle à Gabriel atten-
tif, n'avait pas été sans apprendre les bruits qui couraient
publiquement sur madame Diane, et toutes les railleries
qu'on faisait de monsieur de Montgommery, Mais il ne sa-
vait s il devait avertir son maître, qu'il voyait confiant et
heureux, ou bien, s'il fallait lui cacher la trame odieuse
où cette ambitieuse femme l'avait enveloppé. Il me faisait
part de ses doutes, car je lui donnais ordinairement de bons
coBseils, et il avait éprouvé ma discrétion et ma fermeté ;
mais ici j'étais comme lui bien embarrassée sur le parti
à prendre.
l'n soir, nous étions dans cette même chambre, mon-
seigneur, Perrot et mol, car le comte de Jlontgommery
ne nous traitait pas en serviteurs, mais en amis, et avait
voulu garder, même à Paris. I habitude patriarcale de nos
veillées d'iiiver de Normandie, où maîtres et gens se ré-
chauffent au même foyer après le labeur commun du jour.
Le comte, pensif et la tête dans sa main, était assis devant
le feu. n allait ordinairement le soir chez madame de Poi-
tiers, mais depuis quelque temps elle lui faisait souvent
dire qu'elle était malade et ne pourrait le recevoir. Il son-
geait à cela sans doute. Perrot raccommodait les courroies
d'une cuirasse, et moi je filais.
C'était le 7 janvier 1539, par une soirée froide et plu-
vieuse, et le lendemain de l'Epiphanie. Rappelez-vous cette
date sinistre, monseigneur.
Gabriel fit signe qu'il ne perdait pas un mot. et Aloyse
continua :
— Tout à coup on annonça monsieur de Langeais, mon-
sleiu- de Boutlères et le comte de Sancerre. trois gentils-
hommes de la cour, amis de monseigneur, mais encore
plus de madame d'Etampes. Tous trois étaient enveloppés
de grands manteaux sombres, et. quoiqu'ils fussent entrés
en riant, il me sembla qu'ils apportaient avec eux le
malheur, et mon instinct, hélas '. ne me trompait guère.
Le comte de Montgommery se leva et alla an-devant des
arrlvans avec ces façons hospitalières et gracieuses qui lui
allaient si hien.
— Soyez les bienvenus, mes amis, dlt-il airx trois gen-
tilshommes en leur serrant la main.
Sur un signe, je vins les débarrasser de leurs manteaux,
et tous trois prirent place.
— Quelle bonne fortune vous amène donc dans mon lo-
gis? continua le comte.
— Un triple pari, répondit monsieur de Boutlères. et votre
présence ici. mon cher comte, me fait gagner le mien en
ce moment.
— Mol. dit monsieur de Langeais, j'avais te mien déjà
gagné.
— Et moi. reprit le comte de Sancerre, je gagnerai le
mien tout ;i l'iienre; vous allez voir.
— Et qu'avlez-vous donc parié, messieurs? demanda Mont-
gommery.
— Mais, dit monsieur de Boutlères, Langeais que voilà
avait gagé avec d'Enghien que le dauphin ne serait pas
ce soir au Louvre. Nous en arrivons, et avons bien et
dûment constaté que d Enghien avait perdu.
— Quant à de Boutlères, reprit le comte de Sancerre, Il
avait parié avec monsieur de Montejan que vons seriez ce
soir chez vous, mon cher comte, et vous voyez qu'il a
gagné.
— Et tu as gagné aussi, Sancerre, je t'en réponds, reprit
à son tour monsieur de Langeais ; car. en somme. les
trois paris n'en font qu'un, et nons aurions perdu ou ga-
gné ensemble. Sancerre. monsieur de Montgommery. a
gagé cent pistoles contre d'Aussun que madame de Poitiers
serait malade ce soir.
Votre père. Gabiiel, pftlit affreusement.
— Vous avez gagné, en effet, monsieur de Sancerre, dit-Il
d'une voix émue; car madame la grande sénéchale m'a
fait prévenir tantôt qu'elle ne pourrait recevoir personne
ce soir, s'étant trouvée subitement Indisposée.
— Là I s'écria le comte de Sancerre. quand je le disais.
.Vous attesterez à d'Aussun, messieurs, qu'il me doit cent
pistoles.
Et tous de rire comme des fous ; mais le comte de Mont-
gommery restait sérieux.
— Maintenant, mes bons amis, dit-il avec un accent
quelqtie peu amer, consentirez-vons à m'expliquer cette
énigme 1
— De grand cœur, ma foi ! dit monsieur de Boutlères,
mais éloignez ces bonnes gens.
Nous étions déjà près de la porte, Perrot et mol : mon-
seigneur nous fit signe de rester.
— Ce sont des amis dévoués, dit-il aux jeunes seigneurs
et comme d'ailleurs je n'ai à rougir de rien, je n'ai rien à
cacher.
— Soit ! dit monsieur de Langeais, cela sent un peu la
province ; mais la chose vons regarde plus que nous, comte.
Aussi bien je suis sûr qu'ils savent déjà le grand secret,
car il court la ville, et vous aurez été le dernier à l'ap-
prendre, .selon l'usage.
— Mais parlez donc ! s'écria monsieur de Montgommery.
— Mon cher comte, reprit monsieur de Langeais, nous
allons parler, car cela nous fait peine de voir ainsi trom-
per un gentilhomme comme nous et un galant homme
LES DEUX DIANE
39
comme tous : mais si nous parlons pourtant, c'est A. la
condition que vous accepterez la révélation avec philoso-
phie, c'est-â-dire en riant ; car tout ceci ne vaut pas votre
colère, je vous assure, et d'ailleurs votre colère serait ici
d'avance désarmée.
— Nous verrous; j'attends, répondit froidement monsei-
gneur.
— Cher comte, dit alors monsieur de Boutièrcs, le plus
jeune et le plus étourdi des trois, vous connaissez la my-
thologie, n'est-il pas vrai? Vous savez lliistoirc d'Endy-
mion, sans aucun doute? mais quel Age croyez-vous qu'il
ait eu, Endymion, lors de ses amours avec Diane-Phœbé ?
Si vous vous imaginiez qu'il touchait à la quarantaine,
détrompez-vous, mon cher, il n'avait pas même vingt ans,
et sa barbe n'était pas poussée. Je tiens le fait de mon
gouverneur, qui savait parfaitement la chose. Et voilA
justement pourquoi, ce soir. Endymion n'est pas au Lou-
vre ; pourquoi dame Luna est coucliée et invisible, proba-
blement à cause de la pluie; et pourquoi, enfin, vous êtes
chez vous, vous, monseigneur de Montgommery ; .. d'où il
suit que mon gouverneur est un grand liomme, et que nous
avons gagné nos trois paris. Vive la joie !
— Des preuves? demanda froidement le comte.
— Des preuves ! reprit monsieur de Langeais, mais vous
pouvez en aller chercher vous-même. Ne demeurez-vous pas
à deux pas de la Luna?
— C'est juste. Merci ! dit seulement le comte.
Et il se leva. Les trois amis durent se lever aussi, assez
refroidis et presque effrayés par cette attitude sévère et
morne de monsieur de Montgommery.
— Ah çà ! comte, dit monsieur de Sancerre, n'allez pas
faire de sottise ni d'imprudence, et souvenez-vous qu'il ne
fait pas bon se frotter au lionceau, pas plus qu'au lion.
— Soyez tranquille ! répondit le comte.
— Vous ne nous en voulez pas au moins ?
— C'est selon, reprit-il.
Il les reconduisit, ou plutôt les poussa Jusqu'à la porte,
■et, en revenant, il dit à Perrot :
— Mon manteau et mon épée.
Perrot apporta épée et manteau.
— Est-ce vrai que vous saviez cela, vous autres? de-
manda le comte en ceignant son epée
— Oui, monseigneur, répondit Perrot les yeux baissés.
— Et pourquoi ne m'avez-vous pas averti, Perrot?
— Monseigneur: balbutia mon mari.
— C'est Juste ; vous n'étiez pas des amis, vous, mais
de bonnes gens seulement.
II frappa amicalement sur l'épaule de son écuyer. II était
très pâle, mais parlait avec une sorte de tranquillité solen-
nelle. 11 dit encore à Perrot :
— Y a-t-il longtemps que ces bruits courent ?
— Monseigneur, répondit Perrot, il y a cinq mois que
vous aimez madame Diane de Poitiers, puisque votre ma-
riage était fixé au mois de novembre. Eh bien ! on assure
que monseigneur le dauphin a aimé madame Diane un
mois après qu'elle a eu accueilli votre demande. Cepen-
dant il n'y a guère plus de deux mois qu'on en parle, et
11 n'y a pas quinze jours que je le sais. Les bruits n ont
pris de la consistance que depuis l'ajournement du ma-
riage, et l'on ne s'en entretenait que sous le couvert, par
peur de monseigneur le dauphin. J'ai battu hier un des
gens de monsieur de La Garde, qui avait eu le Iront d'en
Pire en dessous devant moi, et le baron de La Garde n a
pas osé me reprendre.
— On n'en rira plus, dit monseigneur avec un accent
qui me ut frissonner.
Quand il fut tout prêt, il passa la main sur son front et
me dit :
— Aloyse, va me chercher Gabriel, je veux l'embrasser.
Vous dormiez, monseigneur Gabriel, de votre sommeil
calme de chérubin, et vous vous mîtes à pleurer quand Je
Tins vous éveiller et vous prendre. Je vous enveloppai dans
une couverture et vous apportai ainsi à votre père. Il
vous prit dans ses bras, vous regarda quelque temps en
silence, comme pour se rassasier de votre vue. puis posa
sur vos beaux yeux à demi clos un baiser. Une larme roula
en même temps sur votre flgui'e rose, la première larme
qu'il eût versée devant mol, cet homme fort et vaillant !
II TOUS remit ensuite à moi en disant :
— Je te recommande mon enfant. Aloyse
Hélas! c'est la dernière parole qu'il m'ait adressée. Elle
est restée là. et je l'entends toujours.
— Je vais vous accompagner, monseigneur, dit alors mon
brave Perrof.
• — Non. Perrot. répondit monsieur de Montgommery, 11
faut que je sois seul ; reste.
— Cependant, monseigneur...
■ — Je le veux, dlt-ll.
Il n'y avait pas à répliquer quand il jiarlait ainsi, et
Perrot se tut. Le comte nous prit les mains.
— Adieu ! mes bons amis, nous dit-il, non ! pas adieu !
au revoir.
Et puis, 11 sortit calme et d'un pas assuré, comme s'il
devait rentrer au bout d'un quart d'heure.
Perrot ne dit rien ; mais, dès que son maître lut dehors,
11 prit à son tour son manteau et son épée. Nous n'échan-
geâmes pas une parole, et je n'essayai pas de le retenir :
il faisait son devoir en suivant le comte, fut-ce à la mort.
Il me tendit les bras, je m'y jetai en pleurant ; puis après
m'avoir tendrement embrassée, il s'élança sur les traces
de monsieur de Montgommery. Tout cela n'avait pas duré
une minute, et nous n'avions pas dit un seul mot.
Restée seule, je tombai sur une cliaise, sanglotant et
priant. La pluie avait' redoublé au dehors, et le vent mu-
gissait avec violence. Vous, cependant, monseigneur Ga-
briel, vous aviez paisiblement repris votre sommeil inter-
rompu, dont vous ne deviez vous réveiller qu'orphelin.
XXI
ou IL EST DÉMONTRÉ QUE LA JALOUSIE A PU ABOLIR QUEL-
QUEFOIS LES TITRES AVANT LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
Ainsi que l'avait dit monsieur de Langeais l'hôtel de
Brézé. que madame Diane habitait alors, n'était qu'à deux
pas du nôtre, rue du Figuier-Saint-Paul, où il existe en-
core, ce logis de malheur.
Perrot suivit de loin son maître, le vit s'arrêter à la
porte de madame Diane, frapper, puis entrer. Il s'approcha
alors. Jlonsieur de Jlontgommery j^arlait avec hauteur et
assurance aux valets, qui essayaient de s'opposer à son pas-
sage, prétendant que leur maltresse était malade dans sa
cliambre. Mais le comte passa outre, et Perrot profita du
trouble pour se glisser à sa suite par la porte restée en-
tr'ouverte. Il connaissait bien les êtres de la maison pour
avoir porté plus d'un message à madame Diane. Il monta
sans obstacle dans l'obscurité derrière monsieur de Mont-
gommery, soit qu'on ne l'aperçût pas, soit qu'on n'atta-
chât pas d'importance â l'écuyer dès que le maitre avait
rompu la consigne.
Au liaut de l'escalier, le comte trouva deux des femmes
de la duchesse tout inquiètes et éplorées, qui lui deman-
dèrent ce qu'il voulait à pareille heure. Dix heures du soir
sonnaient en effet à toutes les horloges des environs. Mon-
sieur de Montgommery répondit avec fermeté qu'il voulait
voir sur-le-champ madame Diane, qu'il avait des choses
graves a lui communiquer sans retard, et que, si elle ne
pouvait le recevoir, il attendrait.
Il parlait très haut et de manière à être entendu de la
chambre à coucher de la duchesse, qui était proche. L'une
des femmes entra dans cette chambre et revint bientôt,
disant que madame de Poitiers se couchait, mais qu'elle
allait venir parler au comte, et qu'il eut à l'attendre dans
l'oratoire.
Le dauphin n'était donc pas là, ou il se conduisait bien
peureusement pour un fils de France ! Monsieur de Mont-
gommery suivit sans difficulté dans l'oratoire les deux fem-
mes qui le précédaient portant des flambeaux.
Perrot alors, qui était resté tapi dans l'ombre sur les
marches de l'escalier, acheva de le gravir et se cacha der-
rière une tapisserie de haute lisse, dans un grand corridor
qui séparait justement la chambre â coucher de madame
Diane de Poitiers de l'oratoire oii monsieur de Montgom-
mery l'attendait. Au fond de ce vaste couloir, deux portes
condamnées avaient donné autrefois, l'une dans l'oratoire,
l'autre dans la chambre. Ce fut derrière les portières lais-
sées là pour la symétrie que se glissa Pierrot, et il vit
avec joie qu'il pourrait, en prêtant l'oreille, entendre à peu
de choses près ce qui se passerait dans l'une ou r.autre
chambre. Non que mon brave mari fût dirigé par un vul-
gaire sentiment de curiosité, monseigneur, mais les der-
nières paroles du comte en nous quittant, et un secret Ins-
tinct, 1 avertissaient que son maitre courait un danger, et
qu'en ce moment même on lui tendait peut-être un piège, et
il voulait rester à portée de le secourir au besoin.
Malheureusement, comme vous alUez le voir, monseigneur,
aucune des paroles qu'il entendit et qu'il me rapporta de-
puis, ne peut répandre le moindre jour sur l'obscure et fa-
tale question qui vous préoccupe aujourd'hui.
Monsieur de Montgommery n'avait pas attendu deux mi-
nutes, quand madame de Poitiers entra dans l'oratoire et
même avec quelque précipitation.
— Qu'est-ce à dire, monsieur le comte? fft-elle, et d'où
vient cette invasion nocturne, après la prière qde je vous
avais adre.ssée de ne pas venir aujourd'hui ?
— Je vais vous répondre en deux mots sincères, madame ;
mais renvoyez vos femmes d'abord. Maintenant écoutez-moi.
40
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Je serai bref. On Tient me dire que vous me donnez un rival,
que ce rival est le dauphin, et qu'il est chez vous ce soir
même.
— Et vous l'avez cru, puisque vous accourez pour vous en
assurer? dit madame Diane avec hauteur.
— J'ai souffert. Diane, et j'accours pour chercher auprès
de vous un remède à ma souffrance.
— Eh bien ! maintenant, reprit madame de Poitiers, vous
m'avez vue. Vous savez, qu'ils ont menti, laissez-moi me
reposer. Au nom du ciel, sortez, Jacques.
— Non Diane dit le comte inquiet sans doute de cet
empressement a l'éloigner; car, s il:! ont menti en préten-
dant que le dauphin était ici, ils n ont point menti peut-
être en assurant qu'il y viendrait ce soir ; et je serais bien
aise de les convaincre jusqu'au bout de calomnie.
— Ainsi, vous resterez, monsieur?
— Je resterai madame. Allez vous reposer, si vous êtes
malade, Diane. '-Moi je garderai, si vous le voulez bien, votre
sommeil. ., , „
— Mais de quel droit enfin feriez-vous cela? monsieur,
s écria madame de Poitiers. A quel titre? Xe suis-je pas
libre encore?
— Non, madame, reprit avec fermeté le comte, vous n êtes
plus libre de rendre la risée de la cour un loyal gentilhomme
dont vous avez accepté les prétentions.
— Je n'accepterai pas du moins, dit madame Diane, cette
prétention dernière. Vous n'avez pas plus le droit de rester
ici que les autres n'ont le droit de vous rallier. Vous n'êtes
pas mon mari, n'est-ce pas? et je ne porte pas votre nom,
que je sache?
— Eh ! madame ! s'écria alors avec une sorte de déses-
poir monsieur de Montgommery, que m'importe qu'on me
raille ! Ce n'est pas là la question ! mon Dieu ! vous le savez
bien, Diane; et ce n'est pas mon honneur qui saigne et qui
crie, c'est mon amour. Si je m'étais trouvé offensé des mo-
queries de ces trois fats, j'aurais tiré mon épée, voilà tout.
Mais j'en ai eu le coeur déchiré, Diane, et je suis accouru.
Ma dignité ! ma réputation ! Ce n'est pas de cela qu'il s'agit,
pas du tout : il s'agit que je vous aime, que je suis fou,
que je suis jaloux ; que vous m'aviez dit et prouvé que vous
m'aimiez, et que je tuerai quiconque osera toucher à cet
amour qui est mon bien, quand ce serait le dauphin, quand
ce serait le roi, madame ! Je ne m'inquiéterai guère du
nom de ma vengeance, je vous assure. Mais aussi \Tai que
Dieu existe, je me vengerai.
— Et de quoi donc, s'il vous plaît? et pourquoi? demanda
derrière monsieur de Montgommery une voix impérieuse.
Et Perrot frissonna ; car, à travers le corridor faiblement
éclairé, 11 venait de voir apparaître monsieur le dauphin,
actuellement roi ; et, derrière le dauphin, la figure railleuse
et dure de monsieur de Montmorency.
— Ah ! s'écria madame Diane en tombant sur un fauteuil
et en se tordant les mains, voilà ce que je redoutais.
Monsieur de Montgommery ne jeta d abord qu'un cri :
Ah 1 puis, Perrot l'entendit reprendre d'une voix assez calme :
— Monseigneur le dauphin, un seul mot... par grâce ■ Dl-
tesmoi que vous ne venez pas ici parce que vous aimez
madame de Poitiers, et parce que madame Diane de Poi-
tiers vous aime.
— Monsieur de Montgommery, répondit le daupliin avec
une colère encore contenue, un seul mot, par ordre ! Dites-
mLÎ que je ne vous trouve pas ici parce que madame Diane
vous aime, et parce que vous aimez madame Diane.
La scène se posant ainsi, il n'y avait plus en présence
Ihéritier du plus grand trône du monde et un simple gen-
tilhomme, mais deux hommes, deux rivaux irrités et ja-
loux, deux cœurs souflrans, deux âmes déchirées.
— J'étais l'époux accepté et désigné de madame Diane,
on le savait, vous le saviez, reprit monsieur de Montgom-
mery, omettant déjà le titre auquel le prince avait droit.
— Promesse en l'air, promesse oubliée! s'écria Henri, et,
pour être plus récens que les vôtres peut-être, les droits
de mon amour n'en sont pas moins certains, et je les main-
tiendrai.
— Ah 1 l'Imprudent! 11 parle de ses droits, tenez! s'écria
le comte Ivre déjà de jalousie et de rage. Vous osez donc
dire que cette femme est à vous?
— Je dis qu'elle n'est pas à vous du moins, reprit Henri.
Je dis que Je suis chez madame de l'aveu de madame, et
qu'il n'en est pas de même de vous, ce me semble. Donc.
J'attends Impatiemment que vous sortiez, monsieur.
— .Si vous êtes si impatient, eh bien ! sortons ensemble ;
c'est tout simple.
— Un défi ! s'écria Montmorency, s'avançant alors. Vous
osez, monsieur, porter un défi au daupliin de France !
— Il n'y a pas Ici de dauphin de France, reprit le comte.
Il y a un homme qui se prétend aimé de la femme que
J'aime, voilà tout
Il fit sans doute un pas vers Henri, car Perrot entendit
madame Diane crier :
I — Il veut insulter le prince ! il veut tuer le prince ! à.
l'aide !
I Et, probablement embarrassée du rôle singulier qu'elle
jouait, elle s élança dehors, malgré monsieur de Montmo-
rency qui lui disait qu'elle se rassurât, et qu'ils avaient deux,
épées contre une et une bonne escorte en bas. Perrot vit
madame Diane traverser le corridor et se jeter dans sa.
chambre tout éplorée, en appelant ses femmes et les gens
du dauphin.
Mais sa fuite ne calma pas l'ardeur des deux adversaires,
loin de là ! et monsieur de Montgommery releva avec amer-
tume le mot d'escorte qui venait d'être prononcé.
— C'est avec l'épée de ses gens, sans doute, dit-il, que
monseigneur le daupliin entend venger ses injures?
— Non, monsieur, reprit fièrement Henri, et la mienne
me suffira pour châtier un insolent.
Tous deux portaient déjà la main à la poignée de leur
épée, mais monsieur de Montmorency intervint.
— Pardon ! monseigneur, dit-il ; mais celui qui sera peut-
être roi demain, n a pas le droit de risquer sa vie aujour-
d'hui. Vous n êtes pas un homme, monseigneur, vous êtes
une nation : un dauphin de France ne se bat que pour la
France.
— Mais alors, s écria monsieur de Montgommery, un dau-
phin de France ne m arrache pas, lui qui a tout, celle en
qui j'ai mis uniquement ma vie, celle qui est pour moi
plus que ma patrie, plus que mon lionneur, plus que mon
enfant au berceau, plus que mon âme immortelle ; car elle
m'eût fait oublier tout cela, cette femme qui me trompait
peut-être : Mais non, elle ne me trompait pas. c'est impossible;
je l'aime trop ! Monseigneur, pardonnez-moi ma violence et
ma folie, et daignez me dire que vous n'aimez pas Diane.
Enfin, on ne vient pas chez une femme qu'on aime accompa-
gné de monsieur de Montmorency, et escorté de huit ou
dix reitres : J'aurais dû songer à cela.
— J'ai voulu, dit monsieur de Montmorency, suivre mon-
seigneur ce soir avec une escorte, malgré ses instances, parce
qu'on m'avait prévenu secrètement qu'il lui serait tendu un
guet-apens aujourd'hui. Je devais pourtant le laisser au seul!
de cette maison. Mais les éclats de votre voix, monsieur,
arrivant jusqu'à nous, m'ont engagé à passer outre et A
ajouter foi jusqu au bout aux avis des amis inconnus qui
m'avaient si à propos mis sur mes gardes.
— Je les connais, moi, ces amis inconnus! dit en riant
amèrement le comte. Ce sont les mêmes, sans doute, qui
mont prévenu aussi que le dauphin serait ici ce soir, et
ils ont réussi à souliait dans leur dessein, eux et celle qui
les faisait agir. Car madame d'Etampes ne voulait, je le
présume, que compromettre par un éclat scandaleux ma-
dame de Poitiers. Or, monsieur le dauphin, en n'hésitant
pas à venir faire sa visite amoureuse avec une armée, a
merveilleusement servi ce plan merveilleux : .\h ! vous n'en
êtes donc plus. Henri de Valois, à garder le moindre ména-
gement pour madame de Brézé?... Vous l'affichez donc publi-
quement pour votre maîtresse officielle? Elle est donc alen
réellement et bien authentiquement à vous, cette femme?
Il n'y a plus à douter et à espérer ! Vous me l'avez biia
certainement volée, et avec elle mon bonheur, et avec elle
ma vie? Eh bien ! tonnerre et sang ! je n'ai pas non plus de
ménagement à garder, moi Parce que tu es fils de France,
Henri de Valois, ce n'e.st pas un motif pour n'être plus
gentilliomme. et tu me rendras raison de ta forfaiture, ou
tu n'es qu un lâche !
— Misérable ! s'écria le dauphin en tirant son épée et en
marchant sur le comte.
Mais monsieur de Montmorency se jeta de nouveau au-
devant de lui.
— Monseigneur ! encore une fois, je vous dis qu'en ma
présence l'héritier du trône ne croisera pas le fer pour une
femelle avec un ..
— Avec un gentilhomme plus ancien que toi. premier
baron chrétien ! interrompit le comte hors de lui. Tout
noble d'ailleurs vaut le roi. et les rois n'ont pas toujours
été aussi prudens que vous voulez le prétendre, vous autres,
et pour cause i Charles de Naples a défié .Alphonse d'.^ra-
gon ; François pr, ne voila pas si longtemps, a défié Charles-
Quint. C'était roi contre roi : soit ! Monsieur de Nemours,
le neveu du roi. a appelé un simple capitaine espagnol. —
Les Montgommery valent les Valois, et, comme ils se sont
alliés plusieurs fois avec les enfans des rois de France ou
d'.\ngleterre, ils peuvent bien se battre avec eux. Les anciens
Montgommery portaient de France pure, au deuxième et troi-
sième. Depuis leur retour d'Angleterre, ot'i ils avalent suivi
Guillaume le Conquérant, les armes des Montgommery
étaient d'azur au lion d or armé et lampas.sé d'argent, avec
cette devise : Garde bien : et trois fleurs de lis sur un fond
de gueule. Allons, monseigneur, nos armes sont semblables
comme nos épées ! un bon mouvement de chevalerie : Mi I
si vous l'aimez comme je l'aime, cette femme, et si vous me
haïssez comme Je vous hais ! Mais non : vous n'êtes qu'un
LES DEUX DIANE
*t
enfant timide, lieureux de se caciier derrière son précep-
teur.
— Monsieur de Montmorency. laissez-moi ! s'écriait le
daupliln en se débattant contre monsieur de Montmorency
qui le retenait.
— -Non. rfl'iues-Dieu ! disait Montmorency, je ne vous lais-
serai pas battre avec ce furieux. Arriére ! à moi ! cria-t-il
dehors à voix haute.
Et l'on entendit distinctement madame Diane, penchée sur
l'escalier, crier aussi de toutes ses forces:
— A l'aide 1 Montez donc, vous autres ; Allez-vous laisser
égorger vos maîtres?
Cette trahison de Dalila, puisque, après tout, ils étaipnt
deux contre monsieur de Montgomraery, porta sans doute
au dernier degré l'exaspération aveusle du comte. Perrot,
glacé de terreur, l'entendit leur dire :
— Faut-il donc le dernier outrage pour vous convaincre,
ton entremetteur et toi. Henri de Valois, de la nécessité de
me rendre raison ?
Perrot supposa qu'il s'était alors avancé sur le dauphin.
t avait levé la main sur lui. Henri poussa un rugis.sement
ourd. Mais monsieur de Montmorency avait probablement
retenu le bras du comte, car, tandis qu'il appelait plus
fort que jamais : A moi : à moi ! Perrot. qui ne pouvait
voir, entendait le prince s'écrier :
— Son gant a effleuré mon front : 11 ne peut plus mourir
que de ma main. Montmorency !
Tout cela s'était passé avec la rapidité de l'éclair. En ce
moment, les hommes de l'escorte entrèrent. Il se fit une
lutte acharnée et tm grand bruit de plétlneraens et de fer.
Monsieur de Montmorency criait : — Liez-le. cet enragé !
Et le dauphin : — Xe le tuez pas i Au nom du ciel ! ne le
tuez pas !.. .
Ce combat trop inégal ne dura pas une minute. Perrot
n'eut même pas le temps d'accourir pour aider son maitre.
En arrivant au seuil de la porte, il vit un des reitres gisant
sur le plancher et deux ou trois autres salgnans. Mais
le comte désarmé était lié déjà et maintenu par les cinq
ou six gens d'armes qui l'avalent assailli à l,a fois. Perrot.
qu'on n'avait pas aperçu dans le tumulte, crut plus utile
aux intérêts de monsieur de Montgommery de rester libre
et maître d'avertir ses amis ou de le secourir en une occasion
plus favorable. Il retourna donc sans bruit à son poste.
et là. l'oreille au guet et la main à l'épée. attendit, puis-
que monsieur de Montgommery n'était ni tué ni même
blessé, le moment de se montrer et de le sauver peut-être, .
car vous allez voir tout à l'heure, monseigneur, que ce
n'était ni le courage, ni la hardiesse qui manquaient à
mon brave mari. Mais 11 était aussi sage que vaillant, et
savait habilement prendre son avantage. Pour l'Instant,
II n'y avait qu'à observer; c'est ce qu'il fit avec, sang-froid
et attention.
Cependant, monsieur de Montgommery tout garrotté criait
encore :
— Xe te le disais-je pas, Henri de ■\'alois, que tu ne fe-
rais qu'opposer dix épées à la mienne, et le courage obéis-
sant de tes soldats à mon in.sulte?
— 'Vous voye^, monsieur de Montmorency i disait le dau-
phin tout frémissant.
— Qu'on le bâillonne ! dit monsieur de Montmorency pour
toute réponse. Je vous enverrai dire, reprlt-11, s'adressant
toujours aux gens d'armes, ce qu'il faudra faire de lui.
Jusque-là, gardez-le n vue. Vous m'en répondez sur votre
tète.
Et il quitta l'oratoire, entraînant le dauphin. Ils traver-
sèrent le corridor où Perrot se tenait caché derrière la
tapisserie, et entrèrent chez madame Diane.
Perrot alors passa du côté de l'autre muraille, et colla
son oreille à l'autre porte condamnée.
La scène à laquelle 11 venait d'assister était encore moins
épouvantable peut-être que celle qu'il allait entendre.
XXII
QUELLE EST LA PREUVE LA PLUS ÉCLATANTE QUE PUISSE
DONNER UNE FEMME
QU'OTt HOMME N'EST PAS SON AMANT
— Monsieur de Montmorency, disait en entrant le dau-
phin avec une tristesse courroucée, si vous no m'aviez pas
retenu presque par la force, je serais moins mécontent de
moi et de voiis que je ne le suis.
— Que monseigneur, répondit Montmorency, me permette
de lui dire que c'est parler en jeune homme et non en flls
de roi. Vos jours ne vous appartiennent pas. Ils sont à
votre peuple, monseigneur, et les têtes couronnées ont
diiutres devoirs que les autres hommes.
— Pourquoi donc suis-je alors irrité contre moi-même et
comme honteux? dit le prince. .\h ! c'est vous, madame,
reprit Henri, en s'adressant à Diane qu'il venait d'aperce-
voir sans doute
Et l'amour-propre blessé l'emportant en ce moment sur
l'amour jaloux :
— C'est chez vous et par vous, ajouta-t-il, que j'ai reçv»
mon premier outrage.
— Hélas ! oui. chez moi. mais ne dites pas par moi. mon-
seigneur, répondit Diane. Est-ce que je n'ai pas souffert
autant que vous, et plus que vous? Est-ce que je ne suis
pas Innocente de tout ceci? Est-ce que j'aime cet homme,
enfin? Est-ce que je l'ai jamais aimé?
Elle le reniait après l'avoir trahi ; c'était tout simple.
— Je n'aime que vous, monseigneur, reprit-elle ; mon
âme et ma vie sont à vous tout entières, et mon existence
ne date que du jour où vous avez accepté ce cœur qui vous
est dévoué. Autrefois pourtant, il se peut. ...et je me rap
pelle vaguement que j'avais laissé entrevoir à ce Montgom-
mery quelques espérances. Rien de positif, toutefois, nul
engagement certain. Mais vous êtes venu, et tout a été
oublié. Et, depuis ce temps, je vous le jure, et croyez-en
mes paroles plutôt que les calomnies jalouses de madame
d'Etampes et des siens ! depuis ce temps béni. 11 n'y a pas-
une des pensées de mon intelligence, pas une des pulsa-
tions de mon sang qui n'ait été pour vous, à vous, mon-
seigneur. Cet homme ment, cet homme agit de concert
avec mes ennemis, cet homme n a aucun droit sur celle
qui vous appartient si entièrement. Henri. Je connais à.
peine cet homme, et non seulement je ne l'aime pas. grand
Dieu ! mais je le hais et je le méprise. Je ne vous demande
pas seulement, tenez ! s'il est mort ou vivant. Je ne m'oc-
cupe que de vous. Lui. je le hais !
— Est-ce bien vrai, madame? dit le dauphin avec u» .
reste de défiance sombre.
— L'épreuve en sera facile et prompte, reprit monsieur
de Montmorency. Monsieur de Montgommery est vivant,
madame, mais char.gé de liens par nos gens, et hors d'état
de nuire. Il a grièvement offensé le prince. Cependant le
traduire devant des juges est Impossible : le jugement pour
un crime semblable aurait plus de dangers que le crime
même. D'un autre côté, que monseigneur le dauphin .se
commette en un combat singulier avec cet insolent, la chose
est plus impossible encore. Quel est donc lù-dessus votre
avis, madame? et que devons-nous faire de cet homme?
il y eut un moment de silence plein d'émotion. Perrot sus-
pendait son souffle pour mieux entendre ces paroles qui
tardaient tant à sortir. Mais, évidemment, madame Diane
avait peur d'elle-même et de ce qu'elle allait dire. Elle
hésitait devant son propre arrêt.
Enfin, il fallait parler, et, d'une voix encore assez ferme :
— Monsieur de Montgommery, dit-elle, a commis un
crime de lèse-majesté. Monsieur de Montmorency, à quelle
peine condamne-t-on les coupables de lèse-majesté?
— A la mort, répondit le connét.able.
— Mon avis est donc que cet liorame meure, dit froide-
ment madame Diane.
Tous frissonnèrent, et ce ne tut qu'après une autre pause
que monsieur de Montmorency reprit :
— En effet, madame, vous n'aimez pas et n'avez jamais
aimé monsieur de Montgommery.
— Mais mol, reprit le dauphin, je veux moins que ja-
mais que monsieur de Montgommery meure.
— C'est aussi mon avis, dit Montmorency, mais non pas,
je suppose, pour les mêmes motifs que vous, monseigneur.
L'opinion que vous émettez par générosité, je l'approuve
par prudence. Monsieur de Montgommery a des amis et
des alliés pulssans en France et en Angleterre ; on sait dé-
plus à la cour qu'il a dil nous rencontrer ici cette nuit.
SI on nous le redemande hautement et bruyamment demain,
il ne faut pas que nous n'ayons à produire qu'un cadavre.
La noblesse n'entend pas qu'on la traite comme les vilains
et qu'on la tue sans cérémonie. Il est nécessaire que nous
puissions répondre : -- Monsieur de Montgommery est en
fuite... ou : — Monsieur de Montgommery est blessé et ma-
lade... mais, en tout cas: — Monsieur de Montgommery
est vivant: Et, si l'on nous pousse à la dernière extrémité,
si l'on persiste a le réclamer jusqu'au bout, eh bien <. il
faut qu'à la rigueur nous soyons libres de le tirer de sa
prison ou de .son Ut, et de le montrer aux calomniateurs.
Mais j'espère que la précaution, pour être bonne, n'en
sera pas moins Inutile. On demandera demain et après-
demain monsieur de Montgommery. Mais, dans huit jours,
on en parlera moins, et, dans un mois, on n'en parlera
plus du tout. Rien n'oublie vite comme un ami, et il faut
bien clianger de sujet de conversation ! Je trouve donc que
le coupable ne doit ni mourir ni vivre: il doit disparaître.
— Soit ! dit le dauphin. Qu'il parte, qu'il quitte la Frarce.
Il a des biens et des parens en Angleterre, qu'il s'y réfugie.
— Non pas, monseigneur ! reprit Montmorency. La mort
c'est trop, mais l'exil ce n'est pas assez. Voulez-vous, ajouta-
ALEXANDBE DUMAS ILLLSTRE
t-il en baisfant la voix, que cet homme dise en Angleterre
plus qu'en France qu'il tous a menacé d'un geste insultant ■?
— Oh : ne me rappelez pas cela i s'écria le dauphin les
dents serrées.
— Laissez-moi pourtant me le rappeler, monseigneur, afin
de vous prémunir contre une imprudente détermination.
Il faut, je le répète, que le comte ne puisse rien révéler ni
vivant, ni mort. Les hommes de notre escorte sont sûrs,
et ne savaient pas d ailleurs à gui ils avaient affaire. Le
gouverneur du Chàielet est mon ami ; de plus, muet et
sourd comme sa prison, et dévoué au service de Sa Majesté.
Que monsieur de Montgommery soit transporté au Châtelet
cette nuit même Un bon cachot nous le gardera ou nous
le rendra, comme nous voudrons. Demain il aui'a disparu,
et nous répandrons sur cette disparition les bruits les plus
contradictoires. Si ces rumeurs ne tombent pas d'elles-
mêmes, si les amis du comte le redemandent avec trop
d'instances, ce qui n'est guère probable, et poussent jus-
qu'au bout une enquête sévère, ce qui m'étonnerait bien,
alors nous nous justifions d'un mot en produisant les re-
gistres du Châlclet qui prouvent que monsieur de Montgom-
mery, accusé du crime de lèse-majesté, attend en prison
1 arrêt régulier de la justice. Puis, cette preuve faite, sera-
ce de noire faute si la prison est malsaine, si le chagrin
et le remords ont eu trop de prise sur monsieur de Mont-
gommery, et s'il est mort avant d'avoir pu comparaître de-
vant un tribunal ?
— Oh ! monsieur de Montmorency ! reprit le dauphin en
frémissant.
— Soyez tranquille, monseigneilr, reprit le conseiller du
prince, nous n'aurons pas besoin d'en venir à cette extré-
mité. Les bruits causés par l'absence du comte s'apaiseront
tout seuls. Les amis se consoleront et oublieront vite, et
monsieur de Montgommery vivra, s'il veut, pour la prison,
du moment qu'il sera mort pour le monde.
— Mais n'a-t-il pas un fils ? demanda madame Biane.
— Oui, un enfant en bas âge, auquel on dira qu'on ne
sait ce qu est devenu son père, et qui, une fois grand, s'il
grandit, ce pauvre orphelin ! aura des intérêts â lui. des
passions â lui, et ne cherchera plus â approfondir une
histoire vieille de quinze ou vingt ans.
— Tout cela est juste et bien combiné, dit madame de
Poitiers: allons, je m'incline, j'approuve et j'admiie.
— Vous êtes trop bonne en vérilë. madame, reprit Mont-
morency très flatté, et je vois avec plaisir que nous sommes
faits pour nous entendre.
— Mais je n'approuve, ni je n'admire, moi ! s'écria le
dauphin, je désavoue, au contraire, et je m'oppose...
— Désavouez, monseigneur, et vous aurez raison, reprit
monsieur de Montmorency, désavouez, mais ne vous opposez
pas ; blâmez, mais laissez faire. Tout ceci ne vous regarde
eu rien, et je prends sur moi toute la responsabilité de
l'action devant les hommes et devant Dieu.
— Seulement, il y aura désormais un crime entre nous,
n'est-ce pas? dit le dauphin, et vous serez plus que mon
ami, vous serez mon complice.
— Oh ! monseigneur, loin de moi de telles pensées ! s'écria
l'astucieux ministre. Mais vous ne devez iias plus vous com-
promettre à châtier le coupable qu'à le combattre. Voulez-
vous que nous en référions au roi votre père ?
— Non. non ; que mon père ignore tout ceci, dit vive-
ment le dauphin.
— Mon devoir, dit monsieur de Moiitmorency, m'oblige-
rait pouriant a 1 avertir, monseigneur, si vous persistiez â
croire que le temps des actions clievaleresques dure tou-
jours -Mais tenez, ne précipitons rien, si vous le désirez,
et laissons le temps mârir nos consellB. .\ssurons-nous
seulement de la personne du comte, condition nécessaire a
nos desseins ultérituis quels qu'ils puissent être, et remet-
tons à plus tard toute décision formelle à ce sujet.
— Soit ! dit le dauphin dont la volonté faible accepta
avec emprfs.sement cet atermoiement prétendu, Monsieur
de .Mouigiimmiry aura aiii.-l le temps de revenir sur uii
premier emportement lrri;ûéclil. et moi je pourrai aussi
songer à loisir à ce Que ma conscience et ma dignité m'or-
donnent de faire.
— Rentrons donc au Louvre, monseigneur, dit monsieur
de .Montmorency, et constatons-y bien noue présence. .Te
vous le renverrai ilemain, madame, leprli-il en s adressant
à madame de Poiters avec un sourire : car j'ai pu voir que
vous l'aimez d'un amour véritable.
— Mais monseigneur le dauphin iq esi-il persuadé, lui?
dit Diane, et m'a-t-U pardoimé le malheur, si peu prévu
par moi. de cette rencontre?
— Oui. vous m'aimez... terriblemîot en effet. Diane, re-
prit le dauphin pensif, et J'ai trop besoin de croire pour
douter, et, le comte eilt-il dit vrai, j ai trop vu â la douleur
<iul m'a saisi quand je m'imaginais vous avoir perdue, que
votre amour est ilésoi-mals nécessaire à mon existence, et
que. (|uand on vnus aime, c'est pour 'a vie.
— Ah ! pulsslez-vovis dire vrai : s écria rii.'ute avec un ac-
cent passionné, en baisant la .main que lui tendait le prince
en signe de réconciliation.
— .allons! partons sans plus de têtard, dit monsieur de
Montmorency.
— Au revoir, Diane.
— Au revoir, mon seigneur, dit la duchesse en séparant
ces deux mots avec >jne expression le charme indicible.
Elle le reconduisit jusqu au seuil de sa chambre. Tandis
que le dauphin descendait 1 escalier, monsieur de Mont-
morency rouvrit la porte de l'oratoire oti monsieur de
Montgommery gisait toujours, gardé et enchaîné, et, s'adres-
sant au clief des hommes d armes :
— J'enverrai tout à llieure, lui dit-il, un homme à moi
qui vous informera de ce que vous aureiz à faire de votre
prisonnier. Jusque-là, surveillez lous ses mouvemens et ne
le perdez pas de vue une minute. Vous m'en lépondez
tous sur votre vie.
— Il suffit, monseigneur, répondit le relire.
— D'ailleurs, j y veilleiai. reprit, de la porte où elle était
restée, madame de Poitiers.
— Tous s éloignèrent, et Perrot. de sa cachette, n'entendit
plus que le pas régulier de la sentinelle placée dans l'inté-
rieur de l'oratoire, et qui gardait la porte tandis que ses
camarades gardaient le prisonnier.
XXI II
us devoi;emext inutile
Aloyse, après s'être reposée quelques instans, car elle
pouvait respirer a peine au souvenir de cette lugubre his-
toire, reprit courage, et, sur les sollicitations de Gabriel,
acheva son récit eu ces termes :
Une heure du matin sonnait au moment où s'éloignaient
le dauphin et son peu scrupuleux mentor. Perrot voyait
que son maitre était perdu sans ressources, s'il laissait au
messager de monsieur de Montmorency le temps d'arriver.
L Instant d'agir était donc venu pour lui. Il avait remarqué
que monsieur de Montmorency n'avait indiqué aucun mot
d'ordre, ni aucun signe auquel on put reconnaître son
envoyé. Donc, après a\oir attendu une demi-heure environ,
afin de rendre probable la rencontre que monsieur de
Montmorency pouvait avoir faite de lui, Perrot sortit dou-
cement de sa cachette, descendit d'un pied suspendu quel-
ques m.arches de 1 escalier, les remonta ensuite en marquant,
au contraire, nettement le bruit de son pas, et vint fiapper
à la porte de l'oratoire.
Le plan qu'il avait spontanément conçu était hardi, mais
avait, à cause de celte hardiesse même, des chances de
réussite
— Qui est là? demanda la sentinelle.
— Envoyé de monsei.gneur le baron de Montmorency.
— Ouvrez, dit le chef de la troupe à la sentinelle.
On ouvrit, Peri-ot entra hardiment et la tête haute.
— Je suis, dit-il, l'écuyer de monsieur Charles de Manf-
fo! qui est à monsieur de Montmorency, comme vous savez.
Nous rentrions, mon maitre et moi, dp la garde au Louvre,
quand nous avons rencontré sur la Grève monsieur de
Montmorency, accompagné d'un grand jeune homme tout
enveloppé d un manteau. Monsieur de Montmorency a re-
connu M. de Manffol et l'a appelé. .Après quelques instans
d'entretien, lous deux m'ont ordonné de venir ici rue du
Figuier, chez madame Diane de Poitiers. J'y trouverai,
m'ont-ils dit, iin prisonnier sur lequel monsieur de Mont-
morency m'a donné l'es instructions que je viens remplir.
J'ai demandé pour cela quelcpies hommes d'escorte: mais il
m'a prévenu qu'il y avait déjà Ici une force suffisante, et
je vois en effet que vous êtes plus nombreux qu'il ne le faut
pour appuyer la mission de conciliation qui m'a été confiée.
Où est le prisonnier? .\h ! le voici! ôtez-lul son bâillon, car
11 faut que je lui parle et qu'il imisse me répondre.
Le consciencieux chef des estaflers hésitait encore, malgré
l'' ton délibéré de Perrot
— N'avez-vous pas d'ordre écrit à me remettre? lui de-
danda-t-il.
— Ecrit-on des ordres sur la place de Grève, à deux
heures du matin? répondit Perrot en haussant les épaules;
mais monsieur de Montmorency m'avait dit que vous étiez
prévenu de mon arrivée-
— C'est vrai.
— Eh bien ! quell.»s chicanes me venez-vous faire, mon
brave homme? Cà, éloignez-vntis, vous et vos gens: car ce
que j'ai à dire à ce seigneur doit rester secret entre lui et
mol Eh! ne m'entendez-vous pas? Reculez, vous autres.
Ils reculèrent, en effet, et Perrot approcha librement de
monsieur de Montgommery délivré de son bâillon.
LES DELX DIANE
43
— Mon brave Penot : iltt le comte qui avait reconnu
J abord son écuyer. comment donc te trouves-tu ici?
— Vous le saurez, monseigneui-, mais aous n'avons pas
une minute à perdre : écoutez-moi.
Il lui raconta en peu de mots la sctne qui venait de se
passer chez madame Diane, et la résolution que monsieur
Je Montmorency paraissait avoir prise d'ensevelir a Jamais
le secret terrible de l'insulte avec l'insulteur. 11 {allait doue
se soustraire à celte captivité mortelle par un coup déses-
péré.
— Et que comptes-tu faire, Perrof.' demanda monsieur de
Montgommery. Vois, ils sont huit contre nous deux, et
nous ne sommes pas ici dans une mai.ou amie, ajouta-t-il
avec amertume.
— X'importe ! dit Perrot, laissez-moi faire et dire seule-
ment, et vous êtes sauvé, vous êtes libre.
(— A quoi bon ? Perrot. dit tristement le comte. Que Xerais-
je de la vie et de la liberté? Diane ne m'aime pas! Diane
me déteste et me trahit !
— Laissez la le souvenir de cette femme, et songez à votre
enfant, monseigneur.
— Tu as raison, Perrot. je l'ai trop oublié, mon pauvi'e
petit Gabriel, et Dieu m'en punit avec justice. Pour lui
donc, je dois, je veux tenter la dernière chance de salut
que tu viens m'offrir. ami. Mais, avant tout, écoute : si elle
me manque, cette chance, si l'entreprise. Insensée à force
d'être audacieuse, que tn vas risquer échoue. Je ne veux pas,
Perrot, léguer â 1 orphelin pour héritage la suite de ma
destinée fatale ; je ne veux pas lui imposer, après ma dis-
parition de la vie, les inimitiés redoutables sous lesquelles
J'aurai succombé. Jure-moi donc que, si la prison ou la
tombe s ouvre sur moi et si tu survis. Gabriel ne saura
Jamais par toi comment son père a disparu du monde. S'il
connaissait ce secret terrible, il voudrait un jour me venger
ou me sauver, et il se perdrait. J'aurai un compte assez
grave i rendre à sa inci'e. sans y ajouter encore ce poids.
Que mon fils vive heureux et sans souci du passé de son
pére ! Jure-moi cela, Perrot, et r^e te crois relevé de ce
serment que si les trois acteurs de la scone que tu m'as
rapportée meurent avant moi. et si le dauphin (qui sera roi
sans doute alors), madame Diane et monsieur de Montmo-
rency emportent dans la tombe leur haine toute-puissante
et ne peuvent plus rien contre mon enfant. .Vlors. dans
cette hypothèse bien douteuse, qu'il essaie, s'il veut, de
me retrouver et de me lederaaiider. Mais, jusque-là, qu'il
Ignore, autant que les autres, plus que les autres, la fin
de son père. Tu me le promets. Perrot? tu me le jures?
Je ne m'abandonne d'abord a ton dévoùmenf téméraire et,
l'en ai peur, inutile, qu'à cette seule c(ndition, Perrot.
— Vous le voulez, inf)nseigneur ? je le jure donc.
— Sur la croix de ton épée, Perrot. Gabriel ne saura
rien par toi de ce dangereux mystère?
— Sur la croix de mon épée, monseigneur, dit Perrot la
main droite étendue.
— Xlerci ! ami. Maihtenant fais ce que tu voudras, mon
Adèle serviteur. Je me livre à ton courage et à la grâce de
Dieu.
— Du sang-froid et de l'assurance, monseigneur, reprit
Perrot. Vous allez voir.
Et, s'adressant au chef des gens d'armes :
— Les paroles que le prisonnier vient de me donner sont
satisfaisantes, lui dit-il, vous pouvez le délier et le laisser
partir.
— Le délier? le laisser partir? répliqua le sbire étonné.
— Eh sans doute ! c'est l'ordre de monseigneur de Mont-
morency
— Monsieur de Montmorency, reprit l'estafier en
hochant la tête. noUs a ordonné de gaider ce prisonnier à
vue, et a dit en partant que nous en répondions sur notre
vie Comment monseigneur de Montmorency peut-il vouloir
malnteuant mettre te seigneur en liberté?
— Comment cela, vous refusez de m obéir, à moi, parlant
en son nom ? dit Perrot sans rien ))C-rdre de son assurance.
— J'hésite. Ecoutez donc, vous me cimmanderiez d'égorger
ce seigneur, ou d'aller le Jeter à l'eau, ou de le conduire
à la Bastille, nous obéirions, mais le relâcher, ce n'est
pas dans notre état, cela
— Soit : répondit Perrot sans se dcconcerter. Je vous ai
transmis hs ordres que j'avais reçus, je me lave les mains
du reste. Vous répondrez à monsieur de Montmorency des
suites de votre désobéissance. Mol, Je n'ai plus lien à faire
Ici, bonsoir !
Et 11 ouvrit la porte, comme pour s'en aller.
— Eh ) un Instant, dit l'estafier, éles-vous pressé donc !
Ainsi vous ni'afllrmez que c'est la volonté de monsieur de
Montmorency qu'on laisse aller le prisonnier? vous êtes
sûr que c'est bien monsieur de Jlontmorency qui vous en-
' voie?
— Niais ! reprit Peri'ot. comment aurais-je su sans cela
qu il y avait un prisonnier gardé? (Quelqu'un est-il sorti
pour le dire, si ce n'est monsieur de Montmorency lui-
même?
— Allons ! on va donc vous délier votre homme, dit le
mlquelet, mécontent comme un tigre ;\ proie à qui l'on re-
tire son os a déchirer. Que ces grands seigneurs sont chan-
geans, coriis Dieu !
— C'est bon. Je vous attends, dit Perrot.
Il resta -néanmoins dehors, sur la première marche de
l'escalier, la face tournée vers les degrés et son poignard
tiré à la main. S'il voyait monter le véritable messager de
Montmorency, il ne !ul laisserait pas faire un pas de plus.
Mais 11 ne vit pas et n'entendit pas derrière lui madame
Diane, attirée par le bruit des voix, sertir de sa chambre et
s'avancer jusqu'à, la porte laissée ouverte de l'oratoire. Elle
vit qu'on détachait monsieur de Montgommery, qui resta
muet d'iiorreur en l'artrcevant.
— Misérables ! s'éeria-t-elle, que faites-vous donc là ?
— Nous obéissons aux ordres de monsieur de Montmo-
rency, madame, dit le chef des sbires, nous délions le pri-
sonnier.
— Impossible ! reprit madame de Poitiers, Monsieur de
Montmorency n'a pu donner un ordre pareil. Qui vous a
apporté cet ordre ?
Les estaflers montrèrent Perrpt, qui s'était retourné
frappé d'épouvante et de stupeur, en entendant madame
Diane. Un rayon de la lampe donnait sur le visage pâle du
pauvre Perrot ; madame Diane le reconnut.
— Cet homme 7 dit-elle, cet homme est l'écuyer du pri-
sonnier ! Voyez ce que vous alliez faire !
— Mensonge ! reprit Perrot, essayant encore de nier. Je
suis monsieur de Manffol et envoyé ici par monsieur de
Montmorency.
— Qui se dit envoyé par monsieur de Montmorency? dit
la voix d'un survenant qui n'était autre que l'envoyé vé-
ritable. Mes braves gens, cet homme ment. Voici l'anneau
et le sceau des Montmorency, et vous devez d'ailleurs me
reconnaître, je suis le comte de Montansier (1). Quoi ! vous
avez osé retirer le bâillon du prisonnier et vous le déta-
chez ? Malheureux ! qu'on le bâillonne et qu'on le lie plus
solidement encore.
— A la bonne heure ! dit l'estafier en chef, voilà des or-
dres vraisemblables et intelligibles 1
— Pauvre Perrot ! dit seulement le comte.
Il ne daigna lias ajouter un mot de reproche à madame
Diane, bien qu'il en eut eu le temps avant que le mouchoir
qu'on lui mit encre les dents fût attaché. Peut-être aussi
craignit-il de compromettre davantage son brave écuyer.
Mais Perrot, malheureusement, n'imita pas sa prudence, et
s'adressant à madame Diane avec indignation :
— Bien ! madame, dit-il, vous ne vous arrêtez pas au
moins à moitié chemin dans la félonie ! Saint Pierre avait
renié trois fois son Dieu ; mais Judas ne l'avait trahi qu'une
fois. Vous, depuis une heure vous .avez trahi trois fois
votre amant. Il est vrai que Judas n'était qu'UH homme
et vous êtes une femme et une duchesse ]
— Emparez-vous de cet homme, s'écria madame Diane
furieuse.
— Emparez-vous de cet homme, répéta après elle le
comte de Montansier.
— Ah ! Je ne suis pas pris encore, s'écria Perrot.
Et, dans vine passe si désespérée, il fit un coup de déses
poir, s'élança et bondit jusqu'à monsieur de Montgommery,
et du tranchant de son poignard commença à couper ses
liens, en lui criant :
— '.Mdez-vous, monseigneur, et vendons-leur cher notre
vie.
— Mais 11 eut seulement le temps de lui délivrer le bras
gauche ; car il ne pouvait que se défendre imparfaitement,
tout en essayant de couper les cordes du comte. Dix épées
écartèrent la sienne. Entouré et frappé de toutes jjarts, un
coup violent qu'il reçut enti-e les épaules le Jeta aux pieds
de son maître, et il tomba sans connaissance et comme
mort.
(Il Le jouiip coiiilc (le MoiUansior prt'rludait uiiisi par l'aiTeslation de
Montjjomiiu'i'y à l'.-is.^.-issiiial île Li};iic)-ollL's. On sait que M. de Ligaerolles
ayant rapporlé à (ijiarlfs I.K qui- le duc d'Anjou, son niaîlre, lui avait
confié II.' sei-ret dessein ipi'un av;ii1 de se defaii-e des ehefs huguenots, le
roi détermina son fi-ère à faire luer I,ii;nerolIes pour prévenir toute indis-
crétion. Le eoinie de Montansier se chargea ilo l'exéeulion avec quatre ou
cinq autres geiililshoinines-boui'i'eiiux, (pii tous périrent iniséivibleineiit par
la suite. « Kn quoi, dit Brantôme, doit-on hie!i prendre garde quai.d on
a tue un hinniin: mal à pi'opos ; car guère n';i-t-oii vu de tels meurtres
M qu'ils n'aient été vengé> par la permisâion lie Dieu lequel nous a donnii
a une t'pée au côté pour <;ti user et non pour en ahuser. «
kk
ALF.NANDP.E DUMAS n.LL'SlRÉ
XXIV
QUE LES TACHES DE SANG NE SEFIACENT JAMAIS
COMPLÈTEMENT
mais surtout pas un cri.
ce qui se passa depuis, Perrot lignorait.
Quaiid 11 revint à lui, la première Impression qii il ressen-
tit fut une impression de Iroid. Il rappela ses idées alors
rouvrit les yeux et regarda autour de lui : c était toujours
L" ult profonde. 11 se irouvait étendu sur la terre mouillée
et un cadavre gisait à son côté. A la lueur de la petite
lampe toujours allumée dans la niche de la statue de la
V^Trge, il reconnut cjuil était dans le cimetière des Inn»^
cens Le cadavre jeté près de lui était celui du garde tué
par monsieur de Montgommery. On avait cru mon pauvre
mari mort, sans doute .
Il e<^saya de se lever : mais alors l'atroce douleur de ses
blessures" se réveilla. Pourtant, en rassemUlant toutes ses
forces avec un courage surhumain, il parvint a se dresser
debout et à faire quelques pas. Eu ce moment, la lueur
d'un falot étoila lombre protonde, et Perrot vit venir deux
hommes de mauvaise mine, portant bêches et pioches avec
*"- on nous a dit au bas de la statue de la Vierge, dit
l'un des deux hommes
— Voici nos gaillards, reprit le second, en apercevant le
soldat. Mais non, il n'y en a qu un.
— Eli bien ! cherchons l'autre.
Les deux fossoyeurs éclairèrent avec leur lanterne le sol
avoisinant. Mais Perrot avait eu la force de se ti'ainer der-
rière une tombe .assez éloignée de l'endroit ou ils cher-
"^ — Le diable aura emporté notre homme, dit l'un des
fossoyeurs, qui paraissait jovial.
-Oh' reprit l'autre en frissonnant, ne dis donc pas de
pareilles choses, toi, à pareille heure et en pareil lieu !
Et il se signa avec toutes les marques de 1 effroi.
— Mlous' il n'y en a décidément qu'un, dit !s premier
fossoyeur ■ Que faire en somme ? Bah 1 enterrons toujours
celui qui reste, nous dirons que son ami s'était échappé;
ou peut-être, avait-on mal compté.
Ils se mirent â creuser une fosse, et Perrot, qui s éloi-
gnait pas à pas en chancelant, entendit encore avec joie le
fossoveur gai dire à son camarade :
-jv songe. Si nous avouons n'avoir trouvé qu'un corps
et creusé qu'une fosse, l'homme ne nous donnera peut-
être que cinq pistoles au lieu de dix. Est-ce que le mieux,
pour notre intérêt, ne serait pas de taire cette fuite bizarre
du second cadavre ? .
_ oui faitau ! répondit le fossoyeur pieux. Nous nous
contenterons de dire que nous avons achevé la besogne, et
nous n'aurons nas menti.
Cependant Perrot. mm sans de mortelles défaillances avait
atteint la rue .^ubry-le-Boucher. Là, il vit passer une char-
reltè de maraîcher qui revenait du marché, et demanda a
l'homme qui la conduisait où il allait.
— A Montreuil. réponîlit l'Iiomme,
— Alors seriez-vous assez charitable ppur me laisseï
asseoir sur le bord de votre charrette jusqu'au coin de la
rue GeoiTroy-L'Asnler, dans la rue Saint-Antoine, ou je de-
meure l
— Montez, dit le maraîcher. , ^ ■ ,. ,,.
Perrot fit ainsi, sans trop de fatigue, le chemin qui le
séparait du logis, et pourtant, dix fois pendant la route, il
crut qu'il allait passer de vie à trépas. Enfin, à la rue
Geoffrov-L'Asnier, la voiture s'arrêta.
— llol.'i '. vcms voilà chez vous, l'ami, dit le maraîcher.
— Merci ! mon brave liomme, dit Perrot.
Il descendit tout trébuchant, et fut obligé de s'appuyer
contre la première muraille qu'il rencontra.
— Le compagnon a bu un coup de trop, reprit le paysan.
Hé ! dia ! la grise !
11 s'éloigna en chantant la chanson, alors toute nouvelle.
de maître François Rabelais, le Joyeux curé de Meudon ;
O Dieu, père Paterne
Qui muas l'eau en vin.
Fais de mon cul lanterne
Pour luire à mon voisin...
Perrot mit une heure pour venir de la rue Saint-Antoine
à la rue des Jardins. Heureusement les nuits de janvier
sont longues ! Il ne rencontra encore personne et arriva
vers les six heures.
Malgré le froid, monseigneur, l'inquiétude m'avait te-
nue toute la nuit debout à la fenêtre ouverte. Au premier
appel df^ Perrot. je courus donc à la porte et lui ouvris.
— Silence ! sur ta vie ! me dlt-11 tout d'abord, Aide-moi
■A monter jusqu'à notre chambre
pas un mot.
Il marcha, soutenu par moi, qui le voyant blessé n osais
pourtant pas parler, suivant sa défense, mais pleurais à pe-
tit bruit. Quand nous fûmes arrivés et que j eus défait ses
habits et ses armes, le sang du malheureux couvrait mes
mains, et ses plaies mapparurent larges et béantes. Il pré-
vint mon cri d'un geste impérieux, et prit sur le lit la posi-
tion qui le faisait le moins .souffrir.
— Du moins laisse que je fasse venir un chirurgien, lui
dis-je en sanglotant.
— Inutile ! me dit-il. Tu sais que je m'y connais un peu
en chirurgie Une de mes blessures pour le moins, celle
au-dessous du cou, est mortelle ; et je ne vivrais déjà plus.
je crois si quelque chose de plus fort que la douleur ne
m'avait 'soutenu, et si Dieu qui punit les assassins et les
traîtres n'avait prolongé ma fin de quelques heures pour
servir à ses desseins futurs. Bientôt la fièvre me va prendre,
et tout sera dit. Nul médecin au monde ne peut rien à cela.
Il parlait avec des efforts pénible?. Je le suppliai de se
reposer un peu. j -x ..
— C'est juste, me dit-il et je dois ménager mes dernières
forces. Donne-moi seulement de quoi écrire.
Je lui apportai ce qu'il demandait. Mais il ne s était pas
aperçu qu'un coup d épée lui avait déchiré la ma.n droite.
Il n'écrivait d'ailleurs que difficilement; U dut Jeter la
plume et papier. . .
-Allons' je parlerai, dit-il, et Dieu me laissera vivre
jusqu'à ce que j'aie achevé. Car enfin, s'il frappe, ce Dieu
iuste ' les trois ennemis de mon maître dans leur puissance
ou dans leur vie. qui sont les biens périssables des mé^
chans. il faut que monsieur de Montgommery puisse être
sauvé lui par son fils.
— Alors monseigneur, reprit .Moyse. Perrot me raconta
toute la lugubre histoire que je viens de vous dérouler. Il
y fit cependant de longues et fréquentes interruptions et,
quand il se sentait trop épuisé pour continuer, U m adon-
nait de le quitter et de descendre me montrer aux gens de
la maison Je parus, et sans peine, hélas ! tros inquiète du
conue e? de mon mari. Je les envoyais tous prendre des in-
formations au Louvre, puis chez tous ^es amis de monsieur
le comte de Montgommery successivtoient, puis chez ses
simple connaissances. Madame de Poitiers répond,! quelle
ne l'avait pas vu et monsieur de Montmorency qu .1 ne sa-
vait de auol on venait l'ennuyer. .
Alns' tout soupçon fut écarté de moi, ce que voulai
Perrot'et ses meurtriers purent croir.. leur secret enseveli
dan™ e cachot du maître et dans la fosse de 1 ecuyer
Quand "ïvais pour quelque temps écarté les serviteurs,
et que je vous avais confié à l'un deux. "'""se-Kheur Ga-
briel je remontais auprès de mon pauvre Perrot qui re-
^^ ir m^:rr%r l "^hombles souffles q^U
^"^-t:ini^r:fa^rr :r^?an^Sn"^:L
'^'^■Î: ^L"ux"r ^^U^m^n tristement^ c'est la
flèTre que e ravais annoncée. Mais. Dieu merci ! j al achevé
"u a exigé de moi monsieur de Montgommery, tu vas me
"'Ç^t c;;^i.^v"-a d^l" pour Gabriel à -oir s^ Père
""l Je jurai en pleurant, et c'est ce serment «acre que .e
viens de tmhir, monseigneur ; car vos trois ennemis plus
Duissans et M is redoutables que jamais, vivent encore.
Mais vous alliez mourir, et si vous voulez user de ma ré-
vélation ave prudence et sagesse, ce qui devait voiis per-
dre peut sauver votre père et vous. Pourtant, répétez^mo .
monseigneur, que je n'ai pas commis un crime irrémissl-
me et qu'a cause de l'intention. Dieu et mon cher Perrot
nourront me pardonner mon parjure.
"l'y a pas de parjure en tout ceci, sainte femme
reprit Gabriel, et toute ta conduite n'est que dévouement
et héroïsme. Mais achève : achève !
_ Perrot. continua Aloyse. ajouta encore ;
- Quand je n'y serai plus, chère femme, tu '«''it^.P^"^*'»;
ment de fermer cette maison, de congédier les serviteurs et
^e" en aller à Montgommery avec Gabriel et notre enfant.
Et mêm;, à Montgommery. n'habite pas le ch.lteau, retire^
Toi "ans notre petite maison, et élève 1 héritier des nobles
comtes Sinon tout à fait secrètement, du moins sans faste
et sans bruit, de façon à ce que ses amis le «"inaissent et i
ce que ses ennemis 1 oublient. Toutes nos bonnes gens de
i
LES DEUX DIANE
là-bas, et l'intendaut et le chapelain, faiderout dans le
grand devoir que le seigneur t'impose. Il vaudra peut-être
mieu.x ((ue Gabriel lui-même, jusqu'à dix-huit ans, isnore
le nom qu il porte, et sache seulement qu'il est gentil-
homme, lu verras. Notre digne chapelain et le seigneur de
Vimoutiers. tuteur-né de l'eniant, te donneront leurs con-
seils. Mais à ces amis sûrs eux-mêmes cache le récit que je
viens de te faire. Borne-toi à dire que tu crains pour Ga-
briel les ennemis puissans de son père.
Perrot ajouta encore toutes sortes d'avertissemens qu'il
Comme une détaillance allait prendre mon pauvre Perrot.
et qu'il insistait pour avoir m,\ parole, je lui promis tout
ce qu'il voulut. Vers le soir, le délire s'empara de lui ;
puis, d'épouvantables douleurs se succédèrent. Je me frap-
pais la poitrine de désespoir de ne pouvoir le soulager, mais
il me faisait signe que tout serait Inutile.
Enfiu. brûlé par la névre et dévoré d'atroces souffrances,
il me dit :
— .^loyse, donne-moi à boire ; une goutte d'eau seule-
ment.
On nous a dit au bas de la statue.
me répétait en mille façons jusqu'à ce que les souffrances !e
reprirent, mêlées d abatlemens non moins douloureux. Et
cependant. Il profitait encore du moindre moment de calme
pour m'encourager et me consoler.
Il me dit aussi et me fit promettre une chose qui n'exi-
gea pas de mol le moins d'énergie, je l'avoue, et ne me
causa pas le moins d'angoisses.
— Pour monsieur de Montmorency, me dit-il, je suis en-
seveli au cimetière des Innocens. Il faut donc que je sois
disparu avec le comte. Si une trace de mon retour ici se
retrouvait, tu serais perdue, .Aloyse, et Gabriel avec toi,
peut-être ! Mais tu as le bras robuste et le cœur vaillant.
Quand tu m'auras fermé les yeux, rassemble toutes les
lorces de ton âme et de ton corps, attends le milieu de la
nuit, et, dès que tout le monde ici, après les fatigues de
cette journée, sera endormi, descends mon corps dans l'an-
cien caveau funéraire des seigneurs de Brissac auxquels cet
hûtel a autrefois appartenu. Personne ne pénètre plus dans
cette tombe abandonnée et tu en trouveras la clef rouiUée
dans le grand bahut de la chambre du comte. .T'aurai ainsi
une sépulture consacrée, et, bien qu'un simple écuyer soit
indigne de reposer parmi tarit de grands seigneurs, après
la mort, n'est-ce pas? il n'y a que des chrétiens.
— Je lui avais déjà offert, dans mon ignorance, d'étan-
cher celte soif ardente dont il disait souffrir, mais il
m'avait toujours refusé. Je m'empressai donc d'aller cher-
cher un verre que je lui tendis.
Avant de le prendre ;
— .\loyse, me dit-il, un dernier baiser et un dernier
adieu !... et souviens-toi ! souviens-toi !
Je couvris son visage de baisers, et de larmes. Il me
demanda ensuite le crucifix et posa ses lèvres mourantes
sur les clous de la croix de Jésus, en disant seulement : O
mon Dieu ! ô mon Dieu ! Puis, me serrant la main d'une
faible et dernière étreinte, il prit le verre que je lui offrais.
Il n'en but qu'une gorgée, fit un soubresaut violent, et re-
tomba sur l'oreiller.
11 était mort.
Je passai le reste de la soirée dans les prières et dans les
larmes. Cependant j'allai, comme d'habitude, présider à
votre coucher, monseigneur. Personne, bien entendu, ne
s'étonna de ma douleur. La consternation était dans la mai-
son, et tous les fidèles servltevirs pleuraient le comte et
leur bon camarade Perrot.
Pourtant, vers deux heures de la nuit, nul bruit ne se
fit plus entendre, et mol seule veillais. Je lavai le sang
■i6
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
dont le corps de mon mari était couvert, je 1 enveloppai
d un drap, et me recommandant à Dieu, je me mis à des-
cendre ce cher lardeau. plus lourd encore à mon cœur qu'à
mon bras. Quand mes lorces détaillaient, je m'agenouil-
lais auprès du cadavre et je priais.
Enfin, au bout dune demi-lieure éternelle, j'arrivai à la
porte du caveau. Quand je l'ouvris, non sans peine, un
vent glacé éteignit la lampe que je portais et laillit me
suffoquer. Néanmoins, je revins à moi, je rallumai ma
lampe, et je déposai le corps de mon mari dans une tombe
restée ouverte et vide et qui semblait attendre ; puis, après
avoir baisé une dernière fois son linceul, je fis retomber
le lourd couvercle de marbre, qui séparait de moi a jamais
le cher compagnon de ma vie. Le bruit de la pierre sur la
pierre me causa une telle épouvante, que, me donnant à
peine le temps de refermer la porte du caveau, je pris la
fuite et ne m'arrêtai que dans ma cliambre où je tombal
à demi-morte sur une chaise. Cependant, avant le jour, il
me fallut encore brûler les draps et les linges sanglans
qui auraient pu me trahir. Mais, quand le matin parut, ma
dure besogne était achevée, et il ne restait pas une seule
trace des événemens de la veille et de la nuit. J'avais tout
fait disparaître avec le soin dune criminelle qui ne veut
pas laisser de traces et de souvenir à son crime
Seulement tant d'efforts m'avaient épuisée, et je tombai
malade. Mais mon devoir était de vi\Te pour les deux or-
phelins que la Providence avait confiés à ma seule protec-
tion, et je vécus, monseigneur.
— Pauvre femme : pauvre martyre ! dit Gabriel en ser-
rant la main d'Aloyse dans les siennes.
— Un mois après, poursuivit la nourrice, je vous empor-
tais à Montgommery, suivant les dernières instructions lie
mon mari.
Du reste, ce que monsieur de Montmorency avait
prévu était arrivé. Il ne fut bruit a la cour pendant une
semaine que de l'inexplicable disparition du comte de
Montgommery et de son écuyer ; ptiis, on en parla moins ;
puis, la prochaine arrivée de l'empereur Charles-Quint, qui
devait traverser la France pour aller punir les Gantois, fut
l'unique sujet de toutes les conversations.
C'est au mois de mal de la même année, cinq mois après
la mort de votre père, monseigneur, que Diane de Castro
naquit.
— Oui ! reprit Gabriel pensif ; et madame de Poitiers
était-elle à mon père? a-t-elle aimé le dauphin après lui,
en même temps que lui'?... questions sombres, que les bruits
médisans d'une cour oisive ne suffisent pas ii résoudre...
Mais mon père vit ! mon père doit vivre ! et je le retrouve-
rai, Aloyse. Il y a maintenant en moi deux hommes, un
fils et un amant qui sauront le retrouver.
— Dieu le veuille : dit Aloyse.
— Et tu n'as rien appris depuis, nourrice, dit Gabriel,
sur la prison où ces misérables ajaient pu enfouir mon
père ?
— Rien, monseigneur, et le seul indice que nous ayoas
lâ-dessus est cette parole de monsieur de Montmorency
recueillie par Perrot que le gouverneur du Cliâtelet était
uu ami dévoué à lui et dont il pouvait répondre.
— Le Chatelet ! s'écria Ciabriel, le Chàtelet !
Kt le rapide éclair d'un souvenir horrible lui montra tout
à coup le morne et désolé vieillard qui ne devait jamais
pi'ononcer une parole, et qu'il avait vu, avec un remue-
ment de coeur si étrange, dans 1 Un des plus profonds ca-
chots de la prison royale.
Gabriel se jeta dans les bras d Aloyse en fondant en
larmes.
XXV
LA RANci'N Héroïque
Mais le lendemain. 12 août, ce Un d'un pas ferme et avec
un visage calme que Gabriel de Montgommery s'ache-
mina vers le Louvre pour demander audience au roi.
Il avait longuement débattu avec Aloyse et avec lui-
même ce qu'il devait faiie et dire. Convaincu que la vio-
lence ne sei'vlrait avec un adversaire couionné qu à lui at-
tirer le sort de son père, Gabriel avait résolu d'être net et
digne, mais modéré et re.spectueux. Il demanderait, il n'exi-
gerait pas. Ne serait-il pas toujours temps de parler haut,
et ne fallait-il pas d'abord voir si dlxhult ans écoulés
n .ivaient pas émoussé la haine de Henri II?
Gabriel, en prenant une détermination pareille, montrait
autant de sagesse que de prudence qu'en pouvait admettre
le parti hardi auquel il s'était arrêté.
Les circonstances allaient d'ailleurs lui prêter une aide
inattendue.
En arrivant dans la cour du Louvre, suivi de Martin-
Guerre, du véritable Martln-CUierre pour cette fols, Ga-
briel remarqua bien une agitation inusitée, mais il regar-
dait trop fixement sa pensée pour considérer avec atten-
tion les groupes affairés et les visages attristés qui bor-
daient tout sou chemin.
Pourtant, 11 dut bien reconnaître sur son passage une
litière aux armes des Guise, et saluer le cardinal de Lor-
raine, qui descendait, tout animé, de sa litière.
— Eh) c'est vou^, monsieur le vicomte d Exmès, dit Char-
les de Lorraine, vous voilà donc remis tout à fait ? Tant
mieux ! tant mieux ! monsietu' mon frère me demandait
encore de vos nouvelles avec beaucoup d'intérêt dans sa
dernière lettre.
— Monseigneur, tant de bonté !... répondit Gabriel.
— ■\'ous la méritez par tant de bravoure ! dit, le cardinal.
Mais où allez-vous donc si vilement?
— Chez le roi, monseigneur.
— Ilum 1 le roi a bien d'autres affaires que de vous rece-
voir, mon jeune ami. Tenez, je vais aussi chez Sa Majesté,
qui vient de me mander tout à l'heure. Montons ensemble,
je vous introduirai et vous me prêterez votre jeune bras.
Aide pour aide. C'est cela même justement que je vais dire à
l'instant à Sa Majesté ; car vous savez la triste nouvelle,
je suppose ?
— Non, vraiment ! répondit Gabriel, j'arrive de chez moi,
et j'ai seulement remarqué en effet, une certaine agitation.
— Je crois bien : dit le cardinal. Monsieur de Montmorency
a fait des siennes là-bas à l'ai-mée. Il a voulu voler au
secours de Saint-Quentin assiégé, le vaillant connétable :
Ne montez pas si vite, monsieur d'Exmès, je vous prie,
je n'ai plus vos jambes de vingt ans. Je disais donc qu'il a
offeVt aux ennemis la bataille, l'intrépide connétable ;
C'était avant-hier, 10 août, jour de la Saint-Laurent. Il
avait des troupes égales à peu près en nombre à celles des
Espagnols, une cavalerie admirable et 1 élite de la no-
blesse française. Eh bien : il a si habilement arrangé les
choses, lexpèrimenté capitaine 1 qu'il a css\iyé dans les
plaines de Gibercourt et de LizeroUes une épouvantable
défaite, qu'il est pris lui-même et blessé, et, avec lui, tous
ceux des chefs et généraux qui ne sont pas restés sur le
champ de bataille, ilonsleur d'Enghlen est de ces derniers,
et, de toute l'infanterie, il n'est pas revenu cent hommes.
Et voila pourquoi, monsieur d'Exmès, vous voyez tout le
monde si préoccupé, et pourquoi Sa Majesté me lait man-
der .sans doute.
— Grand Dieu ! s'écria Gabriel, frappé, même au milieu
de sa douleur personnelle, de ce grand dés,astre public,
grand Dieu ! est-ce que les journées de Poitiers et d'Azin-
court peuvent vraiment revenir pour la France ! Mais Salnt-
Queutin, monseigneur?...
— Saint-Quentin, répondit le cardinal, tenait encore au
départ du courrier ; et le neveu du connétable, monsieur
l'amiral Gaspard de Collgny, qui défend la ville, avait juré
d'atténuer la bévue de son oncle, en se laissant ensevelir
sous les débris de la place plutôt que de la rendre. Mais
j ai bien peur qu'à 1 heure qu'il est il ne soit enseveli déjà,
et le dernier rempart qui arrête l'ennemi emporté.
. — Jlais alors le royaume serait perdu : dit Gabriel.
— Que Dieu protège la France ! reprit le cardinal, mais
nous voici chez le roi, nous allons voir ce qu'il va faire
pour se protéger lui-même.
Les gardes, comme de raison, laissèrent passer en s'incli-
nant le cardinal, Ihomme nécessaire de la situation, et ce-
lui dont le frère pouvait seul encore sauver le pays. Cliar-
les de Lorraine, suivi de Gabriel, entra saus opposition chez
le roi, qu'il trouva seul avec madame de Poitiers, et plongé
dans la consternation. Henri, en voyant le cardinal, se
leva et vint avec empressement à sa rencontre.
— Que votre Eminence soit la bien arrivée ! dlt-ll ! Eh
bien ! monsieur de Lorraine, quelle affreuse catastrophe !,
tjui l'eût dit, je vous le demande?
— Moi, sire, répondit le cardinal, si Votre Majesté me
1 eût demandé il y a un mois, lors du départ de monsieur
de Jlontmorency...
— Pas de récriminailon vaine : mon cousin, dit le roi :
il ne s'agit pas du passé, mais de l'avenir si menaçant,
du présent si périlleux. Monsieur le duc de Guise est en
roule pour venir d Italie, n est-ce pas?
— Oui, sire, et il doit être à Lyon maintenant.
— Dieu soit loué : s'écria le roi. Eh bien 1 Monsieur de
Lorraine, je remets aux mains de votre illustre frère le
salut de l'Etat. .\ye2, vous et lui, pour ce glorieux but plein
pouvoir et autorité souveraine. Soyez rois comme moi et
plus que moi. Je viens d'écrire moi-môme à monsieur de
Guise, pour hâter son retour ici. Voici la lettre. Que Votre
Eminence veuille bien en écrire une aussi et peigne a son
frère l'horrible situation où nous sommes et la nécessité le
ne pas perdre une minute, si l'on veut encore préserver la
Fiance. Dites bien à monsieur de Guise que je m'abandonne
à lui entièrement. Ecrivez, monsieur le Cardinal, écrivez
vite, je vous prie. Vous n'avez pas besoin de sortir d'ici.
Tenez, là, dans ce cabinet, vous trouverez tout ce qu'il faut
LES DEUX DIANE
attend en
vous «avez. Le comiier botté et éperonné
bas déjà en selle, .\llez, de grâce ! monsieur le Cardinal :
Allez : une demi-lieure de plus ou de moins peut tout sauver
ou tout perdre.
— Jobéis à Votre Majesté, répondit le cardinal en se di-
rieeant vers le cabinet, et mon glorieu.x frère obéira comme
mol car sa vie appartient au roi et au royaume ; cepen-
dant qu il réussisse ou qu'il échoue. ' Sa Majesté voudra
bien se rappeler plus tard quelle lui a confié le pouvoir
dans une situation désespérée.
— Dites dangereuse, reprit le roi, mais ne dites pas déses-
pérée. Enfln, ma bonne ville de Saint-Quentin et son brave
défenseur monsieur de Coligny tiennent encore?
— Ou du moins tenaient il y a deu.\ jours, dit Charles de
Lorraine Mais les tortitications étaient dans un pitoyable
état mais les habitans atïamés parlaient de se rendre ;
et Saint-Quentin au pouvoir de lEspagnol aujourd'hui.
Paris est à lui dans huit jours. N'importe, Sire : je vais
écrire à mon frère, et vons savez dès A présent que ce qui
est seulement possible à un homme, monsieur de Guise le
Et le cardinal, saluant le roi et madame Diane, entra
dans le cabinet pour écrire la lettre que lui demandait
Henri.
Gabriel était resté à l'écart tout pensif sans eti-e aperçu.
Son cœur Jeune et généreux était profondément touché
de cette extrémité terrible où la France était réduite. Il
oubliait que c'était monsieur de Montmorency, son plus
cruel ennemi, qui était vaincu, blessé et prisonnier. Il ne
voyait plus pour le moment en lui que le général des
troupes françaises. Enffn. il songeait presque autant aux
dangers de la patrie qu'aux douleurs de .son père. Le noble
enfant avait de l'amour pour tous les sentiments et de la
pUié pour toutes les Infortunes, et quand le roi, après
la sortie du cardinal, retomba désolé sur son fauteuil, le
front dans les mains, en s'écriant :
— O Saint-Quentin I c'est la qu'est maintenant la fortune
de la Fiance. Saint-Quentin ; ma bonne ville : si tu pouvais
résister seulement huit jours encore, monsieur de Guise au-
rait le temps de revenir, la défense pourrait s'organiser der-
rière tes murailles fidèles ! tandis que, si elles tombent,
l'ennemi marche sur Paris, et tout est perdu. Saint-Quentin !
oh ! je te donnerais pour chacune de tes heures de résis-
tance un privilège et pour chacune de tes pierres écroulées
un diamant, si tu pouvais résister seulement huit jours en-
core ;
— Slpe : elle résistera, et plus de huit jours ! dit en
s'avançant Gabriel.
Il avait pris son parti, un parti sublime :
— Monsieur d'E.xmès ! s'écrièrent en même temps Henri
et Diane ; le roi avec surprise et Diane avec dédain.
— Comment étes-vous Ici. monsieur? demanda sévèrement
le roi.
— Sire, je suis entré avec son Eminence.
— C'est différent, reprit Henri, mais que disiez-vous donc,
monsieur d'^mès ! que Saint-Quentin pourrait résister, je
crois î
— Oui, sire, et vous disiez, tous, que, si elle résistait,
vous lui donneriez libertés et richesses.
— Je le dis encore, reprit le roi.
— Eh bien? ce que vous accorderiez, sire, à la ville qui
se défendrait, le refuseriez-vous à l'homme qui la ferait .-e
défendre; à l'homme dont 1 énergique volonté s impose-
rait à la cité tout entière, et qui ne la rendrait que lors-
que le dernier pan de mur tomberait sous le canon en-
nemi. La faveur que vons demanderait alors cet homme, qui
vous aurait donné ces huit jours de répit, et votre royaume
par conséquent, sire, la lui ferlez-vous attendre? et mar-
chanderiez-vous une grâce à qui vous aurait rendu un
empire ?
— Non, certes ! s'écria Henri, et tout ce que peut un roi,
cet homme l'aurait.
— Marché conclu : sire, car non seulement un roi peut,
mais un roi doit pardonner, et c'est un pardon et non
point des titres ou de l'or que cet homme vous demande.
— Mais où est-Il? quel est-ll ce sauveur? dit le roi?
— Il est devant vous, sire C'est moi, votre simple capi-
taine des gardes, mais qui sens dans mon àme et dans mon
bras une force surhumaine, qui vous prouverai que je ne
me vante pas en m'engageant à sauver à. la fois mon pays
et mon père.
— Votre père: monsieur d'Exmès? reprit le roi étonné.
— Je ne m'appelle pas monsieur d Exmès, dit Gabriel.
Je suis Gal)riel de Montgoramery, fils du comte Jacques
de Monigommery, que vons devez vous rappeler, sire.
— Le fils du comte de Montgommery ! s'écria en se
levant le roi. qui pâlit.
Madame Diane recula aussi son fauteuil avec un mouve-
ment de terreur.
— Oui, sire, reprit tranquillement Gabriel, je suis le vi-
comte de Montgommery, qui en échange du service qu'il
vous rendra en maintenant huit jours Saint-Quentin, vous
demande seulement la liberté de son père.
— \'otre père, monsieur : dit le roi, votre père est mort,
a disparu que sais-je? J'ignore, mol, où est votre père?
— Mais ' mol, sire, je le sais, reprit Gabriel qui surmonta
une appréhension terrible. Mon pore est au Chàtelet depuis
dix-huit ans attendant la mon divine ou la pitié royale.
Mon père est vivant, j'en suis sûr. Pour son crime, Je
— L'ignorez- vous? demanda le roi sombre et fronçant le
sourcil
— Je l'ignore sire ; et la faute doit être grave pour
avoir méi'ilé uiie captivité si longue; mais elle n'est pas
irrémissible, puisqu'elle n'a pas mérité la mort. Sire, écou-
tez-moi. En dix-huit ans, la justice a eu le temps de s en-
dormir et la clémence de se réveiller. Les passions humaines,
qu'elles nous fassent méchans ou bons, ne résistent pas .i
une si longue durée. Mon père, qui est entré homme en pri-
son en sortirait vieillard. Si coupable qu'il soit, n'a-t-il pas
assez expié ■ et si. par hasard, la punition avait été trop
se'vère, n'est-il pas trop faible pour se souvenir? Rendez a
la vie sire un pauvre prisonnier désormais sans impor-
tance 'Rappelez-vous, roi chrétien, les paroles du symbole
chrétien, et pardonnez les offenses d'autrui pour que les
vôtres vous soient pardonnées.
Ces derniers mots lurent prononcés d'un ton significatif,
qui fît que le roi et madame de Valentinois se regardèrent
comme pour s'interroger l'un 1 autre avec épouvante.
Mais Gabriel ne voulait toucher lue délicatement le point
douloureux de leurs consciences, et il se hâta de reprendre;
— Remarquez. Sire, que je vous parle en sujet obéissant
et dévoué. Je ne viens pas vous dire ; Mon père n'a pas été
jugé mon père a été condamné secrètement sans avoir été
entendu et cette injustice ressemble bien à de la vengeance...
donc mol, son fils, je vais en appeler hautement devant la
noblesse de France de l'arrêt clandestin qui la frappe ; je
vais dénoncer publiquement à tout ce qui porte une épée
l'injure qu'on nous a faite a tous dans la personne d'un
gentilhomme...
Henri fit un mouvement.
— Je ne viens pas vous dire cela. Sire, continua Gabriel.
Je sais qu'il est des nécessités suprêmes plus fortes que ia
i loi et le droit, où l'arbitraire est encore le moindre danger.
Je respecte, comme mon père les respecterait sans doute, les
secrets d'un passé déjà loin de nous. Je viens vous deman-
der seulement de me permettre de racheter par une action
glorieuse et libératrice le reste de la peine .de mon père.
Je vous offre pour sa rançon de soustraire pendant une se-
maine Saint-Quentin aux ennemis, et, si cela ne suffit pas,
tenez ! de compenser la perte de Saint-Quentin en reprenant
aux Espagnols ou bien aux .anglais une autre ville! Cela
vaut bien, en somme, la liberté d'un vieillard. Eh bien I je
ferai cela! Sire, et plus encore ! car la cause qui arme mon
bras est pure et sainte, ma volonté est forte et hardie, et
je sens que Dieu sera avec moi.
Madame Diane ne put retenir un sourire d'incrédulité
devant cette héroïque confiance de jeune homme qu'elle ne
savait pas et ne pouvait pas comprendre.
— Je comprends votre sourire, madame, reprit Gabriel
avec un regard mélancolique ; vous croyez que je succom-
berai à cette grande tâche, n'est-il pas vrai? Mon Dieu!
c'est possible. Il est possible que mes pressentimens me
mentent. Mais quoi ! alors je mourrai. Oui, madame, oui.
Sire si les ennemis entrent a Saint-Quentin avant la fin du
huitième jour, je me ferai tuer sur la brèche de la ville que
je n'aurai pas su défendre. Dieu, mon père et vous, ne
pouvez m'en demander davantage. Ma destinée aura été
ainsi accomplie dans le sens qu'aura voulu le Seigneur :
mon père mourra dans son cachot comme je serai mort sur
le champ de bataille, et vous, vous serez débarrassé naturel-
lement de la dette en même temps que du créancier. Vous
pouvez donc être tranquille.
— C'est assez juste au moins ce qu'il dit là!... murmura
Diane à l'oreille du roi tout pensif.
Cependant, elle reprit en s'adressant à Gabriel, tandis
que Henri gardait ce silence rêveur.
— Même dans le cas où vous succomberiez, monsieur, lais-
sant votre œuvr» inaccomplie, nest-il pas dllflcile de sup-
poser qu'il ne vous survivra aucun héritier de votre créance,
aucun confident de votre secret?
— Je vous jure sur le salut de mon père, dit Gabriel, que,
mol mort, tout mourra avec moi, et que nul n'aura le droit
ni le pouvoir d'importuner Sa Majesté là-dessus. Je me
soumets d'avance, je le répète, aux desseins de Dieu, comme
I vous devrez, sire, reconnaître son intervention s il me
prête la force nécessaire pour accomplir mon grand pro-
' jet Mais dès à présent, si je péris, je vous dégage de toute
obligation comme de toute responsabilité, sire; du moins
envers les hommes ; car les droits du Très-Haut ne .se rres-
1 Henri frissonna; mais cette âme naturellement irrésolue
*;8
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRE
ne savait quelle décision prendre, et le faible prince se tour-
nait vers madame de Poitiers comme pour lui demander
aide et conseil.
Celle-ci, qui comprenait bien ces incertitudes, auxquelles
elle était habituée, reprit avec un singulier sourire :
— Est-ce que ce n'est pas votre avis, sire, que nous de-
vons croire à la parole de monsieur dExmès, qui est un
gentilhomme loyal et tout à fait chevaleresque, ce me
semble? Je ne sais pas si sa demande est ou non fondée.
«t le silence de Votre Majesté à cet égard ne permet ni a
moi ni à personne datflrmer rien, et laisse tous les doutes
•subsister là-dessus. Mais, â mon humble avis, sire, on ne
peut pas rejeter une offre aussi généreuse ; et, si jetais que
de vous, j'engagerais volontiers à monsieur d Exmes ma
parole rovale de lui accorder, s'il réalisait ses héroïques
et aventureuses promesses, la grâce, queUe quelle fut, qu U
me demanderait à son retour.
— .\h ! madame, cest tout ce que je souhaite, demanda
— Un dernier mot pourtant, reprit Diane. Comment,
ajouta-t-elle en fixant sur le jeune homme son regard pé-
nétrant comment et pourquoi vous ètes-vous décidé a par-
ler d'un mvstiie. qui me paraît d'importance, devant moi,
devant une femme, assez indiscrète peut-être, et fort étran-
gère à tout ce secret, je suppose ?
— J'avais deux raisons, madame, répondit Gabriel avec
un sang-froid parfait. Je pensais d'abord qu'aucun secret
ne pouvait et ne devait subsister pour vous dans le cœur de
Sa Majesté. Je ne vous apprenais donc que ce que vous
auriez su plus tard, ou ce que vous saviez déjà. Ensuite,
j'espérais, ce qui est arrivé, que vous daigneriez m'ap-
puyer auprès du roi, que vous l'exciteriez à m'envoyer à
cette épreuve, et que vous, femme, vous seriez encore,
comme vous avez dû l'être toujours, du parti de la clémence.
U eût été impossible à l'observateur le plus attentif de
pleine d épouvante ; dire à Diane de Castro tout ce qu'il at-
tendait maintenant de l'avenir, et puiser dans ses regards
le courage dont il allait avoir tant besoin.
Il savait qu elle était entrée au couvent, mais dans quel
couvent? Ses femmes ne l'y avaient peut-être pas suivie,
et il se dirigea vers le logement qu'elle occupait autrefois
au Louvre, afin d'interroger Jacinthe.
Jacinthe avait accompagné sa maîtresse ; mais Denise la
seconde suivante, était restée, et ce fut elle qui reçut Ga-
briel.
— Ah ! monsieur d'Exmès ! s'écria-t-elle. Soyez le bien-
venu ! est-ce que vous m'apportez des nouvelles de ma
bonne maîtresse, par hasard?
— Je venais, au contraire, en chercher auprès de vous.
Denise, dit Gabriel.
— .\h : Sainte-Vierge i je ne sais rien de rien, et vous
m'en voyez tout justement alarmée.
— Et pourquoi cette inquiétude. Denise 7 demanda Ga-
briel qui commençait à être assez inquiet lui-même.
— Quoi donc ! reprit la suivante : vous n'ignorez pas
sans doute, où madame de Castro se trouve maintenant?
— Si fait ! je l'ignore entièrement. Denise, et c'est ce que
j'espérais apprendre de vous.
— Jésus I Eh bien : monseigneur, ne s'est-elle pas avisée,
il y a un mois, de demander au roi la permission de se
retirer au couvent.
— Je sais cela; après?
— Après ; C'est là justement qu'est le terrible. Car. savez-
vous quel couvent elle a choisi ? celui des Bénédictines 1
dont son ancienne amie, sœur Monique, est la supérieure,
à Saint-Quentin, monseigneur; à Saint-Quentin, actuelle-
ment assiégée et peut-être prise par ces païens d'Espagnols
et d'Anglais. Elle n'était pas arrivée de quinze jours, moD-
! seigneur, qu'on a mis le siège devant la place.
— Oh ! s'écria Gabriel, le doigt de Dieu est dans tout
ainsi mon courage et mes forces. Merci. Denise. Voici pour
tes bons renseignements, ajouta-t-il. en lui mettant une
bourse dans les mains. Prie le ciel pour ta maîtresse et
pour mol.
11 redescendit en toute hâte dans la cour du Louvre, où
Martin-Guerre l'attendait.
— Où allons-nous maintenant, monseigneur? lui demanda
l'écuyer.
— Là où le canon retentit. Martin, à Saint-Quentin ! à
Saint-Quentin ! il faut que nous y soyons après-demain, et
nous partons dans une heure, mon brave.
— Ah I tant mieux I s'écria Martin O grand saint Martin,
mon patron, ajouta-t-il ; je me résigne encore à être bu-
veur, joueur et paillard. Mais je me jetterais, je vous en
préviens, à travers les bataillons ennemis, si jamais j'étais
lâche.
XXVI
démêler dans l'accent de Gabriel la moindre intention diro- i ceci. Il anime toujours en moi le fils par l'amant et double
nie et sur ses traits impassibles le plus imperceptible sou- ' • ■ - ..._.....
rire de dédain : le regard perçant de madame Diane y per-
dit sa peine.
Elle répondit à ce qui pouvait être, après tout, un com-
liliment. par une légère inclinaison de tête.
— Permettez-moi encore une question, monsieur, reprit-
elle, cependant. Une circonstance qui pique ma curiosité,
voilà tout. Comment donc, vous, si jeune, pouvez-vous être
en possession d'im secret de dix-huit années?
— Je vous répondrai d'autant plus volontiers, madame,
dit Gabriel grave et sombre, que ma réponse doit servir à
vous convaincre de l'intervention de Dieu dans tout ceci.
Un écuyer de mon père, Perrot d'Avrigny, tué dans les évé-
nemens" qui ont amené la disparition du comte, est sorti de ';
sa tombe, par la permission du Seigneur, et m'a révélé ce ,
que je viens de vous dire.
A cette réponse faite d'un ton solennel, le roi se dressa
debout, pâle et la poitrine haletante, et madame de Poitiers
elle-même, malgré ses nerfs d'acier, ne put s'empêcher de
Irémir. Dans cette époque superstitieuse, où l'on croyait vo-
lontiers aux apparitions et aux spectres, la parole de Ga-
briel, dite avec la conviction de la vérité même, devait être
effrayante, en effet, pour deu.x consciences bourrelées.
— Cela suffit, monsieur, dit précipitamment le roi d'une
voix émue, et tout ce que vous me demandez, je vous l'ac-
corde. .\llez ! allez !
— Ainsi, reprit Gabriel, je puis partir sur-le-champ pour
Saint-Quentin, confiant dans la parole de Votre Majesté?
— Oui, partez, monsieur, dit le roi qui. malgré les re-
•gards d'avertissement de Diane, avait grand peine à se re-
mettre de son trouble : partez tout de suite ; faites ce que
vous avez promis, et je vous donne ma parole de roi et de
gentilhomme que je ferai ce que vous voudrez.
Gabriel, la joie au cœur, s'inclina devant le roi et devant
4a duchesse, puis sortit sans prononcer d'autre parole,
comme si, ayant obtenu ce qu il désirait, il n'avait plus
maintenant une seule minute à perdre.
— Enfin ! il n'est plus là ! dit Henri, respirant, comme
soulagé d'un poids énorme
— Sire, reprit madame de Poitiers, calmez-vous et maî-
trisez-vous. Vous avez failli vous trahir devant cet homme.
— C'est que ce n'est pas un homme, madame, dit le roi
rêveur, c'est mon remords qui vit, c'est ma conscience qui
parle.
Eh bien ; sire, reprit Diane qui se remettait, vous avez
très bien fait d'accorder à ce Gabriel sa requête, et de l'en-
voyer là où 11 va ; car. je me trompe fort, ou votre remords
va mourir devant Saint-Quentin, et vous serez débarrassé
•de votre conscience.
Le cardinal de Lorraine rentra en ce moment avec la
lettre qu'il venait d'écrire à son frère, et le roi n'eut pas le
iemps de répondre.
Cependant Gabriel, en sortant de chez le roi. le cœur
léger, n'avait plus qu'une pensée dans le monde et qu'un
désir": revoir, plein d'espérance, celle qu'il avait quittée
JEAN PEUQCOT LE TISSEBAND
Il y avait dans la maison de ville de Saint-Quentin con-
seil et assemblée des chefs militaires et des notables bour-
geois. On était au 15 août déjà, et la ville ne s'était pas
rendue encore, mais elle parlait fort de se rendre. La souf-
france et le dénuement des habitans étaient au comble, et
puisqu'il n'y avait aucun espoir de sauver leur vieille cité,
puisque l'ennemi, un jour plus tôt, un jour plus tard,
devait s'en emparer, ne valait-il pas mieux abréger du
moin's tant de misères.
Gaspard de Coligny. le vaillant amiral, que le conné-
table de Montmorency, son oncle, avait chargé de la
défense de la place, n'eût voulu y laisser entrer l'Espagnol
qu'à la dernière extrémité. Il savait que chaque jour de
retard, si douloureux aux pauvres assiégés, pouvait être le
salut du royaume. Mais que pouvait-il contre le découra-
gement et les murmures d'une population tout entière? La
guerre du dehors ne permettait pas les chances de la lutte
du dedans, et, si les habitans de Saint-Quentin se refu-
saient un jour aux travaux qu'on leur demandait aussi
bien qu'aux soldats, toute résistance devenait inutile. Il n'y
avait plus qu à livrer à Philippe II. et à son général Phi-
libert-Emmanuel de Savoie, les clefs de la ville et la ciel de
la France.
Pourtant, avant d'en venir là, Coligny avait voulu ten-
ter un dernier eîTort, et voilà pourquoi il avait convo-
qué cette assemblée des principaux de la ville, qui va
achever de nous renseigner sur l'état désespéré des rem-
parts, et surtout sur l'état des courages, ces remparts
meilleurs.
Au discours par lequel l'amiral ouvrit la séance en fai-
sant appel au patriotisme de ceux qui l'entouraient, il ne
fut répondu que par un morne silence. .\Iors Gaspard de
LES DEUX DIANE
49
Coligny interpella directement le capitaine Oger. un des
braves gentilshommes qui lavaient suivi. Il espérait, en
commençant par les officiers, entraîner les bourgeois à la
résistance. Mais lavis du capitaine Oger ne fut pas, par
malheur, celui que l'amiral attendait.
— Puisque vous me faites l'honneur de me demander
mon opinion, monsieur l'amiral, dit le capitaine, je vous
la dirai avec tristesse, mais avec franchise : Saint-Quentin
ne peut pas résister plus longtemps. Si nmis avions l'espoir
de nous y maintenir seulement huit jours encore, seule-
ment quatre jours, seulement deu.\ jours même, je dirais :
Ces deux jours peuvent permettre a l'armée de s'organiser
derrière nous, ces deux jours peuvent sauver la patrie,
laissons tomber la dernière muraille et le dernier homme,
et ne nous rendons pas. Mais Je suis convaincu que le pre-
mier assaut, qui aura lieu dans une heure peut-être, nous
livrera à l'ennemi. N'est-il donc pas préférable, puisqu'il en
est temps encore, de sauver par une capitulation ce qui
peut être sauvé de la ville, et, si nous ne pouvons éviter la
défaite, d'éviter au moins le pillage?
— Oui, oui, c'est cela, bien dit ; c'est le seul parti rai-
sonnable, murmura l'assistance.
— Non, messieurs, non I s'écria l'amiral, et ce n'est pas
de raison qu'il s'agit ici, c'est de cœur. Qu'un seul assaut
d'ailleurs doive maintenant introduire l'Espagnol dans la
place quand nous en avons (i^y\ repoussé cinq, c'est ce
que je ne puis croire. Voyons. Lauxford. vous qui avez la
direction des travaux et des coni remines, n'est-ce pas que
les fortifications sont en assez bon état pour tenir long-
temps encore? Parlez sincèrement, ne faites les choses ni
meilleures ni pires qu'elles ne sont. Nous sommes réunis
p«ur connaître la vérité, c'est la vérité que je vous de-
mande.
— Je vais donc vous la dire, reprit 1 ingénieur Lauxford,
ou plutôt les faits vous la diront mieux que moi et sans
flatterie. Il suffira pour cela que vous examiniez avec moi
par la pensée les points vulnérables de nos remparts.
Monsieur l'amiral, quatre portes y sont ouvertes, à l'heure
qu'il est. à l'ennemi, et je m étonne, s'il faut l'avouer,
qu'il n'en ait pas profité déjà D'abord, au boulevard Saint-
Martin, la brèche est si large que vingt hommes de front y
pourraient passer. Nous avons perdu là plus de deux cents
hommes, murs vlvans. qui ne pourront pas pourtant sup-
pléer aux murs de pierre .\ la porte Saint-Jean, la grosse
tour seule reste debout, et la meilleure partie de la cour-
tine est abattue. Il y a bien là une contremine toute
fermée et apprêtée ; mais je crains, si l'on en fait usage,
qu'elle ne fasse crouler cette grosse tour qui seule tient
encore les assaillans en échec, et dont les ruines leur ser-
viraient d'échelles. .\u hameau de Rémicourt. les tran-
chées des Espagnols ont percé le revers du fossé, et Us s'y
sont établis à l'abri d'un, mantelet sous lequel ils attaquent
sans relâche les murailles. Enfin, du coté du faubourg
d'Isle. vous savez, monsieur l'amiral, que les ennemis sont
maîtres non seulement des fossés, mais encore du boule-
vard et de l'abbaye, et ils s'y sont logés si bien qu'il n'est
plus guère possible de leur faire du mal sur ce point-là,
tandis qu'eux, pas à pas. gagnent le parapet qui n'a que
cinq à six pieds d'épaisseur, avec leurs batteries prennent
en flanc les travailleurs du boulevard de la Reine, et leur
causent un dommage tel qu'on a du renoncer à les retenir
à l'ouvrage. Le reste des remparts se soutiendrait peut-
être : mais ce sont là quatre blessures mortelles et par où
la vie de la cité doit s'échapper bientôt, monseigneur. Vous
m'avez demandé la vérité, je vous la donne dans toute
sa tristesse, laissant à votre sagesse et à votre prévoyance
le soin de s'en servir.
Là-dessus, les murmures de la foule recommencèrent,
et. si personne n'osait prendre tout haut la parole, chacun
disait tout has :
— Le mieux est de se rendre et de ne pas courir les
chances désastreuses d'un assaut.
Mais l'amiral reprit sans se décourager :
— Voyons, messieurs, un mot encore. Comme vous l'avez
dit. monsieur Lauxford, si nos murs nous font défaut, nous
avons, pour y suppléer, de vaillans soldats, vivans remparts
Avec eux, avec le concours zélé des citoyens, n'est-ll pas
possible de retarder de quelques jours la prise de la ville?
(Et ce qui serait encore honteux aujourd hui deviendrait
glorieux alors!) Oui, les fortifications »ont trop faibles.
J en conviens, mais enfin nos troupes sont assez nombreuses.
n'est-il pas vrai, monsieur de Rambouillet?
— Monsieur l'amiral, dit le capitaine invoiiué. si nous
étions là-bas sur la place, au milieu de la foule qui attend
les résultats de nos délibérations, je vous répondrais : Oui ;
car 11 faudrait Inspirer à tous espoir et confiance.
Mais ici, en conseil, devant des courages éprouvés. Je
n'hésite pas à vous dire qu'en vérité les hommes ne sont
pas sutflsans pour le rude et périlleux service que nous
avons à faire. Nous avons donné des armes à tous ceux
qui étaient en état d'en porter. Les autres sont employés
LB6 r>Ei;x niAM!
aux travaux de la défense, et enfans et vieillards y contri-
buent. Les femmes elles-mêmes nous aident en secourant
et en soignant les blessés. Pas un bras enfin n'est inutile,
et cependant les bras manquent. Il n'y a pas sur aucun
point des remparts un homme de trop, et souvent il y
en a trop peu. Mais on a beau se multiplier, on ne peut
faire que cinquante hommes de plus ne soient tout à lait
nécessaires à la porte Saint-Jean, et cinquante autres au
moins au boulevard Saint-Martin. La défaite de Saint-Lau-
rent nous a privés des défenseurs que nous pouvions espé-
rer, et, si vous n'en attendez pas de Paris, monseigneur,
c'est à vous de considérer si. dans une extrémité semblable,
11 y a lieu de hasarder le peu de forces qui nous restent,
et ces débris de notre vaillante gendarmerie, qui peuvent si
efficacement encore servir à conserver d'autres places, et
peut-être à préserver la patrie.
Toute rassemblée appsya et approuva ces paroles de
ses murmures, et la lointaine clameur de la foule pressée
autour de la maison de ville les commenta plus éloquem-
ment encore.
Mais alors une voi.K de tonnerre cria" :
— Silence !
Et tous en effet se turent, car celui qui parlait si haut
et si ferme, c'était Jean Peuquoy, le syndic de la corpora-
tion des tisserands, un citoyen très estimé, très écouté, et
un peu redouté par la ville.
Jean Peuquoy était le type de cette brave race bourgeoise
qui aimait sa Cité à la fois comme une mère et comme un
enfant, l'adorait et la grondait, vivait pour elle toujours
et mourait pour elle au besoin. Pour l'honnête tisserand,
il n'y avait au monde que la France, et en France que Saint-
Quentin. Nul ne connaissait comme lui l'histoire et les tra-
ditions de la ville, les vieilles coutumes et les vieilles lé-
gendes. Il n'y avait pas un quartier, pas une rue. pas une
maison qui, dans le présent et clans le passé, eut quelque
chose de caché pour Jean Peuquoy. C'était le municipe
incarné. Son atelier était la seconde Grand'place, et sa
maison de bois de la rue Saint-Martin lautre maison de
ville. Cette vénérable maison se faisait remarquer par une
enseigne assez étranga : une navette couronnée entre les
bois d'un cerf dix-cors. Un des aïeux de Jean Peuquoy (car
Jean Peuquoy comptait des aïeux comme un gentilliomme !)
tisserand comme lui. cela va sans dire, et. de plus, tireur
d'arc renommé, avait à plus de cent pas crevé de deux
coups de flèche les deux yeux de ce beau cerf. On voit en-
core à Saiiit-Quentîîi, rue Saint-Martin, la magnifique ra-
mure. .4 dix lieues à la ronde on connaissait alors la ma-
gnifique ramure et le tisserand. Jean Peuquoy était donc
comme la ci*é vivante, et chaque habitant de Saint-Quen-
tin en l'écoutant entendait parler sa patrie.
Voilà pourquoi pas un ne bougea plus quand la voix du
tissei-and, au milieu des rumeurs, cria : silence !
— Oui. silence ! reprit-il, et prêtez-moi, mes bons compa-
triotes et chers amis, une minute d'attention, je vous prie.
Regardons, s'il vous plaît, ensemble ce que nous avons fait
déjà, cela nous instruira peut-être de ce que nous avons
à faire. Quand l'ennemi est venu mettre le siège devant
nos murs, quand nous avons vu sous la conduite du redou-
table Philibert-Emmanuel tous ces Espagnols. Anglais, .Alle-
mands et Wallons, s'abattre comme des sauterelles de
malheur autour de notre ville, nous avons bravement ac-
cepté notre Sort, n'est-ce pas? Nous n'avons pas murmuré,
nous navoiis pas accusé la Providence de ce qu'elle mar-
quait justement Saint-Quentin comme la victime expiatoire
de la France. Loin de là, monseigneur l'amiral nous rendra
cette justice, du jour même où il est arrivé ici, nous ap-
portant le secours de son expérience et de son courage, nous
avons tâché d'aider ses projets de nos personnes et de nos
biens. Nous avons livré nos provisions et nos biens, donné
notre argent, et pris nous-mêmes l'arbalète, la pique ou
la pioche Ceux de nous qui n'étaient pas sentinelles sur
les remparts, se faisaient ouvriers dans la ville. Nous avons
contribué à discipliner et à réduire les paysans mutins
des environs qui refusaient de payer de leur travail le
refuge que nous leur avions donné. Tout ce qu'on pouvait
demander enfin à des hommes dont la guerre n'est pas le
métier nous l'avons lait, que je crois. Aussi espérions-nous
que le roi notre Sire penserait bientôt à ses braves Saint-
(.jupntinois et nous enverrait prompte assistance. Ce qui est
arrivé Monsieur le connétable de Montmorency est accouru
pour chasser d ici les troupes de Philippe 11, et nous avons
remercié Dieu et le roi. Mais la fatale journée de Samt-
Laurent a en quelques heures an.'Mnti nos espérances. Le
connétable a été pris, son armée détruite, et nous voila
plus abaïuionnés que jamais. 11 y a de cela cinq jours, et
1 ennemi a mis à profit ces cinq journées. Trois assauts
acharnés nous ont coûté plus de deux cents hommes et des
pans entiers de muraille. Le canon ne cesse plus de ton-
ner et tenez il accompagne encore mes paroles. Noas,
cependant, nous ne voulons pas l'entendre, et nous écou-
tons seulement du côté de Paris si quelque bruit n'annonce
!
ALEXANDRE DtMAS ILLUSTRE
pas un secours nouveau, liais rien ) les dernières ressources
sont, à ce qu'il parait, pour le moment épuisées. Le roi nous
délaisse, et a bien autre chose à faire qu'à songer à nous.
Il faut qu'il rallie là-bas ce qui lui reste de forces, il
faut qu il sauve le royaume avant une ville, et. s'il tourne
quelquefois encore les yeux et la pensée vers Saint-Quentin,
c'est pour se demander si son agonie laissera à la France
le temps de vivre. Mais d'espoir, mais de cliances de salut
ou de secours, il n'y en a plus pour nous maintenant, chers
concitoyens et amis ; monsieur de Rambouillet et monsieur
de Lauxford ont dit la vérité. Les murs et les soldats nous
manquent, notre vieille cité se meurt, nous sommes aban-
donnés, désespérés, perdus I
— Oui ! oui ! cria tout d'une voix l'assemblée, il faut se
rendre, il faut se rendre.
— Non pas, reprit Jean Peuquoy, 11 faut mourir.
Le silence de l'étonnement succéda à cette conclusion
inattendue. Le tisserand en profita pour reprendre avec
plus d'énergie.
— 11 faut mourir. Ce que nous avons fait déjà nous com-
mande ce qui nous reste à faire. Messieurs Lauxford et de
Rambouillet disent que nous ne pouvons pas résister. Mais
monsieur de Coligny dit que nous devons résister. Résistons !
Vous savez si je suis dévoué à notre bonne ville de Saint-
Quentin, mes compatriotes et frères. Je l'aime comme j'ai-
mais ma vieille mère, en vérité. Chacun des boulets qui
vient frapper ses vénérables murailles semble m'atteindre
au cœur. Et pourtant, quand le général a parlé, je trouve
qu'il faut obéir. Que le bras ne se révolte pas contre la
tète, et que Saint-Quentin périsse ! monsieur l'amiral sait
ce qu'il fait et ce qu'il veut. Il a pesé dans sa sagesse les
destinées d'une ville et les destinées de la France. Il trouve
bon que Saint-Quentin meure comme une sentinelle à son
poste, c'est bien. Celui qui murmure est un lâche, et celui
qui désobéit un traître." Les murs croulent, faisons des murs
avec nos cadavres, gagnons une semaine, gagnons deux
jours, gagnons une heure au prix de tout notre sang et de
tous nos biens, monsieur l'amiral n'ignore pas ce que
tout cela vaut, et puisqu'il nous demande tout cela c'est
qu'il le faut. Il rendra ses comptes à Dieu et au roi, cela
ne nous regarde pas. Xous, notre affaire est de mourir
quand il nous dit ; mourez. Que la conscience de monsieur
de Coligny s'arrange du reste. Il est responsable, soyons
soumis.
Après ces sombres et solennelles paroles, tous se turent et
baissèrent la tête, et Gaspard de Coligny comme les autres,
et plus que les autres. C'était en effet un rude poids que
celui dont le chargeait le syndic des tisserands, et il ne
put s'empêcher de frémir en songeant à toutes ces exis-
tences dont on le faisait comptable.
— Je vois à votre silence, amis et frères, reprit Jean Peu-
quoy, que vous m'avez compris et approuvé. Mais on ne
peut pas demander à des époux et des pères de condamner
tout haut leurs enfans et leurs femmes. Se taire ici, c'est
répondre. Vous laissez monsieur l'amiral faire vos femmes
veuves et vos enfans orphelins : mais .vous ne pouvez, n'est-
ce pas, prononcer leur arrêt vous-mêmes? c'est juste. Xe
dites rien et mourez. Nul n'aurait la cruauté d'exiger que
vous criiez : meure Saint-Quentin : Mais, si vos cœurs pa-
triotiques sont, comme je le crois, d'accord avec le mien,
vcus pouvez du moins crier : Vive la France !
— Vive la France ! répétèrent quelques murmures faibles
comme des plaintes et lugubres comme des sanglots.
Mais alors tîaspard de Coligny très ému et très agité se
leva précipitamment.
— Ecoutez ! écoutez ! s'écria-t-il ; je n'accepte pas seul
une responsabilité aussi terrible; j'ai pu vous résister quand
vous vouliez céder à l'ennemi, mais quand vous me cédez
à moi, je ne puis plus discuter, et, puisqu'enfln vous êtes
dans celte assemblée tous contre mon avis, et que vous jugez
tous votre sacrifice inutile...
— Je crois. Dieu me pardonne ! interrompit une voix forte
dans la foule, que vous allez aussi parler de rendre la ville,
monsieur l'amiral !
XXVII
GABRIEL A L'ŒUVRE
— Qui donc ose ainsi m'interrompre? demanda Gaspard
de Coligny en fronçant le sourcil.
~ Moi ! dit en s'avani,ant un liomme revêtu du costume
des paysans des environs de Saint-Quentin.
— Un paysan ! dit l'amiral.
— Non, pas un paysan, reprit l'Inconnu, mais le vicomte
d'Exmês. capitaine aux gardes du roi, et qui vient au nom
de Sa Majesté.
— .Vu nom du rot ! reprit la foule étonnée.
— Au nom du roi, reprit Gabriel ; et vous voyez qu il
n'abandonne pas ses braves Saint-Quentinois, et pense à eux
toujours. Je suis arrivé déguisé en paysan, il y a trois
lieures, et pendant ces trois heures, j'ai vu vos murailles
et entendu votre délibération. Mais laissez-moi vous dire
que ce que j'ai entendu ne s'accorde guère avec ce que
j'ai vu. Qu est-ce que ce découragement, bon tout au plus
pour vos femmes, qui s'empare ici comme une panique des
plus fermes esprits 1 D'où -vient que vous perdez ainsi subi-
tement tout espoir pour vous laisser aller à des craintes
chimériques? Quoi! vous ne savez que vous rebeller contre
la volonté de monsieur l'amiral ou courber la tête en vic-
times résignées? Relevez le front, vive Dieu! non contre
vos chefs, mais contre l'ennemi, et, s'il vous est impossible
de vaincre, faites que votre défaite soit plus glorieuse
qu'un triomplie. J'arrive des remparts, et je vous dis que
vous pouvez tenir quinze jours encore, et le roi ne vous de-
mande qu'une semaine pour sauver la France. A tout ce
que vous venez d'entendre dans cette salle, je veux répondre
en deux mots, indiquer aux maux un remède, et aux doutes
un espoir.
Les officiers et les notables se pressaient autour de Gabriel.
saisis déjà par l'ascendant de cette volonté puissante et
sympathique.
— Ecoutez, écoutez ! disaient-ils.
Ce fut au milieu du silence de l'intérêt que Gabriel reprit :
— Vous d'abord, monsieur Lauxford, l'ingénieur, que
disiez-vous? que quatre points faibles des remparts pou-
vaient ouvrir des portes à l'ennemi ? Voyons ensemble. Le
côté du faubourg d'Isle est le plus menacé : les Espagnols
sont maitres de l'abbaye et entretiennent par là un feu si
bien nourri que nos travailleurs n'osent plus s'y montrer.
Permettez-moi, monsieur Lauxford, de vous indiquer un
moyen très simple et très excellent de les préserver, que j'ai
vu employer à Civitella par les assiégés, cette année même.
Il suffit pour mettre nos ou-n'iers a couvert des batteries
espagnoles, d'établir en travers du boulevard et de superpo-
ser de vieux bateaux remplis de sacs de terre. Les boulets
se perdent dans celte terre molle, et, derrière cet abri, nos
travailleurs seront aussi en sûreté que s'ils étaient hors de
la portée du canon. .\u hameau de Remicourt, les ennemis,
garantis par un mantelet, sapent tranquillement la mu-
raille, disiez-vous? J'ai effectivement vérifié le fait. Mais
c'est là. monsieur l'ingénieur, qu'il faut établir une contre-
mine et non à la porte Saint-Jean, où la grosse tour rend
votre contremine non seulement inutile, mais dangereuse.
Rappelez donc vos mineurs de l'ouest au sud, monsieur
Lauxford, et vous vous eu trouverez bien. Mais la porte
Saint-Jean, demanderez-vous, mais le boulevard Saint-Martin
vont donc demeurer sans défense? Cinquante hommes au
premier ipoint. cinquante au second suffisent. Monsieur de
Rambouillet vient lui-même de nous le dire. Mais, ,a-t-ll
ajouté, ces cent liomraes manquent. Eh bien : je vous les
amène.
Un murmure de surprise et de joie circula dans l'audi-
toire.
— Oui, reprit Gabriel, d'un accent plus ferme en voyant
les esprits un peu ranimés par sa parole, j'ai rallié à trois
lieues d'ici le baron de Vaulpergues avec sa compagnie de
trois cents lances. Nous nous'sommes entendus. J'ai promis
de venir ici, à travers tous les dangers du camp ennemi,
m'assurer des endroits favorables où i! pourrait entrer
dans la ville avec sa troupe. Je suis venu, comme vous
voyez, et mon plan est fait. Je vais retourner près de Vaul-
pergues. Nous partagerons sa compagnie en trois corps, je
prendrai moi-même le commandement d'un des détache-
meus, et. la nuit prochaine, nuit sans lune, nous nous di-
rigerons, chacun de notre côté, vers une poterne désignée
d'.avauce. Nous aurons certes du malheur s'il n'y a qu'une
de nos trois troupes qui échappe à l'ennemi distrait par
les deux auti'és. En tout cas. il y en aura bien une, cent
hommes déterminés seront jetés dans la place, et ce ne sont
pas les provisions qui manquent. Les cent hommes seront
postés, comme je le disais, à la porte Saint-Jean et au bou-
levard Saint-Martin, et dites-moi maintenant, monsieur
Lauxford. monsieur de Rambouillet, dites-moi quel point des
murailles pourra encore livrer à l'ennemi un passage facile?
Une acclamation universelle accueillit ces bonnes paroles
qui venaient de réveiller si puissamment l'espoir dans tous
ces cœurs découragés.
— Oh ! maintenant, s'écria Jean Peuquoy, noiis pourrons
combattre, nous pourrons vaincre.
— Combattre, oui. vaincre, je ne l'ose espérer, reprit avec
autorité Gabriel ; je ne veux pas vous faire la situation
meilleure qu elle n'est, je vwulais seulement qu'on ne vous la
fît pas pire. Je voulais vous prouver à tous, et à vous le
premier, maître Jean Peuquoy. qui avez prononcé de si
vaillantes, mais de si tristes paroles, je voulais vous prouver
d'abord que le roi ue vous abandonnait pas. et puis, que
votre défaite pouvait être glorieuse et votre résistance utile.
Vous disiez : immolons-nous. Vous venez de dire : combat-
tons. C'est un grand pas. Oui. il est po.ssible. il est probable
que les soixante mille hommes qui assiègent vos pauvres
LES DEUX DIANE
remparts flairont par sen emparer. Mais, dabord gardez-
vous de croire que la généreuse lutte que vous aurez
supportée TOUS expose a de plus cruelles représailles Phili-
ben-Emmauuel est un soldat courageux, qui aime et honore
le courage, et qui ne punira pas votre vertu. Ensuite, songez
que SI vous pouvez tenir dLx ou douze jours encore, vous
aurez peut-être perdu votre ville, mais vous aurez certaine
ment sauvé votre pays. Grand et sublime résultat ' Les vUles
comme les hommes, ont leurs lettres de noblesse, et les
hauts faits qu elles accomplissent sont leurs titres et leurs
aieax. A os petits enfans, habitans de Saint-Quentin seront
ûers un jour de leurs pères. On peut détruire vos mura'ues
mais qui pourra détruire riUuatre souvenir de ce siège?
Courage donc ! héroïques sentinelles d un royaume Sauvez
le roi, sauvez la patrie. Tout à Iheure, le front baissé, vous
paraisMez résolus a mourir en victimes résignées Relevez
maintenant la tête I Si vous périssez, ce sera en héros vo
lontalres, et votre mémoire ne périra pas! Donc vous
voyez que vous pouvez crier avec moi : Vive la France ' et
vive Saint-yuentiu ! ^iciuce. et
«7, ^"'®. '" .'^''^°" ' "'"« Saint-Quentin ! vive le roi ! criè-
rent ceut VOIX avec enthousiasme
t,r^,^i , "f ^'*^'"''' ■■*"'■" Gabriel, aux remparts et au
Inns -., H T'î^^' '^^ '■°"'^ exemple vos concitoyens qui
vous attendent. Demain cent bras de plus, je vous le jure
vous ailleront dans votre œuvre de salui et de "loire
— .\ux remparts ! cria la foule.
Et elle se précipita dehors, toute transportée de joie
d espoir et dorgueil, entraînant par ses récits et son enthou-
siasme ceux qui n'avaient pas entendu le libérateur ines-
péré que Dieu et le roi venaient d'envoyer à la ville épuisée
*I'^'^,'^''K''^ ^.°"""^"' '^ '^'°"^ ^ généreux chef, avait
écouté oabnel dans le silence de l'étonuement et de l'ad-
miration. Quand toute l'assemblée se dissipa avec des cris
de triomphe. U descendit du siège qu'il occupait, vint au
jeun^e homme «t lui serra la main avec une sorte de sur-
- Merci! monsieur, lui dit-il, vous avez sauvé Salnt-
Quentln et moi de la honte, peut-être la France et le roi de
leur perte.
-- Hélas! je n'ai rien fait encore, monsieur l'amiral re-
prit Gabriel. Il faut maintenant que j'aille rejoindre Vaul-
pergues et Dieu seul peut faire que je sorte comme je suis
entré et que j introduise ces ceut liommes promis dans la
p^ace. C est Dieu, ce n'est pas moi qu'il faudra remercier
XXVIII
ou MAKTIX'-GUEKRE N'EST PAS ADROIT
Gabriel de Montgommery s'entretint encore plus d'une
heure avec l'amiral. Coligny était émerveillé de la fermeté
de la hardiesse et des connaissances de ce jeune homme
qui lui parlait de stratégie comme un général en chef de
travaux de défense comme un ingénieur et d'influence mo-
n^Ki/T"?^ "" vieillard. Gabriel, de son côté, admira le
h^ ., L i"*" caractère de Gaspard et cette bonté, cette
honnêteté de conscience qui en faisaient peut-être le gen-
tilhomme le plus pur et le plus loyal du temps. Certes le
neveu ne ressemblait guère à l'oncle ! Au bout d'une heure
ces deux hommes, l'un aux cheveux grisonnants déjà l'au-
tre aux boucles toutes noires encore, se comprenaient et
s estimaient comme s'ils se fussent connus depuis vingt ans
Quand ils se furent bien entendus sur les mesures a pren-
dre pour favoriser dans la nuit suivante l'entrée de la
compagnie de Vaulpergiies, Gabriel prit congé de l'amiral
™J" ,. ï*"^ '^"^'^ assurance: Au revoir! U emportait les
mots d ordre et les signaux nécessaires.
l'au?nrt»"u"*'?- ^^^.""* *" '•'^'•san comme sort maître,
I attendait au bas de l'escalier de la maison de la ville
Ah! vous voiia donc, monseigneur! s'écria le brave
ecujer. Je suis bien aise de vous revoir enfin, depuis une
com,: dTxn^^?'n"'' '°"' ^^"-^ ''"' P»^^«"' paner du v'
éC«. v^,^ • ""'l! '""' ''''^' '"«"^^ exclamations et quels
éloges! \ous avez bouleversé toute la ville. Quel talisman
f'^,'r° !,■ "' ^P"""*' "9"sei?neur, pour changer ainsi
1 esprit dune population entière''
nin<;^ti,''i""n'^ "'"ÏL """"""^ déterminé, Martin, rien de
mus Mais U ne suffit pas de parler et maintenant U faut
mrm.^^if*""' "«"seigneur, l'action pour ma part me va
même mieux que la parole, nous allons, je vois cela aller
«nLlT^AMn'" '""' 'a campagne au nez des sentinel les
ennemies. Allons ! monseigneur. Je suis prêt
- Pas tant de hâte. Martin, reprit Gabriel • Il fait troc
iZen"'"'' *' ^''"'"^= '^^ "'■'"'' "O"' sortir d'ici c est
convenu avec monsieur lamiral. Xous avons donc devant '
51
nous près de trois heures. J'ai d'ailleurs pondant ce temns
quelque chose à faire, ajouta-t-il avec un cenain embar-
ras, OUI un soin important à prendre, quelques intima-
tions a demander par la ville. 'uiorma-
-. T'entends, reprit Martin-Guerre; encore sur les forces
de la garnison, n'est-ce pas? ou sur les côtés faibles dts
fortifications i quel zèle infatigable ! i<"uies aes
- Tu n'entends pas du tout, mon pauvre Martin dit en
soui'iant Gabriel : non, je sais tout ce que je voulait savoi?
quant aux remparts et aux troupes, et c'est duu su^^t pto
personnel que je m'occupe en ce moment
quT fhJse": °'''°'"'S°^"'-- e' s* je puis vous être bon à quel-
^mi ri^i^M]''''!'"' '".^''■•'* '^ '^'=' "" serviteur fidèle et un
ami dévoué. Aussi n'ai-je de secrets pour toi que ceux qui
ne m appartiennent pas. Si donc tu ne sais pas qui ?e
Cherche avec Inquiétude et amour dans cette ville après
z: tf [rou^br "^' ''''''"'■ '-''' '°^' ^'-p— ' p'-
M^TUu'u'^'.fu' .T'^'f^"^'"''' ^'^ '"'" ^ P-'^se"*' S'écria
r.J ^aS't. "est-Il pas vrai, d'une... Bénédictine?
»n~,i » ?■ ^'^i"'"- Qu'est-elle devenue dans cette ville
tLTv.ZJV''' "^^ °''' ^° ^""«' le demander à mon
^?i^ . t"^^' ^* P^"'' ''^ "^e trahir par mon trouble. Puis
aura.t-.l su me répondre? Diane aura changé de nom sans
doute en rentrant au couvent?
mrp.?»"i;/f ", '^''"'"°' ''''' ^^ '"e suis laissé dire que celui
qu elle porte, et qui me semble charmant â moi était païen
quelque peu. â cause de madame de Poitiers, e suppose
m^^u^L^d"!! e'st ^1 ''' -^ -'^ -- ---^ -°™trë
mZ ^°°™<=f donc faire? dit Gabriel. Le mieux serait peut-
général' '' "^ "^^ '^°"''^°' '^''' Bénédictines en
-- Oui, dit Martin-Guerre, et puis nous irons du géné-
ral au particulier, comme dLsait mon ancien curé qu'on
soupçonnait d'être luthérien. Eh bien ! monseigneur pour
ces informations comme pour toutes choses, je suis à vos
ordres. '"°
- Il faut aller aux renseignements chacun de notre côté
Martin, nous aurons ainsi deux chances pour une Sols
adroit et réservé, et tâche surtout de ne pas boire ivrogne
nous avons besoin de tout notre sang-froid. '
— Oh ! monseigneur sait que, depuis Paris, j'ai retrouvé
mon ancienne sobriété et ne bois que de l'eau pure II ne
m est pas arrivé d'y voir double une seule fois
- A la bonne heure ! dit Gabriel. Eh bien ! alors Martin
dans deux heures rendez-vous à cette même place
— J'y serai, monseigneur.
Et ils se séparèrent.
Deux heures après, ils se retrouvaient comme ils en étaient
ZTf^-r^''^''''^ é'^'t r^^dieux, mais Martin-Guerre assez
f»? B J-T " '"^ Martin-Guerre avait appris, c'est que
les Bénédictines avaient voulu partager avec les autres
femmes de la ville le soin et l'honneur de panser et de gar-
der les blesses; que tous les jours elles étaient dispersées
dans les ambulances et ne rentraient au couvent que le soir
entourées de 1 admiration et du respect des soldats et des
citoy6ns. i
Gabriel, par bonheur, en savait davantage. Quand le pre-
mier passant venu l'eut informé de tout ce que Martin-
Guerre avait appris, Gabriel demanda le nom de la supé-
rieure du couvent. C'était, si l'on s'en souvient, la mère
Monique, l'amie de Diane de Castro. Gabriel s'enquit alors
de 1 endroit où il trouverait la sainte femme
■- A l'endroit le plus périlleux, lui fut-il répondu
Gabriel alla au faubourg d'Isle et trouva en effet la supé-
rieure. Elle savait déjà par le bruit public ce qu'était le
vicomte d Exmès. ce qu'il avait dit à la maison de ville et ce
qu 11 venait faire à Saint-Quentin. Elle le reçut comme ren-
voyé du roi et comme le sauveur de la cité.
— A'ous ne vous étonnerez donc pas, ma mère lui dit
Gabriel, si. venant ici au nom du roi, je vous demande des
nouvelles de la fille de Sa Majesté, madame Diane de Cas-
tro. Je 1 ai en vam cherchée parmi les religieuses que je rea-
contuais sur mon p;is.sagc. Elle n'est pas malade j'espère-
- Non, monsieur le vicomte, répondit la supérieure; mais
j al pourtant exigé d'elle quelle restât aujourd'hui au cou-
vent et prît un peu de repos, car nulle de nous ne
1 a égalée en dévouement et en courage. Elle était partout
présente et toujours prèle, exerçant à toute heure et en
tout lieu, et avec une sorte de joie et d'ardeur, sa sublime
charité, qui est notre bravoure à nous autres pacifiqueB
religieuses. Ah! c'est la digne fille du sang de France' Et
cependant elle n'a pas voulu qu'on connût son titre et son
rang, et vous saura môme gré, monsieur le vicomte, de res-
pecter son glorieux incognito. N'imr>nrlel si elle cachait sa
noblesse, elle montrait sa bonté, et tous ceux qui souffrent
connaissent cette figure d ange qui passe comme un espoir
céleste au milieu de leurs douleurs. Elle s'était appelée du
nom de notre ordre, la sœur Benedicla : mais nos blessés
qui ne savent pas le latin, rappellent la sœur Bénie.
52
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Cela Taut bien madame la duchesse ! sécria Gabriel qui l
sentit de douces larmes mouiller ses paupières. Ainsi, ma
mère, reprit-il, je pourrai la voir demain ? si je reviens, ;
toutefois ! '
— Vous reviendrez, mon frère, répondit la supérieure,
et, là où vous entendrez le plus de gémissements et de cris, |
c'est là que vous trouverez la soeur Bénie.
Ce fut alors que Gabriel revint joindre Martin-Guerre, le
cœur plein de courage, et certain maintenant, comme la
supérieure, qu'il sortirait sain et saut du redoutable péril
de la nuit.
XXIX
ou MAKTIX-GIERRE EST MALADROIT
Gabriel avait pris des renseignements assez précis sur les
environs de Saint-Quentin, pour ne pas s égarer dans un
pays où il n'était pas encore venu. Favorisé par la nuit
tombante, il sortit sans encombre de la ville avec Martin-
Guerre par la poterne la moins surveillée. Couverts tous
deux de longs manteaux bruns, ils se glissèrent comme des
ombres dans les fossés, puis, de là, par la brèclie, dans la
campagne.
Mais ils n'étaient pas quittes du plus grand danger. Des
détachements ennemis couraient jour et nuit dans les envi-
rons ; divers camps étaient établis çà et là autour de la ville
assiégée, et toute rencontre pouvait être fatale à nos paysans-
soldats. Le moindre risque qu'ils couraient était de faire
retarder d'un jour, c'est-à-dire de rendre peut-être à jamais
Inutile l'expédition projetée.
Aussi, quand après une demi-heure de chemin, ils arrivè-
rent à un carrefour où la route bifurquait, Gabriel s'arrêta
et parut réfléchir. Martin-Guerre s arrêta aussi, mais ne
réflécliit point. Il laissait d'ordinaire ce soin à son maître,
Martin-Guerre était un brave et fidèle écuyer, mais il ne
voulait et ne pouvait être que la main. Gabriel était la tête.
— Martin, reprit donc Gabriel au bout d'un instant de
réflexion, voici devant nous deux routes qui toutes deux con-
duisent auprès du bois d'Angimont, où nous attend le baron
de Vaulpergues. Si nous restons ensemble, Martin, nous
pouvons être pris ensemble. Séparés, nous doublons nos
chances de réussite, comme pour la recherche de madame
de Castro. Prenons chacun un des deux chemins Toi, va
par celui-là, c'est le plus long, mais le plus sûr, à ce que
croit monsieur l'amiral. Tu rencontreras pourtant les tentes
des Wallons où monsieur de Montmorency doit être prison-
nier. Tu les tourneras, comme nous avons fait la nuit passée.
De l'assurance et du sang-froid ! Si tu rencontres quelque
troupe, tu te donnes pour un paysan d'Angimont attardé qui
revient de porter des vivres aux Espagnols campés autour de
Saint-Quentin. Imite de ton mieux le patois picard, ce qui
n'est pas très difficile avec des étrangers. Mais, sur toute
chose, va plutôt du côté de l'impudence que du côté de l'hési-
tation. Aie l'air sûr de- ton affaire. Si tu barguignes, tu es
perdu.
— Oh ! soyez tranquille, monseigneur, reprit Martin-
Guerre d'un air capal)le. On n'est pas si simple qu'on semble,
et je leur en ferai voir de belles,
— Bien dit, Martin, Pour moi, je vais prendre par là;
c'est le plus court, mais le plus périlleux, car c'est la route
directe de Paris qu'on surveille avant toutes les autres. Je
rencontrerai. Je le crains, plus d un détachement ennemi,
et j'aurai plus d'une fois à me mouiller dans les fossés ou
à m'écorcher dans les buissons. Puis an bout du compte, il
est bien possible que je n'.irrive pas à mon but. N'importe!
Martin ; qu'on ne m'attende qu'une demi-heure. Ri après ce
délai je ne vous ai pas rejoints, que monsieur de Vaulpergues
parte sans plus de retard. Ce sera vers le milieu de la nuit,
et le danger sera moins grand que ce soir. Néanmoins, re-
commande-lui de ma part les plus grandes précautions. Mar-
tin. Tu sais ce qu'il y a à faire : partager sa compagnie en
trois corps, et. par trois points opposés, s'approrlior de la
ville le plus secrètement possible. 11 ne faut pas trop espérer
que les trois détachements réussissent Mais la perte de l'un
fait alors peut-être le salut des autres. C'est égal ! 11 y a
quelques chances pour q\ie nous ne nous revoyions plus, mon
biavo ^viarlin ! Mais il ne faut penser qu'au bien de la patrie,
'la main, et que Dieu te garde !
— Oh ! Je ne le prie que pour vous, monseigneur, reprit
Martin, S'il vous sative. 11 peut bien faire de mol ce qu'il
voudra, et je ne suis guère bon qu'à vous aimer et à vous
servir Oh I et aussi. J'espère, à jouer quelque bon tour ce
soir à ces Espagnols damnés.
— .l'aime à te voir dans ces dispositions. Martin. Allons,
adieu ! Bonne chance, et de l'aplomb, surtout !
— Bonne chance, monselgneiir. et de la prudence i
Le maître et l'écuyer se séparèrent encore. Tout alla bien
d'abord pour Martin, et, bien qu il ne fût guère possible de
s'écarter de la route, il évita pourtant assez habilement
quelques gens d'armes suspects au,xquels la nuit noire le
déroba. Mais il approchait du camp des Wallons, et les sen-
tinelles allaient se multiplier.
A l'angle de deux chemins, Martin-Guerre se trouva tout
à coup entre deux troupes, l'une à pied, l'autre à cheval,
et un : Qui vive ? bien accentué prouva au malheureux Mar-
tin-Guerre qu'il avait été aperçu.
— Allons ! se dit-il, voilà le moment venu de montrer
l'impudence que m'a tant recommandée mon maître.
Et. frappé d'une idée tout à fait lumineuse et providen-
tielle, il se mit. avec un à-propos parfait, à chanter à tue-
tête la chanson du siège de Metz .
Le vendredi de la Toussaint,
Est arrivé la Germanie
A la uene croix ce Aiessain.
Pour faire grande boucherie.
— Holà ? qui va là ? cria une voix rude avec un accent et
un jargon à peu près inintelligibles, mais que nous n'imite-
rons pas de peur d'être inintelligible nous-même.
— Paysan d'.\ngimont. répondit Martin-Guerre dans un
patois non moins obscur.
Et il continua sa route et sa chanson avec une célérité et
une verve croissantes.
Se campant au haut des vignes.
Le duc d'Albe et sa compagnie,
A Saint-.\rnou. près nos fossés
C'était pour faire l'entreprise
De reconnaître nos fossés ..
— Hé ! là ! veux-tu te taire et t arrêter, paysan de mal-
heur, avec ta maudite chanson ? reprit la voix féroce.
Martin-Guerre réfléchit que les importuns qui 1 interpel-
laient étaient dix contre un ; que. grâce à leurs chevaux, Us
l'atteindraient toujours sans peine, et que sa fuite d'ailleurs
produirait le plus mauvais effet. Il s'arrêta donc tout court.
Après tout, il n'était pas précisément fâché d avoir occasion
de déployer son sang-froid et son habileté. Son maître qui
semblait parfois douter de lui n'en aurait plus de motif
désormais, s'il savait se tirer adroitement d'un pas aussi dif-
ficile.
Il affecta d'abord la plus grande confiance.
— Par Saint-Quentin, martyr! murmurait-il en s'avan-
çant vers la troupe, voilà un beau coup que vous faites-là
d'empêcher un pauvre paysan attardé d'aller rejoindre à
Angimont sa femme et ses petits. Parlez, çà. que me vou-
lez-vous ?
Ceci eut l'intention d être dit en picard, mais fut dit en
auvergnat avec un accent provençal.
L'homme qui avait crié eut de même l'intention de ré-
pondre en français, mais répondit en wallon avec un accent
allemand.
— Ce que nous voulons? l'interroger et te visiter, rôdeur
de nuit qui, sous ta souquenille de paysan, pourrais bien
cacher un espion.
— Dà, interrogez-moi. visitez-moi, reprit Martin-Guerre
avec un gros rire in\Taisemblable.
— C'est ce que nous verrons au camp où tu vas nous suivre.
— .\u camp : reprit Martin. Eh bien ! c'est ça. Je veux par-
ler au chef. .Ah ! vous arrêtez un malheureux paysan qui
i-evient de Saint-Quentin porter des vivres à vos camarades
de là-bas. Que Dieu me damne, si je recommence ! Je laisse-
rai toute votre armée crever de faim à son aise. J'allais à
Angimont chercher d'autres provisions ; mais, puisque vous
me retenez en route, bonsoir ! .\h : vous ne me connaissez
g»ère ! et je vous revaudrai ce procédé-là. Saitit-Quentin. tête
(le kien. dit le proverbe picard. Me prendre pour un espion!
Je veux me plaindre au chef ! Allons au camp.
— Mordieu : quelle langue : reprit celui qui commandait
le détachement. I.e chef, l'ami, c'e.st mol ! et c'est à moi
que vous aurez affaire quand nous y verrons clair, s'il vous
plait. Croyez-vous qu'on va réveiller les généraux pour un
drôle de votre espèce?
— Oui. c'est aux généraux que je veux être conduit :
s'écria Martin-Guerre avec volubilité. J'ai à dire quelque
chose aux généraux et aux maréchiux. J'ai à leur dire
qu'on n'arrête pas ainsi sans crier seulement: Gare! un
quelqu'un qui vous nourrit, vous et vos gens- Je n'ai pas
fait de mal. Je .suis un honnête habitant d'.Angimont. Je
vais demander une indemnité pour ma peine, et. vous,
vous serez pendu pour la vôtre.
— Camarade, il a l'air sûr de son fait, pourtant ! dit au
relire un de ses hommes
— Oui. répondit l'autre, et je le relâcherais bien si je ne
croyais, par momens. reconnaître (ette tournure et cette
voix. Allons, marchoits. .Au camp tout s'explùiuera
Martin-Guerre, placé jiour plus de sûreté entre deux
des cavaliers, ne cessa de jurer et de maugréer pendant
toute la route. En entrant dans la tente où on le conduisit
d abord, il Jurait et maugréait encore.
LES DEUX DIANE
53
— Voili comme vous arrangez vos alliés, vous autres !
au bien ! à la bonne heure : on vous en fournira de lavoine
pour vos bêtes et de la farine pour vous ! Je vous aban-
donne. Dès que vous iiaurez reconnu et relâché, je retourne
ù ADgimont et n'en sors plus. Ou plutôt, si, j'en sors, et
dès demain, pour aller porter plainte contre vous à mon-
seigneur Philibert-Emmanuel en personne. Ce n'est pas lui
qui me ferait un affront semblable.
En ce moment, l'enseigne des reitres approchait un flam-
Thill, répétèrent les ûix voi.x ensemble avec une effrayante
unanimité.
— Arnauld du Thill ! qu'est-ce que cela 7 demanda Martin
C'i pâlissant.
— Oui, renie-toi toi-même, infâme l s écria l'enseigne.
Mais voih'i par bonlieur dix témoins qui te loiitredisent.
Devant eux, malgré ton déguisement de paysan, aurais-tu
le front d'assurer que je ne t'ai pas fait prisonnier à la
bataille de Saint-Laurent, dans la ^uite du connétable?
Il approciiail un flambeau du visage lie Marlin-CiuciTc.
beau du visage de M? i tin-Guerre, il recula de trois pas
de surprise et d'horreur.
— Par le diable i s écrla-t-il, je ne me trompais pas.
C'est bien lui. le misérable ! Est-ce que vous ne le reconnais-
se pas maintenant, vous autres?
— Oh, oui 1 Oh, oui! répéta l'un après l'autre chacun
des reitres en venant à son tour ex;iminer Martin-Guerre
avec une curiosité qui se changeait immédiatement en indi-
gnation.
— Ah ! vous me reconnaissez donc enfin ? reprit le pauvre
écuyer qui commençait a s'alarmer sérieusement. Vous
»vez qui je suis? .Martin Cornouiller d'.Snglmont... 'Vous
allez me relâcher, ce n'est pas mallieureux !
— Nous, te relâcher, malandrin, paillard, pendard ! s'écria
l'en.seigne. les yeux enflammés et les poings men.açans.
— Ah: çà, qu'est-ce qui vous prend donc, l'ami? dit Mar-
tin. Je ne suis peut-être plus Martin Cornouiller, à cette
iieure?
— Non. tti n'es pas Martin Cornouiller, reprit l'enseigne,
et, pour te démasquer et te dém-jntir voila dix hommes
autour de toi qui te connaissent. Mes amis nommez cet
Imposteur à lui-même, afin de le convaincre de fraude et
de flagrant mensonge.
— C'est Arnauld du ThlII ! c'est ce misérable Arnauld du
— Non. non, je suis Martin Cornouiller, balbutia Martin
qui perdait la tête.
~ Tu es Martin Cornouiller? dit l'enseigne avec un rire
méprisant; tu n'es pas ce lâche Arnauld du Thill qui
m'avait promis rançon, que je traitais a\ec égards, et qui, la
nuit dernière, a pris la fuite, m'enlevant, outre le peu
d'argent que je possédais, ma blen-aimée Gudule. la gen-
tille vivandière? ScMérat ! qu'as-tu fait de Uudule?
— Qu'as-tu fait de Gudule? répétèrent les reitres dans un
chœur formidable.
— Ce que j'ai fait de Gudule? dit Martin-CJuerre accablé.
Eh ! le sais-je, misérable que je suis : Ah çà 1 vraiment,
vous me reconnaissez donc tous? vous êtes donc certains
de ne pas vous tromper? vous pourriez tous jurer que je
m'appelle... ArnauM du Thill. que ce bi'ave homme m'a fait
prisonnier à la bataille de Saint-Laurent et que je lui al
eidevé traitreu.sement sa Gudule? vous pourriez le jurer?
— Oui ! oui ! oui ! s'écrièrent les dix voix avec énergie.
— Eh bien ! cela ne m'étonne pas. reprit piteusement Mar-
tin-Guerre qui divaguait assez, on s'en souvient, quand on
touchait ce sujet de sa double existence. Non, vraiment
cela ne m'étonne pas. Je vous aurais soutenu jusqu'à de-
main que je m'appelle Martin Cornouiller. Mais vous me
connaissez comme ArLauId du Thill, j'étais hier ici, je ne
54
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
dis plus non ; je ne résiste plus ; Je me résigne. Du mo-
ment Que la chose est ainsi, j'ai les pieds et les poings liés.
Je n'avais pas prévu celle-là. Voilà si longtemps, mon Dieu :
gue mes alibi avaient cessé : Allons ' c'est très bien, laites
de moi ce que vous voudrez, emm(;ne2-mol, emprisonnez-
moi, garrottez-moi. Ce que vous me dite-^ de Gudule achève
surtout de me convaincre que vous ne vous trompez pas.
Oui, je me reconnais li ! Seulement, je suis bien aise de
savoir que je m'appelle Arnauld du Thill.
Le pauvre Jlartin-Guerre avoua dès lors tout ce qu'on
voulut, se laissa accabler d'injures et de rebuffades, et offrit
le tout à Dieu en pénitence des nouveaux méfaits qu'on
venait de lui reprocher. Comme il ne put dire ce que
Gudule était devenue, on le chargea de liens . et on lui fit
souffrir toutes sortes de mauvais traitemens, mais sans
lasser son angélique patience. Tout ce qu'il regrettait, c'est
de n'avoir pas eu le temps d'accomplir sa mission auprès
du baron de Vaulpergues. Mais qui aurait pu supposer
que de nouvelles actions criminelles allaient tourner con-
tre lui et réduire à néant ses beaux projets d'adresse et de
présence d'esprit.
— Ce qui me cons.jle du moins, pensait-il dans le coin
humide oti on l'avait jeté sur le sol, c'est que peut-être Ar-
nauld du ThlU entre triomphant à Saint-Quentin avec le
détachement de Vaulpergues. Mais non, non. c'est encore
une chimère cela ! et ce que je connais du drôle me ferait
plutôt conjecturer que le monstre est dans quelque auberge
sur la route de Paris à caresser la gentille Gudule. Hélas :
hélas! il me semble que j'aurais plus de cœur à la péni-
tence si du moins j'avais un peu conscience du péché.
XXX
RUSES DE GUERRE
Quelque chimérique qu'il lui parût, l'espoir de Martin-
Guerre fut cependant réalisé. Quand Gabriel, après mille
dangers, arriva dans le bois où l'attendait le baron de Vaul-
pergues, la première figure qu'il aperçut fut celle de son
écuyer, le premier cri qu'il jeta fut : Martin-Guerre !
— Moi-même, monseigneur, répondit résolument l'écuyer.
Ce n'est pas à ce Martln-Guerre-là qu'il était besoin de
recommander l'impudence.
— Est-ce que tu me devances de beaucoup, Martin? de-
manda Gabriel.
— Mais je suis Ici depuis une heure, monseigneur.
— En vérité ! mais il me semble que tu as changé de
costume, tu n'avais pas en me quittant 11 y a trois heures
ce justaucorps-là?
— Non, monseigneur, je l'ai demandé à un paysan plus
vraisemblable que moi, à ce qu'il m'a paru, et je lui al
donné le mien en échange.
— Bien! et tu n'as fait d'ailleurs aucune mauvaise ren-
contre ?
— Aucune, monseigneur.
— Au contraire, reprit le baron de Vaulpergues surve-
nant, et le drôle, en arrivant Ici, était accompagné d'une
fille de fort jolie tournure, ma foi ! une vivandière flamande
comme nous avons pu en juger à son langage Elle parats-
.salt pleurer fort, la rau\Te petite, mais il l'a très brutale-
ment et très prudemment congédiée, malgré ses larmes,
sur la lisière du bois, avant de pénétrer jusqu'ici.
— Non pas sans l'avoir, au préalaole, débarrassée d'une
partie de sa marchandise, dit le faux Martin-Guerre avec
son rire insolent.
— Ah ! Martin I Martin ! reprit Gabriel, voilà encofe le
vieil homme qui reparait.
— Monseigneur veut dire le jeune homme. Mais, pardon !
reprit maître Arnauld se souvenant de son rôle, j'occupe
avec mes balivernes les momens si précieux de vos Sei-
gneuries.
— Oh ! dit le baron de \aulpergues. si c'est votre avis,
monsieur d'Exmès, et celui de l'amiral, nous ne partirons
d'ici que dans une demi-heure. 11 n'est pas encore minuit
je suis pour n'arriver devant Satnt-ijuentin que vers trois
heures. C'est le moment où la surveillance se fatigue et se
relâche. Ne le pcnsez-vcus pas. monsieur le vicomte?
— Si fait, et les instructions de M. de Coligny s'accor-
dent exactement avec votre opinion. C'est à trois heilres
du matin qu'il nous attendra et que nous devons arriver,
si toutefois nous arrivons
— Oh ! nous arriverons, monseigneur, permettez-moi de
vous l'affirmer, dit Arnauld-Marlin J'ai profité de mon
passage auprès du -^amp des W.Tllons pour observer les
alentours, et je vous guiderai par là aussi sûrement que si
J'avais couru les environs pendant quinze jours.
— Mais c'est prodigieux. Martin ! s'écria Gabriel. En si
peu de temps, que de choses faites : Allons, j'aurai doré-
navant la même confiance en ton intelligence qu'en ta fidé-
lité.
— Oh ! monseigneur, si vous vous fiez seulement à mon
zèle et surtout à ma discrétion, je n'ai pas d'ambition plus
haute.
La trame de l'astucieux Arnauld était si bien ourdie par
le hasard et par son audace, que, depuis l'arrivée de Ga-
briel, l'imposteur n'avait dit que la vérité.
Pendant que Gabriel et Vaulpergues s'entendaient à l'écart
sur la marche à suivre, lui, de son côté, acheva de combiner
son plan, de façon à ne pas déranger les miraculeuses
chances qui l'avaient servi jusque-là.
Voici, en effet, ce qui était arrivé. Arnauld, après s'être
échappé, grâce à Gudule, du camp où on le tenait prison-
nier, avait rôdé, pendant dix-huit heures, dans les bols en-
vironnans, n'osant sortir de peur de retomber a\ix mains
de l'ennemi. Vers le soir, il avait cru reconnaître dans la
forêt d'Angimont des traces de cavaliers, qui devaient se
cacher pour s'être hasardés par des sentiers si peu frayés.
C'était donc des Français en embuscade, et Arnauld ta-
cha de les rejoindre et y parvint. Ce fut alors qu'il congé-
dia le plus lestement du monde la pauvre Gudule, qui s'en
retourna pleurant aux tentes, sans se douter qu'après la
perte de son amoure lx, elle allait y retrouver un autre
.lui-même. Pour Arn.iuld, le premier soldat de Vaulper-
gues qui l'aperçut le salua du nom de Martin-Guerre, et,
comme de raison, il ne le démentit point. En écoutant de
toutes ses oreilles et en parlant le moins possible, 11 apprit
bientôt tout Le vicomte d'Exmès allait revenir la nuit
même, après avoir averti l'amiral de I arrivée â Saint-Quen-
tin de Vaulpergues. et pris avec lui les dispositions néces-
saires pour favoriser l'entrée du détachement dans la place
Martin-Guerre l'accompagnerait. On prenait donc naturel-
lement Arnauld pour Martin, et on l'interrogeait sur son
maître.
— Il va venir, répondait-il ; nous avons pris des chemins
différens
Et, en lui-même, il calculait combien il lui serait avanta-
geux dans le moment de se réunir à Gabriel : d'abord sa
subsistance, dans ces temps difficiles, serait assurée ; puis,
il savait que le connétable de Montmorency, son maître,
pour l'heure prisonnier de Philibert-Emmanuel, souffrait
moins peut-être de la honte de sa défaite et de sa captivité,
que de la pensée que son rival odieux, le duc de Guise, allait
avoir toute puissance à la cour et tout crédit sur l'esprit
du roi. S'attacher aux pas d'un ami du Guise, c'était donc,
pour Arnauld, se mettre à la source de tous les rensei-
gnemens qu'il vendait assez cher au connétable. Enfin
Gabriel n'était-il pas l'ennemi personnel des Montmorency
et l'obstacle principal au mariage du duc François avec
madame de Castro?
Arnauld se remémorait tout cela, mais songeait çn inSme
temps avec mélancolie que le retour de Martin-Guerre à
côté de son maître allait déranger quelque peu ses beaux
plans. Aussi, pour ne pas être convaincu d'imposture, guetta-
t-11 avec soin Gabriel, espérant éloigner ou supprimer le
crédule Martin-Guerre. Mais quelle fut sa joie en voyant
le vicomte d'Exmès arriver seul et le reconnaître tout de
suite pour son écuyer ! Arnauld avait dit vrai, sans le
savoir Alors il s'abandonna à sa chance, et. comptant <jue
le diable, son patron, avait fait tomber le pauvre Martin
aux mains des Espagnols, il prit audacleusement le rôle
de l'absent, ce qui lui réussit comme nous venons de le
I voir.
Cependant, la conférence de Gabriel et de Vaulpergues ter-
minée, et lors(iu'on forma les trois détachemens pour se
mettre en route de différens côtés, Arnauld insista pour
accompagner Gabriel par la route des tentes wallones
C'était le chemin qu'avait dû prendre le vrai Martin-Guerre,
et, si on le rencontrait encore, Arnauld voulait être là
pour le faire disparaître ou disparaître lui-même au besoin.
Mais on dépassa la hauteur du camp sans trouver le
moindre Martin, et l'idée de ce péril assez mince s'effaça
bientôt, pour .\rnauld. devant le péril plus grave qui l'at-
tendait, avec Gabriel et la troupe dont 11 faisait partie, de-
vant les murailles partout entourées de Saint-Quentin.
Dans l'Intérieur de la vlUç, l'anxiété n'était pas moindre,
comme on le peut supposer ; car le saUit ou la perte de
tous dépendait à peu près du coup de main hardi de Gabriel
et de Vaulpergues. Aussi, dès deux heures du matin, l'ami-
ral fit-il lui-même sa ronde aux points convenus entre lui
et le vicomte d'Exmès. et recommanda aux sentinelles choi-
sies qu'on avait placées à ces postes délicats la plus sévère
attention. Puis, Gaspard de Coligny monta sur la tour du
beffroi qui dominait la ville et tous les environs, et là.
muet, immobile, retenant son haleine, écouta le silence
et regarda la nuit. Mais il n'entendit que le bruit sourd
et lointain des mines espagnoles et des contre-mines fran-
çaises ; U ne vit que les tentes de l'ennemi, et, plus loin,
les bols sombres d'Origny se détachant noirs dans l'ombra
noire.
LES nrUX DIANE
55
Alors, incapable de maîtriser son inquiétudo, l'amiral
uiulut au moins se rapprocher de l'endroit où allait se
décider le sort de SainiQuentin. Il descendit de la tour du
beffroi, et. à cheval, suivi de quelques olficiers, courut au
boulevard de la Reine, vers une des poternes où devait
arriver Vaulpergues. et, monté sur lun des angles du rem-
part, attendit.
Comme trois heures sonnaient à la Collégiale, du fond
des marais de la Somme le cri d'un hibou retentit.
— Dieu soit loué ! les voici : s'écria l'amiral.
Monsieur Du Breull. sur un geste de Coligny, se faisant
de ses mains un pone-voix. répondit au signai en imitant
distinctement le cri de l'orfraie.
Puis un silence de mort succéda. L'amiral et ceux qui
l'entouraient demeurèrent immobiles et comme de pierre,
l'oreille au guet et le coeur serré.
Mais subitement un coup de mousquet se fit entendre dans
la direction d où le cri était parti, et. presque aussitôt,
succéda une décharge générale qu'accompagnaient sinistre-
ment des gémissemens aigus et une rumeur terrible.
Le premier détachement avait été découvert.
— Déjà cent braves de moins ! s'écria l'amiral.
Alors il descendit rapidement du rempart, remonta à
cheval, et. sans ajouter une. parole, se dirigea vers le bou-
levard Saint-Martin, où il attendait uue autre partie de
la compagnie de Vaulpergues.
Là, il fut repris des mêmes angoisses. Gaspard de Coli-
gny ressemblait à un joueur qui joue sa fortune sur trois
coups de dés : il venait de perdre la première partie, quelle
chance aurait la seconde?
Hélas ! le même cri se fit entendre de l'autre côté du rem-
part, le même cri lui répondit dans la ville : puis, comme
si cette seconde scène n était que la répétition fatale de
la première, une sentinelle donna encore l'alarme, et la
mousquetade et les cris annoncèrent aux SaintQuentinois
épouvantés un second combat ou plutôt une autre bou-
cherie.
— Deux cents martyrs : dit Colignj- d'une voix sourde.
Et de nouveau, s'élancanî sur son cheval, il fut arrivé
en deux minutes à la poterne du faubourg, qui était le
troisième point convenu entre Gabriel et lui. Il allait si
vite qu'il se trouva le premier et seul sur le rempart, et
que ses officiers ne le rejoignirent que peu à peu. Mais tous
eurent beau écouter, on n'entendait toujours que le cri des
mourans au loin, et les exclamations des vainqueurs.
L'amiral jugea tout perdu. L'alarme était donnée au camp
ennemi Pas un soldat espagnol qui ne fût éveillé main-
tenant. Celui qui commandait la troisième troupe aurait
Jugé à propos de ne pas s'aventurer à un péril aussi mortel.
et se serait retiré sans rien entreprendre, .\insi, cette troi-
sième et dernière chance manquait tout à fait au joueur
éperdu. Coligny se disait même, par momens. que le der-
nier détachement avait peut-être été surpris avec le second,
et que seulement le bruit des deux massacres s'était con-
fondu en un seul.
Une larme, larme brûlante de désespoir et de fureur, coula
sur les joues basanées de l'amiral. Dans quelques heures,
la population, découragée de nouveau par ce dernier échec,
demanderait à grands cris la reddition de la place, et, ne
la demandât-elle pas. Gaspard de Coligny ne se dissimu-
lait plus que devant des troupes aussi démoralisées que
les siennes, le premier as.saut ouiTirait aux Espagnols les
portes de Saint-Quentin et de la France. Et cet assaut, il
ne se ferait pas certes attendre, et le signal en serait donné
dès que le jour paraîtrait, ou peut-être même sur-le-champ,
pendant la nuit, alors que ces trente mille hommes, fout
fiers d'avoir égorgé trois cents soldats, étaient encore dans
l'enivrement d'un si glorieux triomphe.
Comme pour confirmer les appréhensions de Gaspard de
Coligny, le gouverneur Du Ereuil fit entendre à ses côtés
le cri : Alerte '. d'une voix étouffée, et. comme lamiral se
retournait vers lui. il lui montra dans le fossé une troupe
noire et silencieuse, qui semblait marcher du pas des ombres
et se diriger vers la poterne.
— Sont-ce des amis ou des ennemis? demanda Du Ereuil
à voix basse.
— Silence : reprit l'amiral, et tenons-nous en tout cas
sur nos gardes.
— Comment ne font-Ils donc pas plus de bruit ! reprit le
gouverneur. Il me semble pourtant que j aperçois des che-
vaux, et pas un caillou ne résonne ! et la terre même sem-
ble sourde sous leurs pas ! on dirait vraiment des fantômes !
Et le superstitieux Du Breuif se mit à faire le signe de
la croix, pour plus de sûreté. Mais Coligny. le grave pen-
seur, regardait attentivement la troupe noire et muette sans
crainte et sans émotion.
Quand les survenans ne furent plus qu'à cinquante pas
Coligny imita lui-même le cri de l'orfraie.
Le cri du hibou répondit.
Alors l'amiral, transporté de joie, se précipita vers le
corps de garde «de la poterne, donna ordre d'ouvrir sur-le-
champ, et cent cavaliers enveloppés, eux et leurs montures,
de grands manteaux sombres, entrèrent dans la haute ville,
toujours aussi silencieux. Mais on put remarquer alors que
les sabots des chevaux, qui frappaient si mats sur le pavé,
étaient enveloppés de morceaux de toile remplis de sable.
C'est grâce à cet expédient, dont on n'avait eu l'idée qu'en
voyant les deux autres détacheniens trahis par le bruit,
que la troisième troupe avait pu entrer sans encombre. Et
celui qui avait trouvé cet expédient et qui commandait la
troupe n'était autre que Gabriel.
C'était peu de chose, sans doute, que ce secours de cent
hommes ; mais il suffisait pour quelques jours à maintenir
deux postes menacés, mais c'était le premier événement heu-
reux* d'un siège si fécond en désastres. .«Vussi la nouvelle de
bon augure circula-t-elle sur-le-champ par toute la ville. Les
portes s'ouvrirent, les fenêtres s'éclairèrent, et des applau-
dissemens unanimes accueillirent sur leur passage Gabriel
et ses cavaliers.
— Non, pas de joie ! dit Gabriel d'une voix grave. Son-
gez aux deux cents qui sont tombés là-bas.
Et il souleva son chapeau, comme pour saluer ces morts
héroïques, au nombre desquels devait être le brave Vaul-
pergues.
— Oui, répondit Coligny, nous les plaignons et nous les
admirons. Mais vous, monsieur d'Exmès. que faut-il vous
dire et comment vous remercier ! Laissez-moi du moins,
ami. vous presser dans mes bras, car vous avez sauvé déjà
Saint-Quentin deux fois.
Mais Gabriel lui serrant la main, reprit encore :
— Monsieur l'amiral, vous me direz cela dans dix jours.
XXXI
LE MÉMOIRE D'ARN'AULD DU TUILL
Il était temps que le coup réussît, et que le blenlieureux
secours entrât dans la ville ; car le jour coinmençait à
poindre. Gabriel écrasé de fatigue, pour avoir à peine reposé
depuis quatre jours, fut conduit par l'amiral a la maison de
ville, où Coligny voulut lui donner la chambre la plus
voisine de celle qu'il occupait lui-même. Là. Gabriel épuisé
se jeta sur un lit et s'endormit comme s'il ne devait plus
se réveiller.
Il ne se réveilla en effet que sur les quatre heures de
l'après-midi, et encore ce fut Coligny qui. en entrant dans
sa chambre, interrompit ce bon sommeil réparateur, dont
le pauvre jeune homme, malgré ses soucis, avait tant besoin.
Un assaut avait été tenté dans la journée par l'ennemi et
repoussé vaillamment : mais il en annonçait un autre
sans doute pour le lendemain, et l'amiral, qui s'était bien
trouvé jusque-là des conseils de Gabriel, venait les lui de-
mander encore.
Gabriel fut bientôt à bas de son lit et prêt à recevoir
Coligny.
— Un mot seulement à mon écuyer, monsieur l'amiral,
lui dit-il. et je suis tout à vos ordres.
— Faites, monsieur le vicomte d'Exmès. répondit Coligny.
Puisque sans vous le drapeau espagnol flotterait à l'heure
qu'il est sur cet Hôtel de ville, je puis bien vous dire : Vous
êtes chez vous.
Gabriel alla à la porte et appela Martin-Guerre. Martin-
Guerre accourut aussitôt. Gal)riel le prit à l'écart.
— Mou brave Martin, lui dit-Il. je te répétais hier encore
que j'aurais désormais une confiance égale dans ton intel-
ligence et dans ta fidélité. Je te le prouve. Tu vas aller
sur-le-champ à l'ambulance du faubourg d'isle. Là. tu
demanderas, non pas madame de Castro, mais la supérieure
des Bénédictines, la respectable mère Monique, et c'est elle,
elle seulement, que tu prieras d'avertir la soeur Bénie, tu
entends, la sœur Bénie, que le vicomte d'Exmès. envoyé à
Saint-Quentin par le roi, sera auprès d'elle dans une heure,
et qu'il la conjure de l'attendre. Tu vois, monsieur de Co-
ligny va me retenir ici quelque temps, et un intérêt de
vie et de mort m'oblige, tu le sais, à mettre toujours mon
devoir avant ma joie. Va donc, et qu'elle sache du moins
que mon cœur est avec elle.
— Elle le saura, monseigneur, dit l'empressé Martin, qui
sortit en effet, laissant son maître un peu moins impatient
et un peu plus tranquille.
Et. de fait, il se hâta jusqu'à l'ambulance du faubourg
d'isle, et demanda partout la sœur Monique avec beaucoup
d'empressement.
On lui indiqua la supérieure.
— Ah ! ma mère, lui dit en l'abordant le ru.'^é drôle, que
je suis aise de vous rencontrer enfin ! mon pauvre maître
eût été si triste si je n'avais pu remplir ma commission
.auprès de vous et de madame Diane de Castro surtout.
"d6
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
— Qui donc étesTous mon ami, et de la part de qui
venez-vous? demanda la supérieure surprise autant quaf-
Higfe de voir le secret quelle avait recommandé à Gabriel
aussi mal gardé par lui.
— Je viens de la part du vicomte dExmès, reprit le faux
-Uartin-Guerre affectant la simplicité et la bonhomie. Vous
devez connaître le vicomte d'Exmès. j'espère: toute la ville
ne connaît que lui.
— Certes ! dit la supérieure, je connais notre sauveur à
.ous. Xous avons bien prié pour lui. J'ai eu l'honneur de
le voir déjà hier, et je comptais, d'après sa promesse, le
revoir aujourd'hui.
— Il va venir, le digne seigneur, il va venir, reprit Ar-
nauld-Martin. Mais monsieur de Coligny le retient, et* dans
son impatience, il m'a d'avance envoyé vers vous, vers ma-
dame de Castro. Xe vous étonnez pas, ma mère, que je
sache ei que je prononce ce nom. Cne vieille fidélité, vingt
fois éprouvée, permet à mon maître de se fier à moi comine
à lui-même, et il n'a pas de secrets pour son lovai et dévoué
serviteur. Je n'ai d'esprit et d'intelligence, à ce que dirent
les autres, que pour l'aimer et le défendre: mais cet ins-
tmct-Ià, du moins, je l'ai bien, et nul ne peut me le refuser
par les reliques de Saint-Quentin ! Oh ; pardonnez-moi ma
mère, de jurer comme cela devant vous. Je n'y pen"=ais
pas, et l'habitude, voyez-vous et puis l'élan du cœur
— C'est bien ! c'est bien ! dit en souriant la mère Monique
Ainsi monsieur d'Exmès va venir? il sera le bien arrivé
La sœur Bénie surtout désire sa présence pour avoir par
lui des nouvelles du roi qui la envoyé.
— Eh ! eh : dit Martin en riant niaisement, qui l'a en-
voyé a Saint-Quentin, mais pas à madame Diane, je suppose
— Que voulez-vous dire ? reprit la supérieure.
— Je dis, madame, que mol, qui aime le vicomte d'Ex-
mès, à la fois comme un maître et comme un frère, je suis
vraiment bien aise que vous, une femme si digne de res-
pect et si pleine d'autorité, vous vous mêliez un peu des
amours de monseigneur et de madame de Castro.
— Des amours de madame de Castro ! s'écria la supé-
rieure épouvantée.
— Eh ! sans doute, reprit le faux imbécile. Madame Diane
n'a pas été sans vous confier tout, à vous, sa véritable mère
et sa seule amie?
— Elle m'a parlé vaguement de peines profondes de
cœur, dit la religieuse, mais de cet amour profane, mais
du nom du vicomte, je n'en savais rien, rien absolument !
— Oui, oui, vous niez... par modestie, reprit .Vrnauld en
hochant la tête d'un air capable. De fait, moi je trouve
votre conduite très belle, et je vous en suis, pour ma part,
on ne peut plus reconnaissant. Vous agissez très courageu-
sement au moins! Ah! vous êtes-vous dit, le roi s'oppose
aux amours de ces entants ! ah ! le père de Diane entrerait
dans une redoutable colère s'il soupçonnait qu'ils peuvent
seulement se rencontrer ! Eh bien ! moi, sainte et digne
femme, je braverai la majesté royale et l'autorité pater-
nelle, je prêterai à mes pauvres amoureux la sanction de
mon appui et de mon caractère ; je leur ménagerai des en-
tre\-ues, je leur rendrai l'espérance et ferai taire leurs
remords. Eh bien ! c'est superbe, c'est magnifique ce que
vous faites là, entendez-vous !
— Jésus ! put seulement dire en joignant les mains de
surprise et de terreur la supérieure, cœur craintif et cons-
cience timorée. Jésus ! un père, un roi bravés, et mon nom,
ma vie mêlés à ces intrigues amoureuses ! oh !
— Tenez, reprit Arnauld, j'aperçois justement là-bas mon
maître qui accourt pour vous remercier lui-même de votre
bonne entremise et pour vous demander, l'impatient jeune
homme : quand et comment il pourra, grâce à vous revoir
sa maîtresse adorée.
Gabriel arrivait en effet, hors d'haieîne. Mais, avant qu'il
se fût approché, la supérieure l'arrêta d'un geste et se
redressant avec dignité :
— Pas un pas de plus et pas un mot, monsieur le vi-
comte, lui dit-elle. Je sais maintenant à quel titre et dans
quelles intentions vous vouliez vous rapprocher de madame
de Castro. N'espérez donc pas (lue désormais je prête les
mains a des projets, indignes, je le crains, d'un gentil-
homme. Et non seulement je ne dois plus et ne veux plus
vous entendre, mais je prétends user de mon autorité pour
retirer à Diane toute occasion et tout prétexte de vous
voir et de vous rencontrer, soit au parloir du couvent soit
aux ambulances. Elle est libre, je le sais, et n'a pas" pro-
noncé de vœux qui l'engagent ; mais, tant qu'elle voudra
rester dans l'asile, choisi par elle, de notre saint couvent
elle trouvera bon que ma protection sauvegarde son hon-
neur et non pas son amour.
La supérieure salua d'un air glacial Gabriel immobile
d'étonnement, et se retira, sans écouter sa réponse et sans
se retourner vers lui une seule fois.
— Qu'est-ce que cela signifie? demanda, après un mo-
ment de stupéfaction, le jeune homme à son prétendu écuyer
— Je n'en sais pas plus que vous, monseigneur, répondit
Arnauld, qui donnait à sa joie intérieure le masque de la
s^rlaurî^d,'...''^?'"' l-l^^Périeure m'a fort mal reçu,
s 11 faut e dire, et m a déclaré qu'elle n'ignorait rien dé
le" ÂlTàTrJ'V,' <n.'elle devait s'y oppofer et seconder
c? J.^ • ' "^"^ madame Diane ne vous aimait plus
si elle vous avait jamais aimé. aiuian pius.
— Diane ne m'aime plus ) s'écria Gabriel pâlissant Hé-
las ! helas! reprit-il, tant mieux peut-être • Cependant ,^
veux la voir encore, je veux lui prouver que je ne suis
envers elle n. indiffèrent ni coupable. Cet entretien suprême
dont j ai besoin pour m'encourager dans ma tâche a fau-
dra absolument que tu m'aides à l'obtenir,- Martin-Guerre
- Monseigneur sait répondit humblement .\rnauld que je
SUIS un instrument dévoué de sa volonté, et que' je liî
obe.s en toutes choses, comme la main obéit au front Je
m emploierai de tous mes efforts, comme je viens de le
faire encore à l'instant même, pour que monseigneur ait
avec madame de Castro cet entretien qu'il souhfite
^3 '^-T^ '^''°'« 5"'"t' en riant sous cape, Gabriel qui
rentra a la maison de ville tout abattu
fJ,!^%^'',-^°'^ ''"''"'''' '^'"■'^^ "°« ''o°<le aux remparts le
faux Martm-Guerre se retrouva seul dans sa chambre il
tira de sa poitrine un papier qu'il se mit à lire avec un air
de vive satisfaction.
\,^Tr^^^ d'.^rnauld du Thill, pour M. le connétable de
.. Montmorency, depuis le jour où il a été séparé violem-
« ment de monseigneur. Ce compte comprenait tant les
« services publics que les services privés )
" ~ ^.°"'", *™'''' ^"^^"^ prisonnier de l'ennemi après la
° vk"''"!^ ^ Saint-Laurent, et conduit en présence de Phi-
« libert-Eramanuel, conseillé à ce général de renvoyer le
. connétable sans rançon, sous le spécieux prétexte que
. monseigneur ferait moins de tort aux Espagnols avec son
« épée. que de bien par ses avis au roi, - cinquante écus
« Pour s être échappé par ruse adroite du camp où l'on
« retenait ledit Arnauld prisonnier, et avoir ainsi' épargné
« a M. le connétable les frais de la rançon qu'il n'aurait
« pas manque de payer généreusement pour retrouver un
« SI fidèle et si précieux serviteur, — cent écus
« Pour avoir conduit habilement, par des sentiers igno-
« rés, le détachement que le vicomte d'Exmès amenait au
« secours de Saint-Quentin et de monsieur l'amiral de Co-
- Ugny, le neveu bien-aimé de monsieur le connétable —
« vingt livres. >>
Il y avait encore dans la note du sieur Arnauld plus
d un article aussi impudemment avide que ceux-là L'es-
pion les relisait en se caressant la barbe. Quand il eut
achevé sa lecture, il prit une plume et ajouta à la liste •
« Pour avoir, étant entré au service du vicomte d'Exmès
« sous le nom de Martin-Guerre, dénoncé ledit vicomte à
« la supérieure des Bénédictiîies comme amant de madame
" de Castro, et séparé ainsi pour longtemps ces deux jeunes
" gens comme c'est l'intérêt de monsieur le connétable —
" deu.x cents écus. .>
— Cela, par exemple, n'est pas cher, se dit Arnauld, et
voila un de ces chapitres qui font passer les autres Le
total, en somme, est assez rond. Xous approchons de mille
livres, et. avec un peu d'imagination, nous irons bien jus-
qu a deux mille : — et, si je les ai, ma fol ! je me retirerai
des affaires, je me marierai, je serai père de mes enfants
et marguillier de ma paroisse dans quelque province et
toucherai ainsi le rêve de toute ma vie et le but honnête
de toutes mes mauvaises actions.
Arnauld se coucha et s'endormit sur ces vertueuses réso-
lutions.
Le lendemain, il fut requis par Gabriel d'aller encore à
la recherche de Diane, et l'on devine comment il s'acquitta
de la commission. Gabriel lui-même quitta monsieur de Co-
ligny pour s'informer et interroger. Mais, vers dix heures
du matin, l'ennemi tenta un furieux assaut, et il fallut
courir aux boulevards. Gabriel y fit des prodiges de valeur,
selon sa coutume, et s'y conduisit comme s'il avait deux
vies à perdre.
C'est qu'il en avait deux à sauver.
En outre, s'il se faisait remarquer, Diane entendrait par-
ler de lui, peut-être.
-xxxn
THÉOLOGIE
Gabriel revenait de l'assaut, brisé de fatigue à côté de
Gaspard de Coligny, quand deux hommes qui passaient à
trois pas de lui prononcèrent dans leur conversation le
nom de la sœur Bénie. Il laissa 1 amiral, et courant à ces
hommes, leur demanda avec empressement s'ils savaient des
nouvelles de celle qu'ils venaient de nommer.
— Oh ! mon Dieu : non, mon capitaine, pas plus que
vous, dit un des hommes, lequel n'était autre que Jean Peu-
LES DEUX DIANE
57
quoy. Justement, je m'en inquiétais avec mon compagnon,
car on n'a pas vu la noble et vaillante fille de tout le jour,
et Je disais que pourtant, après une chaude journée comme
celle-ci. il y a bien des malheureux blessés qui auraient
besoin de ses soins et de son sourire d'ange. Slais nous sau-
rons bientôt si c'est qu'elle est sérieusement malade ; car
c'est son tour demain soir de taire à l'ambulance le service
de nuit ; elle n'y a pas manqué jusqu'ici, et les religieuses
sont en trop petit nombre et se relaient de trop près pour
qu'on veuille ou qu'on puisse l'en dispenser, à moins de né-
cessité absolue. Nous la reverrons donc demain soir, bien
sûr, et j'en remercierai Dieu pour nos malades, vu qu'elle
sait vous consoler et vous ranimer comme une vraie Notre-
Dame.
— Merci, ami, merci, dit Gabriel en serrant chaleureuse-
ment la. main à Jean Peuquoy. tout surpris d'un tel hon-
neur.
Gaspard de Coligny avait entendu Jean Peuquoy, et re-
marqué la joie de Gabriel. Quand celui-ci l'eut rejoint, il
ne lui dit pourtant rien d'abord; mais, une lois qu'ils
lurent rentrés à la maison, et seuls tous deux dans la
chambre où l'amiral avait ses papiers et donnait ses ordres,
Gaspard dit avec son fin et dou.x sourire à Gabriel :
— Vous prenez, je le vois, à cette religieuse, la soeur
Bénie, un vif intérêt, mon ami 7
— Le même intérêt que Jean Peuquoy, répondit Gabriel
en rougissant ; le même intérêt que vous-même sans doute,
monsieur l'amiral, car vous avez dû remarquer comme moi
à quel point elle manque réellement à nos blessés, et quelle
influence bienfaisante exercent sur eux et sur tous ceux qui
combattent sa parole et sa présence.
— Pourquoi voulez-vous me tromper, ami? reprit l'amiral
avec une nuance de tristesse. Vous avez donc bien peu de
confiance en moi que vous essayez ainsi de me mentir.
— Quoi ! monsieur l'amiral... répondit Gabriel de plus
en plus embarrassé, qui a pu vous faire supposer?...
— Que la soeur Bénie n'est autre que madame Diane de
Castro? reprit Coligny, et que vous aimez d'amour madame
de Castro?
— Vous le savez ! s'écria Gabriel au comble de la sur-
prise.
— Comment ne le saurais-je pas? reprit l'amiral. Mon-
sieur le connétable n'est-il pas mon oncle? Est-il pour lui
quelque chose de caché à la cour? Madame de Poitiers
n'a-t-elle pas l'oreille du roi. et monsieur de Montmorency
n'a-t-il pas le cœur de Diane de Poitiers? Comme il y a
sous toute cette affaire de graves intérêts pour notre famille,
à ce qCPil parait, j'ai été naturellement prévenu tout d'abord
de me tenir sur mes gardes et prêt à seconder les projets
de ma noble parenté. Je n'étais pas entré depuis un jour
dans Saint-Quentin pour défendre la place ou pour mourir,
quand j'ai reçu de mon oncle un exprès. Cet exprès ne venait
pas m'informer, comme je le crus d'abord, des mouvements
de l'ennemi et des plans militaires du connétable. Non.
vraiment ! Il avait traversé mille périls pour venir me don-
ner avis qu'au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin
■ se cachait, sous un nom supposé, madame Diane de Castro,
flUe du roi, et que j'eusse à surveiller exactement toutes
ses démarches. Puis, hier, un émiss.aire flamand, gagné à
prix d'or par monsieur de Montmorency prisonnier, m'a
demandé à la poterne du Sud. J'ai pensé qu'il allait nie dire
de la part de mon oncle de prendre courage, que je devais
relever la gloire des Montmorency ternie par lécliec de
Saint-Laurent, que le roi ajouterait immanquablement d'au-
tres secours à ceux amenés par vous, Gabriel, et qu'en tout
cas, je mourusse sur la brèche plutôt que de rendre Saint-
Quentin. Non ! non ! l'émissaire acheté ne venait pas m'ap-
porter ces généreuses paroles qui raniment et excitent, et je
m'étais grossièrement trompé ! Cet homme devait m'avertir
seulement que le vicomte d'Exmès, arrivé de la veille dans
ces murs sous prétexte d'y combattre et d'y mourir, aimait
madame de Castro fiancée à mon cousin François de Mont-
morency, et que la réunion des amans pouvait porter at-
teinte aux grands projets mûris par mon oncle. Mais je me
trouvais, par bonheur I gouverneur de Saint-Quentin, et
mon devoir était d'employer mon activité tout entière à sé-
parer par tous les moyens possibles madame Diane et Ga-
briel d'Exmès, à m'opposer surtout à toutes leurs entre-
vues, et à contribuer ainsi à l'élévation et à la puissance
de ma famille !
Tout ceci fut dit avec une amertume et une tristesse évi-
dentes. Mais Gabriel ne sentait que le coup porté a ses
espérances d'amour.
— Ainei. monsieur, dit-il avec une sourde colère a
l'amiral, c'est vous qui m'avez dénoncé à la supérieure des
Bénédictines, et qui. fidèle aux instructions de votre oncle,
comptez sans doute m'cnlever une a une toutes les chances
qui pourraient me rester de retrouver et de revoir Diane?
— Taisez-vous, jeune homme ! s'écria l'amiral avec une
expression de fierté indicible. Mais je vous pardonne,
reprit-il plus doucement, la passion vous aveugle, et vous
n'avez pas encore eu le temps de connaître Gaspard da
Coligny
Il y eut dans l'accent de ces paroles tant de noblesse et
de bonté que tous les soupçons de Gabriel s'évanouirent,
et qu'il eut honte de les avoir seulement admis une minute.
— Pardon ! dit-il en tendant la main â Gaspard. Com-
ment ai-je pu croire que vous fussiez mêlé à de pareilles
intrigues ! Pardon mille fois, monsieur l'amiral.
— A la bonne heure, Gabriel, reprit Coligny, je vous
retrouve avec vos instincts jeunes et purs. Non, certes, je
ne me mêle pas à de telles menées, je les méprise et je
méprise ceux qui les ont conçues. Je' n'y vois pas la gloire,
mais la honte de ma famille, ot loin de vouloir en profiter,
j'en rougis. Si ces hommes qui bâtissent leur fortune par
tous les moyens, scandaleux ou non, qui ne regardent pas,
pour assouvir leur ambition et leur cupidité, a la douleur
et a la ruine de leurs semblables, qui passeraient même,
pour arriver plus tôt à leur but infâme, sur le cadavre de
la mère-patrie, si ces hommes sont mes parens. c'est le
châtiment par lequel Dieu frappe mon orgueil et me rap-
I pelle à l'humilité ; c'est un encouragement à me montrer
sévère envers moi-même et intègre envers les autres pour
racheter les fautes de mes proches.
— Oui, reprit Gabriel, je sais que l'honneur et la vertu
des temps évangéliques résident en vous, monsieur l'ami-
ral, et je vous fais encore m'es excuses de vous avoir un
moment parlé comme à un de ces seigneurs de notre cour,
sans foi ni loi. que j'ai trop appris à mépriser et à haïr.
— Hélas ! dit Coligny, il faut plutôt les plaindre, ces
pauvres ambitieux de rien, ces pauvres papistes aveuglés.
Mais, reprit-il, j'oublie que je ne suis pas devant un de
mes frères en religion. N'importe, vous êtes digne d'être
des nôtres. Gabriel, et vous serez des nôtres tôt ou tard.
Oui. Dieu, pour qui tous les moyens sont saints, vous
ramènera, je le prévois, à la vérité par la passion même,
et cette lutte inégale, oii votre amour va vous briser contre
une cour corrompue, finira par vous conduire dans nos
rangs un jour ou l'autre. Je serais heureux de contribuer
à jeter en vous, ami, les premières semences de la mois-
son divine.
— Je savais déjà, monsieur l'amiral, dit Gabriel, que
vous apparteniez au parti des réformés, et j'en al appris â
estimer le parti qu'on persécute. Néanmoins, voyez-vous,
je suis un faible d'esprit, étant un faible de cœur, et Je
sens bien que je serai toujours de la religion dont sera
Diane.
— Eh bien ! dit Gaspard de Coligny, pris comme ses core-
ligionnaires de la fièvre du prosélytisme ; eh bien ! si
madame de Castro est de la religion de la vertu et de la
vérité, elle est de notre religion, et vous en serez, Gabriel.
Vous en serez aussi, je le répète, parce que cette cour dis-
solue avec laquelle, imprudent ! vous entrez en lutte, vous
vaincra, et que vous voudrez vous venger. Croyez-vous
que monsieur de Jlontmorency qui a jeté son dévolu sur la
fille du roi pour son fils, consente â vous abandonner cette
riche proie?
— Hélas ! je ne la lui disputerai peut-être pas. dit
Gabriel. Que le roi tienne seulement des engagemens
sacrés pris avec moi...
— Des engagemens sacrés ! reprit l'amiral. Est-ce qu'il
en est, Gabriel, pour celui qui, après avoir ordonné au
parlement de discuter librement devant lui la question de
la liberté de conscience, fit brûler .\nne Dubourg et Dufaur,
pour avoir, sur la foi de la parole royale, plaidé la
cause (le la réforme !
— Oh ! ne me dites pas cela : monsieur l'amiral, s'écria
Gabriel ; ne me dites pas que le roi Henri II ne tiendra pas
la promesse solennelle qu'il m'a faite ; car alors ce ne
serait pas seulement ma croyance qui se ferait rebelle,
ce serait aussi, j'en ai peur, mon épée : je ne deviendrais
pas huguenot, je deviendrais meurtrier.
— Non. si vous deveniez huguenot, reprit Gaspard de
Coligny. Nous pourrons être martyrs ; nous ne serons
jamais assassins... Mais votre vengeance pour n'être pas
sanglante, n'en serait pas moins terrible, ami. Vous nous
aideriez de votre jeune courage, de votre ardent dévoue-
ment, dans une œuvre de rénovation, qui devra sembler
plus funeste au roi qu'un coup de poignard, peut-être. Son-
gez, Gabriel, que nous voudrions lui arracher ses droits
iniques et ses monstrueux privilèges ; songez que ce n'est
pas seulement dans l'Eglise, mais aussi dans le gouverne-
ment, que nous tâcherions d'apporter une réforme, salu-
taire aux bons, mais redoutable aux pervers. Vous avez
pu voir si j'aime la France et si je la sers. Eh bien ! je suis
avec les réformés, en partie, parce que je vois dans la
réforme la grandeur et l'avenir de la patrie. Gabriel !
Gabriel ! si vous aviez lu seulement une fois les livres
puissans de notre Luther, vous verriez comme cet esprit
d'examen et de liberté qu'ils respirent mettrait en vous
une autre ame et vous ouvrirait une nouvelle vie.
— Ma vie. c'est mon amour pour Diane, répondit Gabriel :
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
mon ;lme, c'est une tâche sainte que Dieu m'a Imposée i
et que j espère accomplir.
— Amour et tâclie d'un liomme, reprit Gaspard, mais
qui doivent pouvoir se concilier, .certes, avec la tâche et
l'amour d'un chrétien ! Vous êtes jeune et aveuglé, ami ;
mais, je ne le prévois que trop, et mon cœur saigne de
vous le prédire, le malheur vous dessillera les yeux. Votre
générosité et votre pureté vous attireront tôt ou tard des
douleurs dans cette cour licencieuse et méchante, comme
les grands arbres, daus un air de tempête, attirent la
foudre. Vous réfléchirez alors à ce que je vous dis aujour-
d'hui. Vous connaîtrez nos livres celui-ci. par exemple,
reprit l'amiral en montrant sur sa table un volume ouvert
qu'il prit. Vous comprendrez ces paroles hardies et sévères,
mais justes et belles, que vient de notis faire entendre un
jeune homme comme vous, conseiller au parlement de
Bordeaux, qu'on appelle Etienne de la Boétie. Vous direz
alors. Gabriel, avec ce livre vigoureux de La Servitude
volontaire ■ « Quel malheur ou quel vice de voir un nom-
bre infini, non pas obéir, mais servir ; non pas être gou-
vernés, mais tyrannisés d'un seul, et non pas d'un Her-
cule ni d un Samson, mais d'un seul hommeau, et le plus
souvent du plus lâche et féminin de la nation, tout empê-
ché de servir virilement à quelque femmelette. » 1
— Ce sont là, en effet, dit Gabriel, de dangereux et |
audacieux discours, et qui étonnent l'intelligence. Vous
avez d'ailleurs raison, monsieur l'amiral, il se peut qu'un
jour la colère me jette dans vos rangs, et que l'oppression
me mette du parti des opprimés. Mais jusque-là, voyez-
vous, ma vie est trop pleine pour que ces idées nouvelles
que vous me présentez puissent y tenir, et j'ai à faire trop ,
de choses pour avoir le temps de méditer des livres.
Néanmoins, Gaspard de Coligny développa encore avec
chaleur les doctrines et les idées qui fermentaient alors
comme un vin nouveau dans son esprit, et la conversation
se prolongea longtemps entre le jeime homme passionné
et l'homme convaincu, l'un résolu et fougueux comme
l'action, l'autre grave et profond comme la pensée.
L'amiral d'ailleurs ne se trompait guère dans ses som-
bres prévisions, et le malheur devait en effet se charger
de féconder les germes que cet entretien semait dans l'âme
ardente de Gabriel.
XXXIII
LA SŒUK BÉNIE
C'était une soirée d'août sereine et splendide. Dans le
ciel, d'un bleu calme et profond, tout parsemé d'étoiles, la
lune cependant ne s'était pas encore levée ; mais la nuit,
plus mystérieuse, n'en était que plus rêveuse et plus char-
mante. I
Cette douce tranquillité contrastait singulièrement avec ■
le mouvement et le fracas qui avaient rempli la Journée.
Les Espagnols avaient donné deux assauts consécutifs. Us
avaient été repoussés deux fois, mais non sans faire plus :
de morts et de blessés que le petit nombre des défen- .
seurs de la place n'en pouvait supporter. L'ennemi, au
contraire, avait de puissantes réserves et des troupes '
fraîches pour remplacer les troupes fatiguées. Aussi
Gabriel, toujours sur ses gardes, craignait que les deux
assauts du jour n'eussent pour but unique d'épuiser les ]
forces et la vaillance des assiégés, afin de favoriser \in
troisième assaut ou une surprise nocturne. Cependant dix
heures venaient de sonner à la Collégiale, et rien ne con-
firmait ces soupçons. Pas une lumière ne brillait parmi
les tentes espagnoles. Dans le camp, comme dans la ville, i
on n'entendait que le cri monotone des sentinelles, et,
comme la ville, le camp semblait se reposer des rudes
fatigues de la journée. i
En conséquence, Gabriel, après une dernière ronde |
autour des remparts, crut pouvoir se relâcher un moment
de cette surveillance de toutes les minutes dont 11 avait
entouré la ville, comme un flis sa mère malade. Salni-
Quentln, depuis l'arrivée du jeune homme, avait résisté
déjà quatre jours. Quatre jours encore, et il aurait tenu
la promesse faite au roi, et le roi n'aurait plus qu'à tenir
la sienne. j
Gabriel avait ordonné à son écuyer de le suivre, mais
sans lui dire oii il allait. Depuis la déconvenue de la veille '
auprès de la supérieure, il commençait à se défier, sinon
de la fidélité, au moins de l'intelligence de Martin-Guerre, i
Il s'était donc gardé de lut faire part des précieux rensel-
gnemens que Jean Peuquoy lui avait donnés, et le Martin-
Guerre postiche; qui croyait n'accompagner son maître
qu'à une ronde militaire, fut assez étoniié de le voir se
diriger vers le boulevard de la Reine, oti la grande ambu-
lance avait été établie.
— Allez-vous donc voir quelque blessé, monseigneur? dit-il.
— Cliut ! répondit seulement Gabriel en mettant un doigt
sur ses lè%Tes.
La principale ambulance, devant laquelle Gabriel et Ar-
nauld arrivaient en ce moment, avait été placée auprès des
remparts, non loin du faubourg d'Isle, qui était l'endroit
le plus périlleux et celui par conséquent où les secours
étaient le plus nécessaires. C'était un grand bâtiment qui
servait, avant le siège, de magasin à fourrage, mais qu on
avait dû mettre par urgence à la disposition des chirurgiens.
La douceur d'une nuit d'été avait permis de laisser ouverte
la porte du milieu de l'ambulaDce, pour renouveler et ra-
fraîchir l'air. Du bas des marches d'une galerie extérieure,
Gabriel pouvait donc déjà, à la lueur des lampes allumées
sans cesse, plonger son regard dans cette salle de souf-
frances.
Le spectacle était navrant. Il y avait bien çà et là quel-
ques lits sanglans dressés à la hâte ; mais ce luxe n'était
accordé qu'aux privilégiés. La plupart des malheureux
blessés gisaient à terre sur des matelas, des couvertures, et
même sur la paille. Des gémissements aigus ou plaintifs
appelaient de toutes parts les chirurgiens et leurs aides
qui, malgré leur zèle, ne pouvaient entendre à tous ce-
pendant. Ils allaient au pansement le plus nécessaire, à
l'amputation la plus pressée et les autres devaient attendre.
Et le tremblement de la fièvre ou les convulsions de 1 ago-
nie tordaient sur leur grabat les misérables ; et si, dans
quelque coin, lun d'eux étendu restait sans mouvement
et sans cri, le drap-linceul, ramené sur sa tête, disait assez
qu'il ne devait plus jamais remuer ou se plaindi'e.
Devant ce douloureux et lugubre tableau, les cœurs les
plus vaillans et les plus pervers auraient perdu leur en-
durcissement et leur courage. Arnauld du Thill ne put
s'emi>écher de frissonner et Gabriel de pâlir.
Mais, tout à coup, sur cette pâleur soudaine du jeune
homme un soui'ire attendri se dessina. Au milieu de cet
enfer rempli d'autant de douleurs que celui de Dante,
l'ange calme et radieux, la douce Béatrix, venait de lui ap-
paraître. Diane, ou plutôt la sœur Bénie, venait de passer,
sereine et mélancolique, au milieu de tous ces pauvres
blessés.
Jamais elle n'avait semblé plus belle à Gabriel ébloui.
Certes, aux fêtes de la cour, l'or, les dlamans et le velours
ne lui seyaient pas comme, dans cette morne ambulance,
la robe de bure et la guimpe blanche de la religieuse. A
son prolil pur, à sa chaste démarche, à son consolant re-
gard, on eût dû la prendre pour la Pitié elle-même descen-
due en ce lieu de souffrances. La pensée chrétienne ne
pouvait s'incarner sous une forme plus admirable, et rîen
n'était touchant comme de voir cette beauté choisie se
pencher sur ces fronts hâves 'et défigurés par l'angoisse,
et cette fille de roi tendre sa petite main émue à ces sol-
dats sans nom qui allaient mourir.
Gabriel songea involontairement à madame Diane de
Poitiers occupée sans doute, en ce moment même, de dila-
pidations joyeuses et d'Impudiques amours, et Gabriel,
frappé de ce contraste étrange entre les deux Diane, se dit
qu'à coup sûr Dieu avait fait les vertus de la fUle pour ra-
cheter les fautes de la mère.
Tandis que Gabriel, dont le défaut n'était pourtant pas
d'être un rêveur, se livrait à la contemplation et à ses
comparaisons sans s'apercevoir que le temps passait, dans
l'intérieur de lambulance la tranquillité s'établissait peu
à peu. La soirée en effet était déjà avancée ; les chirur-
giens achevaient leur tournée ; le mouvement cessait et
aussi le bruit. On recommandait aux blessés le silence et
le repos et des breuvages assoupissans aidaient à la recom-
mandation. On entendait encore bien çà et là quelques gé-
mlssomens plaintifs, mais plus de ces cris déchirans de
tout à l'heure. Avant qu'une demi-heure se fût écoulée,
tout redevint calme, autant que la souffrance peut être
calme
Diane avait adressé aux malades ses dernières paroles de
consolation, et les avait, après les médecins et mieux qu'eux,
exhortés à la paix et à la patience. Tous obéissaient de leur
mieux à sa voix doucement impérieuse. Quand elle vit que
pour chacun d'eux les prescriptions ordonnées étalent rem-
plies, et qu'en ce moment nul n'avait plus besoin d'elle,
elle respira longuement, comme pour soulager sa poitrine
oppressée et s approcha de la galerie extérieure, sans doute
afin de respirer un peu à la porte l'air frais du soir, et de
se reposer des misères et des infirmités des hommes en
contemplant les étoiles de Dieu.
Elle vint, en effet, s'appuyer sur une sorte de balustre de
pierre, et son regard levé au ciel n'aperçut pas au bas des
marches, à dix pas d'elle, Gabriel ravi en extase à son as-
pect comme devant une apparition céleste.
Un assez brusque mouvement de Martin-Guerre, qui ne
semblait pas partager ce ravissement, ramena notre amou-
reux sur la terre.
— Martin, dit-il à son écuyer à voix basse, tu vols quelle
LES DEUX DIANE
59
occasion uni<iue m'est offerte. Je dois, je veux en profiter,
et parler, peut-être hélas : pour la dernière fois, à madame
Diane. Toi, veille cependant à ce qu'on ne nous interrompe
pas, et fais le guet un peu à l'écart, tout en restant néan-
moins à portée de ma voix. Va, mon Adèle serviteur, va.
— Mais, monseigneur, olijecta Martin, ne craignez-vous
pas que madame la supérieure?...
— Elle est dans une autre salle probablement, reprit Ga-
briel. Et puis, il n'y a pas i hésiter devant la nécessité
qui peut désormais nous séparer pour toujours
Martin parut se résignèï et s'éloigna en jurant, mais
tout bas.
Pour Gabriel, il s'approcha de Diane un peu plus, et
contenant sa voix afin de n'éveiller l'attention de personne,
appela doucement :
— Diane ! Diane l
Diane tressaillit ; mais ses yeux, qui n'avaient pas encore
eu le temps de s'habituer ù l'ombre, ne virent pas d'abord
Gabriel.
— Mappelle-t-on ? dit-elle; et qui m'appelle ainslî
— Moi I répondit Gabriel, comme si le monosyllabe de
Médée devait suffire pour le faire reconnaître.
n suffit en effet, car Diane, sans en demander davantage,
reprit d'une voix que l'émotion et la surprise faisaient
tremblante.
— Vous, monsieur d'Exmès ! est-ce bien vous ? et que
voulez-vous de moi en ce lieu et à cette heure ? Si, comme
on me l'avait annoncé, vous m'apportez des nouvelles du
roi mon père, vous avez bien tardé, et vous choisissez mal
l'endroit et le moment Sinon, vous le savez, je n'ai rien à
entendre de vous et je ne veux rien entendre. Eh bien !
monsieur d'Exmès, vous ne répondez pas'? ne m'avez-vous
pas comprise? Vous vous taisez? que signifie ce silence,
Gabriel ?
— Gabriel ! à la bonne heure donc ! s'écria le jeune
Homme Je ne vous répondais pas, Diane, parce que vos
froides paroles me glaçaient, et que je ne trouvais pas la
force de vous appeler madame, comme vous m'appeliez
monsieur. C'est bien assez déjà de vous dire : Vous !
— Ne m'appelez pas madame et ne m'appelez plus non
plus Diane. Madame de Castro n'est plus ici ; c'est la sœur
Bénie qui est devant vous, .\ppelez-moi ma sœur, et je vous
appelerai mon frère !
— Quoi ! qu'est-ce à dire ? s'écria Gabriel en reculant
épouvanté. Mol, vous nommer ma sœur ! pourquoi voulez-
vous, grand Dieu ! que je vous nomme ma sœur ?
— Mais c'est le nom qu'à présent tout le monde me
donne, reprit Diane. Est-ce donc un nom si effrayant?
— Oh '■ oui, oui, certes ! ou plutôt non ; pardonnez-moi
Je suis fou. C'est un titre doux et charmant ; je m'y habi-
tuerai. Diane, je m'y habituerai... ma sœur.
— Vous voyez, reprit Diane en souriant tristement. C'est
d'ailleurs le vrai nom chrétien qui me convient désormais ;
car. bien que je n'aie pas encore prononcé mes vœux, je
suis déjà religieuse par le cœur ; et je le serai bientôt par
le fait, j'espère, dès que j'aurai obtenu la permission du roi.
M'apportez-vous cette permission, mon frère?
— Oh ! fit Gabriel avec douleur et Teproche.
— Mon Dieu ! reprit Diane, il n'y a, je vous assure, au-
cune amertume dans mes paroles. J'ai tant souffert depuis
quelque temps parmi les hommes, que naturellement je cher-
che mon reluge en Dieu. Ce n'est pas le dépit qui me fait
a^r et parler, c'est la douleur.
Il n'y avait, en effet, dans l'accent de Diane que de la
douleur et de la tristesse. Et dans son cœur pourtant se
mêlait à cette tristesse, une joie involontaire qu'elle n'avait
pu contenir à l'aspect de Gabriel, de Gabriel qu'elle avait
cru autrefois perdu pour son amour et pour ce monde, et
qu'elle retrouvait aujourd'hui énergique, fort et peut-être
tendre.
Aussi, sans le vouloir, sans le savoir, elle avait descendu
de deux ou trois degrés l'escalier, et, attirée par un aimant
invincible, s'était ainsi rapprochée de Gabriel.
— Ecoutez, dit celui-ci, il faut que le malentendu cruel
qui a déchiré nos deux cœurs re.sse à la fin. Je ne puis sup-
porter plus longtemps cette pensée que vous me méconnai.s-
sez, que vous croyez à mon indifférence, ou, qui sait? à ma
haine Cette Idée affreuse me trouble, môme dans la tâche
sainte et difficile que je dois accomplir. Mais venez un
peu à l'écart... ma sœur, vous avez encore confiance en
moi, n'est-ce pas? Eloignons-nous, je vous prie, de cette
place . si l'on ne peut nous voir, on peut nous entendre, et
J'ai des raisons de craindre qu'on ne veuille troubler notre
entretien, cet entretien qui. je vous le dis, ma sœur, est
nécessaire à ma raison et à ma tranquillité.
Diane ne réfléchit plus. De tels mots prononcés par une
telle bouche étalent tout-puissans sur elle. Elle remonta
seulement deux marches pour voir dans la salle de l'ambu-
lance si l'on n'avait pas besoin d'elle, et, trouvant tout en
repos comme U fallait, elle redescendit aussitôt vers Gabriel,
appuyant sa main confiante sur la main loyale de son
gentillwmme.
— Merci I lui dit Gabriel, les momens sont précieux ; car
ce que je crains, le savez-vous, c'est que la supérieure,
qui connaît mon amour maintenant, ne vienne s'opposer
à cette e.xplication, grave et pure pourtant comme mon
affection pour vous, ma sœur.
— C'est donc cela, reprit Diane, qu'après m'avoir parlé
elle-même de voire arrivée et du désir que vous aviez de
m'entretenir. la bonne mère Monique, instruite par quel-
qu'autre sans doute du passé que je lui avais en partie
caché, je l'avoue, m'a empêchée depuis trois jours de
sortir du couvent, et aurait voulu encore m'y retenir ce
soir, si mon tour de veille à lambulance étant arrivé, je
n'avais tenu absolument a. remplir mon douloureux devoir.
Oh ! Gabriel ! la tromper, cette douce et vénérable amie,
n'est-ce pas bien mal à moi ?
— Faut-il donc vous répéter, reprit Gabriel avec mélan-
colie, que vous êtes auprès de moi comme auprès d'un
frère, hélas 1 que je dois, que je veux faire faire tous les
tressaillemens de mon cœur, et vous parler uniquement
comme un àmi, certes toujours dévoué et qui mourrait
pour vous avec joie, mais qui écoutera sa tristesse bien
plutôt que son amour, soyez tranquille I
— Alors parlez donc, mon frère, reprit Diane.
Mon frère ! ce nom terrible et charmant rappelait tou-
jours à Gabriel l'étrange et solennelle r.lternative où la des-
tinée l'avait placé, et, comme un mot magique, chassait
les ardentes pensées qu'auraient pu éveiller au cœur du
jeune homme la nuit solitaire et la ravissante beauté de
sa bien-aimée.
— Ma sœur, dit-il d'une voix assez ferme, j'avais abso-
lument besoin de vous voir et de vous parler, pour vous
adresser deux prières: l'une qui a trait au passé, l'autre
OUI se rapporte â l'avenir. Vous êtes bonne et généreuse,
Diane, et vous les accorderez toutes deux a un ami qui ne
vous rencontrera peut-être plus sur son chemin en ce
monde, et qu'une mission fatale et dangereuse ex-pose à
toute minute à la mort.
— Oh ! ne dites pas cela, ne dites pas cela ! s'écria ma-
dame de Castro prête à défaillir, et mesurant, éperdue, son
amour à son épouvante.
— Je vous dis cela, ma sœur, repartit Gabriel, non pour
que vous vous alarmiez, mais pour que vous ne me refu-
siez pas un pardon et une grâce. Le pardon est pour cet
effroi et ce chagrin qu'a dû vous causer mon délire, le
jour où je vous al vue pour la dernière fois à Paris. J'ai
jeté dans votre pauvre cœur l'épouvante et la désolation
Hélas ! ma sœur, ce n'était pas moi qui vous parlais,
c'était la fièvre. — Je ne savais pas ce que je disais, vrai-
ment ; et une révélation terrible reçue ce jour-là même,
et que j'avais peine à contenir en moi, m'emplissait dé
démence et de désespoir. Vous vous souvenez peut-être, ma
sœur, que c'est en vous quittant que je fus pris de cette
longue et douloureuse maladie qui faillit me coûter la
vie ou au moins la raison ?
— Si je m'en souviens, Gabriel! s'écria Diane.
— Ne m'appelez pas Gabriel, par grâce ; appelez-moi
mon frère toujours, comme tout à l'heure ; appelez-moi
mon frère ! Ce nom qui me faisait peur d'abord, j'ai be-
soin de l'entendre à présent.
— Comme vous voudrez... mon frère, reprit Diane éton-
née.
Mais en ce moment, à cinquante pas d'eux, le bruit ré-
gulier d'une troupe en marche se fit entendre, et la sœur
Bénie se serra contre Gabriel avec crainte.
— Qui vient là ? mon Dieu ! on va nous voir ! dit-elle,
— C'est une patrouille de nos hommes, reprit Gabriel
assez contrarié.
— Mais ils vont passer auprès de nous, me reconnaître
ou appeler. Oh! laissez-moi rentrer avant qu'ils n'appro-
chent ; lalssez-moI me .sauver, je vous en supplie.
— Non, il est trop tard, reprit Gabriel en la retenant.
Fuir maintenant, ce serait se montrer. Par ici, plutôt : ve-
nez par ici. ma sœur.
Et, suivi de Diane tremblante, 11 monta en toute hâte un
escalier caché par une rampe de pierre, qui conduisait sur
les remparts mêmes. Là, il plaça Diane et se plaça lui-
même entre une guérite non gardée et les créneaux.
La patrouille passa à vingt pas sans les voir.
— Que voil.^ un point mal protégé ! se dit Gabriel, chez
qui son idée fixe veillait toujours.
Mais il revint aussitôt à Diane, à peine rassurée encore.
— Soyez tranquille maintenant, ma sœur, lui dit-il ; le
péril est passé. Mais écoutez-moi car le temps passe, et
j'ai encore sur mon cœur les deux poids qui l'oppressaient.
Vous ne m'avez pas dit d'abord que vous m'aviez pardonné
ma folle, et j'ai toujours à porter ce lourd fardeai du
passé.
— Pardonne-t-on la fièvre et le désespoir 1 reprit Diane :
- non, mon frère, on les plaint et on les console. Je ne vous
•w
«M
ALEXANDHE DUMAS ILLLSTRÉ
ea Toulais, pas, je pleurais; à présent, vous voUà revenu
à la raison et à la vie, et je suis, moi, résignée à la volonté
de Dieu.
— Ah ! ce n'est pas le tout que la résignation, ma sœur,
sécria Gabriel, il faut que vous ayez l'espérance. C'est
pour cela que j'ai voulu vous voir. Vous m'avez délivré de
mon remords du passé, merci ! Mais il faut que vous m'Otiez
de dessus la poitrine mon angoisse pour votre avenir.
Vous êtes, voyez-vous, un des buts rayonnans de mon exis-
tence. Il faut que, tranquiOe sur ce but, je n aie à me
jpréoccuper, en y marchant, que des périls du chemin ; il
faut que je sois certain de vous trouver au terme de ma
route, avec un sourire, triste si j'éclioue, et joyeux si je
réussis, mais, en tout cas, avec un sourire ami. Pour cela,
il ne doit pas y avoir entre nous de méprise. Cependant,
ma sœur, il sera nécessaire que vous me croyiez sur parole
et que vous ayez eu moi un peu de confiance ; car le se-
cret qui réside au fond de mes actions ne m'appartient pas ;
j ai juré de le garder, et si je veux qu'on tienne les engage-
mens pris envers moi, je dois tenir les engagemens pris par
moi envers les autres.
— Expliyuez-vous, dit Diane.
— Ah ! reprit Gabriel, vous voyez bien que j hésite et
que je cherche des détours, parce que je songe à cet habit
que vous portez, à ce nom de sœur que je vous donne, et,
plus que tout cela, au profond respect qu'il y a pour vous
dans mon cœur ; et je ne veux prononcer aucune parole
qui réveille ou des souvenirs trop enivrans, ou des illu-
sions trop dangereuses. Et pourtant, 11 faut bien que je vous
le dise, que jamais votre image adorée ne s'est effacée ou
seulement affaiblie en mon âme, et que rien et personne
ne pourra l'affaiblir jamais !
— Mon frère !... interrompit Diane, à la fois confuse et
charmée.
— Oh! écoutez-moi jusqu'au bout, ma sœur, reprit Ga-
briel. Je vous le répète, rien n'a altéré et rien n'altérera
jamais cet ardent... dévouement que je vous ai consacré;
et même, je suis heureux de le penser et de le dire, quoi
qu'il advienne, il me sera toujours, non seulement permis,
mais commandé presque de vous aimer. Seulement, iM>
<iuelle nature devra être cette tendresse ? Dieu seul le sait,
hélas I mais nous le saurons bientôt aussi, je l'espère: En
attendant, voici ce que j'ai à vous demander, sœur : Con-
fiante au Seigneur et en votre frère, vous laisserez faire la
Providence et mon amitié, u espérant rien, mais ne déses-
pérant pas non plus. Comprenéz-moi bien. Vous m'avez
dit autrefois que vous m'aimiez, et, pardonnez-moi ! je sens
dans mon cœur que vous pouvez m'almer encore, si le
destin le veut bien. Or, je désire atténuer ce que mes pa-
roles ont eu de trop désolant dans ma folie, lorsque je
vous ai quittée au Louvre. Il ne faut ni nous leurrer de
vaines chimères, ni croire que tout est décidément fini pour
nous en ce monde. Attendez. D'ici à peu de temps je vien-
drai vous dire de deux choses l'une ; ou bien : Diane, je
t'aime, souviens-toi de notre enfance et de tes aveux ; il
faut que lu sois à moi. Diane, et que, par tous les moyens
possibles, nous obtenions du roi son consentement à notre
union. Ou bien, je vous dirai : Ma sœur, une fatalité invin-
cible s'oppose à notre amour et ne veut pas que nous
soyons heureux ; rien ne dépend de nous en tout ceci, et
c'est quelque chose de surhumain, de divin presque, qui
vient se placer entre nous, ma sœur. Je vous rends votre
promesse. Vous êtes libre. Donnez votre vie à un autre,
vous n'en serez ni à blâmer, ni même, hélas ! à plaindre ;
non, nos larmes même seraient Ici de trop. Courbons la
tète sans mot dire, et acceptons notre destinée inévitable.
Vous me serez toujours chère et sacrée ; mais nos deux
exlsleutes qui pourront. Dieu merci : se côtoyer encore,
ne pourront jamais se mêler.
— Quelle étrange et redoutable énigme ! ne put s'empê-
cher de dire madame de Castro, perdue dans une rêverie
pleine d'effroi.
— Cette énigme, reprit Gabriel, je pourrai sans doute
vous en dire le mot alors. Jusque-l;ï, vous creuseriez en
vain l'abime de ce secret, ma sœur. Jusque-là donc, atten-
dez et priez. Me promettez-vous, d'abord de croire en rfion
•œur, et puis, de ne plus nourrir la pensée désolée de
renoncer au monde pour vous ensevelir dans un cloître ?
Me promettez- vous d'avoir la foi et l'espérance, comme
vous avez déjà la charité î
— Foi en vous, espérance en Dieu, oui, je puis vous
promettre cela maintenant, mon frère. Mais pourquoi vou-
lez-vous que je m'engage à retourner dans le monde, si ce j
n'est pour vous y accompagner? Mon ftmi-, n'csi-ce pas '
assez ! pourquoi voulez-vous que je vous soumette aussi ma
vie, quand ce n'est pas i vous peut-être que je devrai la
consacrer ? Tout n'est donc en mol et autour de mol <iue
ténèbres, mon Dieu ! 1
— Sœur, dit Gabriel de sa voix pénétrante et solennelle,
je vous demande cette promesse pour marcher paisible et
fort désormais dans ma vole redoutable et mortelle peut-
, être, et pour être sur de vous trouver libre et prête au
rendez-vous que je vous donne.
— C est bien, mon frère, je vous obéirai, dit Diane.
— Oh : merci : merci : s'écria Gabriel. L'avenir m'appar-
tient maintenant. Voulez-vous mettre votre main dans la
mienne comme gage de votre promesse, ma sœur ?
— La voici, mon frère.
— Ah ! je suis sur de vaincre à présent, reprit lardent
jeune homme. Il me semble que rien ne sera plus désor-
mais contraire à mes désirs et à mes desseins.
-Mais, comme pour donner un dotible démenti à ce rêve,
en ce moment même des voix appelant la sœur Bénie
s'écrièrent du côté de la ville, et, dans le même temps, Ga-
briel crut entendre derrière lui un léger bruit du côté des
fossés. Mais il ne s'occupa d abord que de l'effroi de Diane.
— On me clierche, on m'appelle ] Jésus I si on nous trou-
vait ensemble : .^dleu, mon frère, adieu, Gabriel.
— Au revoir, ma sœur, au revoir Diane. Allez ! je reste
ici. Vous serez sortie seulement pour prendre l'air. A bien-
tôt, et merci encore.
Diane se hâta de redescendre l'escalier et d'aller au-devant
des gens portant des torches qui l'appelaient de toutes parts
a tue-tète, précédés par la mère Monique.
Qui donc avait, par ses insinuations faussement niaises,
donné lévell, à la supérieure ? qui, si ce n est mons Ar-
nauld, mêlé, avec la mine la plus piteuse du monde, à
ceux qui cherchaient la sœur Bénie. Personne n avait un
air candide comme ce coquln-là : aussi ressemblait-Il au
bon Martin-Guerre.
Gabriel, rassuré en voyant de loin Diane rejoindre sans
encombre la mère Monique et sa troupe, s'apprêtait aussi
à quitter les remparts, quand tout à coup une ombre se
dressa derrière lui.
Un homme, un ennemi, armé de toutes pièces, enjam-
bait la muraille.
Courir à cet homme, le renverser d'un coup d'épée, et,
tout en criant : Alarme i alarme ! d'une voix retentissante,
s'élancer à la tête de l'échelle dressée contre les murs, et
toute chargée d'Espagnols, ce fut pour Gabriel l'affaire
d'un Inslaot.
Il s'agissait tout simplement d'une surprise nocturne, et
Gabriel ne s'était pas trompé, l'ennemi avait donné coup
sur coup deux assauts dans le jour^ pour pouvoir hasarder
plus sûrement dans la nuit cette tentative hardie.
Mais la Providence, ou, pour parler plus véridiquement
et plus paiennement, r.\mour avait amené là Gabriel.
.\vant qu'un second ennemi eût le temps de suivre sur la
plate-forme celui qu'il avait déjà abattu, il saisit de ses
mains vigoureuses les deux moutans de l'échelle et les dix
assiégeans qu'elle portait.
Leurs cris, en se brisant à terre, se mêlaient aux cris de
Gabriel appelant toujours : Aux armes ! Pourtant, à vingt
pas plus loin, une autre échelle s'était déjà dressée, et, là,
pas de point d'appui pour Gabriel ! Par bonheur, il avisa
dans l'ombre une grosse pierre, et, le danger doublant sa
vigueur, 11 put la soulever jusque sur le parapet, d'où 11
n'eût qu'à la pousser sur la seconde échelle ; ce poids ter-
rible la brisa en deux du coup, et les malheureux qui y mon-
taient, assommés ou meurtris, vinrent tomber dans les fossés,
effrayant de leur agonie leurs compagnons dès lors hésitants
Cependant les cris de Gabriel avalent donné 1 alarme ;
les sentinelles 1 avalent propagée ; les tambours battaient le
rappel ; le tocsin de la Collégiale retentit à coups pressés.
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées, et plus de cent
hommes déjà étaient accourus auprès du vicomte d'Exmès,
prêts à repousser avec lui les assaillans qui oseraient se
présenter encore, et tirant même avec avantage sur ceux
qui étaient dans les fossés et qui ne pouvaient répondre au
feu de leurs arquebuses.
Le hardi coup de main des Espagnols était donc man-
qué. Il ne pouvait réussir que si, en réalité, le point de
l'attaque avait été dégarni de défenseurs, comme on avait
cru le remarquer. Mais Gabriel, en se trouvant là, avait
déjoué la surprise. Les assiégeans n'avaient plus qu'à battre
en retraite, ce qu'ils firent au plus vite, mais non pas sans
laisser nombre de morts, et sans emporter nombre de blessés.
La ville était sauvée encore une lois, et encore une fols
grâce à Gabriel.
Mais il fallait qu'elle tint bon quatre longs jours encore,
pour que la promesse faite au roi fût accomplie.
XXXIV
UNE VtÇTORIECSE DÉFAITE
L'échec Inattendu qu'ils venaient de subir eut peur pre-
mier effet de décourager les assiégeans, et ils semblèrent
comprendre qu'ils ne s'empareraient décldé|nent de la ville
LES DEUX DIANE
QU après avoir anéanti un à un les moyens de résistance
queue pouvait leur opposer encore. Donc, pendant trois
Jours. Ils ne tentèrent pas de nouvel assaut: mais toutes
rlVf'h^'",'"'^' tonnèrent, toutes leurs mines jouèrent sans
relâche et sans repos. Les hommes qui défendaient la place
animés d un esprit surhtimain, leur paraissaient Invin-
cibles; Ils s attaquèrent au.x murailles, et les murailles
furent moins solides que les poitrines. Les tours croulaient,
les fossés se comblaient, toute la ceinture de la ville tombait
lambeau par lambeau. '"«""«"i
Puis quatre jours après leur surprise nocturne, les Es-
pagnols se hasardèrent entîn à lassaut. C'était le huitième
et dernier jour demandé ^ Henri II par Gabriel. Si l'attaque
des ennemis échouait encore cette fois, son père était
sauvé comme la ville ; sinon, toutes ses peines et tous ses
ellorts devenaient inutiles, le vieillard, Diane et lui-même
Gabriel, étaient perdus.
Aussi, quel furleu.x courage il déploya dans cette journée
sviprême, cest ce qull est plus qu'impossible de dire Cm
n eût pas cru qu'il put y avoir dans l'âme et dans le corps
d un homme tant de puissance et d'énergie. Il ne voyait
pas les dangers et la mort, mais seulement la pensée de
son père et de sa flancée, et il marchait contre les piques
et au-devant des balles et des boulets comme s'il eut été in-
vulnérable. Un éclat de pierre l'atteignit au côté et un fer
de lance au front, mais il ne sentait pas ses blessures ' il
semblait ivre de bravoure: il allait, courant, frappant
exhortant de la voi.x et de l'e.xemple. On le voyait partout
on le péril était le plus urgent. Comme l'àme anime tout le
corps. 11 animait toute cette ville : il était dix, il était vin-t
11 était cent. Et. dans cette exaltation prodigieuse le san^-
frold et la prudence ne lui manquaient pas. D'un coup
d'œil plus prompt que l'éclair il apercevait le danger et y
parait sur-le-champ. Puis, quand les assaillans cédaient
quand les nôtres, électrisés par cette valeur contagieuse'
reprenaient évidemment l'avantage, vite Gabriel s'élançait
a un autre poste menacé ; et sans se lasser, sans s'affaiblir
recommençait son héroïque mission.
Cela dura six heures, depuis une heure jusqu'à sept.
A sept heures, la nuit tombait et les Espagnols battaient
en retraite de toutes parts Derrière quelques pans de murs
avec quelques ruines de tours et quelques soldats décimés
et mutilés. Saint-Quentin avait encore prolongé d'un jour
de plusieurs jours peut-être, sa glorieuse résistance
Quand le dernier ennemi quitta le dernier poste attaqué
Gabriel tomba entre les mains de ceux qui l'entouraient'
épuisé de fatigue et de joie.
On le porta triompalement à la maison de ville
Ses blessures d'ailleurs étaient légères et son évanouisse-
ment ne pouvait se prolonger. Quand il revint à lui l'ami-
ral de Coligny tout radieux était à ses côtés.
— Monsieur l'amiral, dit pour premier mot Gabriel je
n'ai pas rêvé, n'est-ce pas? il y a bien eu aujourd'hui 'un
assaut terrible que nous avons encore repoussé?
— Oui. ami. et en partie grâce à vous, répondit Gaspard.
— Et les huit jours que le roi m'avait accordés sont écou-
lés ! s'ecria Gabriel. Oh ! merci : merci • mon Dieu !
— Et pour achever de vous réconforter, ami, reprit l'ami-
ral. Je vous apporte d'excellentes nouvelles. Protégée par
notre défense de Saint-Quentin, la défense de tout le terri
toire s'organise, à ce qu'il paraît ; un de mes espions qui
a pu voir le connétable et entrer pendant le tumulte d'au-
jourd'hui, me donne là-dessus les meilleures espérances
M de Guise est arrivé à Paris avec l'armée de Pié-
mont, et. de concert avec le cardinal de Lorraine prépare
à la résistance les villes et les hommes. Saint-Quentlu dé-
peuplé et démantelé ne pourra pas résist'er au premier as-
saut, mais son œuvre et la nôtre est faite: et la France est
sauvée, ami. Oui. tout s'arme derrière nos fidèles remparts •
la noblesse et tous les ordres de l'Etat se .soulèvent les re-
crues abondent, les dons gratuits pleuvent. deux corps
auxiliaires allemands viennent d'être engagés. Quand l'en-
nemi en aura fini avec nous, et cela par malheur ne peut
plus tarder. Il trouvera du moins après nous à qui parler
La France est sauvée, Gabriel !
— Ah ! monsieur l'amiral, vous ne .savez pas tout le bien
que vous me faites, reprit Gabriel. Afais permettez-moi une
question : ce n'est pas par un vain sentiment d'amour-
propre que je vous la fais au moins : vous me connaissez
trop maintenant pour le croire, non : il y a au fond de ma
demande un motif bien sérieux et bien grave, allez ' Mon-
sieur l'amiral, en deux mots, croyez-vous «ne ma présence
Ici depuis huit jours ait été pour quelque chose dans l'heu-
reux résultat de la défense de Saint-Quentin ?
— Pour tout. ami. pour tout : répondit Gaspard avec une
Bénéreu.se franchise. Le jour de votre arrivée vous l'avez
vu sans votre intervention bien inattendue, je cédais j'al-
lais plier sous la responsabilité terrible dont on chargeait
ma conscience, je rendais moi-même aux Espagnols les
clefs de cette cité que le roi avait confiée à ma garde Le
lendemain, n'avez-vous pas achevé votre œuvre en intro-
aulsant dans la ville un secours, faible sans doute mais qui
61
de^^^iir^^Lit: ^"i^^i^^vj: r "^^-^ -^
aos ingénieurs. Je ne p.irle nas do h, i im , ™"'eurs et à
avez toujours et Par.o'urilpTo^'l ^-1 ^ ^^sauT^a": ^""v
a quatre jours, qui a miraculeusement préservé lâvuiertl
^^snt'^^-^-L::^ in^f r i -n" ^ -"
5^^,.-^^^Tio-L^~HF S
riirr,,.f^"' '■°"' =°'^"* ■■eûdues, monsieur l'amiral
dit Gabriel, pour vos bonnes et vos Indulgentes paroles
^ ^rZlJ!'^'' •'"^ '""^ ^""-^^^ blen^les'^rVéîeT'^de-
.,7 ^? i*^*' ^^^ seulement ma volonté, ami reprit l'amf
rai, cest mon devoir, et vous savez qj'à son devoir Gas
pard de Coligny ne fault jamais ^^^'
au7ai^le'nas°"ïn'nn=-i" ''.'"''"• '' ""^"^ obligation ne vous
encore' à'^ce' service " Ne "iÎ^Hp" ■ ""' voulez-vous ajouter
„„, ~- service ; Ne parlez a personne, le vous nri»
pas même a monsieur le connétable à monsieur™ conné'
able surtout, de ce que j'ai pu faire pour vous aider dan:
votre glorieuse tâche. Que le roi le s-icli- sf.ni ^l l, .J
verra par la que je n'ïi pas tr°àviiu?t'u;7a- gioirf ^ e
â-vl d"/,T :rer?'/°"'i *'"" "" engagemem piMs VIS
^i lu. li , " '^^"^ '^^ ™''""s PO"!- me récompenser
M„t lo . '°""^"^' "° P--"^ mille fols plus euviabîe que
tous les honneurs et toutes les dignités de son royaume
Ou. monsieur l'amiral, que ce prix me soit accordé ^t la
centupi:."'"" " '""'^^ °'°'' ^' '^^"^ " y -• ^erâ'payée aS
- 11 faut donc que la récompense soit en effet ma^nifl
rTne^voûVert"'"; ''"" ''"'''' ""« '^ reconnaissance du
L dfeirez G^hr^rir ^"^ ' '', '''^' d'ailleurs comme vous
le uesirez, Gabriel, et quoiqu'il m'en coûte de me taire sur
vos mérites, puisque vous l'exigez, ie me tairai
^~ ■''^^J'^"'^ Gabriel, qull y a donc longtemps que je
ç ai goûté une tranquillité pareille à celle que j'éprouve en
ce moment! Que c'est bon d'espérer et de crolJe un Jeu "
1 avenir! maintenant j'irai tout gaiment aux remparts le
me battrai le cœur léger, et il me semble queTserl ' ii
unTil^l^me^Îui^^pL't ''' "" '^ ''''-' os1raiint1o^uche"r
souriï:tZ^g?y.^jne';;- ^s ^STT^Ù/^^ ^
cette certitude de victoire vous mentira. La ville est niesoue
ouverte désormais : quelques coups de canon auront bientôt
mis a bas ses derniers fragmens de murailles et ses dern"ers
fragmens de tours. De plus, il ne nous reste guire
de bras valides, et les soldats qui ont si bravement lus
quici suppléé aux remparts vont nous manquer à leu"
tour. Le prochain assaut rendra l'ennemi maître de la
place, ne nous faisons pas illusion là-dessus
- Mais monsieur de Guise ne peut-il pas nous envoyer
de Pans, des secours? demanda le vicomte d'E.xmès
- Monsieur de Guise, répondit Gaspard, n'exposera pas
ses précieuses ressources pour une ville prise aux trois
quarts, et monsieur de Guise fera bien. Qu'il garde ses hom
mes au cœur de la France, c'est là qu'Us sont nécessaires.
Saint-Quentin est sacrifié. La victime expiatoire a lutté assez
longtemps. Dieu merci! il ne lui reste plus qu'à tomW
noblement, et c'est à quoi nous tâcherons de l'aider encore
n'est-il pas vrai, Gabriel? Il faut que le triomphe des Espa-
gnols devant Saint-Quentin leur cotte plus cher qu'une dé-
faite. Nous ne nous battons plus à préseut pour nous sau-
ver, mais pour nous battre.
r-oT ?*!'• ^CV, '^"''■^'!""' ''°"'" '^ '"^^ ■ '■«P'"" joyeusement
Gabriel, plaisir de héro? ! monsieur l'amiral luxe digne
de vous ! Eh bien ! soit, amusons-nous à tenir la ville en-
core deux, trois jours, quntre jours si nous le pouvons Fai-
.sons rester Philippe II. Philibert-Emmanuel. l'Espagne
1 Angleterre et la Flandre, en échec devant quelques débris
de pierre. Ce sera toujours un peu de temps de gagné pour
monsieur de Guise, et pour nous un spectacle assez comique
a voir. Qu'en dites-vous?
— .le dis. ami. répondit l'amiral, (lue vous avez la plai-
santerie sublime, et que. jusque dans vos jeux, il y a de
la gloire.
L'aventure aida au souh.nit de Gabriel et de Coligny. Eff
elïet, Philippe II et son général Philibert-Emmanuel, fu-
rieux d'être arrêtés si longtemps devant une ville et
d'avoir déjà livré dix assauts en vain, ne voulurent pas en
tenter un onzième sans être assurés cette fois de la vic-
toire. Comme ils l'avalent fait déjà précédemment, ils res-
tèrent trois jours sans attaquer, et remplacèrent leurs
soldats par leurs canons, puisque décidément, dans la cité
héroïque, les murs étalent moins durs que les coeurs
62
ALEX.\XDRE DUMAS ILLUSTRE
JL 'amiral et le vicomte d'Exmès, pendant ces trois Jours,
firent bien réparer â mesure, autant çcue possible, par leurs
travailleurs, les dégâts des batteries et des mines ; mais
les bras manquaient, par malheur. Le 26 août, â midi, il ne
restait pas debout ua seul pan de muraille. Les maisons se
voyaient â découvert comme dans une ville ouverte, et les
soldats étaient tellement clair-semés qu ils ne pouvaient
même plus former une ligne d'un homme de iront sur les
points principaux.
Gabriel lui-même fut obligé d'en convenir ; avant que le
signal de l'assaut fût seulement donné, la ville était déjà
prise.
On ne la prit pas du moins à la brèche que défendait
Gabriel. Là se trouvaient avec lui monsieur du Breuil et
Jean Peuquoy, et tous trois s'escrimèrent si bien et firent
de si merveilleuses prouesses que, de leur côté, ils repous-
sèrent jusqu'à trois fois les assaillans. Gabriel surtout s'en
donna à cœur joie, et Jean Peuquoy s'ébahissait tellement
<Jes grands coups d épée qu'U voyait distribuer à droite
et à gauche qu'il faillit être îué lui-même dans ses éton-
nemens distraits, et que Gabriel fut obligé à deux reprises
de sauver la vie â son admirateur.
Au.ssi le bourgeois jura sur place au vicomte un culte et
un dévouement éternels II s'écria même, dans son enthou-
siasme, qu'il regrettait un peu moins sa ville natale, puis-
qu'il aurait une autre affection â vénérer et à chérir, et
que Saint-Quentin, il est vrai, lui avait donné la vie, mais
que le vicomte d'Exmès la lui avait conservée :
Néanmoins, malgré ces généreux efforts, la ville ne pou-
vait plus absolument résister : ses remparts n'étaient plus
qu'une brèche continue, et Gabriel, du Breuil et Jean Peu-
quoy se battaient encore, que. derrière eux. les ennemis,
maîtres de Saint-Quentin, remplissaient déjà les rues.
Mais la vaillante cité ne cédait à la force qu'au bout de
dix-sept jours et après onze assauts.
11 y avait douze jours que Gabriel était arrivé, et il avait
outrepassé la promesse faite au roi de deux fois quarante-
huit heures !
XXXV
ARNACLD DU THILL FAIT ENCORE SES PETITES AFFAIRES
Dans le premier moment, le pillage et le carnage sévi-
rent par la ville. Mais Philibert donna des ordres sévères,
fit cesser la confusion, et, l'amiral de Colig^' lui ayant été
amené, il le complimenta hautement.
— Je ne sais pas punir la bravoure, et la ville de Saint-
Quentin ne sera pas traitée plus rigoureusement qi»e si elle
s'était rendue le jour où nous avons mis le siège devant
ses murailles.
Et le vainqueur, aussi généreux que le vaincu, laissa
lamLral débattre avec lui les conditions qu'il aurait pu
imposer.
Saint-Quentin fut naturellement déclarée ville espagnole ;
mais ceux de ses habitans qui ne voudraient pas accepter
la domination étrangère pourraient se retirer, en abandon-
nant toutefois la propriété de leurs maisons. Tous, d ail-
leurs, soldats et bourgeois, seraient libres dès à présent, et
Philibert retiendrait seulement cinquante prisonniers de tout
âge, de tout sexe et de toute condition, à son choix ou au
choix de ses capitaines, afin d'en avoir rançon et de pou-
voir payer ainsi la solde arriérée des troupes. Les biens et
les personnes des autres seraient respectés, et Philibert s'ap-
pliquerait à prévenir tout désordre. 11 faisait, du reste, â
Coligny, qui avait épuisé toutes ses ressources personnelles
dans ce siège, la galanterie de ne pas exiger d argent de
lui. L'amiral serait libre dès le lendemain de rejoindre à
Paris son oncle, le connétable de Montmorency, qui n'avait
pas trouvé, lui. après Saint-Laurent, des vainqueurs aussi
désintéressés, et qui venait de fournir une bonne rançon,
rançon que devait payer la France, bien entendu, d une façon
ou de l'autre. Mais Philibert-Emmanuel tenait à hogneur de
devenir l'ami de Gaspard, et ne voulut pas mettre de prix
à sa liberté. Ses principaux lleutenans et les plus riches
d'entre les bourgeois suffiraient aux frais de la guerre.
Ces décisions. (|ul témoignaient certes de plus de mansué-
tude qu'on n'eût dû s'y attendre furent acceptées avec sou-
mission par Coligny, et par les habitans avec une joie mêlée
lie quelque crainte Sur qui, en offet, allait tomber le choix
uedoutable de Philibert-Emmanuel et des siens î C'est ce
i|ue l.i journée du lendemain devait apprendre, et ce jour-là,
les plus fiers se fli-ent bien humbles, et les plus opulens par-
lèrent bien haut de leur pauvreté.
Arnauld du Thill, trafiquant aussi actif qu'ingénieux, avait
passé la nuit, lui. à songer à ses affaires, et avait trouvé une
combinaison qui pouvait lui devenir assez lucrative. 11 s'ha-
billa avec le plus de luxe possible, et s'en alla dès le matin
se promener fièrement dans les rues tout encombrées déjà de
vainqueurs de toutes les langues, .Allemands, Anglais, Espa-
gnols, etc.
— Quelle tour de Babel ! se disait Arnauld siucieux, en n'en-
tendant sonner à ses oreilles que des syllabes étrangères.
Avec les quelques mots d anglais que je sais, jamais je ne
pourrai m aboucher avec aucun de ces baragouineiu'S. Les
uns disent : Carajo ! les autres ; Goddam ! les autres : Tau-
send saperment '. et pas un...
— Tripes et boyaux ! veux-tu l'arrêter, malandrin ! cria
en ce moment derrière Arnauld une voix assez puissante.
Arnauld se retourna avec empressement vers celui qui,
malgré un accent anglais prononcé, semblait pourtant pos-
séder à fond les finesses de la langue française.
C'était un grand gaillard au teint blême et aux cheveux
roux, qui paraissait assez rusé comme marchand et fort
bête comme homme. Arnaud du Thill le reconnut .\nglais
du premier coup d'œil.
— Qu'y a-t-il pour votre service ? lui demanda-t-il.
— Je vous fais prisonnier, voilà ce qu'il y a pour mon
service, répondit l'homme d armes qui, d'ailleurs, émaillait
son langage de vocables anglais, ce qu Arnauld s'efforçait à
son tour d'imiter, pour se rendre intelligible à son interlocu-
teur.
— Pourquoi. reprit-Il, me faites-vous prisonnier plutôt
qu'un autre? plutôt que ce tisserand qui passe, par exemple?
— Parce que vous êtes mieux nippé que le tisserand, ré-
pondit 1 Anglais.
— Oui dà ! repartit .\rnauld, et de quel cbroit m arrêtez-
vous, s'il vous plaii. vous, un simple archer, comme il me
semble ■?
— Oh ! je n agis pas pour mon compte, dit l'Anglais, mais
au nom de mon maître, lord Cîrey. qui commande en effet
les archers anglais, et auquel le duc Philibert-Emmanuel a
alloué, pour sa part de prise, trois prisonniers, dont deux
nobles et un bourgeois, avec les rançons qu il en pourra tirer.
Or, mon maître, qui ne me sait ni manchot, ni aveugle, m'a
chargé d'aller à la chasse et de lui dépister trois prison-
niers de valeur. Vous êtes le meilleur gibier que j'aie encore
rencontré, et je vous prends au collet, messire le bour-
geois.
— C'est bien de l'honneur pour un pau>Te écuyer, ré-
pondit modestement Arnauld. Me nourrira-t-il bien, votre
maître?
— Maraud ! est-ce que tu crois qu'il va te nourrir long-
temps? dit l'archer.
— Mais jusqu à ce qu'il lui plaise de me rendre la liberté
j'imagine! reprit Arnauld, il ne me laissera sûrement pas
mourir de faim.
— Hum ! fit l'archer, est-ce que j'aurais ^Taiment pris un
pamTe loup pelé pour un renard à magnifique fourrure ?
— J'en ai' peur, seigneur archer, dit Arnauld, et, si lord
Grey votre maître vous a promis un droit de commission
sur les captures que vous lui procureriez, je crains que
vingt ou trente coups de bâton soient le seul bénéfice que
vous retiriez de la mienne. Après cela, ce que J'en dis n'est
pas pour vous dégoûter, et Je vous conseille d essayer.
— Drôle '. tu peux bien avoir raison ! reprit l'Anglais en
examinant de plus près le regard malicieux d'Arnauld, et
je perdrais tout de même avec tof ce que lord Grey m'a
promis, une livre par cent livres qu'il obtiendra de mes
prises.
— Voilà mon homme ! pensa Arnauld. Holà ! dit-il tout
haut, camarade ennemi, si je vous faisais mettre la main
sur une riche proie, sur un prisonnier qui vaudrait dix
mille livre tournois par exemple, seriez-vous homme à vous
montrer envers moi un peu reconnaissant, dites?
— Dix mille livres tournois i s'écria lAnglais, ils sont assez
rares en effet les prisonniers de ce prix ! C'est cent \lvres
qui me reviendraient â mol, une belle part !
— Oui, mais il faudrait en donner cinquante à l'ami qui
vous aurait indiqué la voie. C est juste, cela, hein?
— Eh bien ! soit, dit l'archer de lord Grey après une mi-
nute d'hésitation, mais menez-moi 'sur-le-champ à l'homme
et nommez-le-moi.
— Nous n'irons pas loin pour le trouver, reprit Arnauld.
faisons quelques pas de ce côté. Attendez. Je ne veux pas
nie montrer avec vous sur la grand'place Lalssez-mol me
cacher derrière I angle de cette maison. Vous, avancez. Voyez-
vous au balcon de la maison de ville un gentilhomme qui
cause avec un bourgeois?
— Je le vois, dit lAnglais, est-ce mon homme?
— C'est notre homme.
— Il s'appelle?
— Le vicomte d'Exmès.
— Ah ! vraiment, reprit l'archer, c'est là le vicomte d Ex-
mès ! on en iiarlait joliment au camp. Est-ce qu'il est ausai
riche que brave ?
— Je vous en réponds.
— Vous le connaissez donc particulièrement, mon maître?
— Pardieu ! Je suis son écuyer.
— Ah! Judas! ne mit s'empêcher de dire l archer.
LES DEUX DIANE
to
— Non. répondit tranquillement Arnauld. car Judas s'est
pendu, et moi. ja ne me pendrai pas.
— On vous en évitera peut-être la peine, dit 1 Anglais qui
était facétieux à ses heures
— Mais voyous, reprit Arnauld, voilà bien des paroles ;
tenez-vous notre marché, oui ou non ?
— Tenu ! reprit lAnglais. je vais conduire votre maître
i milord. Vous m indi<|uerez après un autre noble et quelque
bon bourgeois enrichi, si vous en connaissez.
— J en connais au même prLx, moitié de votre bénéfice.
— Vous 1 aurez, pourvoyeur du diable.
— Je suis bien le votre, dit Arnauld. Ah çà ! pas de tri-
cheries au moins ! Entre coquins, on doit s'entendre. D'ail-
leurs je vous rattraperais; votre maître pale-t-il comptant ■;
— Comptant et d'avance, vous viendrez avec nous chez
milord, sous couleur d'accompagner votre vicomte d'Exmùs,
je toucherai ma somme et vous eu donnerai votre part tout
de suite. Mais vous, très reconnaissant comme de raison,
vous m aiderez à trouver ma deuxième et ma troisième cap-
ture, n est-il pas vrai?
— On verra, dit Arnauld, occupons-nous d'abord de la
première.
— Ce sera vite fait ! répondit l'archer, votre maître est
trop rude en temps de guerre pour n'être pas dou.v en temps
de paix, nous connaissons cela ; prenez deux minutes
d avance sur moi, et allez vous poster derrière lui, vous ver-
rez qu on sait son métier.
Arnauld quitta en effet son digne acolyte, entra dans la
maison de ville, et, avec son visage deux fois double, vint
dans la chambre où Gabriel causait avec son ami Jean
Peuquoy. et lui demanda s il n'avait pas besoin de ses ser-
vices. Il parlait encore, lorsque l'archer entra avec une mine
de circonstance. L'.\nglais alla droit au vicomte qui le re-
gardait assez surpris, et, lui faisant un salut profond :
— C'est à monseigneur le vicomte d'Exmès que j'ai l'hon-
neur de parler ? demanda-t-il avec les égards que tout mar-
chand doit â sa marchandise.
— Je suis le vicomte d'E.vmès, en effet, répondit Gabriel de
plus en plus étonné ; que voulez-vous de moi ?
— Votre épée, monseigneur, dit 1 archer en s'inclinant jus-
qu'à terre.
— Toi 1 s'écria Gabriel en se reculant avec un geste inex-
primable de dédain.
— Au nom de lord Grey mon maître, monseigneur, reprit
l'archer qui n était pas fier. Vous êtes désigné pour l'un des
cinquante prisonniers que monseigneur l'amiral doit remet-
tre aux vainqueurs. Xe m'en veuillez pas, à moi chétif,
d'être forcé de vous annoncer cette désagréable nouvelle.
— T'en vouloir ! dit Gabriel, non ; mais lord Grey, un
gentilhomme l aurait pu prendre la peine de me demander
lui-même mon épée. C'est à lui que je veux la remettre,
entends-tu?
— Comme il plaira à monseigneur.
— Et j'aime à croire qu'il me recevra à, rançon, ton maî-
tre?
— Oh ! croyez-le, croyez-le, monseigneur, dit avec empres-
sement l'archer.
— Je te suis donc, dit Gabriel.
— Mais c'est une indignité ! s'écria Jean Peuquoy. Mais
vous avez tort de céder ainsi, monseigneur. Résistez, vous
n'êtes pas de Saint-Quentin ! yous n'êtes pas de la ville !
— Maître Jean Peuquoy a raison, reprit Arnauld du
Thill avec ardeur, tout en dénonçant d'un signe à la déro-
bée le bourgeois à l'archer. Oui. maître Jean Peuquoy a
mis le doigt sur la vérité ; monseigneur n'est pas de Saint-
Quentin, et maître Jean Peuquoy s'y connaît, lui ! maître
Jean Peuquoy connaît toute sa ville l II en est bourgeois
depuis quarante ans ! et syndic de sa corporation ! et capi-
taine de la compagnie de 1 arc ! Qu'avez-vous à dire à cela,
Anglais ?
— J'ai à dire à cela, reprit l'Anglais qui avait compris,
que, si c'est là maître Jean Peuquoy. j'ai ordre de l'arrêter
aussi, et qu'il est couché sur ma liste.
— Mol ! s'écria le digne bourgeois.
— Vous-même, mon maître, dit larcher.
Peuquoy regardait Gabriel avec interrogation .
— ilélas! messire Jean, dit en soupirant malgré lui le
vicomte d Exmès, je crois que le mieux, après avoir tait
notre devoir de soldat pendant la bataille, est que nous
acceptions le droit du vainqueur, la bataille achevée. Ré-
stgnonsnous, maître Jean Peuquoy.
— K suivre cet homme? demanda Peuquoy.
— Sans doute, mon digne ami. Et, dans cette épreuve, je
suis heureux encore de n'être pas séparé de vous.
— C'est juste cela, monseigneur ! dit Jean Peuquoy tou-
ché, et vous êtes bien bon, et. puisqu'un grand et vaillant
capitaine comme vous accepte son sort, est-ce qu'un malheu-
reux bourgeois comme moi doit murmurer? Allons! coquin.
reprit-Il en s'lidres.sant à l'archer, c'est dit, je suis ton pri-
sonnier ou celui de ton maître.
— Et vous allez me suivre chez lord Grey, dit 1 archer, où
vous resterez, s il vous plaît, jusqu'à ce que vous ayez fourni
une bonne rançon.
— Où je resterai toujours, fils du diable 1 s'écria Jean Peu-
quoy. Ton Anglais de maître ne saura jamais, ou je meure !
la couleur de mes écus ; il faudra qu il me nourrisse, s'il
est chrétien, jusqu'à mon dernier i"ur, et je me nourris
puissamment, je t'en préviens.
L'arclier jeta un regard d'épouvante du côté, d Arnauld du
ThlU, mais celui-ci le rassura d'un signe et lui montra
Gabriel qui riait de la boutade de son ami. L'Anglais savait
entendre la plaisanterie et se mit à rire avec bienveillance.
— Comme cela, dit-il, monseigneur, et vous, messire, je
vais vous em...
— Vous allez nous précéder jusqu'au logis de lord Grey,
interrompit Gabriel avec hauteur, et nous conviendrons de
nos faits avec votre maître.
— A la volonté de monseigneur, reprit hiunblement l'ar
cher.
Et, marchant devant eux en ayant même soin de se
mettre de côté, il conduisit chez lord Grey le gentilhomme
et le bourgeois qu'Arnauld du Thill suivait à distance.
Lord Grey était un soldat flegmatique et pesant, ennuyé
et ennuyeux, pour qui la guerre était un commerce et qui
était de fort mauvaise humeur de n'être payé, lui et sa
troupe, que par la rançon de trois malheureux prisonniers.
Il accueillit Gabriel et Jean Peuquoy avec une dignité
froide.
— Ah ! c'est le vicomte d'Exmès que j'ai l'avantage d'avoir
pour prisouner ! dit-il en considérai-t Gabriel avec curiosité.
Vous nous avez donné bien de l'embarras, monsieur, et, si
je vous demandais pour rançon ce que vous avez fait per-
dre au roi Philippe II, je crois bien que la France du roi
Henri y passerait.
— J'ai fait de mon mieux, dit simplement Gabriel.
— Votre mieux est bien ! et je vous en félicite, reprit
lord Grey. Mais ce n'est pas ce dont U s'agit. Le sort de la
guerre bien que vous ayez accompli des miracles pour le
détourner, vous a mis en mon pouvoir, vous et votre vail-
lante épée. Oh ! gardez-la, monsieur, gardez-la, ajouta-t-il en
voyant que Gabriel faisait un mouvement pour la lui re-
mettre. Mais, pour racheter le droit de vous en servir, que
pouvez-vous bien sacrifier ? Arrangeons cela. Je sais que
par malheur bravoure et richesse ne vont pas toujours
ensemble. Pourtant je ne puis pas tout perdre. Cinq mille
écus, monsieur, vous semblent-ils pour votre liberté un prix
convenable?
— Non, milord, dit Gabriel.
— Non? vous trouvez cela trop cher? reprit lord Grey.
Ah ! maudite guerre ; pauvre campagne ! Allons ! quatre
mille écus, ce n'est pas trop. Dieu me damne 1
— Ce n'est pas assez, milord, répondit froidement Gabriel.
— Comment, monsieur, que dites-vous? s'écria l'Anglais.
— Je dis, reprit Gabriel, que vous vous êtes mépris à mes
paroles, milord. Vous m'avez demandé si cinq mille écus
me paraissaient une rançon convenable, et je vous ai ré-
pondu que non ; car, à mon estimation, je vaux le double,
milord.
— Bien cela ! répondit l'Anglais, et, de fait, votre roi
pourra bien donner cette somme pour conserver un vail-
lant de votre sorte.
— J'espère n'avoir pas besoin de recourir au roi, dit Ga-
briel, et ma fortune personnelle me permettra, je crois, de
faire face à cette dépense imprévue et de m acquitter
envers vous directement.
— Tout est donc pour le mieux, reprit lord Grey un peu
surpris. C'est dix mille écus, dans l'état des choses, que vous
aurez à me compter, et, pardon! à quand le payement?
— Vous comprenez, dit Gabriel que je n'ai pas apporté
cette somme dans une ville assiégée ■. d'autre part, les res-
sources de monsieur de Coligny et de ses amis comme des
miens sont bien restreintes ici, j'imagine, et jB ne veux pas
les Importuner. Mais, si vous m'accordez un peu de temps,
je puis faire venir de Paris...
— Très bien I dit lord Grey, et au besoin, je me contente-
rais de votre parole qui vaut de l'or. Mais comme les af-
faires sont les affaires, et que la mésintelligence entre nos
troupes et celles de l'Espagne m'obligera peut-être à re-
tourner en Angleterre, vous ne vous offenserez pas si, jus-
qu'à l'entier paiement de la somme convenue, je vous fais
retenir, non pas dans cette ville espagnole de Saint-Quentin
que je quitte, mais à Calais qui est ville anglaise, et dont
mon beau-frère loi'd Wentworth est le gouverneur. Cet ar-
rangement TOUS convient-il?
— A merveille, dit Gabriel dont un sourire amer effleura
les lèvres paies ; je vous demanderai seulement la per-
mission d'envoyer à Paj'is mou écuyer chercher l'argent,
afin que ma captivité et votre confiance n'aient pas à souf-
frir d'un trop long retard.
— Rien de plus juste, reprit lord Grey, et, en attend,->nt
le retour de votre homme de confiance, soyez convaincu que
vous serez traité par mon beau-frère avec tous les égards
64
ALEXANDRE niAtAS ILLLSTP.i:
qui vous sont dus. Vous aurez à Calais toule la liberté pos-
sible, d'autant plus (lue la ville est fortiflée et fermée, et
lord Wentwortli vous fera faire bonne chère ; car il aime
la table et la débauche plus qu'il ne devrait. Mais c'est son
affaire, et sa femme, ma sœur, est morte. Je voulais seu-
lement vous dire que vous ne vous ennuieriez pas trop.
Gabriel s'inclina sans répondre.
— A vous, maître, reprit lord Grey en s'adressant à Jean
Peuquoy, qui avait plus dune fois haussé les épaules d'ad-
miration pendant la scène précédente, à vous. Vous êtes je
le vois, le bourgeois qui ma été accordé avec deux gentils-
hommes.
— Je suis Jean Peuquoy, milord.
— Eh bien ! Jean Peuquoy, quelle rançon peut-on bien
TOUS demander à vous?
— Oh I mol, je vais marchander, monseigneur. Marchand
contre marchand comme on dit. Vous avez" beau froncer
le sourcil, je ne suis pas fier, moi, milord, et m'est avis
que je ne vaux pas dix livres.
— Allons ! reprit lord Grey avec dédain, vous paierez
cent livres, c'est à peu près ce que j'ai promis à l'archer
qui vous a amené ici.
— Cent livres, soit ! milord, puisque vous m'estimez si
haut, repartit le malin capitaine des compagnons de l'arc.
Mais pas cent livres comptant, n'est-ce pas?
— Quoi! n'avez-vous pas même cette misérable somme?
dit lord Grey.
— Je l'avais, milord, reprit Jean Peuquoy, mais j ai tout
donné aux pauvres et aux malades pendant le siège.
— Vous avez au moins des amis? des parens peut-être?
reprit lord Grey.
— Des amis? il ne faut pas trop compter sur eux, milord ;
des parens? non, je n'en ai pas. Ma femme est morte sans
me laisser d'enfans, et je n'avais pas de frère, il ne me
reste qu'un cousin...
— Eh bien! ce cousin?... dit lord Grey impatienté.
— Ce cousin, milord, qui m'avancera, je n'en doute pas,
la somme que vous me demandez, 11 habite précisément
Calais.
— Ah! oui dà? dit lord Grey avec quelque défiance,
— Mon Dieu ! oui, milord, reprit Jean Peuquoy avec un
air de sincérité irrécusable, mon cousin s'appelle Pierre
Peuquoy, et il est depuis plus de trente ans armurier de
son état, rue du Martroi, à l'enseigne du Dieu Mars.
— Et il vous est dévoué? demanda lord Grey.
— Je crois bien, milord ! je suis le dernier des Peuquoy
de ma branche, c'est-à-dire qu'il me vénère ! Il y a plus
de deux siècles, un Peuquoy de nos ancêtres eut deux fils,
un qui devint tisserand et s'établit à Saint-Quentin, l'autre
qui se fit armurier et qui alla demeurer à Calais. Depuis
ce temps-là. les Peuquoy de Saint-Quentin tissent et les Peu-
quoy de Calais forgent. Mais, quoique séparés, ils s'aiment
toujours de loin et s'assistent le plus qu'ils peuvent, comme
11 sied à de bons parens et à des bourgeois de la vieille roche,
Pierre me prêtera ce qu'il me faut pour me racheter, j'en
suis sûr, et pourtant je ne lai pas vu depuis près de dix
ans, ce brave cousin ; car, vous autres .anglais, vous ne nous
permettez pas aisément, à nous autres Français, d'entrer
dans vos villes fortes.
— Oui, oui. dit lord Grey avec complaisance, il y a tout
à l'heure deux cent dix ans qu'ils sont Anglais vos Peuquoy
de Calais i
— Oh ! s'écria Jean avec chaleur, les Peuquoy...
Puis, il s'interrompit subitement.
— Eh bien ! reprit lord Grey étonné, les Peuquoy?...
— Les Peuquoy, milord, dit Jean en tournant son bonnet
avec embarras, les Peuquoy ne s'occupent point de poli-
tique, voilà ce que je voulais dire. Qu'ils soient .anglais
ou Français, dès qu'ils ont pour gagner leur pain, ceux
de là-bas une enclume et ceux d'ici une navette, les Peu-
quoy sont rontens.
— Eh bien ? alors, qui sait ! dit lord Grey en gaieté ; vous
TOUS établirez peut-être tisserand à Calais, et deviendrez
aussi un sujet de la reine Marie, et les Peuquoy seront en-
fin, après tant d'années, réunis.
— Ma foi ! cela se peut bien, dit Jean Peuquoy avec bon-
bomie.
Gabriel ne pouvait revenir de sa surprise, en entendant
le vaillant bourgeois, qui avait défendu si héroïquement
sa ville, parler tranquillement de devenir Anglais comme
de changer de casaque Mais un clignement d'oeil de Jean
Peuquoy, pendant que lord Grey ne pouvait le voir, rassura
Gabriel sur le patriotisme de son ami, et lui apprit qu'il y
avait sous Jeu quelque mystère.
Lord Grey les congédia bientôt l'un et l'autre.
— Nous quitterons demain ensemble Saint-Quentin pour
Calais, leur dit-il. Jusque-là, vous pouvez aller faire vos
apprêts et vos adieux dans la ville. Je vous laisse libres sur
parole, d'autant plus que vous serez consignés aux portes,
et qu'on ne laisse sortir personne sans un permis du gou
Terneur.
Gabriel rendit son salut à lord Grey sans répondre, et
s'éloignant avec Jean Peuquoy, sortit de la maison de l'An-
glais, sans remarquer que son écuyer Martin Guerre restait
en arrière au lieu de le suivre.
— Quelle est donc votre intention, ami? dit-il au Peu-
quoy lorsqu'ils furent dehors. Est-il possible que vous n'ayez
pas cent écus pour vous racheter sur-le-champ ? Pourquoi
tenez-vous ainsi à faire le voyage de Calais? est-ce que ce
cousin armurier existe réellement? Quel motif étrange vous
pousse â tout ceci?
— Chut ! reprit Jean Peuquoy d'un air mystérieux, dans
cette atmosphère espagnole j'ose à peine maintenant hasar-
der une parole. Vous pouvez compter, je crois, sur votre
écuyer Martin-Guerre?
— J'en réponds, reprit Gabriel ; malgré quelques oublis et
quelques intermittences, c'est le plus fidèle cœur du monde.
— Bon ! répondit Peuquoy. Il ne faudra pas l'envoyer di-
rectement d'ici quérir votre rançon â Paris ; mais l'em-
mener à Calais avec nous, et le faire partir de là. Nous
ne saurions avoir trop d'yeux.
— Mais que signifient ces précautions enfin? demanda Ga-
briel. Vous n'avez pas à Calais le moindre parent, je le vois.
— Si fait ! reprit Peuquoy vivement ; Pierre Peuquoy
existe, aussi vrai qu'il a été élevé à aimer et à regretter
son ancienne patrie la France, et qu'il donnera comme moi
un bon coup de main au besoin, si. par hasard, vous for-
mez là-bas quelque héroïque projet comme vous en avez tant
exécuté ici.
— Noble ami, je te devine, reprit Gabriel en serrant la
main du bourgeois ; mais tu m'estimes trop haut et me
juges à ta mesure ; tu ne sais pas ce qu'il y avait d'égoisme
dans ce prétendu héroïsme ; tu ne sais pas que, pour l'ave-
nir, un devoir sacré, plus sacré encore, s'il est possible que
la gloire de la patrie, me réclame avant tout et tout entier.
— Eh bien ! dit Jean Peuquoy, vous remplirez ce devoir
comme tous les autres devoirs ; Et parmi les autres, ajouta-
t-il en baissant la voix, c'en est un pour vous peut-être,
si l'occasion s'en présente, de prendre à Calais votre re-
vanche de Saint-Quentin.
XXXVI
SUITE DES HONORABLES NÉG0CI.1TI0NS DE MAITRE
ARNAULD DU THILL
Mais laissons le jeune capitaine et le vieux bourgeois à
leurs rêves de victoire, et revenons à l'écuyer et à l'archer
qui font leurs comptes dans la maison de lord Grey.
L'archer, en effet, après le départ des deux prisonniers,
avait demandé la prime promise à son maître, qui la lui
avait sans trop de peine octroyée, satisfait qu'il était de
la sagacité des choix de son émissaire.
Arnauld du ThiU. a sou tour, attendait sa part que l'An-
glais, il faut être jusie. lui apporta consciencleasement- Il
trouva Arnauld griffonnant dans un coin quelques lignes
sur l'éternelle note du connétable de Montmorency, et mur-
miirant à part lui
» Pour avoir adroitement fait mettre le vicomte d'Exmès
au nombre des prisonniers de guerre, et avoir ainsi pour
un temps débarrassé monseigneur le connétable dudit
vicomte. . »
— Qu'est-ce que vous faites donc là, Taml ? dit à Arnauld
l'archer en lui frappait sur l'épaule.
— Ce que Je fai.s? un compte, répondit le faux Martin-
Guerre. Oii en est le nôtre?
— Le voici réglé, dit l'archer en mettant dans les mains
d'Arnauld des écus que l'autre se mit à vérifier et à compter
avec attention. Vou.s vt.yez que le suis de parole, et je ne
regrette pas mon argent. Vcuis m'avez Indiqué deux bons
choix: votre maître si-rtout. qui n'a pas marchandé, au
contraire : La barbe grise a bien fait des difficultés, mais,
pour un bourgeois. Il n'est point trop mauvais non plus, et,
sans vous, j'aurais pu rencontrer plus n'ai. J'en conviens.
— Je crois bien, dit AinaulU en mettant l'argent dans sa
poche.
— Ah çà ! reprit l'archer, tout n'e.st pas fini, vous voyez
que je suis de bonne pale; 11 s'agit de m'indiquer mainte-
nant ma troisième capture, le second prisonnier noble au-
quel nous avons droit.
— Par la messe ! dit .\rnauld. je n'ai plus à favoriser
personne, et vous n'avez qu'a choisir.
— Je le .sais bien, reprit l'archer : et ce que je vous de-
niande c'est précisément de m'alder à choisir parmi les
hommes, femmes, vieillards ou enfans de race noble qu'on
peut happer dans cette bonne ville
— Quoi : demanda Arnauld. les femmes en sont aussi?
— Les femmes en sont surtout, dit l'Anglais, et si vous
en connaissez une qui ait, outre la noblesse et la richesse,
LES DEUX DIANE
65
!■) jeunesse et la beauté, nous aurons un joli bénéfice A
[jaitager. car milord Grey la revendra cher à son beau-
liêre. milord WenlwoiUi, qui aime encore mieux les pri-
sonnières que les prisonniers, à ce que je me suis laissé dire.
— Par malheur, Je n'en connais pas, reprit .\rnauld du
Thill. Ah: si lait pouitant! mais non, non, c'est impos-
sible-
— Pourquoi impossible, camarade? ne sommes-uous pas
maîtres et vainqueurs ici? et, hormis l'amiral, y a-t-U
quelqu'un d'e.xempté c'ans la capitulation?
— C'est vrai, dit .\rp,nuld. mais il ne faut pas que la
beauté dont je parle soit rapprochée de mon maître et le
lovoie. Or. les mettre en prison dans la même ville serait
un mauvais moyen de les séparer.
— Bail : reprit l'archer, est-ce que milord Wenlworth ne
gardera pas au secret et pour lui seul sa jolie captive?
— Oui. à Calais, dit .\rnauld pensif; mais sur la route?...
mon maître aura le temps de la voir et de lui parler.
— Non pas, si je veux, répondit l'Anglais. Nets formons
deux détachemens dont l'un doit précéder l'autre, et il y
aura doux heures de marche entre le chevalier et la belle,
SI cela peut vous faii'e plaisir.
— Oui, mais que dira le vieux coni-étable? se demanda
.*.rnauld à voix haute, et s'il sait que j'ai contribué à ce
beau coup-la, comme il me fera pendre haut et court !
— Est-ce qu'il le s;iura? est-ce que personne le saura?
repartit l'archer tentateur. Ce n'est pas vous qui irez le
dire, et, à moins que votre argent ne prenne la parole
liour dire d'où il vient. .
— Et il y aurait encore pas mal d'argent, la-in ? demanda
.^inauld.
— Il y aurait encore moitié pour vous.
— ■ Quel dommage l reprit ArnaukI, car la somme serait
Ijonne. je le crois, et le père n'y regarderait pas, je pense-
— I,e père est duc ou prince? demanda l'archer.
— Le père est roi, camarade, et rappelle Henri II de
son nom.
— Une flUe du roi ici ! s'écria r.\uglais. Dieu me damne :
si vcus ne me dites pas maintenant où je trouverai la
colombe, je crois que je serai obligé de vous étrangler, cama-
rade : Une fllle du roi ;
— Et une reine de beauté, dit Arnauld.
— Oh ! milord Weutwortli en perdrait la tête, -reprit
l'arclier. Camarade, ajouta-t-il solennellement en tirant son
c.-carcelle et en l'ouvrant aux yeux fascinés d'.-Vrnauld, le
•■•■ntenant et le contenu pour toi en échange du nom de
ia belle et de l'indication de son gîte.
— Tope ! dit .Arnauld Incapable de résister, en saisissant
la bourse.
— Le nom? demanda l'archer.
— Diane de Castro, surnommée la sœur Bénie.
— Et le gîte?
— Le couvent des Bénédictines.
— .Je cours, s'écria l'.^nglais <iui ôisparut.
— C'est égal, se dit .\ruauld en allant rejoindre son maî-
tre, c'est égal, je ne mettrai pas celle-là sur le compte du
■ onnétable.
.\.\XVll
lORD WENTWORrH
\ trois jours de là, le 1" septembre, lord Weutworth,
1,'iiuverneur de Calais, après avoir pris les instructions de
>'M\ beau-frère. lord Grey, et l'avoir vu s'embarquer pour
1 .Angleterre, remonta à cheval et revint à son hôtel, où se
trouvaient alors Gabviel et Jean Peuquoy, et, dans une
autre pièce, Diane.
-Mais madame de Castro ne se savait pas si près de son
amant, et. d'après la promesse faite à Arnauld par lémis-
■^alre de lord Grey, elle n'avait eu avec lui aucune com-
munication depuis son départ de Saint-Quentin.
Lord Wentworth formait avec .'on beau-frère le plus
parfait contraste : autant lord Grey était rogue, froid et
a\are, autant "lord Wentworth était vif, aimable et géné-
reux- C'était un beau gentilhomme df liante taille et de
façons élégantes. Il pouvait bien avoir quarante ans, et
quelques cheveux blancs se mêlaient déjà à sfh abondans
cheveux noirs naturellement bouclés. Mais son allure toute
juvénile, et la Uammc ardente de ses yeux gris, annon-
çaient en lui la fougue et les passions d un jeune homme,
et il menait en effet joyeusement et vaillamment l,i vie,
ccmme s 11 n'eût eu que vingt ans encore.
Il entra d'abord dans la salle où 1 attendait le vicomte
d'Exmès et Jean Peupioy, et les ;alua avec une affabilité
souriante comme des botes et non comme des prlsrjnnlers.
— .Soyez le bienvenu dans ma maison, monsieur, et
vous, maître, leur dit-il. Je sais le plus grand gré a mon
cher beau-frère de von.? avoir amené ici, monsieur le vi-
comte, et je me réjouis deux fois dt la prise de Saint-
I ES DECX t)IANE
Quentin. Pardonnez-moi, mais dans cette triste place de
guerre, où je vis confiné, les distractions sont si rares, et
la société si bi.rnée, que jo suis iieureux de rencontrer de
temps en temps quelqu'un à qui parler, cl je vais former
des vœux égoïstes pour que votre rançon arrive le plus
tard possible.
-- Elle tardera en effet plus que je ne croyais, milord,
répondit Gabriel. Lord Cîrey a dû vous le dire : mon écuyer,
que j'avais l'intention d'envoyer à Inris pour me la rap-
porter, s'est, dans l'ivresse, pris de querelle en route avec
un des hommes de l'escorte, et a l'eçu a la léte une bles-
sure, peu dangereuse 11 est vrai, mais qui, je le crains,
le retiendra à Calais plus longtemps que je n'aurais voulu,
je l'avoue.
— Tant pis pour le pauvre garçon et tant mieux pour
moi, monsieur, dit lord Wentworth.
— C'est trop de civilité, milord, reprit avec un sourire
frlste Gabriel.
— Non, il n'y a pas là, ma foi! la moindre civilité, et la
civilité serait sans doute de vous laisser aller sur-le-champ
vous-même à Paris sur parole. Mais, je vous le répète, je
suis pour cela trop égoïste et trop ennuyé, et je n'ai pas eu
de peine, quoique pour des motifs diCférens. a entrer dans
les intentions méfiantes de mon beau-frère, qui m'a fait
solennellement promettre de ne vous donner la liberté
que contre un sac d'écus. Que voulez-vous? nous serons pri-
sonniers ensemble et nous tàcheroas de nous adoucir l'un
à l'autre les ennuis de notre captivité.
Ciabriel s'inclina sans mot dire. 11 eilt mieux aimé, en
effet, que lord Wentwortli le rendit sur parole à la liberté
et à sa tâche. Mais pouvait-il réclamer, lui inconnu, une
telle confiance?
Il se consolait du moins un peu en pensant que Coligny
était en ce moment auprès de Henri II. Or, il l'avait chargé
de rapporter au roi ce qu'il avait pu faire pour prolonger
la résistance de Saint-i^iuentin. Certes, le noble ami n'y
aurait pas manqué : et Henri, fidèle à sa royale promesse,
n'attendrait pas peut-être le retour du fils pour s'acquitter
envers le père.
N'importe ! Gabriel n'était pas tout à fait maître de son
inquiétude, d'autant plus qu'elle était double et qu'il n'avait
pu revoir, avant de 'luitter Saint-Quentin, une autre per-
sonne non moins chère Aussi maudissait-il de bon cœur
l'accident arrivé à cet incorrigible ivrogne de Jlartiu-
Guerre, et ne partageait-il pas sur ce point la satisfaction de
Jean Peuquoy, lequel voyait avec une joie secrète ses mys-
térieux desseins favorisés par ce même retard dont s'affli-
geait tant Gabriel.
Cependant lord Wentworth poursuivait, sans vouloir
s'apercevoir de la mélancolique distraction de son prison-
nier.
— Je m'efforcerai, d'ailleurs, monsie-ur d Exmès. de ne
pas vous être un geôlier trop farouche, et, pour vous
prouver déjà que ce n'est pas une dêliance injurieuse qui
me fait agir, si vous voulez me donner votre parole de
gentilhomme de ne pas chercher à vous échapper, je vous
accorde toute permission de sortir à votre gré et d'aller
courir par la ville.
Ici, Jean Peuquoy ne put retenir no mouvement de satis-
faction non équivoque, et, pour le communiquer à Gabriel,
il tira vivement par derrière l'habit du jeune homme assez
surpris de cette démonstration.
— J'accepte de bon cœur, milord, répondit Gabriel à
l'offre courtoise du gouverneur, et vous avez ma parole
d'honneur que je ne penserai à aucune tentative d'évasion.
— Cela suffit, monsieur, reprit lord Wentworth. et si même
i'hospit-alité que je puis et dois vous offrir ici. quoique ma
maison de passage soit .assez mal montée ; si celte hospi-
talité. dJs-je. vous semblait gênante et un peu forcée, eh
Dien ! 11 ne faudrait pas vous contraindre, et je ne vous
saurais nullement mauvais gré de jiréférer au mauvais gite
que j'ai à votre disposition, un logement plus ouvert et
plus commode que vous trouveriez cans Calais.
— Oh ! monsieur le vicomte, dit Jean i-euquoy à Gabriel
d'un ton suppliant, si vous daigniez accepter la plus belle
chambre de la maison de mon cousin Pierre Peuquoy. l'ar-
murier? vous le rendriez bien fier, et moi, vous me ren-
driez bien heureux, je vous jure !
Et le digne Peuquoy accompagna ces paroles d'un geste
significatif. Car 11 ne procédait plus que par mystères et
réticences, le digne Peuquoy ! et il était devenu d'un téné-
breux à faire peur.
— Merci, mon ami. dit Gabriel ; mais, vraiment, profiter
d'une telle permission serait en abuser peut-être-
— Non. je vous assure, reprit vivement lord Wentworth.
et vous êtes parfaitement libre d'accepter ce logement chez
Pierre Peuquoy. C'est un riclie bourgeois, actif et habile
dans sa profession, et le plus honnête homme qui soit. Je
le connais bien, je lui ai acheté plusieurs fois des armes,
et 11 a même chez lui une assez jolie personne, .«a fllle ou sa
femme, je ne sais trop.
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ALEXA^"DRE DUMAS ILLUSTRÉ
— Sa sœur, milord, dit Jean Peuquoj ; ma cousine Ba-
bette. Eh! oui. elle est assez avenante, et. si je n'étais pas
si vieux;... mais les Pei'quoy ne s'éteindront pa^ i«;)ur cela :
Pierre a perdu sa femme, mais ell-; lui a laissé deux
gros garçons lort vivans, qui vous distrairont, monsieur
le vicomte, si vous voulez bien accepter la cordiale hospi-
talité du cousin.
— Ce â quoi non seulement je vous autorise, mais aussi
je vous engage, ajouta lord Wentworth.
Décidément, Gabriel commençait à croire, et non pas
sans raison, que le beau et galant gouverneur de Calais
aimait autant, pour des motifs à lui connus, se débarrasser
d un commensal qui serait à toute heure dans sa maison,
et Qul. a cause de la liberté même qu'il lui laisserait, pour-
rait iinir par gêner la sienne Telle était en effet la pensée
de lord Wentworth qui, ainsi que l'archer de lord Grey
l'avait élégamment dit ù .\rnauld, préférait les prisonnières
aux prisonniers.
Dès lors, Gabriel n'eut plus aucun scrupule, et, se tour-
nant en souriant vers Jean Peuquoy :
— Puisque lord Wentworth me le permet, lui dit-Il, ami,
j'irai demeurer chez votre cousin.
Jean Peuquoy fit un bond de joie.
— Jla fol .' à vrai dire, je crois que vous faites bien, re-
prit lord Wentworth. Non que je n'eusse été heureu.x de
vous héberger de mon mieux ! mais dans un logis gardé
nuit et jour par des soldats, et où mon ennuyeuse autorité
a dû établir des règles sévères, vous auriez bien pu ne pas
vous trouver toujours à l'aise, cotome vous allez lètre dans
la maison de ce brave armurier. Et un jeune homme a
besoin de ses aises, nous savons cela.
— Vous me paraissez le savoir en effet, dit en riant Ga-
briel, et je vois que vous connaissez tout le prix de l'indé-
pendance.
— Ma fol ! oui, reprit lord Wentworth sur le même ton
enjoué, et je ne suis pas encore d'âge à médire de la liberté !
Puis s'adressant a Jean Peuquoy :
— Et vous, maître Peuquoy, lui dit-il, comptez-vous, pour
votre part, sur la bourse du cousin, comme vous comptez
sur sa maison quand il s'agit de monsieur d'Exmès? Lord
Grey m'a dit que vous attendiez de lui les cent écus fixés
pour votre rançon.
— Tout ce que Pierre possède appartient à Jean, répon-
dit le bourgeois sentencieusement ; c'est toujoiu's ainsi entre
les Peuquoy. J'étais tellement sûr d'avance que la maison
de mon cousin était la mienne, que j'ai envoyé chez lui
déjà l'écuyer blessé de monsieur le vicomte d'Exmès. et Je
suis si certain encore que sa bourse m'est ouverte comme sa
jiorte, que je vous prie de me faire accompagner de l'un
de vos gens qui vous rapportera la somme convenue.
— Inutile, maître Peuquoy, répondit lord Wentworth. et
jo vous laisse aussi aller sur parole. J'irai, demain ou
:i près-demain, faire visite au vicomte d'Exmès chez Pierre
l'euquoy, et je choisirai, pour l'argent dû à mon beau-
trère, une de ces belles armures qu il fait si bien.
— Comme il vous plaira, milord, dit Jean.
— Maintenant, monsieur d'Exmès, dit le gouverneur, ai-je
besoin de vous dire que toutes les fois que vous voudrez
bien frapper à ma porte, vous serez d'autant plus le bien-
venu que vous étiez libre de ne pas le faire? Je vous le
repète, la vie est monotone à Calais, vous le reconnaîtrez bien
-ans doute, et vous vous liguerez, je l'espère, avec moi contre
1 ennemi commun, l'ennui Votre présence est une fort bonne
fortune dont Je veux profiter le plus possible : si vous vous
teniez éloigné, j'irais vous importuner, je vous en préviens:
et rappelez-vous qu'en somme, je ne vous laisse la liberté
qu'à demi, et que 1 ami doit me ramener souvent le pri-
sonnier.
— Merci, milord, dit Gabriel, j'accepte toute votre obli-
geance. A titre de revanche, ajouta-t-il en souriant, car la
guerre a des retours, et l'ami d'aujourd'hui redeviendra
lennemi de demain.
— Oh ! dit lord V>entworth, je suis en sûreté, moi, et
trop en sûreté, hélas ! derrière mes invincibles murailles.
Si les Français avaient dû reprendre Calais. Us n'auraient
pas attendu deux cents ans pour cela. Je suis tranquille,
et si vous avez un jour A me faire les honneurs de Paris,
ce sera en temps de paix, j'Imagine.
— Laissons faire Dieu, milord. reprit Gabriel. Monsieur
de Coligny, que je quitte, avait coutume de dire que le plus
sage parti pour l'homme c'est d'attendre.
— Soit ! et en attendant, de vivre le plus heureusement
possible A propos, j'oubliais, vous devez être assez mal en
argent, monsieur ; vous savez que ma bourse est à votre
disposition.
— Merci, encore, milord : la mienne, bien qu'elle ne
soit pas assez garnie pour me permettre de m'acquitter sur-
le-champ, est au moins suffisante pour les frais de mon
séjour ici. Ma seule inquiétude matérielle, Je 1 avoue, est
que la maison de votre cousin, maître Peuquoy. ne puisse
s'ouvrir ainsi à l'imprortste à trois nouveaux hôtes sans
dérangement, et j aimerais mieux, en ce cas, me mettre en
quête d'un autre logement, où, pour quelques écus
— Vous vous moquez ! interrompit rtvement Jean Peuquoy.
et la maison de Pierre est assez grande, Dieu merci : pour
contenir trois familles, s'il le fallait. En province, on ne
bâtit pas chichement et à l'étroit comme à Paris
— C est vrai, dit lord Wentworth, et je vous atteste, mon-
sieur d'Exmès, que le logement de l'armurier n'est pas
indigne du capitaine. Une suite plus nombreuse que la
vôtre y tiendrait à l'aise, et deux métiers ne s y généraient
point. N'était-ce pas votre intention, maître Peuquoy, de
vous y établir et d'y continuer votre état de tisserand? lord
Grey m'a touché deux mots de ce projet que je verrais se
réaliser avec plaisir.
— Et qui se réalisera en effet peut-être, dit Jean Peuquoy.
Calais et Saint-Quentin appartenant bientôt aux mêmes
maîtres, je préférerais me rapprocher de ma famille.
— Oui, reprit lord Wentworth, qui se méprit au sens des
paroles du malicieux bourgeois, oui, il se peut que Saint-
Quentin soit avant peu une rtlle anglaise. Mais je vous
retiens, ajouta-t-il, et après les fatigues de la route, vous
devez avoir besoin de repos. Monsieur d'E.xmès, et vous,
maître, je vous le dis encore une fois, vous êtes libres. Au
revoir, et à bientôt, n'est-ce pas?
Il conduisit le capitaine et le bourgeois Jusqu'à la porte,
serra la main de l'un, fit un salut amical à l'autre, et les
laissa s'acheminer ensemble vers la rue du Martroi. C'est
là, si nos lecteurs se le rappellent, que Pierre Peuquoy de-
meurait, à l'enseigne vaillante du dieu Mars, et que nous
retrouverons bientôt Gabriel et Jean, s'il plaît à Dieu.
— Ma fol ! se dit lord Wentworth quand il les eut vus
s'éloigner. Je crois que j'aî aussi bien fait d'écarter de
chez moi ce vicomte d'Exmès. 11 est gentilhomme, il a
dû vivre à la cour, et, n'eût-il aperçu qu'une fois la belle
prisonnière qui m'est confiée, il se la rappellerait certes
toute sa vie Oui, car moi qui n'ai fait que l'entrevoir,
quand elle a passé devant moi il y a deux heures. J'en suis
encore ébloui. Qu'elle est belle ! Oh ! je l'aime : je l'aime :
Pauvre cœur si longtemps muet dans cette morne solitude,
comme tu bats enfin l Mais ce jeune homme, qui me paraît
vif et brave, aurait pu. en reconnaissant la fille de son roi,
se mêler peu agréatlenîEht aux rapports qui, j'y compte, ne
^ont pas manquer de s'établir entre madame Diane et moi.
La présence d'un compatriote, et peut-être d'un ami, eût
aussi sans doute gêné dans ses aveux ou encouragé dans
ses refus madame de Castro Point de tiers entre nous. Si
je ne veux avoir recours en tout ceci qu'à des moyens dignes
de moi, il est fort Inutile cependant de se créer des obstacles.
Il frappa d'une façon particulière sur un timbre. Au bout
d'une minute, une suivante parut.
— Jane, lui dit en anglais lord Wentworth, vous êtes
vous mise, comme je vous l'ai ordonné, à la disposition de
cette dame?
— Oui, milord
— Comment se trouve-t-elle en ce moment. Jane?
— Elle paraît triste, milord. mais non pas accablée. EU'
a Iç regard fier et la parole ferme, et commande avec dou-
ceur, mais avec l'habitude d'être obéie.
— C'est bien, dit le gouverneur. A-t-elle pris la collation
que vous lui avez fait servir?
— A peine a-t-elle touché un fruit, milord ; sous lair d'as-
surance qu'elle affecte, il n'est pas difficile de démêler
beaucoup d'inquiétude et de douleur.
— Il suffit. Jane, dit lord Wentworth. Vous allez retourner
auprès de cette dame, et vous lui demanderez de ma part,
de l'a part de lord Wentworth, gouverneur de Calais, à qui
lord Grey a dévolu ses droits, si elle veut bien me rece-
voir. Allez et revenez vite.
Au bout de quelques minutes qui parurent des siècles à
l'impatient Wentworth. la suivante reparut.
— Eh bien ? deiuanda-t-il.
— Eh bien : milord. répondit Jane, cette dame non seule-
ment consent, mais encore demande à vous entretenir siir-
le-champ
— Allons ! tout va au mieux, se dit lord Wentworth.
— Seulement, ajouta Jane, elle a retenu auprès d'elle la
vieille Mary, et m'a ordonné i mol-même de remonter tout
de suite.
— Bien, Jane, allez. Il faut lui obéir en tout, vous en-
tendez. Allez. Dites que vous ne me précédez que d'un ins-
tant.
Jane sortit, et lord Wentworth. le cœur serré comme un
amoureux de vingt ans, se mit à monter l'escalier qui con-
duisait à la chambre de Diane de Castro.
— Oh! quel bonheur! se di.sait-il. J'aime! Et celle que
j'aime, la flUe d'un roi! est eu ma puissance!
LE< DEIX DIANE
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XXXVIU
LE GEOLIER AMOL'REL'X
Diane de Castro reçut Im-a WeiitwoitU avec cette dignité
calme et chaste qui empruntait Ue son regard augélique
et de son pur visage un pouvoir et un cliarme irrésistibles.
Sous sa tranquillité apparente, il y avait pourtant bien de
1 angoisse, et elle tremblait, la pauvre jeune fille, tout en
repondant au salut du gouverneur et en lui indiquant d un
geste tout royal un lauteuil a quelques pas d'elle.
l'uis, eUe fit signe à Xlary et ù Jane, qui paraissaient
vouloir se retirer, de demeurer au contraire, et, voyant que
lord Wentworth, perdu dans son admiration, gardait le
silence, elle se décida à parler la iiremière.
— C'est devant lord Wentworth, gouverneur de Calais,
que Je me trouve, je crois? dit-elle.
— C'est lord Weutnorth. votre dévoué serviteur, qui at-
tend vos ordres, madame.
— Mes ordres 1 reprit-elle avec amertume, oh : milord !
ne parlez pas ainsi, car je pourrais croire que vous rail-
lez. Si Ion avait écouté, non mes ordres, mais mes prières,
mais mes supplications, je ne serais pas ici. Vous savez qui
je suis, milord, et de quelle maison ?
— Je sais que vous êtes madame Diane de Castro, madame.
la flUe chérie du roi Henri II.
— Pourquoi m'a-t-on laite prisonnière, alors? reprit Diane
dont la voix s'affaiblit au lieu de s'élever en faisant cette
question.
— Mais précisément parce que vous étiez la fille d'un roi,
madame, reprit Wentworth, parce que, d'après la capi-
tulation consentie par l'amiral Coligny, on devait livrer aux
vainqueurs cinquante prisonniers à leur clioix. de tout rang.
de tout âge et de tout sexe, et qu'ils ont naturellement
choisi les plus illustres. les plus dangereux, et, permettet
moi de le dire, ceux qui pouvaient leur payer la plus grosse
rançon,
— Mais comment a-t-on su, reprit Diane, que J'étais ca-
chée à Saint-Quentin sous le nom et l'habit d'une religieuse
Bénédictine? Avec la supérieure du couvent, une seule per-
sonne dans la ville savait mon secret,
— Eh bien ! c'est cette personne qui vous aura trahie,
voila tout, dit lord Wentworth.
— Oh ! non. Je suis silre que non ! s'écria Diane avec une
vivacité et une conviction telles que lord Wentworth se
sentit mordu au cœur par le serpent de la jalousie, et
ne trouva rien à répondre,
— C'était le lendemain de la prise de Saint-Quentin, pour-
suivit Diane etf sanimant. Je m'étais réfugiée toute trem-
blante et tout émue au fond de ma cellule. On fait deman-
der au parloir la sœur Bénie, mon nom de novice, milord.
C'était un soldat anglais qui me demandait ainsi. Je re-
doute quelque malheur, quelque nouvelle terrible. Je des-
cends, néanmoins, saisie par cette redoutable curiosité de
la douleur qui veut savoir ce qu'elle doit pleurer. Cet ar-
cher, que je ne connaissais pas, me déclare que je suis sa
prisonnière. Je m'indigne, je résiste, mais que pouvals-Je
contre la force? Ils étaient trois soldats, oui, trois, mylord,
pour arrêter une femme ! Je vous demande pardon si cela
vous blesse, mais Je dis ce qui est. Ces hommes s'emparent
donc de moi et me somment d'avouer que je suis Diane
de Castro, flUe du roi de France. Je nie d'abord, mais
comme, malgré mes dénégations, ils m'entraînent, je de-
mande à être conduite à monsieur l'amiral de Coligny. et,
comme l'amiral ne connaît pas la sœur Bénie, je déclare
qu'en effet je suis celle qu'ils désignent. Vous croyez peut-
être milord. qu'alors, sur mon aveu, ils cèdent a ma ijrière
et m'accordent cette grâce bien simple d'être menée à mon-
sieur l'amiral qui m'eilt reconnue et réclamée? Pas du tout !
ils se réjouissent seulement de leur capture, me poussent et
m entraînent plus vite, me font entrer ou plutôt me jettent,
pleurante et éperdue, dans une litière fermée, et quand,
suffoquée de sanglots et anéantie de douleur, je clierclie
pourtant a reconnaître où l'on me mène, Je suis déjà sortie
de Saint-Quentln et sur la route de Calais. Puis, lord Grey
qui commande, me dit-on, 1 escorte, refuse de m entendre,
et c'est un soldat qui m'apprend que Je suis prisonnière
de son maître, et qu'en attendant le paiement de ma ran-
çon, on me conduit à Calais. C'est ainsi que Je suis arrivée,
milord, sans en savoir davantage.
— Je n'ai rien de plus à vous dire, madame, reprit lord
Wentworth pensif.
— Rien de plus, milord. reprit Diane Vous ne pouvez
pas me dire pourquoi on ne m'a laissé parler ni à la supé-
rieure des liénédiciines ni à monsieur lamiral? Vous ne
pouvez pas me dire ce qu'on veut de moi, donc, puisqu'on
ne me permet pas d'approcher de ceux qui auraient an-
noncé ma captivité au roi et envoyé de Paris le prix de ma
rançon ? Pourquoi cette sorte d'enlèvement secret ? Pour-
quoi n ai-je pas même vu lord i;rey, qui. m'a-t-on dit. a
ordonné tout cela ?
— Vous avez vu lord Grey. madame, tantôt, quand vous
avez passé devant nous. C'est le gentilhomme avec leiiuel
Je causais, et qui vous a saluée en même temps que moi.
— Excusez-moi, milord. J'ignorais en présence de qui Je
me trouvais, reprit Diane. Mais, puisque vous avez causé
avec lord Grey, votre parent, a ce que m'a dit cette illle,
il a du vous faire part de ses intentions envers moi.
— En effet, madame, et, avant de s'embarquer pour
r.\ngleterre, il me les expliquait, au moment même oCi
l'on vous amenait dans cet hôtel. 11 m'apprenait qu'on vous
avait désignée à lui a Saint-yueiifin pour la fille du roi, et
qu'ayant trois prisonniers à clioisir pour sa part, il avait
accepté avec empressement une 'si e.xcellente prise, sans
toutefois prévenir personne de sa capture, afin d'éviter
toute contestation. Son but. fort .simple, était de tirer de vous
le plus d'argent possible, madame, et j'approuvais, en riant,
mon avide beau-frère, quand vous avez traversé la salle
où nous étions. Je vous ai vue. madame, et j'ai compris
que, si vous étiez fille du roi par la naissance, vous étiez
reine par la beauté. Dès lors, je vous l'avoue à ma honte,
j'ai changé vis-à-vis de lord Grey d'avis, sinon sur son
action passée, du moins sur son projet à venir. Oui, et j'ai
cessé d'approuver son dessein d'obtenir une r.-inçon de
vous. Je lui ai représenté qu'il pouvait espérer bien da-
vantage ! que r.\ngleterre et la France étant en guerre,
vous serviriez peut-être à quelqu'important échange, et
que vous valiez bien même une ville. Bref, Je l'engageais
fort â ne pas abandonner pour quelques écus une si riche
proie. Vous étiez à Calais, une ville à nous, une ville im-
prenable, il fallait vous y garder, et attendre.
— Quoi ! s'écria Diane, vous avez donné à lord Grey de
tels conseils, et vous en convenez devant moi ! Ah ! milord.
pourquoi vous être opposé ainsi à ma déli\Tance? Que
vous avais-je fait? Vous ne m'aviez vue qu'une minute!
Vous me haïssiez donc ?
— Je ne vous avais vue qu'une minute, et je vous ai-
mais, madame, dit lord Wentworth éperdu.
Diane recula pâlissante.
— Jane ! Mary ! crla-t-elle en appelant les deux femmes
qui se tenaient à l'écart dans l'embrasure d'une croisée.
Mai^ lord Wentworth leur fit un signe impérieux, et
elles ne bougèrent pas. Puis il reprit en souriant avec tris-
tesse :
— N'ayez pas peur, madame, je .suis un gentilhomme,
et ce n'est pas vous, c'est moi qui dois craindre et trem-
bler. Oui, je vous aime, et n'ai pu me tenir de vous le
dire, oui. quand je vous ai vue passer si gracieuse, si char-
mante, et pareille à une déesse, tout mon cœur est allé à
vous ; oui. encore, vous êtes en mon pouvoir ici et l'on m'y
obéit sur un signe... C'est égal, ne craignez rien, je suis
plus en votre possession, hélas ! que vous n'êtes en la
mienne, et, de nous deux, le véritable prisonnier ce n'est
pas vous. Vous êtes la reine, madame, et je suis l'esclave.
Ordonnez, et j'obéirai.
— .\loi's, monsieur, dit Diane palpitante, renvoyez-moi à
Paris, d'où je vous ferai passer telle rançon que vous
fixerez.
Lord Wentworth hésita, puis il reprit :
— Tout, hormis cela, madame ! car je sens que ce sa-
crifice est au-dessus de mes forces. Quand je vous dis qu'un
regard a pour jamais enchaîné ma vie à la vôtre ! Ici.
dans cet exil où je suis confiné, voilà bien longtemps que
mon cœur ardent n'avait aimé d'un amour digne de lui :
Dès que je vous al vue. si belle, si noble, si fière. J'ai
senti que toutes les forces comprimées de mon âme avaient
désormais leur essor et leur but. Je vous aime depuis deux
heures; mais, si vous me connaissiez, vous sauriez que c'est
comme si je vous aimais depuis dix années.
— Mais, mon Dieu ! que voulez-vous donc, milord ? re-
prit Diane. (Ju 'espérez-vous? Qu'attendez-vous? Quel est
votre dessein ?
— Je veux vous ^voir, madame. Je veux Jouir de rotre
présence et de votre .aspect gracieux, voilà totit. Ne me
supposez pas, encore une foi.'^. des projets indignes d'un
gentilhomme. Seulement mon droit, que je bénis, est de
vous garder près de moi, et J'en use,
— Et vous croyez, milord, dit madame de Castro, que
cette violence contraindra mon amour à répondre au vôtre?...
— Je ne crois pas cela, dit doucement lord Wentworth,
mais peut-être qu'en me voyant chaque Jour si résigné, si
respectueux, venir seulement prendre de vos nouvelles
pour pouvoir vous regarder une inimité, peut-être que vous
serez touchée de la soumission de celui qui pourrait con-
traindre et qui implore.
— Et alors, reprit Diane avec un dédaigneux sourive. la
fille de France, vaincue, deviendra la maitrcaiir) rta lord
Wentworth ?
6B
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Et alors, lord Wentworth, répondit le gouverneur, lord
Wentworth, le dernier rejeton d'une des maisons les plus
riclies et les plus illustres de l'Angleterre, offrira à genoux
à madame de Castro son nom et sa vie. Mon amour, vous
le voyez, est aussi honorable qu'il est sincère.
— Serait-il ambitieux? pensa Diane.
— Ecoutez, milord, reprit-elle à voix baute en essayant
de sourire, je vous le conseille, laissez-moi libre, rendez-
moi au roi mon père, et je ne me croirai pas quitte envers
vous pour une rançon. Vienne entre les deux Etats une
paix, à la fin inévitable, si je ne puis me donner moi-
même, j'obtiendrai au moins pour vous, je vous le jure,
autant et plus d'honneurs et de dignités que vous n'en
pourriez souhaiter si vous étiez mon mari. .Soyez géné-
reux, milord, et je serai reconnaissante.
— Je devine votre pensée, madame, dit Wentworth avec
amertume ; mais je suis à la fois plus désintéressé et plus
ambitieux que vous ne croyez. De tous les trésors de l'uni-
vers, je ne souhaite que vous.
— Alors, un dernier mot, milord, et que vous compren-
drez, peut-être, dit Diane en même temps confuse et flère :
Milord, un autre m'aime.
— Et vous vous imaginez que je vais vous livrer à ce
rival en vous laissant aller ! s'écria Wentworth hors de
lui. Non ! il sera du moins aussi mallieureux que moi !
plus malheureux encore, car il ne vous verra pas, madame.
A partir de ce jour, trois événements peuvent seuls vous
délivrer : ou ma mort, mais je suis encore jeune et robuste ;
ou une paix entre la France et l'Angleterre, mais les
guerres entre la France et l'Angleterre durent, vous le
savez, cent ans : ou la prise de Calais, mais Calais est im-
prenable. Hors ces trois cliances presque désespérées, vous
serez, je crois, longtemps ma prisonnière; car j'ai acheté
à lord Grey tous ses droits sur vous, et je ne veux pas
vous recevoir à rançon, fût-elle un empire ! Et quant à la
fuite, vous ferez aussi bien de n'y pas penser : car c'est
moi qui vous garde, et vous verrez quel geôlier attentif
et sur est un homme qui aime.
Ce disant, lord Wentworth salua profondément et se re-
tira, laissant Diane tremblante et désolée.
Elle ne se rassurait un peu qu'en pensant que la mort
était un refuge certain, et qui, dans les dangers suprêmes,
restait toujours ouvert aux malheureux.
XXXIX
LA MAISON DE L'ARMURIER
La maison de Pierre Peuquoy formait l'angle de la rue
du Martrci et de la place du marché. Des deux côtés, elle
s'appuyait sur de larges piliers de bois comme on en voit
encore à Paris aux piliers des Halles. Elle avait deux étages,
plus les combles. Sur sa façade, le bois, la brique et l'ar-
doise se jouaient curieusement en arabesques à la fois ca-
pricieuses et régulières. De plus, les appuis des croisées et
les grosses poutres offraient des figures d'animaux bizarres
enroulées dans des feuillages amusans ; le tout naïf et gros-
sier, mais non sans Invention et sans vie. Le toit liant et
large débordait assez pour mettre à couvert une galerie
extérieure à balustres. qui, comme dans les chalets suisses,
circulait autour du second étage.
Au-dessus de la porte vitrée de la boutique pendait l'en-
seigne, sorte de drapeau de bois, sur lequel un guerrier for-
midablement peint voulait représenter le dieu ilars, ce à.
quoi l'aidait sans doute l'inscription suivante.- Au dieu
iiurs, Pierre Peuquoy, armurier.
Sur le pas de la porte, une armure complète, casque,
cuirasse, brassards et cuissards, servait d'enseigne parlante
pour ceux des gentilshommes qui ne savaient pas lire.
En outre, a travers le vitrage en plomb de la devanture
de boutique, on pouvait distinguer, malgré l'obscurité des
magasins, d'autres panoplies et des armes offensives et dé-
fensives de toute sorte. Les épées surtout se faisaient re-
marquer par leur nombre, leur variété et leur richesse.
Deux apprentis assis sous les piliers interpellaient les
passans, leur offrant la marcliandise avec les invitations
le plus engageantes.
Pour l'armurier Pierre Peuquoy. il se tenait majestueu-
sement d'ordinaire, soit dans son arrière-boutique donnant
sur la cour, soit dans sa forge établie dans un liangar au
fond de cette même cour. Il ne venait que lorsqu'un cha-
land d'importance, attiré par les cris des apprentis ou ijIu-
tôt par la réputation de Peuquoy, faisait demander le
maître.
L'arrlère-boutlque, mieux éclairée que le magasin, ser-
vait en même temps de salon et de salle à manger Elle
était partout lambrissée de chêne et meublée d'une fable
carrée A pieds tors, de chaises en tapisserie, et d'un magni-
fique bahut sur lequel se voyait le chef-d'œuvre de Pierre
Peuquoy exécuté par lui sous les yeux de son père lorsqu'il
avait été reçu maître; c'était une charmante petite armure
en miniature, toute damasquinée d'or et du travail le plus
fin et le plus délicat. On ne saurait imaginer ce qu'il avait
fallu d'art et de patience pour obtenir la perfection d'un
pareil bijou.
En face du bahut, une niche pratiquée dans le lambris
encadrait une statue de plâtre de la Vierge, entourée de
buis bénit. La pensée sainte veillait ainsi toujours dans la
salle de famille.
Une autre pièce en retour était prise tout entière par la
cage d'un escalier droit, de bois, qui conduisait aux étages
supérieurs.
Pierre Peuquoy, ravi de recevoir chez lui le vicomte
d'Exmès et Jean Peuquoy, avait absolument voulu céder le
premier étage â Gabriel et à son cousin. Là, donc étaient
les cliambres des hôtes. Pour lui, il habitait le second avec
sa jeune sœur Babette et ses enfans. On .avait aussi logé au
deuxième l'écuyer blessé, Arnauld du Thill. Les apprentis
couchaient aux combles. Dans toutes les chambres, com-
modes et bien closes, on sentait, sinon la richesse, au moins
l'aisance et la simplicité abondante propre à la vieille
Irourgeoisie de tous les temps.
C'est à table que nous retrouverons Gabriel et Jean Peu-
quoy auxquels leur digne hôte achève de faire les hon-
neurs d'un souper copieux. Babette servait les convives.
Les enfans se tenaient respectueusement à quelque dis-
tance.
— Vive Dieu ! monseigneur, dit l'armurier, comme vous
mangez peu. si vous me permettez de le dire ! vous êtes
tout soucieux et Jean tout pensif. Pourtant si le régal
est médiocre, le cœur qui l'offre est bon. Prenez donc au
moins de ces raisins, ils sont assez rares dans notre pays.
Je tiens de mon grand-père, qui tenait du sien, qu'autre-
fois, du temps des Français, la vigne a. Calais était géné-
reuse, et la grappe dorée. Mais quoi ! depuis que la ville
est anglaise, la raisin se trompe et se croit en Angleterre
où il n'a pas coutume de milrir.
Gabriel ne pilf s'empêcher de sourire des singulières
déductions du patriotisme de ce brave Pierre.
— Allons, dit-il en levant son verre, je bois à la matu-
rité des raisins à Calais !
On pense si les Peuquoy répondirent cordialement à un
semblable toast ! Puis, le souper achevé, Pierre dit les
grâces que ses hôtes écoutèrent debout et tête nue. Les
enfans turent alors envoyés au lit.
— Toi aussi, Babette, tu peux maintenant te retirer, dit
l'armurier à sa sœur. Veille à ce que les apprentis ne
fassent pas trop de bruit là-haut, et, avant de rentrer dans
ta cliambre, entre, avec Gertrude, dans celle de l'écuyer
de monsieur le vicomte, pour voir si le malade n'aurait
pas besoin de quelque chose.
La gentille Babette rougit, fit une révérence et sortit.
— Maintenant, dit Pierre à Jean, mon cher compère et
cousin, nous voilà seuls tous trois, et, si vous avez une
communication secrète à me faire, je suis prêt à l'en-
tendre.
Gabriel regarda avec étonnement Jean Peuquoy mais
celui-ci reprit sa liline grave ;
— En effet, Pierre, je vous ai dit que j'avais â vous par-
ler de choses importantes.
— Je vais me retirer, dit Gabriel.
— Pardon, monsieur le vicomte, dit Jean ; mais votre
présence à cet entretien est non seulement utile, mais
nécessaire; car, sans votre concours, les projets que j'ai
à confier à Pierre ne sauraient aboutir.
— Je vous écoute donc, ami, reprit Gabriel en retombant
dans sa tristesse rêveuse.
— Oui. monseigneur, dit le bourgeois, oui, écoutez-nous.
et en nous écoutant, vous relèverez la tête avec espérance,
et. qui sait même? avec joie.
Gabriel sourit douloureusement en pensant que. tant
qu'il serait retenu loin de la liberté de son père, loin de
l'amour de Diane, la joie serait pour lui comme un ami
absent. Néanmoins. le courageux jonne homme se retour-
na vers Jean en lui faisant signe qu'il pouvait commencer.
Alors Jean s'adressant gravement à Pierre :
— Cousin, lui dit-il, et plus que cousin, frère, c'est a
vous â parler le premier, afin de montrer à monsieur le
vicomte d'Exmès quel fonds on peut faire sur vnire jiatrio-
tisme. Dites-nous donc. Pierre, dans quels sentimons
envers la France votre père vous a élevé et avait été élevé
lui-même par son père. Dites-nous si. Anglais par la force
depuis plus de deux cents ans, vous avez jamais été .Anglais
par le cœur. Dites-nous enfin si, le cas échéant. vous
croiriez devoir votre sang et votre appui à l'ancienne
patrie de vos aïeux ou à la patrie nouvelle qu'on leur
a imposée?
— Jean, répondit l'autre bourgeois avec autant de
solennité que son cousin ; Jean, je ne sais pas, si mon nom
et ma race étaient anglais, ce que je penserais et ce que
I
LES DEUX DIANE
W
je sentirais ; mais je sais bien par expérience que quand
une famille a été Française, ne fût-ce quun moment,
fût-ce au delà de deux siècles, toute autre domination étran-
gère est insupportable aux membres de cette famille, et
leur semble dure comme la servitude et amère comme
l'exil. Celui de mes aieux, Jean, qui avait vu Calais tom-
ber au pouvoir de l'ennemi, n'a jamais devant son flls
parlé de la France qu'avec larmes, et de l'.-Vngleterre
qu'avec haine. Son fils en a fait autant pour le sien, et ce
double sentiment de regret et d'aversion s'est transmis
de génération en génération, sans s'affaiblir et sans s'alté-
rer. L'air de nos vieilles maisons bourgeoises conserve.
Le Pierre Peuquoy d'il y a deux siècles revit dans le
Pierre Peuquoy d aujourd'hui, et. comme le même nom
français, j ai le même cœur français, Jean. L'affront est
d'hier et aussi la douleur. Ne dites pas, Jean, que j'ai
deux patries; il n'y en a. il ne peut y en avoir jamais
qu'une : Et, s'il fallait choisir entre le pays que les hommes
m'ont fait subir et le pays que Dieu m'avait donné, croyez
bien que je n'hésiterais pas.
— Vous entendez, monseigneur ! s'écria Jean en se tour-
nant vers le vicomte d'Exmès.
— Oui. ami. j'entends, et c'est bien, et c'est noble!
répondit Gabriel pourtant un peu distrait.
— Mais un mot. Pierre, reprit Jean Peuquoy, tous nos
anciens compatriotes d'ici ne pensent pas malheureuse-
ment comme vous, n'est-ce pas? Vous êtes sans doute, a
Calais, au bout de deux cents ans, le seul entant ae la
France qui ne soit pas devenu ingrat à la mère-patrie.
— Vous vous trompez, Jean, répondit l'armurier. J'ai
parlé en général et non pour moi seul. Je ne dis pas que
tous ceux qui portent comme moi un nom français n'ont
pas oublié leur origine ; mais plusieurs familles bour-
geoises aiment et regrettent toujours la France, et c'est
dans ces familles que les Peuquoy se plaisaient à choisir
leurs femmes. Tenez : dans les rangs de la garde civique
de Calais, dont je fais malgré moi partie, maint citoyen
briserait sa hallebarde plutôt que de la tourner contre un
soldat français.
— Bon encore a savoir cela ! murmurait Jean Peuquoy
en se frottant les mains ; et dites-moi. cousin, vous devez
certainement avoir quelque grade dans cette garde civique-?
aimé et estimé comme vous l'êtes, cela va sans dire !
— Xon pas. Jean, et j'ai refusé tout grade, pour refuser
toute responsabilité.
— Tant pis et tant mieux alors : Est-ce que le service
qu'on vous impose est bien pénible. Pierre? Est-ce qu'il se
renouvelle souvent ?
— Mais oui. dit Pierre, la corvée est assez fréquente et
assez rude, vu que dans une place comme Calais la gar-
nison n'est jamais suffisante, et. pour ma part, je suis
commandé le 5 de chaque mois.
— Le 5 de chaque mois régulièrement. Pierre? Ces An-
glais n'ont pas de prudence de fixer ainsi d une manière
certaine le jour de service de chacun.
— Oh : reprit l'armurier en secouant la tête, il n'y a pas
de danger après deux siècles de possession. Et puis, comme
néanmoins ils se défient toujours un peu de la garde
civique, ils ne lui remettent que des postes imprenables
par eux-mêmes. Moi, je suis toujours de faction sur la
plate-forme de la tour Octogone, qui est défendue par la
mer mieux que par moi, et d'où les mouettes seules peuvent
s'approcher, je crois.
— Ah : vous êtes toujours de faction le 5 de chaque mois
sur la plate-forme de la tour Octogone. Pierre?
— Oui. de quatre heures à six heures du matin. C'est
l'heure que le quartenier me laisse choisir et que je préfère,
parce qu'à cette heure-là. je vois, les trois quarts de 1 an-
née, le reflet du lever du soleil sur l'Océan, et, même
pour un pauvre marchand comme moi, c'est là un spec-
tacle divin.
— Un spectacle tellement divin en effet, Pierre, reprit
Jean Peuquoy en baissant la voix, que si. malgré la posi-
tion imprenable, quelque hardi aventurier essayait d esca-
lader de ce cûté-là votre tour Octogone, vous ne le verriez
tas. je parie, tant vous seriez absorbé par votre contem-
plation :
Pierre regarda son cousin avec surprise.
— Je ne le verrais pas, c'est vrai, répondit-il après une
minute d'hésitation ; car je saurais qu'un Français seul
peut avoir intérêt à pénétrer dans la ville, et, comme étant
contraint je ne suis pas tenu à rien envers ceux qui me
contraignent, plutôt que de repousser l'assaillant, je l'aide-
rais à entrer peut-être.
— Bien dit. Pierre: s'écria Jean Peuquoy. Vous voyez,
monseigneur, que Pierre est un Français dévoué, ajouta-
t-il en sadressant à Gabriel.
— Je le vols, maître, reprit celui-ci toujours inattentll
malgré lui à un entrelien qui lui semblait inutile. Je le
vols, mais hélas : à quoi bon ce dévouement ?
— A quoi bon? je vais vous le dire, moi. répondit Jean
Peuquoy; car c'est à mon tour de parler, je pense. Eh
bien donc, si vous le voulez, monsieur le vicomte, nous
pouvons prendre à Calais notre revanche de Saint-Quentin.
Les Anglais, tout flers de deux siècles de possession, s'en-
dorment dans une sécurité trompeuse ; cette sécurité doit
les perdre. Nous avons, monseigneur le voit, des auxiliaires
tout prêts dans la place. Mtirissons ce projet ; que votre
intervention auprès de ceu.x qui ont la puissance nous
vienne en aide, et ma raison, plus encore que mon instinct,
me dit qu'un coup de main hardi nous rendrait maîtres de
la ville. Vous m'entendez, n'est-ce pas. monseigneur?
— Oui. oui, certainement ! répondit Gabriel qui n'écou-
tait plus en réalité, mais que cet appel direct réveilla de
sa rêverie, oui, votre cousin veut retourner, n'est-ce pas?
dans notre beau royaume de France, être transféré dans une
ville française, .-Vmiens par exemple... Eli bien! j'en par-
lerai à milord Wentworth et aussi à monsieur de Guise.
La chose peut se faire et mon intervention que vous récla-
mez ne vous fera pas défaut. Continuez, ami, je suis tout
à vous. Certainement je vous écoute.
Et il retomba dans sa distraction puissante.
Car la voix qu'il écoutait en ce moment, ce n'était pas.
à vrai dire, celle de Jean Peuquoy. non c'était en lui-même
celle du roi Henri If, donnant ordre, sur le récit du siège
de Saint-Quentin fait par l'amiral, de délivrer sur-le-champ
le comte de Montgommery. Puis, c'était la voix de son
père lui attestant, morne et jaloux encore, que Diane était
bien la fille de son rival couron.ié. Enfin, c'était la voix
de Diane elle-même qui, après tant d'épreuves, pouvait
lui dire, et de laquelle il pouvait écouter ce mot suprême
et divin : Je t'aime !
On comprend que. dans ce doux songe, il devait n'écou-
ter qu'à moitié les projets hasardeux et victorieux du digne
Jean Peuquoy.
Mais, le grave bourgeois devait, lui. se trouver bles.sé du
peu d'attention accordée par Gabriel à un dessein qui
avait certes sa grandeur et son courage, et ce fut avec un
peu d'amertume qu'il reprit :
— Si monseigneur avait daigné prêter à mon discours
une oreille moins distraite, il aurait vu que nos idées, à
Pierre et à moi. étaient moins personnelles et moins médio-
cres qu'il ne les suppose...
Gabriel ne répondit pas.
— Il ne vous entend pas. Jean, dit Pierre Peuquoy. en
montrant à son cousin leur hôte de nouveau absorbé, 11 a
peut-être aussi son projet, sa passion ..
— La sienne n'est pas plus désintéressée que la nôtre
toujours ! reprit Jean, non sans aigreur. Je dirais même
qu'elle est égoïste, si je n'avais vu ce gentilhomme braver
le danger avec une sorte de fureur et même exposer sa vie
pour sauver la mienne. N'importe ! il aurait dû m'écouter
quand je parlais pour le bien et la gloire de la patrie. Mais,
«ans lui, malgré tout notre zèle, nous serions des instru-
mens inutiles, Pierre. Nous n'avons que le sentiment ! la
pensée nous manque et la puissance.
— C'est égal ! le sentiment était bon ; car je t'ai entendu
st compris, mol. frère ! dit l'armurier.
Et les deux cousins se serrèrent solennellement la main.
— Il faut, en attendant, renoncer à notre chimère, ou
l'ajourner du moins, dit Jean Peuquoy : car que peut le
bras sans la tête? que peut le peuple sans les nobles? ...
Ce bourgeois du vieux temps ajouta avec un singulier
«ou rire :
— Jusqu'au jour où le peuple sera à la fols le bras et m
télé.
XL
OU DE NOMBREUX ÉVÉXEMEXS SO.XT RASSEMBLÉS
AVEC BEAUCOUP D'ART
Trois semaines s'étaient écoulées, on touchait aux der-
niers jours de septembre, et aucun changement notable ne
s'était opéré dans la situation des divers personnages lii
cette histoire.
Jean Peuquoy avait, comme de raison, payé à lord Went-
worth la faible rançon à laquelle 11 avait su se faire taxer.
De plus, il avait obtenu la permission de se fixer à Calais.
Mais nous devons dire qu'il ne se pressait nullement de
monter un établissement nouveau et de se remettre a l'ou-
vrage. 11 paraissait fort curieux et fort nonchalant de sa
nature. l'honnête bourgeois: et on le voyait, du matin au
soir, flâner sur les remparts et causer avec les soldats d>; la
garnison, sans paraître plus songer au métier de tisserand
que s'il eût été abbé ou moine.
70
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Toutefois, il n avait pas voulu ou n'avait pas pu entraîner
son cousin Pierre PeuQuoy dans son désœuvrement, et ja-
mai-s 1 habile armurier n'avait foui'bi plus d armes et Je
plus belles.
Gabriel devenait de jour en jour plus triste. U n'arrivait
jusqu'à lui. de Paris, que des nouvelles générales. La France
commençait à respirer. Les Espagnols et les Anglais avaient
perdu à prendre des bicoques un temps irréparable ; le
pays avait pu se reconnaître, et Paris et le roi étalent
sauvés. Ces nouvelles, que l'héroïque délense de Saint-Quen-
tin n'avait pas peu contribué à faire si bonnes, réjouissaient
Gabriel sans doute: mais quoi? de Henri II, de Co-
ligny, de son père, de Diane, pas un mot ! Cette pensée as-
sombrissait son front et lempêchalt de se livrer, comme
il l'eût fait peut-être en toute autre occasion, aux ami-
cales avances de lord Wentworth pour lui.
Le facile et expansil gouverneur semblait, en effet, s'être
pris de belle amitié pour son prisonnier. L'ennui et, depuis
quelques jours, un peu de tristesse avaient sans doute con-
tribué à cette sympathie. C était une distraction précieuse,
dans ce morne Calais, que la compagnie d un jeune et spi-
rituel gentilhomme de la cour de France. Aussi, lord
Wentworth ne passait jamais deux jours sans aller faire
visite au vicomte d'Exmès, et voulait le voir trois fois jiar
semaine au moins à sa table. Affection gênante, à tout
prendre ; car le gouverneur jurait en riant qu'il ne lâche-
rait son captif qu'à la dernière extrémité, qu il ne se rési-
gnerait jamais à le laisser aller sur parole, et que ce ne
serait que lorsque le dernier écu de la rançon de Gabriel
lui aurait été bien et dùmeut payé qu'il subirait la dure
nécessité de se séparer d'im ami si cher.
Comme, au fond, cela pouvait u'ctre fort bien qu'une fa-
çon élégante et seigneuriale de se défier de lui. Gabriel
n'osait pas insister, et, dans sa délicatesse, souffrait sans se
plalndi-e. en attendant le rétablissement de son écuyer qui,
si l'on s en souvient, devait aller chercher à Paris la ran-
çon convenue pour la mise en liberté du vicomte d'Exmcs.
Mais M.artin-Guerre, ou plutôt son remplaçant Arnauld
du Thill, ne se rétablissait que bien lentement. .Vu bout
de quelques jours cependant, le chirurgien chargé de soi-
gner la blessure que le drôle avait reçue dans une rixe
s était retiré, déclarant sa tâche achevée et son malade en-
tièrement remis. Un ou deux joiu'S de repos et les bons
soins de la gentille Babette, sœur de Pierre Peuquoy.
suffiraient pour compléter la guérison, si elle avait besoin
d'être complétée.
Sur cette assurance. Gabriel avait annoncé à son écuyer
qu'il partirait sans retard pour Paris le surlendemain. Mais
le surlendemain au matin, .\rnauld du Thill se plaignit
d'éblouissemens et d'étourdisscmens qui l'exposeraient à des
chutes graves s'il faisait seulement quelques pas sans l'ap-
pui accoutumé de Babette. Nouveau délai, demandé et ac-
cordé, de deux jours. Mais, au bout de ce temps, une
sorte de lassitude générale cassait bras et jambes au pau-
vre .\rnauld : il fallut combattre cette fatigue, causée par
ses souffrances assurément, au moyen de bains et d Une
diète assez sévère. Mais ce régime occasionna une faiblesse
si grande qu'un autre délai fut jugé indispensable pour
donner au fidèle écuyer le temps de rétablir sa vigueur
par des forlifians et un peu de vin généreux. Du moius sa
garde-malade Babette jurait en pleurant à Gabriel que, s'il
exigeait de MartirNGuerre un départ immédiat, 11 l'exposait
a périr d'inanition sur la grand'route.
Cette singulière convalescence se prolongeant ainsi bien
au delà de la maladie, malgré les soins, un médisant dirait
glace aux soins de Babette, deux semaines, gagnées jour
par jour, s'écoulèrent ; ce qui faisait près d'un mois depuis
l'arrivée de Gabriel à Calais.
Mais cela ne pouvait pas durer plus longtemps. Gabriel
à la fin s'impatientait, et .Arnauld du Tliill lui-même, qui
dans le commencement, clierchait et trouvait des e.xpé-
diens avec la meilleure volonté du monde, déclarait mainte-
nant d'un air suffisant et vainqueur à Babette éplorée qu'il
ne pouvait pas risquer de mécontenter, son maître, et
que le mieux était, après tout, de partir plus vite pour revu
nir plus vite aussi. -Mais les yeux rouges et la mine abat-
tue de la pauvre Babette prouvaient qu'elle n'entendait
guère cette raison-là.
La veille du jour ov^, d'après sa déclaration formelle.
.\rnauld du Thill devait enfin se mettre en route pour Pa-
ris. Gabriel alla souper chez lord Wentwortli.
Le gouverneur semblait avoir plus de mélancolie encore
que d'ordinaire à secouer ; car il força sa gaieté jusqu'à
la l'olie.
(,inand 11 quitta Gabriel, après l'avoir reconduit jusqu'au
préau, éclairé seulement à cette lieure par une lampe déj.i
pâlissante, le jeune homme, au moment où 11 s'envelop-
pait de son manteau pour sortir, vit une des portières qui
donnaient dans le préau s'entrouvrir, f ne femme, que Ga-
briel reconnut pour une des camériércs de la maison, .~e
glissa jusqu à lui, un doigt sur les lèvres, et lui tendant
de 1 autre main un papier ;
— Pour le gentilhomme français que reçoit souvent lord
WentTiVorth. dit-elle à vois basse en lui remettant le billet
plié.
Et avant que Gabriel stupéfait eût eu le temps de l'in-
terroger, elle avait déjà pris la fuite.
Le jeune homme, fort Intrigué, et de sa nature un peu
curieux et passablement imprudent, songea qu'il avait un
quart d lieure de chemin à faire dans l'obscurité avant de
pouvoir lire le billet à son aise dans sa chambre, et que
c était bien longtemps attendi'e le mot d'une énigme qui
paraissait piquante. Donc, sans plus de façon, et pour savoir
à quoi s'en tenir tout de suite, il regarda autour de lui,
et voyant qu'il était bien seul, il s'approcha de la lampe
fumeuse, déploya le billet et lut, non sans quelque émotion,
ce qui suit :
« Monsieur, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais
vu : mais une des femmes qui me sert me dit que vous
êtes Français comme moi et prisonnier comme moi.
Cela me donne le courage de crier vers vous dans ma dé-
tresse. Vous êtes sans doute reçu à rançon, vous. Vous re-
louiTierez probablement bientôt à Pai'is. Vous pourrez y voir
les miens qui ignorent ce que je suis devenue. Vous pourriez
leur dire oià je suis, que lord Wentworth me retient sans
me permettre de communiquer avec âme qui vive, sans
vouloir accepter de prix pour ma liberté, et. qu'abusant
du droit cruel que ma position lui donne, il ose chaque
jour me parler d un amour que je repousse avec horreur,
mais que ce mépris même et la certitude de 1 impunité peu-
vent exciter au ciime. Un gentilhomme et surtout un com-
patriote me doit certainement son aide dans cette misérable
extrémité : mais je veux encore vous dire qui je suis pour
que ce devoir... »
La lettre s'arrêtait là. non signée. Uu obstacle inattendu,
un accident subit l'avait fait interrompre probablement, et
cependant on avait voulu l'envoyer, même inachevée, pour
ne pas laisser perdre quelque précieuse occasion, et parc*
qu'ainsi incomplète elle disait pourtant encore tout ce
qn elle voulait dire, hormis le nom de la femme si indi
gncment contrainte.
Ce nom, Gabriel ne le savait pas, cette écriture tremblante
et hâtée il ne pouvait la connaître, et cependant un
trouble étrange, un pressentiment inouï s'était gli.ssé dans
son cœur. Et, tout pâle d'émotion, il se rapprochait de la
lampe pour mieux relire ce billet, quapd une autre por
tière s'ouvrit et donna passage à lord Wentworth lui-mêni'
qui, précédé d'un petit page, traversait le préau pour sr
rendre à sa chambre.
En ai)ercevant Gabriel, qu il venait de reconduire cinq
minutes auparavant, le gouverneur s arrêta assez étonné.
— C'est vous encore, mon ami? lui dit-il en allant à lui
avec l'intérêt qu'il lui témoignait d'habitude. Qui vous a
retenu? ce n'est pas, du moins je l'espère, «n accident,
une indisposition ?
Le loyal jeune homme, sans répondre à lord .Wentworîh.
lui tendit seulement la lettre qu il venait de recevoir. L .\ii
glais y jeta un coup d'œil et devint plus pâle que Gabriel,
mais il sut garder son sang-froi*. et, tout en feignant lU-
lire, combina habUement sa réponse.
— La vieille folle! dit-il en froissant et en jetant à terii'
le billet avec un dédain bien joué.
.■Vucune parole ne pouvait désenchanter plus vite et mieux
Gabriel, tout a llieure perdu dans les rêves les plus émmi-
vaus. et maintenant fort l'efroidi déjà à l'endroit de lui
connue. Pourtant, il ne se rendit pas encore tout de suite
et reprit avec quehiue défiance :
— Vous ne me dites pas quelle est cette prisonnière que
vous retenez ici malgré elle. Inilord?
— Malgré elle, je crois bien! dit d'un ton dégagé Weiu
worth. C'est une parente de ma femme, cerreau fêlé, s'il en
est au monde, que la famille a voulu éloigner d'.\ngleterrc.
et qu'on a fort mal à propos confiée à ma garde, dans cette
ville où la surveillance est plus facile pour les insen.sès
aussi bien que pour les pri.sonniers. Puisque vous avez pé-
nétré dans ce secret de famille, mon cher ami. j'aime mieux
vous dire tout de suite ce qu'il en est. La manie de lady
Howe. qui a lu trop de poèmes de chevalerie, est de se
croire, malgré ses cinquante ans et ses cheveux gris, une
héroïne opprimée et persécutée, et de vouloir intéresser à
sa cause, au moyeu de fables plus ou moins bien trouvées,
tout chevalier jeune et galant qui passe à sa portée. Et
Dieu me damne ! Gabriel, il me semble que les contes de
ma vieille tante vous avaient touché, .\llons ! convenez que
sa missive vous avait un peu troublé, mon pau^Te ami !
— L'histoire aussi est étrange, convenez-en vous-même,
milord. reprit Gabriel assez froidement, et vous ne m aviez
jamais parlé, que je sache, de cette parente?
— Non, en vérité, répondit lord Wentworth, et l'on ne
se soucie pas d'onlinaire d'introduire des étrangers dans
ses affaires d'intérieur.
LES DEUX DIANE
— Mais comment votre parente se dit-elle Française, re-
prit Gabriel.
— Eli 1 pour vous intéresser probablement, dit lord Went-
wurili avec un sourire qui commençait â être contraint
— Mais cet amour dont elle se dit obsédée, milord?
— Illusions de vieille qui prend des souvenirs pour des
esiiérances : reprit Weuiworth, non sans marquer toute-
tois un peu d'impatience.
— Et c'est pour éviter le ridicule, n'est-ce pas, milord,
que vous la tenez cachée à tous les regards ?
— AU ! voilà bien des questions ! dit lord Wentnorth en
fronçant le sourcil, mais sans éclater toutefois. Je ne vous
savais p.is interrogatU à ce point. Gabriel. Mais il est neuf
heures moins un quart, et je vous engage a rentrer chez
vous avant que le couvre-feu ait sonné; car vos licences de
prisonnier sur parole ne doivent pas aller jusqu â enfrein-
dre les règlements de sûreté de Calais. Si lady Howe vous
intéresse tellement, nous pourrons reprendre demain l'en-
tretien sur ce sujet. En attendant, je vous demande le si-
lence sur ces choses délicates de famille, et je vous sou-
haite le bonsoir, monsieur le vicomte.
Là-des.sus, le gouverneur salua Gabriel et sortit. 11 voulait
rester maître de lui jusqu'au bout, et craignait de trop
s'animer si la conversation se prolongeait.
Gabriel, après une minute d'hésitation et de réfle.xlon,
quitta riiotel du gouverneur pour retourner i la maison
de l'armurier. Mais lord Wentworth ne s'était pas assez
bien contenu jusqu'au bout pour effacer tout soupçon au
cœur de Gabriel, et les doutes du jeune homme, doutes
qu'un secret instinct encourageait, l'assaillirent de nou-
veau pendant le chemin.
Il résolut de garder désormais là-dessus le silence avec
lord Wentworth, qui certes ne devait rien lui apprendre,
mais d'observer, d'interroger et de s'assurer si véritable-
ment la dame inconnue n'était pas une compatriote et la
prisonnière de l'Anglais.
— Mais, mon Dieu ! quand cela me serait prouvé jusqu'à
l'évidence, se disait Gabriel, que pourrais-je faire'? Xe suis-
je pas moi-même prisonnier ici? N'ai-je pas les mains liées,
et lord Wentworth ne peut-il pas me redemander cette épée
que je ne porte que grâce à sa tolérance; Il faut que cela
finisse, et qu'au besoin je puisse sortir de cette position
é(|uivoque. 11 faut que déûnitivement et sans plus de délai
Martin-Guerre parte demain. Je vais le lui signifier ce soir
même.
En effet, Gabriel, à qui un apprenti de Pierre Peuquoy
vint ouvrir, monta au second étage, au lieu de rester
comme à l'ordinaire à son logement du premier. Toute la
maison dormait à cette heure, et Martin-Guerre dormait
sans doute comme les autres. Mais Gabriel voulait le ré-
veiller pour lui intimer sa volonté e.xpresse. Il s'avança
pourtant sans faire de bruit juscru'à la chambre de son
écuyer. afin de ne troubler le sommeil de personne.
La clef était sur la première porte, et Gabriel l'ouvrit
d.iucement. Mais la seconde porte était fermée, et Gabriel
put seulement entendre, à travers la cloison, des éclats de
rire et le bruit de verres qui se choquent. 11 frappa alors
avec quelque violence, et se nomma d'une voix impérieuse.
Tout au.ssitdt, le silence se fit, et, comme Gabriel n'en
élevait que plus haut la voix, .\rnauld du Tliill vint en
hâte ouvrir les verrous à son maître. Mais justement il se
hâta trop et ne laissa jias le temps à une robe de femme, qui
s'enfuyait par une porte de côté, de disparaître complète-
ment avant l'entrée de Gabriel.
Celui-ci crut à quelque amourette avec la servante de la
maison, et comme, après tout, le jeune homme n'était pas
d'une pruderie exagérée, il ne put s'empêcher de sourire
en morigénant son écuyer.
— Ah ! ah I dit-il, il me semble, Martin, que tu te portes
mieux que tu ne le prétends ! une table dressée, trois bou-
teilles. deu.x couverts ! Il me parait que j'ai mis l'autre
convive eu fuite. N'importe, j'ai vu assez de preuves fla-
grantes de ta guérison, et je crois plus que jamais pouvoir
sans scrupule t'ordonner de partir demain.
— C'était, vous le savez, mon intention, monseigneur, dit
Arnauld du ThUl assez penaud, et précisément je faisais
mes adieux ..
— .\ un ami? c'est d'un bon cœur, dit Gabriel, mais 11
ne faut pas que l'amitié fasse oublier le devoir, et J'exige
que demain, avant mon lever, tu sois sur la route de Paris.
Ti: a'i la pa.sse du gouverneur, ton équipage est prêt depuis
quelques Jours, ton cheval reposé comme toi. ton escarcelle
pleine, grâce à la confiance de notre excellent hôte, qui n'a
qu'un regret. le digne homme I celui de ne pouvoir m'avan-
cer ma rançon tout entière. Rien ne te manque. Martin,
et. si tu pars demain matin de bonne heure, dans trois
jours tu peux être à Paris. lA, tu te rappelles ce que
tu as à faire.
— Oui. monseigneur; je vais sur-le-champ à l'hotel de la
rue des Jardins-Saint-Paul; je rassure votre nourrice sur
votre compte ; je lui demande les dix mille écns de votre
rançon, plus trois mille autres pour vos dépenses et vos
71
dettes ici. et. comme gage, je lui montre ce mot de vous
et votre anneau.
— Précautions inutiles. Martin, caa- ma bonne nourrice te
connaît bien, mon fidèle serviteur; mais j'ai cédé à tes
scrupules. Seulement, tais que cet argent soit rassemblé
un peu promptement, entends-tu ?
— Soyez tranquille. loonseigneur. Et 1 argent rassemblé,
votre lettre à monsieur l'amiral remise, je reviens ici plus
vite encore que je ne suis parti.
— Et pas de mauvaises querelles en route, surtout !
— Il n'y a pas de d;inger, monseigneur.
— Allons ! adieu, Martin, et bonne chance :
— Dans dix jours d'ici vous me reverrez, monseigneur,
et demain, au lever du soleil, je serai déjà loin de Calais.
Arnauld du Thill. cette fois, tint sa promesse. 11 permit
seulement le lendemain matin à Babette de l'accompagner
jusqu'à la porte de la ville. Il l'embrassa une dernière fois,
lui jurant à elle aussi qu'elle le reverrait bientôt, puis 11
piqua des deux, tort allègre en somme, comme un sacri-
pant qu'il était, et disparut bientôt à un angle du chemin.
La pauvre fille se dépêcha de rentrer avant que son ter-
rible frère Pierre Peuquoy ne fût levé, mais elle fut obligée
de se dire malade pour pouvoir pleurer seule à son aise
dans sa chambre.
Dès lors, il serait difficile de dire si ce fut elle ou Ga-
briel qui attendit avec le plus d'impatience le retour de
l'écuyer.
Ils devaient attendre longtemps tous deux.
XLI
COMMENT ARNAULD DU rHILL FIT PENDRE ARNAULD DU THILL,
A NOYON
Arnauld du Thill, le premier jour, ne fit pas de mauvaise
rencontre et poursuivit sa route sans trop d'obstacles. II
trouvait bien, de temps en temps, sur le cliemin, des troupes
d'ennemis, .\llemands qui désertaient, Anglais licenciés. Es-
pagnols Insolens comme leur victoire ; car, dans cette pauvi'e
France désolée. 11 y avait alors plus d'étrangers que de
Français. Mais, à tous ces questionneurs de grand'route. Ar-
nauld montrait fièrement le laissez-passer de lord Went-
worth, et tous, non sans regrets et sans murmures, respec-
taient le porteur de la signature du gouverneur de Calais.
Néanmoins, le second jour, aux environs de Saint-Quen-
tin, un détachement d'Espagnols lui chercha de mauvaises
chicanes, prétendant que son cheval n'était pas compris
dans le laissez-passer, et qu'il serait bon de le confisquer
peut-être. Mais le faux Martin-Guerre déploya une grande
fermeté, demandant à être conduit au chef, et on relâcha
avec son cheval ce compagnon difficile.
L'aventure toutefois lui servit de leçon, et il résolut do-
rénavant d'éviter autant que possible les troupes qu'il ren-
contrerait. La chose était difficile : — l'ennemi, sans rem-
porter depuis la prise de Saint-Quentîn d'avantage décisif,
avait pourtant occupé tout le pays. Le Catelet, Ilam, Noyon.
Chauny. lui appartenaient, et .■Vrnauld arrlv.-int, le soir de
ce deuxième jour, devant Noyon, dut se déterminer, pour
prévenir tout embarras, à tourner la ville et à n'aller cou-
cher qu'au village suivant.
Mais pour cela il fallut quitter la route : Arnauld connais-
sait mal le pays, il s'égara, et, en cherchant son cliemin.
il tomba tout à coup, au détour d'un sentier, au millei.
d'une troupe de reîtres ennemis qui paraissaient chercher
aussi.
Or, quelle ne fut pas la satisfaction d'.^rnauld en enten-
dant l'un d'eux s'écrier, quand il l'aperçut :
— Holà ! hé ! ne serait-ce pas lui par hasard, ce misérable
.\rnauld du Thill?
— Est-ce qu'Arnauld du Thill Serait à cheval? dit un
autre reitre
— Grand Dieu ! se dit l'écuyer en pâlissant, il paraît que
je suis connu par Ici, et, si je .suis connu, je suis perdu.
M.iis il était trop tard pour reculer et fuir; les reîires
l'entouraient. Heureusement la nuit se f;usait déjà assez
sombre.
— Qui êtes-vous? et où allez-vous? lui demanda l'un
d'eu.\.
— Je m'appelle Martin-Guerre, répondit Arnauld trem-
blant, je suis l'écuyer du vicomte d'E.xmès, actuellement
prisonnier à Calais, et je vais chercher à Paris l'argent de
sa rançon. 'Voici la passe de milord Wentworth, gouverneur
de Calais.
Le chef de la troupe appela lui des siens qui portait une
torche, et se mit à vérifier gravement le laissez-passer d'Ar-
nauld.
— Le sceau est bien authentique, dlt-11, et la passe véri-
table. Vous avez dit la vérité, l'ami, et vous pouvez con-
tinuer votre route.
ALEXANDI'.E DLMAs lLLL.-;r!i:
— Merci ! dit Arnauld qui respira.
— Un mot encore pourtant l'ami. Vous n'auriez pas ren-
contré sur votre route un homme qui semblait fuir, un
coquin, un pendard qui répond au nom d'ArnauId du Thill.
— Je ne connais pas du tout Arnauld du TliiU, se hâta
de crier Arnauld du ThlU.
— Vous ne le connaissez pas. l'ami, mais vous auriez
pu le rencontrer par ces sentiers. Il est de votre taille, et,
autant qu'on peut juger par cette soirée noire, un peu de
votre tournure. Seulement, il n'est pas aussi bien habillé
que vous, il s'en faut. Il porte une cape brune, un chapeau
rond et des chausses grises, et il doit se cacher du côté
doù vous venez, le brigand ! Oh ! qu'il nous tombe sous la
main, cet Arnauld du diable !
— Qu'a-t-il donc fait? demanda timidement Arnauld,
— Ce qu'il A fait? c'est la troisième fois qu'il s'échappe.
Il prétend qu'on lui rend la vie trop dure. Je crois bien ! A
sa première escapade, il avait enlevé la maîtresse de son
maître. Cela méritait punition, il me semble. Et puis, il
n'a pas de quoi payer .«a rançon ! on l'a vendu et revendu,
il passe de main en main, et c'est à qui n'en voudra plus.
Il est juste au moins, puisqu'il ne peut nous profiter, qu'il
nous amuse. Eh bien! il lait le fier, il ne 'veut pas, il se
sauve. Voilà trois fois qu'il se sauve. Mais si nous le rat-
trapons, le scélérat !;,.
— Oue lui ferez-vous? demanda encore Arnauld.
— La première fois, on l'a battu ; la seconde, on l'.a tué
à moitié : la troisième, on le pendra.
— On le pendra ! répéta Arnauld effrayé.
— Tout de suite, l'ami ! et sans autre forme de procès.
Il est à nous. Cela nous divertira, et cela lui apprendra.
Regarde à ta droite, l'ami. Tu vois bien cette potence? Eh
bien ! c'est â cette potence-là que nous pendrons immédia-
tement Arnauld du Thill si nous parvenons à le reprendre,
— Ah : oui-dà ! dit Arnauld avec un rire un peu forcé.
— C'est comme je te l'affirme, l'ami : et, si tu rencontres
le drôle, mets la main dessus et amène-nous-le ; nous recon-
naîtrons le service. Là-dessus, bon voyage !
Us s'éloignaient. Arnauld, rassuré, lès rappela.
— Pardon, mes maîtres, service pour service ! je me suis
égaré, voyez-vous, et je ne sais plus trop où je suis. Orien-
tez-moi donc un peu, s'il vous plaît.
— Mais c'est bien aisé, l'ami, dit le reître. Là, derrière
vous, ces murailles et cette poterne que vous distinguez
peut-être dans l'ombre, c'est Noyon. Vous regardez trop à
droite, du côté du gibet ! c'est là, à gauche, où vous devez
voir briller les piques de nos camarades; car c'est à cette
poterne que notre compagnie est de garde cette nuit A
présent, retournez-vous, vous avez devant vous la route de
Paris à traders le bois, A vingt pas d'ici, la route se bifur-
que. Vous prendrez à gauche ou à droite, comme bon vous
semblera ; les deux chemins ne sont pas plus longs l'un
que l'autre, et tous deux se rejoignent au bac de l'Oi<;e
à un quart de lieue d'ici. Le bac traversé, allez toujour'i
tout droit. Le premier village est Auvray, à une lieue du
bac. Maintenant vous voilà aussi bien renseigné que nou»
l'ami. Bon voyage !
— Merci ! et bonsoir, dit Arnauld en mettant au trot sa
mouture
Les indications qu'on lui avait données étaient exactes
A vingt pas, il trouva le carrefour et laissa son cheval
prendre la route de gauche.
La nuit était épaisse, et la forêt aussi. Pourtant, au bout
de dix minutes, Arnauld du Thill arriva à une clairière
dans le bois, et la lune, à travers la nacre des nuages, ré-
pandit une faible lueur sur le chemin.
En ce moment, l'écuyer rêvait à la peur qu'il venait
d'avoir et à la bizarre aventure qui avait éprouvé son sang-
froid. Rassuré sur le passé, 11 n'envisageait pas l'avenir
sans mélancolie.
— Ce ne peut être que le vrai Martin-Guerre qu'on pour-
suit ainsi sous mon nom, pensait-il. Mais s'il s'est échappé,
ce pendard ! je le retrouverai aussitôt que moi à Paris, et
un étrange conflit pourra s'ensuivre. Je sais bien que
l'impudence peut me sauver, mais elle peut aussi me per-
dre. Quel besoin ce drôle avait-il de s'échapper ; il devient
bien gênant, en vérité : et ce serait charité à ces braves
!iinenils de me le pendre. Cet homme est décidément mon
in:iiivais génie.
en értifl.ant monologue durait encore quand Arnauld,
qui avait la vue très pénétrante et très exercée, aperçut,
ou crut apercevoir, à cent pas en avant, un homme, ou
plutôt une ombre qui, à son approche, disparut vilement
dans un fossé,
— Holà ! encore une mauvaise rencontre, quelque em-
buscade, pensa le prudent Arnauld,
Il essaya d'entrer dans le bois, mais le fossé était impé-
nétrable pour le cavalier et pour le cheval. Il attendit
quelques minutes, puis se hasarda à regarder. Le fantôme,
qui. s'était relevé, se jeta rapidement dans son fossé.
— Est-ce qu'il 'aurait peur de moi, comme moi de lui 1
I se dit Arnauld. Est-ce que nous chercherions réciproque-
ment à nous éviter ? Mais il faut prendre un parti, puis-
que ces maudits taillis m'empêchent de gagner l'autre
route à travers bois. Faut-ii rebrousser chemin ? ce serait
le plus prudent. Faut-il bravement mettre mon cheval au
galop et passer comme un éclair devant mon homme ? ce
serait le plus court. Il est à pied, et à moins qu'un coup
d'arquebuse... Mais bon ! je ne lui en laisserai pas le temp»
-aussitôt résolu, aussitôt exécuté. Arnauld piqua des deux
et passa comme un trait devant l'homme embusqué ou caché
L'homme ne bougea pas.
Ceci ôta a .\rnauld sa frayeur, il arrêta court son che-
val, et revint même de quelques pas en arrière, saisi de
l'éclair d une idée soudaine.
L homme ne fit pas un seul mouvement.
Cela rendit à Arnauld tout son courage ; et, presque cer-
tain maintenant de son lait, il alla droit au lossé.
Mais, alors, et avant qu'il eût le temps de dire : Jésus :
l'homme s'élança d'un bond, et, dégageant subitement de
létrier la jambe droite d'Arnauld et la relevant avec vio-
lence, il jeta a bas de cheval 1 écuyer, tomba avec lui sur lui,
et lui mit la main à la gorge et le genou sur la poitrine.
Tout cela n'avait pas duré vingt secondes,
— Qui es-tu ? et que veux-tu ? demanda le vainqueur à
son ennemi terrassé,
— Làchez-mol, par grâce ! dit d'une voix lort étranglée
Arnauld qui sentit son maître. Je suis Français, mais j'ai
un laissez-passer de lord Wentworth, gouverneur de Calais.
— Si vous êtes Français, dit l'homme, et. en effet, vous
n'avez pas l'accent de tous ces étrangers du démon, je n'ai
pas besoin de votre laissez-passer. Mais qu'aviez-vous à
vous approcher si curieusement de moi ?
— J'avais cru voir un homme dans le lossé reprit Ar-
nauld sous une étreinte moins vigoureuse, et je m'avançais
pour regarder s'il n'était pas blessé, et s'il n'y avait pas à
lui porter secours,
— L'intention était bonne, dit l'homme en retirant sa
main et en écartant son genou. Allons, camarade, relevez-
vous, ajûuta-t-il en tendant la main à Arnauld qui lut de-
bout bien vite. Je vous ai peut-être accueilli un peu..,
sévèrement, excusez-moi. C'est qu'il ne vaut rien pour moi
qu'on mette en ce moment le nez dans mes affaires. Mais
vous êtes un compatriote, c'est différent, et, loin de nuire,
vous me servirez. Nous allons nous entendre tout de suite.
Moi je m'appelle Martin-Guerre, et vous 1
— Moi ? moi ? Bertrand, dit Arnauld tressaillant ; car
seul avec lui, la nuit, dans ce bois, l'homme qu'il dominait
d'ordinaire par la ruse et l'astuce le dominait à son tour
par la force et le courage.
Heureusement, la nuit profonde assurait l'incognito d'Ar-
nauld, et il déguisait encore sa voix de son mieux,
— Eh bien ! camarade Bertrand, continua Martin-Guerre,
sachez que je suis un prisonnier fugitif échappé ce matin
pour la deuxième fois, d'autres disent pour la troisième, a
ces Espagnols, Anglais, Allemands, Flamands, bref, à toute
cette séquelle ennemie qui s'est jetée sur notre pauvre pays
comme une nuée de sauterelles. Car la France ressemble
à cette heure, ou Dieu me confonde ! à la tour de Babel.
Depuis un mois, j'ai appartenu, tel que vous me voyez, à
vingt baragouineurs de nations différentes, et c'était tou-
jours un nouveau patois plus rude et plus barbare à enten-
dre. Je me suis lassé d'être promené de bourgade en bour-
gade, d'autant qu'il m'a semblé qu'on se moquait de mol
et qu'on se faisait un jeu de me tourmenter. Ils mo repro-
chaient toujours une jolie diablesse appelée Gudule qui
m'avait aimé, à ce qu'il parait, jusqu'à fuir avec mol,
— Ah : ah ! fit Arnauld.
— Je vous dis ce qu'on m'a dit. Donc, leurs moqueries
m'ont ennuyé, si bien qu'un beau jour, c'était à Chauny,
je me suis enfui de rechef, mais tout seul. On ma, par
guignon, repris et roué de coups que je m'en faisais pitié
à mol-même Mais à quoi bon tout cela ? Us ont eu beau
menacer de me pendre si je recommençais, je n'en avals
que plus envie de recommencer, et, ce matin, trouvant
l'occasion belle, pendant qu'on m'emménagealt à Noyon,
j'ai planté la bel et bien mes tyrans. Dieu sait comme ils
mont cherché pour me pendre!. Mais moi, qui y répugne,
je m'étais juché, s II Tous plaît sur un gros arbre de la
lorêt pour y attendre la nuit, et je ne pouvais m'empêcher
de rire, quoique un peu pâle, en les voyant passer mau-
gréant et Jurant sous mon arbre. Le soir arrivé, j'ai quitté
mon observatoire. Mais, premièrement, je me suis égaré
dans ce bois, n'étant jamais venu par ici, et, deuxième-
ment. Je meurs de faim, n'ayant rien mis sous ma dent,
depuis vingt-quatre heures, que quelques feuilles et quelques
racines, maigre régal: c'est_,ce qui fait que je tombe de fai-
blesse comme vous pouvez aisément le voir.
— Penh ! dit Arnauld, Je n'ai pas vu cela tout à l'heure,
et vous m'avez paru, je dois l'avouer, assez vigoureux au
contraire.
LES DELX DIANE
73
— Ah ! oui. reprit Jlarlin, parce que je vous al un peu
gourme. Ne m'en tenez pas raiicuue. C'était eu Tenté la
fièvre de la faim qui me soutenait. Mais, i cette heure,
vous êtes ma providence, car puisque vous êtes uu compa-
triote, vous ne me laisserez i^as retomber aux mains de ces
ennemis, n'est-ce pas 1
— N..I11 certainement, si j'y puis quelque chose, répon-
dit Arnauld du Tliill qui réfléchissait sourooisemeot au dis-
cours de Martin.
Il commençait a voir jour à reprendre ses avantages un
moment compromis par le poignet de fer de son sosie.
— Vous devez pouvoir beaucoup pour moi, continua
bonnement Martin Guérie. Connaissez-vous uu peu les envi-
ions d abord ?
— Je suis d Auvraj-, ;i un quart de lieue d ici, dit Arnauld.
— Vous y alliez ? reprit Martin.
— Non pas. j'en revenais, répondit, après un moment
d'hésitation, le maître fourbe.
— C'est donc par là, .\uvray î dit Martin, désignant le
coté oij se trouvait Noyon.
— Par la justement, repartit Arnauld. C est le premier
village après N'oyou sur la route de Pari.s.
— Sur la route de Paris ! s'écria Martin ; eh bien ! voyez
comme on se perd dans les bois. Je m'imaginais tourner le
dos a Noyon et j'y revenais. Je m'imaginais marcher
vei'S Paris et Je m en éloignais. Votre maudit pays m'est,
comme je vous le disais, parfaitement inconnu. C'est donc
du côté d'où vous arriviez qu'il faut que je me dirige pour
ne pas tomber dans la gueule du loup.
— Comme vous dites, mou maître. Mol, je vais â Noyon ;
mais faites avec moi quelques pas. Nous allons trouver
tout près d'ici, un peu avant le bac de 1 Oise, une autre
route qui vous conduira plus directement à .\uvray.
— Grand merci : ami lienrand, dit Martin ; il est certain
que je .'•ouhaite fort épargner mes pas, car je suis bien las
et de plus bien faible, me trouvant, comme je vous le di-
sais encoi'e, aussi à jeun qu'on peut i'ètre. Vous n'auriez
pas sur vous, par hasard, quelques subsistances, ami Ber-
trand? ce serai! me sauver deu.\ fois! une fois de l'Anglais
et une fois de la faim non moins horrible que l'.^iiglals.
— Hélas: répondit Arnauld, je n'ai pas une miette dans
mon havresac. Mais, si vous voulez boire un coup, j'ai
ma grosse gouide pleine.
Un effet, Babette avait eu soin d'emplir de petit Chypre,
un vin assez chaud du temps, la gourde de son' Infidèle, et
Arnauld, jusque-là, avait prudemment ménagé sa bou-
teille, pour ménager sa raison un peu fragile au milieu des
dangers du chemin.
— Je crois bien que je veux boire! s'écria avec enthou-
sia>me Martiu-Ciuerre. Un coup de vin me ranimera tou-
jours un peu.
— Eh bien ! prenez et buvez, mon brave homme, dit Ar-
nauld en lui tendant sa gourde.
— Merci : et que Dieu vous le rende, fit Martin
Et il se mit a s'ingurgiter sans défiance ce vin, aussi
traître que celui qui le lui offrait, et dont les fumées trou-
blèrent presque aussitôt son cerveau vide.
— Eh : dit-U tout hilare, il iie manque pas d'ardeur votre
clairet !
— Oh : mon Dieu l il est bien innocent, dit .-Vrnauld, et
j'en bois à chaque repas deux bouteilles. Mais, tenez, la
soirée est belle, asseyons-nous là sur 1 herbe un instant,
vous vous reposerez et vous boirez tout à votre aise. J'ai
le temps, moi, et pourvu que j'arrive a Noyon avant dix
heures, heure où les portes sont fermées, tout ira bien.
Vous, de votre côté, bien qu'.\uvray tienne loujour- pour
la France, vous pourrez encore rencontrer, si vous suivez la
grande route de si bonne heure, des patrouilles embarras-
santes, et, si vous quittez la grande route, vous vous éga-
rerez de nouveau. Le mieux est de nous arrêter quelques
minutes à causer là de bonne amitié. Où donc avez-vous été
fait prisonnier ?
— Je ne sais pas au juste, dit Martin-Guerre, car il y a
là-dessus. comme sur presque toute ma pauvre existence,
deux versions contradictoires : ce que je crois et ce qu on
me dit. Or. on m'assure que c'est à la bataille de Saint-
Laurent que je me suis rendu à merci, et mol je m'ima-
gine que je n'étais pas a cette journée, et que < osi pliH
tard que je suis tombé seul dans un détachement ennemi.
— Comment lentendez-vous 1 demanda Arnauld du Thill
jouant l'étonnement. Vous avez donc deux histoires ? Vos
aventures me paraissent devoir être Intéressantes et Ins-
tructives, au moins ! Il faut vous dire que J'aime les récits
à en perdre la tête. Buvez donc cinq ou six gorgées pour
vous donner de la mémoire, et racontez-moi quelque diose
de votre vie. hein : Vous n'êtes pas de la Picardie ?
— Non. répondit Martin, après une pause qu'il remplit
en vidant la gourde aux trois quarts, non. Je suis du midi,
d'Artigues.
— Un beau pays, dit-on. Vous avez là votre famille ?
— Famille et femme, cher ami, répondit Martin-Guerre
devenu, giàce au petit Chypre, très expauslt et très con-
fiant.
Et excité, moitié par les questions d'.\rnauld, moitié par
ses libations réitérées, il se mit à raconter avec volubilité
son histoire dans ses plus intimes détails : sa jeunesse, ses
amours, son mariage ; que sa femme était charmante, ik
cela près d'un petit défaut à la main, qu'elle avait trop lé-
gère et trop lourde à la fois. \ la vérité un soufflet de
femme ne déshonorait pas un homme, mais à la longue cela
l'ennuyait. C'est pourquoi Martin-Guerre avait qutité sa
femme par trop expressive. Narration circoiistaïuièe des
causes, des accidens et des suites de cette rupture. 11 l'ai-
mait pourtant toujours, au fond, celte chère Bertraiide ! il
portait encore à sou doigt l'anneau de fer de son mariage,
et. sur son cœur, les deux ou trois lettres que Bertrandelui
avait écrites, lors d'une première séparation. Ce disant, il
pleurait, le bon Martin-Guerre. Il avait décidément le vin
tendre. 11 voulait raconter ensuite ce qui lui était arrivé,
depuis qu'il était entré au service du vicomte d Exmès,
qu'un démon le poursuivait, que lui, Martin-Guerre était
double et ne s'y reconnaissait pas du tout dans ses deux
existences. Mais cette partie de son histoire paraissait moins
intéresser .Arnauld du TlûU, lequel ramenait toujours le nar-
rateur à son enfance, à la maison paternelle, aux ■anils, aux
parens d'Artigues, aux grâces et au.x défauts de lîertranJe
En moins de deux heures, le per.lde .\rnauld du Thill, au
moyen du plus habile Interrogatoire, sut tout ce qu'il voulait
savoir sur les anciennes habitudes et les iiliis secrètes actions
du pauvre Martin-Guerre.
Au bout de deux heures, Martin-Guerre, la tète en feu.
se leva ou plutôt voulut se lever: car dans son mouvement,
11 trébucha et retomba lourdement assis.
— Eh bien ! eh bien ! qu'est-ce que c'est ? dit-il en par-
tant d'un éclat de rire qui se prolongea fort longtemps avant
de s'éteindi'e. Je crois. Dieu me damne ! que ce petit vin
impertinent fait des siennes. Donnez-moi donc la main, mon
camarade, que Je voie à me tenir debout.
.\rnauld le hissa courageusement et parvint à le rétablir
sur ses Jambes, mais non pas dans un équilibre classique:
— Holà ! hé ! que de lanternes ! s'écria Martin Mais que
je suis bête ! je prenais les étoiles pour des lanternes.
Puis il se mit à chanter d'une voix formidable :
Par ta foy, envoyras-tu pas
Au vin, pour fournir le repas
Du meilleur cabaret d'Enfer.
Le vieil ravasseur Lucifer.
— Mais voulez-vous bien vous taire, s'écria Arnauld. Si
quelque troupe ennemie passait aux environs et vous enten-
dait?
— Baste ! je m'en moque beaucoup, dit Martin ; qu'est-re
qu'ils pourraient me faire? me pendre? on doit être 'bien,
pendu ! Vous m'avez fait trop boire, camarade. Moi qui suis
sobre ordinairement comme un agneau. Je ne sais pas me
battre avec l'ivresse, et puis, j'étais à jeun, j'avais faim:
m.iintPiiant j'ai soit.
Par ta foy, envoyras-tu pas ..
— Chut ! dit Arnauld. .\llons ! essayez de marcher. Ne
voulez-vous pas aller coucher à Auvray?
— Oh! oui. me coucher! dit Martin. Mais pas à Auvray,
là, sur l'herbe, sous les lanternes du bon Dieu.
— Oui, reprit Arnauld, et demain matin une patrouille es-
pagnole vous découvrira et vous enverra coucher chez le
diable.
— Le vieil ravasseur Lucifer? dit .ifartin ; non j'aime
encore mieux prendre un peu sui moi et me traîner jusqu'à
Auvray, C'est par là. n'est-ce pas? j'y vais.
Mais il eut beau prendre sur lui, il décrivait des zigzags
si extravagans qu'ArnauId vit bien que. s'il ne l'aidait un
peu, .Martin allait se perdre encore, c'est-à-dii'e cette fois
se sauver. Or, ce n'était pas là le compte du vilain sii'e.
— Voyons, dit-Il au pauvre Martin, J'ai l'.^lme charitable.
et .4uvray n'est pas si loin. Je vais vous conduire jusqiie-h'i
Laissez-moi détacher mon cheval, je le mènerai par la
bride et vous me donnerez le bras,
— Ma foi ! j'accepte, reprit Martin. Je n'ai aucune fierté
moi. ef entre nous, je vous avouerai que Je me crois un
peu gris. J'en reviens à mon opinion, votre clairet ne
manque pas d ardeur. Je suis très heureux, mais un peu
gris.
— Allons! en route. 11 .se fait tard, dit Armand du Thill.
en reprenant, avec son sosie sous le bias. le chemin par
lequel 11 était venu, et qui conduisait directement à la
poterne de Noyon, Mais, reprlt-11, pour abréger le chemin,
est-ce que vous n allez pas me raconter encore quelque bonne
histoire d'.-\rligues?
— Voulez-vous que Je vous raconte l'histoire de Papotte.
dit Jfartln-Guerre, ah ! cette pauvre Papotte !
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
L'épopée de Papotte lui trop décousue pour que nous la
relations ici. Elle était pourtant à peu près achevée, lors-
que, cahin-caha, les deux ménechmes du xw siècle arri-
Têreni â la poterne de Xoyon.
— Là : dit Arnauld, je n'ai pas besoin daller plus loin.
Vcus voyez bien cette porte? c est la porte d'.\uvray. Frap-
pez, le gardien viendra vous ouvrir, vous vous recomman-
derez de moi, Bertrand, et il vous montrera à deux pas de
Il ma maison, où mon frère vous accueillera, et où vous
trouverez bon souper et bon gîte. Là-dessus, adieu, cama-
rade. Oui, une dernière poignée de main, et adieu :
— Adieu : et merci, i-épondit Slartin. Je ne suis qu'un
pauvre hère qui ne peu.x pas rejionnaitre ce que vous avez
lait pour moi. ilais, soyez tranquille ! le bon Dieu, qui est
juste, saura bien vous payer, lui. .\d:eu, l'ami.
Chose étraiige '. celte prédiction d ivrogne fit frémir .Ar-
nauld. qui pourtant n était pas superstitieux, et U eut, une
minute, envie de rappeler Mar-tln. Mais celui-ci frappait
déjà â tour de bras à la poterne.
— Pauvre diable : il frappe à sa tombe l pensait Arnauld ;
mais hall : ce sont la des puérilités.
Cependant, .Martin, qui ne se doutait pas que son compa-
gnon de route lobservait de loin, criait à tue-tèle :
— Hé ! le gardien ! Hé ! Cerbère : veux-tu bien ouvrir,
manant ; c est Bertrand, le digne Bertrand qui m envoie.
— Qui est là? demanda la sentinelle à l'intérieur. On
n'ouvre plus. Qui étes-vous pour (aire tant de tapage?
— Qui je suis? butor! je suis Martin-Guerre, ou, si tu
veux, .\rnauld du TUill. ou, si tu veux l'ami de Bertrand.
•Je suis plusieurs, moi, surtout quand j'ai bu. Je suis une
vingtaine de gaillards qui allons te rcsser d importance si
tu ne m'ouvres pas sur-le-champ.
— Arnauld du Tliill ! vous êtes .Arnauld du Thill ? de-
manda la sentinelle.
— Oui. .Arnauld du Thill en est, vingt mille charretées
de cUables ! dii Martin-Guerre qui battait la porte des pieds
et des poings.
Il se fit al(u-s derrière la porte une rumeur de soldats
ajipelés par la sentinelle.
Puis, on vint ouvrir avec une lanterne, et .Arnauld du
TlLill. embus-iué derrière les arbres à quelque distance, enten-
dit plusieurs voix s'écrier ensemble a\cc l'accent de la sur-
prise :
— C'est lui. ma foi ! c'est bien lui. Dieu me damne !
Pour Martin-Guerre, en reconnaissant ses tyrans, il jeta un
cri de désespoir qui vint frapper .Arnauld dans sa cachette
comme une malédiction.
Puis. .Arnauld jugea, aux piétinements et aux cris, que
le brave Martin, voyant tout perdu, entreprenait une lutte
impossible. Mais il n'avait que ses deux poings contre vingt
épées. Le bruit diminua', puis s éloigna, puis cessa. On avait
emmené Martin jurant et blasphémant.
— Si c'est avec des injures et des coups qu'il compte î^c-
commoder ses affaires !... se disait Arnauld en se frottant les
mains.
Uuand il n'entendit plus rien, il se li\Ta pendant un quart
d'heure a ses réilexions: car c'était un coquin très profond
qu .Arnauld du Thill. Le résultat de sa méditation fut qu'il
s enfonça dans le bois à trois ou quatre cents pas. attacha
son cheval à un arbre, étendit à terre sur des feu.illes
mortes la selle et la couverture du cheval, s'enveloppa de
■ïon manteau, et. au bout de quelques minutes, s'endormit
de ce profond sommeil que Dieu permet au méchant endurci,
encore plus qu à l'innocent timide.
Il doi'mit huit heures de suite.
Xéanmoins. lorsqu'il se réveilla, il faisait nuit encore, et
il vit à la position des étoiles qu'il pouvait être quatre
heures du matin. U se 'eva. se secoua, et. sans détacher son
cheval, s'avança avec précaution jusqu'à la grande route.
.Au gibet qu'on lui avait montré la veille, se balançait
doucement le corps du pauvre Martin-Guerre.
Un sourire liideux erra sur les lèvi'cs d'.Arnauld.
11 s'approcha sans trembler du cadavre. Mais le corps pen-
dait trop haut pour qu'il pût lattelndre. .Alors, il grimpa
le long du poteau du cibet, son épée à la main. et. parvenu
à la hauteur nécessaire, coupa la corde du tranchant de
son épée.
Le corps tomba à terre.
.Arnauld redescendit, détacha du doigt du mort un anneau
de fer qui ne valait pas la peine d'être pris, fouilla la poi-
trine du pendu et y trouva des papiers qu'il serra avec soin,
remit son m.anteau. et se retira tranquillement sans un
n irard. sans une prière pour le malheureux qu'il avait tant
l'iirmenté pendant sa vie et qu'il volait encore <lans la mort.
U retrouva son cheval dans le taillis, le sella et s'éloigna
a-j grand galop du côté d'Aulnay. Il était content, le misé-
rable '. Martin ne lui faisait plus peur.
l'ne citmi-henre après, comme une faible lueur commen-
çait à poindre au levant, un bûcheron passant par hasard
sur la route vit la corde du gibet coupée, et le pendu gisant à
terre. Il s'approcha, à ta fois craintif et curieux, du mort
qui avait ses vêtemens en désordre et la corde assez lâche
autour du cou ; il se demandait si c'était le poids du corps
qui avait cassé la corde ou quelque ami qui 1 avait coupée,
ti-op tard sans doute. Il se hasarda même û toucher le patient
pour s assurer qu'il était bien mort.
Mais alors, à sa grande terreur, le pendu remua la léte
et les mains, et se releva sur ses genoux, et le bûcheron
épouvanté s'enfuit à toutes jambes dans le bols, en multi-
pliant les signes de croix et en se recommandant à Dieu et
aux saints.
XLII
LES r£VE5 BUCOLTQVES D'ARNAULD Dr THILL
Le connétable de Montmorency, revenu à Paris seulement
de la veille, après avoir payé une rançon royale, s'était
présenté au Louvre pour tâter tout de suite le terrain de
sa faveur. Mais Henri II l'avait reçu avec une froideur
sévère, et lui avait fait l'éloge de 1 administration du duc
de Guise, qui s était arrangé, lui dit-il, de façon à atténuer,
sinon à réparer les malheurs du royaume.
I.e connétable, pâlissant de colère et d'envie, avait du
moins espéré trouver auprès de Diane de Poitiers quelque
consolation. Mais la favorite lui avait battu froid aussi, ci.
ccmme Montmorency se plaignait de cet accueil et semblait
craindre que l'absence ne lui eût fait tort, et qu'un plus
heureux que lui eût succédé dans les bonnes grâces de la
duchesse.
— Dame ! reprit impertinemment madame de Poitiers,
vous savez sans doute le nouveau dicton du peuple de Pa-
ris?
— J'arrive, madame, et j'ignore... balbutia le connétable.
— Eh bien : il dit ce méchant peuple : C'est aujourd'hui
la saint Laurent ; qui quitte sa place la rend.
Le connétable devint blême, salua la duchesse, et sortit du
Louvre, la mort dans le cœur.
En rentrant a son hôtel et dans sa chambre, il jeta vio-
lemment son chapeau à terre.
— Oh ; les rois et les femmes, s'écria-t-il, race ingrate !
cela n'aime que le succès.
— Monseigneur, lui dit un valet, il y a là un homme qui
demande à vous parler.
— Qu'il aille au diable ! reprit le connétable ; je suis bien
en train de recevoir : envoyez-le chez monsieur de Guise.
— Monseigneur, cet homme m'a prié de vous dire son
nom, il s'appelle Arnauld du Thill.
— .Arnauld du Thill ; s'écria le connétable frappé, c'est
différent, faites-le entrer.
Le valet s'inclina et sortit.
- Cet Arnauld. pensait le connétable, est habile, rusé et
avide, de plus, sans scrupule et sans conscience. Oh ! s'il
pouvait m'alder à me venger de tous ces gens-là. Me ven-
ger ! eh! qu'y gagnerais-je ? s'il pouvait m'aider à rentrer
en grâce plutôt ; il sait beaucoup de choses. J'avais déjà
songé à me servir de ce secret de Montgommery; mais si
Arnauld peut me dispenser d'y avoir recours, ce sera
mieux.
En ce moment .Arnauld du Thill fut introduit.
La joie et l'impudence éclataient sur la figure du drôle,
n salua le connétable jusqu'à terre.
— Je te croyais prisonnier, lui dit Montmorency.
— Et je l'étais en effet, monseigneur, comme vous, dit
Arnauld.
— Mais tu t'en es tiré, à ce que je vols, reprit le con-
nétable.
— Oui, monseigneur, je les al payés en ma monnaie,
monnaie de singe. Vous vous êtes servi de votre argent, je
me suis servi de mon esprit, et nous voilà libres tous les
deux.
— .Ah! çà. est-ce une impertinence, misérable? dit le con-
nétable.
— Xon, monseigneur, répondit Arnauld. c'est de l'humi-
lité, cela veut dire que je manque d'argent, voilà tout
— Hum ! fit Montmorency grondant, qu'est-ce que tu
veux de moi?
— De l'ai-gent, puisque j'en manque, monseigneur.
— Et pourquoi te donnerais-je ce l'argent ? reprit le
connétable.
Mais pour me payer, monseigneur, répondit l'espion.
»
— Pour te payer quoi ?
— Les nouvelles que je vous apporte.
-— Voyons tes nouvelles.
— Voyons vos écus.
— Drôle : si je te faisais peniire ?
— Vil détestable moyen pour me délier la langue que de
me l'allonger, monseigneur
— Il est bien insolent, se dit Montmorency, il faut qu'il
se sache nécessaire.
LES DELX DI.4NE
75
Voyons, Teprit-il tout haut, je consens encore â te faire
ludiques avances.
— Monseigneur est bien bon : reprit ArnauUl. et je lut
rappellerai cette Rénéreuse parole nuand il se .'era acquitté
envers moi des dettes du passé.
— ijuelles dettes? demanda le connétable.
— Voici ma note, monseigneur, dit ArnauUl en lui pré-
sentant la fameuse pancarte que nous lui avons vu si sou-
vent grossir.
être en ce moment bien triste, non seulement de la perte
de la ville de Saint-Quentin et de la bataille de Saint-Lau-
rent, mais aussi de la perte de sa fille bien-aimée Diane de
Castro, qui a disparu après le siège de Sainf-(Juen1in. sans
qu'où put savoir au juste ce quelle était devenue; car
vingt bruits contradictoires ont couru sur cette disparition.
Revenu d'hier seulement vous deviez ignorer cela, monsei-
gneur? je ne lai su muinionie que ce malin.
— J'ai en effet tant d'autres soucis: reprit le connéta-
Un sourire liidcux e^^a sur les lèvres dV\rnaultl.
.\nne de Mi>ntmorency y jeta un coup d'œil.
— Oui, dit-il. il y a là, à coté de services parfaitement chl
mériques et illusoires, des sen'ices qui auraient pu m'êtrc
utiles dans la situation où j'étais au moment où tu
me les rendais, mais qui, à l'heure qu'il est, ne sont bons
qu a me donner des regrets tout au plus.
— Bah 1 monseigneur, vous vous exagérez peut-être votre
(li-grrtce aussi, dit .\rnauld.
— Hein? fit le connétable. Tu sais donc, on sait donc déjà
que Je suis en disgrâce?
— On s'en doute et Je m'en doute, monseigneur.
-- Eli bien : alors. .-Xmauld, reprit Montmorency avec
amertume, tu dois te iloutcr au.ssi qu'il no me sert de rien a
présent que le vicomte d'Exmès et Diane de Castro aient
été séparés à Salnt-Quentln, puisque, selon toute proba-
bilité, le loi et la grande sénéchale ne voudront plus don-
ner leur fille à mon fils.
— Mon niéu ! monseigneur, reprit Arnanld, je crois, mol,
que le roi consentirait de grand cœur à vous la donner,
si vous pouviez la lui rendre.
— Que veux-tu dire?
— Je dis, moii.seigneur, que Henri II, notre sire, doit
ble. Je devais naturellement penser plutôt à ma défaveur
présente qu'à ma faveur passée.
— C'est juste, dit .-^rnnuld. Mais cette faveur ne refleuri-
rait-elle pas. monseigneur, si vous veniez dire au roi. par
exemple: Sire, vous pleurez votre fille, vous la cherchez
partout, vous la demandez à tous. Mais moi seul je sais
où elle est, sire.
— Est-ce que tu le saurais, toi, Arnauld? demanda vive-
ment Montmorency.
— Savoir est mon métier, répondit l'espion. Je vous al
dit que j'avais des nouvelles à vendre, vous voyez que ma
marchandi-se n'est pas de mauva'ise qualité. Vous y réflé-
chissez? réfléchissez, im. nseigneur.
— Je réfléchis, dit le connétable, que les rois se souvien-
nent des échecs de leurs serviteurs, mais non de leurs
mérites. Quand j'aurai rendu à Henri II sa tille. Il sera
d'abord transporté: tout l'or, tons les lionneurs du royaume
ne suffiraient pas dans le premier moment à me payer.
Et puis, Diane pleurera, Diane dira qu'elle veut mourir
si on la donne à un autre qu'a sou vicomte d'Exmès, et
le roi, obsédé par elle, vaincu par mes ennemis. .<e rappel-
lera la bataille que j'ai perdue, et non plus l'enfant que
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
je lui aurai retrouvé. Ainsi tous mes efforts auront abouti
à rendre lieureux le vicomte dExmés,
— 11 faudrait donc, reprit Arnauld de son mauvais sou-
rire, il faudrait qu'en même temps ciue madame de Castro
reparût, le vicomte d'Exmès disparût. Ah : ce serait bien
joué cela, liein l
— Oui, mais ce sont là des moyens extrêmes dont il me
répugne duser, dit le connétable. Je sais que ton bras est
sûr et ta bouche discrète. Cependant...
— Ah ! monseigneur se méprend à mes intentions, sécria
Arnauld jouant lindignation, monseigneur me calomnie i
Monseigneur a cru que je voulais le délivrer de ce jeune
homme par un procédé... violent. (11 fit un geste expressif.)
Xon, cent fois non ! j'ai mieux que cela.
— Qu'as-tu donc? demanda vivement le connétable.
— Faisons d'abord nos petits arrangemens, monseigneur,
reprit Arnauld. Voyons, je vous dis l'endroit où gite la
biche égarée. Je vous assure, au moins pour le temps néces-
saire à la conclusion du mariage du duc François, l'ab-
sence et le silence de son dangereux rival. Ce sont là
deux fameux services, monseigneur ! Vous, de votre côté,
que ferez-vous bien pour moi?
— Que demandes-tu ? dit Montmorency.
— Vous êtes raisonnable, je le serai, reprit .\rnauld. Vous
acquitterez d'abord sans marchander, n'est-il pas vrai? la
petite note du passé, que j'ai eu l'honneur de vous pré-
senter tout à l'iieure ?
— Soit, répondit le connétable.
— Je savais bien que nous n'aurions point de difficultés
sur ce premier point, monseigneur: le total est une mi-
sère, et cet argent n'est pas pour payer mes frais de route
«■; quelques cadeaux dont je compte faire emplette avant
de quitter Paris. Mais l'or n'est pas tout en ce monde.
— Quoi ! dit le connétable étonné et presque effrayé
c'est bien Arnauld du Tliill qui vient de me dire que 1 or
n'était pas tout en ce monde?
— Arnauld du Thill lui-même, monseigneur, mais non
plus cet .\rnauld du Tliill gueux et avide que vous avez
connu, non : un autre Arnauld du Thill. content d'une
modique fortune qu'il s'est acquise, et n'ayant plus d'au-
tre désir liélas ! que de passer paisiblement le reste de sa vie
dans le pays qui l'a vu naître, sous le toit paternel, au
milieu de ses amis d'enfance, au sein de sa famille. Ce fut
toujours là mon rêve, monseigneur, ce fut là le but tran-
quille et charmant de mon existence ...agitée.
— Oui, en effet, dit Montmorency, si, pour jouir du calme
il faut passer par la tempête, tu seras heureux, Arnauld.
Mais tu es donc devenu riche?
— A mon aise, monseigneur, à mon aise. Dix mille écus
pour un pauvre diable comme moi, c'est une fortune, sur-
tout dans mon humble village, au sein de ma modeste fa-
mille.
— Ta famille ! ton village : reprit le connétable ; moi qui
te croyais sans feu ni lieu, et vivant au hasard avec un
habit de rencontre et sous un nom de contrebande.
— Arnauld du Thill est de fait un nom supposé, monsei-
gneur. Mon nom véritable est Martin-Guerre, et je suis
né au village d'.^rtigues près Rieux, où j'ai laissé ma
femme et mes enfans.
— Ta femme : répétait le vieux Montmorency de plus
en plus stupéfait. Tes enfans !
— Oui, monseigneur, reprit Arnauld d'un ton sentimen-
tal le plus comique du monde, et je dois prévenir monsei-
gneur qu'il n'a plus dorénavant à compter sur mes services,
et que ces deux expédlens, dont je le secours en ce moment,
seront assurément les derniers. Je me retire des affaires, et
veux vivre honnêtement désormais, entouré de l'affection
de mes i)arens et ds l'estime de mes concitoyens.
— A la bonne heure! dit le connéiable. mais si tu es de-
venu si modeste et pastoral que tu ne veuilles plus entendre
parler d'argent, que demandes-tu donc pour prix des secrets
que tu dis posséder?
— Je demande plus et moins que de l'argent, monsei-
gneur, reprit .\rnauld de son ton naturel cette fois, je de-
mande de llionneur. non pas des lionncurs, cela s'entend,
seulement un peu d'Iionneur, dont j'ai, je vous l'avoue, le
plus urgent besoin.
— Explique-toi, dit Montmorency; car tu parles en
énigmes, véritablement.
— Eh bien! voici, monseigneur: j'ai fait préparer un
écrit qui atteste que mol. Martin-Guerre, je suis resté à
votre service pendant tant d'années, en qualité . en <iualUé
décuyer (11 faut embellir la chose) ; que, durant tout ce
temps.' je me suis conduit en serviteur loyal et fidèle, de
plus dévoué ; et que ce dévouement, monseigneur, vous
l'avez voulu reconnaître en me faisant don d'une somme
assez forte pour me mettre le reste de mes Jours à 1 abri du
besoin, .\pposez au bas de cet écrit voire sceau et votre si-
gnature, ei nous serons quittes, monseigneur.
— Impossible, reprit le connétable. Je m'exposerais à
être faussaire, c'est-à-dire à être appelé faussaire et félon,
si je signais de pareils mensonges.
— Ce ne sont pas des mensonges, monseigneur ; car je
vous ai toujours servi fidèlement... dans mes moyens, et
je vous atteste que, si j'avais économisé tout l'argent que
j'ai obtenu de vous jusqu ici. la somme irait à plus de dix
mille écus. Vous n'êtes donc exposé à aucun démenti, et
croyez-vous d'ailleurs que je ne sois pas terriblement ex-
posé, moi, pour amener l'heureux résultat dont vous n'au-
rez plus qu'à recueillir les fruits.
— Misérable ! cette comparaison...
— Et juste, monseigneur, reprit Arnauld Nous avons
besoin l'un de l'autre, et l'égalité est fille de la nécessité.
L'espion vous rend votre crédit, rendez son crédit à l'espion.
Allez ! personne ne nous entend, monseigneur, pas de
fausse honte ! concluez le marché : il est bon pour moi.
meilleur pour vous. Donnant, donnant. Signez, monseigneur.
— Non, après, reprit Montmorency. Donnant, donnant,
comme tu dis. Je veux d'abord connaître tes moyens pour ar-
river au double résultat que tu me promets. Je veux savoir
ce qu'est devenue Diane de Castro et ce cjue deviendra le
comte d'Exmès.
— Eh bien ! monseigneur, à part quelques réticences que
je crois nécessaires, je veux bien vous satisfaire sur ces
deux points, et vous allez être forcé de convenir que le
hasard et moi nous avons assez bien arrangé les choses
dans votre intérêt.
— J'écoMte, dit le connétable.
— Pour ce qui est d abord de madame de Castro, reprit
Arnauld du Thill, elle n'a été ni tuée ni enlevée, mais seu-
lement faite prisonnière à Saint-Quentin, et comprise parmi
les cinquante personnages notables dont on devait tirer
rançon. Maintenant, pourquoi celui aux mains de qui elle
est tombée n'a-t-il pas publié sa capture? comment ma-
dame de Castro elle-même n'a-t-elle pas donné de ses nou-
velles? c'est ce que j'ignore absolument. A vrai dire, je la
croyais déjà libre, et, en arrivant à Paris, je pensais l'y
trouver. C'est seulement ce matin que le bruit public ma
appris qu'on ne savait à la cour ce que la fille du roi
était devenue, et que ce n était pas là un des moindres
soucis de Henry II. Peut-être, en ces tetnps de troubles, les
messages de madame Diane ont-ils été détournés ou égarés,
peut-être quelqu'autre mystère est-il caché sous ce retard.
Mais enfin je puis lever sur ce point tous les doutes et dire
positivement en quel endroit et de qui madame de Castro
est prisonnière.
— Le ren.seignement est assez précieux en effet, dit le
connétable, et quel est cet endroit, quel est cet liomme?
— .\ttendez donc, monseigneur, reprit Arnauld. ne vou-
lez-vous pas avant tou'^ctre édifié également sur le compte
du vicomte d'Exmès? car, s'il est bien de savoir où sont ses
amis, il est mieux de savoir où sont ses ennemis.
— Trêve de maximes ! dit Montmorency. Où est ce d'Ex-
mès?
— Prisonnier aussi, monseigneur, répondit Arnauld. Qui
n'a pas été un peu prisonnier dans ces derniers temps?
C'était fort la mode ! Or. le vicomte d'Exmès s'est conformé
à la mode, et il est prisonnier.
— Mais il saura bien donner de ses nouvelles. lui ! reprit
le connétable, il doit avoir des amis, de l'argent ; il trou-
vera sans doute de quoi payer sa rançon, et nous tombera
au premier jour sur les épaules.
— Vous l'avez fort bien conjecturé, monseigneur. Oui, le
vicomte d'Exmès a de l'argent, oui, il est impatient de
sortir de captivité et entend payer sa rançon le plus tOt
possible. Il a même déjà envoyé quelqu'un à Paris pour
aller chercher et lui rapporter au plus vite le prix de .sa
liberté.
— Que faire à cela? dit Montmorency.
— Jlais, par bonheur pour nous, par malheur pour lui.
continua Arnauld, ce quelqu'un qu'il a envoyé à Paris en
si grande hâte, c'est moi, monseigneur, moi qui servais
le vicomte d'Exmès sous mon vrai nom de Martin-Guerre,
en qualité décuyer. Vous voyez que je puis être écuyer
sans invraisemblance
— Et tu n'as pas fait la commission, drôle? dit le conné-
table. Tu n'as pas ramassé la rançon de ton prétendu maître ?
— Je l'ai ramassée précieusement, monseigneur, on ne
laisse pas ces choses-là à terre. Considérez d'ailleurs que
ne pas prendre cet argent, c'était exciter des soupçons. Je
l'ai pris scrupuleusement .. pour le bien de l'entreprise.
Seulement, soyez tranquille! je ne le lui porterai d'ici à
bien longtemps sous aucun prétexte. Ce seraient justement
ces dix mille écus qui m'aideraient à passer pieusement et
honnêtement le reste de ma vie, et que je serais censé te-
nir de votre générosité, monseigneur, d'après le papier que
vous allez signer.
— Je ne le signerai pas. infâme ! s'écria Montmorency.
Je ne me ferai pas sciemment le complice d'un vol.
LES DEUX DIANE
— Oh ! monseigneur, reprit Arnauld, comment appelez-
viiiis d'un nom si dur une nécessité <iue je subis pour vous
rendre service ) Quoi : je fais taire ma conscience par dé-
vortment et c'est ainsi que vous m'en récompensez ! Eh
bien I soit ! envoyons au vicomte d'Exmés cette somme
d'argent, et 11 sera ici aussitôt que madame Diane, s'il ne
la devance. Tandis que s'il ne la reçoit pas .
— S il ne la reçoit pas? dit le connétable.
— Nous gagnons du temps, monseigneur. Monsieur d'Ex-
més m'attend d'abord patiemment quinze jours. Il faut
bien quelque délai pour recueillir di.v mille écus. et sa nour-
rice ne me les a comptés en vérité que ce matin.
— Elle s'est donc fiée à toi, cette j.auvrc femme ?
— .\ moi, et à l'anneau et à l'écriture du vicomte, mon-
seigneur. Et puis elle ma bien reconnu. Nous disions donc
quinze jours d'attente impatiente, une semaine d'attente
inquiète, une' autre semaine d'attente désolée. Ce n'est que
dans un mois, un mois et demi que le vicomte d'Exmés
désespéré enverra un autre messager à la rcclierclie du
premier. Mais le premier ne se retrouvera pas ; mais, si
dix mille écus sont difficiles à réunir, dix mille autres sont
presque impossibles. Vous aurez assez de loL-^ir pour marier
vingt fois votre fils, monseigneur ; car le vicomte d'Exmés
va disparaître comme s il était mort pendant plus de deux
mois, et ne reviendra vivant et furieux que l'année pro-
chaine.
— Oui, mais il reviendra ! dit Montmorency, et, ce jour-
là, ne s'informera-t-il pas de ce qu'est devenu son bon
écuyer >rartin-Guerre ?
— Hélas ! monseigneur, reprit piteusement .4rnanld, on
lui répondra, j'ai le regret de vous l'apprendre, que le
fidèle Martin-Guerre, en venant retrouver son maître ,ivec
la rançon qu'il était allé chercher, est malheureusement
tcmbé entre les mains d'un parti d'Espagnols qui. après
I a\oir. selon toutes probabilités, pillé et dépouillé, l'ont
cruellement pendu, pour s'assurer son silence, aux portes
de Noyon.
— Comment! Arnauld, tu seras pendu?
— Je l'ai été, monseigneur, voyez jusqu'où va mon zèle
II n'y a que sur la date de la pendaison que les versions
se contrediront un peu. Mais croira-ton au.x reitres pillards
intéressés à déguiser la vérité? Allons! monseigneur, re-
prit gaiment et résolument l'impudent .\rnauld. Pensez
donc que mes précautions sont habilement prises, et qu'avec
un gaillard expérimenté comme moi, il n'y a pas de dan-
ger que votre E.xcellence soit jamais compromise. .Si la
prudence était bannie de la terre, elle se réfugierait au
cœur d un... pendu. D'ailleurs, je le répète, vous n'affir-
mez que la vérité : je vous sers depuis longtemps, nombre
de vos gens peuvent l'attester comme vous, et vous m'avez
bien donné en somme di.x mille écus, soyez-en sûr. Vou-
lez-vous, au reste, reprit magnifiquement le drôle, que je
vous fasse mon reçu?
Le connétable ne put s'empêcher de sourire.
— Oui, mais, coquin, dit-il, si, au bout du compte...
Arnauld du ThiU l'interrompit :
— Allons! monseigneur, dit-il, vous n'hésitez plus que
pour la forme, et qu'est-ce que la forme pour les esprits
supérieurs? signez sans plus de façons.
Il mit sur la table devant Montmorency le papier qui
n attendait plus que cette sicrnature.
— Mais, d'abord, le nom de la ville et le nom de l'homme
qui tiennent Diane de Castro prisonnière?
— Nom pour nom, monseigneur, le vôtre au bas de ce
papier et vous saurez les autres.
— -allons ! dit Montmorency.
Il traça le paraphe hardi qui lui servait de signature.
— Et le sceau, monseigneur?
— Le voici. Es-tu content?
— Comme si monseigneur me donnait les dix mille écus.
— Eh bien! maintenant, où est Diane?
— Entre les mains de lord Wentworth, à Calais, dit Ar-
nauld en voulant prendre le parchemin au connétable qui
le retint encore.
— l"n Instant, dit-il, et le vicomte d'Exmés?
— A Calais, entre les mains de lord Wentwortlj.
— Mais alors Diane et lui se volent?
— Non. monseigneur: il demeure, lui chez un armurier
de la ville appelé Pierre Peuquoy, et elle doit habiter, elle,
l'hûtel du gouverneur. Le vicomte d'E.\mès ne sait pas plus
que moi, j'en jurerais, que sa belle est aussi près de lui.
— Je cours au Louvre, dit le connétable en lâchant le
papier.
— Et mol à Artlgues, s'écria Arnauld triomphant. Bonne
chance, monseigneur ! tâchez de ne plus être connétable
pour rire.
— Bonne chance, dr6Ie ! tâche de ne pas être pendu pour
tout de bon.
Ils sortirent chacun de leur côté.
XLIH
LES .\RMES DE PIERRE l'ECQUOY, LES CORDES DE JEAN
PEUQUOY, ET LES PLEURS DE B.VBETTE PECQLOÏ
A Calais, près d'un mois se passa sans apporter, ù leur
grand regret, aucun changement dans la situation de ceux
que nous y avons laissés. Pierre Peuquoy confectionnait
toujours des armes â force ; Jean Peuquoy s'était remis à
tisser et, dans ses momens perdus, achevait des cordes
d'une longueur invraisemblable; Babette Peuquoy pleurait.
Pour Gabriel, son attente avait subi les phases prédites
par ..\rnauld du ïhill au connétable. Il avait patienté les
quinze premiers jours; mais, depuis, il s'iropatientait.
Il n'allait plus que très rarement chez lord Wentworth,
et ne lui rendait que de fort courtes visites. Il y avait du
froid entre eux, depuis le jour où Gabriel était intervenu
témérairement dans les prétendues affaires du gouverneur.
Celui-ci d'ailleurs, nous devons le dire avec satisfaction,
devenait de jour en jour plus ti^ste. Ce n'était pourtant
pas les trois messages envoyés depuis le départ d'Arnauld de
la part du roi de France à de courts intervalles qui inquié-
taient lord WentworUi. Tous trois, le premier avec poli-
tesse, le second avec aigreur, le troisième avec menace,
demandaient, on peut s'en douter, la même chose, la li-
berté de madame de Castro moyennant une rançon qu'on
laissait au gouverneur de Calais le soin de fixer lui-même.
Mais à tous trois il avait fait la même réponse : qu'il enten-
dait garder madame de Castro comme otage, pour l'échan-
ger, si besoin était, contre quelque prisonnier important
pendant la guerre, ou pour la rendre au roi sans rançon à
la paix. Il était dans son droit strict, et bravait derrière ses
fortes murailles la colère de Henri II.
Ce n'était donc pas cette colère qui le troublait, bien
qu'il se demandât comment le roi avait appris la captivité
de Diane, ce qui le troublait, c'était l'indifférence de plus en
plus méprisante de sa belle prisonnière. Ni soumissions,
ni prévenances n'avaient pu adoucir l'humeur fière et dé-
daigneuse de madame de Castro. Elle restait toujours triste,
calme et digne devant le passionné gouverneur, et. lors-
qu'il hasardait un mot de son amour, tout en restant
fidèle, il faut le dire, à la réserve que lui imposait son titre
de gentilhomme, un regard à la fois douloureux et hau-
tain venait briser le cœur et offenser l'orgueil du pauvre
lord Wentworth. H n'avait osé parler à Diane ni de la let-
tre écrite par elle à Gabriel, ni des tentatives faites par le
roi pour obtenir la liberté de sa fille, tant il craignait un
mot amer, un reproche Ironique de cette bouche charmante
et cruelle.
Mais Diane, en ne revoyant plus dans l'hôtel la camérière
qui avait osé remettre son billet, avait bien compris que
cette chance désespérée lui échappait encore. Pourtant, elle
n'avait pas perdu courage, la chaste et noble fille : elle at-
tendait et elle priait. Elle se confiait en Dieu et en la mort,
au besoin.
Le dernier jour d'octobre, terme que Gabriel s'était fi-xé
à lui-même pour attendre Martin-Guerre, il résolut d'aller
chez lord Wentworth, et de lui demander comme un ser-
vice la permission d'envoyer à Paris un autre messager.
Vers deux heures, il quitta donc la maison des Peuquoj,
où Pierre iiolissait une épée, où Jean nattait une de ses
cordes énormes, et où, depuis plusieurs jours. Babette, les
yeux rougis par les larmes, tournait autour de lui sans pou-
voir lui parler; et il se rendit directement à l'iiôtel du gou-
verneur. .
Lord Wentworth était pour le moment retenu par quel-
que affaire, et fit prier Gabriel de l'attendre cinq minutes.
Il serait tout à lui ensuite.
La salle où se trouvait Gabriel donnait sur une cour in-
térieure. Gabriel s'approcha de la fenêtre pour regarder
dans cette cour, et machinalement ses doigts jouaient et
couraient sur les vitres. Tout à coup, sous ses doigts même,
des caractères tracés sur le verre avec une bague en dia-
mant appelèrent son attention. Il s'approcha pour mieux
voir et put lire distinctement ces mots : Diane lie Castro.
C'était la signature qui manquait au bas de la lettre mys-
térieuse qu'il avait reçue le mois précédent.
I.'n nuage passa devant les yeux de Gabriel, et il fut obligé
de s'appuyer contre la muraille pour ne pas tomber. Ses
pressentiments Intérieurs ne lui avaient donc pas menti !
Diane ! c'était bien Diane, sa fiancée ou sa sœur, que ce
Wentworth débauché tenait actuellement en son pouvoir !
c'était à la pure et douce créature qu'il osait parler de
son amour.
D'un geste involontaire, Gabriel portait la main à la
garde de son épée absente.
7S
ALF.XANDrtE DUMAS ILLUSTRÉ
En ce moment, lord Wentworth entra
Comme la première fois. Gabriel, sans prononcer une pa-
role Je conduisit devant la fenêtre et lui montra la signa-
tup'e accusatrice. .
Le gouverneur pâlit d'abord, puis, se remettant aussitôt
avec cet empire sur lui-même qu'il possédait à un degré
éminent :
— Eh hien ! quoi? demanda-t-il
— N'est-ce pas là le nom de cette parente folle que vous
êtes obligé de garder ici, milord? dit Gabriel.
— C'est rr;i=sit)lc ; après? reprit lord Wentwortli d'un air
hautain.
— C'est que si cela était, milord. Je connais cette pa-
rente . bien éloignée sans doute Je l'ai vue souvent au
Louvre. Je lui suis dévoué, comme tout gentilhomme fran-
çais doit lêtre a une fille de la maison de France.
— Et puis ? dit lord Wentworth.
— Et puis, milord. je vous demanderais compte de la
façon dont vous retenez et dont vous traitez une prison-
nière de ce rang.
— Et si Je refusais, monsieur, de vous rendre ce compte,
comme je lai refusé déjà au roi de France?
— Au roi de France ! répéta Gabriel étonné.
— Sans doute, monsieur, reprit lord Wentworth avec son
inaltérable sang-froid. Un Anglais n'a pas. ce me semble,
à répondre de ses actions à un souverain étranger, surtout
quaiîd son pays est en guen-e avec ce souverain, .\iiisi. mon-
sieur d'Exmès, si à vous aussi je refusais de rendre compte?
— Je vous demanderais de me rendre raison, milord?
s'écria Gabriel
— Et vous espérez me tuer sans doute, monsieur, reprit
18 gouverneur, avec l'épée que vous ne portez que grâce à
ma permission et que l'ai le droit de vous redemander tout
à l'heure ?
— Oh ! milord ! milord ) dit Gabriel furieux, vous me paie-
rez aussi celle-là.
— Soit, monsieur, reprit lord Wentrworth, et je ne renierai
pas ma dette, quand vous aurez acquitté la vôtre.
— Impuissant ! s'écriait Gabriel en se tordant les mains,
impuissant dans un moment où je voudrais avoir la force
de dix mille hommes !
— Il est en effet fâcheux pour vous, reprit lord Went-
worth, que la convenance et le droit vous lient les mains
mais avouez aussi ipiil serait trop commode pour un pri-
sonnier de guerre et pour un débiteur d'obtenir tout sim-
plement sa quittance et sa liberté en coupant la gorge
à son créancier et à son ennemi.
— Milord. dit Gabriel s'eflorçant de recouvrer son calme,
vous n'ignorez pas que j'ai envoyé, il y a un mois, mon
l'cuyer à Paris pour maller chercher cette somme qui vous
préoccupe si fort. Martin-Guerre a-t-il été blessé, tué sur les
routes, malgré votre sauf-conduit? lui a-t-on volé l'argent
qu'il rapportait? c'est ce que j'ignore. Le fait est qu'il
ne revient pas, et je venais en ce moment même vous prier
de me laisser envoyer de nouveau quelqu'un à Paris, puis-
que vous n'avez pas foi dans une parole de gentilhomme,
et que vous ne m'avez pas offert d'aller chercher ma ran-
çon moi-même. Maintenant, milord, cette permission que je
venais vous demander, vous n'avez plus le droit de me la
refuser, ou bien, moi. j'ai le droit de dire maintenant que
vous avez peur de ma liberté, et que vous n'osez pas me
rendre mon épée.
— Et à (!iii diriez-vous cela, monsieur, reprit lord Went-
worth. dans une ville anglaise, placée sous mon autorité
immédiate, et où vous ne devez être regardé que comme
un prisonnier et un ennemi?
— Je dirais cela tout haut, milord, à tout homme qui
sent et qui pense, à tout noble de cœur ou de nom, à vos
officiers qui s'entendent aux choses d'honneur, a vos ou-
vriers même que leur instinct éclairerait, et tous convien-
draient avec moi contre vous, milord, qu'en ne m'accordant
lias les moyens de sortir d'ici, vous avez démérité d'être
le chef de vaillans soldats.
— Mais vous ne songez pas, monsietir, reprit froidement
lord Wentworth. qu'avant de vous laisser répandre parmi
les miens l'esprit d'indiscipline, je n'ai qu'un mot à pro-
noncer, qu'un geste à faire pour que vous soyez jeté dans
une prison oii vous ne pourrez m'accuser que devant des
murailles.
— Oh! c'est vrai pourtant, mille tempêtes: murmurait
Gabriel les dents serrées et les poings fermés.
Cet homme de sentiment et d'émotion se brisait contre
l'impassibilité de cet homme de fer et d'airain.
Mais un mot changea la face de la scène et rétaulit sou-
dain entre Wentworth et Gabriel l'égalité.
— Chère Diane ! chère Diane ! répéta le jeune homme
avec angoisse ; ne pouvoir rien pour toi dans ton danger !
— Qu'e.'ît-ce que vous avez dit. monsieur? demanda lord
Wentworth chancelant, vous avez dit, je crois: Chère Diane:
lavez-vous dit ou ai-je mal entendu? est-ce que vous aime-
riez aussi madame de Castro, vous?
— Eh bien ! oui. je l'aime : s'écria Gabriel. Vous l'aimez
bien, vous : mais mon amour est aussi pur et dévoué que
le vôtre est indigne et cruel. Oui, devant Dieu et les auges !
je l'aime avec idolâtrie.
— Qu'est-ce que vous veniez donc alors me parler de fille
de France et de protection que tout gentilhomme devait
à une telle opprimée ; reprit lord Wentworth hors de lui.
Ah ; vous l'aimez : et vous êtes celui qu'elle aime sans
doute ! dont elle invoque le souvenir quand elle veut me
torturer ! Vous êtes l'homme pour l'amour duquel elle me
méprise! l'homme sans lequel elle m'aimerait peut-être?
Ah: celui qu'elle aime, c'est vous?
Lord Wentworth, tout à l'heure si railleur et dédaigneux.
considérait maintenant avec une sorte de respectueuse ter-
reur celui qu'aimait Diane, et Gabriel, de son côlé. aux
paroles de son rival, relevait peu à peu son front joyeux
et triomphant. '
— Ah : vi-aiment elle m'aime ainsi : s'écria-t-il. elle pense
a moi encore ! elle m'appelle, comme vous le dites ! Oh !
bien, si elle m'appelle, j'irai, je la secourrai, je la sau-
verai. Allez, milord ! prenez mon épée, bâillonnez-moi. liez-
moi, emprisonnez-moi. Je saurai bien, malgré l'univers
et malgré vous, la secourir et la préserver, puisqu'elle
m'aime toujours, ma sainte Diane ! Puisqu'elle m'aime tou-
jours, je vous brave et je vous défie, et, vous armé, moi
sans armes, je suie sûr de vous vaincre encore avec l'amour
de Diane pour divine égide.
— C'est, vrai, c'est vrai, je le crois bien ! murmurait a
son tour lord Wentworth écrasé. •
— Aussi ne serait-il pas généreux à moi maintenant de
vous appeler en duel, reprit Gabriel, faites venir vos gardes,
et dites-leur de m enfermer, si cela vous plait. La prison
près d'elle et en même temps qu'elle, c'est encore une sorte
de bonheur.
Il se fit un assez long silence.
— ilonsieur. reprit enfin lord Wentworth après quelque
hésitation, vous veniez me demander, je crois, de laisser
partir pour Paris un second envoyé qui rapporterait votre
rançon ?
— En effet, milord, répondit Gabriel, tel était d'abord
mon dessein quand je suis arrivé ici.
— Et vous m'avez reproché dans vos discours, ce me
semble, continua le gouverneur, de n'avoir pas eu foi dans
votre honneur de gentilhomme et de ne vous avoir pas
permis, avec votre parole pour garant, daller chercher votre
rançon vous-même?
— C'est vrai, milord.
— Eh bien : monsieur, reprit Wentworth, vous pouvez dès
aujourd'hui partir: les portes de Calais vous seront ou-
vertes, votre demande vous est accordée.
— J'entends, dit Gabriel avec amertume, vous voulez
m'éloigner d'elle. Et si je refusais de quitter Calais main-
tenant ?
— Je suis le maître ici. monsieur, reprit lord Wentworth.
el vous n'avez ni à refuser ni à accepter ma volonté, mais
à la subir.
— Soit donc, dit Gabriel, Je partirai, milord, sans tou-
tefois vous savoir gré de cette générosité, Je vous en pré-
viens.
— Aussi, n'ai-Je pas besoin, monsieur, de votre recon-
naissance.
— Je partirai, poursuivit Gabriel, mais sachez que je ne
resterai pas longtemps votre débiteur, et que Je reviendrai
bientôt, milord. pour vous payer toutes mes dettes en-
semble. Et. comme je ne serai plus votre prisonnier alors,
et que vous ne serez plus mon créancier, il n'y aura plus
de prétexte pour que l'épée que j'aurai le droit de porter
n3 se rencontre pas avec la vôtre.
— Je pourrais refuser ce combat, monsieur, reprit lord
Wentworth avec une sorte de mélancolie ; car les chances
entre nous ne sont pas égales : si je vous tue. elle me haïra
plus ; si vous me tuez, elle vous aimera davantage. N'Im-
porte : il faut que j'accepte, et J'accepte. Mais ne craignez-
vous pas. ajoula-t-il d'un air sombre, de me réduire par
là à quelque extrémité? Quand tous les avantages sont
de votre côté, ne pourrais-je pas. dites, abuser de ceux qui
me re-stent ?
— Dieu là-haut, et en ce monde la noblesse de tous les
pays vous jugeront, milord. dit Gabriel frissonnant, si
vous vous vengez lâchement sur ceux qui ne peuvent se
défendre de ceux que vous n'aurez pas vaincus.
— Quoi qu'il en soit, monsieur, reprit Wentworth, Je
vous récuse parmi mes Juges.
Il ajouta après une pause:
— n est trois heures, monsieur, vous avez jusqu'à sept
heures, heure de la fermeture des premières portes, pour
faire vos apprêts el quitter la ville. J'aurai donné mes or-
dres pour qu'on vous laisse librement passer.
— A sept heures, milord. dit Gabriel, Je ne serai plus
à Calais.
LE.-5 DELX DIANE
79
— Et compiez, repi'it Wen'.wnrth, que vous n'y rentre-
rez de votre vie et que. quand même je mourrais tué par
vous dans ce duel hors de nos remparts, mes précautions
du moins seront prises, et bien prises, flez-vous-en à ma
jalousie I pour que vous ne possédiez et ne revoyiez ja-
mais madame de Castro.
Caliriel avait déjà fait un pas pour sortir de la cliaml)re.
Il s'arrêta devant la porte.
— Ce que vous dites est impossible, milord. reprit il. II
est néces.sairr qu'un jour ou l'autre je revoie Diane.
départ. Maintenant qu'il était libre, il tardait au vaillant
jeune liommo de' revoir Paris pour sauver son père, puis,
de revoir Calats pour sauver Diane.
Quand il sortit de sa chambre, une demi-heure après, !1
trouva sur le palier lial)ette l'euquoy.
— Vous partez donc, monsieur le vicomte? Ini dit-elle
Vous ue me demanderez donc plus pourquoi je pleure?
— Non. mon enfaut. car j'espère que lorsque je revien-
drai, vous ne pleurerez plus.
— Je l'espère aussi, monseigneur, reprit Babette, .\insi.
Pierre polissait la lame de son épéc.
— Cela ne sera pourtant pas, monsieur, je vous le jure,
si la volonté d'un gouverneur de place ou le dernier ordre
d'un mo'jranl ont quelque chance de s imposer.
— Cela sera, milord, je ne sais comment, mais j'en suis
sur, dit Gabriel.
- Alors, monsieur, reprit Wentworth avec un sourire
dédaigneux, alors vous prendrez Calais d'assaut.
Gabriel réfléthH une minute.
— Je prendrai d'as-iauc Calais, dit-il. Au revoir, milord.
Il salua et sortit, laissant lord Wentworth pétrifié et ne
sachant plus s'il devait s'épouvanter ou rire.
Gabriel retourna sur-le-champ à la maison des Peuquoy.
Il trouva Pierre qui polissait la lame de .son épée. Jean
qui faisait de." nœuds à sa corde, et Babette qui soupirait.
Il raconta a ses amis la conversation qu'il venait d'avoir
avec le gouverneur, et leur annonça son départ qui en
était la suite. Il ne leur cacha pas le mot téméraire peut-
être avec lequel 11 avait pris congé de lord Wentworth.
Puis il leur dit :
— -Maintenant je monte à ma chambre pour faire mes
préparatifs, et je vous laisse à vos épées, Pierre, a vos
cordes, Jean, à vos soupirs. Babette.
Il monta en effet afin de tout disposer en hâte pour son
notre gouverneur, vous comptez
je suppose?
malgré les menaces de
revenir, n'es'.-ce pas?
— Je vous en réponds; liabelte.
— Avec voire écuyer ilartin-Guerre,
^ Assurément.
— Comment cela, monsieur d'Exmès, reprit la jeune flUe.
vous Otès certain de le retrouver a Paris. Martin-Guerre?
Ce n'est pas un mallionnéte homme, n'est-ce pas? il n'a
pas a coup sûr détourné votre rançon ? 11 est incapable
d'une... infidélité?
— J'en jurerais, dit Gabriel assez étonné de ces ques-
tions. Martin a l'humeur changeante, surtout depuis quel-
que temps, et 11 y a comme deux liommes en lui. l'un
simple d'esprit et trantiuille de mœurs, l'autre rusé et ta-
p.'igeur. MoiS' 'à part ces variations de caractère, c'est un
serviteui-' loyal et fidèle.
— Et. reprit Babette, il ne tromperait pas plus une
femme que son maître, n'e.st-il pas -vrai ?
— Oh : ceci e.st plus chanceux, dit Gabriel, et je n'en ré-
pondrais plus, je l'avoue.
— Enfin, monseigneur, reprit la pauvre Babette p.4lis-
sanl, auriez-vous la bonté de lui feincttre cette bague? il
saura de qui elle vient et ce qu'elle signifie.
80
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Je la remettrai, Babette, dit Gabriel surpris, en se rap-
pelant cette soirée du départ de son écuyer. Je la remet-
trai, mais la personne qui l'envoie sait... que Martin-
Guerre est marié, je présume.
— -Marié : s'écria Babette. Alors monseigneur, gardez
eite bague, jetez-la, mais ne la lui remettez pas.
— Mais, Babette...
— Merci : monseigneur, et adieu, murmura la pauvre
mie.
Elle s'enfuit au second étage, et. à peine rentrée dans sa
liambre, tomba sur une chaise, évanouie.
Gabriel, chagrin et inquiet du soupçon qui, pour la pre-
mière fois, lui traversait l'esprit, descendait pensif l'esca-
lier de bois de la vieille maison des Peuquoy. -
Au bas des marches, il trouva Jean qui s'approcha de lui
avec mystère.
— Monsieur le vicomte, lui dit à voix basse le bourgeois,
vous me demandiez toujours pourquoi je confectionnais des
cordes d'une telle longueur. Je ne veux pourtant pas vous
laisser partir, surtout après vos admirables adieux à ce
Weutw'orth. sans vous donner le mot de l'énigme. En joi-
gnant par de petites cordes transversales deux longues et
solides cordes comme celle que je fais, monsieur le vicomte,
on obtient une immense échelle. Cette échelle, quand on
est de la garde urbaine, comme Pierre depuis vingt ans,
comme moi depuis trois jours on peut la transporter a
deux, en deux fois sous la guérite de la plate-forme de la
tour Octogone. Puis, par une matinée noire de décembre
ou de janvier, on peut, par curiosité, étant en sentinelle,
en attacher solidement deux bouts à ces tronçons de fer
scellés dans les ci-éneaux. et laisser tomber les deu.x autres
bouts dans la mer, à trois cents pieds, oii quelque hardi
canot pourrait se trouver par mégarde.
— Mais, mon brave Jean... interrompit Gabriel.
— Assez sur ce point : monsieur le vicomte, reprit le tis-
seraud. Mais, excusez-moi, je voudrais, avant de vous quit-
ter vous laisser encore un souvenir de votre dévoué servi-
teur Jean Peuquoy. Voici un dessin tel quel, représentant
le plan des murs et des fortifications de Calais. Je l'ai fait,
en m'amusant, après ces éternelles promenades qui vous
étonnaient si fort de ma part. Cachez-le sous votre pour-
point, et. quand vous serez à Paris, regardez-le quelque-
fois, je vous prie, par amitié pour moi.
Gabriel voulut Interrompre encore, mais Jean ne lui en
laissa pas le temps, et, lui serrant la main que lu^ tendait
le jeune homme, s'éloigna en lui disant seulement :
— .\u revoir, monsieur d'Kxmès. Vous trouverez â la porte
Pierre, qui vous attend pour vous faire aussi ses adieux.
Ils compléteront les mieus.
En effet, Pierre attendait devant sa maison, tenant en
bride le cheval de Gabriel
— Merci de votre bonne hospitalité, maître, lui dit le
vicomte dlCxmùs. Je vous enverrai sous peu, si même je
ne vous rajiporte pas moi-même, l'argent que vous avez
bien voulu m'avancer. J'y joindrai, s il vous plait, une
bonne gratihcation i)Our vos gens. En attendant, veuillez
offrir de ma part ce petit diamant à votre chère sœur.
— J'accepte, pour elle, monsieur le vicomte, répondit
l'armurier, mais à condition que vous accepterez aussi
quelque chose de ma façon, ce cor que j'ai pendu à l'ar-
çon de votre selle, ce cor que j'ai fabriqué de mes mains
et dont je reconnaîtrais le son, fOt-ce à travers les mngis-
semens de la mer orageuse, par exemple dans ces nuits du
6 de chaipie mois, où je monte ma faction de quatre â six
heures du matin sur la tour Octogone qui donne sur la
mer.
— Merci : dit Gabriel, en serrant la main de Pierre de fa-
çon ,à lui prouver qu'il avait compris.
— Quant à ces armes que vouS' vous étonniez de me voir
faire en si grande quantité, reprit Pierre, je me repens, en
effet, d'en avoir chez moi un tel nombre : car. enfin, si
Calais était assiégé quelque jour. le parti qui tient encore
|ii)ur la France parmi nous pourrait s'emparer de ces ar-
mes, et faire, dans le sein même de la ville, une diversiou
dangereuse.
— C'e.it vrai ; dit Gabriel en serrant plus fort encore la
main du brave citoyen.
— Là-dessus, je vous souhaite bon voyage et bonne chance,
monsieur d'Exmès. reprit Pierre, .\dieu et A bientôt :
— A bientôt : dit Gabriel.
Il se retourna et salua une dernière fois de la main,
Pierre debout sur le seuil. Jean, la tète penchée à la fenêtre
lUi premier étage, et même Babette qui le regardait aussi
partir derrière un rideau du second.
Puis il donna de l'éperon à son cheval, et s'éloigna au
galop.
Des ordres avaient été envoyés par lord Wentworth .1 la
porte de Calais: car on ne fit nulle difficulté pour laisser
passer le prisonnier, qui se trouva bientôt sur la route Je
Paris, seul avec ses anxiétés et ses espérances.
Pourrait-il délivrer son père en arrivant à Paris? pour-
rall-11 délivrer Diane en revenant ;t Calais?
XLIV
SUITE DES TRIBUI.AIIOXS DE M-IRTIN-GUEKRE
Les routes de France n'étaient pas plus sûres pour Cîa-
briel de Montgommery que pour son éiuyer, et il dut dé-
ployer toute l'intelligence et toute l'activité de son e^prit,
pour éviter les obstacles et les encombres. Encore, malgré
toute sa diligence n arriva-t-il à Paris que le quatrième
jour après son départ de Calais.
Mais les périls du chemin préoccupaient peut-être moins
Gabriel que son inquiétude touchant le but. Bien qu'il ne
fût pas de sa nature fort porté aux songeries, sa marche
solitaire le contraignait presque à rêver sans cesse a la
captivité de son père et de Diane, au.\ moyens de délivrer
ces •êtres chers et sacrés, à la promesse du roi. au parti
qu'il faudrait prendre si Henri II manquait à cette pro
messe. Mais non : Henri II n'était pas pour rien le premier
gentilhomme de la chrétienté. L'accomplissement de son
seiment lui coûtait, et il attendait que Gabriel vint le ré-
damer pour pardonner au vieux comte rebelle, mais <1
pardonnerait. Et s il ne pardonnait pas pourtant?...
Ciabriel, quand cette idée désespérante traversait son es-
prit, comme un poignard eût traversé son cœur ; Gabriel
donnait de l'éperon à son cheval et portait la main à la
garde de son épée...
C'était d'ordinaire la douce et douloureuse pensée de
Diane de Castro qui ramenait au calme son Ame agitée.
Ce fut au milieu de ces incertitudes et de ces angoisses
qu'il arriva enfin aux portes de Paris, le matin du qua-
trième jour. Il avait voyagé toute la nuit, et les clartés
pâles de l'aube éclairaient à peine la ville, lorsqu'il ti'a-
versa les rues qui avoisinaient le Louvre.
Il s'arrêta devant la maison royale fermée et endormie,
et se demanda s'il devait attendre ou passer outre. Mais
sou impatience s'accommodait mal de l'imnipbilité. Il ré-
solut d aller tout de suite jusque chez lui. à la rue des Jar-
dins-Saint-Paul, où il pourrait du moins apprendre quelque
chose de ce qu'il souhaitait ou de ce qu'il redoutait.
Sa route le conduisait devant les sinistres tourelles du
Chàtelet.
Il s'arrêta aussi devant la porte fatale. Une sueur froide
baignait son front. Son passé et son avenir étaient pour-
tant là. derrière ces humides murailles. Mais Gabriel
n'était pas homme à donner aux émotions une longue par-
tie du temps qu'il pouvait utilement consacrer à agir. Il
secoua ces sombres pensées et se remit en marche en se di-
sant ; -Mlons :
Lorsqu'il arriva devant son hôtel, qu'il n'avait pas revu
depuis si longtemps, une lumière brillait atix vitres de la
salle basse. La vigilante Aloyse était debout déjà.
Gabriel frappa en se nommant. Deux minutes après, il
était dans les bras de la bonne et digne femme qui lui
avait servi de mère.
— .\h : vous voila donc, monseigneur ! vous voilà, mon
enfant :
C'est tout ce qu'elle eut la force de dire.
Gabriel, api'ès l'avoir tendrement embrassée, recula d'un
pas et la regarda.
Il y avait dans ce profond regard une muette interro-
gation plus claire que toutes les paroles.
.Aussi .\loyse comprit-elle, et cependant elle baissa la tête
et ne répondit rien.
— Donc, aucune nouvelle de la cour? demanda alors le
vicomte, comme si la révélation ooiitenue dans ce silence
ne lui suffisait pas.
— Aucune nouvelle, monseigneur, répondit la nourrice
— Oh : je m'en doutais bien. S'il s'était passé quelque
chose d'heureux ou de malheureux, tu me l'aurais crié
d'aboril dans le premier baiser. Tu ne sais rien ?
— Rien, hélas :
— Oui, je conçois, reprit amèrement le jeune homme.
J'étais prisonnier, mort peut-être : On ne paie pas .ses det-
tes à un prisonnier, encore moins à un mort. Mais me
voici vivant et libre, et il faudra bien que Ion compte avec
moi ; de gré ou de force, il le faudra.
— Oh : prenez garde, monseigneur ! s'écria .\loyse.
— Xe crains rien, nourrice. Monsieur l'amiral est-il à
Paris?
— Oui. monseigneur. Il est venu et il a envoyé ici dix
fois pour s'informer de votre retour.
— Bien. Et monsieur de Guise?
— Il est revenu aussi. C'est sur lui que le peuple compte
pour réparer les malheurs de la France et les douleurs des
citoyens.
— Dieu veuille, reprit Gabriel, qu'il ne trouve pas des
douleurs qu'on ne puis.«e plus réparer:
— Pour madame Diane de Castro, que l'on croyait per-
LES DELX DI.WE
lou espère I en tirer bientôt """-le a (.alais. et
ave;':n'!.c^:^f^in^ui:r''^??r,.rrr r- "" ^'"'■■'«'
- Uuo7' ir.''. "^''^«'^"«'"■. 'e fainéant, n.nliécile :
Quoi, ici; Mais depuis quand? que fait-il-
I l.iit parler du pauvre Martin avec quelque ii- eu II sp
.l.t un peu malade, sous préte.xte quon là pe„U,.
ranc^rprob^uSetuf ■'^'- ^°"^ '"' ^o'-- '-■«-' ''^ "'^
-Largent de votre rançon, monseigneur? Oui parlez-
lui un peu. a ce triple idiot de largent de votre rançon '
ous verrez ce qu'il vous répondra, lî ne saura pas ce me
^ous voudrez lui dire. Figurez-vous, monseign^r qH
arrive .ci tout zélé, tout en l.àte. et que, d ap 4s von'è
Ùs 'sinn'ant's" n'" ^"^ '' ^' '"' '°"'^'^ ^^^ •""'« «^'aûx
..-us sonnants H repart tout chaud, sans perdre une
nunute. Quelques jours après, qui vois^ë Feveiuv "c
ore.ile basse et lair piteux? Mon Martin-Guerre pri:
.nd n avoir pas reçu de moi un rouge denier Pris mner
lui-même, bien avant la prise de Saint-Qué t"i i ignore
nous rabacl.e. du matin au soir, quand on u paHe de
votre rançon. " -^m jui paue ue
pa7,^S;^rr^^:nt:''^e;ft;!ëiai^'^:t?Tr "^
mallionnéte Homme, asfurémi^?, -ruV/st^lo^a'l'^^eï.'t' j
^^ al^^Ti-ii^-r-i^^ij^'--^^^
no'^Iv" u'\"u'nhrvf/r'' '"""■" °^'^'"""' W" •■^""'s^e de
=rpîi^t;^;"^^rirr^isr^ zzrT^
^^o,cl le grand jour. Je vais au Louvrl, je vais paWer â^i
,t,7?!fZ'l °l?"^^«'Sneur, sans prendre une minute de repos ■
^lr« T f " """■*=■ '""^ "<= '•éflécliisscz pas qu il n est
guère plus de sept heures, et que vous trouverie ermées
les portes qu'on ouvre seulement à neuf 'eimees
0~nfon"D,>rt' '.'" '^•■"'""' '"'°™ deux Heures d'attente!
iT»..?! "■ donnez-moi la patience d'attendre deuv
eprTt ilT'îmi 'f' ^" ="'"'"'" '''"^ "«"^' ^^ais du mo ns
de Guisé. monsieur de Coligny et monsieur
Àl7v^?";^•"M "'' *""' vraisemblablement au Louvre dit
né pour °ez le TtiV'' T* ,"' ''^^°" "^^ ^^«^^ niMi et vol
trois h»nl "'"* '°*' -"^ '«^ "■'"ns. Vous aurez donc
trois heures pour entretenir monsieur l'amiral et monséi
gneur le lieutenant général du royaume C est v™s 7e"
Trêves où"nnr'" '"'' <'°"' "" '■<>'. dans les crrcoilsuxncé
' -eida^ rn4r"""' ^.:;:r'" '"?"'''"'"- '^^ ^"^^^- ^"
mndre Quelques '1:;Î;;^,s' et' drre?:;toir'nd^:: tî
voTrrretou"'""'"'- ''"' °"' ^' '""^'«'""■' îanguf 'apris
et'ïlstM!re"'H"V'"r"'"'' " """"^ "°"'' "^^""'•'' <-" elïet
.>sr f ^;"^;r;^^.^:'r iri^-y'°r!na^i%-
res''s1^;^s'VTs!.^u.îri^^^' '""^ "^'^ --- ''^ ^°^« -^
S'écr^li. ^%i°rionS: ^™^ ''"'■ ™"-'^"-r,
du'piuvre'é^uyer"""""" ^^'^ froidement les transports
ve7efVuV;e'n':rp:rde"'vT"'; Martin, lui dit-il, con-
fait to^t pourVe^it^r"! T^^l^'lUL.^^,:!^' -^ --
consteinTion.'"v,>us"Tussi'"rrl"r''; '" •^'■''■■"" ''^^'^
tru^^Tef^rn^rr --«""'-^rdr/esTece^rer-d'; ,
- Mais sans doute, reprit Gabriel stupéfait
vo;:s^mejugeT'cap'bi;'"r.n7?. '''""^ '«'^ '«"■"de.
""= jugez capable, moi .Martin-Guerre, de mètre
81
LES DEtX niANE
r=t3Siï^y-rir.trrr:=er-
de l^^ent'^' on ^l Se^'^^^l «=""'"^'' '"^"^
jui., n'ont jamais été^uscpi"":";."^ ^^^1^ ^ \V.l
le disions a l'instant même avec Vlovse Mi^^i, n , ,
rrn[^: ;=-•-- -"-r^'^r'-l^clîl^n
m^.Sîgnp;r^L;rnr'';;î4mi^S'^t^":;if%a?^nu:^
téï;,1l^!1^;p^^|;:i^^;^^ï-,ff-Jt,-e .ne soit ta
s'é^-î^'c^b ":;"*""■'"''■ '"="^-"' '^ ■•^"'<^'- ^' ce point:
slZc^Z. a^r^'r-'^friT'^ '' '^ """""^^ ''"* --'
— Et Babette? ingrat! lui dit-il
-Babette! quelle Babette? demanda l'écuyer stuDéfnit
-Mais celle que tu as séduite, indigne ^'"P^ait,
I nom.-'c" n"est^e.rrbéttrc'â"'cudu?rm^""^'''°™^^^ "^^
oui la iniivro «,,„. '. ^ Gudule, monseigneur. AU!
séa.^. .r^^t^^^uitrt^utJ'^u^nr^oti^j^ ^-^^ ■-
je^e''ircon""s"n.:s%r""'" ' ''""' ^''^'^^ ^^ -l,e-,à,
-Tenez, monseigneur, ils disent tous ici que /e suis
^^farti;^! vn: ^ ^léirr-Po^i^nt^^^ie"^" ^^^
ma raison et ma mémoire, que d°Ze et V, ,,. '°'''
votif ra<"uéVT-deToint'""'por"t^"*' .=>" ,'^-°'"' ^^
depuis trois mois. depu° que je vous ai quTtté"*'* ""''
^r't'i',-: ^-. ^^ -e rippe^iïe^''^;;;. r part' ""'""^'
Je serais curieux en effet dit r'i,„i,i i
mein tu vas expliquer ton^rrange c^ond;;;;e "^ """"■ ^°'°-
pr'Lnnier,'" '""'■"" "" reconnurent. J'étais^d^ ïeur
^ -^Allons ! interrompit Gabriel, voilà déjà que tu diva-
^r^'^p^ri?^ ^-Ti^^'^^^n^^m'^T^ors: ^^^
saTent monsei^iL" l'avo,;'; ''' '""'"'^ "<= l'econnais-
^ei^:^:''^e4B^'HT"^^-^-— '-
de nous, dis-je au pluriel r^w'n, ^ ''"'' ^'"'"='' de mol.
- Oui, abrège tes condoléances, dit Gabriel
éciiai;^ J^ieloi^! ro,f;?avS%-;:!ir ^ ^'^'^^ ^^^
n::ïre";::t^.tV..r'^i..^rl?^f'--'-"-"^^~
eut la sottise desc fi ho ,. '^ ^^ Happer de nouveau, mais
mortsur la pla e X'imno. e"'"'"''' "' °" "" ''''''^' P°"r
fuite! Mais rattrapé imé 1, ^ •'"'" ""' "-oisièmo fois la
trahison, ce le di^ V n e,""pMi J'"'"' ^"'^ "^"' "■"' double
un coup de Tel e et ~\ "" '''"'''""•■ ■i'-' ^''"'"^ ^aire
du désespoîr e de riC se VÎT'' T'"*^"''' '''''' '^ '"reur
et~ierrT'a!l''i,o,?;'°','?"="'"''' ""''"' ">« "'suèrent entre ciel
ch^ruii'gi '''autre"menrdît n' , '"'"T ^«"demenratt!!
les langues et p!a ois dont on r"'/" ''"'• d»"^ 'outes
-Pnelle vulgaiiîei^^l^t tl^!^ Z^se^^l^^ ^-^'1^^
82
ALEXANDRE DUMAS 1LLISTR1-:
— Pas trop, Martin: car eufln pour un pendu..
— Je me porte assez bien monseigneur, c'est un lait ;
mais vous ne savez-pas la fin de lUistoire. Ma douleur e:
riia lige, (juand je me vis jiendi-e. firent giie je perdis à
peu près connaissance, truand je revins a moi, jetais
étendu sur l'herbe fraithe avec ma corde coupée autour
du cou. Quelque voyageur passant par la route avait-il
voulu, touché (le ma position, délivrer le gibc.t de son Irult
humain? C'est ce que ma misantliroiàe actuelle me défend
de croire. J'imagine plutôt qu'un filou aura souhaité me
dépouiller et coupé la corde i-our fouiller mes poches à son
aise. C'est ce que ma bague nuptiale et mes papiers enlevés
m'autorisent, je pense, a affirmer, sans trop faire de tort
à la race humaine. Toujours est-il que j'avais été détaclié
à temps, et que. malgré mon cou un peu disloqué, je
pus menfuir une quatrième fois à travers bois et cliamps,
me cacliant le jour, m'avançaut la nuit avec précaution,
vivant de racines et d'herbes sauvages, une détestable
nourriture, à laquelle les bestiau.x doivent avoir bien de
la peine à s'accoutumer. Enfin, après mètre égai-é cent
fois, j'ai pu, au l)out de quinze jours, revoir Payis et cette
maison où je suis arrivé depuis douze jours, et où j'ai
été reçu plus médiocrement que je ne m'y attendais après
tant d'épreuves. Voilà mon histoire, monseigneur.
— Eh bien ! moi. dit Gabriel, en regard de cette histoire,
je pourrais bien t'en raconter une autre, une entièrement
différente que je t'ai vu accomplir sous mes yeux.
— L'histoire de mon numéro 2, monseigneur? dit tran-
quillement Martin. Ma foi ! monseigneirr, s il n'y a pas d'in-
discrétion, et si vous aviez cette bonté de m'en toucher
deux mots, je serais assez curieux de la connaître
— Railles-tu, coquin ? dit Gabriel.
— Oli ; monseigneur connaît mon profond respect ! Mtis
chose singulière; cet autre moi-même ma causé bien des
embarras, n'est-il lias vrai? il m'a fourré dans de cruelles
passes : Eh bien ! malgré cela, je ne sais pas, je m'inté-
resse à lui: je crois, ma parole d'Iionneur ! que j'aurais â
la fin la faiblesse de l'aimer, le drôle :
— Le di'ôle, en effet !... dit Gabriel.
Il allait entamer peut-être le récit des méfaits d'Arnauld
du Thill ; mais il fut interrompu par sa nourrice qui ren-
tra suivie d'un homme en habit de paysan.
— Qu'esl-ce encore que ceci» dit Aloyse. Voici un homme
qui se prétend envoyé ici pour nous annoncer votre mort,
ilai'thi-Giiprcf '
XLV
or LA VEKTU DE M.\RTIX-GtERRE COMMENCE .\ SE
RÉH.^BILITEn
— Ma mort? s'écria Jlariin-Guerre pâlissant aux terri-
bles paroles de dame Aloyse.
— Ah : Jésus Dieu ! s'écria de son coté le paysan dès
qn'il eut dévisagé l'écuyer. ,
— Mou autre moi seralt-il mort ? bonté divine ! reprit
Martin. X'aurais-je plus d'existence de recliange? Bah: au
fond, avec la réflexion, j'en serai bien un peu fâché, mais
rependant assez content. Parle, toi, l'ami, parle, ajouta-t-il
en s'adressant au paysan ébahi.
— .\h : maitre. reprit ce dernier quand il eut bien re-
gardé et touclié Martin, comment se fait-il que je vous
retrouve arrivé avant mol? Je vous jure pourtant, maitre.
que je me suis dépêché autant qu'liomme puisse dépêcher,
pour faire votre commission et gagner vos dix écus ; et, i
moins que vous n'ayez piis un cheval, il est absolument
impossible, maître, que vous m'ayez dépassé sur la route,
où j aurais dû, en tout cas, vous revoir.
— Ah çà ; mais mon brave. Je ne fai jamais vu, moi ; dit
Martin-Guerre, et tu me parles comme si lu me connais-
sais.
— Si je vous connais ! dit le paysan stupéfait ; ce n'est pas
vous peut-être qui m avez donné la commission de venir dire
Ici que M. Martin-Guerre était mort pendu?
— Comment ! mais Martin-Guerre, c'est moi. dit Mar-
tin-Guerre.
— Vous ? impossible ! est-ce que vous auriez pu annoncer
votre propre pendaison ? reprit le paysan.
— Mais pourquoi, où et quand t'ai-je annoncé de pareilles
atrocités? demanda Martin.
— Il faut donc tout dire à cette heure? dit le paysan.
— Oui. tout.
— Malgré la frime que vous m'avez recommandée ?
— Malgré la frime.
— Eh bien, alors, puisque yous avez si peu de mémoire,
je vas tout dire; tant pis pour vous si vous m y forcez:
n y a de cela six jours, au matin, j'étais en train de sar-
cler mon cliamp ..
— Où est-il d'abord, ton champ? demanda Martin.
— Est-ce la vérité vraie qu'il faut répondre mon mni
treî dit le paysan.
— Eh : sans doute, .animal ;
— Pour lors, mon champ est derrière Montargis, là : '
travaillais, vous vîntes à passer sur la route, im sac i
voyage sur le dos.
— Eh: l'ami, que fais-tu là? C'est vous qui parler
— Je sarcle, notre maître. C'est moi qui réponds.
— Combieu cela te rapporte-t-il, ce métier-là?
— Bon an mal an, quatre sols par jour.
— Veux-tu gagner vingt écus en deux semain|S?
— Oh : oh :
— Je te demande oui on non.
— Oui-da.
— Eh bien : tu vas partir sur-le-champ pour Paris. En
marchant bien, tu y seras au plus tard dans cinq ou six
jours ; tu demanderas la rue des Jardins-Saint-Paul ( t
riiôtel du vicomte d'Exmès. C'est à cet hôtel qtte je t'envoie.
Le vicomte n'y sera lias ; mais tu trouveras la dame
-Aloyse, une bonne femme, sa nourrice; et voici ce que (u
lui diras. Ecoute bieu. Tu lui diras: J'arrive de Noyon
m comprends? Pas de Montargis, de Xoyon. J'arrive de
Xoyoa, où quelqu'un de votre connaissiince a été pendu, il
y a quinze jours. Ce quelqu'un s'appelle Martin-Guerre.
Retiens bien ce nom: Martin-Guerre. On a pendu Martin-
Guerre après l'avoir déirouillé de l'argent qu'il portait, d>
peur qu'il ne s'allât plaindre. Mais, avant d'être conduit au
gibet, Martin-Guerre a eu le temps de me charger de venir
vous prévenir de ce malheur, afin, m a-t-il dit, que vous
puissiez ramasser une nouvelle rançon à .=on maitre. Il m'a
promis que pour ma peine vous me compteriez di.x écus. -le
l'ai vu pendre, et je suis venu.
— Voilà ce que tu diras à la bonne femme, .\s-tu coin
pris? m'avez-vous demandé.
— Oui, maître, ai-je répondu; seulement, vous aviez dit
vingt écus, d'abord, et vous ne dites jilus que dix.
— Imbécile; fites-vous, voilà d'avance les dix autres.
— A la bonne heure ; fls-Je. Mais si la bonne femme Aloyse
me demande comment était fait ce monsieur Martin-Guerre
que je n'ai jamais ^ti et que je dois avoir vu?
— Regarde-moi.
— Je vous regarde.
— Eh bien ; tu peindras Martin-Guerre comme si c'était
moi-même.
— C'est étraugc ; murmura Gabriel, qui écoutait le narra-
teur avec une attention profonde.
— Maintenant, reprit le paysan, je suis venu, mon maî-
tre, prêt à répéter ma leçon comme t:;ous me l'avez apprise-
à deux fois et presque par cœur, et je vous retrovive ici
avant moi : Il est bien vrai que j'ai flâné en route et ro-
gné dans le? cabarets du chemin vos dix écus. dans l'espé-
rance de toucher bientôt les dix autres. Mais enfin je n'ai
eu garde de dépasser le terme que vous m aviez fixé. Vous
m'aviez donné les six jours, et il y a précisément six jours
aujourd'hui que j'ai quitté Montargis.
— Six jours; dit Martin-Guerre mélancolique et rêveur.
J'ai passé â Montargis il y a six jours i j'étais, il y a six
jours, sur la route de mon pays : Ton récit est extrêmement
vraisemblable, l'ami, coutlnua-t-11, et je le crois vrai.
— Mais non : interrompit vivement Aloyse : cet homme
est évidemment un menteur, au contraire, puisqu'il pré-
tend vous avoir parlé à .Montargis il y a six jours, et que,
depuis douze jours, vous n'êtes pas sorti de ce logis.
— C'est juste, dit Martin. Pourtant, mon numéro 2...
— Et puis, reprit la nourrice, il n'y a pas ([uinze jours
que vous avez été pendu à Xoyon ; d'après vos dires mêmes,
il y un mois.
— C'est certain, repartit l'écuyer, et c'est justement au-
jourd hui le (luantième. j'y pensais en m'éveillant. Cepen-
dant, mon autre mol-même...
— Balivei-nes ; s'écria la nourrice.
— Xon pas, dit Gabriel intervenant, cet homme nous met
je le crois, sur la voie de la vérité.
— Oli : mon bon seigneur, vous ne vous trompez pas,
dit le paysan, .Aurai-je les dix écus?
— Oui, dit Gabriel, mais vous nous laisserez votre nom
et votre adres.se. Xous aurons peut-être quelque Jour besoin
de votre témoignage. Je commence, à travers des soupçons]
encore obscurs, à entrevoir bien des crimes.
— Cependant, monseigneur, voulut objecter Martin.
— En voilà assez là-dessus, interrompit Gabriel, lu veil-
leras, ma bonne .Aloyse. à ce que ce brave homme
aille satisfait. Celte affalrecl aura son heure,
sais, ajouia-t-ll en baissant la voix, avant de pui
tilson envers l'éruyer. J'ai peut-être à venger
envers le maître.
— Hélas: murmura Aloyse.
— Voilà huit heures, reprit Gabriel. Je ne verrai nos
gens qu'au retour, car je veux me trouver- a l'ouverture des
portes du Louvre ; si Je ne puis approcher le roi qu'i
.*|,| I LUI. yi-
iel. lu vell- ,
homme s'eni
Mais, tu tel
lunlr la tra-«
la trahison»
LES DEUX DIAMl
83
mkli, je m'entretiendrai au moins avec l'amiral et monsieur
Ue Guise.
— Et après avoir vu le roi, vous reviendrez ici sur-le-
champ, n'est-ce pas'? demanda Aloyse.
— Sur-le-champ, et tran(iuillise-toi, bonne nourrice, Quel-
iiue chose me dit que je sortirai vainqueur de t.ous ces
ténébreux obstacles qtie l'intrigue et l'audace accumulent
auluur de moi.
— Oh ! oui, si Dieu entend ma prière ardente, cela sera !
dit Aloyse,
— Je pars, reprit Gabriel. Reste. Xlartin, 11 faut que je
sois seul. Va, nous te justillerons et nous te délivrerons,
ami. Mais, vois-tu, j'ai une autre justification et une autre
déli«'ance à accomplir avant tout. A bientôt, Martin; au
revoir, nourrice.
Tous deux baisèrent les mains que leur tendait le jeune
liomme. Puis il sortit, seul, à pied, enveloppé d'un grand
manicau, et prit, grave et lier, le thcniin du Louvre.
— Hélas! peus;i la nourrice, voilà comme j'ai vu une fols
partir son père, i|ui depuis n'est pas revenu.
.\u moment où Gabriel, après avoir dépassé le Pont-au-
Cliange, continuait sa route le long de la Grève, il re-
marqua de loin un homme couvert aussi d'un grand man-
teau, mais i)lus grossier et plus soigneusement terme que
le >ien. De plus, cet homme s efforçait de dérober les traits
de sou visage sons les larges rebords de son cliapeau.
Gabriel, bien qu'il eût cru d'abord distinguer vaguement
la tournure dune iiersonue amie, passait cependant son
chemin. Mais l'inconnu, il l'aspect du vicomte d Exmès, fit
un mouvement, parut hésiter, puis enfin s'arrétant tout à
fait ; — Gabriel ! mon ami ! dit-il avec précaution.
11 se découvrit à demi la figure, et Gabriel vit. qu'il ne
s'était pas trompé.
— Monsieur de Coligny ! s'écria-t-il sans toutefois élever
la voix. Vous à cette place ! à cette heure i
— Chut ! fit l'amiral. Je vous avoue que je ne voudrais
pas être en ce moment reconnu, épié, suivi. Mais en vous
voyant, mon ami, après une si longue séparation et tant
d'inquiétude sur votre compte, je n'ai pu résister au besoin
de vous appeler et de vous serrer la main. Depuis quand
donc étes-vous à Paris? ^
— De ce matin même, dit Gabriel, et j'allais avant tout
vous voir au Louvre.
— Eli bien ! si vous n êtes pas trop pressé, reprit l'amiral,
faiiés quelques pas avec moi de mou côlé. Vous me direz ce
que vous étiez devenu iiendant cette longue absence.
— Je voxfs dirai tout ce que je puis vous dire comme au
plus loyal et au plus dévoué des amis, répondit Gabriel.
Néanmoins, veuillez d'abord, monsieur l'amiral, me per-
mettre une question sur un point qui m'intéresse plus que
tout au monde.
— Je prévois cette question, dit l'amiral. Mais ne devez-
vous pas, ami, prévoir aussi ma réponse ? Vous allez me
demander, n'est-U pas vrai, si j'ai tenu la promesse que je
vous avais faite',' si j'ai raconté au roi la part glorieuse
et efficace que vous aviez prise à la défense de Saint-Quen-
tin';
— Non, monsieur l'amiral, reprit le vicomte d'Exmès, ce
n'est pas cela, en vérité i que j'allais vous demander; car
je vous connais, j'ai appris à me lier à votre parole, et je
stiis bien sur que votre premier soin, à votre retour ici,
a été de remplir votre engagement et de déclarer géné-
reusement au roi, au roi lui seul, que j'avais été pour quel-
que chose dans la résistance de Saint-Quentin. Vous avez
même dû, je le crois, exagérer à .Sa Majesté mes quelques
services. Oui, monsieur, cela Je le savais d'avance. .Mais
ce que j'ignore et ce qu'il m'importe de savoir pourtant,
c'est ce que Henri 11 a répondu à vos bonnes paroles.
— Hélas Gabriel, dit l'amiral, Henri 11 n'a répondu
qu en m'Interrogeant sur ce que vous étiez devenu. J'étais
assez embarrassé de le lui dire. La lettre que voUs aviez
laissée pour mol en quittant Calais n'était guère explicite
et me rappelait seulement ^ma promesse. J'ai répondu au
roi qu'a coup sur vous n'aviez pas succombé, mais que,
selon toutes les probabilités, vous aviez été fait prisonnier,
et que, par délicatesse, vous n'aviez pas voulu m'en ins-
truire.
— Kf le roi alors? demanda Gabriel,
— Le roi, mon ami, a dit : — C'est bien ! Et un sourire
de satisfaction a effleuré ses lèvres. Puis, comme j'insistais
svtT le mérite de vos faits d'armes et sur les obligations que
vous avalent le roi et la France. — En voila assez là-des-
sus, a repris Henri 11, et, changeant Impérieusement le sujet
de la conversation, il m'a contraint à parler d'autre i liose.
— Dut, c'est bien ce que je présumais: dit Gabriel avec
ironie.
— Ami, du courage! reprit l'amiral. Vous vous rappelez
que, dès Saint-Quentin, je vous avals prévenu qu'il ne fal-
lait pas compter sur la reconnaissance des grands de ce
monde.
— Oh : mais, dit Gabriel d'un air menaçant, le roi a bien
pu vouloir oublier, alors qu'il m espérait captif ou mort.
Mais quand je viendrai tantôt lui rappeler mes droits en
face, il faudra bien qu'il se souvienne !
— Et s il persiste A manquer de mémoire? demanda mon-
sieur de Coligny,
— Monsieur lamiial, dit Gabriel, quand on a subi quel-
que offense, on s'adresse au roi, qui vous fait justice.
Quand le roi lui-même est l'offenseur, ou n'a plus besoin
de s'adresser qu'a Dieu, ipii vuus venge.
— D'ailleurs, reprit l'amiral, j'imagine que, s'il le fal-
lait, vous vous feriez volontiers l'instrument de la ven-
geance divine î
— Vous l'avez dit, monsieur. ■ .
— Eh bien : reprit Coligny, c'est peut-être ici le lieu et
le moment de vous rappeler une conversation que nous
eûmes ensemljle sur la religion des opprimés, et où je vous
parlai d'un moyen sur de punir les rois, tout en servant
la vérité.
— Oh ! j'ai cet entretien présent à la pensée, dit Gabriel :
la mémoire ne nïe tait pas défaut, à moi ! J'aurai peut-
être recours a votre moyen, monsieur, sinon coulre lleini II
lui-même, du moins contre ses successeurs, puisque ce moyeu
est bon contre toiis les rois.
— Cela étant, reprit l'amiral, pouvez-vous en ce moment
me donner une heure?
— Le roi ne reçoit qu'à midi. Mon temps vous appartient
jusque-ia.
— Venez donc avec moi là oii je vais, dit l'amiral. Vous
êtes gentilhomme, et j'ai vu votre caractère à l'épreuve,
je ne vous demande donc pas de serment. Promettez-moi
simplement de garder un secret inviolable sur les personnes
que vous allez voir et les choses que vous allez entendre.
— Je vous promets un silence alisolu, dit Gabriel.
— Suivez-moi donc, reprit l'amiral, et, si vous essuyez
au Lou^Te quelque injustice, vous aurez du moins d'avance
entre les mains votre revanche. Suivez-moi.
Coligny et Gabriel traversèrent le l'ont-au-Chauge et la
Cité, et s'engagèrent ensemble dans les ruelles tortueuses
qui avoisinaleiit •■tlur-i la nie S:iiiii .1 i.'.iih-;
XLVl
T'N niILOSOPHE ET UN SOLDAT
Coligny s'arrêta, au commencement de la rue Saint-Jac-
ques, devant la porte basse d'une maison de pauvre appa-
rence. Il frappa, un guichet s'ouvrit d'abord, puis la porte,
quand un gai'dien invisible eut reconnu l'amiral,
Gabriel, à la suite de son noble auide, traversa une longue
allée noire, et gravit les trois étages d'un escalier ver-
moulu. Lorsqu'ils turent arrivés presque au grenier, ù la
porte de la chambre la plus haute et la plus misérable de
la maison, Coligny frappa trois coups contre cette porte,
non avec la main, mais avec le pied. On ouvrit, et ils en-
trèrent.
Ils entrèrent dans une chambre assez grande, mais triste
et nue. Deux étroites fenêtres, l'une sur la rue Saint-
Jacques, l'autre sur une ari-ière-cour, ne l'éclairalent que
d'une lueur sombre. Pour tous meubles. 11 n'y avait là que
quatre escabeaux et une table de chêne aux pieds tors,
A l'entrée de l'amiral, deux hommes qui paraissaient
l'attendre vinrent à sa rencontre. Un troisième resta dis-
crètement à l'écart, debout devant la croisée de la rue, et
fit seulement de loin un rirofond salut à Coligny,
— Théodore, et vous, capitaine, dit l'amiral aux deux
hommes qui l'avalent reçu, je vous amène et vous présente
un ami, ami sinon dans le passé ou le présent, du moins,
je le crois, dans l'avenir.
Les deux inconnus s'inclinèrent en silence devant le vi-
comte d'Exmès. Puis, le plus jeune, celui qui se nommait
Théodore, se mit à parler à voix bas^e ;i Coligny aveu viva-
cité. Ciabrièl s'éloigna un peu pour les laisser plus libres,
et put alors examiner à .«on aise ceux à qui l'amiral venait
de le présenter et dont 11 ignorait encore les noms.
Le capitaine avait les traits accentués et l'allure décidée
d'un homme de résolniioii et d'action. II était grand, brun
et nerveux. On n'avait pas besoin d'être un observateur
pour lire l'audace .sur son front, l'ardeur dans ses yeux,
l'énergique volonté aux plis de .ses lèvres .serrées.
Le compagnon de let aventurier hautain ressemblait
plutôt a un courtisan : c'était un gracieux cavalier, à la
ligure ronde et gaie, au regard fin. aux gestes élégans et
faciles. Son cosiume, conforme aux lois de la mode la plus
récente, contrastait singulièrement avec le vêtement, simple
jusqu'à l'austérité, du capitaine.
P'iur !e troisième pei'Sonnage, qui était resté debout et
8/1
ALEXANDRE DL'MAS ILLUSTRE
séparé du groupe des autres, malgré son attitude réservée
sa puissante physionomie attirait d'abord l'attention : l'am-
pleur de son Iront, la netteté et la profondeur de son coup
d'œil indiquaient assez aux moins clairvoyans l'homme de
pensée, et, disons-le tout de suite, l'homme de génie. i
Cependant Coligny, après avoir échangé quelques paroles
avec son ami, se rapprocha de Gabriel.
— Je vous demande pardon, lui dit-il, mais Je ne suis pas
le seul maître ici, et j'ai dû consulter mes frères avant de
vous révéler où vous êtes, et en compagnie de qui vous êtes.
— Et maintenant puis-je le savoir? demanda Gabriel.
— Vous le pouvez, ami.
— Où suis-je donc.
— Dans la pauvre chambre où le fils du tonnelier de
Noyon où Jean Calvin a tenu les premières réunions se-
crètes des réformés, et d'où il a failli sortir pour marcher
au bûcher de l Estrapade. Mais il est aujourd'hui tnom-
phaut et tout-puissant à Genève; les rois de ce monde
comptent avec lui, et son seul souvenir suffit a faire res-
plendir les murs humides de ce taudis plus que les ara-
besques d'or du Louvre.
Gabriel en effet, à ce nom déjà grand de Calvin, se dé-
couvrit. Bien que l'impétueux jeune homme ne se fut guère
occupé jusque-là de questions de religion ou de morale,
cependant il n'eût pas été de son siècle si la vie austère
et laborieuse, le caractère sublime et terrible, les doctrines
hardies et absolues du législateur de la réforme, n'eussent
préoccupé plus dune lois son esprit.
11 reprit toutefois avec assez de calme ;
— Et quels sont ceux qui m'entourent dans la chambre i
vénérée du maître? I
— Ses disciples, répondit l'amiral : Théodore de Bèze. sa j
plume ; La Renaudie, son épée. j
Gabriel salua l'élégant écrivain qui devait être l'historien
des églises réformées, et l'aventureux" capitaine qui devait
être le fauteur du Tumulte d'Amboise.
Théodore de Bèze rendit â, Gabriel son salut avec la grâce
courtoise qui lui était habituelle, et, prenant à son tour
la parole :
— Jlonsieur le vicomte d'Exraès, lui dit-il en souriant.
bien que vous ayez été introduit ici avec quelques précau-
tions, ne nous regardez pas, je vous prie, comme de trop
dangereux et ténébreux con.spirateurs. Je me hâte de vous
déclarer que, si les principaux de la religion se réunissent
en secret dans cette maison trois fois par semaine, c'est
uniquement pour se communiquer les nouvelles de la ré-
forme, et pour recevoir soit les néophytes qui. partageant
nos principes, demandent à partager nos périls, soit ceux
que, pour leur mérite personnel, nous serions jaloux de
gagner à notre cause. Xous remercions l'amiral de vous
avoir conduit ici, monsieur le vicomte ; car vous êtes cer-
tes de ces derniers.
— Et, moi. messieurs, je suis des autres, dit en s'avan-
çant d'un air simple et modeste l'inconnu qui était resté
jusque-là à l'écart. Je suis un de ces humbles songeurs que
la lumière de vos idées attire dans leur ombre, et qui vou-
draient s'en rapprocher.
— Mais vous ne tarderez pas. .\mbroise, à compter entre
les plus illustres de nos frères, dit alors La Renaudie. Oui,
messieurs, continua-t-il en s'adressant à Coligny et à de
lièze, celui que je vous présente, un pi-aticien encore obs-
cur, c'est vrai, encore jeune, comme vous le voyez, sera
pourtant, j'en réponds, une des gloires de la religion, car
il travaille et pense heaucoup ; et. puisqu'il vient de lui-
même a nous, il faut nous féjoulr. car nous citerons hientôt
avec orgueil parmi les nôtres le chirurgien .\mbroise Paré.
— Oh ! monsieur le capitaine ! se récria Ambroise.
— Par qui maître Ambroise Paré a-t-il été instruit ? de-
manda Théodore de Bèze.
— Par le ministre Chaudieu, qui m'a fait connaitro mon-
sieur de La Renaudie. répondit .■\mbroise.
— Et avez-vous abjuré déjà solennellement?
— Pas encore, répondit le chirurgien. Je veux être sin-
cère et ne m'engager qu'en connaissance de cause. Or, je
conserve quelques doutes, je l'avoue: et, pour que je me
donne sans retour et sans réserve, certains points me sont
trop obscurs encore. C'est pour les éclaircir que j'ai souhaité
connaître les chefs des réformé.?, et que j'irais, s'il le fal-
lait, à Calvin lui-même; car la vérité et la liberté sont
mes passions.
— Bien dit! s'écria, l'amiral, et. so.vez tranquille, maître,
nul de nous n'aurait garde de vouloir porter atteinte à
votre rare et flère indépendance desprit.
— Que vous disais-je? reprit La Renaudie triomphant.
Ne sera-ce pas là pour notre fol une précieuse conquête?. .
J'ai vu .\mhroise Paré dans sa liliraiilc. je l'ai vu au che-
vet des malades, je l'ai vu même sur les champs de ba-
taille, et partout, devant les erreurs et les préjugés comme
devant les blessures et les maladies des hommes, 11 est
ainsi, calme, froid, supérieur niaitre des autres et de lui-
même.
Gabriel reprit ici. tout ému de ce qu'il voyait et de ce
qu'il entendait :
— Qu'on me permette de dire un mot : je sais mainte-
nant où je suis, et je devine pour quels motifs mon géné-
reux ami. monsieur de Coligny, m'a amené dans cette Biat-
son, où se réunissent ceux que le roi Henri U appelle des
hérétiques, et considère comme ses mortels ennemis. Mais
j'ai certainement plus besoin d'être instruit que maître
Ambroise Paré. Comme lui, j'ai beaucoup agi peut-être,
mais je n'ai guère réfléchi, hélas ! et il rendrait service ,
un nouveau venu dans toutes ces idées nouvelles, s'il vou-
lait lui apprendre quelles raisons ou quels intérêts ont ac-
quis au parti de la réforme sa noble Intelligence.
— Ce ne sont pas des intérêts, répondit Ambroise Paré ;
car. pour réussir dans mon état âe chirurgien, mon intérêt
serait de m'attacher aux croyances de la cour et des prin-
ces Ce ne sont pas des intérêts, monsieur le vicomte, mais
ce sont, comme vous le disiez, des raisons :' et, si les émi-
nens personnages devant qui j'élève la voix m y autori-
sent, je vous ferai comprendre ces raisons en deux mots.
— Parlez ! parlez ! dirent à la fois Coligny, La Renaudie
et Théodore de Bèze.
— J'abrégerai, reprit .\mljroise, mon temps ne m'appar-
tient pas. Sachez d'abord que j'ai voulu dégager l'idée de
la réforme de toutes les théories et de toutes les formules.
Ces broussailles une fois écartées, voici les principes qui
me sont apparus et pour lesquels je me soumettrais assu-
rément à toutes les ptiséculions.
Gabriel écoutait avec une adnfiration qu'il ne cherchai!
pas à cacher, ce confesseur désintéressé de la vérité.
Ambroise Paré poursuivit :
— Les pouvoirs religieu.x et politiques, l'église et la
royauté ont jusqu ici substitué leur règle et leur loi à la
volonté et à la raison de 1 individu. Le prêtre dit à chaque
homme : crois ceci, et le prince : fais ceci. Or. les choses
ont ï>u durer de cette façon tant que les esprits étaient en-
fans encore et avaient besoin de s'appuyer sur cette disci-
pline pour marcher dans la vie. Mais, à cette heure, nous
nous sentons forts: donc nous le sommes. Et cependant, le
prince et le prêtre, l'église et le roi, ne veulent pas se dé-
partir de l'autorité qui est devenue pour eux une habi-
tude. C'est contre cet anachronisme d'iniquité que protesti'.
selon moi,- la réforme. Que toute âme dorénavant puisse
examiner sa croyance et raisonner sa soumission, c'est là.
ce me semble, que doit tendre la rénovation à laquelle nous
consacrons nos efforts. Est-ce que je me trompe, messieurs'.'
— Non, mais vous allez bien loin et bien avant, dit
Théodore de Bèze, et cette audace de mêler aux questions
morales les choses politiques...
— Ah ! c'est .justement cette audace-là qui me plaît à moi i
interrompit Gabriel.
— Eh ! ce n'est pas de l'audace, mais de la logique l re-
prit Ambroise Paré. Pourquoi ce qui est équitable dans
l'Eglise ne le serait-il pas dans l'Etat? Ce que vous admettez
pour la pensée, comment le lepousseriez-vous pour l'action?
— Il y a bien des révoltes dans les paroles hardies que
vous avez prononcées, maître, s'écria Coligny pensif.
— Des révoltes? reprit tranquillpuient .\mbroise. Oh ! moi.
je dis tout de suite des révolutions.
Les trois réformés s'entre-regardèrent avec surprise.
Cet homme est plus fort encore que nous ne le suppo-
sions, semblait signifier ce regard.
Pour Gabriel, il n'oubliait pas l'éternelle pensée de sa
vie. mais il y rapportait ce qu'il venait d'entendre, et il
songeait.
Théodore de Bèze dit vivement à l'audacieux chirurgien :
— Il faut absolument que vous soyez des nôtres. Que de-
; mandez-vous ?
— Rien que la faveur de vous entretenir quelquefois, et
de soumettre à vos lumières les quelques difficultés qui
1 m'arrêtent encore.
— Vous aurez plus, dit Théodore de Bèze, vous corres-
pondrez directement avec Calvin.
I — Ln tel honneur à moi? s'écria Ambroise Paré rougis-
I sant de joie.
I — Oui, il faut que vous le connaissiez et qu'il vous con-
naisse, repartit l'amiral. Un disciple comme vous réclame
I un maître comme lui. Vous remettrez vos lettres à votre
ami La Renaudie. et nous nous chargerons de les faire
parvenir à Genève. C'est nous aus^i qui vous rendrons les
réponses. Elles ne se feront pas attendre. Vous avez entendu
: parler de la prodigieuse activité de Calvin ; vous serei
; content.
! — Ah ! dit .\mbroise Paré, vous me récompen.sez avant que
j'aie rien fait. Comment donc ai-je miérité tant de faveur?
— En étant ce que vous êtes, ami, dit La Renaudie. Je
savais bien que vous les séduiriez du premier coup.
— Oli ! merci, merci mille fois ! reprit Ambroise. Mats,
continua-t-il. il faut malheureusement que je vous quitte..
Il y a tant de souffrances qui m'attendent '.
- .Mlez I allez! dit Théodore de Bèze. vos motifs sont
LES DEUX DIANE
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trop sacrés pour (jue nous voulions tous retenir. Allez :
taites le bien comme vous pensez le vrai.
— Mais, en nous quittant, reprit Coligny, répétez-vous
bien que vous quittez des amis, et, comme nous le disons
de ceux de notre religion, des frères.
Ils prirent ainsi cordialement congé de lui, et Gabriel,
en lui serrant la main avec chaleur, s'unit ii ce témoignage
d'amitié.
Ambroise Paré sortit, la joie et la Herté au cœur.
— l'ne ânip vraiment délite 1 s'écria 'l'iiéodore de Bt'ze.
— Quelle liaine du lieu commun ! reprit La Renaudie.
— Et quel dévouement sans calcul et sans arrière-pensée
à la cnu.se de riuimanitè? dit Coligny.
— Hélas : reprit C.abriel. comme à c6té de cette abnéga-
tion mon égoisme doit vous paraître mesquin, monsieur
l'amiral : Je ne subordonne pas, moi, comme .Ambroise Paré,
les faits et les personnes aux idées et aux principes, mais,
au contraire, les principes et les idées aux personnes et
aux faits. La Réforme, vous ne le savez que trop, ne serait
pas pour moi un but. mais un moyen. Dans votre grand
combat désintéressé, je combattrais pour mon propre
compte. Je le sens, mes motifs sont trop personnels pour que
j'ose défendre une cause si pure, et vous ferez très bien de
me repousser dès à présent de vos rang comme indigne.
— Vous vous calomniez certainement monsieur d'Exmès.
dit Tliéodore de Bèze. Lors même que vous obéiriez a des
vues moins élevées que celles d'Ambroise Paré, les voies de
Dieu sont diverses, et l'on ne trouve pas la vérité dans
un seul chemin.
— Oui, dit La Renaudie, nous obtenons bien rarement
des professions de foi comme celle que vous venez d'enten-
dre, quand nous adressons à ceux que nous voudrions en-
rôler dans notre parti cette question: Que demandez-vous?
— e;i bien l reprit Gabriel avec un sourire triste. .Am-
broise Paré, a cette question, a répondu : Je demande si
réellement la justice et le bun droit sont de votre côté
Savez-vous ce que, moi, je demanderais?
— Non, répondit Théodore de Bèze : mais, sur tous les
points, nous serions prêts à vous satisfaire.
— Je demanderais, reprit Gabriel ; Etes-vous sûrs qu'il
y ait de votre côté suffisamment de puissance matérielle et
de nombre, sinon pour vaincre, au moins pour lutter?
De nouveau les trois réformés s'entre-rcgardèrent avec
surprise. Mais cette surplise n'avait plus la même signifi-
cation que la première fois.
Gabriel les observait dans un mélancolique silence. Théo-
dore de Bèze. après une pause, repartit :
— Quel que soit, monsieur d'Exmès. le sentiment qui vous
dicte cette interrogation, je vous ai promis d'avance de
vous répondre sur tous les points, et je tiens ma promesse.
Nous n'avons pas seulement pour nous la raison, mais aussi
désormais la force, grâce à Dieu : Les progrès de la religion
sont rapides et incontestalj'es. Depuis trois ans une église
réformée s'est établie à Paris, et les grandes villes du
royaume, Blois, Tours, Poitiers. Marseille, Rouen, ont main-
tenant les leurs. A'ous pourrez voir vous-même monsieur
d'Exmès, le prodigieux concours qu'attirent nos promenades
au Pré-aux-CIercs. Le peuple, la noblesse et la cour aban-
donnent les fêtes pour venir clianter avec nous les psaumes
français de Clément Marot. Nous comptons l'an prochain,
constater notre nombre par une procession publique, mais.
dès à présent, jafrtrmerais que nous avons pour nous !e
cuiquieme de la population. Nous pouvons donc nous inti-
tuler sans présomption un parti, et in.spirer, je crois, à nos
amis quelipie lonfianre. et à nos ennemis quelque terreur.
— Cela étant, dit froidement Gabriel, Je pourrai bien, moi,
être avant peu au nombre des premiers, tt vous aider a
combattre les seconds.
— Mais si nous avions été plus faibles?.., demanda La
Renaudie.
— J'aurais cherché d'autres alliés, je l'avoue, réijondit
Gabriel avec sa fermeté tranquille.
La Renaudie et Théodore de Bèze laissèrent écliapper un
geste d'étonnement.
— Ah 1 s'écria Coligny, ne le jugez pas, amis, avec trop
lie promptitude et de sévérité. Je l'ai vu à l'oeuvre au
siège de Saint-tjuentin. et. quand on risque sa vie comme
il la risquait, on n'a point une ;"ime vulgaire. Mais je
sais qu'il lui faut accomplir un devoir sacré et terriiJle, qui
ne laisse libre aucune part de .son dévoûment.
— Et, à défaut de ce dévoûment, je voudrais vous ap-
porter du moins la sincérité, dit Gabriel SI les événemens
me déterminent ii être des vôtres, monsieur l'amiral peut
vous attester que je vous offrirai un bras et un cœur soli-
des. Mais la vérité est que Je ne puis pas me donner tout
entier et sans calcul ; car J'appartiens ù une œuvre néces-
saire et redoutable que le courroux de Dieu et la méchan-
ceté des hommes m'ont imposée, et. tant que cette œuvre
ne sera pas achevée, il faut me pardonner, je ne suis pas
le maître de mon .sori La destinée d'un autre réclame, à
toute heure, en tout lieu, la mienne.
— On peut se dévouer à un liomme aussi bien qu'à une
idée, dit Théodore de Bèze.
— Et, dans ce cas, reprit Coligny, nous serons heureux,
ami, de vous servir, comme nous serons ners de nous servir
de vous.
— Nos vœux vous accompagneront, et nos volontés vous
aideront au besoin, continua La Renaudie.
— Ah : vous êtes des liéros et des .saints ! s'écria Gabriel.
— Seulement, prends-y garde, jeinie homme, reprit l'aus-
tère La Renaudie dans son langage familier et grand i
prends-y garde, quand une fois nous t'appellerons notre
frère, il faudra rester digne de nous. Nous pouvons admettre
dans nos rangs un dévoûment particulier ; mais le cœur
se trompe quelquefois lui-même. Es-tu bien silr. jeune
iiomme. que. lorsque tu te crois uniquement consacré à la
pensée d'un autre, aucune pensée personnelle ne se mêle à
tes actions? Dans le but que tu poursuis, es-tu absolument
et réellement désintéressé? n'es-tu conseillé enfin par au-
cune passion, cette passion fût-elle la plus généreuse du
monde ?
— Oui, reprit Théodore de Bèze, nous ne vous demandons
pas vos secrets ; mais descendez dans votre cœur, dites-
nous que, si vous aviez le droit de nous en révéler tous les
sentimens et tous les projets, vous n'éprouveriez d'embar-
ras .'i aucun moment, et nous vous croirons sur parole.
— S'ils vous parlent ainsi, ami, dit û son tour l'amiral à
Gabriel, c'est qu'il faut en effet pour détendre les causes
pures des mains pures; sinon, l'on porterait niallieur et à
sa cause et à soi-même.
Gabriel écoutait et regardait l'un 'après l'autre ces trois
hommes, sévères pour autrui comme pour eux-mêmes, qui,
debout autour de lui. pénétrans et graves, l'interrogeaient
à la fois comme des amis et comme des juges.
Gabriel, à leurs paroles, pâlissait et rougissait tour à tour.
Lui-même il interrogeait sa conscience. Homme tout d'ex-
térieur et de mouvement, il s'était trop peu accoutumé sans
doute à réfléchir et se reconnaître. En ce moment, 11 se
demandait avec terreur si dans sa piété filiale son amour
pour madame de Castro n'avait pas une bien grande part ;
s'il ne tenait pas autant à apprendre le secret de la nais-
sance de Diane qu'à délivrer le vieux comte; si enfin, en
cette question de vie et de mort, il apportait autant de
désintéressement qu'il en fallait, selon Coligny, pour méri-
ter la laveur de Dieu.
Doute effrayant ! si. par quelipie arrière-pensée dégoisme,
il compromettait vraiment devant le Seigneur le salut de
son père !
Il frémissait dans sa pensée inquiète. Une circonstance,
en apparence insignifiante, le rappela à sa nature, à l'ac-
tion.
Onze heures sonnèrent à l'église Saint-Séverin.
Dans une lieure. il serait en présence du roi i
.\lors. d'une voix assez ferme. Gabriel dit aux réformés :
— Vous êtes des hommes de l'âge d'or, et ceux qui se
croyaient le plus irréprochables, quand ils se comparent
à votre idéal, se sentent troublés et attristés dans leur
estime d'eux-mêmes. Cependant il est impossiljle que tous
ceux de votre parti soient semblables à vous. Que vous, qui
êtes la tête et le cœur de la Réforme, vous surveilliez sévè-
rement vos intentions et vos actes, cela est utile et néces-
.saire ; mais, si je me donne, moi, à votre cause, ce ne sera
pas comme chef, ce sera seulement comme soldat. Or, les
souillures de l'âme sont seules indélébiles ; celles de la
main peuvent se laver. Je serai votre main, voila tout. Cette
main courageuse et liardie, j'o.se le dire, auriez-vous le
droit de la refuser?
— Non, dit Coligny, et nous l'acceptons dès cette heure,
ami.
— Et je répondrais, continua Théodore de Bèze, qu'elle
se posera aussi pure que vaillante sur la garde de son épée.
~ Nous en voudrions pour tout garant, reprit La Renau-
die, l'hésitation même qu'ont pu faire naître dans votre
cœur scrupuleux nos paroles peut-être trop rudes et trop
exigeantes. Nous savons juger les hommes.
— Merci, messieurs, dit Gabriel. Jlercl de ne pas vouloir
altérer la confiance dont j'ai tant besoin clans la dure
tâche que Je vais remplir. Merci à vous surtout, monsieur
l'amiral, qui, selon votre promesse, m'avez fourni d'avance
les moyens de faire payer un manque de foi, même à un
roi couronné. 11 faut maintenant que Je vous quitte, mes-
sieurs, et je ne vous dis pas adieu, mais au revoir. Bien
que je sois de ceux (|ui obéissent plutôt aux événemens
qu'aux alistraclions, je crois pourtant que ce que vous avez
semé aujourd'iiiii en moi germera pins tard,
- Nous le souhaitons pour nous, dit Tliéodore de Bèze.
— Il ne faudrait pas le souliaiter pour moi, reprit Ga-
briel : car. Je vous l'ai avoué, ce .sera le mallieur qui me
donnera à votre cause, .\dleu encore une fois, mess-eurs.
Je dois me rendre à celte lieure au Louvre.
— El Je vous y accompagne, dit Coligny. J'ai à répéter
à Henri II, devant vous, ce que je lui ai déclaré déjà, en
ALEKSXDRE DIMAS ILLUSTRÉ
votre absence. La mémoire des rois est courte, et il ne faut
pas (lue celui-ci puisse oublier ou nier. Je vais avec vous.
— Je n'aurais pas osé vous demander ce service, monsieur
l'amiral, dit Gabriel. Mais j'accepte votre offre avec recon-
naissance.
— Partons donc, dit Coligny.
Quand ils eurent çpiitté la chambre de Calvin, Tliéodore
de Bèze prit ses tablettes et y inscrivit deux noms :
Ambroise Paré,
Cabriel, rtcomte d'Exmès.
— Mais, lui dit La Renaudie, il me semble que vous vous
hâtez un peu trop en inscrivant ces deux hommes parmi
les nôtres. Ils ne se sont nullement engagés.
— Ces deux hommes sont à nous, répondit de Bèze. L'un
cherche la vérité, et l'autre fuit l'injustice. Je vous dis
qu'ilj sont à nous, et je récrirai â Calvin.
— La matinée aura été bonne pour la religion alors, re-
prit La Renaudie.
— Certes ! dit Tliéodore. nous y aurons conquis un pro-
fond philosoplie et un valeureux soldat, une tête puissante
et un bras fort, un gagneur de batailles et un semeur
d'idées. Vous avez raison. La Kenaudie : la matinée est
liimiie. en effet.
XLVII
LA GRACE HE MARIE STIART PASSE DANS CE EOMAX
AUSSI FUGITIVEMENT QUE D.\XS L'HISTOIRE DE FRANCE
Gabriel, en arrivant avec Coligny aux portes du Louvre,
fut atterré du permier mot qu'il entendit.
Le roi- ne recevait pas ce jour-là.
L'amiral, tout amiral er neveu de Montmorency qu'il était,
se trouvait trop fortement entacl'.é d'.i soupçon rt'liérésie
pour avoir à la cour beaucoup de crédit. Quant au capi-
taine des gardes. Gabriel d'Exmès, les huissiers du logis
royal avaient eu le temps d'oublier sa figure et son nom.
Les deux amis eurent de la peine rien qu'à franchir les
portes extérieures.
Ce fut l>ien pis au dedans. Ils perdirent plus dune heure
en pourparlers, séductions, menaces même. A mesure qu'ils
avaient réussi à faire lever une hallebarde, un autre venait
leur barrer le chemin. Tous ces dragons, plus ou moins
invincihles, (lui gardent les rois, semblaient se multiplier
devant eux.
Mais lorsqu'ils furent arrivés, à force d'instances, dans la
grande galerie qui précédait le cabinet de Henri II, il leur
fut impossible de passer outre. La consigne était ti'op sé-
vère. Le roi, enfermé avec le connétable et madame de
Poitiers, avait donné les ordres les plus stricts pour qu'on
ne le dérangeftt sous aucun prétexte.
Il fallait que Gabriel, pour avoir audience, attendît jus-
qu'au soir.
Attendre, attendre encore, quand on croit enfin toucher
a-i but poursuivi par tant de luttes et de douleurs ! Ces
quelques lieures ù traverser paraissaient a Gabriel plus re-
doutables et plus mortelles que tous les dangers qu'il avait
jusque-là bravés et vaincus.
Sans entendre les bonnes paroles par lesquelles l'amiral
essayait de le consoler et de lui faire prendre patien(e. il
regardait tristement par la fenêtre la pluie qui commençait
ii tomher du ciel assombri, et, saisi de coU^^re et d'angoisse.
H tourmentait fiévreusement la poignée de son épée.
Comment renverser et dépasser ces gardes stupides qui
1 emi)êchaient de parvenir jusqu'à la chambre du roi, et
peut-être jus(iu'à la liberté de son père?...
Tout à coup la portière de l'antichambre royale se .sou-
leva, et une forme lilanche et rayonnante sembla au morne
jeune liomme illuminer l'atmosphère grise et pluvieuse.
La petite relne-dauphine, Marie Stuart, traversa la gale-
rie.
Gabriel, comme d'instinct, jeta un cri et étendit les bras
vers elle.
— Oh ! madame i fit-il sans se rendre même compte de
son mouvement.
Marie Stuart sf retourna, reconnut l'amiral et Gabriel et
Tint tout de suite à eux. souriante comme toujours.
— Vous enfin de retour, monsieur le vicomte d'Exmès l
dit-elle. Je .suis heureuse de vous revoir: j'ai lieaucoup
entendu parler de vous dans ces derniers temps. Mais que
faites-vous an Louvre à cette heure matinale, et que vou-
lez-vous ?
— Parler au roi! parler au roi, madame! répondit Ga-
briel dune voix étranglée.
— Monsieur d Exmès, dit alors l'amiral, a en effet bien
besoin de larler sur-le-champ à Sa Majesté. La cliose est
grave pour lui et iKjur le roi lui-même, et tous ces gardes
lui interdisent le passage, en le remettant à ce soir.
— Comme si je pouvais attendre à ce soir ! s'écria Ga-
briel.
— C est que, dit Marie Stuart, je Crois que Sa Majesté
achève en ce moment de donner des ordres importans.
Monsieur le connétable de Montmorency est encore avec le
roi, et, ^l'aiment, je crains...
Vn regard suppliant de Gabriel empêcha Marie d'achever
sa plirase.
— Allons, voyons, tant pis ] je me risque, dit-elle.
Elle fit un signe de sa main mignonne. Les gardes s'écar-
tèrent respectueusement. Gabriel et lamiral purent passer.
— Oh ! merci, madame, dit l'ardent jeune homme. Merci
à vous qui, pareille en tout à un ange, m'apparaissez toujours
pour me consoler ou pour m'aider dans mes douleurs.
— Voilà le chemin libre, reprit en souriant Marie Stuart.
Si Sa Majesté se met trop en colère, ne trahissez l'interven-
tion de l'ange qu'à, la dernière extrémité, je vous en prie.
Elle fit à Gabriel et ù son compagnon un salut gracieux
et disparut.
Gabriel était déjà à la porte du cabinet du roi. II y avait,
dans la dernière antichambre, un dernier huissier qui fai-
sait encore mine de s'opposer â leur passage. Mais, au
même instant, la porte s'ouvrait, et Henri II paraissait en
personne sur le seuil, achevant de donner quelques instruc-
tions au connétable.
La vertu du roi n'était pas la résolution. A la vue subite
du vicomte d'Exmès. il recula, et ne sut pas même s'irriter.
La vertu de Gabriel était la fermeté. Il slnclina d'abord
profondément devant le roi.
— Sire, dit-il, daignez agréer l'expression de mon resp'ec-
tueux hommage...
Puis, se tournant vers monsieur de Coligny, qui s'avançait
derrière lui. et autjuel il voulut éviter l'embarras des der-
nières paroles.
— Venez, monsieur l'amiral, lui dit-il, et, d'après la bien-
veillante promesse que vous m'avez faite, veuillez rappeler
à Sa Majesté la part que j'ai pu prendre à la défense de
Saint-(juentin.
• — Qu est-ce à dire, monsieur? sécria Henri qui commen-
çait à recouvrer son san.g-fioid. Comment vous introduisez-
vous ainsi jusqu'à nous, sans être autorisé, sans être
annoncé? Comment osez-vous interpeller monsieur l'amiral
en n(iti'e présence?...
Gabriel, audacieux dans ces occasions décisives comme
devant l'ennemi, et comprenant bien que ce n'était pas le
moment de s'intimider, reprit d'un ton respectueux, mais
résolu :
— J'ai pensé, Sire, que Votre -Majesté était toujours prête
quand il s'agissait de rendre justice, filt-cc au dernier fie
ses sujets.
Il avait jii'ofité du mouvement en arrière du roi pour entrer
hardiment dans le cabinet, où Diane de Poitiers, pâlis-
sante et à demi soukvée sur son fauteuil de chêne sculpté,
regardait faire et dire le téméraire, sans pouvoir, dans sa
furetir et sa suiprise, trouver une seule parole.
Coligny était entré à la suite de. son impétueux ami. et
Montmorency, aussi stupéfait qu'eux tous, avait pris le
parti de l'imiter.
Il y eut un moment de silence. Henri II, tourné vers sa
maîtresse, l'iiiterrngpai' du regard. Mais, avant <iu'il eut
pris ou quelle lui eflt dicté une résolut iim. Gabriel, qui
savait bien qu en cette minute il jouait une partie suprême,
dit de nouveau à Coligny avec un accent suppliant et digne
à la fois :
— Je vous adjure de parler, monsieur l'amiral.
:Moiitniorency fit rapidement à son neveu un signe néga-
tif ; mais le brave Gaspard n'en tint pas compte.
— Je parlerai en effet, dit-il, car c'est mon devoir et ma
promesse.
— Sire, reprit-il en s'adressant au roi. je vous répète
sommairement en présence de monsieur le vicomte d'Exmès
ce que j'ai cru déjà devoir vous dire en détail avant son
retour. C'est à lui, â lui seul, iiue nous devons d'avoir
prolongé la défense de Saint-Quentin au delà du terme fixé
par A'otre Majesté elle-même.
Le connétable fit ici un haut-le-corps significatif. Mais
Coligny, le regardant fixement, n'en reprit pas moins avec
calme :
— Oui. Slrc. trois fois et plus, monsieur d'Exmès a sauvé
la ville, et, sans son courage, sans son énergie, la France,
à Iheure qu'il est. ne serait pas sans doute dans la vole
de salut ofi Ion peut désormais espérer qu'elle se maintien-
dra.
— Allons donc I vous êtes trop modeste ou trop complai-
sant, notre neveu: s'écria monsieur de Montmorency, hors
d'état de contenir plus longtemps l'expression de son impa-
tience.
— Xon. monsieur, dit Coligny. je suis Juste et véridique,
voilà tout. J'ai contribué pour ma part et de toutes mes
•LRS DELX UIAKE
forces à la défense de la cilê i|ui m'était confiée. Mais le
vicomte il'Exmès a vanimé le rourajre des liabitans. iiue, moi.
je eoiisidéi-;iis déjà tomme à jamais éteint ; le vicomte
d'Exmés a su introduire dans la place un secours que je
ne savais pas, moi. si voisin do nous : le vicomte d'Exraès
a déjoué ennn une surprise de l'ennemi que. moi. je n'avais
pas prévue. Je ne parle pas de la façon dont il se c<uuportait
dans les mêlées : nous faisions tovis de notre mieux. Mais
ce qu'il a fait seul, je le proclame hautement. dUt la part
In.mense de gloire qu'il s'est acquise ,en celte occasion dl-
vous avez fait pour mol plus que votre devoir, et, si Sa
Majesté daigne à présent m'accoider, comme première ré-
compense, la faveur d'une minute d'entietien particulier .
— Plus tard, monsieur, plus tard, je no dis pas non.
reprit vivement Henri II ; mais, pour linstant, la chose est
impossible.
— Impossible ! s'écria douloureusement Gabriel.
— Et pourcpioi impossible, sire! interrompit paisil)Ument
Liiane. à la grande surprise et de Galiriel et du roi lui-
même.
s'inclina dc'\ant le roi.
miniier dautani, ou même rendre tout à fait illusoire la
mienne.
Et. se tournant vers Gabriel, le brave amiral ajouta:
— Est-ce ainsi qu'il fallait parler, ami ! Al-jc rempli à
vctre gré mes eiigasTemens, et êtes-vous content de mol?
— Oli ! je vous remercie et je vous bénis, monsieur I ami-
ral, pour tant de loyauté et de vertu, dit Gabriel ému en
.serrant les mains de Coligny. Je n'attendais pas moins de
vous Mais comptez .sur moi, je vous prie, comme sur votre
éternel obligé. Oui, de cette heure, votre créancier est
devenu votre débiteur, et se souviendra de sa dette, je vous
le Jure.
l'endant ce temps, le roi, les .sourcils froncés et les yeux
baissés a terre, frappait impatiemment du pied le parquet
e: semblait luofondémcnt- contrarié.
Le connétable s'était peu à peu rapproché de madame
de Poitiers et échangeait avec elle queUiues paroles à voix
basse.
Ils parureiit s'être arrêtés à une détermination, car Diane
se mit à sourire ; et ce féminin et diaboliijue sourire fit
frémir Gabriel, qui en ce moment portait par hasard ses
yeux du coté de la belle duchesse.
Cependant Gabriel tiouva la force d'ajouter :
— .le ne vmis r. -titans (.lo^ inainiMOHtii tnon^i* iir ! 'itnir:!! ;
— Quoi! madame, Ijalbutia Henri, vous pensez';...
— .7e pense, sire, que ce qu 11 y a de plus pressé pour
un roi. c'est de rendre ;i chacun de ses sujets ce qui lui
est dû. Or. votre dette envers monsieur le vicomte diOx-
mès est des plus légitimes et des plus sacrées, ce me semble.
— Sans doute, sans doute, dit Henri, qui clierchait à lire
dans les yeux de sa maitresse. et je veux...
— Entendre monsieur d Exmôs sur-le-clïamp, reprit Diane ;
c'est bien. sire, c'est justice.
— Mats Sa Majesté sait, dit Gabriel de plus en plus stu-
péfait, que j'ai besoin de lui parler ser.i :
— Monsieur de Montmorency se retirait comme vous en-
triez, monsieur, reprit madame de Poitiers. Quant à mon-
sieur l'amiral, vous avez pris vous-même la peine de lui
dire que vous ne le reteniez plus. Pour moi. qui ai été
témoin de l'engagement contracté par le roi envers vous,
et qui saurais même, s'il le fallait, en rai)peler â Sa Majesté
les termes précis, vous me permettrez de demeurer peut-
être ?
— Assurément, madame, je vous le demande, murmura
Gabriel.
— Nous prenons congé, mon neveu et moi, de Sa Majesié
et de vous, madame, dit .Montmorency.
]f |i) ;i (H;iiie on v jm 1 iii:i ni (le\--fit elle, un siirn" d en-
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTHE
coui-agement dont elle ne paraissait pourtant pas avoir
tesoin.
De son côté, Coligny osa serrer la main de Gabriel ; puis
11 sortit sur les pas de son oncle.
Le rui et la favorite restèrent seuls avtc Gabriel, tout
épouvanté de limprév le et mystérieuse protection que lui
accordait la mère de Diane de Castro.
XLVIII
L AUTRE DUNE
Malgré sa rude puissance sur lui-inéme, Gabriel ne put
empêcher la pâleur de couvrir son visage et l'émotion de
briser sa voix, quand, ajacs une pau^e, il dit au roi :
— Sire, c'est en irenjblant, et pourtant avec une con-
fiance profonde en votre royale promesse, que j'ose, échappé
d'hier seulement de la captivité, rappeler à Votre Majesté
l'engagement solennel quelle a ilaig'ié prendre envers moi.
Le comte de Montgommery vit encore, sire : sans quoi,
\ous auriez arrêté depuis longtemps déj;! mes paroles...
Il s arrêta, la poitriDe oppressée. Le roi resta immobile et
muet. Gabriel reprit :
— Eh bien : sire, puisque le comte de Mnutgnmmery est
vivant encore, et que, d'après lal'estation de monsieur
1 amiral, j'ai prolongé au delà du terme fixé la résistance
iiir Saint-Quentin, sir:?, j'ai dépassé ma promesse, tenez la
votre; sire, rendez-moi mon père!
— Monsieur:... dit Heini II hésitant
— Il regardait Diane de Poitiers, cîont le calme et l'assu-
rance ne paraissaient pas se troubi r.
Le pas était cependant difficile. Henri s était habitué à
regarder Gabriel' comme mort ou prisonnier, et n'avait
l^as prévu la réponse i sa terrible tleniande.
Devant cette hésitation, Gabriel sentait l'angoisse lui ser-
rer le cœur.
— Sire, reprit-il avec une sorte de désespoir, il est impos-
sible que Votre Majesté ait oublié : Votre Jiajesté certaine-
ment se rappelle ce -olennel entretien ; elle se rappelle quel
engagement j'ai pris au nom du prisonnier, mais quel en-
gagement elle a pris aussi envers moi'.'
Le roi fut, malgré lui. saisi de la douleur et de l'effroi
du noble jeune homme ; ses instincts généreux s'éveillè-
refit en lui.
— Je me souviens de tout, dlt-il à Gabriel
— Ah ! sire, merci : s'écria Gabriel dont le regard brilla
de joie.
Mais madame de Poitiers reprit en ce moment avec tran-
quillité :
— Sans doute, le roi se souvient de tout, 'monsieur d'Ex-
mès ; mais c'est vous qui me paraissez avoir oublié.
La foudre tombant à ses pieds .lU milieu d'une belle
ji'urnée de juin n'eût pas davantage épouvanté Gabriel.
— Comment : murmura-t-il, qu'ai-je donc oublié, ma-
dame ?
— La moitié de votre tâche, monsieur, répondit Diane.
Vous avez dit en effet, à .Sa Majesté, et si ce ne sont pas
vos propres paroles, c en est du moins le sens; vous avez
liit: Sire, pour racheter la liberté ou comte de Montgom-
mery. j'arrêterai l'ennemi dans sa marche triomphale vers
le centre de la Fran;e.
— Eh bien : ne lai-je pas fait, madame? demanda Gabriel
éiienlu.
— Oui. répondit DiiUie. Mais vous avez ajouté: FA même,
s'il le l'illnil. fl'atlaijué deienaiil agresseur, je m'emparerais
il'uiie lies l'I'iies dont l'enneinl esi le iiiailre. Voilà ce que
vous avez dit, monsieur. Or. vous n'avez fait, ce me semble,
que la moitié de ce que vous aviez dit. (Jue pouvez-vous
répondre à cela? Vous avez maintenu Saint-Quentin durant
un certain nombre de jours, c'est fort bien, et je ne
le nie pas. Voilà la ville défendue, mais la ville prise, où
est-elle.
— Oh : mon Dieu : mon Dieu : put seulement dire (ia-
briel anéanti.
— Vous voyez, reprit Diane avec le même sang-froid. (|ue
ma mémoire est encore meilleure .M plus présente que la
vôtre. Pourtant, j'espère que maintenant, à votre tour,
vous vous souvenez î
— Oui, c'est vrai, je me. souviens maintenant ! s'écria amè-
lement Ciabriel Mais, en disant cela je voulais dire seu-
lement Qu'au liejoin je ferais l'impossible: car prendre en
ce moment nue ville aux Espagnols oi: aux .Anglais, est-ce
possible? Je vous le demande, sire? Votre Majesté, en me
laissant partir, a tacitement accepté la première de mes
offres, sans me laisser croire qu'après cet effort héroïque,
après cette longue captivité, jaunis encore â exécuter la
seconde. Sire : c'est à vous, à vous que je m'adresse, une
ville pour la liberté d un homme, n'est-ce donc pas assez »
Ne vous contenterez-vous pas dune rançon pareille? et
faudra-t-11 que, sur une parole en lair échappée à mon
exaltation, on m'impose à moi, pauvre Hercule Immain,
une autre tâche cent fois plus rude que la première, et
même, cela se comprend, sire, irréalisable.
Le roi fit un mouvement pour parler ; mais la grande séné-
chale se hâta de le prévenir.
— Est-il donc plus facile et plus réalisable, dit-elle, y a-
t-il donc moins de danger et de folie, malgré vos pro-
messes, à rendre à la liberté un redoutable captif, un cri-
minel de lè.«e-majestè î Pour obtenir 1 impossible, vous
avez offert l'impossible, monsieur d'Exmès ; mais il "n'est
pas juste que vous exigiez l'accomplissement de la parole
du roi, quand vous n'avez pas tenu jisquau bout la vôtre.
Les devoirs d un souverain ne sont pas moins graves que
ceux d'un fils ; d'immenses et surliuir.ains services rendus
à l'Etat pouiraient seuls excuser l'extrémité qui ferait im-
poser silence par Sa Majesté aux lois de l'Etat. Vous avez à
sauver votre père, soit ; mais le roi a la France à garder.
Et, d'un regard expressif commentmt ses paroles, Diane
rappelait deux fois à Henri quels risques il y avait à laisser
s irtir de la tombe le vieux comte de Montgommery et son
secret.
Aussi, lorsque Gabriel, tentant un dernier effort, s'écria
en étendant les mains vers le roi :
— Sire, c'est à vous, c'est à votre équité, c'est à votre
clémence même que j'en appelle: Sire, plus tard, avec
l'aidi du temps et des circonstances, .je m'engage encore â
rendre â la patrie celte ville, ou à moi;rir a la tâche. Mais
en attendant, .sire, faites, de grâce, 'pie je voie mon père :
Henri, conseillé par le regard fixe et par toute l'attitude
de Diane, répondit en affermissant ïâ voix ;
— Tenez votre promesse jusqu'au bout, monsieur, et Je
jure Dieu qu'alors, mais alors «eulament. je remplirai la
mienne. Ma parole ne vaut qu'autant que la vôtre.
— C est voire deruier mol. sire? dit Cîabriel.
— C'est mon dernier mot.
Gabriel courba un moment la 1ère, écrasé, vaincu et
tout frémissant de cette terrible défaite.
iln une minute il remu;i un monde de pensées.
il se vengerait de ce roi ingrat et de celte femme perfide :
fl se jetterait dans les rangs des réformés ! 11 remplirait la
destinée des Jlonîgommery ! il frapperait mortellement
Henri, comme Henri r.vait frappé le vieux comte : 11 ferait
renvoyer Diane de Poitiers lionteuse et sans honneurs! Ce
serait là désormais le but unique de sa volonté et de sa vie,
et ce but. quelque éloigné et invrai.-emblable qu'il parfit
pour un simple gentilhomme, il saurait l'aiteindre à la fin :
Mais quoi : son père, pendant ce temps, serait mort
vingt fois: Le venger était bien, le sauver était mieux.
Dans sa position, prendre une ville n'était pas plus difficile
l'eut-ètre que de punir, un' roi. Seulement, ce but-là était
saint et glorieux, et lautre criminel el impie:
.\vee l'un il perdait Diane de Castro à jamais; avec l'au-
tre, qui sait s il ne la gagnerait pas! »
Tous les êvénemens qui s'éiaieot accomplis depuis la
prise de Saint-Quentin passèrent devant les yeux de Ga-
briel comme un éclair
En dix lois moins de temps que nous n'en mettons à
écrire tout ceci, l'âme vaillante et to:ijours prête du jeune
îicmme s'était relevée. H avait arrêté une résolution, conçu
un plan, entrevu une isHte.
Le roi et sa maîtresse le virent avec étonnement, et
presque avec effroi, redresser son front pâle, mais calme.
— Soit : dit-il seulement.
— Vous vous résignez? reprit Henri.
— Je me décide, répondit Gabriel.
— Comment? expliquez vous : dit ic roi
— Ecoulez-moi. sire L'eni reprise pai laquelle Je tente-
rais de vous rendre une ville pour celle que les Espagnols
Vous ont occupée, vous paraîtrait désespérée, impossible,
insensée, n'est-ce pas? Soyez de bonne foi. sire, et vous
aussi, madame, c'est ainsi qu'au fond vous la jugiez'
— C'est vrai, répondit lleuri.
— Je le crains, ajouta Diane.
— Selon toutes les probabilités, poursuivit Gabriel, cette
tentative me coûterait la vie. sans produire d'autres résul-
tats que de me faire ptsser pour un foc ridicule.
— Ce n'est pas moi qui vous l'ai proposée, dit le roi.
— Et il sera sage sanï doute d'y renoncer, reprit Diane.
— Je vous ai dit pourtant que j'y étais déiermii é. dit
Gabriel.
Henri et Diane ne purent retenir un mouvement d'admi-
ration
— Oh : prenez garde : s'écria le roi
— A quoi: à ma vie? reprit en ri.ant tout haut Gabriel,
il y a longtemps que j'en ai fait le sacrifice. Seulement, sire.
pas de malentendu ei de faux-fuyant cette fois. Les termes
du marché que nous concluons enserniile devant Dieu «ont
f
i
LES DEUX DIAM-:
8'J
clairs et nets ;i présent. Moi. Gabriel, vicomte <1 Exmès, vi-
comte de Monigommery. je feivii de telle sorte que, par
moi. une ville actuellement au pouvoir des Espagnols ou
des Anglais, tombera au vôtre. Cette ville ne sera pas une
bioiiipie ini une bourgade, mais m\3 place forte aussi Im-
portante que vous i>uissiez la souhaiter. Pas d'ambiguïté
là-dedan>. je pense l
— Non \Taiment. dit le roi ti'oubli?.
— Mais aussi, reprit Gabriel, vous, do votre rùlé. Henri II,
roi de France, vous vous engagez à ouvrir, à ma première
réquisition, le cachot (le mon père, ft à me rendre le comte
de Monigommery. Vous vous y engagez? c'est dit'?
Le roi vit le sourire d'incrédulité de Diane et dit :
" Je m'y engage.
— Merci, Votre .Majesté : Jlais ce n'est pas tout : vous pou-
vez bien accorder une garantie de plus a ce pauvre insensé
qui se jette les yeu.x ouverts dans l'abîme. 11 faut être indul-
gent pour ceux (|ui vont mourir. Jl ne vous demande
pa'i d'écrit signé qui puisse vous compromet ire. vous me
lefuseriez sans doute. Mais voici là une Bible- Sire, posez
dessus votre main l'oyale et jurez ce serment : « En échan,ge
dune ville de premier ordre que je devrai au seul Gabriel
de Monigommery. je m'engage sur les saints livres à rendre
au vicomte d'Exraès la liberté de son père, et déclare
d'avance, si je viole ce serment, ledit \icomte dégagé envers
moi et les miens de toute fidélité : dis que tout ce (ju'il
tera pour punir le parjure sera bien lait, et l'absous devant
les lionimes et devant Dieu, fut-ce d'un crime sur ma per-
s mne. » Jurez ce sernient-lâ. sire.
— De quel droit me le demandez-vous? reprit Henri
— Je vous l'ai dit. sire, du droit de celui qui va mourir.
Le roi hésitait encore . Mais la duchesse, avec son dédai-
gneux sourire, lui faisait signe qu'il pouvait bien s'engager
sans crainte.
En effet, elle pensait que. pour le coup. Gabriel avait
tout à .'ait perdu la raison, et haussait les épaules de pitié.
— Allons : je consens, dit Henri avec un ei;ti"ainement
fa'tal.
Et il répéta, la main sur l'Evangile, la formule de ser-
ment que lui dicta Gal)riel.
-- Au moins, dit le jeune homme qi.and le roi eut fini.
cela suffirait pour m'éiargner tout remords. I,e témoin de
notre nouveau marché, ce n'est plus seulement madame,
c'est Dieu. Maintenant, je n'ai plus de temps à perdre.
Adieu, sire. Dans deux mois d'ici je serai mort, ou j cm-
br.TSîerai mon père.
Il s'inclina devant le roi et la duchesse, et sortit précipi-
tamment.
Henri, malgré lui. resta un moment sérieux et pensif,
mais Diane éclata de rire.
— .Mlons '. vous ne riez pas. sire ! dit-elle. Vous voyez bien
nue ce fou est perdu, et que son père mourra' en prison.
Vous pouvez rire, allez ! sire.
— Ainsi fais-je, dit le roi en riant.
XLIX
l'XE GRANDE IDÉE POl R l'N CR.4ND HOMME
Le duc de Guise, depuis qu'il portait le titre de lieute-
nant général du royaume, occupait un logement dans le
Louvre même. C'était maintenant dans le château des rois
de EraiH e que dormait, ou plutôt i|ue veUlait. chaque nuit,
1 ambitieux chef de la maison de Lorraine.
iVuels rêves rêvait-il tout éveillé sous ces lamljris peuplés
de Chimères! N'avaient-ils pas fait bien du chemin, ses
songes, depuis le jour oit il confiait â CJahriel sous sa tente
de Civitella ses projets sur le trône de Naplfs? s'en conten-
terait-il à présent ? l'hôte de la maison royale ne se disait-
il pas dès lors qu'il en pourrait bien devenir le maître? ne
sentait-il pas déjà vaguement autour de ses tempes le
contact d'une couronne? ne regardait-il pas avec un sourire
de complaisance sa bonne épée. qui. plus sûre que la ba-
gtiette d'un magicien, pouvait transformer son espérance
en réalité?
H est permis de supposer que, même à cette époque, Fran-
çois de Lorraine nourrissait de telles pensées. Voyez ! le
roi lui-même, en l'appelant à .son secours dans sa détresse.
n'autorisait-il point ses ambitions les plus audacieuses?
Lui confier le salut de la France dans cette passe désespérée,
c'élail le reconnaître le premier capitaine du temps! Fran-
çois I^r n'eilt pas agi avec celte modestie ! 11 eût saisi son
épée de Marlgnan. Mais Henri If. quoique personnellement
fort brave, manquait de la volonté qui commande et de
la force qui exécute.
Le duc de Gtiise se disait tout cela, mais il se disait aussl^ j
qi> il ne suffisait pas de se Justifier à soi-même ces esiioirs'J.
téméraires, il fallait les justifier aux yeux de la France ; T
il fallaic. par des services éclalans, par des succès signalés,
acheter ses droits et conquérir .s,a destinée.
L'heureux général. c|ui avait eu la chance d'arrêter à
Metz la seconde invasion du grand empereur Charles-Quint,
sentait bien pourtant qu'il n'avait pas encore assez fait
pour tout oser, truand bien même, à cette heure, il repous-
serait de nouveau jusqu'à la frontière les Esiiagnols et les
Anglais, ce n'était pas assez non plus. Pour <iue la France
se donnât ou se laissât prendre, il ne fallait pas seulement
réparer ses défaites, il fallait lui remporter des victoires.
Telles étaient les réflexions qui occupaient d'ordinaire
le grand esprit du duc de Guise, depuis son retour d'Italie.
Il se les répétait ce jour même où Gabriel de Monigom-
mery concluait avec Henri II son nouveau pacte insensé
et sublime.
Seul dans sa chambre, François de Guise, debout à la
fenêtre, regardait sans voir dans la cour, et tambourinait
machinalement tles doigts contre la vitre.
ITn de ses gens gratta à la pprte avec discrétion, et. en-
trant sur la permission du duc, lui annonça le vicomte
d'Exmès.
— Le vicomte d'Exmès ! dit le duc de Guise qui avait la
mémoire de César, et qui d'ailleurs avait de bonnes raisons
pour se rappeler Gabriel. Le vicomte d'Exmès ! mon jeune
compagnon d'armes de Metz, de Renty et de Valenza ! Faites
entrer, Tliibault. faites entrer sur-le-champ.
Le valet s'inclina et sortit pour Introduire Gabriel.
Notre héros (nous avons bien lo droit de lui donner ce
nom), notre héros n'avait pas hésité. Avec cet instinct qui
illumine l'ànie aux heures de crise, et qui. s'il éclaire tout
l3 cours ordinaire de l'existence, s appelle le génie, Gabriel,
en quittant le roi. comme s'il eût pressenti les secrètes
pensées que caressait dans le moment même le duc de Guise,
s'était rendu tout droit au logement du lieutenant géné-
ral du royaume.
C'était peut-être le seul homme vivant qui dût le com-
prendre et qui pût l'aider.
Gabriel, d'ailleurs, eut lieu d'être touché de l'accueil que
lui fit son ancien général.
Le duc de Guise vint au devant de lui jusqu'à la porte,
et le serr.i dans ses bras.
— Ah ! c'est vous enfin, mon vaillant ! lui dit-il avec
effusion. D'où arrivez-vous? qu'êteS-voiis devenu depuis
Saint-t^uentin ? (^ue j'ai souvent peusé à vous et parlé de
vous, Gabriel !
— Vraiment, monseigneur, j'aurais gardé dans votre sou-
venir quelque place?
— Pardieu ! il le demande ! s'écria le duc. Aussi bien
n'avez-vous pas des façons à vous de vous rappeler aux
gens? Coligny, qui vaut mieux a lui tout seul que tous les
Montmorency ensemble, m'a raconté (quolqu'à mots cou-
verts, je ne sais pourquoi) une p.artie de vos exploits là-bas,
à Saint-Quentin : et encore il m'en taisait, à ce qu'il disait,
la meilleure moitié.
— J en ai trop peu fait, pourtant! dit en souriant triste-
ment Gabriel.
— .■\mljitieux. reiirit le duc.
— Pien ambitieux, en effet ! dit Gabriel en secouant la
tête avec mélancolie.
— Mais, Dieu merci ! reprit le duc de Guise, vous voilà
de retour? nous voilà réunis, ami! et vous savez les pro-
jets (pie nous faisions ensemble en Italie ! Ah ! mon pau-
vre Gabriel, c'est maintenant que la France a plus que ja-
mais besoin de votre bravoure. .\ quelles tristes extrémités
ils ont réduit la patrie !
— Tout ce que je suis et tout ce que je puis, dit Gabriel,
est consacré iî son soutien et je n'attends que votre signal,
monseigneur.
— Merci, ami. répondit le duc. j'userai de l'offre, soyez-
en certain, et mon signal ne se fera pas attendre.
— Ce sera donc a moi à vous remercier, monseigneui' l
s'écria Gabriel.
— A vi'ai dire pourtant, reprit le duc de Guise, plus je
regarde autour de moi plus je trouve la situation embar-
rassante et grave. J'ai dû courir d'abord au plus pressé,
organi.-^cr autour de Paris la résistance, présenter une ligne
formidable de défense à l'ennemi, arrêter ses pi'ogrès enfin.
Sfais ce ii'est rien, cela. Il a Saint-Quentin ! il a le nord I
j! dois, je veux agir. Mais comment?. .
U s'arrêta, comme pour consulter Gabriel. 11 connaissait
Il haute portée de l'esprit du Jeune homme, et s'était en
plus d'une occasion trouvé bien de ses avis: mais, celte
fois, le vicomte d'Exmès se tut. observant lui-même le duc
et le laissant venir, pour ainsi dire.
François de Lorraine reprit donc :
— N'accusez point ma lenteur, ami. Je ne suis point.
vous le .savez, de ceux qui hésitent, mais je suis de ceux
qui réilé'-liissent. Vous ne m'en blâmerez pas. car vous êtes
un peu comme moi. à la fois résolu et prudent. Et même,
ajouta le duc, la pensée de votre jeune front me semble
«encore plus austère que par le passé. Je n'ose vous inter-
9<>
ALEKAXDRE DUMAS ILLUSTOE
rcger sur vous-même. Vous aviez, je m'en souviens, à vous
acquitter île graves devoirs et à découvrir de dangereux
ennemi* .vuriez-vous à déplorer d'autre.s mallieurs in'<?
ceux de la patrie? J'en ai peur; car je vous ai quitté
sérieux et je vous retrouTe triste.
— Ne iiarlons pas de moi, monseigneur, je vous prie,
dit Gabriel. Parlons de la France, ce sera encore parler
de mol.
— - Soit : reprit le duc de Guise. Je veux donc vous dire
,à cœur ouvert ma pensée et mon souci. Il me semble que
ce qui serait actuellement nécessaire, ce serait de relever
par quelque coup d'éclat le moral de nos gens et notre
vieille réputation de gloire, ce serait de mettre la défense
dans l'attaque, ce serait enfin de ne pas se borner à remé-
dier à nos revers, mais de les compenser par un succès.
— Cet svis, c'est le mien, monseigneur! s'écria vivement
Gabriel, surpris et ravi d'une coïncidence si favorable à ses
propres desseins
— C'est votre avis, n'est-ce pas? reprit le duc de Guise,
et vous avez songé plus d'une fois sans doute aux dangers
de notre France et aux moyens de Icn retirer?
— J'y ai songé .souvent en effet, dit Gabriel.
— Eh bien ! reprit François de Lorraine, êtes-vous. ami.
plus avancé que mol ? .\vez-vous envisagé la difficulté sé-
rieuse? Ce coup d'éclat, que vous jtigez comme moi néces-
saire, où, quand et comment le tenter?
— Monseigneur, je crois le .savoir.
— Se peut-il ? s écria le duc. Oh ! parlez, parlez, mon
ami :
— Mon Dieu! j'ai peut-être déjà parlé trop vite, dit Ga-
briel. La proposition ,que j'ai à vous faire est de celles
qui auraient besoin sans doute de longues préiiarations.
Vous êtes très grand, monseigneur : mais, c'est égal ! la
chose que j'ai à tous dire pourra bien encore vous paraître
à vous-même démesurée.
— Je ne suis guère sujet au vertige, dit le duc de Guise
en souriant.
— X'importe, monseigneur, reprit le vicomte d'E.xmès.
Au premier aspect, mon projet, je le crains et je vous en
préviens, va vous paraître étrange. Insensée irréalisable
même ! 11 n'est cependant que difficile et périlleux.
— Mais c'est un attrait de plus, cela ! dit François de
Lorraine.
— .\iiisi. continua Gabriel, il est convenu, monseigneur,
que vous ne vous en eflraierez pas d'abord. Il y aura, je
I; répète, de grands risques à courir. Mais les moyens de
réussite sont en mon pouvoir, et quand je vous les aurai
développés, vous en conviendrez vous-même.
— S'il en est ainsi, parlez donc, Gabriel, dit le duc. Mais,
ajouta-t-il avec impatience, qui vient nous interrompre en-
core? Est-ce vous qui frappez, Thibault?
— Oui, monseigneur, dit le valet survenant. Monseigneur
m'avait ordonné de l'avertir quand il serait l'heure du
conseil, et voilà deux heures qui sonnent, monsieur de
.Saini-Remy et ces messieurs vont venir dans l'instant pren-
dre monseigneur.
— C'est vrai, c'est vrai, reprit le duc de Guise. Il y a
conseil tout à l'heure, et conseil important. Il est Indis-
pensable que j'y assiste. C'est bien. Thibault, laissez-nous.
Vous Introduirez ces messieurs quand ils arriveront. Vous
voyez, Gabriel, que mon devoir va m'appeler pi-ès du roi.
Mais, en attendant que vous puissiez ce soir me développer
à loisir votre dessein, qui doit être grand puisqu'il est
de vous, satisfaites brièvement, je vous en supplie, ma cu-
riosité et mon impatience. En deux mots. Gabriel, que
prétendriez-vous faire ?
— En deux mots, monseigneur, prendre Calais, dit tran-
quillement Gabriel.
— Prendre Calais ! s'écria le duc de Guise eu reculant
de surprise.
— Vous oubliez, monseigneur, reprit Gabriel avec le même
sang-froid, que vous aviez promis de ne pas vous effrayer
de la première Impression,
— Oh ! mais y avez-vous songé aussi? dit le duc. Prendre
Calais défendu par une garnison formidable, par des rem-
parts imprenables, par la mer! Calais au pouvoir de l'An-
gleterre depuis plus de deux siècles I Calais gardé comme
on garde la clef de la France quand on la tient : J'aime
ce qui est audacieux. Mais ceci ne serait-Il pas téméraire?
— Oui, monseigneur, répondit Gabriel. Mais c'est juste-
ment parce que l'entreprise est téméraire, c'est parce qu'on
ne peut même en concevoir la pen.<ée ou le soupçon, qu'elle
a des chances meilleures de réussite.
— C est possible, au fait, dit le duc rêvant.
— Quand vous m'aurez entendu, monseigneur, vous direz :
C'est certain 1 La conduite à tenir esi marquée d'avance :
garder le plus absolu secret, donner le change à l'ennemi
lar quelque fausse manœuiTe. et arriver devant la ville à
1 improviste. En ciuinze jours. Calais sera à nous.
— Mii- ',a,.,,, vivement le duc de Guise, ces Indications
I générales ne suffisent pas. Votre plan. Gabriel, vous avez
un plan ?
— Oui. monseigneur, il est simple et sûr...
Gabriel n'eut pas le temps d'achever. En ce moment, la
porte s'ouvrit, et le comte de Saint-Eemy entra, suivi de
nombre de seigneurs attachés à la fortune des Guise.
— Sa Majesté attend au conseil monseigneur le lieute-
nant général du royaume, dit Saint-Remy.
— Je suis à vous, messieurs, reprit le duc de Guise en
sjiluant les arrlvans.
Puis, revenant rapidement à Gabriel, Il lui dit â voix
basse :
— Il faut. TOUS le voyez, que je vovs quitte, ami. Jlais
l'idée iaouie et magnifique que vous venez de jeter dans
mon esprit ne me quittera pas de la journée, je vous en
réponds : Si vraiment vous croyez un tel prodige exécuta-
ble, je me sens digne de vous comprendre. Pouvez-Tous
revenir ici ce soir à huit heures? nous aurons à nous toute
la nuit, et nous ne serons plus interrompus.
— A huit heures, je serai exact, dit Gabriel, et j'emploie-
rai bien mon temps d'ici là.
— Je ferai observer à monseigneur, dit le comte de Saint-
Remy. qu'il est maintenant plus de deux lieures.
— Me voici ! me voici : répondit le duc.
Il fit quelques pas pour sortir, puis se retourna vers Ga-
briel, le regarda, et se rapprochant encore de lui. comme
pour s'assurer de nouveau qu'il avait bien entendu : ■
— Prendre Calais? répéta-t-il tout bas avec une sorte d'in-
terrogation.
Et Ciabriel. inclinant affirmativement la tête, de répondre
avec son sourire doux et calme :
— Prendre Calais.
Le duc de Guise sortit, et le vicomte d'Exmès quitta der-
rière lui le Louvre
DIVERS PROFILS CE GENS D'ÉPEE
.Moyse guettait avec angoisse le retour de Gabriel ,i 1.'
fenêtre basse de l'hôtel. Quand elle r.apercut enfin, elle
leva au ciel ses yeux pleins de larmes, larmes de bonheur
et de gratitude, cette fois.
Puis elle courut elle-même ouvrir la porte à son maître
bien-airaé.
— Dieu soit béni ! je vous revois, monseigneur, s'écrla-
t-elle Vous sortez du Louvre ? vous avez vu le roi ?
— Je l'ai vu, répondit Gabriel.
— Eli bien ?
— Eh bien ! ma bonne nourrice, il faut encore ,atteiicl!i>
— Attendre encore : répéta Aloyse en joignant les mains
Sainte A'Ierge ! c'est pourtant bien triste, et bien difficile
d'attendre.
— Ce serait impcssible. dit Gabriel, si, en attendant. Je
ti'aglssais pas. Mais j'agirai. Dieu merci: je pourrai me
distraire de la route en regardant le but. /■
Il entra dans la salle et jeta son manteau sur le dossier
d'un fauteuil.
Il n'apercevait pas Martin-Guerre assis dans un coin et
plongé dans des réflexions profondes.
— Eli bien. Martin, eh bien, paresseux : cria dame Alo>'se
à l'écuyer. vous ne venez seulement pas aider monseigneur
à se liéharrasser de son manteau î
— Oh : pai'don : pardon ! fit Martin en s'éveillant de n
rêverie et en se levant précipitamment.
— C'est bon. Martin, ne te dérange pas, dit Gabriel
.Moyse. je ne veux pas que tu tourmentes mon pauvre
Martin : son zèle et son dévouement me sont eu ce moment
plus que jamais nécessaires, et j'ai à m'eutendre avec lui
de choses graves.
Tout désir dit vicomte d'Exmès était sacré pour Aloy«e.
Elle favorisa l'écuyer rentré en grâce de son plus aimable
sourire, et sortit discrètement, pour laisser Gabriel plus li-
bre de l'entretenir.
— Ca. Martin, dit celui-ci quand ils furent seuls, que
faisais tu donc là, de fait? et sur quel sujet méditals-tu si
gravemem ?
— Monseigneur, répondit Martin-Guerre, je me creusais,
s'il TOUS plait. la cervelle pour deviner un peu l'énigme de
l'homme de ce matin.
■— Eh bien, l'as-tu trouvée î reprit Gabriel en souriant.
— Très peu. hélas: munseigueur. SU faut voua l'avouir.
J'ai beau m'écarqulUer les yeux, je ne vois absolument que
la nuit noire.
— Mais je t'ai annoncé, mol, Martin, que je croyais voir
autre chose.
— En effet, monseigneur, mais quoi? c'est ce que je me
tue à cherclier.
— Le moment n'est pas venu de te le dire, repri^ Gabriel
Ecoute: tu m'es dévoué. Martin?
— Est-ce une question que fait monseigneur?
I
Llf:i|« DEUX DIANE
91
— Non, Mai'tiii.-c'-est ton éloge. J'invoiiue ce iléToiiomeut
ityiii je pai-le. 11 faut, pour .uu temps, t oubliei- toi-même,
oublier l'ombie qu'il y a sui- ta vie et que nous dissipe-
iniis iilus taiii, je te le promets. Mais à prtseiit. j'ai besoin
de toi. Martiu.
— Ali : tant. mieux : tant mieu.\ : taut mieux : s'éci-ia Mar-
liii-Guerie
— Mais enîenilons-nous' bieu. reprit Gabriel. J'ai besoin
(le toi tout entier, de toute ta vie, de tout ton courage, veux-
tu te lier à moi. ajourner tes inquiétudes personnelles et te
donner à ma seule fortune ?
— Si je le veux : s'écria Martiu. Mais, monseigneur, c'est
mon devoir, et qui plus est, mon plaisir. P.ir saint Martiu :
je n'ai été que trop longtemps séparé de v.ius : je veux
réparer les jours perdus, grOle et tempête : Quand il y
aurait des légions de Martin-Guerre à mes trousses, soyez
tranquille, monseigneur, je m'en moquerai entièrement. Dés
(lue vous serez là, devant moi; je ue verrai que vous au
monde.
— ISrave cœur: dit Gabriel. Kéflécliis pourtant. Jlartin,
que reiitrei>rise oit Je te demande de l'engager est pleine
de dangers et d'abiracs.
— Baste ! ou saute par-dessus: dit Martin en faisant cla-
quer ses doigts avec insouciance.
— Nous jouerons cent fois nos existences, Martin.
— Tant vaut l'enjeu, tant vaut la partie, monseigneur !
— Mais cette partie terrible, une fois qu'elle sera engagée,
ami, U ne nous sera plus permis de la quitter.
— Ou est beau joueur ou ou ne lest pas, reprit flère-
inent l'écuyer.
— X'imijorte : dit Gabriel, malgré toute ta résolution, tu
ne prévois pas les chances redoutables et étranges que
comporte la lutte surhumaine dans laquelle je vais te con-
duire : et tant d'efforts resteront peut-être, songes-y bien,
,>-ans récompense : Martin, pense à ceci : le plan qu'il me
faut accomplir, quand je l'envisage, il me fait peur à moi-
même.
— Bon ; les périls et moi nous nous connaissons, dit Jlar-
tin d'un air capable, et quand on a eu l'honneur d'être
pendu...
— ilartln. reprit Gabriel, il faudra braver les élémens,
se réjouir de la tempête, rire do l'impossible ;...
— Nous rirons ; dit Jlartin-Guerre. A vous parler fran-
chement, monseigneur, depuis mon gibet, les jours que je
vis me paraissent des jours de grâce, et je ne vais pas chi-
caner le bon nieu sur la portion de surplus qu'il veut bien
m'octroyer. Ce que le marchand vous accorde par-dessus
le marché, il ne faut pas le compter; sans quoi, l'on est
un ingrat ou un sot.
— C'est (lit alors, Martin ! reprit le vicomte d Exmès, tu
partages mon sort et tu me suivras.
— Jusqu'en enfer, mon-^eigneur ; pourvu toutefois que
ce soit pour narguer Satan ; car on est bon catholique.
— Ne crains rien là-dessus, dit Gabriel. Tu compromet-
tras peut-être avec mol ton. salut dans ce monde, mais non
pas dans l'autre.
— C'est tout ce qu'il me faut, reprit Martin. Mais est-ce
<iue monseigneur n'avait pas à me demander autre chose
(lue ma vie?
— Si vraiment, dit Gabriel en souriant de la naïveté hé-
roïque de cette (piestlon : si vraiment. Martin-Guerre, il
faut encore que ttt me l'endes un .service
— De (ftioi s'agit-il. monseigneur ?
— Te ferais-tu bon. reprit Gabriel, de me chercher et de
me trouver le plus promptement possible, aujourd'hui
même s'il se pouvait, une douzaine de compagnons de ta
trempe, braves, forts, hardis. (lUi ne redoutent ni le fer ni
le feu. qui sachent supporter la faim et la soif, le chaud et
le froid, (jui obéissent, comme des anges et se battent comme
des démons? Cela se peut-il?
— C'est selon. "Seront-ils bien payés? demanda Martbi
Guerre.
— Une pièce d'or pour chaque goutte de leur sang, dit
Gabriel. Ma fortune est la moindre chose que je regrette,
hélas : dans la pieuse et rude t;\che i|ue je dois mener à
bout.
— A ce taux-là, monseigneur, reprit l'écuyer, je vous ra-
masserai en deux heures de bons chenapans qui. je vous en
réponds, ne plaindront pas leurs blessures. En France, et
surtout à Paris, on ne chôme jamais de lurons pareils.
Mais qui serviront-ils?
— Moi-même, dit le vicomte d'Kxmès. Ce n'est pas comme
capitaine des gardes, c'est comme volontaire que je vais
faire la campagne (lu'on prépare. 11 me faut des gens 'i
moi.
— Oh : s'il en est ainsi, monseigneur, dit Martin, j'ai
d'abord sous la main, et prêts au premier signal, cinq ou
six de nos anciens gaillards de la guerre de Lorraine. Ils
Jaunissent» les pauvres diables, depuis que vous les avez
congédié--.. Vont-ils être contents de retourner an feu avec
^ous : .-Mi; c'est pour vous-même que je vni- yr-, •nif.y; oh:
bien alors, dès ce soir, je vous présenterai votre galerie
complète
— Dieu : drt Gabriel. Une condition nécessaire de leur
enrôlement, c'est qu'ils devront se disposer à quitter i"aris
à toute heure et à me suivre partout où J'irai, sans ques-
tions ni commentaires, sans seulement regarder si nous
marchoits vers le sud ou vers le septentrion.
— Ils marcheront vers la gloire et l'argent les yeux Vian-
des, monseigneur.
— Je compte donc sur eux et sur toi. Martin Pour ta
part, à toi...
— N'en parlons pas. monseigneur, interrompit Martiu.
— Parlons-en, an contraire. Si nous survivons .i lu ba-
garre, mon brave serviteur, je m'engage ici solennellement
à faire pour toi ce que tu auras fait pour moi. et à te servir
à mon tour contre les ennemis, sois tranquille. En atten-
dant, ta main, mon fidèle.
— (lit ; monseigneur ! dit Martin-Guerre en baisant res-
pectueusement la main que lui tendait son maître.
— Allons, va, Martin, reprit le vicomte d'Exmès ; mets-
toi tout de suite en quête. Discrétion et courage : J'ai lie-
soln maintenant d'être seul.
— Pardon; moivseigneur va-t-U rester à l'hôtel? demanchi
Martin.
— Oui, jusqu'à sept heures. Je ne dois aller .m Louvre
qu'à huit.
— En ce cas, reprit l'écuyer, avant sept heures, mon-
sieur le vicomte, j'espère pouvoir v.ius présenter an moin»
quelques échantillons du personnel de votre troupe.
11 salua et sortit, tout fler et tout préoccupé déjà de "n
haute mission.
Gabriel, resté seul, pa.ssa le reste du jour enfermé, à con-
sulter le plan que lui avait remis Jean Peuquoy. à écrire
des notes, à marcher de long en large dans sa chambre et à
méditer.
Il ne fallait pas qu'il laissât le soir une seule objection du
duc de Guise sans réponse.
Il s'interrompait seulement de temps en temps pour répé-
ter dune voix ferme et d'un cœur ardent :
— Je te sauverai, mon père I Ma Diane, je te sauverai '.
Vers six heures. Gabriel, sur les instances d'Aloyse, venait
de prendre quelque nourriture, Martin-Guerre entra d'un
air grave et composé :
— Monseigneur, dit-il, vous plairait-il recevoir six ou
sept de ceux qui aspirent à l'honneur de servir sous vos
ordres la France et le roi ?
— Quoi ! déjà six ou sept ! s'écria Gabriel.
— Six ou sept inconnus de monseigneur. Nos anciens de
Metz compléteraient les douze. ITs sont tous enchantés de
risquer leur peau pour un maître tel que vous, et acceptent
toutes les conditions que vous voudrez bien leur faire.
— Diable ; tu n'as pas perdu de temps, dit le vicomte
d'Exmès. Eh bien ! voyons, introduis tes hommes.
— L'un après l'autre, n'est-ce lias? reprit Jhirtin-Guîrve
Monseigneur pourra mieux les juger ainsi
— L'un après l'autre, soit ! dit Gabriel.
— Un dernier mot, ajouta l'écuyer. Je n'ai pas besoin
d'avertir monsieur le vicomfe que tous ces hommes me
sont connus, soit par moi-même, soit par des informations
exactes. Ils sont d'humeurs diverses et d'instincts variés ;
mais leur caractère commun, c'est une bravoure à l'épreuve.
Je puis répondre à monseigneur de celte qualité essentielle,
s'il veut bien être indulgent d'ailleurs à l'endroit de quel-
ques petits travers.
Après cette harangue préparatoire. Martin-Guerre sortit
un instant, et revint presque aussitôt suivi d'un grand
gaillard au teint basané. .à la tournure leste, à la physiono-
mie insouciante et spivituelle.
— Ambrosio, dit Martin-Guerre en le présentant.
— Ambrosio ; c'est un nom étranger. N'est-il pas Fran-
çais? demanda Gabriel.
— Oui le sait 7 dit .\inbro.sio. On m'a trouvé entant, et
j'ai vécu homme dans les Pyrénées, un pied en France,
un pied en ICspagne, et ma foi ! j'ai gaîment pris mon parti
de ma double bâtardise, .sans en vouloir autrement ni au
bon Dieu, ni à ma mère.
— Et comment vivlez-vous? reprit Gabriel.
— Ali ! voilà, dit Ambrosio. Impartial entre mes deux
patries. Je tâchais toujours, dans la limite de mes faibles
moyens, d'annuler entre elles les barrières, d'étendre à cha-
cune d'elles les avantages de l'autre, et, par ce libre échange
des dons qu'elles tiennent séparément de la Providence, de
contribuer, en fils pieux, de tout mon pouvoir à leur
mutuelle prospérité.
— En un mot, reprit Martin-Guerre, .\mbrosio faisait la
contrebande.
— Mais, continua Ambrosio, sifmalé aux autorités espa-
gnoles comme aux autorités françaises, méconnu et pi ur-
suivi à la fois par mes Ingrats compatrl.ifes des deux ver-
sans pyrénéens, j'ai pris Ip parti de leur céder la place et
de venir .i Pnris ville de ressources pour les bravos...
92
ALEXANDRE DUMAS ILLLS1RE
— Où Ambrosio serait heureux, ajouta Martin, de mettre
au service ilu vicomte clExmès son intrépidité, son adresse
et sa longue liabitude de la fatigue et du danger.
— Accepté Ambrosio le contrebandier ! dit Gabriel. A un
autre.
Ambrosio sortit, ravi, et fit place à un personnage de
mine ascétique et de façons discrètes, vêtu d'une longue
cape brune, avec un chapelet â gros grains autour du cou.
Martin-Guerre l'annonça sous le nom de Lactance.
— Lactance, ajouta-t-il. a déjà servi sous les ordres de
monsieur de Coligny. qui le regrette et qui en rendra bon
témoignage â monseigneur. Mais Lactance est un zélé catho-
lique, et il lui répugnait d'obéir à un chef entaché d'hérésie.
Lactance, sans mot dire, approuvait par signes de la tête
et de la main les paroles de Martin, qui continua :
— Ce pieux soudard fera, comme c'est son devoir, tous
ses efforts pour contenter monsieur le vicomte d'Exmès ;
mais il demande que toutes facilités et libertés lui soient
laissées pour accomplir rigoureusement les pratiques de
religion qu'exige son salut. Obligé par la profession des
:irnie5 qu'il a embrassée, et par sa vocation naturelle, n se
liattre contre ses frères en Jésus-Clirist et à les tuer le plus
possible, Lactance estime sagement qu'il lui faut du moins
compenser à force d'austérités ces nécessités cruelles. Plus
Lactance est enragé â la bataille, plu* Lactance est ardent
.1 la messe, et il a renoncé à compter les jeûnes et les péni-
'ences qu'il s est imposés pour les moiis et les blessés liu'il
a envoyés avant leur heure au pied du trône du Seigneur.
— .\ccepté Lactance le dévot ! dit en souriant Gabriel.
Lactance, toujours silencieux, s inclina profondément et
-oitît en marmottant une prière de reconnaissance au Très-
Haut qui venait de lui accorder la faveur tl'ètre agréé par
un si vaillant capitaine.
Après Lactance, Martin-Gueri'e introduisit, sous le nom
d Yvonnet. un jeime liomme de taille moyenne, à la figure
distinguée et fine, aux mains petites et soignées. Depuis sa
fraise jusqu'à ses bottes, son costume était non seulement
priipre, mais coquet. Il salua Gabriel le plus gracieuse-
• ment du monde, et se tint debout devant lui, dans une pose
aussi respectueuse qu'élégante, secouant légèrement de la
main quelques .grains de poussière qui s'étaient attachés à
sa manche droite.
— Voilà, monseigneur, le plus déterminé de tous, dit
Martin-Guerre. Yvonnet. dans les mêlées, est un vrai lion
déchaîné que rien n'arrête. 11 frappe d'estoc et de taille
avec une sorte de frénésie. Mais c'est surtout à l'assaut
qu il brille. Il faut toujours qu il mette le pied le premier
>nr la première échelle, et qu'il plante le premier étendard
Irariçais sur les murailles ennemies.
— :viais c'est donc un vrai héros? dit Gabriel.
— Je fais de mon mieux, reprit modestement Yvonnet,
et monsieur ilarlin-Guerre apprécie sans doute au delà de
leur valeur mes faibles efforts.
— Xon. je vous rends justice, dit Martin, et la preuve,
c'est qu'après avoir vanté vos vertus, je vais signaler vos
défauts. Y'vonnet, monseigneur, n'est le diable sans peur
dont je vous parle que sur le champ de bataille. H est né-
cessaire à sa braA'oure qu'autour d'elle le tambotir retentisse,
les flèches sifflent, le canon tonne. Hors de là. et dans la
vie ordinaire. Y'vonnet est timide, impressionnable et ner-
veux comme luie jeune fille. Sa sensibilité exige les plus
grands ménagemens. Il n'aime pas rester seul dans l'obs-
curité, il a en horreur les souris et les araignées, et perd
volontiers connaissance pour une égratignure. Il ne re-
trouve enfin sa belliqueuse audace que lorsque l'odeur de
la poudre et la vue du sang l'enivrent.
— N'importe, dit Gabriel, comme ce n'est pas au bal,
mais au carnage qiie nous le menons, accepté Yvonnet le
délicat !
Yvonnet fit au vicomte d'Exmès un salut dans toutes les
règles, et s'éloigna, souriant, en tortillant de sa main
blanche sa fine moustache noire.
Deux colosses blonds, raides et calmes lui succédèrent.
L'un paraissait avoir quarante ans; l'autre n'en accusait
guère que vingt-cinq.
— Heinrich Scharfenstein et Franlz Scharfenstein, son
neveu, annonça Jlartin-Guerre.
— Diantre! qui sont ceux-là? dit Gabriel ébloui. Qui
étes-vous. mes braves?
— Il'ir versleen iiur cl» uenig das Iranzosich, dit l'aîné
des colosses.
— Comment î demanda le vicomte d'Exmè?
— Nous comprendre français mal. reprit le géant cadet.
— Ce sont des reltres allemands dit Martin^Guerre ; en
italien, des condottieri : en français, des soldats Ils ven-
dent leurs bras au plus offrant et tiennent la bravoure à
juste prix. Ils ont travaillé déjà pour les Espagnols et les
Anglais Mais l'Espagnol paie trop mal. et l'Anglais mar-
chande trop .\chetez-Ies. monseigneur, et vous vous trou-
verez bien de l'acquisition. Jamais ils ne discutent un ordre,
et iraient se placer à la bouche d'un canon avec un sang-
froid inaltérable. Le courage est pour eux une affaire de
probité, et, pourvu cju'ils touchent exactement leurs appoin-
temens, ils subiront sans une plainte les éventualités péril-
leuses ou mêmes mortelles de leur genre de commerce.
— Je retiens donc ces manœuvres de gloire, dit Gabriel,
et, pour plus de sûreté, je leur paie un mois d'avance.
Mais le temps presse. A d autres. .
Les deux Goliatlis germaniques portèrent militairement et
mécaniquement la main à leur chapeau, et se retirèrent
ensemble tout d une pièce en emboîtant le pas avec préci-
sion.
— Le suivant, dit Martin-Guerre, a nom Pilletrousse. Le
voici.
Vne espèce de brigand, à la mine farouche, aux hahits
décliirés. fit son entrée eri se dandinant avec embarras,
et en détournant les yeux de Gabriel comme d'un juge.
— Pourquoi paraissez-vous honteux. Pilletrousse? lui de-
manda Martin-Guerre avec aménité. Monseigneur que voici
ma demandé des gens de coeur. Vous êtes un peu plus ..
accentué que les autres, mais, en somme, vous n'avez pas
â rougir.
Il reprit gravement en s'adressant à son maître :
— Pilletrousse, monseigneur, est ce que nous appelons
un routier. Dans la guerre générale contre les Espagnols
et les .\nglais, il a fait jusqu'ici la guerre pour son pro-
pre compte. Pilletrousse rôde sur nos grands chemins,
remplis à cette heure de pillards étrangers, et Pilletroussi
pille les pillards. Pour ses compatriotes, non seulement 11
les respecte, mais il les protège. Donc. Pilletrousse con-
quiert, il ne vole pas. Pilletrousse vit de butin, non de lar-
cins. Néanmoins, il a éprouvé le besoin de régulariser sa
profession... errante, et d'imiuiéter moins .. arbitrairement
les ennemis de la France, .\ussi a-t-il accepté avec em-
pressement l'offre de s'enrôler sous la bannière du vicomte
d'Exmès...
— Et moi. dit Gabriel, sous ta caution. Martin-Guerre, je
le reçois, à condition qu'il ne prendra plus pour thé.itre de
ses exploits les routes ou les sentiers, mais les villes fortis
et les champs de bataille
— Rends grâce à monseigneur, drôle, tu es des nôtres,
dit au routier Martin-Guerre, qui semblait avoir un faible
pour ce coquin.
— Oh 1 oui. merci, monseigneur, reprit avec effusion Pil-
letrousse. Je vous promets de ne plus jamais me battre
maintenant un contre deux ou trois, mais un contre dix
toujours.
— .\ la bonne heure ! dit Gabriel.
Celui qui vint api-ès Pilletrousse était un individu pâle,
mélancolique et même soucieux, qui semblait envisager l'uni-
vers avec découragement et tristesse. Ce qui ajoutait sur-
tout au cachet lugubre de sa figure, c'étaient les balafres
et cicatrices dont elle était largement et abondamment
couturée.
Martin-Guerre présenta cette septième et dernièrei re-
crue sous l'appellation funèbre de Malemort.
— Monseigneur le vicomte d'Exmès serait réellement
coupable s'il refusait le jiauvre Malemort. ajouta-t-il. Ma-
lemort est, en effet, atteint dune passion, d'une passion
sincère et profonde, à l'endroit de Bellone, pour parler un
peu m>Thologiquement. Mais cette passion a jusqu'ici été
bien malheureuse. L'infortuné a un goût fini et prononcé
pour la guerre: il ne se plaît que dans les combats, i! n'est
heureux que devant un beau carnage, et il n'a encore,
hélas ! goûté à son bonheur que du bout des lèvres. Il se
jette si aveuglément et si furieusement dans les mêlées, que
toujours il vous attr.ape, du premier bond, quelque esta-
filade qui le met sur le fianc et le renvoie d'abord à l'am-
bulance, où il passe le reste de la bataille à gémir, moins
de sa blessure que de son alisence. Tout son corps n'est
qu'une plaie ; mais il est robuste. Dieu njerct : il se relève
promptement. Seulement il lui faut attendre une autre oc-
casion ! Ce long désir inassouvi le mine plus que tout le
sang qu'il a si glorieusement perdu. Monseigneur volt (ju'il
y aurait vraiment conscience à exclure ce mélancolique
batailleur d'une joie qu'il peut lui procurer avec avan-
tage réciproque. '
— .\ussi j'accepte Malemort avec enthousiasme, mon cher
Martin, dit Gabriel.
t'n sourire de satisfaction effleura la face pâle de Male-
mort. L'espérance ranima d'une étincelle ses yeux éteints,
et il alla rejoindre ses camarades d'un pas plus allègre que
lorsqu'il était entré,
— Sont-ce là tous ceux (|ue tu as à me présenter? de-
manda Gabriel à son éruyer.
— Oui. monseigneur, je n'en ai pas. pour le moment,
d'autres à vous offrir. Je n'osais espéi-er que monseigneur
les accepterait tous
— Je serais difficile, dît Gabriel; tu as le goût bon et
sûr, Martin. Reçois tous mes compliments sur ces heureux
choix
LES DEUX DIANE
P.'i
— Oui. dit modestement Martin-Guerre, j'aime à penser
au fond (|ue Malemort, l'illetrousse, les deux ScUarlens-
teiii. Laciance. ïvonnet et Ambruslo ne sont pas précisé-
ment des gaillards à dédaigner.
— Je le crois bien! dit Gabriel. Quels rudes compa-
gnons !
— Si monseigneur, ajuuta Martin, consent à leur ad-
joindre Landrj-, Cliesnel. .\utiriot. Contamine et Balu, nos
vétérans de la guerre de Lorraine, j'estime, avec monsei-
gneur à notre tête, et quatre ou cinq des gens d ici pour
nous servir que nous aurons une troupe vérital;lement
LI
ADRESSE DE L\ MAL.\DI;E5SE
Francliissons par la pensée soixante lieues et deux se-
maines, et retournons à Calais vers la fin du mois de no-
vembre 155';.
Vingt-cinq jours ne s'étaient pas écoulés depuis le dé-
.\mIirosio, dit Martin-Guerre.
lionne à montrer à nos amis, et, mieux encore, à nos en-
nemis.
— Oui. .certes, dit Gatjriei. des bras et des têtes de fer !
Tu feras armer et équiper ces douze braves dans le plus
bref délai. Martin. Mais repose-toi aujourdliui. Tu as bien
employé ta journée, ami, et je t'en remercie ; la mienne,
quoique pleine aussi d'activité et de douleur, n'est cepen-
dant pas encore achevée.
— Où dune monseigneur va-t-ii ce soir ? demanda Mar-
tin-Guerre.
— .•Vu Louvre, auprès de monsieur de Guise, qui m'at-
tend à huit heures, dit Gabriel en se levant. Mais, grâce à
la promptitude de ton zèle. Martin, j'espère que quelques-
unes des difficultés qui pouvaient se présenter dans mon
entretien avec le duc sont d'avance levées.
— Oh : j'en suis liien lieureux. monseigneur.
— Et mol donc. Martin ! Tu ne sais pas à quel point j'ai
besoin de réussir ; Oh ! mais je réussirai !
Et le noble jeune Iiomme se répétait dans son cœur, en
se dirigeant ver» la porte imur se rendre au Louvre :
— Oui, je te sauverai, mon père ! ma Diane, je te sau-
verai !
part du vicomte d'Exmt'S. quand un messager se présenta
de sa part aux portes de la ville anglaise.
Cet liomme demandait à être mené à milord Wentwortli.
le gouverneur, auquel il devait remettre la rançon de son
ancien prisonnier.
Il paraissait d'ailleurs assez maladroit et peu avisé, ledit
messager! car on avait beau lui indiquer ?on cliemni,
il avait passé vingt fois sans y entrer devant la grande
porte qu'on se tuait à ItiT désigner, et s'en était toujours
allé stupidement frapper k des poternes et a des portes
condamnées : si bien qu'il fit en pure perte, l'imbécile !
presque tout le tour des boulevards extérieurs de la place.
Enfin, à force d'informations plus précises les unes que
les autres, il voulut bien se laisser mettre dans la vraie
route, et tel était déjà, en ce temps lointain, le pouvoir
magique de ces mots : J'apporte dix mille écus au gouver-
neur ! que les précautions de rigueur accomplies du reste,
après avoir fouillé notre homme, après être allé prendre
les ordres de lord Wentwortli, ou laissa volontiers pénétrer
dans Calais le porteur d'une somme aussi respectable.
Décidément, 11 n'y a que le siècle d'or qui n'ait pas été
un siècle d'argent !
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
LiniiitcUigent envoyé de Gabriel s égara encore iiliis
dune fois dans les rues de Calais avant de trouver 1 hôtel
du gouverneur, que des âmes compo tissantes lui indi-
quaient pourtant tous les cent pas. Il semblait croire, à
chaque corps-de-gai-de qu'il rencontrait, que c'était là qu'il
iallait demander lord Wentworth, et. vite, il courait de ce
côté.
Après avoir dépensé une heure à faire un chemin qui
eut pris dix minutes à tout autre, il atteignit enfin l'hôtel
du gouverneur.
Il fut introduit presque aussitôt en présence de lord
WiHlworth, qui le reçut de sou air grave, poussé même
ce jour-là Jusqu'à une tristesse morne.
(juand il eut expliqué l'objet de son message et posé sur
la table un sac gonflé d'or :
— Le vicomte d'Exmés, lui demanda r.\nglâîs, vous a-t-il
seulement chargé de me remettre cet argent, sans rien ajou-
ter pour moi ?
Pierre, ainsi se nommait l'envoyé, regarda lord Went-
worth avec une mine d'étonneraent qui continuait à faire
peu d'iionneur à ses moyens naturels.
— Milord, dit-il enfin, je n ai à faire auprès de vous
qu'à vous remettre cette rançon. Mon maitre du moins ne
m'a rien ordonné de plus, et je ne comprends pas...
— A la bonne heure ! interrompit lord Wentworth avec
un dédaigneux sourire. Monsieur le vicomte d Exmës est
devenu plus raisonnable là-bas, à ce que je vois ! Je l'en
félicite. L'air de la cour de France est fait d'oubli ! tant
mieux pour ceux qui le respirent !
Il murmura à voix basse, comme se parlant à lui-même.
— L'oubli, c'est la moitié du bonheur souvent !
— Milord, de son côté, n'a rien à mander à mon maître ?
reprit le messager qui parais-an écouter d un air fort in-
souciant et assez stupide les apartés mélancoliques de l'An-
glais.
— Je n'ai rien à dire à monsieur d'Exmés, puisqu'il ne
lue dit rien, repartit sèchement lord Wentworth. Cependant,
mévenez-le, si vous voulez, que durant un mois encore,
jusqu au 1" 'janvier, tenez, je l'attendrai et serai à ses
ordres, et comme gentilhomme -et comme gouverneur de
Calais. Il comprendra.
— Jusqu'au l" janvier ? répéta Pierre. Je le lui dirai,
milord.
— Bien ! voici votre reçu, l'ami, de plus, pour vous, tm
petit dédommagement des peines de ce long voyage. Pre-
nez. Prenez donc !
L'homme, qui avait paru d'abord hésiter, se ravisa et
accepta la bourse que liu offrait lord Wentworth.
— Jlerci, milord, dit-il. Mais milord m'accordera-t-il en-
core une grâce !
— Qu'est-ce que c'est l demanda le gouverneur de Calais.
— Outre cette dette que je viens d'acquitter envers mi-
lord. reprit le messager, le vicomte d Exmès en a contracté
une autre, pendant son séjour ici, envers un des habltans
de cette ville, un nommé... Comment est-ce donc qu'on le
nomme "^ Un nommé Pierre l'euiiuoy, dont il a été l'hôte.
— Eh bien ? dit lord Wentworth.
— Eh bien ! milord, me sera-t-il permis d'aller présente-
ment chez ce Pierre Peuquoy pour lui rembourser ses
.ivances 1
— Mais sans doute, dit le gouverneur. On vous montrera
.sa maison. Voici votre laissez-passer pour sortir de Calais.
Je voudrais pouvoir vous permettre d y séjourner quelques
jours : vous auriez peut-être besoin de vous reposer du
voyage. Mais les règlements de la place défendent d'y gar-
ikr un élraiiger. un Français surtout, .\dleu donc, l'ami,
et bonne route !
— .\dlcu ! et boiuie chance, milord, avec tous mes re-
Hiercimens.
Eu quittant l'hôtel du gouverneur, le messager, non sans
s être trompé encore dix fois de chemin, se rendit rue du
Martrol, où demeurait, si nos lecteurs veulent bien se le
i appeler, l'armurier Pierre Peuquoy.
1, envoyé de Gabriel trouva Pierre Peuquoy plus triste
encore dans son atelier que lord Wentworth dans son
liùlel. L'armurier, qui le prit d'abord pour une pratique,
le reçut avec une indifférence marquée.
Néanmoins, (juand l'autre s'annonça comme venant de
1.1 pan du vil omte d E,\niès. le front du brave bourgeois
s'cclairclt soudainement.
De la part du vicomte d'Exmés ! s'écrla-tll.
Puis, s'adressant à un de ses apprentis, qui tout en ran-
geant l'établi pouvait écouler :
— Quentiu, lui dit-il négligemment, laissez-nous et allez
tout de suite avertir mon cousin Jean qu'un messager du
vicomte d Exmès vient d'arriver.
Lapprenii, dé.sappoinlé. .sortit sur cet ordre.
— Parlez maintenant, ami, reprit avec vivacité Pierre
Peuquoy. Oh : nous savions bien que ce digue .seigneur ne
nous oublierai! point ! Parlez vite. (,iue nous apporlez-yous
de ta part î
— Ses compliments et remerclmens cordiaux, cette boui'se
d'or et ces mots ; souaenez-vous du 5 ! qu'il a dit que tous
comprendriez.
— C'est tout ? demanda Pierre Peuquoy.
— Absolument tout, maître. Sont-ils exigeans daas ce
pays-ci ! pensa le messager. Il parait qu'ils ne tiennent
guère aux écus. Seulement, ils tous ont des prétentions .
secrètes auxquelles le diable ne comprendrait rien.
— Mais, reprit l'armurier, nous sommes trois dans cette
maison. Il y a aussi Jean mon cousin et ma sœur Babette.
Vous vous êtes acquitté de votre commission envers mol,
c'est bien. Mais n en avez-vous point quelque autre potir4
Babette ou pour Jean ? -4
Jean Peuquoy, le tisserand, entra justement pour enten- •
dre le messager de Gabriel répondre.
— Je n'ai rien à dire qu à vous, maitre Pierre Peuquoy,
et je TOUS ai dit tout ce que j'aTais à vous dire.
— Eh bien ; tu le vois, frère reprit Pierre en se tour-
nant vers Jean, tu le Tois, monsieur le vicomte d'E.xmès
nous remercie ; monsieur le Ticomte d'Exmés nous ren-
voie en toute hâte cet argent ; monsieur le vicomte d Ex- :
mes nous fait dire : Souvenez-vous !... Mais lui ne se sou-
vient pas ! : '
— Hélas I dit une voix faible et douloureuse derrière la
porte.
C était la pauvre Babette qui avait tout entendu.
— Un Instant ! reprit Jean Peuquoy, qui s'obstinait à
esijérer. L'ami, continua-t-il en s'adressant à l'envoyé, si
vous êtes de la maison de monsieur d'Exmés, vous devez
connaître, parmi ses serviteurs et vos compagnons, un
nommé Martin-Guerre ? •
— Martin-Guerre ?... Ah I oui, Martin-Guerre l'écuyer •!
Oui, maitre, je le connais.
_ — Il est toujours au service de M. d'Exmés ?
— Toujours
— Mais a-t-il su que vous Teniez à Calais 1
— Il l'a su, répondit l'homme. Il était même là. je m'en
souviens, quand J ai quitté l'hôtel de monsieur d Exmès.
Il ma accompagné avec son... avec notre maitre jusqu'à
la porte, et m'a vu me mettre eu route.
— Et il ne vous a rien dit pour mol, ni pour personne
de cette maison ?
— Rien du tout, je vous le répète,
— Attendez. Pierre, reprit Jean, ne vous Impatientez
pas encore : l'ami .Martin-Guerre .ous a peut-être recom-
mandé de rendre vntre message secrètement '? Apprene?
<iue la précaution est devenue inutile. Nous savons main-
leuaut la vérité. La douleur de. . la personne à qui Mar
tin-Guerre doit une réparation ne nous a rien laissé Igno-
rer. Vous pouvez donc parler en notre présence. Au sur-
plus, s'il vous restait sur ce point des scrupules, nous nous
retirerons, et cette personne à laquelle je fais allusion, et
que Martin-Guerre vous a désignée, viendra seule s'entre-
tenir avec vous sur-le-champ.
— Par ma foi ! je vous jure, reprit le messager, que je .
ne comprends pas un mot à tous tos discours.
— II suffit, Jean, et tous deTez en aToir assez ! s'écria
Pierre Peuquoy. dont la prunelle s euilamma d'uu éclair
d'indignation. Par la mémoire de mon père ! je ne vois
pas, Jean, quel plaisir vous pouvez trouver à insister sur
l'affront qu'on nous fait subir.
Jean baissa douloureusement la téie sans rien ajouter. Il
trouvait que s<in cousin n'uTait que trop raison.
— Daignerez-vous compter cet argent, maitre 1 demanda
le messager assez embarrassé de son rôle.
— Ce n'est pas la peine, dit Jean, plus calme, sinon moins
triste, que Pierre. Prenez ceci pour vous, l'ami. Je vais,
en outre, tous faire apporter à manger et à boire.
— .Merci pour 1 argent ; reprit l'envoyé, qui semblait
pourtant assez gciié de le prendre, (juant à boire et à man-
ger, je n'ai ni faim ni soif, ayant déjeuné tantôt à Nieullay.
11 faut même <iue je reparte sur-le-champ ; car voire gou-
verneur m'a défendu de séjourner longtemps dans votre
Tille.
— Nous ne vous retenons donc pa.«. l'ami, reprit Jean
Peuquoy. .\dieu. Dites à Martin-Guerre.. Mais non! à'iul
nous n avons rien à dire. Dites seulement à monsieur d E.x- •
mes que nous le remercions, cl que nous nous souvenons
du 5. .Mais, nous l'espérons, de son côté aussi, lui se
souviendra.
— Ecoutez, de plus, ajouta Pierre Peuquoy qui sortit un
moment de sa sombre méditation. Vous lui direz encore à
votre maitre que nous persisterons à l'attendre tout un mois.
Fn un mois, vous pouvez retourner à Paris, et II pouiTa
renvoyer queUpi un ici. Mais si la présente année se ler-
mine sans que nous recevions de ses nouvelles, nous croirons
que son cœur n'a plus de mémoire, et nous en serons
fâchés pour lui autant que pour nous. Car. enfin, sa pro-
bité de gentilhomme qui se rappelle si bien l'argent prêté,
devrait se souvenir encore mieux tles secretç confiés. La-*es-
sus. adieu, l'ami.
— (jue Dieu vous garde ! dit le messager de Gabriel en se
LES DEUX DIANE
95
levant iiour partir. Toutes vos questions et tous vos avis,
seront fltU'lemeut raiipcnifs à mon mailro.
Jean Peuqnoy acoiupagna 1 liomme justriià la iiiirte de la
maison. Tour Pierre, il resta atterré clans son coin.
Le messager flâneur, après maints détours et mainte
nouvelle erreur dans cette ville embrouillée de Calais qu'il
avait tant de peine à comprendre, regagna enfin la porte
principale, on il e.\liiba son laissez-passor, et, quand ou
l'eut soigneusement fouillé, put sortir dans la c.impague.
11 marcha trois quarts d'heure, d'un pas allègre, sans
s'ariéter, et ne ralentit sa marche qu'à une lieue environ
de la place.
-Mors, il se permit i lui-même de se reposer, s'assit sur
un tertre de gazon, parut réfléchir, et un sourire de conten-
tement illumina ses yeux et ses lèvres.
— .le ue sais pas, se dit-il, ce qu'ils ont dans cette ville
'!• ( alais il être plus tristes et plus mystérieux les uns que
1- - autres. Le Wentworth me parait avoir un compte à ré-
t-lei- avec monsieur d'Exmès, et les Peuquoy me semblent
garder quelque rancune à ce Martin-Guerre. Mais bah '
i|ii est-ce que cela me fait au bout du compte? Je ne suis
I ,- iriste, moi ! J'ai ce que je veu.x et ce qu'il me faut ! Pas
: l'ait de plume, pas un brin de papier, c'est vrai ! mais
tiuii est là. dans ma tête, et. avec le plan de monsieur d'Ex-
mès. je reconstruirai aisément dans ma pensée cette place,
qtii rend les autres si mornes et dont le souvenir me rend
Si Joyeux, moi.
11 repassa rapidement, dans son imagination, par les rues,
boulevards et' postes fortifiés, ou sa prétendue balourdise
l'avait si à propos conduit.
— C'est cela ! se dit-il Tout est net et clair comme si ie
voyais tout encore. Le duc de Guise sera content. Grâce à
ce voyi^geet aux précieuses indications du capitaine des
gardes de Sa Majesté, nous pourrons l'amener en force,
ce cher vicomte d'Exmès, et son écuyer avec lui, au rendez-
vous que leur assignent dans un mois lord Wentworth et
Pierre Peuquoy. Dans six semaines, si Dieu et les circons-
lames nous favorisent, nous serons les maîtres de Calais,
1 y perdrai mon nom!
; nos lecteurs conviendront que c'eût été dommage, quand
ils sauront (lue ce nom était celui du maréchal Pierre
Sirozzi. l'un des plus célèbres et les plus habiles ingénieurs
du quatorzième siècle.
.\u bout de quelques minutes de repos, Pierre Strozzl se
remit en route, comme s'il eût eu hâte d'être déjà de re-
tour à Paris. Il pensait beaucoup à Calais et fort peu à ses
habitans.
LU
LE 31 DÉCEMBRE 1557
On a deviné sans doute pourquoi Pierre .Strozzi avait
trouvé lord Wentworth si amer et si chagrin, et pourquoi
le gouverneur de Calais parlait encore du vicomte d'Exmès
avec tant de hauteur et d aigreur.
C est que madame de Castro paraissait le haïr de plus
en plus.
<,!uand il lui faisait demander la permission d'aller lui
rendre visite, elle cherchait toujours des iwéte.xtes pour se
dispenser de le recevoir. Si pourtant elle était forcée par-
fois de subir sa présence son accueil glacial et cérémo-
nieux trahissait trop clairement ses sentlmens pour lui et
le laissait chaque fqis plus désolé.
Lui, cependant, ne se lassait pas encore dans son amour.
Sans espérer rien, il n'en était pas à désespérer. 11 voulait,
du moins, rester pour Diane le parfait gentilliomme qui
avait laissé à la cour de Marie d'Angleterre une réputation
de courtoisie exquise. Il accablait, c'e.st le mot, sa prison-
nière de prévenances. Elle était servie avec des égards et
un luxe princiers. 11 lui avait donné un page français, 11
avait engagé pour elle un de ces musiciens italiens si re-
cherché» au siècle de la renaissance. Diane trouvait par-
fols dans .sa chambre des parures et des atours du plus
grand prix : c'était lord Wentworth qui les avait lait venir
de Loniires à sou intention ; mais elle ne les regardait seu-
lement pas. -
T'ne fois, il donna en son honneur une grande lète à la-
quelle il convia tout ce qu'il y avait d'Anglais illustres à
Calais et en France. Ses invitations traversèrent même le
détroit. .Mais madame de Castro refusa obstinément d'y pa-
raître.
I.oid Wentworth, en présence de tant de froideurs et de
dédains, se répétait chaque Jour qu'il vaudrait assurément
mieux, pour- son repos, accepter la rançon royale que lui
faisait offrir Henri II, et rendre Diane à la liberté.
.Mais c'était, en même temps. la rendre à l'amour heu-
reux de Gabriel d'Exmès, et l'Anglais ne trouvait jamais
dans son cœur assez de force et de courage pour accom-
plir un si rude sacrifice.
— Non, non, se disait-il, si je ne l'ai pas, personne du
moins ne l'aura 1
Au milieu de ces irrésolutions et de ces angoisses, les
jours, les semaines, les mois s'écoulaient.
Le 31 dè^cmbre 1557. lord Wentworth avait réussi à se
faire admettre dans le logement de madame de Castro. Nous
lavons dit, il ne respiiait qne là, bien qu'il eu sortit tou-
jours plus triste et plus épris. Mais voir Diane, même sé-
vère, l'entendre, même ironique, était devenu pour lui
le plus impérieux besoin.
Lui debout, elle assise devant la liante cheminée, Us
catisaient.
Us causaient sur l'unique et navrant sujet qui Us réunis-
sait et les sép.arait à la fois.
— Enfin, madame, disait l'amoureu.x gouverneur, si pour-
tant, outré de votre cruauté, exaspéré de vos mépris, j'ou-
bliais que j'étais gentilhomme et votre hôte;...
— Vous vous déshonoreriez, milord, vous ne me déshono-
reriez pas, répondit Diane avec fermeté.
— Nous serions déshonorés ensemble ! reprit lord Went-
worth. Vous Clés en mon pouvoir! Où vous rétugieriez-
vous î
— Mais, mon Dieu!. dans la mort, réponcllt-elle tranquil-
lement.
Lord Wentworth pAlit et frissonna. Lui, causer la mort
de Diane !
— Une telle obstination n'est pdlnt naturelle, reprit-11
en secouant la tête. .Vu fond, vous craindriez do me pous-
ser à bout, si vous ue conserviez quelque espérance insen-
sée, madame. Vous croyez donc toujours à je ne sais quelle
chance impossible? Voyons, dites, de qui pouvez-vous ce-
pendant attendre du secours à cette heure?
— De Dieu, du roi répondit Diane.
Il y eut dans sa plirase luie suspension et dans sa pen-
sée, une réticence que lord Wentworth ne comprit que trop.
— A coup sûr, elle songe à ce d'Jîxmés ! se dit-U.
Mais c'était là un dangereux souvenir qu'il n'osa pas
aborder ou réveiller.
Il se contenta donc de reprendre avec amertume :
— Oui, comptez sur le roi ! comptez stu" Dieu ! Mais si
Dieu avait voulu vous secourir, madame, c'est le premier
jour (|U'il vous eût sauvée, ce me semble et voici une an-
née qui finit aujourd'liui sans qu'il ait étendu sur vous sa
protection.
— J'espère donc en l'année ciui commence <leniain, ré-
pliqua Diane, en levant ses beaux ye'.ix au ciel, comme pour
implorer le céleste appui.
— Quant au roi de France, votre père, pouxsuivit lord
Wentwortli. il a. j'imagine, sur les bras des affaires assez
lourdes pour employer toute sa puissance et toute sa
pensée. La France est encore dans un plus urgent danger
que sa fille. .
— C'est vous qui le dites! reprit Diane avec un accent de
doute.
— Lord Wentworth ne ment pas, madame. Savez-vous où
en sont les choses pour le roi, votre augu.ste père?...
— Que puis-je apprendre dans cette prùson ? répondit
Diane, qui pourtant n'avait pu retenir un mouvement d'in-
térêt.
— Vous n'auriez qu'à m'interroger, reprit lord Weiilwortli,
heureux dëtre un moment écouté, IOt,-ce comme messager
de mallieur. Eh bien ! sachez que le retour de monsieur le
duc de Guise à Paris n'a nullement amélioré jusqu'ici la
situation de la France. On a organisé quelques troupes,
renforcé quelques places, rien de plus. A l'heure où nous
sommes, ils hésitent et ne savent trop que taire. Toutes leurs
forces rassemblées sur les frontières du Nord ont bien
pu arrêter la marche triompliante des Espagnols, mais
n'entreprennent rien pour leur compte. Attaqueront-elles le
Luxembourg? Se dirigeront-elles sur la Picardie? je
l'ignore. Essayeront-elles de prendre Saint-Quentin ou
llam? ...
— Ou Calais? Interrompit Diane, en levant vivement les
yeux sur le gouverneur, pour saisir sur son visage l'effet
de ce nom jeté.
Mais lord Wentworth ne sourcilla pas, et, avec un su-
perbe sourire :
— Oh ! madame, reprit-il. permettez-moi de ne pas même
me po.ser cette question-là. Quiconque a seulement une idée
de la guerre n'admettra pas cette folle supposition une mi-
nute, et monsieur le duc de Cuise a trop d'expérience pour
s'exjioser, par une tentative aussi étrangement irréalisa-
ble, à la risée de tout ce qui porte une épée en Eiu'ope.
En ce même moment, Il se lit quel(|ue bruit à la porte, et
un archer entra ju-écipitanimeiit.
Lord Weiitwoith se levant alla à lui avec Impatience.
— Qu'y a-t-ll donc pour ipion ose venir me déranger
ainsi? demanda-t-ll irrité.
— (jue milord me p.iidunne ! répc ndit l'archer. C est
lord Derby tpii m envoie en hâte.
— Et poiir (|Uil si pressant motif? l-'.\p1iquPZ-vons voyons:
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— C'est, reprit l'arclier, qu'on vient d'annoncer à lord
Derby qu'une avant-garde de deux milie arquebusiers tran-
çais avait été vue à dix lieues de Calais hier, et lord
Derby m'a donné ordre d'en venir sur-le-champ avertir
milord.
— Ali ! s'écria Diane qui ne chercha pas à dissimuler un
mouvement de joie.
ilais lord Wentworth reprit froidement en s'adressant â
l'archer :
— Et c'est pour cela que vous avez pris l'audace de me
poursuivre jusqu'ici, drôle?
— Milord, dit le pauvre diable stupéfait, lord Derby...
— Lord Derby, interrompit le gouverneur, est un myope
qui prend des mottes de terre pour des montagnes. Allez
le lui dire de ma part.
— Ainsi, milord. reprit l'archer, les postes que lord Derby
voulait faire doubler au plus vite ?
— Qu'ils restent comme ils sont ! et qu'on me laisse tran-
quille avec ces paniques ridicules !
L'archer s'inclina respectueusement et sortit.
— Pourtant, milord, dit Diane de Castro, vous voyez que,
dans l'opinion même de 1 un de vos meilleurs lieutenans.
mes prévisions si insensées pourraient se réaliser à la
rigueur.
— Je suis obligé de vous détromper plus que jamais sur
ce point, madame, reprit lord V.'entworth avec son imper-
turbable assurance. Je puis vous donner en deux mots
l'explication de cette fausse alerte, à laquelle je ne conçois
pas que lord Derby se soit laissé prendre.
— Voyons, dit madame de Castro, avide de lumière sur
un point où se concentrait maintenant sa vie.
— Eb bien : madame, continua lord Wentwortb, de deux
clioses l'une : ou messieurs de Guise et de Xevers, qui sont,
je le reconnais, d'habiles et prudens capitaines, veulent ra-
vitailler Ardres et Boulogne, et dirigent de ce côté les
troupes qu'on a signalées, ou bien ils font vers Calais un
mouvement simulé pour tranquilliser llam et Saint-Quentin ;
puis, revenant brusquement sur leurs pas, ils vont tâcher de
surprendre une de ces deirx villes.
— Et qui vous dit, en somme, monsieur, reprit madame de
Castro plus imprudente que patiente, qui vous dit que ce
n'est pas vers Ham ou Saint-Quentin qu'ils ont dirigé leur
feihte, pour surprendre plus sûrement Calais?
Heureusement, elle avait affaire à une conviction solide
et ancrée à la fois sur l'orgueil national et l'orgueil indi-
viduel.
— J'ai déjà eu l'honneur de vous affirmer, madame, re-
prit lord Wentworth avec dédain, que Calais est une de
ces villes qu'on ne saurait ni surprendre ni prendre. Avant
qu'on put seulement en approcher, il faudrait emporter le
fort Sainte-Agathe, se rendre maître du fort de Nieullny.
Il faudrait quinze jours de lutte victorieuse sur tous les
points, et. pendant ces quinze jours, l'Angleterre avertie
aurait quinze fois le temps d'accourir tout entière au se-
cours de -sa précieuse cité. Prendre Calais ! Ah ! ah ! je ne
puis m'empécher de rire quand j'y songe!
lladaïue de Castro blessée repartit avec quelque amer-
tume :
— Ce qui fait ma douleur fait votre joie. Comment voulez-
vous que nos âmes parviennent jamais à s'entendre?
— Eh ! madame, s'écria lord Wentwortb pâlissant, je vou-
drais justement anéantir vos illusions qui nous séparent. Je
voudrais vous prouver, clair comme le jour, que vous vous
leurrez de cliimères, et que, pour concevoir seulement l'idée
de la tentative que vous rêvez, il faudrait qu à la cour de
France on fût atteint de folie.
— Il y a des folies héroïques, milord, dit fièrement Diane, .
et je sais en effet des insensés grandioses, qui ne recule-
raient pas devant cette sublime extravagance, par amour de
la gloire, ou simplement par dévouement.
— Ah ! oui. monsieur d'Exmés par exemple ! s'écria lord
Wentworth emporté par une fureur jalouse qu'il fut inca-
pable de maîtriser.
— Qui vous a dit ce nom ? demanda madame de Castro
stupéfaite.
— Ce nom. madame, leprit le gouverneur, avoiiez que
vous lavez sur les lèvres depuis le commencement de cet
entretien, et qu'en même temps cpie Dieu et votre père, vous
invoquiez dans voti'e pensée ce troisième libérateur.
— Ai-je à vous rendre compte de mes sentimens? dit Diane.
— Ne me rendez compte de rien, je sais tout, reprit le gou-
verneur. Je sais ce que vous ignorez vous-même, ma-
dame, et ce qu'il me plait de vous apprendre aujourd'hui,
pour vous montrer quel fonds il laut établir sur la belle
passion de ces romanesipies amoureux ! Je sais notamment
que le vicomte d'Exmés. fait prisonnier à Saint-Quentin en
même temps que vous, a été amené en même temps que vous
ici, à Calais.
— Se peut-il ! s'écria Diane au comble de la surprise
— Oh ! mais il n'y est plus, madame ! Sans cela je ne
vous le dirais pas. Depuis deux mois, monsieur d'Exmés est
libre.
— Et j'ai ignoré qu'un ami soulïrait avec moi, si près
de moi, reprit Diane.
— Oui, vous l'ignoriez, mais il ne l'ignorait pas. lui, ma-
dame, dit le gouverneur. Je dois même avouer ipie. lors-
qu'il l'a su, il s'est répandu contre moi en menaces fort re-
doutables. Xon seulement il m'a provocjué en duel, mais,
poussant, comme vous lavez pré\-u avec une sympathie
admirable, l'amour jusqu'à la folie, il m'a déclaré en face
sa résolution nette de prendre Calais.
— J'espère donc plus que jamais i reprit Diane.
— N'espérez pas trop, madame, dit lord Wentworth ; car,
je vous le répète, depuis que monsieur d'Exmés ma adressé
ses adieux eftrayans, deux mois se sont écoulés. J'ai bien
eu, il est ■vrai, dans ces deux mois, des nouvelles de mon
agresseur ; il m'a envoyé à la fin de novembre, arec une
scrupuleuse exactitude, l'argent de sa rançon. Mais de son
fier défi, plus un mot.
— Attendez, milord, reprit Diane. Monsieur d Exmès saura
payer tous ses genres de dettes.
— J'en doute, madame ; car le jour de l'échéance est bien-
tôt passé.
— Que voulez-vous dire? demanda madame de Ca.sfro.
— J'ai fait annoncer, madame, au vicomte d'Exmés, par
1 homme qu'il m'a envoyé, que j'attendrais l'effet de sa
double provocation jusqu'au 1" janvier 1558. Or, nous voici
au 31 décembre...
— Eh bien ! interrompit Diane, il a encore douze heures
devant lui.
— C'est juste, madame, dit lord Wentworth. Mais si de-
main, à pareille heure, je n'ai pas de ses nouvelles...
II n'acheva pas. Lord Derby tout etïaré se précipita en ce
moment dans la chambre.
— Jlilord ! s'écria-t-ll, milord, je le disais bien ! c'étaient
les Français ! et c'est à Calais qu'ils en veulent.
— .\llons donc ! reprit loi'd Wentworth qui changea de
couleur malgré sa feinte assurance. .Allons donc ! c'est impos-
sible ! Qui vous prouve cela ? encore des bruits, des pro-
pos, des terreurs chimériques?...
— Hélas ! non, des faits, par malheur, répondit lord
Derby.
— Plus bas. Derby, alors, parlez plus bas, dit le gouver-
neur en se rapprochant de son lieutenant ; voyons, du
sang-froid. Que vùulez-\ous dire avec vos faits?
Lord Derby reprit à voi.x basse, comme l'exigeait son su-
périeur qui ne voulait pas faiblir devant Diane.
— Les Français ont attaqué à l'improviste le fort Sainte-
Agathe. Rien n'était préparé pour les recevoir, ni les murs,
ni les hommes; et j'ai bien peur qu'à l'heure qu'il est ils
ne soient déjà maîtres de ce premier boulevard de Calais.
— Ils seraient loin de nous encore ! dit vivement lord
Wentworth.
— Oui, reprit lord Derby, mais rien dès lors ne leur
ferait obstacle jusqu'au pont de NieuIIay, et le pont de
NieuUay est à deux milles de la place.
— Avez-vous envoyé des renforts aux nôtres. Derby?
— Oui, milord, excusez-moi ; sans vos ordres et malgré vos
ordres.
— Vous avez bien fait, dit lord Wentworth.
— Mais ces secours seront encore arrivés trop tard, reprit
le lieutenant.
— Qui sait? Ne nous effrayons point. Vous allez m'ac-
compagner sur-le-champ à Nieullay. Xous ferons payer cher
à ces imprudens leur audace! Et, s'ils ont déjà Sainte-
Agathe, eh bien, nous eu serons quittes pour les en chasser.
— Dieu le veuille ! dit lord Derby. Mais ils ont bien ferme-
ment engagé la partie.
— Xous aurons la revanche, répondit lord Wentworth.
Qui les commande, savez-vous?
— On lignore ; monsieur de Guise probablement, ou. au
moins, monsieur de Xevers. L'enseigne qui, au grand ga-
lop de son cheval, est accouru ici apporter 1 incroyable nou-
velle de leur subite arrivée, m'a dit seulement avoir reconnu
lui-même de loin, aux premiers rangs, votre ancien prison-
nier, vous ^ous rappelez, ce vicomte d'Exmés...
— Damnation ! s'écria le gouverneur en serrant les poings.
Venez, Derby, venez vite !
Madame de Castro, avec cette finesse de perception qu'on
trouve dans les grandes circonstances, avait entendu pres-
que tout le rapport, fait pourtant à voix basse, de lord
Derby.
Quand lord Wentworth prit congé d'elle, en lui disant :
— Vous m'excuserez, madame, il faut que je vous quitte.
Une affaire Importante ,.
— Allez, miloi'd. interrompit Diane, non sans quelque
malice de femme ; allez tâcher de reprendre vos avantages
si cruellement compromis. Mais sachez, en attendant, deux
choses : d'abord, que les illusions les plus fortes sont préci-
sément celles qui ne doutent pas. et puis, qu'il faut toujours
I
LES DEUX DIANE
9";
compter sur la parole d un gentilhomme lrani,als. Nous ne
somme? pas au i'^ janvier, niilord.
Lord Wentwortli, furieux, sortit sans répondre.
LUI
PEXD.^XT LA CANONNADE
Lord Deiby ne s'était guère trompé dans ses conjectures.
Voici ce nui était arrivé ;
Les troupes de monsieur de Nevers s'étant rapidement
unies, la nuit, à celles du duc de Guise, étaient arrivées
inopinément, grâce à une marche forcée, devant le fort
Sainte-.\galbe. Trois mille arquebusiers, soutenus de vingt-
cinq a trente chevaux, avaient emporté ce fort en moins
d une heure.
Lord Wentworth n'arriva avec lord Derby au fort de
NieuUay. que pour voir sur le pont les siens en fuite accou-
rir demauder un refuge a ce second et meilleur rempart de
Calais.
Mais, le premier moment de saisissement passé, nous
devons convenir que Ir.rd Wentworlli se redressa vaillam-
ment. C était, après tout, une âme d'élite, et qui puisait
dans rprguell particulier à sa race une grande énergie.
— Il faut que ces Français soient véritablement fous !
dit-il de très bonne toi à lord Derby. Jlais nous leur ferons
payer cher leur folie. Il y a deu.x siècles. Calais a tenu
une année contre les Anglais, et tiendrait dix ans avec eux.
Xous n aurons pas, au surplus, besoin de si longs efforts.
Avant la fin de la semaine. Derby, vous verrez l'ennemi
battre honteusement en retraite. Il a gagné tout ce qu il
pouvait emporter par surprise. Jlais nous sommes sur nos
gardes à présent. Qu'on se rassure donc, et qu'on rie avec
moi de cette bévue de monsieur de Guise.
— Allez-vous faire venir des renforts d .Angleterre? de-
manda lord Derby.
— A quoi bon ? répondit superbement le gouverneur. Si
nos étourdis persistent dans leur imprudence, avant trois
jours, et tandis que Xieullay les tiendra en échec, les trou-
pes espagnoles et anglaises qui sont en France viendront
d'elles-mêmes â notre aide. Si ces fiers conquérans s entê-
tent tout à fait, en vingt-quatre heures un avis transmis à
Douvres nous amènera dix mille hommes liais, .iusque-lâ,
ne leur faisons pas trop d'honneur par trop d'appréhension.
Nos neuf cents soldats et nos bonnes murailles leur donne-
ront as.=ez de besogne. Ils n'iront pas plus loin que le pont.
de Xieullay !
Toujours est-il que le lendemain, l" janvier 1558, les
Français étaient déjà à ce pont que lord Wentworth leur
marquait pour dernier terme. Ils avaient ouvert la tranchée
pendant la nuit, et. dés midi, leurs canons battaient le fort
de XieuUay en brèche.
Ce fut donc" au bruit formidable et régulier des deux artil-
leries tonnantes qu'une scène de famille, solennelle et triste,
se passa dans la vieille maison de Peuquoy
Les questions pressantes adressées par Pierre Peuquoy au
messager de Gabriel l'ont déjà, sans nul doute, appris au
lecteur, Babette n'avait pu cacher longtemps à son frère
et à son cousin ses larmes, et la cause de ses larmes.
Elle n'était pas en effet malheureuse à moitié, la pauvre
fllle ! Et ia réparation que Ivii devait le prétendu Martin-
Guerre n'était plus setilement nécessaire pour elle, elle l'était
aussi pour son enfant.
Babette Peuquoy allait être mère.
Toutefois, en avouant sa faute et la dure conséquence
de sa faute, elle n'avait pas osé convenir vis-à-vis de Pierre
et de Jean que son avenir était sans issue, que Martin-
Guerre était marié.
Elle n'en convenait pas vis-à-vis de son propre coeur-,
elle se disait que c'est impossible, que monsieur d'Exmès
s'était trompé, et que Dieu, qui est bon. n'accable pas ainsi
sans ressource une pauvre misérable créature dont tout le
crime est d'avoir aimé ! Elle se répétait naïvement, tout le
jour, ces raisoftnemens d'enfant, et elle espérait. Elle espé-
rait dans Martin-Guerre, elle espérait dans le vicomte d'Ex-
mès Quoi? elle ne le savait pas: mais enfin elle espérait.
Néanmoins, le silence gardé pendant ces deux mois éter-
nels, par le maître et par le serviteur, lui avait porté un
coup affreux.
Elle attendait avec une impatience mêlée d'épouvante le
Ic janvier, cette dernière limite que Pierre Peuquoy avait
osé assigner au vicomte d'Exmès lui-même.
Aussi, le 31 décembre, la nouvelle, d'abord vague et bien-
tôt certaine, que les Français marchaient sur Calais, lui
causa un tressaillement de joie indicible
Elle entendait dire à son frère et â son cousin q\ie sûre-
ment le vlcomtj d'Exmès était parmi les assalllans Donc
Mirlin-Guerre y était aussi : donc, Babette avait eu raison
d'espérer.
Ce fut cependant avec un certain serrement de cœur que.
le lendemain l" janvier, elle reçut de Pierre Peuquoy l'in
vitation de se rendre dans la salle basse, où ils allaient
s'entendre avec Jean, devant elle, sur ce qu'il y avait lieu
de faire dans les rirconstances actuelles
Elle se présenta toute pâle et tremblante devant cette
sorte de tribunal domestique, composé pourtant des deux
seuls êtres qui lui portaient une aflection presque paternelle
— Jlon cousin, mon frère, dit-elle d'une voix émue au
voici a vos ordres.
— .\sseyez-vous, Babette, lui dit Pierre en lui montran.
une chaise préparée pour elle.
Puis, il reprit avec douceur, mais avec gravité"
— Au commencement, Babette, lorsque, vaincue par no>
instances et nos alarmes, vous nous avez confié la triste
vente, je n ai pas, je m'en souviens à regret, été le maître
d un premier mouvement de colère et de douleur je vouf
ai uijuriee, menacée même ; mais Jean est heureusement
intervenu entre nous. ^cu^cn.
1^7^^"^''.,*°" '^'" ''°"'' ^^ générosité et son indulçrenee ■
de lifr ^" ''*'"°^"' ^érs son cousin son regard noyé
T»7 """^ ^'^'"'^^ "^^ '^^ '^^'^' Babette, n'en parlez pas, reprit
Jean plus remué qu'il n'eût voulu le paraître Ce que r",
fait est bien simple, et, après tout, ce n'était pas le moye«
veller '^ '°' ''"'""'• ''"' "^ ^■"'^ ^° '"û'-é'- de no^
hB^o^f , '^^ '^"^ ■''^' compris, reprit Pierre. D'ailleurs, Ba-
bette, votre repentir et vos larmes m'ont touché; ma ftireur
^ est adoucie en pitié, ma pitié en tendresse ot je vous aï
?rirL^n^%r:^ ''-' ^■°- -'- '-'« ^ nojnor^^
— Jésus sera bon pour vous comme vous avez été l»ori
pour moi, mon frère ^
— Et puis, continua Pierre, Jean me faisait encore remar-
quer que votre malheur n'était peut-être pas sans remède
et que celui qui vous avait entraînée dans la faute avait
;iiiur droit et pour devoir de vous en retirer
Babette courba plus bas son front rougissant. Lorsqu'un
autre quelle paraissait croire à cette réparation elle n'v
croyait plus. ■
Pierre poursuivit :
•-Malgré cet espoir, que j'accueillis avec tran.sport d«
voir votre honneur et le notre réhabilités, Martin-Guerre
se taisait toujours, et le messager que monsieur d'Exmc»
a envoyé, il y a un mois, â Calais ne nous a même apporté
c^e votre séducteur aucune nouvelle. Mais voici les Francai'=
deiant nos murs. Le vicomte d'Exmès et son écuver sont
avec eux, j'imagine. "
— Dites que cela est certain, Pierre, interrompit le brav*
Jean Peuquoy.
.7 ^?. °^^^ ^^* '"°' ^' ™"^ contredirai là-dessus, Jean
Admettons donc que monsieur d'Exmès et son écuyer ne
sont séparés de nous que par les murailles et les fossés mn
nous gardent, ou plutôt qui gardent les Anglais En ce
cas, SI nous les revoyons, Babette, comment estimez-vou''
que nous devions nous comporter avec eux? Seront-il*
des amis ou des ennemis pour nous ?
-- Ce que vous ferez sera bien f.nit. mon frère, dit Ba
bette, effrayée du tour r^ue prenait l'entretien.
— Mais, Babette, ne présumez-vous rien de 'leurs Inten
tions?
— Rien, mon Dieu ! J'attends, voilà tout.
— Ainsi, vous ne savez pas s'ils viennent pour vous sau
ver ou pour vous abandonner, et si le canon qui sert d'ac-
compagnement à mes paroles annonce à notre famille ief
libérateurs qu'il faut bénir, ou des infâmes qu'il faut punir ■'
Vous n'en savez rien, Babette?
— Hélas! dit Babette, pourquoi me demandez-vous cela a
moi. triste JiUe sans pensée, qui ne sais plus que prier' ei
me résigner?
— Pourquoi je vous demande cela, Babette ? Ecoutez. V•Ji^
vous rappelez dans quels sentimens nous a élevés notre
riere à l'endroit de la France et des Français. Les Anglai.s
n'out jamais été pour nous des compatriotes, mais des oj.
presseurs, et, il y a trois mois. uuUe musique n'eût été pln.s
agréable a mes oreilles que celle qui retentit en ce moment
— Ah ! pour moi, s'écria Jean, c'est toujours comme ta
voix de ma patrie oui m'appelle.
— Jean, reprit Pierre Peuquoy. la patrie, c'est le foyer
en grand : c'est la famille multipliée, c'est la fraternité
• largie. .Mais sied-il de lui sacrWer l'autre fraternité, l'au
tre foyer, l'autre famille?
— Mon Dieu! à quoi voulez-vous donc en venir, Pierre t
demanda Babette.
— A ceci, répondit Pierre, dans les rudes mains plé
béiennes et travailleuses de ton frère, Babette, réside p»'\it
être, à la minute où nous sommes, le sort de la ville de
Calais. Oui. ces pau\Tes mains noircies par le travail de
chaque jour, peuvent rendi'e au roi de France la clef de
la France.
LES DEUX DIANE
98
ALEXANDRE DUMAS IIXUSTRÉ
— Et elles hésitent ! s'écria Babette qui avait véritable-
ment sucé avec le lait la haine du joug étranger.
— Ah ! noble fllle ! dit Jean Peuquoy ; oui, tu étals bien
digne de notre confiance !
— Ni mon cœur ni mes mains n'hésiteraient, reprit Pierre
imperturbable, si j'avais la possibilité de restituer directe-
ment sa belle cité du roi Henri II, ou à son représentant
monsieur le duc de Guise. Mais les circonstances sont telles
que nous serions forcés de nous servir de l'intermédiaire de
monsieur d'Exmès
— E!i bien ? demanda Babette surprise de cette réserve.
— Eh bifen ! reprit Pierre, autant je serais heureux et fier
d'associer à cette grande action celui qui fut notre hôte,
et dont l'écuyer devrait devenir mon frère, autant il me ré-
pugueiait de faire cet honneur au gentilhomme sans en-
trailles qui aurait contribué à nous ôter l'honneur.
— Lui, monsieur d'Exmès. si compatissant, si loyal !
s'écria Babette.
— Il n'en est pas moins vrai, dit Pierre, que monsieur
d'Exmès. par la confidence. Babette, comme Martin-Guerre
par sa conscience, a su ton malheur, et tu vois bien que
tous deux ils se taisent
— Mais que pouvait dire et faire monsieur d'Exmès? de-
manda Babette.
— Il pouvait, ma sœur, dès son retour à Paris, faire venir
Martin-Guerre, et lui commander de te donner son nom !
Il pouvait, au lieu de cet inconnu, renvoyer ici son écuyer.
et nous payer ainsi à la fois la dette de sa bourse et la
dette de son cœur !
— Non, non, il ne le pouvait pas, dit la sincère Babette
en hochant tristement la tête.
— Quoi ! il n'était pas libre de donner un ordre à son
serviteur?
— Et à quoi l)on donner cet ordre ? reprit Babette.
— Comment ! ù quoi bon ? s'écria Pierre Peuquoy. A quoi
bon réparer un crime? â quoi bon sauver une réputation?
mais devenez-vous folle, Babette ?
— Hélas ! non. pour mon mallieur : dit la pauvre fille en
larmes. Les fous oublient.
— Alors, continua Pierre, comment, si vous avez votre
raison, pouvez-vous dire que monsieur d'Exmès a bien fait
de ne pas user de son autorité de maître pour contraindre
rotre séducteur à vous épouser?...
— M'épouser ! m'épouser ! eh! le pourrait-il? dit Babette
éperdue.
— Mais qui donc l'en empêcherait? s'écrièrent en même
temps Jean et Pierre.
Tous deux s'étaient levés d'un mouvement irrésistible.
Babette tomba sur ses genoux.
— Ah I E'écria-t-elle égarée, pardonnez-moi une fois de
plus, mon frère!... Je voulais vous cacher cela... Je me le
cachais à moi-même!.,. Mais voilà que vous venez me par-
ler da notre honneur flétri, de la France, de monsieur d'Ex-
mès, de cet indigne Martin-Guerre . que sais-je?... Ah! ma
tête se perd. Vous me demandiez si je devenais folle? je crois
qu'en effet la démence me saisit. Voyons, vous qui êtes
plus calme, dites-moi si je me trompe, si j'ai rêvé, ou bien
si c'est \Taimenl possible ce qu'il m'a annoncé, monsieur
d'Ranès?...
— Ce qu'il vous a annoncé ! répéta Pierre saisi d'épou-
vante.
— Oui, dans ma chambre, le jour de son départ, quand
je le priais de remettre à Martin cette bague... Je n'osais
pa3 lui avouer, à lui étranger, ma faute. Et cependant il
a dû me comprendre. Et s'il m'a comprise, comment a-t-il
pu me dire?...
— Quoi? Que t'a-t-il dit? Achève! s'écria Pierre.
— Hélas ! que Martin-Guerre était déjà marié ! dit Ba-
bette.
— Mallieureuse ! s'écria Pierre Peuquoy s'élançant, hors
de lui, et levant la main sur sa sœur.
— Ah ! c'est donc wal ! dit d'une voix mourante la mal-
heurovise enfant; je sens que c'est vrai à présent.
Et elle tomba sur le parquet, évanouie.
Jean avait eu le temps de prendra Pierre par le corps et
de le rejeter en arrière.
— Que fais-tu donc, Pierre? lui dit-il sévèrement. Ce n'est
pas la malheureuse qu'il faut frapper, c'est le misérable.
— C'est Juste, reprit Pierre Peuquoy, honteux de sa co-
lère aveugle.
U se retira à l'écart, farouche et sombre, t.indis que Jean,
penclié sur Babette, s'efforçait de la rappeler à la vie. U y
eut un assez long silence.
.Vu dehors, par intervalles presque réglés, le canon gron-
d.nlt toujours.
EnQn Babette rouvrit les yeux, et, d'abord, essaya de
rappeler ses souvenirs.
— Qu« s'est-ll donc passé ? demanda-t-elle.
Elle regarda, avec un regard vague, le visage incliné
vers elle de Jean Peuquoy.
Chose étrange 1 Jean ne paraissait pas trop triste. Il y
avait même sur son excellente physionomie, en même temps'
qu'un attendrissement profond, une sorte de contentement
secret.
— Mon bon cousin! dit Babette en lui tendant la main.
Le premier mot de Jean Peuquoy à La chère affligée fut
— Espérez, Babette, espérez :
Mais les yeux de Babette s'arrêtèrent en ce moment sur
la figure morne et désolée de son frère, et elle tressaillit,
car tout lui revint à la mémoire à la fois.
— Oh ! Pierre, pardon ! pardon ! cria-t-elle.
Sur un signe touchant de Jean Peuquoy pour l'exhorter à
la miséricorde. Pierre s'avança vers sa sœur, Iji releva, la
fit s'asseoir.
— Rassure-toi, lui dit-il. Ce n'est pas à toi que j'en veux.
Tu as dû tant souffrir ! Rassure-loi. Je te répéterai après
Jean : Espère.
— Ah I que puis-je espérer maintenant? dit-elle.
— Non plus la réparation, c'est 'rai, mais du moins la
vengeance, répondit Pierre, les sourcils froncés.
— Et moi. lui glissa Jean à voix basse, moi, je vous dis :
l.'i vengeance et la réparation en même temps.
Elle le regarda avej surprise. Mais, avant qu'elle pût l'in-
terroger. Pierre reprit :
— De nouveau, pauvre sœur, je te pardonne. Ta faute,
en somme, n'est pas plus grande pjrce qu'un lâche t'a
trompée deux fois. Je t'aime, Babette, comme je t'ai tou-
jours aimée.
Babette, heureuse dans sa douleur, se Jeta dans les bras
de son frère.
— Mais, reprit Pierre Peuquoy quand il l'eut embrassée,
ma colère ne s est pas éteinte, elle s'est seulement dépla-
cée. Celui qu'elle voudrait maintenant atteindre c'est, je le
répète, cet infâme suborneur, cet odieux Martin-Guerre!...
— Mon frère : interrcmpit douloureusement Babette-
— Non, pour lui pas de pitié : s'écria le bourgeois rigi-
de. Mais à son maitre. ù monsieur d'Exmès, je dois une
réparation, ma loyauté en convient sans peine.
-- .le vous l'avais bien dit, Pierre, reprit Jean Peuquoy.
— Oui, Jean, vous aviez raison, com.ue toujours, et j'avais
mal jugé ce digne seigneur. Désormais, tout s'explique.
■Son silence même était de !a délicalesse. Pourquoi nous
eiit-il cruellement rappelé un malheur irréparable? J'avais
tort ! Et quand je songe que, par une méprise funeste,
j'allais peut-être mentir aux convictions et aux instincts
de toute ma vie, et faire payer à cette France que j'aime
tant une faute qui n'existait même pas
— .4 quoi tiennent, mon Dieu ! les grands événemens
de ce monde ! reprit philosophiquement Jean Peuquoy ;
mais par bonheur, rien n'est perdu encore, ajoutat-il, et,
grâce à la confiance de Babette, nous savons maintenant
que le vicomte d'Exmès n'a pas démérité de notre amitié.
Oh : je connaissais son noble cœur ; car je n'ai jamais eu
qu'à l'admirer, liormis dans son hésitation première, quand
nous lui avons d abord proposé la revanche de la prise
de Saint-Quentin. Mais cette hésitation, m'est avis qu'il
contribue en ce moment à la réparer d'une éclatante fa-
çon.
Et le brave tisserand, faisant signe qu'on écoutât le son
formidable du canon, qui semblait retentir à coups de plus
en plus pressés.
— Jean, reprit Pierre Peuquoy, savez-vous ce que dit
pour nous cette canonnade?
Elle nous dit que monsieur d'Exmès est là. répondit
Jean.
— Oui. frère, mais ajouta Pierre à l'oreille de son cou-
sin, elle nous dit encore : Souienez-i-ous du 5 !
— Et nous nous en souviendrons. Pierre, n'est-il pas vrai?
Ces confidences à voix basse alarmaient Babette, qui.
toute à son idée fixe, murmura :
— Que complotent-ils? Jésus! Si nicnsieur d'Exmès est
là. Dieu veuille que du moins ce Martin-Guerre n'y soit pas
avec lui !
— Martin-Guerre? reprit Jean qui l'entendit. Oh! mon-
sieur d'Exmès aura lionteusement chassé ce serviteur In-
digne! Et il aura bien fait dans l'intérêt même du lâche:
car nous l'eussions provoqué et tué, à son premier pas dans
Calais; n'est-ce pa«, Pierre?
— En tout cas, reprit le frère de son accent inflexible,
si ce n'est à Calais, ce sera à Paris : je le tuerai !
— Oh ! s'écria Babette, ce sont justement ces représailles
que je craignais, non pas pour lui, que je n'aime plus,
que je méprise, mais pour vous, Pierre, pour vous Jean,
tous deux si fraternels et si dévoués.
— Ainsi, Babette, dit Jean Peuquoy ému, dans uu com-
bat entre lui et moi ce n'est pas pour lui c'est pour mol
que vous feriez des vœux
— Ah ! reprit Babotte. cette seule question, Jean, est la
plus cruelle punition de ma faute que vous puissiez m'in-
fliger. Entre vous si bnu et si clément et lui si vil et si traî-
tre, comment donc pounais-je hésiter aujourd'hui?
— Merci ! s'écria Jean. Ce que vous dites là me fait du
bien, Babette, et croyez que Dieu vous en récompensera
LES DEUX DIANE
09
— Je suis sur, moi du moins, reprit Pierre, que Dieu
liunira le coupable Mais ne sungeons pas encore à lui,
ami. illt-il ;ï Jean, nous avons actuelliment d'autres clioses
il faire, et trois jours seulement pour préparer ces chOies.
II faut sortir, voir nos amis, comiiter les armes ,.
Il répéta à voix basse :
— Jean, souvenons-nuus du 5 '.
Un quart d'heure après, taudis que Babette, retirée plus
calme dans sa ctiambre. remerciait Dieu, sans trop savoir
de quoi, de leur côté, l'armurier et le tisserand sortaient
tout affairés de la ville
Ils ne paraissaient plus penser :'i Martin-Guerre, leciuel,
eu ce moment, pour le dire en passant, se doutait aussi
fort peu du mauvais parti qu'on lui préparait dans cette
ville de Calais où il n avait jamais mis le pied.
Cependant, les canons tonnaient toujours, et, comme dit
Rabuim. chargeaient et déOianjealenl, de turie esmerveil-
laljle, leur tempête darlillerlc.
LIV
Sf.VS L.1 Tt;NTE
Trois jours après cette scène, le 4 janvier au soir, les
Français, en dépit des prédictions de lord Wentwortli,
avaient encore lait di chemin.
Us avaient dépas=é, non seulement le pont, mais aussi le
fort de NieuUay, dont ils étaient depuis le matin les maî-
tres, ainsi que de toutes les armes et munitions qu'il conte-
nait.
De cette position, ils pouvaient déscrmais fermer le pas-
sage a tout secours d'Espagnols ou d'Anglais venant de
terre.
Un tel résultat valait bien, certes, les trois jours de lutte
acharnée et meurtrière qu'il avait coiltés.
— Mais, c'est un rêve : s'était éci-ié le haut.Un gouver-
neur de Calais, quand il avait vu ses troupes fuir en dé-
sordre vers la ville, malgré ses courageux efforts pour les
letemr à leur poste.
Et, comble d humiliation ! 11 avait dtl les suivre. Son de-
voir était de mourir le dernier,
— Par bonheur, lui dit lord Derby quand ils furent en
sûreté, par bonheur, Calais et le Vieux-Château, même
avec le peu de forces qui nous restent, tiendront bien deux
ou trois jours encore. Le fort de Risbank et l'entrée par
mer demeurent libres, et lAngleterre n'est pas loin !
Le conseil de lord Wentworth assemblé déclara en effet
avec assurance que là était le salut. Mais ce n'était plus le
temps d'écouter l'orgueil. Un avis devait être sur-le-champ
expédié à Douvres. Le lendemain, au plus tard, de puis-
sans renforts arriveraient, et Calais était sauvé.
Lord Wentworth adopta ce parti avec résignation. Une
barque partit aussitôt, emportant un message pressant
pour le gouverneur de Douvres.
Puis, les Anglais piirent des mesures pour concentrer
toute leur énergie sur la défense du Vieux-Château.
C'était là le côté vulnérable de Calais. Car la mer, les
dunes et une poignée de milices urbaines suffisaient, et au-
delà, à protéger le fort de JSisbank.
Tandis que les assiégés organisent dans Calais la résis-
tance sur le point attaquable, voyons un peu, hors de la
ville, où en sont les assiégeans, et ce que notamment devien-
nent, dans cette soirée du 4, le vicomte d'Exmes, Martin-
Guerre, et leurs vaillantes recrues.
Leur besogne était celle de S(jldats et non de mineurs
et leur place n'étant pas aux tranchées et travaux du siège,
mais au combat et à 1 a.ssaut, ils doivent se reposer, à l'heure
qu'il est. Nous n'aurons en effet qu à. soulever la toile de
cette tente placée un peu à l'écart sur la droite du camp
français, pour retrouver Gabriel tt sa petite troupe de vo-
lontaires.
Le tableau qu'ils piésentaient éta't pittoresque et sur-
tout varié.
Gabriel, la tête baissée, assis dans un coin sur le seul
escabeau qu'il y eût, paraissait absorbé par une préoccu-
pation profonde.
A ses pieds, Martin-Guerre raccommodait la boucle d'un
ceinturon. Il relevait de temps en temps les yeux vers son
mailre ave sollicitude, mais il respectait la silencieuse mé-
ditation où 11 le voyait plongé.
Xon loin d'eux, sur une sorte de lit formé de manteaux,
gisait et geignait un blessé. Hélas! ce blessé n'était autre
encore que le mallieureux Malemoit.
A l'autre extrémité de la tente, le pieux Lactance age-
nouillé égrenait son chapelet avec activité et ferveur, Lac-
tance avait eu le malheur d'assommer le matin, à la prise
du fort Nieullay, trois de ses frères en Jésus-Christ- Il re-
devait donc a .sa conscience trois cents Pnler et autant I
d'/lfc. C'était le taux ordinaire que lui avait imposé pour |
ses morts son confes,seur. Ses blesses ne comptaient nue
pour moitié.
Près de lui, Yvonnet, après avoir .soigneusement décrotté
et brossé ses habits tiichês par la boue et la poiiure cher-
chait des yeux un coin du soi qui ne fut par trop humide
afin de s'y étendre et de prendre un peu de repos, les
veilles et fatigues trop prolongées étant tout a fait con-
tri.iies à son tempérament délicat,
A deux pas d'Yvonnet, Scharfenstein oncle et Scharfens-
tein neveu faisaient sur leurs doigts énormes des calculs
compliqués. Ils supputaient ce que -.ourrait leur rapporter
le butin de la matinée. Scharfenstein neveu avait eu le ta-
lent de mettre la main sur une armure de prix, ut ces dignes
Teutons, le visage épaf.oui, partageaient d'avance l'argent
qu'ils comptaient tirer de cette riche proie.
Pour le reste des soudards, groupés au centre de la tente.
Ils jouaient aux dés, et joueurs et parieurs suivaient avec
animation les chances diverses de la partie.
Une grosse chandelle fumeuse, flchée à même la terre,
éclairait leurs physionomies joyeuses ou désappointées et
projct.'-it même quelques lueurs incertaines jusqu'aux au-
tres figures, aux expressions opposées, que nous avons
tâché de découvrir et d'esquisser dans la pénombre,
A un gémissement plus douloureux poussé par le paun-e
Maleniort. Gabriel releva la tête, et, ir.terpeilant son écuyer :
— Martin-Guerre, quelle heu-e peut-il être maintenant ?
lui demanda-t-il.
— Monseigneur, je ne sais pas trop, répondit Martin
cette nuit pluvieuse a éteint toutes les étoiles. Mais J'estime
qu'il ne doit pas être loin de six heures; car il y a plus
d'une heure qu'il fait nuit fermée.
— Et ce chirurgien fa bien promis de venir à six heures?
reprit Gabriel.
— A six heures précises, monseigneur Et tenez on sou-
lève la portière, c'est lui, le voilà.
Le vicomte d'Exmès jeta un coup d'œil sur le nou-
vel arrivant, et sur-lechamp le reconnut II ne l'avait pour-
tant vu qu'une fois. Mais la figure du chirurgien était de
celles que l'on n'oublie pas quand on les a rencontrées.
— Maitre Ambroise Paré I s'écria Gabriel en se levant
— Monsieur le vicomte d'Exmès ! dit Paré avec un pro-
fond salut.
— Ah ! maître, je ne vous savais pas au camp, si près de
nous, reprit Gabriel,
— Je tache d'être toujours à l'endroit où je puis me
rendre le plus utile, répondit le chirurgien,
— Oh! je vous reconnais bien là, généreux cœur; et je
vous sais doublement gré aujourd'hui d'être ainsi car je
vais recourir à votre science et à votre habileté.
— Pas pour vous, j'espère, dit Ambroise Paré De auoi
s'agit-ii?
— C'est un de mes gens, reprit Gabriel, qui, ce matin
en se ruant avec une espèce de frénésie sur les fuyards
anglais, a reçu de l'un d'eux un coup de lance dans
l'épaule,
— Dans l'épaule? te n'est peut-être pas grave dit le
chirurgien,
— J'ai peur du contraire, reprit Gabriel en baissant la
voix; car un des camarades du blessé, Scharfenstein que
voilà, a si rudement et si maladroitement essayé de déga-
ger le bois de la lance, qu'il l'a cassée; et le fer est resté
dans la plaie,
Ambroise Paré laissa échapper une grimace de mauvais
augure .
— Voyons cela, dit-il cependant avec son calme accoutumé.
On le mena au lit du patient. Tous les soudards s'étaient
levés et entouraient le chirurgien, laissant là, qui son jeu
qui ses calculs, qui son nettoyage. Lactance seul continua
à marmotter dans son coin. Lactance, quand il faisait pé-
nitence de ses prouesses, ne s'interrompait jamais que pour
en commettre d'autres.
Ambroise Paré écarta les linges qui enveloppaient l'épaule
de Malemort, et examina attentivement la blessure. Il secoua
la tête avec doute et mécontentement, mais il dit tout haut ;
— Ce ne sera rien.
— Heuh ! grommela Malemort. SI ce n'est rien, pourrai-
je demain retourner me battre?
— Je ne crois pas, dit Ambroise Paré qui sondait la plaie.
— Aîel mais vous me faites un peu mal, savez-vous?
reprit Malemort.
— Pour cela, je le crois, dit le chirurgien ; du courage,
mon ami !
— Oh I j'en al, fit Malemort. Après tout, ju.squ'lcl c'est
tort tolérable. Sera-ce plus dur quand il faudra extirper
ce damné tronçon t
— Non, car le voici, dit Ambroise Paré triomphant, en
élevant et montrant à Malemort le fer de lance qu'il venait
d'extraire,
— Je vous suis bien obligé, monsieur le chirurgien, re-
partit poliment Malemort.
100
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Un murmure d'admiration et d'étonnement accueillit le
coup de maiire d'Ambroise Paré.
— Quoi ! tout est fini ? dit Gabriel. Mais c'est «m prodige ?
— Il faut convenir aussi, reprit Ambroise en souriant,
que le blessé n'était pas douillet.
— Ni l'opérateur maladroit, par la messe ! s'écria der-
rière les soldats un survenant, que dans l'anxiété générale
personne n'avait vu entrer.
Mais, à cette voix bien connue, tous s'écartèrent respec-
tueusement.
— Monsieur le duc de Guise '. dit Paré en reconnaissant
le général en chef.
— Oui. maître, reprit le duc, monsieur de Guise qui est
stupéfait et ravi de votre savoir-faire. Par Saint-François,
mon patron ! j'ai vu la-bas tout à Iheure. à l'ambulance,
des ânes bâtés de médecins qui, j'en jure, taisaient plus de
mal i nos soldais avec leurs Instrumens que les Anglais
avec leurs armes. Mais vous avez arraché ce pieu, vous,
aussi aisément qu'un cheveu blanc. Et je ne vous connais-
sais pas! Comment vous appelle-t-on, maître?
— Ambroise Paré, monseigneur, (lit le chirurgien.
— Eh bien : maiire Ambroise Paré, reprit le duc de Guise,
je vous réponds que votre fortune est faite, à une condi-
tion toutefois.
— Et peut^n savoir laquelle, monseigneur?
— C'est que s'il m'arrive plaie ou bosse, ce qui est fort
possible, et ces jours-ci plus que jamais, vous vous cliar-
giez de moi et me traitiez sans plus de façon et de céré-
monie que ce pauvre diable-là.
— Monseigneur, je le ferais, dit Ambroise en s'inclinant.
Tous les hommes sont égau.K devant la souffrance.
— Hum ! reprit François de Lorraine, vous tâcherez donc,
au cas que je vous dis, qu'ils le soient aussi devant la
guérison. *
— Monseigneur me permettra-t-ll actuellement, dit le
chirurgien, de fermer et de bander la plaie de cet homme.
Tant d'autres blessés ont besoin de mes soins aujourd'hui !
— Faites, maiire .\mbroise Paré ! reprit le duc Faites
sans VOUS' occuper de moi. J'ai hâte moi-même de vous
renvoyer délivrer le plus de patiens possible des mains de
nos Esculapes jurés. D'ailleurs, j'ai à m'cntretenir avec
monsieur ■d'E.xraès.
Ambroise Paré se remit donc tout de suite au pansement
de Malemort.
— Monsieur le chirurgien, je vous remercie de nouveau,
lui dit le blessé. Mais, pardonnez-moi, j'ai encore un ser-
vice à vous demander
— Qu'est-ce que c'est, mon vaillant? demanda Ambroise.
— 'V'oici, monsieur le chirurgien, reprit Malemort. Main-
tenant que je ne sens plus dans ma chair cet horrible bâ-
ton qui me gfnait atrocement, il me semble que je dois
être à peu près guéri?
— Oui, à peu près, dit Ambroise Paré tout en serrant
les ligatures.
— Eh bien ! alors, fit Malemort d un ton simple et dégagé,
voulez-vous avoir la bonté de dire à mon maître, à mon-
sieur d'E.xmés. que. si l'on se bat demain, je suis parfai-
tement en état de me battre.
— Vous battre demain ! s'écria Ambroise Paré. Ah çà !
mais vous n'y songez pas !
— Oh ! si fait I j y songe, «prit Malemort avec mélan-
colie.
— Mais, malheureux, dit le chirurgien, sachez que je
vous ordonne huit jours de repos absolu, au moins huit
jours de lit, huit jours de diète!
— Diète de nourriture, soit, reprit Malemort, mais pas
diète de bataille, je vous en prie.
— Vous êtes fou ! continua Ambroise Paré ; si vous vous
leviez seulement, la fièvre vous prendrait, vous seriez perdu.
J'ai dit huit jours, je n'en rabats pas une heure.
— Ileuh ! beugla M.alomort, dans huit jcurs le siège sera
bâclé. Je ne me battrai donc jamais tout mon saoul,
— Voilà un rude gaillard ! dit le duc de Guise qui avait
prêté l'oreille à ce singulier dialogue.
— Malemort est comme cela, reprit en souriant Gabriel,
el je vous prierai même, monseigneur, de donner des ordres
pour qu'on le transporte à l'ambulance et pour qu'on l'y
surveille; car s'il entend le bruit de quelque mêlée, 11
est capable de vouloir se lever malgré tout.
— Eh bien ! rlên de plus simple, dit le duc de Guise.
Faites-le transporter vous-même par ses camarades.
— C'est que, monseigneur, reprit Gabriel avec quelque
embarras, j'aiiral peut-être besoin de mes hommes cette
nuit.
— Ah 1 ût le duc, en regardant le vicomte d'Exmès avec
surprise.
— SI monsieur d'Exmès le désire, dit Ambroise Paré qui
s'approcha après avoir terminé son pansement, je vais en-
voyer deux de mes aides avec un brancard pour prendre
ce blessé batailleur.
— Je vous remercie et j'accepte, dit Gabriel. Je le recom-
mande à votre attention la plus vigilante, n'est-ce pas?
— Heuh ! clama de nouveau Malemort avec désespoir.
Ambroise Paré sortit après avoir pris congé du duc de
Guise. Les gens de monsieur d'Exmès, sur un signe de
Jlartin-Guerre, se retirèrent tous à l'extrémité de la tente,
et Gabriel put rester dans une sorte de tête-à-tête avec le
général commandant le siège.
LV
LES PETITES B.\RQrES S.iUVEXT LES GKOS NAVIRES
Quand le vicomte d'Exmès se trouva ainsi à peu près
seul avec le duc de Guise, il commença en lui disant :
— Eh bien ! êtes-vous content, monseigneur ?
— Oui. ami, répondit François de Lorraine, oui. content
du résultat obtenu, mais, je 1 avoue, inquiet du résultat à
obtenir C'est cette inquiétude qui m'a fait sortir de ma
tente, errer par le camp, et venir chercher auprès de vous
bon encouragement et bon conseil.
— Mais qu'y a-t-il donc de nouveau? reprit Gabriel. L'évé-
nement a, ce me semble, dépassé toutes vos espérances.
En quatre jours, vous voilà maître des deux boucliers de
Calais. Les défenseurs de la ville même et du Vieux-Châ-
teau ne tiendront pas maintenant plus de quarante-huit
heures.
— C'est vrai, dit le duc, mais ils tiendront quarante-huit
heures, et cela suffit pour nous perdre et les sauver.
— Oh ! monseigneur me permettra encore d'en douter, dit
Gabriel.
— Non, ami, m.'i vieille. expérience ne me trompe point,
reprit le duc de Guise. A moins d'un coup de fortune Im-
prévu, d'une chance hors des calculs humains, notre en-
treprise est manquèe. Croyez-moi quand je vous le dis.
— Et comment cela? demanda Gabriel avec un sourire
qui répondait mal à la tristesse dune telle confidence.
— Je vais vous le démontrer en deux mots, et sur votre
plan même. Suivez-moi bien.
— Je suis tout attention, dit Gabriel.
— La tentative étrange et hasardeuse où votre jeune ar-
deur a entraîné ma prudente ambition, reprit le duc.
n'avait d issue possible que par l'isolement et l'étonnement
de la garnison anglaise. Calais était imprenable, soit, mais
n'était pas insurprenable. C'est d'après cette idée que nous
avons raisonné notre folie, n'est-il pas vrai?
— Et jusqu'à pré.sent, reprit Gabriel, les laits n ont pas
trop donné tort à nos calculs.
— Non, sans doute, dit le duc de Guise, et vous avez
prouvé, Gabriel, que vous saviez aussi bien Juger les
hommes que voir les choses, et que vous aviez étudié le
cœur du gouverneur de Calais aussi habilement que l'Inté-
rieur-de sa ville. Lord Wentworth n'a démenti aucune de
vos conjectures. Il a cru que ses neuf cents hommes et
ses redoutables avant-postes suffiraient pour nous faire -re-
pentir de notre audacieuse équipée. 11 nous a estimé trop
peu pour s'alarmer, et n'a pas daigné appeler à son secours
une seule compagnie, ni sur le continent ni en Angleterre.,
— J'avais été à même, dit Gabriel, de pi-éjuger comment
son dédaigneux orgueil se comporterait en pareille circons-
tance.
— Aussi, reprit le duc de Guise, avons-nous, grâce à cette
outrecuidance, emporté le fort Saint-Agathe presque sans
coup férir, et le fort de Nieullay par trois jours de lutte
heureuse.
— Si bien qu'à présent, dit joyeusement Gabriel, les An-
glais ou les Espagnols venant secourir, du côté de la terre,
leur compatriote ou leur allié, trouveraient, au lieu des
canons de lord Wentviorth pour les seconder, les batteries
du duc de Guise pour les écraser.
— Ils s'en défieront et ne s'approcheront qu'à distance,
reprit en souriant François de Guise, que gagnait la bonne
humeur du jeune homme.
— Eh bien, n'avons-nous pas conquis là un point Impor-
tant ? reprit Gabriel.
. _ Sans doute, sans doute, dit le duc : mais ce n'est mal-
heureusement pas le seul, ce n'est inome pas le plus impor-
tant. Nous avons fermé aux auxiliaires extérieurs de Ca-
lais un des chemins qu'ils pouvaient prendre, ime des portes
de la place.' Mais 11 leur reste une autre porte, un second
chemin. , ■ < i
— Lequel donc, monseigneur? demanda Gabriel, qui fei-
gnait de chercher.
— Jetez les yeux sur cette carte, refaite par le maréchal
StrozzI, d'après le plan que vous nous aviez remis, dit le
général en chef. Calais peut être secouru par deux extrémi-
tés : par le fort de Nieullay qui défend les chaussées et
I avenues de terre.
LES DEUX DIANE
101
— Mais qui les défend pour nous à présent, Interrompit
Gatirlel.
— Sans doute, reprit le duc de Guise ; mais là, du cote
de la mer. protégé par 1 Hcéaii. les marais et les dunes, ii
y <i. vo>ez ) le lort de Rishanl». ou, si vous 1 aimez mieux
la tour Octogone : le lort de Risbauk qui commande tout
le port et qui rouvre et le ferme aux navires, (^u un aver-
tissement en parte ponr Douvres, en quelques heures les
vaisseaux anelais amènent assez de renions et de vivres
pour assurer la place pendant des années. Ainsi, le fort de
rons de Calais. Puis, quand ils se jugeront assez nombreux.
Us nous assiégeront â leur tour. J admets qu'ils ne
reiiriMinent pas tout de suite le tort de Nieullay, ils fini-
ront bien par reprendre celui de Sainte-.Vgatlie. Ce sera
assez pour nous foudroyer entre deux feux.
— Une telle catastrophe serait épouvantable en eSat, dit
paisiblement Gabriel.
— Elle n'est que trop probable pourtant ! reprit le duc
de Giiiso. qui serrait sa main contre son Iront avec décou-
ragement.
*<^-<i^H<;(i^
Le tableau qu'ils présentaient ct.iit pittoresque et surtout varie.
Risbank garde la ville, et la mer garde le fort de Risbaiik.
Or. savezvous, Gabriel, ce qu'après son échec de tantôt,
fait à cette heure lord Weiitwortn7
— Parfaitement, répondit avec calme le vicomte d'Exmès.
Lord Wentwoith. sur 1 avis unanime de son conseil, expé-
die en toute hftte à Douvres un avertissement jusiiu'ici trop
retardé, et compte recevoir demain, à pareille heure, les
renforts qu'il reconnaît enfin nécessaires.
— Après? vous n'aclievcz pas? dit monsieur de Guise.
— Mais J'avoue, monseigneur, que je ne vois pas beau-
coup plus loin, reprit Gabriel. Je n'ai pas la prescience de
Dieu.
— 11 suffit ici de la prévo.vance d'un homme, reprit
François de Lorraine, et, puisque la vôtre s'arrête a
moitié cbemln, je continuerai pont elle.
— Que monseigneur veuille, donc m'apprendre ce qui,
selon lui, adviendra, dit Gabriel «n s'inclinant
— C'est fort simple, reprit monsieur de GÛlse. Les assié-
gés, secourus au besoin par l'.Angleterre entière, pour-
ront, dès demain, nous 'opposer, au Vieux-ChAteau, des
forces supérieures, des forces désormais inviiif ibles. si
néanmoins nous tenons bon, a'.\rdres, de Flam. 'le Saint-
Quentin, tout ce qui se trouve d'Espagnols et d .\nglais en
France va s'amasser, comme la neige hivernale, aux envl-
— .Mais, dit le comte d'Exmès. vous n'avez pas été.
monseigneur, sans songer aux moyens de la prévenir,
cette catastrophe terrible?
— Je ne songe qu'à cela, parbleu : dit le duc de Guise.
— .■^h ! Eh bien? demanda négligemment Gabriel.
— Eh bien ! la seule chance, chance trop précaire, bêlas !
qui nous reste, c'est je crois, de donner demain au Vieux-
Chateau, en tout état de choses, un assaut désespéré.
Rien ne sera prêt comme il faut .sans doute, quoique
l'on doive pousser cette nuit les travaux avec toute l'acti-
vité possible. Mais 11 n'y a pas d'autre parti à prendre, et
cela est moins fou encore que d'attendre l'arrivée des ren-
forts d'Angleterre. La luiie Irançaisv. comme ils disent en
Italie, viendra peut-être à bout, dans son impétuosité pro-
digieuse, de CCS inabordables murailles.
— Tv'on, elle s'y brisera repartit tioidement Gabriel. Par-
donnez-moi, monseigneur, mais il me semble que l'armée
de France n'est, en ce moment, ni assez forte ni assez
faible pour l'aveiitnrur ainsi dans l'impossible. Une respon-
sabilité terrible pèse sur vous, monseigneur. 11 est vral^
semblable qu'après avoir perdu la moitié de notre momie,
nous serions finalement repousses. Que compte faite alors
le duc de Guise ?
— >;c pas s'exposer du moins à une ruine totale, à un
102
ALEXANDRE DUMAS ILLUsUTiE
échec complet, dit douloureusement François de Lorraine,
retirer de ces murs maudits les troupes qui me resteront,
et les conserver pour de meilleurs jours au roi et à la
patrie.
— Le vainqueur de Metz et de Renty battre en retraite '■
s'écria Gabriel.
— Cela vaut toujours mieux que de s'obstiner dans la
défaite, comme le connétable à la journée de Saint-Lau-
rent, dit le duc de Guise.
— N'importe ! reprit Gabriel, le coup serait désastreux
et pour la gloire de la France et pour la réputation de
monseigneur.
— Eh ! qui le sait mieux que moi ! s'écria le duc de
Guise. Voilà ce que c'est que le succès et que la fortune !
Si j'avais réussi, j'eusse été un héros, un grand génie, un
demi-dieu. J'échoue, et je ne serai plus qu'un esprit pré-
somptueux et vain qui méritera la honte de sa chute. La
même tentative qu'on eût appelée grandiose et surpre-
nante, si elle eût heureusement abouti, va m'attirer les
huées de l'Europe, et ajourner, ou même détruire dans
leur germe, tous mes projets et toutes mes espérances. A
quoi tiennent les pauvres ambitions de ce monde !...
Le duc se tut, consterné. Il y eut un assez long silence
que Gabriel, à dessein, se garda d'interrompre.
II voulait laisser monsieur de Guise mesurer de son œil
expert les terribles difiîcultés de la situation.
Puis, quand il jugea que le duc les avait de nouveau
bien sondées, il reprit :
— Je vous vois, monseigneur, dans un de ces momens
de doute qui, au milieu même des plus grandes œuvres,
saisissent les plus grands ouvriers. Un mot cependant. Ce
n'est pas certainement un génie supérieur, un capitaine
consommé comme celui auquel j'ai l'honneur de parler,
qui a pu s'engager à la légère dans une entreprise aussi
grave que celle-ci. Les moindres détails, les éventualités
les plus improbables en ont été prévus dès Paris, dès le
Louvre. Vous avez dû trouver d'avance des dénouemens â
toutes les péripéties et des remèdes à tous les maux. Com-
ment se lait-il que vous hésitiez et cherchiez encore?
— Mon Dieu ! dit le duc de Guise, votre enthousiasme
et votre assurance juvéniles m'ont, je crois fasciné et
aveuglé. Gabriel.
— Monseigneur !... reprit le vicomte d Exmès avec
reproche.
— Oh ! ne vous blessez pas, je ne vous en veux point,
ami : j'admire toujours votre idée qui était grande et
patriotique. Mais la réalité aime justement à tuer les beaux
rêves. Néanmoins, je m'en souviens bien, je vous avais
posé mes objections sur cette même extrémité où nous
voilà, et vous aviez détruit ces objections.
— Et comment, s'il vous plaît, monseigneur? demanda
Gabriel.
— Vous m'aviez promis, dit le duc de Guise, qui si nous
nous rendions maîtres en peu de jours des deux forts de
Sainte-.^gathe et de Nieullay, les intelligences que vous
aviez dans la place mettraient dans nos mains le fort de
Risbank, et qu'ainsi Calais ne pourrait plus être secouru
ni par mer, ni par terre. Oui, Gabriel, je me le rappelle,
et vous devez vous le rappeler aussi, vous m'aviez promis
cela.
— Eh bien : . dit le vicomte d'Exmès, sans paraître
troublé le moins du monde.
— Eh bien ! reprit le duc, vos espérances vous ont
menti, n'est-ce pas? vos amis de Calais n'ont pas tenu
parole, c'est l'usage. Ils ne sont pas encore certains de
notre victoire, et ils ont peur, et ils ne se montreront que
si nous n'avons plus besoin d'eux.
— Excusez-moi. monseigneur; qui vous a dit cela?
demanda Gabriel.
— Mais, mon ami. votre silence même. L'instant e.«t venu
où vous auxiliaires secrets devraient nous servir et pour-
raient nous sauver. Ils ne bougent pas et vous vous taisez.
J'en conclus que vous ne comptez plus sur eux, et qu'il
faut renoncer à ce secours.
— .Si vous me connaissiez mieux monseigneur, reprit
Gabriel, vous sauriez que je n'aime guère parler quand je
puis agir.
— Eh quoi? espérez-vous toujours? dit le duc de Guise.
— Oui. monseigneur, puisque je vis. répondit Gabriel
avec une expression mélancolique et grave.
— .Mnsi le fort de Risbank?...
— Vous appartiendra, si je ne suis pas mort, quand cela
sera nécessaire.
— Mais. Gabriel, ce serait nécessaire demain, demain
au matin:
— Nous l'aurons donc demain, au matin ! répondit avec
calme Gabriel, à moins, je le répète, que je ne succombe ;
mais alors vous ne pourrez pas reprocher un manque de
parole à celui qui aura donné sa vie pour tenir sa pro-
messe.
— Gabriel, dit le duc de Guise, qu'allez-vous faire? bra-
ver quelque danger mortel, courir quelque chance insen-
sée? Je ne veux pas, je ne veux pas' La France na que
trop besoin d'hommes tels que vous.
— Ne vous inquiétez de rien, monseigneur, reprit Gabriel,
Si le péril est grand le but est grand aussi, et la partie
vaut bien les risques quelle entraine. Ne pensez qu'a
profiter du résultat, et laissez-moi maître des moyens. Je
ne réponds que de moi, et vous répondez de tous.
— Que pourrais-je faire pour vous seconder du moins?
dit le duc de Guise. Quelle part me laissez-vous dans vos
desseins ?
— Monseigneur, reprit Gabriel, si vous ne m'aviez lait
la grâce de venir ce soir sous cette tente, mon intention
était daller vous trouver dans la vôtre et de vous adresser
une requête ..
— Parlez, parlez ! dit vivement François de Lorraine.
— Demain, 5 du mois, au point du jour, monseigneur,
c'est-à-dire sur les huit heures, les nuits sont longues en
janvier, veuillez poster quelqu'un de sûr à ce promontoire
d'où l'on voit le fort de Risbank. Si le drapeau anglais
continue d'y flotter, hasardez l'assaut désespéré que vous
aviez résolu, car j'aurai échoué, en d'autres termes je
serai mort.
— Mort ! s'écria le duc de Guise, A'ous voyez bien, Gabriel,
que vous allez vous perdre.
— N'employez pas, en ce cas, votre temps à me regret-
ter, monseigneur, dit le jeune homme. Que seulement
tout soit prêt et animé pour votre dernier effort, et je prie
Dieu qu'il vous soit donné d'y réussir. Allez i que tout
marche et combatte ! Les secours d'Angleterre ne pour-
ront arriver avant midi ; vous aurez quatre heures d'hé-
roïsme pour prouver, avant de battre en retraite, que les
Français sont intrépides autant que prudens.
— Mais vous, Gabriel, reprit le duc. répétez-moi du
moins que vous avez quelques chances de succès.
— Oui, j'en ai. rassurez-vousi monseigneur. Aussi, res-
tez calme et patient comme un homme fort que vous êtes.
Ne donnez pas trop vite le signal d'un assaut trop préci-
pité. Ne vous jetez pas, avant l'ordre de la nécessité, dans
cette extrémité hasardeuse. Enfin : vous n'aurez qu'à faire
continuer tranquillement par monsieur le maréchal Strozzi
et ses mineurs les travaux du siège, et vos soldats et
artilleurs pourront attendre l'instant favorable pour l'as-
saut, si, à huit heures, on vous signale sur le fort de
Risbank l'étendard de France.
— L'étendard de France sur le fort de Risbank ! s'êcrla
le duc de Guise.
— Où sa vue, je pense, continua Gabriel, ferait immé-
diatement rebrousser chemin aux navires qui arriveraient
d'.\ngleterre.
— Je le pense comme votis, dit monsieur de Guise. Mais,
ami, comment ferez-vous?...
— Laissez-moi mon secret, je vous en supplie, monsei-
gneur, dit Gabriel. Si vous connaissiez mon dessein étrange,
vous voudriez m'en détourner peut-être. Or, ce n'est plus
1 heure de réfléchir et de douter. D'ailleurs, je ne com-
promets en tout ceci ni l'armée, ni vous. Les hommes qui
sont là, les seuls que je veuille employer, sont tous des
volontaires à moi, et vous vous êtes engagé à me laisser
libre avec eux. Je désire accomplir mon projet sans aide
ou mourir.
— Et pourquoi cette fierté ? demanda le duc de Guise.
— Ce n'est point fierté, monseigneur, mais je veux payer
de mon mieux la grâce inappréciable que vous avez bien
voulu me promettre à Paris, et que vous vous rappelez,
j'espère.
— De quelle grâce inapppréciable parlez-vous, Gabriel ?
dit le duc de Guise. Je passe pour avoir bonne mémoire, a
l'endroit de mes amis surtout. Mais j'avoue à ma honte
qu'ici je ne me souviens pas...
— Hélas I monseigneur, reprit Gabriel, la chose est pour-
tant pour moi bien Importante ! Voici en effet ce que j'avais
sollicité de votre bonté ; s'il vous devenait prouvé que.
par l'exécution comme par l'Idée, on me devait, à moi
seul, la prise de Calais, je vous avals demandé, non point
de m'en faire publiquement l'honneur, cet honneur vous
revient à vous, chef de l'entreprise, mais seulement de
déclarer au roi Henri II la part que j'aurais eue, sous vos
ordres, dans cette conquête. Or, vous aviez bien voulu me
laisser espérer que celte récompense me serait accordée.
— Quoi : est-ce là cette faveur inouïe à laquelle vous
faisiez allusion, Gabriel ? reprit le duc. Du diable si Je
m'en doutais ! Mais, mon ami. ce ne sera pas une récom-
pense cela, ce sera une justice ; et, secrètement ou publi-
quement, à votre gré, je serai toujours prêt à reconnaître
et attester comme je le dois vos mérites et vos services.
— Mon ambition ne va pas au delà, monseigneur, dit
Gabriel. Que le roi soit informé de mes efforts, il a dans
les mains un prix qui vaudra pour moi tous les honneurs
et tous les bonheurs du monde.
— Le roi saura donc tout ce que vous aurez fait pour
lui, Gabriel. Mais moi ne puis-je rien de plus pour vous?
LES DEUX DIANE
103
— Si fait, monseigneur, j'ai encore quelques services a
réclamer de votre bienveillance.
— Tariez, dit le duc.
— D abord, reprit Gabriel, j ai besoin du mot de passe
pour pouvoir cette nuit, à quelque heure que ce soit, sor-
tir du camp avec mes gens.
— Vous n'avez qu'à dire; Calais el Charles, les sentinelles
vous livreront passage.
— Ensuite, monseigneur, dit Gabriel, si je succombe et
que vous réussissiez, j'ose vous rappeler que madame Diane
de Castro, la lille du roi. est prisonnière de lord Wentworth.
et a les droits les plus légitimes à votre courtoise pro-
tection.
— Je me souviendrai de mon devoir d'homme et de gen-
tilliomme. répondit François de Lorraine. Après?
— Enfin, monseigneur, dit le vicomte d'Exmès. je vais
contracter cette nuit une dette considérable envers un pê-
cheur de ces côtes appelé Anselme. Si Anselme périt avec
moi, j'ai écrit à maître Elyot, celui qui a soin de mes
domaines, de pourvoir à la subsistance et au bien-être de sa
famille privée désormais de soutien. Mais, pour plus de
sûreté, monseigneur, je vous serais obligé de veiller à l'exé-
cution de mes ordres.
— Ce sera fait, dit le duc de Guise. Est-ce tout?
— C'est tout, monseigneur, reprit Gabriel. Seulement,
si vous ne me revoyez plus, pensez parfois, je vous prie,
à moi avec quelque regret, et parlez de moi avec quelque
estime, soit au roi qui sera certainement content de ma
mort, soit à madame de Castro qui en sera peut-être fàcliée.
Et maintenant je ne vous retiens plus, et vous dis adieu,
monseigneur.
Le duc de Guise se leva.
— Chassez donc vos tristes idées, ami, dit-il. Je vous
quitte pour vous laisser tout entier à votre mystérieux pro-
jet, et je conviens que jusqu'à demain liuit lieures je serai
bien inquiet et ne dormirai guère. Mais ce sera surtout
a cause de cette obscurité qui pour moi plane sur ce que
vous allez faire. Quelque cliose me dit que je vous reverrai,
et je ne vous dis pas adieu, moi.
— Merci de l'augure, monseigneur! dit Gabriel; car. si
vous me revoyez, ce sera dans Calais ville française.
— Et. en ce cas. reprit le duc de Guise, vous pourrez
vous vanter d'avoir tiré d'un grand péril et l'honneur do
la France, et le mien propre.
— Les petites barques, monseigneur.' sauvent quelquefois
les gros navires, dit en s'inclinant Gatjriel.
Le duc de Guise, sur le seuil de la tente, serra une der-
nière fois, dans un accolade amicale, la main du vicomte
d'Exmès, et rentra tout songeur à son logis.
LVI
OBSCURI SOL.4 SUE XOCTE...
(juand Gabriel revint à sa place, après avoir reconduit
jusqu'à la porte monsieur de Guise, il fit de loin un signe
.1 Martin-Guerre, qui se leva sur le champ et sortit, sans
[■araitre avoir besoin d autre explication.
L'écuyer rentra, un quart d heure après, accompagné d un
homme au teint tiâve, et vêtu misérablement.
.Martin s'approcha de son maître qui était retombé dans
ses réflexions. Pour les autres compagnons, ils jouaient ou
dormaient à qui mieux mieux.
— Monseigneur, dit Martin-Guerre, voici notre homme.
— Ah ! bien ; dit Gabriel. C'est vous qui êtes le pêcheur
Anselme dont Martin-Guerre m'a parlé? ajouta-t-il en
s adressant au nouveau venu.
— Je suis le pêcheur .\nselme. oui, monseigneur, dit
l'homnie.
— Et vous savez, reprit le vicomte d'Exmès, le service
que nous attendons de vous?
— Votre écuyer me l'a dit, monseigneur, et je suis prêt.
— Martin-Guerre a dû cependant vous dire aussi, conti-
nua Gabriel, que dans cette expédition vous couriez avec
nous risque de la vie.
— Oh I reprit le pêcheur, cela, il n'avait pas besoin de
me le dire. Je le savais aussi bien et mieux que lui.
— Et pourtant vous êtes venu? dit Gabriel.
— .Me voilà tout à vos ordre.», repartit Anselme.
— Bien ! ami, c'est le fait d'un vaillant cœur.
— Ou d'une existence perdue, reprit le pêcheur.
— Comment cela? demanda Gabriel. Que voulez-vous
dire?
— Eh ! par Notre-Dame de Grâce ! fit Anselme, je brave
tous les jours la mort pour rapporter quelque poisson, et
bien souvent je ne rapporte rien. Il n'y a donc pas grand
mérite a hasarder aujourd'hui ma peau hàlée pour vous,
qui vous engagez, si Je meurs ou si je vis. à assurer le
sort de ma femme et de mes trois enfans
— Oui, dit Gabriel, mais le danger que vous affrontez
journellement est douteux et caché. Vous ne vous embar-
quez jamais par la tempête. Cette fois le péril est visible
et certain.
— Ah ! reprit le pêcheur, il est srtr qu'il faut être un fou
ou un saint pour s'aventurer sur la mer par une nuit pa-
reille. Mais la chose vous regarde et je n'ai rien ii y re-
prendre, si c'est votre idée. Vous m'avez payé d'avance ma
barque et mon corps. Seulement vous devrez à la Sainte-
Vierge une fameuse chandelle de vraie cire, si nous arri-
vons sains et saufs.
— Et une fois arrivés, Anselme, reprit Gabriel, votre t,'i-
cho n'est pas finie. Après avoir ramé, vous devez, au be-
soin, vous battre, et faire œuvre de soldat après avoir fait
œuvre de marin. Partant, il y a deux dangers pour un, ne
l'oubliez pas.
— C'est bon, dit .-\nselme, ne me découragez pas trop.
Ou vous obéira. Vous me garantissez la vie de ceux qui me
sont chers. Je vous donne la mienne. Marché conclu, n'en
parlons plus.
— Vous êtes un brave homme, reprit le vicomte d'Ex-
mès. Pour votre femme et vos enfaus, soyez tranquille, ils
ne manqueront jamais de rien. J'ai écrit à mon intendant
Elyot mes ordres â ce sujet, et monsieur ie duc de Cuise
lui-même s'en occupera.
— C'est plus qu'il ne m'en faut, dit le pêcheur, et vous
êtes plus généreux qu'un roi. Je ne ferai pas le fmaud
avec vous. Vous ne m'auriez donné que cette somme qui
nous a. par ces temps si durs, tire d'embarras, je ne vous
aurais pas demandé mon reste. Mais si je suis content de
vous, j'espère que vous le serez de moi.
— Voyons, reprit Gabriel, pourrons-nous bien tenir qua-
torze dans votre barque ?
— Elle en a tenu vingt, monseigneur.
— Il vous ts.ut des bras pour vous aider à ramer, n'est-ce
pas?
— Ah 1 oui, par exemple! dit .-Vuselme. J'aurai déj.a assez
à faire au gouvernail et à la voile, si la voile peut tenir.
— Nous avons, dit Martin-Guerre, Ambrosio, Pilletrouss>-
et Landry qui rameront comme s'ils n'avaient fait que cela
toute leur vie, et moi-même je nage aussi bien avec du
bois qu'avec mes bras.
— Oh ! bien, reprit gaiment Anselme, j'aurai l'air d'un
patron huppé, j'espère, avec tant et de si bons compa-
gnons â mon service ! Maître Martin ne m'a plus mainte-
nant laissé ignorer qu'une chose, c'est le point précis où
nous devons débarquer.
— Le fort de Risbank, répondit le vicomte d''Êxmès.
— Le fort de Risbanli ! vous avez dit le fort de Risbanl; ''
s écria .\nselme avec stupéfaction.
— Eh ! sans doute, dit Gabriel, qu'avez-vous à objecter à
cela?
— Rien, reprit le pêcheur, sinon que l'endroit n'est guère
abordalile, et que. pour ma part, je n'y ai jamais jeti-
l'ancre. C'est tout rocher.
— Refusez-vous de nous conduire ? dit Gabriel.
— Ma foi ! non, et, quoique je connaisse mal ces para-
ges-là, je ferai de mon mieux. Mou père, qui était comme
moi pêcheur de naissance, avait coutume dire : Il ne faut
vouloir régenter ni le poisson ni la pratique. Je vous mène-
rai au tort de Risbank, si je puis. Une jolie promenade
que nous ferons là :
— A quelle heure faudra-t il nous tenir prêts? demanda
Gabriel.
— Vous voulez arriver à quatre lieures, je crois ? reprit
Anselme.
— De quatre à cinq, pas plus tôt.
— Eh bien ! du lieu dont nous partons afin de n'être pas
vus et de n'exciter nul soupçon, il faut compter, à vue de
nez, deux heures de navigation : 1 es.sentiel est de ne pas
nous fatiguer inutilement en mer. Puis, pour se rendic
d'ici à la crique, calculons une heure de marche.
— Nous quitterions alors le camp à une heure après mi-
nuit, dit Gabriel.
— C'est cela, répondit Anselme.
— Je vais donc à présent avertir mes hommes, reprit le
vicomte d'Exmès.
— Faites, monseigneur, dit le pêcheur. Je vous deman-
derai seulement la permission de dormir jusqu'à une heure
un somme avec eux. J'ai fait mes adieux chez nous; la
barque nous attend soigneusement cachée et solidement
amarrée: je n'ai donc plus rien qui m'appelle dehors.
— Reposez-vous, vous avez raison. Anselme, dit Gabriel ;
vous aurez .assez de fatigue cette nuit, Jlartin-Guerrc, pré-
viens les compagnons maintenant.
— Hé ! vous autres, les joueurs et les dormeurs ! cria
Martin-Guerre.
— Quoi? Qu'est-ce qu'il y a? dirent-ils en se levant et
s'approchant.
— Remerciez monseigneur. Il y a une expédition partie u-
lière à une heure, dit Martin.
un
ALEX.\N'DRE DUMAS ILLUSTRE
— Bon : très bien ! parfait ! répondirent en chœur una-
nime les soudards.
Malemort mêlait aussi son lionrrali de joie à ces marques
non équivoques de satisfaction.
Mais, dans le moment, entrèrent quatre aides d'Ambroise
Paré, annonçant qu'ils venaient chercûer le blessé pour le
transporter à l'ambulance.
Malemort se mit â jeter les hauts cris.
En dépit de ses protestations et do sa résistance, on le
plaça et on le maintint sur un îsrancard. Il adressa vaine-
ment à ses camarades les plus durs reproches, appelant
même déserteurs et traîtres ces lâches qui allaient se bat-
tre sans lui. On ne tint compte de ses injures, et on l'em-
porta maugréant et Jurant.
— Il nous reste actuellement, dit Martin-Guerre, à ré-
gler toutes nos dispositions et â assigner à chacun son
rôle et son rang.
- Quelle espèce de besogne aurons-nous à faire? de-
manda Pilletrousse.
— Il s agit dune sorte d'assaut, répondit Martin.
— Oh ! alors, c'est moi qui monte le premier i s'écria
1 vonnet.
— Soit ! dit 1 écuj'er.
— Non. c'est injuste! réclama Ambrosio. Tvonnet acca-
le toujours la première place au danger. On dirait qu il
>• en a que pour lui, vraiment !
- Laissez faire, dit le vicomte d'Exmès intervenant. Dans
lasccnsion périlleuse que nous allons tenter, celui qui
uisntera le premier sera le moins exposé, je pense. La
irreuve en est que je veux monter le dernier, moi !
— Alors. Yvonnet est volé ! reprit Ambrosio en riant. i
.Martin-Guerre désigna à chacun son numéro d'ordre. I
< )U pour la marche, soit dans la barque, soit à l'assaut, i
'■œbrosio. PiUetrouse et Landi-y furent avertis qu'ils au- i
raient à ramer. On prévit enfin tout c* qui pouvait être j
iirévu, afin d'éviter autant que possible les malentendus et
la confusion. |
Lactance prit un Instant Martin-Guerre k part.
— Pardon, lui dit-il, croyez-vous que nous ayons à tuer?
— Je ne sais pas au juste; mais c'est fort possible, ré-
ii'Midit Martin.
— Merci, reprit Lactanre, en ce cas. Je vais toujours me )
mettre en avance dans mes prières pour trois ou quatre
morts et autant de blessés.
i,iuand tout fut réglé, Gabriel engagea ses gens à pren-
ire une heure ou deux de repos, n se chargeait de les ré-
veiller lui-même lorsqu'il le faudrait.
— Oui, je dormirai volontiers un pen. dit Yvonnet ; car
iiics pauvres nerfs sont horriblement excités ce soir, et
! ni tant besoin d'être dispos et frais quand Je me bats !
Au bout de quelqes minutes, on n'entendit plus sous
la tente que les ronfiemens réguliers des si)udards et les
uionotoncs patenôtres de Lactance.
lincore ce dernier bruit séteignit-il bientôt. Lactance s'as-
-Diipit aussi, vaincu par le sommeil.
'".abriel seul veillait et pensait.
Vers une heure, il éveilla sans bruit et un à un ses
iinmmes. Tous se levèrent et s'armèrent en silence. Puis,
Is sortirent doucement de la tente et du camp.
Aux mots Calais cl Charles prononcés a voix basse par
'■aliriel. les sentinelles les laissèrent passer sans obstacle.
I.a petite troupe, guidée par Anselme le pêcheur, s'avança
il.u'S par la campagne, le long des côtes. Pas un ne pro-
iiiiiiçait un mot. On n'entendait que le veut qui pleurait et
la mer qui dans le lointain se lamentait.
La nuit était noire et brumeu.sc. Personne ne se trouva
sur le chemin de nos aventuriers. Mais, quand même ils
eu.ssent rencontré quelqu'un, on ne les eût pas vus peut-être.
m si on les eût vus, i cette heure et par cette ombre, on
les eût certainement pris pour des fantômes.
Dans l'intérieur de la ville, il y avait aussi quelqu'un qui,
\ ce moment, veillait encore.
rétait lord Wcntwortli le gouverneur.
i;t cependant, comptant pour le lendemain sur les secours
qu il avait envoyé demander ù Douvres, lord Wentwortli
s'était retiré chez lui pour prendre quelques instans de
repos. ;
U n'avait pas dormi, en effet, depuis trois jours, s'exjio-
sant, il faut le dire, aux endroits les plus périlleux avec une
lulatlgable valeur, se multipliaut sur tous les points où sa
présence était nécessaire.
Le soir du i janvier, il avait encore visité la brèche dn '
\ ieux-Chàteau, posé lui-même les factionnaires, passé en
revue la milice urbaine chargée de la facile défense du fort
lie Uisbank.
Mais, malgré sa fatigue, et bien que tout fut certain et à
trauquille, il ne pouvait dormir. 1
rue crainte vague, absurde. Incessante, le tenait éveillé '
<ur son lit de repos.
Toutes les précautions étalent pourtant bien prises. L'en- i
liemi ne pouvait matériellemeut pas tenter un assaut noc- I
: turne par une brèche aussi peu avancée que celle du Vieux-
j Château. Quant aux autres points, ils se gardaient d'eux-
! mêmes par les marais et par l'Océan.
I Lord Wentworth se répétait tout cela mille fois, et ce-
I pendant il ne pouvait dormir.
Il sentait vaguement circuler dans la nuit autour de la
; ville un danger redoutable, un ennemi invisible,
i Cet ennemi n'était pas. dans sa pensée, le maréchal
' Strozzi, ce n était pas le duc de Nevers, ce n'était pas
même le grand François de Guise.
j Quoi ! était-ce donc son ancien prisonnier que, de loin,
I du haut des remparts, sa haine avait plusieurs fois re-
. connu dans la mêlée? Etait-ce vraiment ce fou, ce vicomte
j d'Exmès, l'amoureux de madame de Castro?
Risible adversaire pour le gouverneur de Calais dans sa
' ville encore si formidablement gardée ;
Cependant, lord Wentworth. quoi qu il fit. ne pouvait ni
maîtriser cet effroi indistinct, ni 1 expliquer.
Mais 11 le sentait et ne dormait pas.
LVII
ENTRE DECX ABIMES
Le fort de Risbank, qu'à cause de ses huit pans on nom-
mait aussi la tour Octogone, était bâti, comme nous lavons
dit, à l'entrée du port de Calai.s, en avant des dunes, et po-
sait sa masse noire et formidable de grauit sur une autre
masse aussi sombre et aussi énorme de rocher.
La mer, quand elle était haute, venait briser ses lames
contre le rocher, mais n'atteignait jamais aux dernières
assises de la pierre.
Or, la mer était bien forte et bien menaçante dans la
nuit du 4 au 5 janvier 1558, vers quatre heures du matin.
Elle poussait de ces immenses et lugubres gémlssemens qui
la font ressembler â une ùme toujours inquiète et toujours
désolée.
A un moment, un peu après que la sentinelle de deux à
quatre heures eût été remplacée, sur la plate-forme de la
tour, par la sentinelle de quatre â six, une sorte de cri
humain, comme échappé à une bouche de cuivre, se mêla,
mais distinctement, dans la raftale, à la plainte éternelle
de 1 Océan.
Alors ou eût pu voir le nouveau factionnaire tressaillir,
prêter l'oreille, et, après avoir reconnu la nature de ce
bruit étrange, poser son arbalète contre la muraille. En-
suite, quand il se fut assuré que nul œil ne pouvait l'obser-
ver, il souleva d'un bras puissant sa guérite de pierre, et
en lira un monceau de cordes formant uue longue échelle
à nœuds, qu il assujettit fortement à des crampons de fer
scellés dans les créneaux du fort.
Enlin, l'homme attacha solidement lun à l'autre ces di-
vers fragments de cordes, puis, les déroula par-dessus les
créneaux, et deux lourdes balles de plomb les firent bientct
descendre Jusqu'au roc sur lequel le fort ét;iit assis.
L'échelle mesurait deux cent douze pieds de longueur et
le fort de Uisbank deux cent quinze.
A peine la sentinelle avait-elle achevé son opération mys-
térieuse, qu'une ronde de nuit parut au haut de l'escalier
de pierre qui menait à la plateforme.
Mais la ronde trouva le factionnaire debout près de sa
guérite, lui demanda et reçut le mot de ralliement, et passa
sans avoir rien vu.
La sentinelle, plus trantiulUe. attendit. Le premier quart
de quatre heures était déjà passé.
.Sur la mer, après plus do deux lieures de lutte ei d'efforts
surliumalns, une barque montée par quatorze hommes par-
vint enlin â aborder au roclier du fort de Risbank. Une
échelle de bois fut dressée contre le rocher. Elle atteignait ;1
une première excavation de la pierre où cinq à six hom-
mes pouvaient se tenir debout.
L'n ù un et en silence, les hardis aventuriers de la bar-
que gravirent cette eclieile, et, sans s arrêter a l'excavation,
continuèrent .i grimper, s aidant seulement des pieds et des
mains, en profitant de tous les accidents du terrain.
Leur but était certainement d'arriver au pied de la tour.
Mais la nuit était noire, la roclie était glissante; leurs on-
gles s'arrachaient, leurs doigts s'en.sanglantaient sur la
pierre. Le pied manqua à l'un d'eux, il roula sans pouvoir
se retenir et tomba dans la mer.
Ileureuscmem. le dernier des quatorze hommes était en-
core dans la barque, qu'il cherchait, mais inutilement, il
amarrer avant de se confier à l'échelle.
Celui qui était tombé, et qui d ailleurs en tombant avait
eu le courage de ne pas pousser un seul cri, nagea vigou-
reusement vers la barque. L'autre lui tendit la main, et
malgré les impatiences de la bartiue mouvante sous ses
pieds, eut la joie de le recueillir sain et sauf.
LES DEUX DIANE
105
— Quoi: c'est toi. Marlin-Guei re ? dit-il. croyant le recon-
naître dans l'ombre.
— Moi-même, je lavoue. monseigneur, répondit l'écuyer.
— Comment as-tu pu te laisser glisser, maladroit? reprit
iialiriel.
— 11 vaut encore mieu.\ que cela soit arrivé à moi qu'à
un autre, dit Martin.
— Et pourquoi "!
— Un autre eût peut-être crié, dit Martin-Guerre.
— .\llons, aide-moi, puisque te voilà, dit Gabriel, à pas-
Gabriel était perdu si Marliii. au risque de se perdre avec
lui. ne se fut penclié sur l'abîme d un mouvement plus
prompt que la pensée, et u'eùt saisi son maître au collet de
son pourpoint. Ensuite, avec la vigueur du désespoir, le
brave écuyer ramena â lui Gabriel, sans blessure comme
lui. sur le rocher.
— Tu m as sauvé à ton tour, mon vaillant Martin, reprit
Gabriel.
— oui, mais la barque est loin ! reprit l'écuyer.
Bah : comme dit Anselme, elle est payée l répondit Ga-
L'ne barque monlée par quatorze liommes.
ser celte corde derrière cette gros.se racine. J'ai renvoyé
Anselme avec les autres et j'ai eu tort.
— La racine ne tient guère, mon.seigneur. reprit Alartln.
ine secousse la brisera, et la barque sera perdue et nous
river.
— 11 n'y a pas mieux à faire, répondit le vicomte d'Ex-
niès. Ainsi agissons, ne parlons pas.
Quand ils eurent flxé la barque du mieux qu'ils purent:
— -Monte, dit Gabriel à son écuyer.
— Après vous, monseigneur ; qui vous tiendrait l'échelle 1
— Monte donc, te dis-je : reprit Gabriel en frappant du
pied avec Impatience.
Le moment n'était pas propice aux discu.'^sions et céré-
monies, Martin-Guerre grimpa Jusqu à l'excavation, et.
arrivé là, maintint d'en haut, de toutes ses forces, le mon-
tant de l'échelle, tandis que Gabriel la gravissait à son
tour.
11 avait le pied sur le dernier échelon, quand une vague
violente secoua la barque, brisa le c&ble et emporta en
pleine mer échelle et chaloupe.
briel avec une insouciance qui voulait caclier son inquié-
tude.
— C'est égal I dit le prudent Martin-Guerre en hochant la
tète, si votre ami ne se trouve pas en faction là-liaut.
si l'échelle ne pend pas à la tour ou se rompt sous notre
poids, si la plate-forme est occupée par des forces supé-
rieures, toute cliance de retraite, tout espoir de salut nous
est enlevé avec cette maudite barque.
— Eh bien, tant mieux! dit Gabriel, U nous faut mainte-
nant réussir ou mourir.
— Soit ! répondit Martin avec son indifférente et héroï-
que naïveté.
— Allons ! reprit Gabriel, les compagnons doivent être ar-
rivés au bas de la tour, puisque je n'entends plus de bruit
•Il faut les rejoindre. Fais attention. Martin, à bien te
tenir cette fois, et a ne jamais lâcher une main que lorsque
l'autre sera fixée solidement.
— Soyez tranquille, je tacherai, dit Martin.
Us commencèrent leur périlleuse ascension, et. au bout
de dix minutes, après avoir vaincu des difficultés et d»«
10G
ALF.XAXOi'F, niMAS ILLUSTRÉ
dangers innombrables, ils rejoignirent leurs douze com-
pagnons qui les attendaient, pleins danxiété, groupés sur
le roc. au bas du fort de RisbanU.
Le troisième quart de quatre heures s'était, et au delà,
écoulé.
Gabriel aperçut, avec une joie inexprimable, l'échelle
de cordes ciui pendait sur le rocher.
— Vous le voyez, amis, dit-il à voix basse à sa troupe, nous
sommes attendus là-haut. Remerciez-en Dieu, car nous ne
pouvons plus regarder en arrière : la mer a emporté notre
barque. Donc, en avant ! et que Dieu nous sauve !
— .\men ! dit Lactance.
Il fallait que ce fussent véritablement des hommes déter-
minés ceux qui entouraient Gabriel ! En effet, l'entreprise,
qui jusque-là était bien téméraire, devenait presque insen-
sée ; et pourtant, à la terrible nouvelle que toute retraite
leur était interdite, pas un ne bougea.
Gabriel, à la lueur noire qui tombe du ciel le plus cou-
vert, regarda attentivement leurs mâles visages et les trou-
va tous impassibles.
Ils. répétèrent tous après lui:
— En avant !
— Vous vous souvenez de l'ordre convenu? dit Gabriel.
Vous passez le premier. Yvonnet. puis Martin-Guerre, puis
chacun à la suite, à son rang désigné, jusqu'à moi, qui
veux monter le dernier. La corde et les noeuds de cette
échelle sont solides, j'espère!
— La corde est du 1er, monseigneur, dit Ambrosio. Nous
l'avons essayée, elle en porterait trente aussi bien que
quatorze.
— Allons donc, mon pauvi-e Yvonnet, reprit le vicomte
d'Exmès, tu n'as pas la part la moins dangereuse de l'en-
treprise. Marche, et du courage !
— Du courage, je n'en manque pas. monseigneur ! dit
Yvonnet, surtout quand le tambour bat et le canon gronde.
Mais je vous avoue que je n'ai pas plus l'nabiiuae des as-
sauts silencieux que de ces cordages fiottans. Aussi suis-jf.
bien aise de passer le premier, pour avoir derrière moi les
autres
— Prétexte modeste pour fassurer le poste d'honneur !
dit G.abi'iel qui ne voulait pas s'engager dans une discussion
dangereuse. Allons ! pas de phrases : Quoique le vent et la
mer couvrent nos paroles, il faut faire et non dire. En avant,
Y'vonnet ! et souvenez-vous tous qu'au cent cinquantième
échelon seulement il est permis de se reposer. Vous êtes
prêts: Le mousquet attaché sur le dos. l'épée aux dents?...
Regardez en haut et non en bas, et pensez à Dieu et non
au danger. En avant !
Yvonnet mit le pied sur le premier échelon.
Quatre heures venaient de sonner; une deuxième ronde
de nuit venait de passer devant la sentinelle de la plate-
forme.
Alors, lentement et en silence, ces quatorze hommes in-
trépides se hasardèrent, l'un derrière l'autre, sur cette frêle
échelle balancée au vent.
Ce ne fut rien tant que Gabriel, qui venait le dernier,
resta à quelques pas du sol. Mais à mesure qu'ils avan-
çaient, et que leur grappe vivante vacillait davantage, le
péril prenait des proportions inouïes.
C'eût été un spectacle superbe et terrible que de voir,
dans la nuit et dans la rafale, ces quatorze hommes taci-
turnes, ces quatorze démons escalader la noire muraille,
au haut de laquelle était la mort possible, au bas de la-
quelle était la mort certaine.
Au cent cinquantième nœud. Yvonnet s'arrêta. Tous en
firent autant.
Il était convenu qu'on se i-eposerait là, le temps de réci-
ter chacun deux Paler et deux Ave.
Quand Martin-Guerre eut fini ses prières, il vit avec éton-
nement qu'Yvonnet ne bougeait pas. Il crut s'être trompé,
et. se reprochant son trouble, recommença consciencieuse-
ment un troisième Pater et un troisième Ave.
Mais Y'vonnet restait toujours immobile.
Alors, bien qu'on ne fût plus qu'à une centaine de pieds
de la plate-forme, et qu'il devint assez dangereux de par-
ler. Martin-Guerre prit le parti de frapper sur les jambes
d'Yvonnet et de lui dire :
— Avance donc 1
— Non. je ne peux plus, dit Yvonnet d'une voix étran-
glée.
— Tu ne peux plus, misérable, et pourquoi ? demanda
Martin frémissant.
— J'ai le vertige, dit Y"vonnet.
Une sueur froide perla au front de Martin-Guerre.
11 resta une minute sans savoir à quoi se résoudre. Si le
vertige prenait Yvonnet et qu'il se précipitât, tous étaient
entraînés dans sa chute. Redescendre n'était pas moins chan-
ceux. Martin se sentit incapable d'accepter une responsabi-
lité quelconque dans cette effrayante conjoncture. Il se con-
tenta de se pencher vers Anselme, qui le suivait, et de lui
dire :
— Y'vonnet a le vertige.
Anselme frémit comme avait frémi Martin, et dit à son
tour à Scharfen.stein son voisin :
— Yvonnet a le vertige.
Et chacun, retirant une minute son poignard d'entre ses
dents, dit ainsi à celui qui venait après lui :
— Yvonnet a le vertige. Yvonnet a le vertige.
Jiisqti'à ce qu'enfin la fatale nouvelle arrivât à Gabriel,
qui pâlit et trembla à son tour en l'entendant.
LVIII
ARXAVLD DU THILL ABSENT EXERCE ENCORE SUR CE PAUVRE
MARTIN-GUERRE UNE MORTELLE INFLUENCE
Ce fut un moment d'angoisse terrible et de crise suprSne.
Gabriel se voyait entre trois dangers. Au-dessous de lui,
la mer mugissante semblait appeler sa proie de sa voix
formidable. Devant lui, douze hommes effrayés, immobiles,
ne pouvant plus reculer ni avancer, lui barraient pourtant
par leur masse le chemin vers le troisième péril, les piques
et les arquebuses anglaises qui les attendaient peut-être là-
haut.
De toutes parts, sur cette échelle vacillante, s'offrait
l'épouvante de la mort.
Heureusement. Gabriel n'était pas homme a hésiter long-
temps, même entre des abîmes, et, en une minute, il eut
pris son parti
Il ne se demanda point si la main n'allait point lui échap-
per et s'il ne se briserait pas le crâne contre les rochers
d'en bas. Il se souleva, en se cramponnant à la corde sur
le côté, par la seule force de ses poignets, et passa succes-
sivement par-dessus les douze hommes qui le précédaient.
Grâce à sa prodigieuse vigueur de corps et d'âme, il ar-
riva ainsi jusqu'à Yvonnet sans encombre, et put enfin
poser ses pieds à côté de ceux de Martin-Guerre.
— Veux-tu avancer? dit-il alors à Yvonnet d'une voix
brève et impérieuse.
— J'ai. ..le vertige... répondit le malheureux dont les dents
claquaient, dont les cheveux se héris.saient.
— Veux-tu avancer? répéta le vicomte d'Exmès.
— Impossible !.. dit Yvonnet. Je sens .. que si mes pieds
et mes mains... quittent les échelons qu'ils serrent je me
laisserai tomber.
— Nous allons voir ! dit Gabriel.
Il s'éleva jusqu'à la ceinture d'Yvonnet et lui mit la
pointe de son poignard dans le dos.
— Sens-tu la pointe de mou poignard, lui demanda-t-il.
— Oui. monseigneur, ah! grâce: j'ai peur, grâce:
— La lame est fine et acérée, poursuivit Gabriel avec un
merveilleux sang-froid. .\u moindre mouvement .elle s'en-
l'ouce comme d'elle-même. Ecoute bien. Yvonnet. Jlartin-
Guerre va passer devant toi. et moi je resterai derrière. Si
lu ne suis pas Martin, tu m'entends, si tu fais mine de
broncher, je jure Dieu que tu oe tomberas pas et que tu ne
feras pas tomber les autres ; car je te clouerai avec mon
poignard contre la muraille, jusqu'à ce qu'ils aient tous
passé sur ton cadavre.
— Oh! pitié: monseigneur! j'obéirai! s'écria Yvonnet.
guéri d'une terreur par une autre plus forte.
— Martin, dit le -vicomte d'Exmès. tu m'as entendu.
Passe devant.
JMartin-Guerre exécuta à son tour le mouvement qu'il
avait vu faire à son maître, et se trouva dès lors le premier
— Marche : dit Gabriel.
Martin se mit à monter bravement, et Yvonnet, que Ga-
))riel, en ne se servant que de la main gauche et des pieds,
menaçait toujours de son poignard, oublia son vertige et
suivit l'écuyer.
Les quatorze hommes franchirent ainsi les cent cinquante
derniers échelons.
— Parbleu : pensait Martin-Guerre à qui la bonne hu-
meur revint quand il vit diminuer la distance qui le sépa-
rait du sommet de la tour, parbleu ! monseigneur a trouvé
là un remède souveraiit contre le vertige :
11 achevait cette joyeuse réflexion, lorsque sa tête se
trouva au niveau du rebord de la plate-forme.
— Est-ce vous? demanda une voix inconnue à Martin.
— Parbleu ! répondit l'écuyer d'un ton dégagé.
— Il était temps ! reprit 1.1 sentinelle. Avant cinq minutes,
la troisième ronde va passer.
— Bon ! c'est nous qui la recevrons, dit Martin-Guerre.
Et il posa victorieusement un genou sur le rebord de
pierre.
— Ali: s'écria tout à coup l'homme du tort en cherchant
llKîSj
LES DEUX DIANE
107
it lii.
sttna
iiî'a-
MU
le -.1 se
lesd»
•*
à le mieux distinguer dans l'ombre, comment t'appelles-tu ?
— Eh! Martin-Guerre..
Il n'acheva pas. Pierre Peuquoy. c'était bien lui. ne lui
laissa pas poser l'autre genou, et. le poussant avec lureur
de la paume de ses deux mains, le précipita dans l'abîme.
— Jésus ! dit seulement le pauvre Martin-Guerre.
Et il tomba, mais sans crier, et en se détournant, par un
dernier et sublime effort, pour ne pas faire tomber avec
lui ses compagnons et son maître.
Yvonnet qui le suivait, et qui, en sentant de nouveau le
sol ferme sous ses pas, recouvra tout à fait son sang-froid
et son audace, Yvonnet s'élança sur la plate-forme, et,
après lui, Gabriel et tous les autres.
,' Pierre Peuquoy ne leur opposa aucune résistance. Il res-
tait debout, insensible et comme pétrifié.
— Jlalheureux ! lui dit le vicomte d'Exmès en le saisis-
sant et le secouant par le bras. Quelle fureur insensée vous
a pris? Que vous avait fait Martin-Guerre?
— A moi? rien, répondit l'armurier dune voix sourde.
Slais à Babette! à ma sœur!...
I —Ah! j'avais oublié! s'écria Gabriel frappé. Pauvre Mar-
1 tin?... Mais ce n'est pas lui :... Xe peut-on le sauver encore.
Xf — Le sauver d'une chute de plus de deux cent cinquante
■5»ieds sur le roc ! dit Pierre Peuquoy avec un rire strident.
T Allez ! monsieur le vicomte, vous ferez mieux, pour l'heure.
] de songer â vous sauver vous-même avec vos compagnons.
— Ites compagnons, et mon père, et Diane ; se dit le
jeune homme, rappelé par ces mots aux devoirs et aux pé-
- rils de sa situation. — C'est égal! reprit-il tout haut, mon
\ pauvre Martin !..
— Ce n'est pas le moment de pleurer le coupable ! inter-
rompit Pierre Peuquoy.
— Coupable ! il était innocent, vous dis-je ! je vous le
prouverai. Mais l'instant n'est pas venu, vous avez raison.
Voyons, êtes-vous toujours disposé à nous servir demanda
Gabriel à l'armurier avec quelque brusquerie.
— Je suis dévoué à la France et à vous, répondit Pierre
Peuquoy.
— Eh bien : dit Gabriel, que nous reste-t-il à faire ! '
— Une ronde de nuit va passer, répondit le bourgeois. II
faudra garrotter et bâillonner les quatre hommes qui la
composent... Mais, ajouta-t-il, il n'est plus temps de les sur-
prendre. Les voici !
Comme Pierre Peuquoy parlait encore. la patrouille ur-
baine débouchait en effet d'un escalier intérieur sur la
plate-forme. Si elle donnait l'alarme, tout était perdu peut-
être.
Heureusement, les deux Scharfenstein. oncle et neveu,
qui étaient très curieux et très fureteurs de leur nature, rô-
daient déjà de ce côté-lâ. Les hommes de la ronde n'eu
rent pas le temps de jeter un cri. Une large main, fermant
tout à coup à chacun d'eux la bouche par derrière, les ren-
versa <le plus sur le dos fort vigoui'eusement.
l Pilletrousse et deux autres accoururent, et, dès lors, pu-
arent sans peine bâillonner et désarmer les quatre miliciens
stupéfaits.
«— Bien engagé ! dit Pierre Peuquoy. Maintenant, mon
seigneur, il faut s'assurer des autres sentinelles, et puis
I descendre hardiment aux corps-de-garde. Nous avons deux
; postes à emporter. Mais ne craignez point d'être accablés
par le nombre. Plus de la moitié de la milice urbaine, pra-
tiquée par Jean et par moi. est dévouée aux Français et
le's attend pour les seconder. Je vais descendre le premier
pour avertir ces alliés de votre réussite. Occupez-vous, pen-
dant ce temps, des factionnaires. Quand je remonterai, mes
paroles auront fait déjà les trois quarts de la besogne.
— Ah ! je vous remercierais, Peuquoy. dit Gabriel, si cette
mort de Martin-Guerre... Et pourtant, ce crime n'était pour
vous que justice !
— Encore une fois, laissez cela à Dieu et à ma conscience.
monsieur d'Exmès. reprit gravement le rigide bourgeois. Je
TOUS quitte. Agissez' de votre côté, tandis que j'agirai du
mien.
Tout se passa à peu près comme Pierre Peuquoy l'avait
prévu. Les factionnaires appartenaient en grande partie
à la cause des Français. Un seul qui voulut résister fut
bientôt lié et mis hors d'état de nuire. Quand l'armurier
remonta, accompagné de Jean Peuquoy et de quelques amis
sûrs, tout le haut du fort de Risbank était déjà au pouvoir
du vicomte d'Exmès.
Il s'agissait maintenant de se rendre maître des corps-
de-garde. Avec le renfort qui lui amenaient les Peuquoy,
Gabriel n'hésita pas à y descendre sur le-champ
On profita habilement du premier moment de surprise et
d'indécision
A cette heure matinale, la plupart de ceux qui tenaient
pour les Anglais par leur naissance ou par leurs intérêts
dormaient encore, en toute sécurité, sur leurs lits de camp.
Avant qu'ils ne s'éveillassent, pour ainsi dire, ils étaient
léjà garrottés.
■e tuKulte. car ce ne fut pas un combat, ne dura que
ilques minutes. Les amis de Peuquoy criaient : Vive
Henri II ! Vive la France ! Les neutres et les indiftérens se
rangèrent immédiatement, comme c est la coutume, du côté
du succès. Ceux qui essayèrent quelque résistance durent
bientôt céder au nombre. Il n'y eut. en tout, que deux morts
et cinq blessés, et Ion ne tira que cinq coups d arquebuse
Le pieux Lactance eut la douleur d'avoir sur son compte
deux de ces blessés et un de ces morts. Par bonheur, il
a\ait de la marge!
Six heures n'avaient pas sonné, que tout au fort de Ris-
bank était soumis aux Français. Les récalcitrans et les sus-
pects étaient enfermés en lieu sûr, et tout le reste de la
garde urbaine entourait et saluait Gabriel comme un libéra-
teur.
Ainsi fut emporté presque sans coup férir, en moins d'une
heure, par un effort étrange et surhumain, ce fort que les
Anglais n'avaient même pas songé à munir, tant la mer
seule semblait puissamment le défendre ce fort qui était
cependant la clef du port de Calais, la clef de Calais même !
L'affaire fut si bien et si promptement menée que la
tour de Risbank était prise et que le vicomte d'Exmès y
avait placé de nouvelles sentinelles avec un nouveau mot
d'ordre, sans qu'on en sut rien dans la ville.
— Mais tant que Calais ne se sera pas rendu aussi, dit
Pierre Peuquoy à Gabriel, je ne regarde pas notre tâche
comme terminée. Aussi, monsieur le vicomte, je suis d'avis
que vous gardiez Jean et la moitié de nos hommes pour
maintenir le fort de Kisbank, et que vous me laissiez ren-
trer dans la ville avec l'autre moitié. Nous y servirons,
au besoin, les Français mieux qu'ici par quelque utile diver-
sion. Après les cordes de Jean, il est bon d'utiliser les ar-
mes de Pierre.
— Xe craignez-vous pas, dit Gabriel, que lord Wentworth
furieux ne vous fasse un mauvais parti ?
— Soyez tranquille! reprit Pierre Peuquoy, j'agirai de
ruse : avec nos oppresseurs de deux siècles, c'est de bonne
guerre. S'il le faut, j'accuserai Jean de nous avoir trahis.
Nous aurons été surpris par des forces supérieures, et con-
traints, malgré notre résistance, de nous rendre à discrétion.
On aura chassé du fort ceux d entre nous qui se seront
refusés à reconnaître votre victoire; I.ord Wentworth est
trop bas dans ses affaires pour ne pas paraître nous croire
et ne pas nous remercier.
— Soit ! rentrez donc dans Calais, reprit Gabriel, vous
êtes, je le vois, aussi adroit que brave. Et il est certain que
vous pourrez m'aider si, par exemple, de mon côté, je
tente quelque sortie.
— Oh ! ne risquez pas cela, je vous y engage ! dit Pierre
Peuquoy. Vous n êtes pas assez en force, et vous avez peu
à gagner et tout à perdre à une sortie. Vous voilà à votre
tour inattaquable derrière ces bonnes murailles. Restez ici.
Si vous preniez l'offensive, lord Wentworth pourrait bien
vous regagner le fort de Risbank. Et après avoir tant fait,
ce serait grand dommage de tout défaire.
— Mais quoi ! reprit Gabriel, vais-je rester oisif et l'épée
au côté, tandis que monsieur de Guise *t tous les nôtres
se battent et jouent leur vie?...
— Leur vie est à eux, monseigneur, et le fort de Risbank
est à la France, répondit le prudent bourgeois. Ecoutez ce-
pendant : Quand je jugerai le moment favorable et qu'il
ne faudra plus qu'un dernier coup décisif pour arracher
Calais aux Anglais, je ferai soulever tous ceux que j'em-
mène et tous les habilans qui partagent mes opinions. Alors,
comme tout sera mûr pour la victoire, vous pourrez sortir,
pour nous donner un coup de main et pour ouvrir la ville
au duc de Guise.
— Mais qui m'avertira que je puis me hasarder? demanda
le vicomte d'Exmès.
— Vous m'allez rendre ce cor que je vous avais confié, dit
Pierre Peuquoy. dont le son ma servi à vous reconnaître.
Quand, du fort de Risbank, on l'entendra de nouveau son-
ner, sortez sans crainte, et vous pourrez une seconde fois
participer au triomphe que vous avez si bien préparé.
Gabriel remercia cordialement Pierre Peuquoy, choisit
avec lui les hommes qui devaient rentrer dans la ville pour
seconder les Français au besoin, et les accompagna gracieu-
sement jusqu'aux portes de ce fort de Risbank dont ils
étaient censés expulsés avec honte.
Quand ce fut fait, il était sept heures et demie, et le jour
commençait à blanchir dans le ciel.
Gabriel voulut veiller lui-même à ce que les étendards
de France, qui devaient tranquilliser monsieur de Guise
et épouvanter les vaisseaux anglais, fussent placés sur le
fort de Risbank. Il monta en conséquence sur la plate-forme
témoin des événemens de cette nuit terrible et glorieuse.
Il s'approcha, tout pâle, de l'endroit où l'échelle de cordes
avait été attachée, et d'oii le pauvre Martin-Guerre, vic-
time de la plus fatale méprise, avait été précipité.
II se pencha en frémissant, pensant apercevoir sur le roc
le cadavre mutilé de son fidèle écuyer.
Mais son regard ne le trouva pas d abord et dut le cher-
cher, avec une surprise mêlée d'un commencement d espoir.
lOS
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Une gargouille de plomb, par où s'écoulaient les eaux
pluviales de la tour, avait en effet arrêté le corps à moitié
chemin dans sa chute formidable, et c'est là que Gabriel
le Tit suspendu, plié en deux, immobile.
Il le crut sans vie, au premier aspect. Mais il voulait du
moins lui rendre les derniers devoirs.
Pllletronsse <iui était là, pleurant, cjue Martin-Guerre avait
toujours aimé, associa son dévouement à la pieuse pensée
de son maître. Il se fit solidement attacher à léchelle de
cordes de la nuit et se risqua dans labime.
Quand il remonta, non sans peine, le corps de son ami,
on s'aperçut que Martin respirait encore.
Un chirurgien appelé constata aussi la vie, et le brave
écuyer reprit en effet un peu connaissance.
Mais ce fut pour souffrir davantage. Martin-Guerre était
dans un cruel état. Il avait un bras démis et une cuisse
cassée.
Le clilrurgien pouvait remettre le bras, mais il jugeait
l'amputation de la jambe nécessaire et n'osait cependant
prendre sur lui une opération aussi difficile.
Plus que jamais, Gabriel se dépitait d'être enfermé vain-
queur dans le fort de Kisbank. L attente, qui était aéjà bien i
pénible, devenait atroce.
Si 1 on eût pu communiquer avec le maître-expert .^m
broise Paré, Martin-Guerre était sauvé peut-être.
LIX
tORD WENTWORTH ArS ABOIS
Le duc de Guise, bien qu'avec la réflexion il ne pût croire
au succès dune entreprise aussi téméraire, voulut cepen-
dant s assurer par lui-même si le vicomte d Exmès avait ou
non réussi. Dans la passe difficile où il se trouvait, on
espère même 1 impossible.
Avant huit heures, il arrivait donc à cheval, avec une
suite peu nombreuse, à la falaise que lui avait indiquée
Gabriel, et d'où l'on pouvait en effet, au moyen d'une
longue-vue, apercevoir le fort de Risbank.
Au premier regard que le duc jeta dans la direction du
fort, il poussa un cri de triomphe.
Il ne se trompait pas ! il reconnaissait bien l'étendard et
les couleurs de France ! Ceux qui l'entouraient lui affir-
maient que ce n'était pas une illusion, et partageaient sa
joie.
— Mon brave Gabriel ! s'écria-t-il. Il est véritablement
venu à bout de ce prodige ! N'esf-il pas supérieur à mol
qui doutais ? Maintenant nous avons, grâce â lui, tout loi-
sir de préparer et d assurer la prise de Calais. Viennent les
secours d Angleterre, c est Gabriel qui se chargera de les
recevoir !
— Monseigneur, il semble que vous les ayez appelés, dit
un des survans au duc qui, en ce moment, dirigeait la
longue-rue du côté de la mer. Regardez, monseigneur, ne
voilà-t-il pas à Ihorizon les voiles anglaises?
— Elles auraient fait diligence ! repartit monsieur de
Guise. Voyons cela.
Il prit la lorgnette et regarda à son lonr.
— Ce sont bien vraiment nos .anglais ! dit-il. Diantre !
Ils n'ont pas perdu de temps, et je ne les attendais pas si
tôt ! Savez-vous que si, â cette heure, nous avions attaqué
le Vieux-Château, larrivée subite de ces renforts nous eût
joué un assez vilain tour. Double sujet de reconnaissance
envers monsieur d Exmès ! Il ne nous donne pas seulement
la victoire, il nous sauve la honte de la défaite. Mais, puis-
que nous ne sommes plus pressés, voyons comment les nou-
veaux venus vont se conduire, et comment, de son côté, le
jeune gouverneur du fort de Risbank se comportera avec
eux.
Il faisait tout à fait jour quand les vaisseaux anglais arri-
vèrent en vue du fort.
Le drapeau français leur apparut comme un spectre me-
naçant, aux premières lueurs du matin.
Et, comme pour leur confirmer cette apparition inotûe,
Gabriel les fit saluer de trois ou quatre coups de canon.
Il n'y avait donc pas à en douter! c'était bien l'étendard
de France qui ventelatt sur la tour anglaise. Il fallait donc
que, comme la tour, la ville fût déjà au pouvoir des assié-
geans. Les renforts, malgré leur grande bâte, arrivaient
trop tard.
Après quelques minutes données à la surprise et à l'irré-
solution, les vaisseaux anglais parurent s'éloigner peu à
peu et retourner vers Douvres.
Ils amenaient bien des forces suffisantes pour secourir Ca-
lais mais non pour le reprendre.
— Vive Dieu ! s'écria le duc d* Guise ravi, parlez-moi de
ce Gabriel ! Il sait aussi bien garder qu'il sait conquérir ! Il
nous a mis Calais dans les mains, et nous n'avons plus qu à
les serrer pour tenir la belle ville.
Et, remontant à cheval, il revint tout joyeux au camp
presser les travaux du siège.
Les événemens humains ont presque toujours une double
face, et, quand ils font rire les uns, font pleurer les autres.
Dans le même moment où le duc de Guise se frottait les
mains, lord Wentworth s arrachait les cheveux.
.\près une nuit agitée, comme nous l'avons vu, de pres-
sentimens sinistres, lord Wentworth s'était enfin endormi
vers le matin, et sortait seulement de sa chambre quand
les prétendus vaincus du fort de Risbank, Pierre Peuquoy
à leur tête, apportèrent dans la ville la fatale nouvelle.
Le gouverneur n en fut, potir ainsi dire, informé (lue le
dernier.
Dans sa douleur et sa colère, il ne pouvait en croire ses
oreilles. 11 ordonna que le chef de ces fugitifs lui fût amené.-
On introduisit bientôt auprès de lui Pierre Peuquoy, qui
entra l'oreille basse et avec une mine fort bien composée
pour la circonstance.
Le rusé bourgeois raconta, tout terrifié encore, lassant
de la nuit, et dépeignit les (rois cents farouches aventuriers
qui avaient escaladé tout à coup le fort de Risbank, aidés
sans aucun doute par une trahison, que lui, Pierre Peu-
quoy, n'avait pas eu le temps d'approfondir.
— Mais qui commandait ces trois cents hommes? demanda
lord 'U'entworth.
— Mon Dieu ! votre ancien prisonnier, monsieur d'Exmès,
répondit ingénuement l'armurier.
— Oh ! mes songes éveillés ! s'écria le gouverneur.
Puis, les sourcils froncés, frappé d'un souvenir inévitable :
— Eh ! mais, dit-il à Pierre Peuquoy, monsieur d Exmès,
pendant son séjour ici, avait été votre hôte ce me semble?
— Oui, monseigneur, répondit Pierre sans se troubler.
Aussi, ai-je tout lieu de croire, pourquoi vous le cacher?
que mon cousin Jean, le tisserand, a trempé dans cette ma-
chination plus qu'il n eût fallu.
Lord Wentworth regarda le bourgeois de travers. Mais le
bourgeois regarda intrépidement lord Wentworth en face.
Comme sa hardiesse l'avait conjecturé, le gouverneur se
sentait trop faible et savait Pierre Peuquoy trop puissant
dans la ville pour laisser paraître ses soupçons.
.^près lui avoir demandé quelques dernières informations,
il le congédia avec des paroles tristes, mais amicales.
Resté seul, lord Wentworth tomba dans un accablement
profond.
X"y avait-il pas de quoi ! La ville, réduite à sa faible gar-
nison, fermée désarmais à tout secours venant de terre ou
de mer, serrée entre le fort de NieuUay et le fort de Ris-
bank, qui l'accablaient au lieu de la défendre, la ville ne
pouvait plus tenir qu'un petit nombre de jours, ou peut-être
même un petit nombre d'heures.
Horrible condition pour le superbe orgueil de lord Went-
worth.
— N'importe ! se dit-il tout bas à lui-même, pâle encore
d'étoniuement et de rage, n'importe ! je leur vendrai cher
leur victoire. Calais est maintenant à eux, c'est trop cer-
tain ! mais enfin je m'y maintiendrai jusqu'au bout, et
leur ferai payer une si précieuse conquête du plus de ca-
davres que je pourrai. Et quant à l'amoureux de la belle
Diane de Castro...
Il s'arrêta, une pensée infeinale éclaira d"vme lueur de
joie son visage sombre.
— Quant à l'amotrretnc de la belle Diane, reprit-il avec
une sorte de complaisance, si je m'ensevelis, comme je le
dois, comme je le veux, sous les ruines de Calais, nous tâ-
cherons du moins qu'il n'ait pas trop à se réjouir de notre
mort ! et son rival agonisant et vaincu lui réserve aussi,
qu'il y prenne garde ! une eflrayante surprise.
Là-dessus, il s'élança hors de son hôtel pour ranimer les
courage3 et donner ses ordres. Raffermi et calmé, en quel-
que sorte, par je ne sais quel sinistre dessein, il déploya un
sang-froid tel que son désespoir même rendit à plus d'un
esprit hésitant l'espérance.
Il n'entre pas dans le plan de ce livre de raconter an
long tous les détails du siège de Calais. François de Rabu-
tin. dans ses Guerres de Belgique, vdus les donnera dans
toute leur prolixité.
Les journées du 5 et du G janvier se consumèrent en efforts
également énergiques de la part des assiégeans et de la
part des assiégés. Travailleurs et soldats agissaient des detix
côtés avec le même courage et la même héroïque obstination.
Mais la belle résistance de lord VS'entworth était paraly-
sée par une force supérieure : le maréchal Strozzi, qui con-
duisait les travaux du siège, semblait deviner tous les
moyens de défense et tous les monvemens des Anglais,
comme si les remparts de Calais eussent été transparens.
n fallait que l'ennemi se fût procuré un plan de la ville !
Ce plan, -nous savons qui l'avait fourni au duc de Guise.
.^insi le vicomte d'Exmès. même absent, même oisif, était
encore utile aux siens, et, comme le faisait remarquer mon-
sieur de Guise dans sa reconnaissante équité, son influence
salutaire exerçait ses effets même de loin.
Cependant, l'impuissance à laquelle il se trouvait réduit
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LES DEUX DIANE
109
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lui pesait bien lourdement, au bouillant Jeune homme !
„'JJ'»iiM Emprisonné dans sa conquête, il était oljligé d'employer
son activité à des soins de surveillance qu'il trouvait trop
faciles et trop vite remplis.
Quand il avait lait sa ronde de toutes les heures avec
cette attentive vigilance que lui avait apprise la défense de
.Saint-Quentin, il revenait d'ordinaire s'asseoir au chevet
de ilartin-Guerre pour le consoler et l'encourager.
Le brave écuyer endurait ses souffrances avec une pa-
tience et une égalité d'âme admirables. Mais ce qui l'éton-
"""imi àjait et l'indignait douloureusement, c'était le méchant pro-
cédé dont Pierre Peuquoy avait cru devoir user à son égard.
' La naïveté de son chagrin et de sa surprise, quand il
Jl^ajuetl -s'interrogeait sur ce sujet obscur, eût dissipé les derniers
soupçons que Gabriel aurait pu conserver encore sur la
bonne foi de Martin.
Le jeune homme se décida donc à raconter ;\ Martin-
Guerre sa propre histoire, telle du moins qu'il la présumait
d'après les apparences et ses conjectures : il était mainte-
nant évident pour lui qu'un fourbe avait profité de sa mer-
veilleuse ressemblance avec Martin pour commettre, sous
le nom de celui-ci, toutes sortes d'actions vilaines et ré-
préhensibles dont il se souciait peu d'accepter la responsa-
bilité, et. aussi, pour accaparer sans doute tous les avan-
tages et bénéfices qu'il avait pu détourner de son Sosie sur
lui-même.
Cette révélation, Gabriel eut soin de la faire en présence
de Jean Peuquoy. Jean s'affligeait et s'effrayait, dans sa
conscience d'honnête homme, des suites de la fatale mé-
prise. Mais il s'inquiétait surtout de celui qui les avait tous
abusés. Qu'était ce misérable? était-il marié aussi? où se
cachait-il?...
Martin-Guerre, de son côté, s'épouvantait à l'idée d'une
perversité si grande. Tout en se réjouissant de voir sa
conscience déchargée d'un tas de méfaits qu'elle s'était si
longtemps reprochés, 11 se désolait en pensant que son nom
avait été porté et sa réputation compromise par un tel mi-
sérable. Et qui sait à quel excès le coquin se livrait encore,
à l'abri de son pseudonyme, à cette heure même oit Martin
gisait à sa place sur un lit de douleur !
Ce qui surtout remplit de tristesse et de pitié le cœur du
bon Martin-Guerre, ce tut l'épisode de Babette Peuquoy.
Oh ! il e:ncusait à présent la brutalité de Pierre. Non seule-
ment il lui pardonnait, mais il l'approuvait. 11 avait très
bien fait certainement de venger ainsi son honneur indi-
gnement outragé ! C'était à présent Martin-Guerre qui con-
solait et rassurait Jean Peuquoy consterné.
Le bon écuyer, dans ses félicitations au frère de Babette,
n'oubliait qu'une chose, cest qu'en somme c'était lui qui
avait payé pour le vrai coupable.
Lorsque Gabriel, en souriant, le lui fit observer :
— Eh bien! n'importe: dit Martin-Guerre, je bénis en-
core mon accident ! du moins, si j'y survis, ma pauvre
jambe boiteuse, ou encore mieux absente, servira à me
distinguer de l'imposteur et du traître.
Mais, hélas ! cette médiocre consolation qu'espérait là
Martin était encore fort problématique ; car survivrait-il 1
le chirurgien de la garde urbaine n'en répondait pas. 11
eût fallu les prompts secours d'un praticien habile, et deux
jours allaient bientôt s'écouler sans que l'état alarmant de
Martin-Guerre fût autrement soulagé que pai- quelques pan-
semens insufflsans.
Ce n'était pas là pour Gabriel un de ses moindres su-
jets d'impatience, et bien souvent, la nuit comme le jour,
il se dressait et prêtait l'oreille pour écouter s'il n'enten-
drait pas ce son attendu du cor qui le devait tirer enfin
de son oisiveté forcée. Mais nul bruit de ce genre ne venait
varier le bruit lointain et monotone des deux artilleries
d'Angleterre et de France.
Seulement, dans la soirée du 6 janvier, comme Gabriel,
depuis trente-six heures déjà, était en possession du fort
de Risbank. il crut distinguer du côté de la ville un tumulte
plus grand que de coutume et des clameurs inusitées de
triomphe ou de détresse.
Les Français venaient, après une lutte des plus chaudes,
d'entrer en vainqueurs au Vieu.x-Château.
Calais ne pouvait pas dorénavant résister plus de vingt-
quatre heures.
Néanmoins, toute la journée du 7 se passa en efforts
inouJs de la part des Anglais pour reprendre une position
si importante et pour se maintenir sur les derniers points
qu'ils possédaient encore.
Mais monsieur de Guise, loin de laisser l'ennemi recon-
quérir un pouce de terrain, en gagnait peu à peu sur lui ;
si bien qu'il devint bientôt évident que le lendemain ne
verrait pas Calais sous la domination anglaise.
Il était trois heures de l'après-midi : lord Wentworth, qui
ne s'était pas ménagé depuis sept jours, et qu'on avait
constamment vu au premier rang, donnant la mort et la
bravant, jugea qu'il ne restait guère aux siens que deux
■ heures de force physique et d'énergie morale.
Alors, il appela lord Derby.
— Combien croyez-vous, lui demanda-t-il, que no'JS puis-
sions tenir encore ?
— Pas plus de trois heures, je le crains, répondit tris-
tement lord Derby.
— Mais vous répondriez de deux heures, n'est-ce pas?
reprit le gouverneur.
— Sauf quelque événement imprévu, j'en répondrais, dit
lord Derby en mesurant le chemin que les Français avalent
à faire encore.
— Eh bien ! ami, dit lord Wentwortli. je vous confie le
commandement et me retire. Si les Anglais, dans deux heu-
res, mais pas avant, vous entendez ! si. dans deux heures, les
nôtres n'ont pas la chance plus favorable, et cela n'est que
trop probable, je vous permets, je vous ordonne même, pour
mieux mettre votre responsabilité à couvert, de faire sonner
la retraite et de demander à capituler.
— Dans deux heures, cela suffit, milord. dit lord Derby.
Lord Wentworth fit part à son lieutenant des conditions
qu'il pouvait exiger et que le duc de Guise lui accorderait
sans nul doute.
— Mais, lui fit remarquer lord Derby, votis vous oubliez
dans ces conditions, milord. Je dois demander aussi à mon-
sieur de Guise qu'il vous reçoive à rançon, n'est-ce pas?
Un feu sombre brilla dans le morne regard de lord
Wentworth.
— Non, non, reprit-il avec un singulier sourire, ne vous
occupez pas de moi, ami. Je me suis assuré moi-même tout
ce qu'il me faut, tout ce que je souhaite encore.
— Cependant... voulut objecter lord Derby.
— Assez ! dit le gouverneur avec autorité. Faites seulement
ce que je vous dis, rien de plus. Adieu. Vous me rendrez
ce témoignage en Angleterre que j'ai fait ce qu'il était hu-
mainement possible de faire pour défendre ma ville, et que
je n'ai cédé qu'à la fatalité? Pour vous, luttez aussi jusqu'au
dernier moment, mais ménagez l'honneur et le sang an-
glais. Derby. C'est mon dernier mot. Adieu.
Et, sans vouloir en dire et en entendre davantage, lord
Wentworth,, après avoir serré la main de lord Derby, quitta
le lieu du combat, et se retira seul dans son hôtel désert,
en défendant, par les ordres les plus sévères, qu'on l'y sui-
vît sous aucun prétexte.
11 était sûr d'avoir au moins deux lieures devant lui.
LX
AMOUK DÉDAIGNÉ
Lord Wentworth se croyait bien certain de deux choses :
d'abord, il lui restait deux bonnes heures avant la reddi-
tion de Calais, et lord Derby ne demanderait assurément
à capituler qu'après cinq heures. Ensuite, 11 all.ait trouver
son hôtel entièrement vide ; car il avait eu la précaution
d'envoyer aussi ses gens à la brèche depuis le matin. André,
le page français de madame de Castro, avait été enfermé
par ses ordres. Diane devait être seule avec une ou deux
femmes.
Tout était en effet désert et comme mort sur les pas de
lord Wentworth rentrant chez lui, et. Calais, pareil à un
corps dont la vie se retire, avait concentré sa dernière
énergie à l'endroit où l'on combattait.
Lord Wentwortli morne, farouche et, en quelque sorte,
ivre de désespoir, alla droit au logement qu'occupait ma-
dame de Castro.
Il ne se fit pas annoncer à Diane, comme c'était son habi-
tude, mais il entra brusquement, en maître, dans la cham-
bre où elle se trouvait avec une des suivantes qu'il lui
avait données.
Sans saluer Diane stupéfaite, ce fut à cette suivante qu'il
s'adressa impérieusement :
— Vous, dit-il, sortez sur-le-champ ! Il se peut que les
Français entrent dès ce soir dans la ville, et je n'ai le loi-
sir ni le moyen de vous pnotéger. Allez retrouver votre père.
C'est là votre place. Allez tout de suite, et dites aux deux ou
trois femmes qui sont ici que je veux qu'elles en lassent au-
tant sur l'heure.
— Mais milord... objecta la suivante.
— Ah ! reprit le gouverneur en frappant du pied avec
colère, n'avez-vous donc pas entendu, que j'ai dit : Je veux !
— Pourtant, milord... voulut dire Diane à .son tour.
— J'ai dit : Je veux ! madame, repartit lord Wentworth
avec un geste inflexible.
La suivante, terrifiée, sortit.
— J'B ne vous reconnais pas, milord, en vérité, reprit
Diane après un silence plein d'angoisse.
— C'est que vous ne m'avez pas vu encore vaincu, ma-
dame, reprit lord Wentworth avec un amer sourire. Car
vous avez été pour moi un excellent prophète de ruine et
110
ALEXANDnt: DUMAS ILLUSTRÉ
de malédiction, et jetais en Térité un insensé de ne pas
vous croire. Je suis vaincu, tout à fait vaincu, vaincu sans
espoir et sans ressources. îléjouissez-vous )
— Le succès des Français est-il vraiment assuré à ce
point 7 dit Diane qui avait bien de la peine à dissimuler sa
joie.
— Comment ne serait-il point assuré, madame ? Le fort
de Xieullay, le fort de Kisijank. le Vleux-Cliâteau sont en
leur pouvoir. Ils peuvent prendre la ville entre trois feiLX.
Allez : Calais est bien a eux. Réjouissez-vous l
— Ub ! reprit Diane, c est quâvec un homme comme
vous pour adversaire, mllord, on doit n'être jamais cer-
tain de la victoire, et, malgré moi, oui, je lavoue et vous
me comprendrez, malgré moi. j'en doute encore.
— Eh! madame s étrla lord Wentworth, ne voyez-vous
pas que j ai déserté la partie ? Après avoir assisté jusqu'au
bout SX la bataille, ne voyez-vous pas que je n'ai pas voulu
assister a la défaite, et que c'est pour cela que je suis ïcî ?
Lord Derby dans une heure et demie va se rendre. Dans
une heure et demie, madame, les Français entreront trlom-
phans dans Calais, et le vicomte d'E.xmès avec eu.x Réjouis-
sez-vous !
— C'est que, milord, vous dites cela d'un tel ton, qu'on
ne sait pas si l'on doit vous croire, dii Diane, qui cepen-
dant commençait à espérer, et dont le regard, dont le sou-
rire rayonnaient à cette pensée de délivrance.
— Alors pour vous persuader, madame, reprit lord
Wentworth, car je liens à vous persuader, je prendrai une
autre manière, et je vous dirai: — .Madame, dans une
heure et demie, les Français entreront ici triomphans et
le vicomte d'E.xmès avec eu.x. Tremblez !
— Que voulez-vous dire ; s écria Diane pâlissante
— Quoi ! ne suls-je pas assez clair ? dit lord Wentworth
en se rapprochant .le Diane avec un rire menaçant Je
vous dis : Dans une heure et demie, madame nos rôles
seront changés. Vous serez libre et je serai prisonnier Le
vicomte d'E.xmès viendra vous rouvrir la liberté l'amour
le bonheur, et me faire jeter, mol, dans quelque cul dé
basse fosse. Tremblez !
— Mais pourquoi dols-je trembler 1 reprit Diane en re-
culant jusqu'au mur sous le sombre et ardent regard de
cet homme.
— ilon Dieu 1 c'est bien facile à comprendre, dit lord
Wentworth. En ce moment, je suis le maître, je serai l'es-
clave dans une heure et demie, ou plutôt dans une heure
un quart, car les minutes passent. Dans une heure un
quart je serai en votre pouvoir; à présent vous êtes au
mien. Dans une heure un quart, le vicomte d'Exmès sera
ici ; dans ce moment, c'est moi qui y suis. Donc réjouis-
sez-vous et tremblez, madame !
— Jlilord ! mllord ! s'écria la pauvre Diano repoussant
palpitante lord W'entworth, que voulez-vous de mol 7
— Ce que je veu.x de toi ? toi! dit le gouverneur d'un-
voix sourde.
— Xe m approchez pas ! ou je crie, j appelle, et je vous,
déshonore, misérable ! reprit Diane au comble de l'effroi.
— Crie et appelle, cela m'est bien égal, dit lord W'ent-
worth avec une tranquillité sinistre. L'hôtel est désert les
rues sont désertes. Nul ne viendra à tes cris, du moins
avant une heure. Vois : je n'ai pas même pris la peine de
fermer portes ni fenêtres, tant je suis sûr qu'on ne vien-
dra pas avant une heure. !
— Mais dans une heure enfin on viendra, reprit Diane j
et je vous accuserai, je vous dénoncerai, on vous tuera. |
— Non, dit froidement lord Wentworth, c'est moi qui me
tuerai. Crois-tu que je veuille survivre à la prise de Ca-
lais! dans une heure je me tuerai, j'y suis résolu. Né par-
lons pas de cela. Mais, auparavant, je veux te prendre à
ton amant et satisfaire à la fois, dans une volupté terrible
et suprême, et ma vengeance et mon amour. .-Vllons ! la
belle, vos refus et vos dédains ne sont plus de saison, je
ne prie plus, j'ordonne! je n'implore plus, j'exige!
— Et mol. je meurs ! s'écria Diane en tirant de son sein
un couteau.
Mais, avant qu'elle eût le temps de se frapper lord
Wentworth s'était élancé vers elle, avait saisi ses petites
mains frêles dans ses mains vigoureuses, lui avait arraché
le couteau et l'avait jeté bien loin.
— Pas encore ! s'écria lord Wentworth avec un effrayant
sourire. Je ne veux pas, madame, que vous vous frappiez
encore. Après, vous ferez qe que vous voudrez, et. si vous
aimez mieux mourir avec moi que de vivre avec lui, vous
serez certainement libre. Mais cette dernière heure, car il
n'y a plus qu'une heure à présent, cette dernière heure de
votre existence m'appartient; je n'at que cette heure pour
me dédommager de l'éternité de l'enfer. Croyez donc bien
que je n'y renoncerai pas.
Il voulut la saisir. Alors, défaillante, et sentant que ses
forces lui échappaient, elle se jeta à ses pieds.
— Grâce ! milord. crla-t-elle, grâce ! je vous demande
grâce et pardon à genoux. Par votre mère ! souvenez-vous
que vous êtes un gentilhomme.
,,~,aY senti homme! reprit lord Wentworth en secouant
la tête, OUI, jetais un gentilhomme et je me suis comporté
en gentilhomme, ce me semble, tant que je triorpha's
nT.X" ',^''"'^''' '^°» «"e je vivais. Mais mainteTam ^
homl ^, ,"" 8«°'"ii°°'"^«. je suis tout simplement un
homme un homme qui va mourir et qui veut se vengei
Il releva madame de Castro, gisant à ses genoux d'une
ZlTX "";■'"?■ ^' ""'^'^ ^•^■■P^ abandonné de Wane 4'
meurtrissait a la peau de buffle de son ceinturon. EUe vo^
lait prier, crier, elle ne pouvait plus
En ce moment, il se fit un grand tumulte dans la rue
— Ah ! cria seulement Diane dont l'œil éteint se ranima
encore sur un peu d espérance. ranima
nZ f»°"i; ?',' ^^■•^"t"''"'^ avec "D rire infernal, U parait
?»n, , l^abitans commencent à se piller entre eux, en at-
ow c>V!fn '°°'°"'- ^°" ■ '^ '^"^■^ 1"'^^ '°"» bien, ma
fo ! C est encore au gouverneur à leur donner ici l'exeikple
Il souleva Diane, comme il eût pu faire d'un enfam et
lit d"e r^Z'""'"!'' " """''' P'^^ ^-^^ P'-^P^«^ efforts sur un
ht de repos qu'il y avait là.
— Grâce ! put-elle dire encore.
-Non! non, reprit lord Wentworth. Tu es trop belle'
Elle s évanouit...
Mais le gouverneur n'avait pas eu le temps de poser sa
bouche sur les lèvres décolorées de Diane, quand le tu-
multe se rapprochant, la porte s'ouvrit avec fracas
Le vicomte d'E.xmès. les deux Peuquoy et trois ou qua-
tre archers français parurent sur le seuil.
Gabriel bondit jusqu à lord Wentworth. l'épée à la main
avec un cri terrible : . i- la maiu,
— Misérable !
Lord Wentworth, les dents serrées, saisit aussi son épée
laissée sur un fauteuil.
— Arrière ; fit Gabriel aux siens qui allaient intervenir
Je veux être seul à châtier l'infâme.
Les deux adversaires, sans ajouter une parole, croisèrent
le fer avec furie.
Pierre et Jean Peuquoy, et leurs compagnons, se ran-
gèrent pour leur faire place, témoins muets mais non pas
Inditférens de ce combat mortel.
Diane était toujours étendue sans connaissance.
On a d'ailleurs deviné comment ce secours providentiel
était arrivé à la prisonnière sans défense plus tôt que lord
Wentworth ne s'y attendait.
Pierre Peuquoy. pendant les deux Jours précédens
avait, selon sa promesse à Gabriel, excité et armé ceu.x
qui tenaient secrètement avec lui pour le parti de la France
Or, la victoire n'étant plus douteuse, ceu.x-lâ étalent devenu'-
naturellement assez nombreux. C étaient, pour la plupart
des bourgeois avisés et prudens qui s'accordaient tous â
penser que. puisqu'il n'y avait plus moyen de résister, le
mieux était, après tout, de se ménager la meilleure capitu-
lation possible.
L'armurier, qui ne voulait frapper qu'avec toute sûreté
son coup décisif, attendit que sa troupe fût assez forte et
le siège assez avancé pour ne pas courir le risque d'expo-
ser gratuitement la vie de ceux qui s'étaient fiés a lui. Dès
que le Vieux-Château fut pris, il avait résolu d'agir. Mais
il n'avait pas pu réunir sans quelques retards ses conspira-
teurs disséminés. Ce fut seulement au moment oii lord
W'entworth venait de quitter la brèche que, derrière lui,
le mouvement intérieur se manifesta.
Mais plus ce mouvement avait été lentement préparé,
plus il fut irrésistible.
Et d abord le son retentissant du cor de Pierre Peuquoy
avait fait, comme par enchantement, se précipiter hors du
fort de Risbank le vicomte d'Exmès, Jean, et la moitié de
leurs hommes. Le faible détachement qui gardait la ville
de ce côté fut promptement désarmé et la porte ouverte
aux Français.
Puis, tout le parti des Peuquoy. grossi par ce renfort et
enhardi par le premier et facile succès, s'élança vers la
brèche, où lord Derby tâchait de tomber le plus honora-
blement possible.
Mais, quand cette sorte de révolte prit ainsi entre deux
feux le lieutenant de lord W'entworth. que lui restait-il â
faire 1 Le drapeau français était déjà entré dans Calais avec
le vicomte d'Exmès. La milice urb-rlne, soulevée, menaçait
d ouvrir elle-même les portes aux assiégeans. Lord Derby
préféra se rendre tout de suite. Il ne faisait en somme
qu'avancer un peu l'exécution des ordres laissés par le gou-
verneur, et une heure et demie de résistance fnutih , quand
même cette résistance ne fut pas devenue impossible, ne
retirait rien à la défaite et pouvait ajouter aux représailles.
Lord Derby envoya des parlementaires au duc de Guise.
C'était tout ce que demandaient pour le moment Gabriel
et les Peuquoy. L'absence remarquée de lord Wentworth les
inquiétait. Ils laissèrent donc la brèche, où retentissaient
les derniers coups de feu, et, poussés par un secret pressen-
timent, prirent, avec deux ou trois soldats dévoués, le che-
min connu de l'hôtel du gouverneur.
LES DL;LX DIANE
111
Toutes les portes étaient ouvertes, et ils pénétrèrent sans
aucune ditJiculté jusqu'à la chambre de madame de Cas-
ti'o. où les entraînait Gabriel.
Il était temps! et lépée bi'andle de l'amant de Diane
s étendit à propos sur la flUe de Henri II pour la préserver
du plus lâche des attentats
Le combat de Gabriel et du gouverneur fut assez long.
Les deux adversaii'es semblaient ég'alement e.vperts au.x
choses de l'escrime. Ils montraient 1 un et 1 autre le même
sang-froid dans la même fureur. Leurs fers s'enroulaient
— Grâce !
Elle priait pour celuili même quelle avait inutilement
prié.
Gabriel, à l'a.spect chéri de Diane, à l'accent de sa voix
toute-puissante, ne sentit plus que sa tendresse et son amour.
La clémence succéda tout à coup dans son âme â la rage.
— Vous voulez donc qu'il vive, Diane? demanda-t-il à la
bien-aimée.
— Je vous en prie. Gabriel, dit-elle, ne faut-il pas qu'il
ait le temps de se repentir !
tl!^ygliyi«°n«l'r^V4fe4.''J' 1 ' "■^v?«S'1D:i!(fiiiii!iiii'
Gabriel bondit jusqu'à W'enlworlli l'èpée à la main.
comme deux serpens et se croisaient comme deux éclairs.
Cependant, au bout de deux minutes, l'épée de lord
Wentworth lui échappa des mains, enlevée par un vigou-
reux contre du vicomte d'Exmès.
Lord Wentworth voulut rompre pour éviter le coup,
glissa sur le parquet et tomba.
La colère, le mépris, la haine et tous les sentiments vio-
lens qui fermentaient au cœur de Gabriel n y laissaient
plus de place pour la générosité. Il n'avait pas de ména-
gements à garder avec un pareil ennemi. Il fut à l'Instant
sur lui, l'épée levée sur sa poitrine.
Il n'était aucun des assistans de cette scène, émus d'une
indignation si récente, qui eût voulu arrêter le bras ven-
geur.
Mais Diane de Castro, pendant ce combat, avait eu le
temps de revenir de sa défaillance.
En rouvrant ses yeux appesantis, elle vit, elle comprit
tout, et s'élança entre Gabriel et lord Wentworth.
Par une coïncidence sublime, le dernier cri qu'elle avait
jeté en s'évanoulssant fut le premier qu'elle poussa en re-
lirenant ses sens :
— Soit ! dit le jeune homme, que l'ange sauve le démon,
c'est son rôle.
Et, tout en maintenant toujours sous son genou vain-
queur lord Wentworth furieux et rugissant :
— Vous autres, dit-il tranquillement aux Peuquoy et
aux archers, approchez-vous et liez cet homme pendant
que je le tiens. Puis, vous le jetterez dans la prison de son
Iii'opre hôtel, jusqu'à ce que monsieur le duc de Guise
ait décidé de son sort.
— Xon, tuez-moi ! tuez-moi ! criait lord Wentworth en
se débattant.
— Faites ce que je dis, poursuivit Gabriel sans lâcher
prise. Je commence à croire que la vie le punira plus que
la mort.
On obéit au vicomte d Exmès, et lord Wentworth eut
beau se démener, écumer et injurier, il fut en un instant
bâillonné et garrotté. Puis, deux ou trois hommes le pri-
rent dans leurs bras et emportèrent, sans plus de cérémonie,
1 ex-gouverneur de Calais.
Gabriel s'adressa alors à Jean Peuquoy, en présence de
son cousin.
r.2
ALEX WOnE DUMAS ILLLSiRK
— Ami, lui dit-il. j ai raconté devant tous à Martin-Guerre
sa singulière histoire, et vous possédez maintenant les preu-
ves de son innocence. Vous avez déploré la cruelle mé-
prise qui a frappé l'innoceiit au lieu ilu coupable, et vous
ne demandez, je le sais, qu'à soulager le plus vite possible
la rude souffrance qu'il endure pour un autre en ce mo-
ment. Eendez-moi donc un service...
— Je devine, interrompit le brave Jean Peuquoy. Il faut,
n'est-ce pas, que j'aille chercher et trouver cet Ambroise
Paré qui doit sauver votre pauvre écuyer? J'y cours, et,
pour qu'il soit mieux soigné, je le ferai transporter sur-
le-champ chez nous, si la chose peut se faire sans danger
pour lui.
Pierre Peuquoy. stupéfait, regardait et écoutait Gabriel
et son cousin, comme s'il eût été sous l'empire d'un rêve.
— Venez, Pierre, lui dit Jean, vous m'aiderez en tout
ceci. Ah ! oui, vous êtes étonné, vovi.s ne comprenez pas ;
je vous expliquerai cela, chemin faisant, et vous convain-
crai de ma conviction sans peine. Vous serez le premier
ensuite, je vous connais, à vouloir réparer le mal que vous
avez involontairement commis.
Là-dessiis, après avoir salué Diane et Gabriel, Jean sortit,
emmenant Pierre qui déjà le questionnait.
Quand madame de Castro demeura seule avec Gabriel,
eUe tomba à genoux par un premier mouvement de piété
et de gratitude, et, levant les yeux et les mains, en même
temps vers le ciel et vers celui qui avait été l'instrument
de son salut :
— Soyez béni, mon Dieu ! dit-elle. Soyez béni deux lois
pour m'a voir sauvée, et poiir m avoir sauvée par lui !
LXI
AJUOUK PARTAGÉ
Puis, Diane se jeta dans les bras de Gabriel.
— Et vous, Gabriel, dit-elle, il faut aussi que je vou»
remercie et que je vous bénisse. Dans le dernier éclair de
ma pensée, j invoquais mon ange sauveur, et vous êtes
venu. Merci l merci !
— Oh ! dit-il, Diane, que j'ai souffert depuis que je ne
vous ai vue, et qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue !
— Et moi donc ! s'écria-t-elle.
Ils se mirent alors à se raconter, avec des longueurs peu
dramatiques, il faut en convenir, ce qu'ils avaient fait et
senti, chacun de leur côté, pendant cette dure absence.
Calais, le duc de Guise, les vaincus, les vainqueurs, tout
était oublié. Toutes les rumeurs et toutes les passions qtii
entouraient les deux amoureux ne parvenaien-t plus jus-
qu'à eux. Perdus dans leur monde d amour et d'ivresse,
ils ne voyaient plus. Us n'entendaient plus l'autre triste
monde.
Quand on a subi tant de douleurs et tant d'épouvantes,
l'àme s'affaiblit et s'amoUlt en quelque sorte par la souf-
france, et, forte contre la peine, ne sait plus résister au
bonheur. Dans cette tiède atmosphère de pures émotions,
Diane et Gabriel se laissaient aller avec abandon aux dou-
ceurs, bien inaccoutumées depuis longtemps pour eux. du
calme et de la joie.
A la scène d'amour violent que nous avons rapportée
»u succéda alors une autre, à la fois pareille et différente. '
— Qu'on est bien près de vous, ami ! disait Diane. Au
lieu de la -présence de cet homme impie que je baissais et
dont l'amour me faisait peur, quelle Ivresse que d'avoir
votre présence rassurante et chérie !
— Et moi, reprit Gabriel, depuis notre enfance, oii nous
étions heureux sans le savoir, je ne me rappelle pas, Diane,
avoir eu, dans ma pauvre vie agitée et isolée, un seul mo-
ment comparable à celui-ci !
Ils gardèrent un moment le silence, absorbés par une
contemplation réciproque.
Diane reprit : — Venez donc là vous asseoir près de moi,
Gabriel: le croirlez-vous. ami ■» cet instant qui nous réunit
d'une façon si inespérée, je 1 ai pourtant rêvé et presque
pré\-u. dans ma captivité même. Il me semblait toujours
que ma délivrance me viendrait de vous, et qu'en un danger
suprême, ce serait vous, mon chevalier, que Dieu amène-
rait tout à coup pour me sauver.
— Pour moi. reprit Gabriel, c'est votre pensée, Diane,
qui m'attirait à la fois comme un aimant et me gruidait
comme une lumière. L'avouerai-je à vous et à ma conscience?
bien que d'autres puissans mobiles eussent dû m'y pousser,
je n'aurais peut-être pas conçu, Diane, cette idée, qui est
mienne, de prendre Calais, je ne l'aurais pas exécutée par
des moyens ^Tatment téméraires, si vous n'aviez été pri-
sonnière ici, si l'instinct des périls que vous y couriez ne
m'eût animé et encouragé. Sans l'espoir de vous secourir,
sans l'autre Intérêt sacré que ma vie poursuit aussi, Calais
serait encore au pouvoir des Anglais. Pourvu que Dieu ne
me punisse pas, dans son équité, de n'avoir voulu et fait
le bien que dans des vues intéressées i
Le vicomte d Exmès pensait en ce moment à la scène
de la rue Saint-Jacques, à l'abnégation d Ambroise Paré,
et à cette rigide croyance de l'amiral, que le ciel veut des
mains pures pour les causes pures.
Mais la voix aimée de Diane le rassura un peu en s'écriant :
— Dieu vous punir, vous, Gabriel ! Dieu vous punir d'avoir
été grand et généreux !
— Qui sait? dit-il, en interrogeant le ciel par un regard
chargé d'une sorte de mélancolique pressentiment.
— Je sais, moi, reprit Diane avec son charmant sourire.
Elle était si ravissante en disant cela, que Gabriel, frappé
de cet éclat, et distrait de toute autre pensée, ne put s'em-
pêcher de s'écrier :
— Oh ! vous êtes belle comme un ange, Diane !
— Vous êtes vaillant comme un liéros. Gabriel ! dit Diane.
Ils étaient assis tout près l'un de l'autre ; leurs mains,
par hasard, se rencontrèrent et se pressèrent. La nuit com-
mençait d'ailleurs à se faire.
Diane, la rougeur au front, se leva et flt quelques pas
dans la chambre.
— Vous vous éloignez, vous me fuyez, Diane ! reprit tris-
tement le jeune homme.
— Oh ! non, lit-elle vivement en se rapprocliant. .Wec
vous, c'est bien différent ! Je n'ai pas peur, ami ]
Diane avait tort: le danger était autre: mais c'était tou-
jours le danger, et 1 ami n'était pas moins à craindre peut-
être que l'ennemi.
— A la bonne heure, Diane ! dit Gabriel en prenant la
petite main blanclie et douce qu'elle lui abandonnait de
nouveau ; à la bonne heure ! laissons-nous être heureux nn
peu après avoir tant souffert. Laissons nos âmes se détendre
et se reposer dans la confiance et dans la joie.
— Oui, c'est ^■rai ; on est si bien près de vous, Gabriel !
reprit Diane. Oublions un moment, tant pis ! le monde et
le bruit d'alentour. Cette heure délicieuse et unique, sa-
vourons-la ; Dieu, je crois, nous le permet, sans trouble
et sans crainte. Vous avez raison : pourquoi avons-nous
tant souffert aussi !
Par un gentil mouvement qui lui était familier lorsqu'elle
était enfant, elle posa sa tète cliarmante sur l'épaule de
Gabriel ; ses grands yeux de velours se fermèrent lente-
ment ; ses cheveux effleurèrent les lèvres de l'ardent jeune
homme.
Ce fut lui qui, à son tour, se leva, tout frémissant et
éperdu.
— Eli bien ? dit Diane en rouvrant ses yeux étonnés et
languissaus.
Il tomba tout pâle à genoux devant elle, et ses mains
l'entourèrent.
— Eh bien ) Diane, je t'aime ! crla-t-il du fond du cœur.
— Je t'aime, Gabriel ! répondit Diane, sans frayeur et
comme obéissant à l'ii-résisiible instinct de son cœur.
Comment leurs visages se rapproclièrent, comment leurs
lèvres s'unirent ; comment, dans ce baiser, se confondirent
leurs âmes. Dieu seul le sait ; car il est certain qu'Us ne le
surent pas eux-mêmes.
Mais, tout à coup, Gabriel, qui sentait sa raison vaciller
devant le vertige du bonheur, s'arracha d auprès de Diane
— Diane, laissez-moi!... laissez-moi tnii '. s écria-t-Il avec
un accent de terreur profonde.
— Fuir! et pourquoi fuir? demanda-t-elle, surprise.
— Diane ! Diane ! si vous étiez ma sœur ! reprit Gabriel
hors de lui.
— Votre soeur ! répéta Diane anéantie, foudroyée.
Gabriel s'arrêta, étonné et comme étourdi de ses propres
paroles, et, passant la main sur son front brûlant :
— Qu ai-je donc dit? se demandat-il à voix haute.
— Qu avez-vous dit, en effet, reprit Diane. Faut-il la
prendre à la lettre, cette terrible parole ? i,iuel est le mol
de cet effrayant mystère? serais-je réellement votre sœur,
mon Dieu 1
— Ma sœur? vous ai-je avoué que vous étiez ma sœur?
dit Gabriel.
— Ah ! c'est donc la vérité ! s'écria Diane palpitante.
— Non, ce n'est pas, ce ne peut pas être la vérité! je
ne la sais pas, qui peut le savoir? Et, d'ailleurs, je ne dois
rien vous dire de tout cela ! C'est un secret de vie et de
mort que j'ai juré de garder! Ali! céleste miséricorde!
j'avais conservé mon sang-froid et ma raison dans les
souffrances et les malheurs ; faut-il que la première goutte
de bonheur qui touche mes lèvres m'enivre jusqu'à la dé-
mence, jusqu'à l'oubli de mes sermens !
— Gabriel, reprit gravement madame de Castro, Dieu sait
que ce n'est pas une vaine curiosité qui m'anime ; mais
vous m'en avez dit trop ou trop peu pour mon repos. 11 faut
achever maintenant.
— Impossible ! impossible ! s'écria Gabriel avec une sorte
d'effroi.
— Et pourquoi Impossible? dit Diane. Quelque chose en
LES DEUX DIANE
113
moi m'assure que ces secrets m appartiennent aussi bien
«lu'à vous et cjue vous n'avez pas le droit de me les cacher.
— C'est Juste cela reprit Gabriel et vous avez certaine-
ment autant de droits fine moi â ces douleurs. .Mais, puis-
que le poids m'en accal)le seul, n en demandez pas la moitié.
— Si fait, je la demande, je la veux, je l'exige, cette moi-
tié de \os peines! repartit Diane, et, pour dire encore plus.
Gabriel, mon ami, je l'implore; me la ref userez-vous '?
— Mais j'ai juré au roi : dit Gabriel avec anxiété.
— Vous avez juré? reprit Diane. Eli bien, observez loya-
lement ce serment envers les étrangers, les indifïérens, en-
vers les amis mêmes, ce sera bien fait à vous. Mais avec
moi qui. de votre propre aveu, al dans ce mystère les mê-
mes intérêts que vous, pouvez-voos. devez-vous garder
un injurieux silence? Non. Gabriel, si vous avez quelque
pitié de moi. Mes doutes, mes inquiétudes à ce sujet ont déjà
bien assez torturé mon coeur ! Sur ce point, sinon hélas I
dans- les autres accidens de votre vie, je suis, en quelque
sorte, un autre vous-même. Est-ce que vous vous parjurez,
dites, quand vous pensez à votre secret dans la solitude de
votre conscience? Croyez-vous que mon âme profonde et
sincère, et mûrie par tant d'épreuves, ne saura pas. comme
la vôtre, contenir et renfermer jalousement le dépôt con-
fié, de joie ou d'amertume, qui est à elle comme à vous?
La voix douce et caressante de Diane continua, remuant
les fibres intimes du jeune homme comme un instrumen'
docile :
— Et puis, Gabriel, puisque le sort nous défend d'être
joints dans l'amour et dans le bonheur, comment avez-
vous le courage de récuser encore la seule communauté qui
nous soit permise, celle de la tristesse? Ne souffrirons-nou.s
pas moins en souffrant du moins ensemble ? Voyez donc :
n'est-il pas bien douloureux de songer que l'unique lien qui
devrait nous réunir nous sépare !
Et, sentant que Gabriel, à moitié vaincu, hésitait cepen-
daut encore :
— Prenez garde, d'ailleurs '. reprit Diane, si vous persistez
à vous taire, pourquoi ne reprendrais-je pas avec vous
ce langage qui vous cause à présent, je ne sais pourquoi.
tant d épouvante et d'angoisse, mais que vous-même, après
tout, avez autrefois appris à ma bouche et à mon cœur. En-
hn, votre fiancée a le droit de vous répéter quelle vous
aime, qu'elle n'aime que vous. Votre promise devant Dieu
peut bien, dans ses chastes caresses, approcher ainsi sa
tête de votre épaule et ses lèvres de votre front...
Mais Gabriel, le cœur serré, écarta de nouveau Diane
en frémissant.
— Non ! s'écrla-t-il, ayez pitié de ma raison, Diane, je
vous en supplie. Vous voulez donc absolument le savoir
tout entier notre redoutable secret ? Eh bien ! devant un
crime possible, il m échappe ! Oui, Diane, il faut les pren
dre a la lettre les paroles que ma fièvre avait laissé tom-
ber tout à l'heure. Diane, vous êtes peut-être la flUe du
comte de ilontgommery, mon père : vous êtes peut-être ma
sœur !
— Sainte Vierge ! murmura madame de Castro écrasée par
cette révélation.
— Mais comment donc cela se fait-il? reprit-elle.
— J'aurais voulu, lui dit Gabriel, que votre vie pure et
calme ne conniit jamais cette histoire pleine d'épouvante
et de crimes. Mais je sens bien, hélas ! qu'à la fin mes
seules forces ne sont plus suffisantes contre mon amour. Il
faut que vous m'aidiez contre vous-même, Diane, et je
vais tout vous dire.
— Je vous écoute, effrayée mais attentive, reprit Diane.
Gabriel alors lui raconta tout, en effet : comment son
père avait aimé madame de Poitiers, et, au vu de toute la
cour, avait paru aimé d'elle; comment le dauphin, aujour-
d'hui roi, était devenu son rival ; comment le comie de
Montgommery avait disparu un Jour, ei comment Aloyse
avait été a même de savoir et de révéler à son fils ce qu'il
l'tait devenu. Mais c'était tout ce que savait la nourrice,
et, puisque madame de Poitiers refusait obstinément de
lavouer, le comte de Montgommery seul pouvait dire, s il
vivait encore, le secret de la naissance de Diane.
Quand Gabriel eut achevé ce lugubre récit :
— C'est affreux ! s'écria Diane. Mais alors, quelle que soit '
l'issue, ami. Il y aura un malheur au bout de notre des-
tin ! Si Je suis la fille du comte de Montgommery, vous j
êtes mon frère, Gabriel. Si je suis la fille du roi, vous êtes
l'ennemi justement Irrité de mon père. Dans tous les cas. '
nous sommes séparés. 1
— Non, Diane, répondit Gabriel. Notre malheur, grâce ù !
Dieu, n'est pas tout à fait sans espérance. Puisque j'ai com- '
meucé à tout vous dire. Je vais achever. Aussi bien, je '
sens que vous aviez raison : cette confidence m'a soulagé. !
et mon secret, après tout, n'est pas sorti de mon cœur :
pour être entré dans le vôtre. \
Gabriel apprit alors à madame de Castro le pacte étrange •
et dangereux qu'il avait conclu avec Henri 11, et la pro-
messe solennelle du roi de rendre la liberté au comte de
LES UEtîX DIANC
Montgommery, si le vicomte de Montgommery, après avoir
défendu .Saint-Quentin contre les Espagnols, reprenait Ca-
lais aux Anglais.
Or. Calais était depuis une heure ville française, et Ga-
briel pouvait croire sans vanité qu'il avait été pour beau-
coup dans ce glorieux résultat.
A mesure qu'il parlait, l'espoir dissipait peu à peu la
tristesse du visage de Diane, comme l'aurore dissipe les
ténèbres :
(juand Gabriel eut fini, elle se recueillit un instant, pen-
sive, puis, lui tend,int la main :
— Jlon pauvre Gabriel, lui dit-elle avec fermeté, il y a
pour nous sans doute dans le passé et dans l'avenir de quoi
beaucoup penser et beaucoup souffrir. Mais ne nous arrê-
tons pas à cela, mon ami. Nous ne devons pas nous atten-
drir et nous amollir. Pour ma part. Je tâcherai de me
montrer forte et courageuse comme vous et avec vous L'es
sentiel est actuellement d'agir et oe dénouer notre sort
d'une façon ou d'une autre. Nos angoisses touchent, je
crois, a leur terme. Vous avez dès a présent tenu, et au-
delà, vos engagemens envers le roi. Le roi tiendra, je l'es-
père, les siens envers vous. C'est sur cette attente qu'il faut
concentrer désormais tous nos sentimens et toutes nos
pensées. Que comptez-%-ous faire maintenant ?
— Monsieur le duc de Guise, répondit Gabriel ; a été le
foufident et le complice illustre de tout ce que j'ai tenté
ici. Je sais que. sans lui. je n'aurais rien fait ; mais il sait
qu il n',aurait rien fait sans moi. C'est lui, lui seul qui peut
et qui doit attester au roi la part que jai eue dans cette
nouvelle conquête. J'ai d autant plus lieu d attendre de
lui cet acte de justice qu'il s'est, pour la seconde fois, ces
jours-ci, solennellement engagé a me rendre ce témoignage.
Or. Je vais de ce pas rappeler sa promesse à monsieur de
Guise, réclamer de lui une lettre pour Sa Majesté, puis,
ma présence ici n'étant plus nécessaire, partir sur le-champ
pour Paris...
Comme Gabriel parlait encore avec animation, et que
Diane lécoutait l'œil brillant d'espérance, la porte s'ouvrit,
et Jean Peuquoy parut, défait et consterné.
— Eli bien : qu y a-t-il demanda Gabriel inquiet. Martin-
Guerre est-il plus mal?
— Non, monsieur le vicomte, répondit Jean Peuquoy. Mar-
tin-Guerre, transporté chez nous par mes soins, a déjà
été visité par maître Ambroise Paré. Bien que l'amputation
de la Jambe soit jugée nécessaire, maître Paré croit pou-
voir assurer que votre vaillant serviteur survivra â l'opé-
ration.
— L'e.xcellente nouvelle ! dit Gabriel. Ambroise Paré est
eucore près de lui sans doute?
— Monseigneur, reprit tristement le bourgeois, il a été
obligé de le quitter pour un autre blessé plus considéra-
ble et plus désespéré...
— Qui donc cela? demanda Gabriel en changeant de cou-
leur. Le maréchal Strozzi? monsieur de Nevers?. .
— Monsieur le duc de Guise, qui se meurt en ce morhent,
répondit Jean Peuquoy.
Gabriel et Diane Jetèrent eu même temps un cri de
douleur.
— Et je disais que nous touchions au terme de nos an-
goisses : reprit après un silence madame de Castro. O mon
Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu !
— N'appelez pas Dieu, madame ; dit Gabriel .ivec un mé-
lancolique sourire. Dieu est Juste et punit justement mon
égoisme. Je n'avais pris Calais que pour mou i^ère et vous.
Dieu veut que je l'aie pris seulemeut pour la France,
LXII
LE BALAFRÉ
Néanmoins, toute espérance n'était pas morte pour Ga-
briel et Diane, puisqu'enfin le duc de Guise respirait en-
core. Les malheureux se rattachent avidement à la chance
la plus incertaine, comme les naufragés â quelque débris
Hottant.
Le vicomte d'Exmès quitta donc Diane pour aller voir
par lui-même Jusqu'où portait le nouveau coup qui venait
les frapper, au moment même où la mauvaise fortune sem-
blait se relAcher pour eux de ses rigueurs.
Jean Peuquoy, qui l'accompagna, lui raconta, chemin fai-
sant, ce qui s'était passé.
Lord Derby, sommé par les bourgeois mutinés de se ren-
dre avant l'iieure fi.\ée par lord Wentwortli. venait d en-
voyer au duc de Guise des parlementaires pour traiter de
la capitulation.
Cependant, sur plusieurs points le combat durait encore,
plus acharné dans ses derniers efforts par la colère des
vaincus et l'impatience des vainqueurs.
8
114
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
François de Lorraine, aussi inlrépiUe soldat quhabile gé-
néral, se montrait à l'endroit où la mêlée semblait la plus
chaude et la plus périlleuse.
C'était à une brèche déjà à moitié emportée, au delà d'un
fossé entièrement comblé.
Le duc de Guise à clieval, en butte aux traits dirigés sur
lui de toutes parts, animait trauQuillement les siens et de
lexemple et de la parole.
Tout à coup il aperçut, au-dessus de la brèche, le drapeau
blanc des parlementaires.
Un fier sourire effleura son noble risage ; car c'était la
consécration définitive de sa victoire qu'il voyait ainsi ve-
nir à lui.
— Arrêtez ! crla-t-11, au milieu du ïracas, à ceux qui l'en-
touraient. Calais se rend ; Bas les armes.
11 leva la visière de son casque, et, poussant son cheval,
il fit quelques pas en avant, les yeux fixés sur ce drapeau,
signal de son triomphe et de la paix.
L'ombre, d'ailleurs, commençait a tomber, et le tumulte
n'avait pas cessé.
Un homme d armes anglais, qui vraisemblablement n'avait,
ni vu les parlementaires, ni entendu, dans le bruit, le cri
de monsieur de Guise, s élança ;t la bride du clieval qu'il
lit reculer, et, comme le duc distrait, sans même regar-
der l'obstacle qui l'arrêtait ainsi, donnait de l'éperon pour
r^asser outre, l'homme le frappa de sa lance à la tête.
— On n'a pu me dire, continua Jean Peuquoy. à quel en-
droit du visage monsieur le duc de Guise avait été atteint ;
mais 11 est certain que la blessure est terrible. Le bois de
la lance s'est brisé et le fer est resté dans la plaie. Le duc,
sans prononcer une parole, est tombé le front en
avant, sur le pommeau de sa selle. 11 parait que
l'Anglais qui avait porté ce coup désastreux a été mis en
pièces par les Français furieux. Mais cela n a pas sauvé
monsieur le duc de Guise, helas : On la emporté comme
mort. Depuis, il n'a seulement pas repris connaissance.
— De sorte que Calais n'est pas même à nous 7 demanda
Gabriel.
— Oh I si lait ! répondit Jean Peuquoy. Monsieur le duc
de Nevers a reçu les parlementaires et a imposé en maître
les conditions les plus avantageuses. Mais le gain d'une
telle ville compensera à peine pour la France la perte
d'un tel héros.
— Mon Dieu ! vous le regardez déjà comme trépassé ? dit
en frissonnant Gabriel.
— Hélas ! hélas I fit pour toute réponse le tisserand en ho-
chant la tête.
— Et où me menez-vous de ce pas! reprit Gabriel. Vous
savez donc où on l'a transporte ?
— Dans le corps de garde du Cliâteau-Neuf, a dit à mai-
tre Ambroise Paré l'homme qui nous a donné la fatale
nouvelle. Maître Paré a voulu y courir tout de suite, Pierre
lui a montré le chemin, et mol je suis venu vous avertir.
.)c pressentais bien que cela était important pour vous, et
que, dans cette circonstance, vous auriez sans doute quel-
c|ue chose à faii-e.
— Je n'ai qu'à me désoler comme les autres et plus que
les autres, dit le vicomte d'Exniès,
— Mais, ajouta-t-il, autant que la nuit me permet de dis-
tinguer les objets, il me semble que ncus appioclions.
— Voici le Chàteau-Neuf, en effet, dit Jean Peuquoy.
Bourgeois et soldats, une Immense foule agitée, pressée
et murmurante, encombrait les abords du corps de garde
où le duc de Guise avait été porté. Les questions, les con-
jectures et les commentaires circulaient dans les groupes
inquiets, comme un souffle de vent entre les ombrages so-
nores d'une foret. .
Le vicomte d'Exmès et Jean Peuquoy eurent bien de la
peine à percer toute cette foule pour arriver jusqu aux mar-
ches du corps de garde dont un fort détachement de pi-
quiers et de liallehardiers défendait l'entrée. Quelques-uns
(I entre eux tenaient des torches allumées que projetaient
leurs lueurs rougeàtres sur les masses mouvantes du peuple.
Gabriel tressaillit en apercevant, à cette lumière Incer-
taine, debout au bas des marches, Ambroise Paré sombre,
immobile, les sourcils contractés, et serrant convulsive-
ment de ses bras croisés sa poitrine émue. Des larmes de
douleur et d'Indignation étincelaient dans son beau re-
gard.
Derrière lui se tenait Pierre Peuquoy, aussi morne et
aussi abattu que lui.
— A'ous ici, maître Paré ! s'écria Gabriel. Mais que faites-
vous là? Si monsieur le duc de Guise a encore un souffle
de vie. votre place est à ses côtés l
— Eh ! ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela, monsieur
d Exmès ! reprit vivement le chirurgien, lorsque, levant les
yeux, il reconnut Gabriel. Dites-le, si vous avez sur eux
quelque autorité, à ces gardes stupldes.
— Quoi I vous refusent-ils donc le passage î demanda
Gabriel.
— Sans vouloir rien entendre, reprit Ambroise Paré. Oh !
songer que Dieu fait peut-être dépendre une si précieuse
existence de si misérables fatalités.
— Mais il faut que vous entriez ! dit Gabriel, vous vous y
serez mal pris.
— Nous avons supplié d'abord, dit Peuqiioy intervenant,
nous avons menacé ensuite. Ils ont répondu à nos prières
par des rires, à nos menaces par des coups. Maître Paré,
qui voulait forcer le passage, a été violemment repoussé,
et atteint, je crois, par le bois d'une hallebarde.
— C'est tout simple '. reprit Ambroise Paré avec amer-
tume, je n'ai ni collier d'or ni éperons ; je n'ai que le coup
d'oeil prompt et la main sûre.
— Attendez, dit Gabriel, je saurai bien vous faire entrer,
moi.
11 s'avança vers les marches du corps de garde. Mais un
piquier, tout en s'inclinant à sa vue, lui barra le passage.
— Pardon, lui dit-il respectueusement, nous avons reçu
pour consigne de ne plus laisser pénétrer qui que ce soit.
— Drôle I reprit Gabriel qui pourtant se modérait en-
core, ta consigne est-elle pour le vicomte d'Exmès, capi-
taine aux gardes de Sa Majesté, et l'ami de monsieur de
Guise? Où est ton chef, que je lui parle?
— Monseigneur, il garde la porte intérieure, reprit plus
humblement le piquier.
— Je vais donc û lui, reprit impérieusement le vicomte
d'Exmès. Venez, maître Paré, suivez-moi.
— Monseigneur, passez, vous, puisque vous l'exigez, fit
le soldat. Mais celui-là ne passera pas.
— Et pourquoi cela? demanda Gabriel. Pourquoi le chi-
rurgien n'irait-il point au blessé?
— Tous les chirurgiens, médecins et myrrhes, reprit le
piquier, du moins tous ceux qui sont reconnus et patentés,
ont été appelés auprès de monseigneur. Il n'en manque
pas un, nous a-t-on dit.
— Eh ; voilà justement ce qui m'épouvante ! dit avec un
dédain ironique Ambroise Paré.
— Celui-ci n'a pas brevet en poche, continua le soldat.
Je le connais bien. Il en a sauvé plus d'un au camp, c'est
vrai ; mais il n'est point fait pour les ducs !
— Pas tant de phrases ! s'écria Gabriel en frappant du
pied avec impatience. Je veux, moi, que maître Paré passe
avec moi.
— Impossible, monsieur le vicomte.
— J'ai dit : je veux ! drôle !
— Songez, reprit le soldat, que ma consigne m'ordonne
de vous désobéir.
— Ah ! s'écria douloureusement .\mbroise, le duc meurt
peut-être pendant ces ridicules débats?
Ce cri eût dissipé toutes les hésitations de Gabriel, si
l'impétueux jeune homme avait pu en conserver dans un
pareil moment.
— Vous voulez donc absolument que je vous traite comme
des Anglais i cria-t-il aux hallebardiers. Tant pis pour vous
alors ! La vie de monsieur de Guise vaut bien vingt exis-
tences comme les vôtres, après tout. Nous allons voir si vos
piques oseront toucher mon épée.
Sa lame flamboya hors du fourreau comme un éclair, et,
entraînant derrière lui Ambroise Paré, il monta, l'épée
haute, les marches du corps de garde.
Il y avait tant de menace dans son attitude et dans son ■
regard ; il y avait tant de puissance dans le calme et
l'attitude du chirurgien ; puis, la personne et la volonté
d'un gentilhomme ;f\aient à cette époque un tel prestige,
que les gardes subjugués s'écartèrent et baissèrent leurs
armes, moins devant le fer que devant le nom du vicomte
d'Exmès.
— Eh ! laissez-le ! cria une voix dans le peuple. Ils ont
vraiment l'air d'être envoyés de Dieu pour sauver le duc
de Guise.
Gabriel et Ambroise Paré arrivèrent donc sans autres obs-
tacles à la porte du corps de garde.
Dans 1 étroit vestibule qui précédait la grande salle, 11 y
avait encore le lieutenant des soldats du dehors, avec trois
ou quatre hommes.
Mais le vicomte d'Exmès. sans s'arrêter, lui dit d'une
voix brève et qui ne voulait pas de réplique :
— J'amène à monseigneur un nouveau chirurgien.
Le lieutenant s'inclina et laissa passer sans la moindre
objection.
Gabriel et Paré entrèrent.
L'attention de tous était trop vivement et trop cruelle-
ment distraite ailleurs pour qu'on prît garde à leur arrivée.
Le spectacle qui s'offrit à eux était vraiment terrible et
navrant.
Au milieu de la salle, sur un lit de camp, était étendu
le duc de Guise, toujours immobile et sans connaissance,
la figure inondée de sang.
Il avait le visage traversé de part en part; le fer de la
lance, après avoir percé la joue au-dessous de l'oeil droit,
avait pénétré jusqu'à la nuque au-dessous de l'oreille gau-
LES DEUX DIANE
lia
clie, et le tronçon brisé sortait d'un Uemi-pied Je la tête
ainsi fracassée. La plaie était horrible à voir.
Autour du lit se tenaient dix ou douze médecins et cUi-
rurgiens. consternés au milieu de la désolation générale.
Mais ils n'agissaient pas, ils regardaient seulement et ils
parlaient.
Au moment où Gabriel entra avec Ambroise Paré, un
d'eux disait à voix haute :
— Ainsi, après nous être concertés, nous nous voyons
dans la douloureuse nécessité de convenir que monsieur le
duc de Guise est frappé mortellement, sans espoir et sans
remède ; car, pour avoir quelque chance de le sauver, 11
faudrait que ce tronçon de lance fût retiré de la tête : et
l'arracher, ce serait à coup sûr tuer monseigneur.
— Donc, vous aimez mieux le laisser mourir ! dit hardi-
ment, derrière les spectateurs du premier rang. Ambroise
Paré, qui de loin avait jugé d'un coup dœil l'état, pres-
que désespéré en effet, de l'illustre blessé.
Le chirurgien qui avait parlé releva la tête pour cher-
cher son audacieux interrupteur, et, ne la voyant pas, re-
prit :
— Quel téméraire oserait porter ses mains Impies sur cet
auguste visage, et ristiuer, sans certitude, d achever un
tel mourant î
— Moi I dit Ambroise Paré en s'avançant, le front haut,
dans le cercle des chirurgiens
Et, sans se préoccuper da\ ntage de ceux qui l'entou-
raient et des murmures de surprise qu'avaient excités ses
paroles, il se pencha sur le duc pour voir de plus près sa
blessure.
— -\h I c'est maître .\mbroise Paré ! reprit avec dédain
le chirurgien en chef en reconnaissant l'insensé qui osait
émettre un avis différent du sien. Maître .\mbroise Paré
oublie, ajouta-t-il, qu'il n a pas l'honneur d'être au nombre
des chirurgiens du duc de Guise.
— Dites plutôt, reprit Ambroise, que je suis son seul chi-
rurgien, puisque ses chirurgiens ordinaires l'abandonnent.
D'ailleurs, il y a quelques jours, le duc de Guise, après
une opération qui réussit sous ses îeu.x, voulut bien me
dire, et très sérieusement, sinon officiellement, qu'au be-
soin désormais il réclamerait mes services. Monsieur le vi-
comte d Exmès qui était présent peu l'attester.
— C'est la vérité, je le déclare, dit Gabriel.
Ambroise Paré était déjà retourné au corps, en appa-
rence inanimé, du duc, et examinait de nouveau la blessure.
— Eh bien? demanda le chirurgien en chef avec un sou-
rire ironique ; après examen, persistez-vous encore à vou-
loir arracher le fer de la plaie ?
— Après examen, je persiste, dit Ambroise Paré résolu-
ment.
— Et de quel merveilleux instrument comptez-vous donc
vous servir?
— Mais de mes mains, dit Ambroise.
— Je proteste hautement, s'écria le chirurgien furieux,
contre la profanation de cette agonie.
— Et nous protestons avec vous, acclamèrent tous ses
confrères.
— Avec-vous quelque moyen de sauver le prince ? reprit
Ambroise Paré.
— Is'on, la chose est impossible ! dirent-ils tous.
— Il est donc à moi, dit Ambroise en étendant la main
sur le corps comme pour en prendre possession.
— Et nous, retirons-nous, reprit le chirurgien en chef,
qui fit en effet avec les siens un mouvement de retraite.
— Mais qu'allez-vous faire? demandait-on de tous côtés
à .Ambroise.
— Le duc de Guise est mort pour tous, répondit-il. Je
vais agir comme s'il était mort.
Ce disant, il se débarrassait de son pourpoint et relevait
ses manches.
— Faire de telles expériences sur monseigneur, tanquàm
In anima vUl ! dit en joignant les mains un vieux médecin
scandalisé.
— Eh ! répondit Ambroise, sans quitter des yeux le
blessé. Je vais le traiter en effet, non comme un homme,
non pas même comme une âme vile, mais comme une chose.
Regardez.
11 mit hardiment le pied Sur la poitrine du duc.
Un murmure mêlé de terreur, de doute et de menace,
courut dans l'assemblée.
— Prenez garde, maître l dit monsieur de Xqvers, en tou-
chant lépaule d'Ambrolse Paré; prenez garde! Si vous
échouez, je ne réponds pas de la colère des amis et servi-
teurs du duc.
— Ah ! fit Ambroise avec un sourire triste en se retournant.
— Vous risquez votre tête i reprit un autre.
.\mbrolse Paré regarda le ciel ; puis, avec une gravité
mélancolique :
— Soit ! dit-U, je risquerai ma tête pour essayer de sau-
ver celle-ci. Mais, au moins, reprlt-U avec un fler regard,
au moins qu'on me laisse tranquille I
Tous s'écartèrent avec une sorte de respect devant la
domination du génie.
On n'entendit plus, dans un silence solennel, que les
respirations haletantes.
Ambroise Paré posa le genou gauclie sur la poitrine du
duc ; puis, se penchant, prit seulement avec ses ongles,
comme il l'avait dit. le bois de la lance, et l'ébranla par
degré, doucement d'abord, et plus foi-t ensuite.
Le duc tressaillit comme dans une soulïrauce horrible.
L'etfrol avait mis sur tous les fronts des assistants la
même pâleur.
Ambroise Paré s'arrêta lui-même une seconde, comme
épouvanté. Une sueur d'angoisse mouillait son front. Mais
il se remit presque aussitôt à l'œuvre.
Au bout d'une minute, plus longue qu'une heiu'e, le fer
sortit enfln de la blessure.
Ambroise Paré le jeta vivement loin de lui, et, vite se
courba sur la plaie béante.
Quand il se releva, un éclair de joie illuminait son
visage. Mais bientôt, redevenant sérieux, il tomba à genoux,
joignit les mains vers Dieu, et une larme de bonheur
coula lentement sur sa joue.
Ce tut un moment sublime, sans que Je grand chirur-
gien eut parlé, on comprenait qu'il y avait maintenant de
l'espoir. Des serviteurs du duc pleuraient à chaudes
larmes ; d'autres baisaient par derrière l'habit d'Ambrolse
Par.é.
Mais on se taisait, on attendait sa première parole.
Il dit enfln de sa voix grave, quoique émue :
— Je réponds à présent de la vie de monseigneur de
Guise.
Et, en effet, une heure après, le duc de Guise avait
recouvré la connaissance et même la parole.
Ambroise Paré achevait de bander la blessure, et Gabriel
se tenait à côté du lit où le chirurgien avait fait trans-
porter son auguste client.
— Ainsi, Gabriel, disait le duc, je vous dois, non seule-
ment la prise de Calais, mais aussi la vie, puisque c'est
vous qui avez amené, presque de force, auprès de mol
maître Paré.
— Oui, monseigneur, reprenait Ambroise, sans monsieur
d Exmès, Us ne me laissaient pas même approcher de
vous.
— 0 mes deux sauveurs ! dit François de Lorraine.
— Ne parlez pas tant, monseigneur, je vous en supplie,
reprit le chirurgien.
— Allons, je me tais. Mais un mot cependant, une seule
question.
— Qu'est-ce que c'est, monseigneur?
— Croyez-vous, maître Paré, demanda le duc, que les
suites de cette horrible blessure n'altéreront ni ma santé,
ni ma pensée?
— J'en suis sûr, monseigneur, dit Ambroise. Mais il
vous en restera, je le crains, une cicatrice, une balafre...
— Une cicatrice! s'écria le duc, oh! ce n'est rien cela!
cela orne un visage guerrier ! et c'est un sobriquet qui ne
me déplairait pas que celui de balalrt.
On sait que les contemporains et la postérité ont été de
l'avis du duc de Guise, lequel dès lors, comme son nis
depuis, fut surnommé le Balafré par son siècle et par l'his-
toire.
LXllI
DÉNOtTEMENT PARTIEL
Nous sommes au 8 janvier, lendemain du jour où Gabriel
d'Exmès a rendu au roi de France sa plus belle vlue
perdue. Calais, et son plus grand capitaine en danger, le
duc de Guise.
Mais il ne s'agit plus ici de ces questions d'où l'avenir
des nations dépend, 11 s'agit tout simplement d'intérêts
bourgeois et d'affaires de famille. De la brèche devant
Calais, et du lit de mort de François de Lorraine, nous
passons à la salle basse de la maison des Peuquoy.
C'est là que, pour lui éviter de la fatigue, Jean Peuquoy
avait fait transporter Martin-Guerre ; c'est là que, la veille
au soir, Ambroise Paré avait, avec son bonheur habituel,
pratiqué sur le brave écuyer une amputation jugée néces-
saire.
Ainsi, ce qui jusque-là n'avait été qu'espérance, était
devenu certitude. Martin-Guerre, 11 est vrai, resterait estro-
pié, mais Martin-Guerre vivrait.
Peindre les regrets ou, pour mieux dire, les remords de
Pierre Peuquoy, quand 11 avait appris de Jean la vérité,
serait impossible. Cette âme ri^de, mais probe et loyale,
ne devait Jamais se pardonner une si cruelle méprise.
L'honnête armurier conjurait à chaque instant Martin-
IIG
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Guerre, de demander ou d'accepter tout ce qu'il possédait.
bras et cœur, biens et vie.
Slais on sait que Martin-Guerre n'avait pas attendu l'ex-
pression de ce repentir pour pardonner à Pierre Peuquoy,
et. qui plus est. pour l'approuver.
Ils étaient donc pour le mieux ensemble, et on ne s'éton-
nera plus, dès lors, de voir se passer auprès de Martin-
Guerre, qui était désormais de la famiUe, un conseil domes-
tique pareil â celui auquel nous avons assisté déjà pendant
le bombardement.
Le vicomte d'Exmès, qui repartait le soir même pour
Paris, était aussi de cette délibération, moins pénible
après tout que la précédente pour ses vaiUans alliés du lort
de Risbank.
En eSet la réparation qu'avait a exiger 1 honneur des
Peuquoy n'était sans doute plus dorénavant impossible.
Le vrai Martin-Guerre était marié, mais rien ne prouvait
que le séducteur de Babette le lût. Il n'y avait plus qu'à
retrouver le coupable.
Aussi le visage de Pierre Peuquoy, exprimait plus de
sérénité et de calme. Celui de Jean, au contraire, était
assez triste, et Babette, de son côté paraissait fort abattue.
Gabriel les observait tous en silence, et Martin-Guerre,
étendu sur son lit de souffrance, se désolait de ne rien
pouvoir pour ses nouveaux amis que leur fournir des ren-
seignemens bien vagues et bien incertains sur la personne
de son Sosie.
Pierre et Jean Peuquoy revenaient, dans le moment,
d'auprès de monsieur de Guise. Le duc n'avait pas voulu
tarder plus longtemps à remercier les braves bourgeois
patriotes de la part efficace et glorieuse qu'ils avaient eue
dans la reddition de la ville ; Gabriel, sur sa demande
expresse, les lui avait amenés.
Pierre Peuquoy racontait, tout fier et joyeux, à Babette,
les détails de cette présentation.
— Oui, ma sœur, disait-il ; quand monsieur d'Exmès a
eu raconté au duc de Guise notre coopération en tout ceci,
dans des termes certainement trop flatteurs et trop exa-
gérés, ce grand homme a daigné nous témoigner, à Jean
et à moi, sa satisfaction, avec une grâce et une bonté dont,
pour ma part, je ne perdrai jamais la mémoire, lors même
que je vivrais plus de cent ans. Mais il m'a surtout réjoui
et touché en ajoutant qu'il désirait à son tour nous être
utile, et me demandant en quoi il pourrait nous servir.
Ce n'est pas pourtant que je sois intéressé, tu me connais.
Babette. Seulement, sais-tu quel service je compte récla-
mer de lui?...
— Non, en vérité, mon frère, murmura Babette.
— Eh bien ! sœur, reprit Pierre Peuquoy, dès que nous
aurons trouvé celui qui ta si indignement trompée, et
nous le trouverons, sois-en sûre : je demanderai à monsieur
de Guise de m'alder de son crédit pour te faire rendre Ihon-
neur. Nous n'avons ni force, ni richesse par nous-mêmes,
et un tel appui nous sera peut-être nécessaire pour obtenir
Justice.
— Et si, même avec cet appui, la justice vous fait défaut,
cousin 7 demanda Jean.
— Grâce à ce bras, reprit Pierre avec énergie, la ven-
geance du moins ne manquerait pas Et cependant con-
tinua-t-il en baissant la voix, et en jetant du côté de Mar-
tin-Guerre un regard timide, je dois convenir que la
violence m'a jusqu'ici réussi bien mal.
Il se tut et resta pensif une minute. Quand il sortit de
cette distraction rêveuse, il s'aperçut avec surprise que
Babette pleurait.
— Eh bien, qu'y a-t-11 donc, sœur? demanda-t-11.
— .Ml : je suis bien malheureuse : s'écria Babette en san-
glotant.
— Malheureuse ! et pourquoi ? l'avenir. Il me semble,
se rassérène...
— Il se rembrunit, reprit-elle.
— Non, tout ira bien, sols tranquille, dit Pierre Peuquoy.
Entre une douce réparation et un châtiment terrible on
ne saurait hésiter. Ton amant va revenir à toi, tu seras sa
femme...
— Et si Je le refuse pour mari, moi 1 s'écria Babette.
Jean Peuquoy ne put retenir un mouvement Joyeux qui
n'échappa point à Gabriel.
— Le refuser ? reprit Pierre au comble de l'étonnement
Mais tu l'aimais !
— J'aimais, dit Babette, celui qui souffrait, qui parais-
sait m'almer, qui me témoignait du respect et de la ten-
dresse. Mais celui qui m'a trompée, qui m'a menti, qui
m'abandonne, celui qui avait volé, pour surprendre un
pauvre cœur, le langage, le nom, et peut-être les habits
d'un autre, ah I celui-là, je le hais et je le méprise.
— Mais enfin, s'il t'épousait? reprit Pierre Peuquoy.
— Il m'épouserait, dit Babette, parce qu'il y serait con-
traint, ou bien parce qu'il espérerait les faveurs du eue
de Guise. Il me donnerait son nom par peur ou par cupi-
dité. Non ! non : à mon tour je ne veux plus de lui, moi !
— Babette, reprit sévèrement Pierre Peuquoy, vous
n'avez pas le droit de dire: Je ne veux pas de lui.
— Mon bon frère, par grâce ; par pitié ! s écria Babette
éplorée, ne me forcez pas à épouser celui que vous nom-
miez vous-même un misérable et un lâche.
— Babette, songez à votre front sans honneur !
— J'aime mieux avoir à rougir de mon honneur un ins-
tant, que d'avoir à rougir de mon mari toute ma vie.
— Babette, songez â votre enfant sans père !
— Il vaut mieux pour lui, je crois, dit Babette, perdre
son père qui le détesterait, que sa mère qui l'adorera. Or.
si elle épouse cet homme, sa mère en mourra certainement
de honte et de chagrin.
— Ainsi, Babette, vous fermez l'oreille â mes remon-
trances et à mes prières?
— J'Implore votre aHectlon, mon frère, et votre pitié.
— Eh bien ! dit Pierre Peuquoy, ma pitié et mon affec-
tion vont donc vous répondre avec douleur, mais avec
fermeté. Comme il est nécessaire avant toute chose,
Babette, que vous viviez estimée des autres et de vous-
même, comme je vous préférerais malheureuse à déshono-
rée, vu que déshonorée, vous seriez malheureuse deux fols ;
Je veux, mol, votre frère, votre aîné, le chef de votre
famille. Je veux, vous m'entendez bien i que vous épousiez,
s il y consent, celui qui vous a perdue et qui seul peut
vous rendre actuellement cet honneur qu'il vous a pris.
La loi et la religion m arment vis-à-vis de vous d'une auto-
rité dont j'userais au besoin, je vous en préviens, pour
vous contraindre à ce que Je considère comme votre devoir
envers Dieu, envers votre famille, envers votre enfant et
envers vous-même.
— Vous me condamnez à mort, mon frère, reprit Babette
d'une voix altérée ; c'est bien. Je me résigne, puisque
c'est mon destin, puisque c'est mon châtiment, puisque
personne n'intercède pour moi.
Elle regardait, en parlant ainsi, Gabriel et Jean Peu-
quoy qui se taisaient tous deux, celui-ci parce qu'il souf-
frait, celui-là parce qu'il voulait observer.
Mais, à l'appel direct de Babette, Jean Peuquoy ne sut
point se contenir, et, s'adressant à elle, mais en se tour-
nant vers Pierre, il reprit avec une amertume Ironique,
qui n'était pourtant guère dans son caractère :
— Qui voulez-vous qui intercède pour vous, Babette?
Est-ce que la chose qu'exige de vous votre frère n'est pas
tout à fait juste et sage? Sa manière de voir est admi-
rable, en vérité ! Il a principalement à cœur l'honneur de
sa famille et le vôtre, et, pour sauvegarder cet honneur,
que fait-il? il vous contraint d'épouser un faussaire. C'est
merveilleux ! Il est vrai que ce misérable, une fois entré
dans la famille, la déshonorera probablement par sa con-
duite. Il est certain que monsieur d Exmès ici présent ne
manquera pas de lui demander, au nom de Martin-Guerre,
un compte sévère d'une infâme substitution de persoi;ne, et
que ceci pourra bien vous conduire devant les Juges,
Babette, comme femme de cet otyeux voleur de nom. Mais
<Iu'importe '. Vous ne lui en appartiendrez pas moins au
titre le plus légitime, votre enfant n'en sera pas moins le
fils reconnu et avéré du faux Martin-Guerre. Vous mour-
rez peut-être de honte comme épouse ; mais votre réputa-
tion de jeune flile demeurera intacte aux yeux de tous.
Jean Peuquoy sexpiimait avec une chaleur et une Indi-
gnation qui frappèrent de surprise Bc bette elle-même.
— Je ne vous reconnais pas, Jean ! lui dit Pierre avec
éfonncment. Est-ce bien vous qui pbrlez, vous si modéré,
si calme?...
— C est parce que je suis calme et modéré, reprit Jean,
que je vois mieux la situation où vous voulez Inconsidéré-
ment nous entrainor aijourd'hul.
— Croyez-vous donc, leprit Pierre Peuquoy, que J'accep-
terais plus aisément linfamie de mon beau-frère que le
déshonneur de ma sœur? Non, si nous retrouvons le séduc-
teur de Babette, J'espère qu'après tout sa fraude n'aura
causé de préjudice qu'à nous et â X-'arlin-Guerre ; et, en
ce cas. Je compte sur le dévouemeat de l'e.xcelleut Martin
pour se désister d'une plainte qui K-mberalt sur des Inno-
cens en même temps que sur le coupable.
— Oh 1 dit de son lit Martin-Guerre. Je n'ai point l'âme
vinilicatlve et ne veux pas la mort du pêcheur. Qu'il vous
pale sa dette et je le tiens quitte envers moi.
— Voilà qui est superbe pour le passé ! reprit Jean Peu-
quoy, qui paraissait médiocrement charmé de la clémence
d'î l'écuyer. Mais l'avenir? qui nous répondra de 1 avenir'
— C'est moi qui y veillerai, dit lierre. L époux de Ba-
bette ne quittera pas mes yeux, et il faudra bien qxi'il reste
honnête homme et marche droit, ou sinon...
— Vous vous ferez encore justice vous-même, n'est-ce
pas? interrompit Je.in. Il est bien temps! BabRtte, en at-
tendant, n'en aura pas moins élê srcriflée :
— Eh : mais. Jean, i éprit Pierre avec quelque impatience,
si la position est difficile. Je la subis, je ne lai pas faite-
Vous qui parlez, avez-vous trouvé une Issue autre que
celle que Je propose?
I
LES DEUX DIANE
11'
— Oui. sans doute, il y a une autre issue. lUt Jean Peu-
quoy.
— Laquelle? demandèrent à la fois Pierre et Babette, et
Pierre, il faut le Uiro. avec autant demiiressenient que sa
sœur.
Le vicomte d'Exmès gardait toujours le silence, mais il
redoubla d'attention.
— En bien, dit Jean Ptuquoy, ne peut-il pas .se rencon-
trer un hoiiiièle homme qui. touché plus quefirayé du
malheur de Babette, consente à lui douncr .son nom !
Pierre hocha la tète d un air d'incrédulité.
— N' espérons pas cela, dit-il. Pour fermer ainsi les
yeux, il faudrait être ou amoureux ou liche. Dans tous
les cas. nous serions olligés U initier ;\ notre douloureux
secret des étranger.*, des indifférens ; et. quoique monsieur
d'E.xmès et Martin soient pour nous des amis dévoués, je
regrette déjà que les circonstances ieur aient révélé ce qui
n'eût pas dû sortir de la famille.
Jean Peuquoy reprit avec une émotion qu'il essayait
vainement de dissimuler:
— Je ne proposerais pa.-- à Babette un lâche iiour époux,
mais votre autre supposition, Pierre, n'est-elle pas égale-
ment admissible? Si quelqu'un aimait ifia cousine, si, à
lui aussi, les événemens avaient appris la faute mais en
même temps le repenrir, et s'il était résolu, pour s'assurer
un avenir heureux et calme, d'oublier un passé que Ba-
bette, à coup sûr, voudrait effacer à force de vertus?... Si
cela était, que diriez-vous, Pierre? Babette, que diriez-
vous?
— Oh ! cela ne se peut pas ! c'est un rêve ! s'écria Ba-
bette, dont les yeux s'illuminèrent pourtant d'un rayon
d'espoir.
— Connaîtrlez-vous un tel homme. Jean ? demanda
Pierre Peuquoy plus positif. On bien n'est-ce. de votre
part, qu'une hypothèse, et. comme dit Babette, un rêve?
Jean Peuquoy. a cette question précise, hésita, balbutia,
se troubla...
11 ne remarquait pas l'attention silencieuse et profonde
dont Gabriel suivait tous ses mouvemens ; il était absorbé
tout entier à regarder Babette qui. palpitante et les yeux
baissés, semblait ressentir une émoti.in. que le brave tisse-
rand, peu expert en ces matières, ne savait en quel sens
interpréter.
Il ne .se détermina pas pour une tirduction favorable à
ses désirs : car ce fut d'un ton piteux qu'il répondit à 1 in-
terpellation directe de sor cousin :
— Hélas! Pierre, il est vraisemblable, je l'avouerai, que
tout ce que j'ai dit n'était qu'un songe: il ne suffirait pas.
en effet, pour la réalisation de mon rêve, que Babette fût
beaucoup aimée, il f;;udrait aussi ciu'elle aimât un peu :
sans quoi, elle serait encore malheureuse. Or, celui qui
voudrait acheter ainsi de Babette von bonheur au prix de
l'oubli aurait sans doute, de son côté, à se fa lie pardonner
quelque désavantage, et ne serait probablement ni jeune,
ni beau, ni. en un mot, aimable, il n'y a donc pas d'appa-
rence que Babette ellemCme consentît a devenir sa femme,
et c'est pourquoi tout ce que j ai dit n'était, je le crains.
qu'un songe.
— Oui, c était un .'^opge ! reprit tristement Babette, mais
non pas. mon cousin, peur les laisoiis (|ue vous dites.
L homme assez généreu.x pour me secotirir d'un pareil dé-
vouement, fùt-il le vieillard le plus Hétri cl le plus mo-
rose, je devrais, moi, le tiouver jeune, car son action témoi-
gnerait d'une fraîcheur d'âme qu'où n'a pas toujours à
vingt ans ; je de'vrais le trouver bea'i : car de si bonnes
et si charitables pensées ne peuvent lais.ser qu'une noble
empreinte sur un visage ; je devrais enfin le trouver aima-
ble, car il m'aurait donné la plus grande preuve d'amour
qu'une femme pût recevoir. Mon devoir et ma joie seraient
donc de l'aimer toute ma vie. de tout mon cœur, et ce se-
rait bien simple. .Mais ce qui est impossible et invraisem-
blabc r est de trou>'er une abii''";.iiL';.'i comme celle que
vous imaginiez, mon f;ousin. pour une pauvre fille comme
moi sans beauté et sans honneur. Il est peut-être des hom-
mes a.ssez grands et as|=ez démens pour concevoir un
instant l'Idée d'un pareil sacrifice, < t c'est déjà beaucoup ;
mais, avec la réflexion, ceux-là mê^ne douteraient, ceux-
là reculeraient au dernier moment, et moi je retomberais
de mon espérance dans mon désesrioir. Voilà, mon bon
Jean, les vraies raisons pour lesquelles ce que vous avez
dit n'était qu'un songe.
— Et si pcurtant c'était la vérité? fit tout à coup Gabriel
en .se levant.
— Comment? que dites-vous? s'écria Babette Peuquoy
éperdue.
— Je dis'. Babette, reprit Gabriel, que cet homme si dé-
voué, si généreux existe.
— Vous le connaisse!? demanda Pierre tout ému.
— Je le connais, répondit en souriant le jeune homme.
Il vous aime en effet, Babette, mais d'une affei tioii aussi
paternelle que tendre, d'une affection qui aime a protéger.
à pardonner même. Aussi pouvez-vous accepter sans ar-
rière-pensée son sacriace où ne se mêle aucun mépris, et
qui n'est inspiré que par la pitié la plus douce et le plus
sincère dévouement. D'ailleurs, vous donnerez autant que
vous recevrez, liabette, vous recevrez l'honneur mais vous
donnerez le bonheur ; car celui lui vous aime est seul,-
Isolé au monde, sans joie, sans intérêts, sans avenir, et
vous lui apporterez tout cela, et, si vous l'agréez, vous le
rendrez aussi heureux aujourd'hui epiil vous rendra uu
jour heureuse... N est-il pas vrai, Jean Peuquoy?...
■ — Mais... monsieur le vicomte-., j ignore... balbutia Jean
tremblant comme la feuille
— Oui. Jean, poursuivit toujours Gabriel souriant, oui,
vt-us ignorez peut-être en effet une chose : c'est que, de
son côté, Babette a pour celui dont elle est aimée non seu-
lement une profonde est ''me, non .seulement une reconnais-
sance sentie, mais aussi une pieuse tendresse. Babette a
sinon deviné, du moins pressenti vaguement l'amour dont
elle était l'objet, et elle en a été d abord relevée à ses
propres yeux, et puis touchée, et puis heureuse. C'e.st elepuis
ce temps qu'elle a conçu une si violente aversion contre
le misérable qui l'a trompée. C'est pour cela qu'elle sup-
pliait tout à 1 heure à genoux son frère de ne pas l'unir
a celui qu'elle a cru seulement aimer par une sorte d'erreur
el de surprise, et qu'elle exècre nujourd hui de toute son
affection pour celui qui veut la sauver... Est-ce que je me
trompe. Babette?...
— En vérité... monseigneur... je ne sais, dit Habette pâle
comme la neige.
— L'une ne sait pas, l'autre ignore, reprit Gabriel. Com-
ment, Babette ! comment Jean, vous ne savez rien de vos
propres consciences? vrus ignorez vos propres sentimens?
Allons donc, c'est impossible l Ce n'est pas moi qui vous
révèle. Babette, que Jean vous aime ! Vous vous doutiez
avant moi, Jean, que vous étiez aimé de Babette !
— Se peut-il ! s'écria Peuquoy ravi, non, ce serait trop
de joie.
— Eh ! voyez-les ! lui dit Gabriel.
Babette et Jean s'étaient regardés, encore irrésolus et à
moitié incrédules.
Et puis, Jean lut dans les yeux de Babette une si fervente
reconnaissance, et Babette dans les yeux de Jean une prière
si touchante, qu'ils furent tout d'un coup convaincus et
décidés.
Sans savoir comment cela s'était fait, ils se trouvèrent
dans les bras l'un de l'autre.
Pierre Peuquoy. dans son raviss-îment, n'avait pas la
force de prononcer une parole, mais il serrait la main de
Jean, d une étreinte plus éloquente que tous les langages
du monde.
Pour Martin-Ciuerre. il s'était, à tous risques, souleivé
sur son séant, et des larmes de joie jlein la paupière, bat-
tait des mains avec enthousiasme à ce dénoùment inat-
tendu.
Quand ces premiers transports turent un peu apaisés:
— Voilà donc qui est conclu, dit Gabriel. Jean Peuquoy
épousera Babette Peuquoy le plus pioraptement possible,
et avant de s'instalUr près de leur frère, ils viendront
chez moi passer quelques mois à Paris Ainsi le secret de
Babette, triste cause de cet heureux mariage, mourra en-
seveli dans les cinq loyales poitrln^'s de ceux qui sont ici
présens ; un sixième povrrait trahir ce secret; mais celui-
là, s'il s'informait du sort de Babette, ce qui est douteux,
n'aurait plus longtemps à les troubler, c'est mol qui vous en
réponds! Vous pouvez donc, mes bons et cliers amis, vivia
dé.sormais contens et tranquilles, st vous abandonner en
tonte sécurité à lavenir.
— Mon noble et généreux hôte ! dit Pierre Peuquoy en
baisant l.a main de Gabriel.
— C'est à vous, à vous seul, reprit Jean, que nous de-
vons notre bonheur, tout comme le roi vous doit Calais.
— Et chaque jour, matin et soir, dit Babette, nous prie-
rons Dieu ardemment pour notre sauveur.
— Oui, Babette, reprit Gabriel ému, oui, je vous remer-
cie de cette pensée; priez Dieu iiour que votre .sauveur
puisse à présent se sauver lui-même !
L.MV
HEUREUX AUSPICKS
— Oh ! répondit Babette Peuquoy au doute mélancoli-
que de Gabriel, ne réussissez-vous pas dans tout ce que
vous entreprenez ? dans la défense de Saint-Quentin et la
prl.se de Calais, comme dans la conclusion du mariage de
la pauvre Babette?
— Oui, c'est vrai, reprit Gabriel avec un triste sourire.
IIS
ALEX.\NDRE DUMAS ILLUSTRÉ
!
Dieu consent à ce que les obstacles les plus inrinclbles et
le» plus effrayans de ma route se dissipcat devant mol
comme par enchantement. Mais hél-xs ' ce n'est pas une
raison, ma clière enfant, pour que je touche à mon but
souJialté.
— Bon ! fit Jean Peuquoj:, vous faites trop d heureux
pour n'être pas à la fin heureux vous-même :
— J accepte cet augtire, Jean, répondit Gabriel, et rien
ne pourrait être four moi d un plus favorable présage gue
de laisser mes amis de Calais dans le paix et dans la joie :
Mais, vous le savez, il faut à présent que je les quitte, qui
sait ? pour la douleur et les larmes, peut-être ! Ne laissons
du moins aucun souci en arrière, si réglons bien tomt ce
qui nous intéresse.
On fixa alors l'époque du mariage, auquel Gabriel, à son
grand regret, ne devait pas assister, puis le jour du départ
pour Paris de Babette et de Jean.
— Il se peut, dit tristement Gabriel, que vous ne me trou-
viez pas à mon hôtel pour vous recevoir. Cette prévision
ne se réalisera point, j'espère, mais enfin je serai peut-être
obligé de m absenter pour un temps de Paris et de la cour.
N'importe ; Venez toujours. Aloyse, ma bonne nourrice, vous
accueillera à ma place aussi bien que je le ferais moi-même.
Pensez quelquefois avec elle à votre hôte absent.
Quant à Martin-Guerre, il devait, malgré qu il en eût,
demeurer à Calais. Ambroise Paré avait déclaré que sa con-
valescence serait longue, et exigerait les plus grands soins
et les plus grands ménagemens. Son dépit n'y faisait donc
rien, il fallait que Martin se résignât.
— Mais, dès que tu seras guéri, mon fidèle, lui dit le vi-
comte d'Exmès, reviens aussi à Paris, et, quoi qu'il m'ar-
rive, je tiendrai ma promesse, sois tranquille ! et te déli-
vrerai de ton étrange persécuteur. J'y suis maintenant
doublement engagé.
— Cil ! monseigneur, pensez à vous et non à moi, dit Mar-
tin-Guerre.
— Toute dette sera payée, reprit Gabriel. Mais adieu,
Des bons amis. Voici l'heure où je dois retourner auprès
de monsieur de Guise. Je lui ai demandé en votre présence
certaines grâces qu'il accordera, je pense, si jai pu le ser-
vir en ces derniers événemens.
Mais les Peuquoy ne voulurent pas accepter ainsi les
adieux de Gabriel. Ils iraient l'attendre à trois heures à la
Porte de Paris pour prendre congé de lui et le revoir en-
core une fois.
Martin-Guerre seul se séparait en ce moment de son maî-
tre, non sans regret et sans chagrin. Mais Gabriel le con-
sola un peu avec quelques-unes de ces bonnes paroles qu'il
savait trouver.
Un quart d'heure après le vicomte d'Exmès était intro-
duit auprès du duc de Guise.
— Vous voilà donc, ambitieux ! lui dit en riant, quand il
le vit entrer. François de Lorraine.
— Toute mon ambition a été de vous seconder de mon
mieux, monseigneur, dit Gabriel.
— Oh : de ce côté-là. vous ne vous en êtei pas tenu à
l'ambition, reprit le Balafré. (Nous pouvons à pré.sent don-
ner au duc ce nom. nu pour mieux dire, ce titre.) Je vous
appelle ambitieux. Gabriel, continua-t-il avec enjouement,
à cause des demandes nombreuses et exorbitantes que vous
m'avez adressées, et auxquelles je ne sais trop en vérité
si je pourrai satisfaire :
— Je les ai. en effet, mesurées à votre générosité plus
qu'à mes mérites, monseigneur, dit Gabriel.
— ^'ous avez alors de ma générosité une belle opinion '.
reprit le duc de Guise avec une douce raillerie. Je vous
en fais juge, monsieur de Vaudemont. dit-il à un seigneur
assis près de son lit. et. qui. dans l'instant, lui rendait vi-
site. Je vous en fais juge, et vous allez voir s'il est permis de
présenter à un prince d'aussi piètres requêtes.
— Prenez donc que j'ai mal dit. monseigneur, repartit
Gabriel, et que j'ai seiilement mesuré mes demandes à mes
mérites, et non pas à votre générosité.
— Faussement répliqué encore : dit le duc : car votre
valeur est cent fois au-dessus de mon pouvoir. Or. écoutez
un peu, monsieur de Vaudemont. les faveurs inouïes que
réclame de moi le vicomte d'ENmès.
— Je prononce d'avance, monseigneur, dit le marquis de
Vaudemont. qtrelles seront touinurs trop peu de chose, et
pour vous et pour lui. cependant, voyons-les.
— Premièrement, reprit le duc de Guise, monsieur d'Ex-
mès me demande de ramener avec moi à Paris, mais jus-
que-là d'employer à mon gré. la petite troupe qu'il avait en-
rôlée po<ir son propre compte II ne se réserve que qua-
tre hommes de suite ju.squ'à Paris. Et ces vaillans qu'il me
prête ainsi, sous couleur de me les recommander, ne .sont
autres, monsieur de Vaudemont. que les diables incarnés
qui ont pris avec lui. par une escalade litanlque. cet inex-
pugnable fort de Kisbank. Eh bien : lequel déjà de mon-
sieur d'Exmès ou de moi rend service à l'autre en ceci?
— Je dois convenir que c'est monsieur d'Exmès. dii 'e
marquis de Vaudemont.
— Et, ma foi! j'accepte cette nouvelle obligation, reprit
gaiment le duc de Guise. Je ne gâterai point par l'oisiveté
vos huit braves, Gabriel. Dès que je pourrai me lever, je
les emmène avec moi devant Ham ; car je ne veu.x pas lais-
ser à ces Anglais un pouce de terre dans notre France.
Malemort lui-même, l'éternel blessé, y viendra aussi. Maître
Paré lui a promis qu'il serait guéri en même temps que
moi.
— Il va être bien heureux, monseigneur ! dit Gabriel.
— Voilà donc, reprit le Balafré, une première grâce accor-
dée, et sans trop d'effort de ma part. Pour seconde obliga-
tion, monsieur d Exmès me rappelle qu'il y a ici, à Calais,
madame Diane de Castro la fille du roi, que vous connaissez,
monsieur de Vaudemont, et que les Anglais détenaient pri-
sonnière. Le vicomte d Exmès, au milieu des préoccupations
qui m'assaillent, me fait très à propos songer à assurer à
cette dame du sang royal la protection et les honnetirs qui
lui sont dus. Est-ce encore là, oui ou non, un service que me
rend monsieur d'Exmès?
— Sans aucun doute, répondit le marquis de Vaudemont.
— Ce second point est donc réglé, dit le duc de Guise. Mes
ordres sont déjà donnés, et, bien que je passe pour assez
mauvais cotirtisan. je tiens trop à mes devoirs de gentil-
homme envers les dames pour oublier actuellement 'es
égards commandés par la personne et le rang de madame de
Castro, laquelle sera accompagnée à Paris, quand et comme
elle le voudra, par une escorte convenable.
Gabriel s'inclina devant le duc pour tout remerciement,
craignant de laisser voir l'intérêt et l'importance qu'il
ajoutait à cette promesse.
— Troisièmement, reprit le duc de Guise, lord Wentworth,
l'ex-gouverneur anglais de cette ville, avait été fait prison-
nier par le vicomte d'Exmès. Dans la capitulation accordée
à lord Derby, nous nous engagions à le recevoir à rançon,
mais monsieur d Exmès auquel prisonnier et rançon appar-
tiennent, nous permet de nous montrer plus généreux
encore. Il demande en effet l'autorisation de renvoyer en
Angleterre lord Wentworth. sans que celui-ci ait à payer
aucun prix pour sa liberté. Cette action ne va-t-elle pas
faire grand honneur, au-delà du détroit, à notre courtoisie.
et monsieur d Exmès ne nous rend-il pas encore ainsi un
vrai service?
— De la noble façon dont l'entend monseigneur, la chose
est certaine, dit monsieur de Vaudemont.
— Aussi, reprit le duc, soyez satisfait. Gabriel : monsieur
de Thermes est allé, de votre part et de la mienne, déli-
vrer lord 'Wentworth et lui rendre son épée. Dès qu'il le
souhaitera, il pourra partir.
— Je vous remercie, monseigneur, dit Gabriel : mais ne
me croyez pas si magnanime. Je ne fais cjuacquitter quel-
p.iv3^ nom n; qi.io.wine>.\\ p.toi ap ssp^oo.id xnai.v.iS ssnh
quand j'étais moi-même son prisonnier, et lui donner en
même temps une leçon de prud'homie dont il. comprendra,
je le présume, le reproche et l'allusion tacites.
— Vous avez plus que tout autre le droit d'être sévère
sur ces questions, dit sérieusement le duc de Guise.
— Maintenant, monseigneur, reprit Gabriel qui voyait avec
inquiétude son principal souci passé sous silence par le
duc de Guise, permettez-moi de vous rappeler ce que vous
aviez bien voulu me promettre sous ma tente, la veille de
la prise du fort de Risbank
— Attendez donc, ô jeune homme Impatient : dit le Ba-
lafré. Après les trois émlnens services que je vous rends, et
que monsieur de Vaudement a constatés, j'ai bien le droit,
à mon tour, d'en réclamer un de vous. Je vous demande
donc, puisque vous partez tantôt pour Paris, d'y porter et
d'y pré.senter au roi les clefs de Calais...
— Oh ! monseigneur : interrompit Gabriel avec une ef-
fusion de gratitude.
— Cela ne vous gênera pas trop, je pense, reprit le duc.
Vous avez déjà d'ailleurs l'habitude de ces sortes de mes-
sages, vous qui vous étiez chargé des drapeaux de notre
campagne d'Italie.
— .\h ! vous savez doubler les bienfaits par la bonne
grâce, monseigneur : s'écria Gabriel ravi.
— De plus, continua le duc de Guise, vous remettrez a
Sa Majesté, par la même occasion, une copie de la capltu-
Ijfliôn, et cette lettre qui lui annonce notre succès, et que
j'ai écrite tout entière de ma main ce matin, «i dépit des
prescriptions de maître Ambroise Paré. Mais, ajouta-t-ll
d'un air significatif, nul n'aurait pu sans doute, avec au-
tant d'autorité que moi. vous rendre justice, Gabriel, et
vous faire rendre justice. Or, vous serez content do moi. )e
l'espère, et. par conséquent, content du roi. Tenez, ami,
voici cette lettre, voici, là. les clefs. Je n'ai pas besoin de
vous recommander d'en prendre soin.
— Et moi. monseigneur, je n'ai pas besoin de me dire
vôtre à la vie à la mort, reprit Gabriel dune voix émue.
Il prit le coffret de bois sculpté et la lettre cachetée que
lui tendait le duc de Guise. C'étaient là les précieux talis-
I
LES DEUX DIANE
HU
mans gui lui vaudraient peut-être, et la liberté de sou père
et son propre bonheur !
— A présent ! je ne vous retiens plus, dit le duc. de Guise.
Vous avez probablement tiàte de partir, et moi, moins heu-
reux que vous, j éprouve, après cette matinée agitée, une
fatigue qui. plus impérieusement encore iiue maître P.nré,
m'ordonne quelques heures de repos.
— .\dieu donc, et, de nouveau, merci, monseigneur, re-
prit le vicomte U'Exmès.
lin ce moment rentra, tout consterné, monsieur de Ther-
— Comment: mais quelle cause alors?... demanda le Ba-
lafré.
— Cette cause, permettez-moi de vous la taire, monsei
gueur, reprit le vicomte d'Exmès. J'eusse gardé ce secret â
la vie de lord Wentworth, je le garderai encore plus à sa
tombe ! Cependant, devant ce fier trépas, continua Gabriel
en baissant la voi.v. je puis vous confier, A vous, monsei-
gneur, qu'a sa place, j'eusse .agi comme il vient d'agir
Oui, lord Wentworth a bien fait ! car, n'eùt-U pas eu k rou-
gir devant moi, la conscience d'un gentilhomme est déjà
,f^'
J iji^m
Le vicomte d'Exmès était introduit aupns du duc de Guise.
mes, que le duc de Guise avait envoyé à .lord Wentworth.
— Ah ! dit le duc à Gabriel en l'apercevant, notre am-
bassadeur auprès du vainqueur ne partira pas sans avoir
revu notre ambassadeur auprès du vaincu. Eh : mais,
ajouta-t-il, qu'y a-t-il donc, de Thermes '( Vous paraissez
tout chagrin ?
— Aussi, le suis-je, monseigneur, dit monsieur de Ther-
mes.
— Qwol ! gu'est-11 arrivé ? demanda le Balafré. Est-ce que
lord Wentworth?...
— Lord Wentworth auquel, d'après vos ordres, monsei-
gneur, j'avais annoncé sa délivrance et remis son épée. a
froidement et .«ans mot dire accepté cette faveur. Je le quit-
tais, étonné de cette réserve, quand de grands cris m'ont
rappelé auprès de lui. Ix)rd Wentworth. pour premier usage
de sa liberté, s'était passé au travers du corps cette éi)ée
que je venais de lui rendre. II est mort sur le coup et je
n'ai revu que son cadavre.
— Ah I s'écria le duc de Guise, c'est le désespoir de sa
défaite qui l'aura poussé à cette extrémité. Ne le pensez-
vous pas, Gabriel ? C'est un véritable malheur I
— Non, monseigneur, répondit Gabriel avec une gi'avité
triste, non, lord Wentworth n'est pas mort parce qu'il avait
été vaincu.
un témoin assez importun pour qu'on doive, à tout prix
lui imiioser silence, et, quand on a l'honneur d'appartenu
il la noblesse d'un noble pays, il est de ces chutes fatale.-
dont on ne se relève qu'en tombant mort.
— Je vous comprends, Gabriel, dit le duc de Guise. Nou*
n'avons donc plus- qu'à rendre à lord Wentworth les hou
neurs supièmes.
— Il en est maintenant digne, reprit Gabriel, et, tout en
déplorant amèrement cette fin... nécessaire, j'aime néan
moins à pouvoir encore estimer et regretter, en partam.
celui dont je fus l'hôte en cette ville.
Quand il eut pris, quelqurs Instans après, congé du duc
de Gui.se avec de nouveaux remerciments, c;abi-lel alla droit
a l'ancien hôtel du gouverneur où madame de Casti'o de-
meurait encore.
Il n'avait pas revu Diane depuis la veille : mais elle avait
bien vite appris, avec tout Calais, l'heureuse intervention
d'Ambroi-se Paré et le salut du duc de Guise. Gabriel ia
trouva donc calme et raffermie.
Les amoureux sont superstitieux, et cette tranquillité de
sa blen-aimée lui lit du bien.
Diane fut naturellement plus contente encore quand le
vicomte d'Exmès lui r.ipporta ce qui venait de se passer
120
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
'•iitre le duc de Guise et lui, et montra cette lettre et ce
v.itfvet qu'il avait aclietés par tant et de si grands périls.
Cependant, même au milieu de cette Joie, elle donna un
regret de clirétienne â la triste fin de lord Wentwortli qui
l'avait, il est vrai, outragée une heure, mais qui, pendant
irois mois, l'a%-ait respectée et protégée.
— Que Dieu lui pardonne comme Je lui pardonne ! dit-
elle.
Gabriel lui parla ensuite de Martin-Guerre, des Peuquoy.
rie la protection que lui assurait, à elle, Diane, monsieur
lie Guise... II lui parla encore de tout ce qui l'entourait.
n eût voulu trouver, pour rester, mille autres sujets d'en-
tretien, et pourtant la pensée qui l'appelait à Paris le
préoccupait bien impérieusement. Il souhaitait partir et
demeurer, il était â la foi,s heureux et inq'uiet
Enflii, 1 heure s'avançanl. il fallut bien que Gabriel an-
nonçât son départ qu'il ne pouvait plus retarder que de
peu d'instants
— Vous partez. Gabriel ? tant mieux pour cent raisons :
dit Diane. Je n'avais pas le courage de vous parler de ce
départ, et, toutefois, en ne le différant point, vous me don-
nez la plus grande preuve d'affection que Je puisse rere-
voir de vous. Oui, mon ami. partez, pour que J'aie moins
longtemps à souffrir et à attendre. Partez, pour que notre
sort se décide plus promptement.
— Soyez bénie pour ce bon courage qui soutient le mien ;
lui dit Gabriel
— Oui. tout a l'heure, reprit Diane, Je sentais en vous
écoutant et vous deviez, en me parlant, éprouver Je ne sais
inielle Ki^ne. Nous causions de cent choses, et nous n'osions
aborder la vraie question de nos cœurs et de -nos existences.
Mais, puisque vous partez dans quelques minutes, nous
pouvons revenir sans crainte au seul sujet qui nous inté-
resse.
— Vous lisez du même coup d'oeil dans mon âme et dans
la vôtre, reprit Gabriel.
— Ecoutez-moi donc, dit Diane. Outre cette lettre que vous
portez au roi. de la part du duc de Guise, vous en remettrez
à Sa JMajosté une autre de moi, que j'ai écrite cette nuit et
que voici. Je lui raconte comment vous m'avez délivrée et
sauvée. Ainsi, il sera clair pour lui et pour tous que vous
avez rendu au roi de France sa cité, et au père sa fille. Je
parle ainsi : car J'espère que les sentimens de Henri II pour
moi ne se trompent pas, et que J'ai bien le droit de l'appe-
ler mon père.
— Chère Diane ! puissiez-vous dire iTai ! s'écria Gabriel.
— Je vous envie, Gabriel, reprit madame de Castro, vous
soulèverez avant moi le voile de nos destinées. Cependant
Je vous suiiTai de près, ami. Puisque monsieur de Guise
est si bien disposé pour moi, je lui demanderai â partir
dès demain, et quoiqu'il me faille voyager plus lentement
que vous, vous ne me précéderez pourtant à Paris que de
peu de Jours.
— Oh ! oui, venez vite, dit Gabriel, votre présence me por-
tera bonheur, il me semble
— En tout cas, reprit Diane, Je ne veux pas être entière-
ment absente de voiis ; je veux que quelqu'un me rappelle de
tenqis en temps à votre pensée. Puisque vous êtes forcé de
laisser ici votre fidèle écnyer Martin Guerre, prenez avec vous
le page français que lord Wentwortli avait placé près denicii.
André n'est qu'un enfant, il a dix-sept ans ù peine, et son
caractère est peut-être plus Jeune encore que son Age: m.'iis
il est dévoué, loyal, et pourra vous rendre service, .\rrep-
tez-le moi. Parmi les autres rudes compagnons qui vous
accompagnent, ce sera un serviteur plus aimant et plu*
doux (lue j'aimerai à savoir â vos côtés.
— Oh ! merci de ce soin délicat, dit Gabriel. Mais vous
savez que Je pars dans peu d'instans...
— .-\nilrè est prévenu, dit Diane. Si vous saviez comme
11 est lier de vous appartenir ! Il a dii se préparer, et je n'ai
plus qu'à lui donner quelques dernières Instructions Pen-
dant que vous ferez vos adieux à cette bonne famille des
Pen(|uoy. André vous rejoindr.i, avant que vous soyez sorti
de Calais.
— J'accepte donc avec Joie : reprit Gabriel. J'aurai du
moins quelqu'un à qui parler parfois de vous.
— J'y avais aussi pensé ! dit madame de Castro en nm-
gissant un peu. Mais maintenant, adieu, reprit-elle vive-
ment, il faut nous dire adieu
— Oh ! non pas adieu, fit Gabriel, c'est le triste mot de
la séparation; non pas adieu, mais au revoir!
- Ilèlas ! dit Diane, quand et surtout comment nous re-
verrons-nous ! Si l'énigme de notre sort se résout par le
malheur, le mieux ne sera-l-il pas de ne nous revoir jamais?
— Oh ! ne dites pas cela, Diane ! s'écria Gabriel, ne dites
pas cela. D'ailleurs, si ce n'est moi, qui pourra vous ar.-
prendre le dénouement funeste ou prospère?
— Ah ! Dieu ! reprit Diane en frissonnant, qu'il soit pros
père ou funeste. Il me semble que. si je dois l'entendre de
votre bouche je mourrai de Joie ou de douleur, rien qu'en
vous écoutant.
— Cependant, comment faire pour que vous sachiez?..
dit Gabriel.
— Attendez une minute, reprit madame de Castro.
Elle tira de son doigt un anneau d'or ; puis, elle alla
prendre dans un bahut le voile de religieuse qu'elle avait
porté au couvent des Bénédictines de Saint-Quentin.
— Ecoutez, Gabriel, dit-elle solennellement. Comme il est
probable que tout se décidera avant mon retour, envoyez
André hors de Paris, à ma rencontre. Si Dieu est pour nous,
il remettra cet anneau nuptial â la vicomtesse de Montgom-
mery. Si notre espérance nous ment, au contraire, il remet-
tra ce voile de religieuse à la sœur Bénie.
— Oli ! laissez-moi à vos pieds vous adorer comme un
ange ! s'écria le ieuhe homme, l'âme pénétrée de ce tou-
chant témoignage d'amour.
— \on, Gabriel, non, relevez-vous, reprit Diane; soyons
fermes et dignes devant les de.sseins de Dieu. Posez sur
mon front un baiser chaste et fraternel, comme J'en pose
un sur le vôtre, en vous douant, autant qu'il est en mon
pouvoir, de foi et d'énergie.
Ils échangèrent en silence ce saint et douloureux baiser.
— Et maintenant, mon ami. reprit Diane, quittons-nous,
il le faut, en nous di.sant, non pas adieu, puisque vous crai-
gnez ce mot ; mais au revoir, dans ce monde ou dans
l'autre !
— Au revoir ! au revoir ! murmurait Gabriel.
11 serrait Diane d'une muette étreinte contre sa poitrine,
il la regardait avec une sorte d'avidité, comme pour puiser
dans seS beaux yeux la force dont il avait tant besoin.
Enfin, sur un signe triste mais expressif qu'elle lui fit,
il la laissa aller, et, mettant â son doigt l'anneau, et le
voile dans son sein :
— Au revoir, Diane ! dit-il encore une fois d'une voix
étouffée.
— Gabriel, au revoir ! repartit Diane avec un geste d'es-
pérance.
Gabriel s'enfuit en quelque sorte comme un insensé.
A une demi-heure de là, le vicomte d'Exmès, plus calme,
sortait de cette ville de Calais qu'il venait de rendre à la
France.
Il était à cheval, accompagné du Jeune page André, qui
l'avait rejoint, et de quatre de ses volontaires.
C'était Ambrosio, qui était bien aise d'emporter i Paris
.juelques menues marchandises anglaises dont i! se déferait
avantageusement dans le voisinage de la cour.
C'était Pilletrousse qui, dans une ville conquise, où il était
maitre et vainqueur... avec les autres, craignait les tenta-
tions et le retour de ses anciennes habitudes.
Pour Yvonnet, il n'avait pas trouvé dans ce provincial
Calais un seul tailleur digne de sa conflance. et .son cos-
tume avait été trop endommagé par tant d'épreuves pour
être désormais présentable. On ne le lui remplacerait con-
venablement qu'à Paris.
Enfin, Lactance avait demandé à accompagner son maitre
pour aller s'assurer auprès de son confesseur que ses ex-
ploits n'avaient pas dépassé ses pénitences, et que l'actif
de ses austérités égalait le passif de ses faits d'armes.
Pierre et Jean Peuquoy. avec Babette, avaient voulu ac-
compagner à pied les cinq cavaliers ju.squ'à la porte dite
de Paris.
Là. il fallait absolument se séparer. Gabriel, de la voix
et de la main, dit un dernier adieu a ses bons amis, qui,
les larmes aux yeux, lui envoyaient mille souhaits et mille
bénédictions.
Mais les Peuquoy perdirent bientôt de vue la petite troupe,
qui partit au trot et disparut à un tournant du chemin. Les
braves bourgeois retournèrent, le coeur na\Té, auprès de
.Martin-Guerre.
Pour Gabriel, il se sentait grave, mais non pas triste.
Il espérait !
Une fois déjà, Gabriel avait ainsi quitté Calais, pour aller
chercher à Paris une solution à sa destinée. Mais, cette fois-
là. les circonstances étaient bien moins favorables: il était
inquiet de Martin-CUicrre. inquiet de Liabette et des Peu-
quoy. inquiet de Diane qu'il laissait prisonnière au pouvoir
de lord Wentworth amoureux. Enfin, ses vagues pressentl-
mens de l'avenir ne lui disaient rien de bon : car il n'avait
fait, après tout, que prolonger la résistance d'une ville;
mais cette ville n'en était pas moins perdue pour la patrie.
Etait-ce là un assez grand service pour une si grande ré-
compense?...
Aujourd'hui, il ne laissait derrière lui aucune fâcheuse
préoccupation. Ses rhers blessés, le général et l'écuyer.
étalent sauvés l'un et l'autre, et Ambrolse Paré réiiondait
de leur guérison : Babette Peuquoy allait épouser un homme
qu'elle aimait et dont elle était aimée, et son honneur
comme son bonheur étaient assurés désormais; madame de
Castro restait libre et reine dans une ville française, et,
dès le lendemain, partirait pour rejoindre Gabriel à Paris.
Enfin, notre héros avait assez lutté avec la fortune pour
pouvoir espérer qu'il l'avait la.ssée : l'entreprise qu'il avait
menée à bout en fournissant l'idée et les moyens de pren-
LES DEUX DIANE
1-21
dre Calais n'était pas de celles que l'on discute ou dont on
marchande le prix. La clef de la France rendue au roi de
l'Tance : une telle prouesse légitimait sans aucun doute les
plus extièmes ambitions, et celle du vicomte d'Exmés était
si juste et si sacrée !
11 espérait ! Les eucouragemens persuasifs et les douces pro-
messes de Diane retentissaient encore i son oreille avec les
deinicrs vœux des Peuciuoy. Gabriel regardait autour de
lui André dont la présence lui rappelait sa bien-aimêe, et
les dévoués et valUans soldats qui l'escortaient ; devant lui.
Celle-ci surtout était fort brillante et fort animée, bien
que la guerre retînt en ce moment, dans le nord, auprès du
duc de Guise, une bonne partie de la noblesse.
11 y avait là, parmi les femmes, outre Catherine, la relue
de droit, madame de Poitiers, la leine de fait, la Jeune
reine daupliine Jlarie Stuart, et la mélancolique princesse
Elisabeth (lui allait être reine d'Espagne, et que sa beauté
déjà si admirée devait faire uu jour si malheureuse.
l'aimi les hommes, il y avait le chef actuel de la maison
de liourbon, Antoine, le roi éfiuivoque de Navarre, priuct
serrait Diane d'unr mucllc t-lreinle.
solidement attaché au pommeau de la selle, il voyait le
coffret qui contenait les clefs de Calais; 11 touchait dans
son pourpoint la précieuse capitulation, et les plus pré-
cieuses lettres du duc de Guise et de madame de Castro ;
l'anneau d'or de Diane brillait ù son petit doigt. Que de
gages présens et éloquens de bonheur !
Le ciel môme, tout bleu et sans nuages, semblait parler
d'espérance ; l'air vif mais pur laissait bien circuler le sang
dans les veines ; les mille bruits de la campagne au cré-
puscule du soir avalent un caractère de calme et de paix
et le soleil, qui se couchait dans sa splendeur de pourpre,
à la gauche de Gabriel, donnait à ses yeux et à sa pensée
le plus '•onsolant spectacle.
Il était impossible de s* mettre en route vers un but dé-
siré sous de plus beaux auspices !
Nous allons voir ce qui en advint.
LXV
UN QUATRAIN
Le 12 janvier I5jâ, au .soir, il y avait au Louvre, chez
la reine Catherine de Médicis, une de ces réceptions dont
nous avons déjà parlé, et qui réunissaient autour du roi
tous les princes et gentilshommes du royaume.
indécis et faible, que sa femme au coeur viril, Jeanne d'Al-
bret, avait envoyé à la cour de France pour tâcher de s'y
faire rendre, par l'entremise de Henri II, les terres de
Navarre que l'Espagne avait confisquées.
.Mais Antoine de Navarre protégeait déjà les opinions cal-
vinistes, et n'était pas vu d'un fort bon œil à une cour
qui brûlait les hérétiques.
Son frère, Louis de Dourbon, prince de Condé, était là
aussi ; mais lui savait se faire mieux respecter, sinon mieux
aimer. Il était cependant calviniste plus avéré que le roi
de Navarre, et on le donnait pour le chef secret des rebel-
les. Mais il avait eu le don de se faire aimor du peuple.
Il montait hardiment à cheval et maniait habilement l'épée
et la dague, bien qu'il efit la taille petite et les épaules
un peu exagérées. 11 était d'ailleurs galant, spirituel, ai-
mait les femmes avec passion, et la chanson populaire di-
sait de lui :
Ce petit homme tant joli
Toujours cause et toujours rit.
Et toujours baise sa mignonne.
Dieu gard' de mal le petit homme.
.\utour du roi de Navarre et du prince de Condé, se
groupaient naturellement les gentilshommes qui, ouverte-
122
M.F.XWDRE DUMAS ILLUSTRE
ment ou secrètement, tenaient pour le parti de la réforme
l'amiral Collgny, La Renaudie, le baron de Castelnau qui.
arrivé récemment de la Touraine, sa province, était ce
jour-là même présenté pour la première lois à la cour.
L'assemblée, malgré les absens, était donc, on le voit,
nombreuse et distinguée. Mais, au milieu du bruit, de lagi-
tation et de la joie, deux hommes restaient distraits, sé-
rieux et presque tristes.
C'étaient pour des motifs bien opposés, le roi et le conné-
table de Montmorency.
La personne de Henri II était au Louvre, mais sa pensée
était à Calais.
Depuis trois semaines, depuis le départ du duc de Guise,
il songeait sans ce.sse, nuit et jour, â cette expédition ha-
sardeuse qui pouvait cnasser a Jamais les Anglais uu
royaume, mais qui pouvait aussi compromettre gravement
le salut de la France.
Henri s'était reproché plus d'une fois d'avoir permis à
monsieur de liuise un coup si dangereux.
SI 1 entreprise avortait, quelle nonte aux yeux de l'Ku-
rope ! que d'efforts il faudrait pour réparer un tel échec :
La journée de saint-Laurent ne serait rien a co.e de cela.
Le connétable y avait subi la défaite, François de Lorraine
serait aile la cnercner.
Le roi qui, depuis trois jours, n'avait pas de nouvelles de
1 armée de siège, était donc tristement préoccupé et n'écou-
tait qu'à peine les encouragemens et les assurances du
cardinal de Lorraine qui, debout près de son fauteuil,
essayait de ranimer son espoir.
Diane de Poitiers remarqua bien la sombre humeur de
son royal amant ; mais, comme elle voyait d'un autre côté
monsieur de Montmorency pour le moins aussi morne, ce
fut à lui qu'elle alla.
C'était aussi le siège de Calais qui tourmentait le conné-
table, mais, nous l'avons dit. dans un sens fort différent
Le roi avait peur de la défaite, le connétable avait peur
du succès.
Un succès, en effet, mettrait définitivement au premier
rang le duc de Guise, et rejetterait tout à fait le connétable
au second. Le salut de la France était la perte de ce pau-
vre connétable ! et son égoisme, il en faut convenir, avait
toujours eu le pas sur son patriotisme.
Aussi reçut-il fort maussadement la belle favorite qui
s'avançait souriante vers lui.
On se rappelle quel amour étrange et dépravé la maî-
tresse du roi le plus galant du monde portait à ce soudard
brutal.
— Qu'a donc aujourd'hui mon vieux guerrier lui deman-
da-t-elle de sa voi.\ la plus caressante.
— Ah ! vous aussi, vous me raillez, madame ! dit Montmo-
rency avec aigreur.
— Moi, vous railler, ami ! A'ous ne pensez pas à ce que
TOUS dites.
— Je pense à ce que vous dites, vous, reprit le connétable
en maugréant. Vous m'appelez votre vieux guerrier. Vieux?
c'est vrai, je ne suis plus un muguet de vingt ans. Guer-
rier? non. Vous voyez bien qu'on ne me juge plus bon
qu'à me montrer en parade avec une épée dans les salles
du Louvre.
— Ne parlez pas ainsi, dit la Favorite avec un doux re-
gard. N'êtes-vous pas toujours le C07inétable?
— Qu'est-ce qu'un connétable, lorsqu'il y a un lieutenant
général du royaume !
— Ce dernier titre passe avec les événemens qui l'ont lait
déférer. Le vôtre, attaché sans révocation possible à )a pre-
mière dignité militaire du royaume, ne passera qu'avec
vous.
— Aussi suis-je déjà passé et trépassé, dit le connétable
avec un rire amer.
— Pourquoi dites-vous cela, ami? reprit madame de Poi-
tiers. Vous n'avez pas cessé d'être puissant, et aussi redou-
table aux ennemis publics du dehors qu'a vos ennemis i>er-
sonnels du dedans.
— Parlons sérieusement, Diane, et ne cherchons point à
nous leurrer l'un l'autre avec des mots.
— Si Je vous trompe, c'est que je me trompe, reprit
Diane. Donnez-moi des preuves de la vérité, et non seule-
ment je reconnais sur-le champ mon erreur, mais je la ré-
pare autant qu'il est en moi.
— Eh bien ! dit le connétable, vous faites d'abord trembler
devant moi les ennemis du dehors, ce sont là de consolantes
paroles ; mais, effectivement, qui envole-t-on contre ces en-
nemis? un général plus Jeune et sans doute plus heureux
que moi ! qui. seulement, pourrait bien un jour se servir de
ce bonheur pour son propre compte.
— Où voyez-vous que le duc de Guise réussira? demanda
Diane par la plus habile tiatterle.
— Ses revers, reprit hypocritement le connétable, seraient
pour la 1 r.iMc e un malheur affreux que je déplorerais amè-
rement pour mon pays; mais ses succès deviendraient peut-
être un malheur plus affreux encore que je redouterais pour
mon roi.
— Croyez-vous donc, dit Diane, que l'ambition de mon-
sieur de Guise?...
— Je lai sondée, et elle est profonde, répondit l'envieux
courtisan. Si, par un accident quelconqtie, il y avait un
changement de règne avez-vous songé, Diane, à ce que
pourrait cette ambition, aidée de l'influence de Marie
Stuart, sur l'esprit d'un roi Jeune et sans expérience? Mon
dévouement à vos intérêts m'a complètement aliéné la reine
Catherine. Les Guise seraient plus souverains que le sou-
verain.
— Un tel malheur est. Dieu merci ! bien Improbable et
bien éloigné, reprit Diane qui ne put s'empêcher de pen-
ser que son connétable de soixante ans préjugeait trop faci-
lement la mort d'un roi de quarante.
— Il est contre nous d'autres chances plus rapprochées
et presque aussi terribles, dit en hochant la tête d un air
grave monsieur de Montmorency.
— Ces chances contraires, quelles sont-elles, mon ami?
— Avez-vous perdu la mémoire, Diane? ou faites-vous
semblant d'ignorer qui est parti à Calais avec le duc de
Guise, qui lui a soufflé, selon toute apparence, l'idée de
cette téméraire entreprise, qui reviendra triomphant avec
lui, s'il triomphe, en sachant peut-être se faire attribuer
par lui une partie de l'honneur de la victoire?...
— Est-.ce du vicomte d'Exmès que vous parlez? demanda
Diane.
— Et de quel autre, madame? Si vous avez oublié son ex-
travagante promesse, il s'en souvient, lui! Bien plus, le
hasard est si singulier ; il est capable de la tenir et de
venir réclamer hautement celle du roi.
— Impossible ! s'écria Diane.
— Qu'est-ce qui vous parait impossible, madame? que
monsieur d'Exmès tienne sa parole? ou que le roi tienne la
sienne?
— Les deux alternatives sont également folles et absur-
des, et la seconde plus encore que la première.
— Si cependant la première se réalisait, dit le connétable,
il faudrait bien que la seconde s'ensuivit ; le roi est faible
sur ces questions d'honneur, il serait fort capable, madame,
de se piquer d une loyauté chevaleresque, et de livrer son
secret et le nôtre en des mains ennemies...
— Encore une fois, c'est un rêve insensé ! s'écria Diane
pâlissante.
— Enfin. Diane, ce rêve, si vous le touchiez de vos mains
et le voyiez de vos yeux, que feriez-vous?
— Mais, je ne sais, mon bon connétable, dit madame de
Valentinois -. il faudrait aviser, chercher, agir. Tout plutôt
que cette extrémité! Si le roi nous abandonnait, eh bien:
nous nous passerions du roi, et, sûrs d'avance qu'il n'ose-
rait nous désavouer après l'événement, nous nous servirions
de notre pouvoir à nous, de notre crédit personnel.
— Ah ! c'est Ici que Je vous attendais dit le connétable,
notre pouvoir à nous, notre crédit personnel ! parlez du
vôtre, madame! mais, quant au mien, il est si bas, qu'A
vrai dire je le considère comme mort. Mes ennemis du
dedans, que tout à l'heure vous plaigniez si fort, auraient
certes beau jeu avec moi à cette heure. 11 n'y a pas de gen
tilhomme dans cette cour qui n'ait plus de pouvoir que ce
piteux connétable. Aussi, voyez quel vide autour de ma per-
sonne ! c'est tout simple ! qui donc se soucierait de faire sa
cour à une puissance déchue? H est donc plus sûr pour
vous, madame, de ne pas désormais compter sur l'appui
d un vieux serviteur disgracié, sans amis, sans influence,
voire même sans argent.
— Sans argent ? répéta Diane avec quelque Incrédulité.
— Eh ! oui. pàsque Dieu ! madame, sans argent ! dit une
seconde fois le connétable en colère, et c'est là peut-être,
à mon âge, et après de tels services rendus, ce qu'il y a de
plus douloureux ! La dernière guerre m'a ruiné, ma ran-
çon et celle de quehiues-uns de mes gens ont épuisé mes der-
nières ressources pécuniaires. Ils le savent bien ceux qui
m'abandonnent ! Je serai réduit, un de ces Jours, à m'en
aller, par les rues, demandant laumône comme ce général
carthaginois, Bélisaire. je crois, dont J'ai ouï parler à mon
neveu l'amiral.
— Eh! connétable, n'avez-vous plus d'amis? reprit Diane,
souriant à la fois de l'érudition et de la rapacité de son
vieil amant.
— Non, fit le connétable, plus d'amis, vous dls-je.
Il ajouta avec l'accent le plus pathétique du mond j :
— Les malheureux n'en ont pas.
— Je vais vous prouver le contraire, reprit Diane. Je
vols bien malnten.ant d'où provient cette farouche humeur
oii vous étiez plonge. Mais que ne me le dlslez-vous d'abord
Vous manquez donc de confiance avec 'moi ? C'est mal.
N'importe ! je ne prétends me venger qu'en amie. Dites-moi.
le roi na-t-il pas levé un nouvel Impôt la semaine
passée ?
— Oui, ma chère Diane, répondit le connétable singulic-
LES DEUX DIANE
rement radouci, un Impôt fort juste et assez lourd pour sub-
venir aux frais de la guerre.
- Cela suffit, dit Diane, et je veux vous montrer tout de
suue qu une femme peut réparer, et au-deli. les injustice!
de la fortune à légard des gens de mérite comme vôuî
Henri me parait aussi fort mal en train . cest égal™ fe
vais de ce pas 1 aborder, et il faudra bien <iue vous co ive
n^ez^ ensuite que je suis une alliée fidèle et une bonn*e
- Ali ! Diane aussi bonne que belle ! je le proclame d*<!
à présent, dit galamment Montmoreucy P™"^'"» "«s
m ,i.i H " "* '""'^ "■^'"' «' "e ^otre faveur vous ne
m abandonnerez pas au besoin, uest-il pas vrai mon
Vieux lion? et vous ne parierez plus à votre Lie dévree
de ^otre impuissance contre ses ennemis et les vôtres?
- i.11 ! cbere Diane, tout ce que je suis et tout ce nue i«
PUIS nest-ii pas à vous? dit le connétable e sTie matmi^
parfois de la perle de mon Influence iiesi-cepotat uni
Z^^:r^^-"^ '^^ -'-'>'- se^vir^^r b^e
^^-^Boni reprit Diane avec le plus prometteur de ses sou-
Le cardinal de Lorraine était toujours près de Henri fni
sofant SaL°"''" "'"''' ^^ ^'"''^ --^-'^'^ 1- le con-
^^e fut en ce moment que madame Diane savança vers
— C est vrai, dit nonchalamment le roi
-- Autre manière de le desservir ! fit Diane
co;^pj^e!;qi^i^!;^rt;;4.'^a:^- r- j^ -x^"
Diln" '"""'"' '° ""'■'"^^ P°"^ ^'^ "-e ^u l^i-: ?épJrtlt
,-,7 1^*^" '!°°'^ ' '■'^P''" '* """S* cardinal ; en ce cas ie dirai
moment encore, pour achever son 'œu're 'il 1' p^^runl
ir "r r ^rsTcair "--*^- " '-'^ ""----
Ca7ai?'m?.L?'^'f '■ '"' ' ""' "■« donnera des nouvelles de
— ^ous cherchez mal. me^sire rpnnt nio„„ x.
— Oh I fit le cardinal,
- Ah ! dit avec 1 air de létonnement Charles de Lorrain»
^^re^^^. S^lf rn!%ir;urné"=^-- ^"^^^ ^ ^
- Ruiné! vraiment? reprit le cardinal
- Et SI bien ruiné, continua I impudente favorite mie fe
toaf ,tr'u"""f"' "'""'"''''■ " sa MajestI de sécouï^r ce
loyal serviteur dans sa détresse ocLuunr ce
Et comme le roi. toujours préoccupé, ne répondait pas :
123
ap'^e?er'son''attenHnn^"'' '^■^'"■*^^»"t directement à lui pour
tlJf ^n '^«"5'dérables d'une fruerre soutenue pour ?é
c^-ii?! i^:^^ii^t,T' -'^«^ "^^ - ---- -0-
^à^r^ir ï=r^V ^'siSt Sé^'HX-
^re^possible à Calais m'absorbe tout entier, vous Te savez
:rr '^o^m^TuT il ^k~^ '^^ ^''^^^ «^^ - '^^-^ "■
connéîab'le! duTe'roi."' "''"'"^ ' nous-méme autant qu'au
- Et ce nouvel impôt qu on vient d'établir? reprit Diane
len,r'etn"fes' trtp^'s ^^^•^'"^'' ^^ '^^^""^ ' '^ ^^'^ "t
au-chTde "rlup^"'- '^ """^"^^ ^"' <^°" - --"-
~ vL'^'f," ' ^^/!;^' ^'' ^ ^^'^'=' répondit le cardinal.
— iNon. Il est a Pans, au Louvre, dit Diane
- Cera ITuî" TV'''-'°" '-^^""""^e la défaite, madame?
dencouragrL démence"""'- """^^^"^^ '« ^^'■'^*-' «l-
£Û|^'5;:r-rnî^^^^:^— CaS^ T2
sieur de Lorraine, savez-vous le quatrain que j'ai trouvé
tantôt dans mon livre d'Heures? " que J ai trouve
LoTra'ine''"^''^'"' répétèrent ensemble Diane et Charles de
— Si j'ai bonne mémoire, dit Henri, le voici :
« Sire, si vous laissez, comme Charles désire
•< Comme Diane fait, par trop vous gouverner'
« Fondre, pétrir, mollir, refondre et retourner
« Sire, vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire, „
Diane ne se déconcerta pas le moins du monde ■
- Un jeu de mots galant! dit-elle, qui m'attribue seule-
n":n'p^o^:èd'e'^ÎÎI!L? """' "^^^^'^ ^'"= d'influence^q^^
— Eh ! madame, reprit le roi, vous ne devriez pas abuser
"t:<TrTT ^"f^"^"* P^'^^ 'ï"^ vous slv^lavoTr
VoTr» ^,■' yf^ent. Sire?.., dit Diane de sa voix douce
iVc'nnit'^bîe'."''""''*'' ""''' '' '^^^ ^' '"' «'— '« pour
i,T7o^°"' ■''" ^® '■°* importuné. Mais maintenant vous me
InquîéTuke' ''"''• ' "'^ "o-lo-^reux pressentimens, à mes
I ye'iVau'cîeî- TZ\"^'', '^'"'''^' "^ ^"' ''«^ '«^«r les
phant ""'^'* ''^ '°'* "° regard triom-
- Merci, Votre Majesté, dit-elle au roi, -Je vou^ obéis en
me retirant : mais bannissez le trouble et la cra nte sire"
la victoire aime les généreux, et mes. avis que vou., vaincrez
-- Ah ! j en accepte l'augure, Diane ! reprit Henri Mais
avec quels transports j'en recevrais la nouvelle "Depuis
n eir.""''' J'."' ""^^ P'"=' J« "'e^'^te Pl"S- -Mon Dieu'
d annrenTJ""' ''"' ™" "'* *"""* ' "•«™'r '-^"^"n moyen
d apprendre ce qui se passe en ce moment à Calais ■ Vous
Ipporterariésus',' '"' "™''"*^ "' ^"'^'^ ' ""' """= -«»
i^h''".'^^'^'' "^ ^^''^''^^ ^"'ra, et, s'inclinant dans le même
instant devant le roi, annonça à voix haute-
— Un envoyé rie monsieur de Gui.se, arrivant de CaHi^
sollicite la faveur d'être admis par Sa Maj^îé '
l'o^l hrihlnf f <^=>1'V^ ' répéta le roi en se levant debout,
lœii brillant, se contenant à peine
^^-- Enfin 1 dit le cardinal tout tremblant de crainte et de
- Introduisez le messager de monsieur de Guise Intro-
du sez-le sur-le-champ, reprit vivement le roi
II va sans dire que toutes les conversations s'étaient tues
que toutes les poitrines palpitaient, que tous les regards
se tournaient vers la porte. regarns
Gabriel entra au mileu d un silence de statues.
LXVI
LE VICOMTE DE MONTOOMMERT
r,„^'?! , '""''' """""" '"rs de son retour d'Italie de
quatre de ses gens. Ambroslo, Lactance, Yvonnet et ph'e
trousse, lesquels portaient les drapeaux anglais mais Vm
S'arrêtèrent en dehors sur le seuil de la porte '
Le jeune homme tenait lui-même, de ses deux mains sur
un coussin de velours, deux lettres et les ciels deTa vlTle
1-24
ALEXANDin; DUMAS ILLUSTRE
A cette \'ue, le visage de Henri II exprima un singulier
mélange de joie et de terreur.
Il croyait comprendre Iheureux message, mais le sévère
messager l'inquiétait.
— Le vicomte d'Exmês ! murmurait-il en voyant Gabriel
s'approcher de lui à pas lents.
Et madame de Poitiers et le connétable, échangeant entre
eux un regard d'alarme, balbutiaient aussi â voix basse;
— Le vicomte d Exmès !
Cependant Gabriel, solennel et grave, vint mettre un genou
en terre devant le roi, et, d une voix ferme :
— Sire, lui dit-il, voici les clefs de la ville de Calais
qu'après sept Jours de siège et trois assauts acharnés,, les
Anglais ont remises à monsieur le duc de Guise, et que
monsieur le duc de Guise s'empresse de faire remettre â
Votre .Majesté.
— Calais est à nous? demanda encore le roi, quoiqu'il eût
parfaitement entendu.
— Calais est à vous. Sire, répéta Gabriel.
— Vive le roi ! crièrent d'une seule voix tous les assis-
tants, à l'exception peut-être du connétable de Montmo-
rency.
Henri II, qui ne pensait plus qu'à ses craintes dissipées et
à ce triomplie éclatant de ses armes, salua d'un visage ra-
dieux rassemblée émue.
— Merci, messieurs, merci ! dit-il ; j'accepte, au nom de
la France, ces acclamations, mais elles ne doivent point
s'adresser à moi seul : il est juste que la meilleure part en
revienne au vaillant chef de l'entreprise, à mon noble cou-
sin monsieur de Guise.
Des murmures d'approbation coururent dans l'assistance.
Mais le temps n était pas venu où l'on osât crier devant le
roi : Vive le duc de Guise !
— Et, en l'absence de notre cher cousin, continua Henri,
nous sommes heureux de pouvoir, du moins, adresser nos
remerciemens et nos félicitations à vous qui le représentez
ici, monsieur le cardinal de Lorraine, et à vous qu'il a chargé
de cette glorieuse commission, monsieur le vicomte d'Exmès.
— Sire, dit respectueusement mais hardiment Gabriel en
s'inclinant devant le roi. Sire, excusez-moi. je ne m'appelle
plus le vicomte d Exmès, maintenant.
— Comment?... reprit Henri 11 en fronçant le sourcil.
— Sire, continua Gabriel, depuis le jour de la prise de
Calais, j'ai cru pouvoir me nommer de mon vrai nom, de
mon \'rai titre, le vicomte de Montgommery.
A ce nom qui, depuis tant d'années, n avait pas été pro-
noncé tout haut à la cour, il y eiit. dans la foule, comme
une explosion de surprise. Ce jeune homme s intitulait le
vicomte de Montgommery : donc, le comte de Montgommery,
son père sans doute, était vivant encore ! Après cette longue
disparition, que signifiait le retour de ce vieux nom si
fameux jadis?
Le roi n'entendait pas ces commentaires, pour ainsi dire
muets, mais il les devinait sans peine ; Il était devenu plus
blanc qtie sa fraise italienne, et ses lèvres tremblaient d'im-
patience et de colère.
Madame de Poitiers avait frémi aussi, et, dans son coin,
le connétable était sorti de son immobilité morne, et son
vague regard s'était artumé.
— Qu'est-ce à dire, monsieur? reprit le roi d'une voix
qu'il modérait difficiloment. Quel est ce nom que vous
osez prendre? et d'où vous vient tant de témérité?
— Ce nom est le mien. Sire, dit avec calme Gabriel, et
ce que Votre Majesté croit de la témérité n'est que de la
confiance.
11 était évident que Gabriel avait voulu, par un coup
d'audace, engager irrévocablement la partie, risquer le
tout pour le tout, et fermer au roi comme A lui-même
toute hésitation et tout retour.
Henri le comprit bien ainsi, mais il craignit son propre
courroux, et. pour ajourner du moins l'éclat qu'il redou-
tait, il reprit :
— Votre affaire personnelle pourra venir plus tard, mon-
sieur ; mais en ce moment, ne l'oubliez pas, vous êtes l'en-
voyé de monsieur de Guise, et vous n'avez pas achevé de
remplir votre message, ce me semble.
— C'est juste, dit Gabriel avec un profond salut. Il me
reste à présenter à Votre Majesté les drapeaux conquis sur
les Anglais. Les voici. De plus, monsieur le duc de Guise
a écrit lui-même cette lettre au roi.
Il offrit sur le coussin la lettre du Balafré. Le roi la prit,
rompit le cachet, déchira l'enveloppe, et, tendant la lettre
avec vivacité au cardinal de Lorraine ;
— A vous, monsieur le cardinal, lui dit-il. la joie de lire
tout haut cette lettre de votre frère. Elle n'est pas adressée
au roi, mais à la France.
— Quoi! sire! dit le cardinal, Votre Majesté veut?...
— Je désire, monsieur le cardinal, que vous acceptiez cet
honneur qui vous est dû.
Charles de Lorraine s inclina, prit avec respect des mains
du roi la lettre qu'il déplia, et lut ce qui suit au milieu
du plus profond silence :
« Sire,
« Calais est en notre pouvoir ; nous avons repris en une
semaine au.x Anglais ce qui leur avait coûté, il y a deux
siècles, un an de siège.
n Guines et Ham. les deux derniers points qu'ils possè-
dent encore en France, ne peuvent maintenant tenir tien
longtemps; j'ose promettre à Votre Majesté qu'avant quinze
jours nos ennemis héréditaires seront définitivement expul-
sés de tout le royaume.
•> J'ai cru devoir être généreux pour les vaincus. Ils
nous ont consigné leur artillerie et leurs munitions ; mais
la capitulation que j'ai consentie donne aux habitans de
Calais qui le souhaiteraient le droit de se retirer avec leurs
biens en Angleterre. Il eût peut-être été dangereux aussi de
laisser, dans une ville si nouvellement occupée, cet actif
ferment de révolte.
« Le nombre de nos morts et de nos blessés est peu con-
sidérable, grâce à la rapidité avec laquelle la place a été
emportée
« Le temps et le loisir ma manquent. Sire, pour donner
aujourd'hui ù Votre Majesté de plus amples détails. Blessé
moi-même grièvement... »
.\ cet endroit, le cardinal pâlit et s'arrêta.
— Quoi, notre cousin est blessé ! s'écria le roi feignant
la sollicitude.
— Que Votre Majesté et Son Eminence se rassurent, dit
Gabriel. Cette blessure de monsieur le duc de Gui.se n'aura
pas de suites, grâce à Dieu ! Il ne doit lui en rester, à
l'heure qu 11 est, qu une noble cicatrice au visage et le
glorieux surnom de Balafré.
Le cardinal, en lisant quelques lignes d'avance, avait pu
se convaincre par lui-même que Gabriel disait vrai, et tran-
quillisé il reprit la lecture en ces termes :
■1 Blessé moi-même grièvement, le jour même de notre
entrée dans Calais, j'ai été sauvé par le prompt secours et
l'admirable génie d'un jeune chirurgien, maître .\mbrolse
Paré ; mais je suis faible encore, et privé, par conséquent
de la joie de m'entretenir longuement avec Votre Majesté.
« Elle pourra apprendre les autres détails de celui qui
va lui porter, avec cette lettre. les clefs de la ville et les
drapeaux anglais, et duquel il faut pourtant qu'avant de
finir je parle à Votre Majesté.
« Car ce n est pas à moi. Sire, que revient tout l'hon-
neur de cette étonnante prise de Calais. J'ai tâché d'y con-
tribuer de toutes mes forces avec nos vaillantes troupes ;
mais on en doit l'idée première, les moyens d'exécution et
la réussite même au porteur de cette lettre, à monsieur
le vicomte d'Exmès... »
— Il parait, monsieur, interrompit le roi en s'adressant
à Gabriel, il parait que notre cousin ne vous connaissait
pas encore sous votre nouveau nom.
— Sire, dit Gabriel, je n'aurais osé le prendre pour la
première fols qu'en présence même de Votre Majesté.
Le cardinal continua sur un signe du roi :
« J'avouerai, en effet, que je ne pensais pas même à ce
coup hardi, quand monsieur d'Exmès est venu me trouver
au Louvre, m'a exposé le sublime dessein, a levé mes dou-
tes et dissipé mes hésitations, et enlin a déterminé ce fait
d'armes iiioui qui suffirait. Sire, à la gloire d'un règne. •
■■ Mais ce n'est pas tout : on ne pouvait risquer légère-
ment une expédition si grave ; il fallait que le conseil de
l'expérience donnât raison au rêve du courage. Monsieur
d'Exmès fournit â monsieur le maréchal Strozzi les moyens
de s'Introduire dans Calais sous un déguisement, et de vé-
rifier les chances de 1 attaque et de la défense. De plus. 11
nous donna un plan exact et détaillé des remparts et des
postes fortifiés, de sorte que nous nous avançâmes vers
Calais comme si ses murailles eussent été en verre
" Sous les murs de la ville et dans les assauts, au fort
de Nieullay. au Vieux-Château, ijarlout, le vicomte d'Ex-
mès, à la tète d une petite troupe levée à ses frais, fit en-
core des prodiges de valeur. Mais là, il fut seulement égal
à nombre de nos Intrépides capitaines, qu'il est. je crois,
impossible de surpasser. Je m'appesantirai donc peu sur
les marques de courage qu'il donna en toute occasion, pour
ne m'attacher qu'aux actions qui lui sont particulières et
personnelles.
« Ainsi, la prise du fort de Risbank, cette entrée de Ca-
lais, libre du côté de la mer, allait ouvrir passage â de
formidables secours venus d'Angleterrre. Dès lors nous
étions écrasés, perdus. Notre gigantesque entreprise échouait
au milieu des risées de l'Europe. Cependant, par quels
moyens, sans vaisseaux, s'emparer d'une tour que défen-
dait l'Océan? Eh bien! le vicomte d'Exmès a fait ce mi-«
racle. La nuit, sur une barque, seul avec ses volontaires,^
â l'aide des intelligences qu'il s'était ménagées dans la
LES DEUX DIAi\E
1-25
place, il a pu. par une téméraire navigation, par une
effrayante escalade, planter le drapeau français sur cet
imprenable fort. »
Ici. malgré la pré.^ence du roi. un murmure dadmira-
tion (lue rien ne put comprimer interrompit un moment la
lecture, et séctiappa de cette foule illustre et vaillante
comme l'irrésistible accent de tous les cœurs
Latlitude de Gabriel, debout. les .veux baissés calme
digne et modeste, à deux pas du roi. ajoutait à l'impres-
sion causée par h; récit du chevaleresque exploit, et char-
mait a la fois les jeunes femmes et les vieux soldats
Le roi lui-même fut ému et fixa un regard déjà adouci
sur le jeune héros de 1 aventure épique
Il n'y avait que madame de Poitiers qui mordait sa lèvre
sÔuîcIrépals.""""""'' "' -^"'""»°''«"«' lui fronçait son
tre^de^^Wrèr*"'"^^ ""® ''°"'""' '"'^""P''»"- '•«P'-it la let-
- Le fort de Risbank gagné, la ville était à nous Les
vaisseau.x anglais n'osèrent pas même tenter une attaque
inutile. Trois jours après, nous entrions triompbans dans
litf^u vfc'o^f '„';''"'* ""'■ ""^ "^"'-«"'^ diversion des â
i^t-^ H '°°"^ ^ ^'^'"*' '^^"' '=1 P'-'"-'e. et par une énergique
sortie du vicomte dExmès lui-même,
« C'est dans cette dernière lutte, Sire, que jai reçu cette
terrible blessure qui a failli me coûter la 4 e , s'U m est
permis de rappeler un service personnel après tant de ser
vices publics, j'ajouterai que ce fut encore monsieur d'Ex-
mes quj^ par la force presque, amena à mon lU de mort
maitie Paré, le chirurgien qui m'a sauvé. ,.
-Ohi monsieur, a mon tour, merci! dit en slnterrom
pant Charles de Lorraine d'une voix émue ■"^«'"om-
Puis ayec un accent plus chaleureux, il reprit comme
SI c'eat été son frère même qui eût parlé.
« Sire, on n'attribue d'ordinaire 1 honneur des grands
succès pareils â celui-ci qu'au chef sous lequel ils ont été
remportés. Monsieur d'Exmès, le premier, aus^ modes e
que grand laisserait volontiers son nom sefïacèr deva'?
L^.'\",;-^1f"°'"'' " "'^ ^^">"é juste d'apprendre à
\ore Majesté que le jeune homme qui lui remettra cette
que' UnsTuf cLI '' ''^f '' ^"= "' notre'fnt'rVril'
ec, que, sans lui. Calais, a l'heure où j'écris ceci dans r-.
dem-,nf/'î '""'T ^ 'Angleterre. Monsieur dExmès m a
^n?n H^''^''^ '* déclarer, si je voulais, qu'au rof m"is
ha^fp ,1 ' ""■' ""^ '°'- ''■«' '' <!"« i« fais ici dui^'e"o^x
haute avec reconnaissance et joie
..-Mon devoir était de donner à monsieur d'Exmès ce
glorieux certificat. Le reste est votre droit. Sire Ù" droit
que J'envie, mais que je ne peux ni ne veux usurper
,r„n/"*,?' 'f '"'"'""■ ^^ P^é^^n^ lui puissent payercelu
royaLe^a^uT"'" "^""""'^^ ^* "«= '^^^^^ "-
•. Il parait cependant, monsieur d'Exmès me l'a dit n»»
^olre Majesté a dans la main un prix dii^ne de sa con
quête. Je le crois. Sire. Mais il n'y T en e °e" qu un roi et"
Pcnse"rTpeu'"pts™""^ 'T^' '''''''' Qui Pu?ssë"récÔm!
l,. L^ ^ •' ^"^ '^^'™''' "^ '•«yal exploit.
v.e erun'hfurr^' r'I^^e.'"^' "'"''' ™"= "'""'' "^ '-^-
■ Et suis, de Votre Majesté
• Le très humble et très obéissant serviteur et sujet.
« FRANÇOIS DE LORHAINE.
« A Calais, ce 8 janvier 1558. »
..*^'^?.^f '^"''.'■'''^ •** Lorraine eut achevé ainsi sa lecture
^■t femis sa lettre aux mains du roi. le mouvement dtr,
probation qui était la féllcitation contenue de °ot^ te cetfo
our se manifesta de nouveau, et, de nouve.au fit ressaie
anquiTir sî Tri'''- ^'°'^"'°^"' é"^" =o"s son apparen e
'r.inquille. Si le respect n'eût imposé silence à l'enthmi
avre^iir, T""""'"'""'"' ^"^'^'«"' sans nul doute fê"é
a\ec éclat le Jeune vainqueur
t!'Vu\y!?,\''- '"^'l-x^'l^e-nent cet élan général, qu'il par-
; r^hri .''"''' ""^ P^"' ^' " "« put sempêcier de dli^
~ C'est bien, monsieur! c'est beau ce que vous avp? fait i
•WnCdr^irmesT^ir"^'^"^ '"^ Guîse "^^^,0?,"
unrro^^peirdfgt T^i^^s^T^r --''-
et-vo^;\î^S"sa^^';r^eii: """ '■"'""°""'' ""•"- -"■«
prendre f""" "" "'°"'«'"«°' "e Henri, il se h.Ma de re-
temfnéi'' si"""" ' "* """°" "'"'' ""' ^"'"'^ '«"^ à fait
— Qu'y a-t-11 encore 7 dit le roi
Je^é.*^"'^' ""* '*""■* "* "«lame de Castro pour VoIre Ma-
- De madame de Castro? répéta vivement Henri
D un mouvement prompt et irréfléchi, il se leva de son
fauteuil, descendit les deux marches de l'estrade rovalè
pour prendre lui-même la lettre de Diane, et! M^ssaria
- C'est vrai, monsieur, dit-il à Gabriel, vous ne rende/
pas setilement sa filic au roi, vous rende^ auss" s" flUe a,i
'eTte le't.'re""'™'' '"^"^ "'"^^ ""'^''^ vous !,..-M:is';o'yons
Et, comme la cour, toujours immobile et muette atten
dait avec l'espect les ordres du roi. Henri, gêne lui-même
par ce silence observateur, reprit à voix haute
v.Xo "'^, •'*,"'' contraigne pas. messieurs, l'expression de
^o(re joie Je n'ai plus rien à vous apprendre le reste es?
affaire entre moi et l'envoyé de notre cousin de Guise Vous
en félict"r' r'' '^T''"'"' "'^"^^"^« nouvelle et !'t vou
en feUdter. et vous êtes libres de le faire, messieurs
La permission royale fut vite acceptée, les 'rÔl n'; c.u
seurs se reformèrent, et bientôt Ion reu endit pi ,s que ce
chuchotement indistinct et confus qui résite dans les
foules du bruit de cent conversations éparjes ^''
se^:t'?^i^^e";^îTc^,^:l-""^'^'^'^ ---*-' —
craint" "erDla'^ë ^v'"'°' "' ^''*-^'™t communlaué leur
rarjch/e' d^'s^ ^0'^ am^anT""^^"^"' '"^^"=^'^^^' ^'''^^^
e.iSî:f,xr::^fS?: ■" ^'^"^^^ ^"^'^"- " ^•^" -'
atrendH*'' °'""''- P^""« '''''' ^'^"^ ' • n:urmurait-il
r?I', ■"/' ^^'* ™°" devoir. Sire, dit Gabriel
LXVll
JOIE ET ANGOISSE
J'onsicur le vicomte de Montcjommevij I A ce nom oui
prononcé par le roi, contenait déjà plus qu'une promesse'
Gabriel tressaillit de bonheur. piomesse,
Henri allait évidemment pardonner 1
fipT-^^ ''""'^ ""' ^^""'" "" à voix basse madame de Poi
tiers au connétable qui s'était rapproche d'elle
cy^sanfsf dlconc^rteV""' ^^^^" ""^"^'^^ "'= '^^^"n'-moren.
.„7 f 'k*^', 'Î.'^'''" «^«Penlant au roi Gabriel, plus ému selon
son habitude par l'espoir que par la crante Sir? ien°t"
ras besoin de répéter à Votre Majeslé quel e grâce i 0 e
attendre de sa bonté, de sa clémence, un peu de sa Justice
fait' Ce o,^: >T'' ^T' '''^' "' '"<'^' respère ^lavoir
le faire" 'I t'piif'"^"^?"' ^^''^ "'^^'^^'^ daignera-t-elle
la tenir?:; ^'' Promesse, ou veut-elle bien
~ Oui, monsieur, je la tiendrai, sous les conditions de
silence convenues, répondit Henri sans hésiter
- Ces conditions. Sire, j'engage Oe nouveau' mon hon-
neur qu eues seront e.^actement et ri.rureusement rem-
plies, dit le vicomte d'Exmès.
- Approchez-vous donc, monsieur, dit le roi
Gabriel s'approcha, en effet. Le cardinal de lorraine
s écarta discrètement. Mais madame t'e Poitiers assise aussi
out près de Henri, ne bougea pas. et put sans cîôute en
iTs^urGriei'^""' ' '"" ^"■" '^^'■^^^' '^ -"^ P-- P-'ë"
Cette sorte de surveillance ne fit pourtant pas fiéchir il
fout^en convenir, la volonti du roi, qui reprit avec fer-
- Monsieur le viconte de Montgommery, vous êtes un
vaillant que j'estime et que j'honore. Qi-ond vous aurez ce
que vous demandez, et ce que vous avez si bien conquis
nous ne serons pas, certes, encore .juitte envers vous Mais
prenez toujours cet arntau. Demain matin, à huit heures
présentez-le au gouverneur du Ch.atelet : il sera prévenii
d'Ici là et vous rendra sur-le-champ l'objet de votre sainte
et sublime ambition.
Gabriel, qui de joie sentit se 'lércber sous lui ses ge-
noux, ne se retint pas et se laissa tomber aux pieds du roi.
— Ah ; sire, lui dit-il, la poitrine Inondée de bonheur et
126
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
les yeux muuilles de douces larmes, sLi-e, toute la volouté.
toute l'énergie dont je crois avoir donné des prouves sont,
pour le reste de ma vie. au service de mou dévouement à
Votre Majesté, connue elles eussent <ié, je 1 avoue, au ser-
vice de ma liaine, si vous aviez dit . Non l
— En vérité? fit le loi en souriaai avec bonté.
— Oui, sire, je le confesse, et vous devez me compren-
dre puisque vous avez pardonné; oui, j'eusse poursuivi, je
crois. Votre Majesté jusque daus ses enlans, comme je vous
défendrai et vous aimerai encore eu eux, sire. Devant Dieu,
qui punit tôt ou tard les parjures, je garderai mon ser-
meut de fidélité, comme j'eusse tenu mon serment de ven-
geance I
— Allons ! relevez-vous, monsieur, dli. le roi en souriant
toujours. Calmez-vous aussi, et, pour vous remettre, ra-
contez-nous uu peu en détail cette prise inespérée de Ca-
lais, dont Je ue me lasserai jamais, j'imagine, de parler et
d'entendre parler.
Henri 11 garda ainsi plus d'une lieure auprès de lui Ga-
briel, l'interrogeant et 1 écoutant, et lui faisant répéter cent
fols sans se lasser les mêmes détails.
Puis, il dut le céder aux dames avides de questionner à
leur tour le jeune hér-js.
Et d'abord, le cardinal de Lorraine, assez mal renseigné
sur les antécédens de Gabriel, et ^ui ne voyait en lui que
l'ami et le protégé de .son frère, voulut absolument le pré-
senter lui-même à la leine.
Catherine de Médicis, en présence de toute la cour, fut
bien obligée dé féliciter celui qui .enalt de gagner au roi
une si belle victoire. Mais elle le fit avec une froideur et
une liauteur marquée, et le sévère et dédaigneux regard
de son œil gris démentait à mesure le.s paroles que sa bou-
cbe devait i)rononcer coutre le gré de son cœur.
Gabriel, tout en adressant à Catherine de respectueux
remerciemens, se sentait 1 âme en quelque sorte glacée par
ces complimens menteurs de la reine, sous lesquels, en se
rappelant le passé, il lui semblait deviner une ironie se-
crète et comme une mti.ace cachée.
Lorsqu après avoir salué Catherine de Médicis, il se re-
tourna pour se retirer, il crut avoir trouvé la cause du dou-
loureux pressentiment qu'il avait éprouvé.
En effet, ses regards étant tombés du côté du roi, il vit
Bvec épouvante que Diane de Poitiers s'était rapprochée de
lui et lui parlait bas avec son méchant et saidonique sou-
rire. Plus Henri 11 paraissait se défendre, plus elle avait
l'air d'insister.
Elle appela ensuite le connétable, qui parla aussi pendant
longtemps au roi avec vivacité.
Gabriel voyait tout cela de loin. Il ne perdait pas un
seul des mouvemens de ses ennemis, et il souffrait le mar-
tyre. <
Mais, dans le moment même où sou cœur était ainsi dé-
chiré, le jeune homme fut galment abordé et Interrogé par
la jeune reine-Jauphine. Marie Stuart, qui l'accabla à la
fcis de complimens et de questions.
Gabriel, malgi'é son Inquiétude, y répondit de son mieux.
— C'est magnifique i lui disait Marie enthousiasmée,
n'est-il pas vrai, mon gentil dauphin? ajouta-l-elle en s'a-
dressant à François, son jeune mari, qui joignit ses éloges
a ceux de sa femme.
— Pour mériter de si bonnes paroles, que ne ferait-on
tas? disait Gabriel dout les yeux distraits ne quittaient pas
le groupe du roi. de Diane et du connétable
— Quaud je me sentais portée vers vous par je ne sais
quelle sympathie, continua Marie Staart avec sa grâce ac-
coutumée, mon cœur m avertissait sons doute que vous
fourniriez ce merveilleux exploit à la gloire de mon cher
oncle de Guise. Ah ! tenez, je voudrais avoir, comme le
roi, le pouvoir de vous récompenser à mon tour. Mais une
femme, hélas ! n'a pas de titres ni d'honneurs à sa dispo-
sition.
— Oh ! vraiment, j'ai tout ce que je pouvais soubaiter
au monde ! dit Gabriel Le roi ne répcnd plus, il écoute
seulement l pensaltll en lui-même.
— C'est égal I reprit Marie Stuart. si j'avais le pouvoir.
Je vous créerais, je crois, des souhaits pour pouvoir les ac-
complir. Mais, pour 1^ moment, tout ce que J'ai, tenez.
c'est ce bouquet de violettes que le jardinier des Tournclles
m'a envoyé tantôt comme assez rare après ces dernières
gelées. Eh bien I monsHur d'Exmès, avec la permission de
monseigneur le dauphin. Je vous les donne ces fleurs,
comme un souvenir de ce jour. Les acceptez-vous?
— Oh! madame!... s écria Gabriel en baisant respectueu-
sement la main qui '.es lui offrait.
— Les fleurs, reprit Marie Stuart sorgeuse, sont en même
temps un parfum pour la joie et une consolation pour
la tristesse. Je pourrai quelque jour (?tre bien malheureuse !
Je ne le serai jamais tout à fait tant qu'on me laissera des
fleurs 11 est bien entendu qu'à vous, monsieur d'Exmès, à
vous heureux et triomphant. Je n'offre celles-ci que comme
parfum.
— Qui sait? dit Gabriel en secouant la tête avec mélan-
colie, qui sait si le triomphant et 1 bjureux n en a pas plu-
tôl besoin comme consolation.
Ses regards, tandis qu'il parlait ainsi, étaient toujotirs
fixés sur le roi, gui, pour le coup, semblait réfléchir et
baisser la tète devaat les représentations de plus en plus
vives de madame de Poitiers et du conn< table.
Gabriel tremblait en pensant qu assurément la favorite
avait entendu la promesse du roi, et qu'il devait être ques-
tion entre eux de son père et de lui.
La jeune reine-dauphine s'était éloignée en se moquant
doucement des préoccupptions de Gabriel.
L'amiral de Coligny l'aborda en ce moment, et, à son
tour, lui adressa ses félicitations cordiales sur la brillante
façon dont il avait soutenu et dépassé à Calais sa réputation
ae Saint-Quentin.
On n'avait jamais trouvé le pauvre jeune homme plus
favorisé du sort et plus digne d'envie que depuis qu'il en-
durait des angoisses jusque-là inconnues.
— Vous valez autant, lui disait l'amiial. pour gagner les
victoires que pour atténuer les défiites. Je suis tout fier
d'avoir pressenti votre haut mérite, et je n'ai qu'un re-
gret, c'est de n'avoir pas participé avec vous à ce beau
fait d armes, si Ueure:ix pour vous <t si glorieux pour la
Fiance.
— L'occasion s'en retrouvera, monsieur l'amiral, dit Ga-
briel.
— J'en doute un peu, reprit Coligny avec quelque tris-
tesse Dieu veuille seulement que. si nous nous rencon-
trons encore sur un champ de batail'e. ce ne soit pas dans
deux camps oiiposés.
— Le ciel m'en préserve, en effet ! dit vivement Gabriel.
Mais, qu'entendez-vous par ces paroles, monsieur l'amiral.
— On a brûlés vifs le mois derniers quatre religlonnairei,
dit Coligny. Les réformés, qui chaque Jour croissent en
nombre et en puissance, finiront par se lasser de ces odieu-
ses et iniques persécutions. Ce jour-là, des deux partis qui
divisent la France, il pcurra, je le cialns, se former deux
armées-
— Eh bien? deiiiaada Gabriel.
— Eh bien ! monsieur d'Exmès, toalgré la promenade
que nous avons faite ensemble rue Saint-Jacques, vous
avez gardé votre liberté et ne vous étos engagé qu'à la dis-
crétion. Or. vous me paraissez trop bien et trop Justement
en faveur pour n'être pas de l'armée du roi contre l'hérésie,
tomme on 1 appelle.
— Je crois que vous vous trompez, monsieur l'amiral,
dit Gabriel dont les yeux ne se détournaient pas du rul,
j'ai lieu de penser, au contraire, que j'aurai bientôt le droit
de marcher avec les opprimés contre les oppresseurs.
— Quoi! qu'est-ce à dire? demanda l'amiral. Vous pâ-
IL^sez. Gabriel, votre voix s'altère: qu'avez-vous donc?
— Rien ! rien ! monsieur l'amiral. Mais 11 faut que Je
vous quitte. .Au revoir ! à bientôt i
Gabriel venait de surprendre de loin un geste d'acquies-
cement échappé au roi, et monsieur de Montmorency
s'était éloigné sur-le-champ en Jetant à Diane an regard de
triomplie.
Néanmoins, quelques minutes après, la réception fut close,
et Gabriel, en allant saluer le roi pour prendre congé, osa
lui dire :
— Sire, à demain.
— A demain, monsieur, répondit le roi.
Mais, en disant cela. Uenri II ne regarda pas Gabriel en
face ; il détournait même la -vue ; 11 ne souriait plus, et ma-
dame de Poitiers souriait au contraire.
Gabriel, que chacun croyait voir radieux d'espérance et
de Joie, se retira l'épouvante et la douleur au cœur.
Tout le soir. 11 erra autour du Ch;Uolet.
11 reprit un peu de courage en n'en voyant pas sortir
monsieur de Montmorency.
Puis, il tatalt à son doigt l'anneau royal, et se rappelait
ces paroles formelles de Henri II. qui n'admettaient pas le
doute et ne pouvaient cacher un leurre : L'objet de votre
sainte et sublime ambition vous sera rendu.
N'importe ! celte nuit qui séparait encore Gabriel dti ma-
ment décisif allait lui paraître plus longue qu'une année !
LXVIII
PRÉCAUTIONS
Ce que pensa, ce que souffrit Gabriel pendant ces mor-
telles heures. Dieu seul le sut ; car en rentrant chez lui,
Il ne voulut rien dire ni à ses serviteurs, ni même à sa nour-
rice, et ce fut de ce raoment-là. nue commença pour lui cette
vie concentrée, et muette en quelque sorte, toute à l'action,
av.arp de paroles, qu'il continua rigidement depuis, comme
s'il eût fait, dans sa pensée, vœu de silence.
LES DEUX DIANE
127
Ainsi, espérances déçues, énergiques résolutions, projets
d'amour et de vengeance, tout ce que, dans cette nuit d'at-
tente, Gabriel sentit, rêva et se jura à lui-même, tout resta
un secret enti^ cette âme profonde et le Seigneur.
C'était i huit heures seulement qu'il pouvait se présenter
au Cliùtelet avec l'anneau que lui avait remis le roi et qui
devait ouvrir toutes les portes, non seulement ù lui, mais
à son père.
Jusqu'à six heures du matin. Gabriel demeui-a seul dans
sa chambre, sans vouloir recevoir personne.
A six heures, il descendit, vêtu et équipé comme pour
un long voyage. 11 avait déjà demandé la veille à sa nour-
rice tout l'or qu'elle pourrait lui réunir.
Les gens de sa maison s'empressèrent autour de lui. lui
oUrant leurs services. Les quatre volontaires qu'il avait
ramené de Calais se mettaient surtout à sa disposition. Mais
il les remercia amicalement, et les congédia, ne gardant au-
près de lui que le page André, le dernier venu, et sa nour-
rice .\loyse.
— Ma bonne Aloyse, dit-il alors à cette dernière, j'at-
tends ici de jour en Jour deux hôtes, deux amis de Calais.
Jean Peuquoy et sa femme Babette. 11 se peut, Aloyse, que
je ne sols pas là pour les recevoir. Mais, en mon absence
même, en mon absence surtout, je te prie, .\loyse, de les
accueillir et de les traiter comme s'ils étalent mon frère
et ma sœur. Babette te connaît pour m'avoir entendu cent
fois parler de toi. Elle aura en toi une confiance filiale ; aie
pour elle, je t'en conjure au nom de l'affection que tu me
portes, la tendresse et l'indulgence d'une mère.
— Je vous le promets, monseigneur, dit simplement la
brave nourrice, et vous savez çtu'avec moi cette seule parole
suffit. Soyez tranquille sur vos hôtes. Rien ne leur man-
quera pour les soins de l'âme et du corps.
— Merci, Aloyse, dit Gabriel en lui pressant la main. A
vous maintenant, André, reprit-il en s'adressant au page
que lui avait donné madame Diane de Castro. J'ai certai-
nes dernières commissions graves dont je veux charger
quelqu'un de sûr, et c'est vous, André, qui les remplirez,
vous qui remplacez pour moi mon fidèle Martin-Guerre.
— Je suis à vos ordres, monseigneur, dit André.
— Ecoutez bien, reprit Gabriel : je vais dans une heure
quitter cette maison, seul. Si je reviens tantôt vous n'aurez
rien à faire, ou plutôt je vous donnerai de nouveaux ordres.
Mais 11 est possible que Je ne revienne pas, que du moins
je ne revienne ni aujourd'hui, ni demain, ni enfin de long-
temps d'Ici...
La nourrice leva toute éplorée les bras au ciel. André in-
terrompit son maître.
— Pardon, monseigneur! vous dites qu'il se peut que
vous ne reveniez pas de longtemps d'Ici?
— Oui. André.
— Et je ne vous accompagne pas ! et. de longtemps d'ici
peut-être. Je ne vous reverral ? reprit .\ndré qui, à cette
nouvelle, parut à la fois triste et embarrassé.
— Sans doute, cela se peut ! dit Gabriel.
— Mais reprit le page, c'est que madame de Castro
m'avait, avant mon départ, confié pour monseigneur un
message, une lettre...
— Et cette lettre vous ne me l'avez pas encore remise,
André ? dit vivement Gabriel.
— Excusez-moi, monseigneur, répondit André, je ne devais
vous la remettre que lorsqu'au retour du Louvre, je vous
verrais bien triste ou bien furieux. Alors seulement, m'avait
dit madame Diane, donnez à monsieur d'E.xmès cette let-
tre, qui contient pour lui un avertissement ou une conso-
lation.
— Oh ! donnez, donnez vite ! s'écria Gabriel. Conseil et
soulagement ne peuvent, je le crains, m'arriver plus à
propos.
André tira de son pourpoint la lettre soigneusement enve-
loppée et la remit à son nouveau maître, Gabriel la déca-
cheta en hâte, et se retira pour la lire dans l'embrasure
d'une croisée.
■Voici ce que contenait cette lettre :
« Ami, parmi les angoisses et les rêves de cette dernière
nuit qui doit, peut-être à jamais! me séparer de vous, la
pensée la plus cruelle qui ait déchiré mon coeur est celle-
ci :
« Il se peut que, dans le grand et redoutable devoir que
vous allez si courageusement accomplir, vous vous trou-
viez en contact et en conflit avec le roi. Il se peut que
l'issue imprévue de votre fuite vous force à le haïr ou
vous pousse à le punir...
« Gabriel, je ne sais pas encore s'il esfTnon père; mais
je sais qu'ir m'a jusqu'Ici chérie comme son enfant. La
seule prévision de votre vengeance me fait frémir en ce
moment ; l'accomplissement de cette vengeance me ferait
mourir.
' Et cependant, le devoir de ma naissance me contraindra
peut-être à penser comme voiis ; peut-être aural-je aussi à
« venger celui qui sera mon père contre celui qui a été mon
•■ père, effroyable extrémité !
« Mais, tandis que le doute et les ténèbres fiottent encore
« pour moi sur cette terrible question, tandis que j'ignore
« encore de quel côté doivent aller ma haine et mon amour.
« Gabriel, je vous en conjure, et, si vous m'avez aimée,
« vous m'obéirez, Gabriel, respectez la personne du roi.
« Je raisonne encore maintenant, sinon sans émotion, au
" moins sans passion, et Je sens... 11 me semble, que ce
" n'est pas aux hommes à punir les hommes, mais à Dieu...
« Donc, ami, quoi qu'il arrive, ne prenez pas aux mains
<i de Dieu le châtiment pour en frapper même un criminel.
■• Si celui que j'ai nommé jusqu'ici mon père est coupable.
« il est homme, il peut l'être, ne vous faites pas son juge,
« encore moins son bourreau. Soyez tranquille, tout sépale
' au Seigneur, et le Seigneur vous vengera plus terrible-
" ment iiue vous ne pourriez le faire vous-même. Remettez
« sans crainte votre cause à sa Justice.
« Mais, à moins que Dieu ne fasse de vous l'instrument
1 Involontaire, et en quelque sorte fatal, de cette justice
« impitoyable ; à moins qu'il ne se serve, malgré vous, de
« votre main : à moins que vous ne portiez le coup sans
« voir et sans vouloir, Gabriel, ne condamnez pas vous-
« même et surfout n'exécutez pas vous-même la ."entence.
« Faites cela pour l'amour de mol, ami. Grâce ! c'est la
« dernière prièVe et le dernier cri que veut jeter vers vous
« DIAIVE DE CASTRO. »
Gabriel relut deux fois cette lettre ; mais, pendant ces
deux lectures, André et la nourrice ne surprirent sur son
visage pâle d'autre signe que celui du sourire triste qui lui
était devenu familier.
Quand 11 eut replié et caché dans sa poitrine la lettre de
Diane, il resta quelque temps en silence, la tète penchée,
songeant.
Puis, s'éveillant pour ainsi dire de ce rêve :
— C'est bien, dit-il tout haut. Ce que j'ai à vous» com-
mander ne subsiste pas moins, André, et si, comme Je vous
le disais, je ne reviens pas ici tantôt, que vous appreniez
sur mon compte quelque chose ou que vous n'entendiez
plus parler de moi, quoi qu'il advienne ou n'advienne pas
enfin, retenez bien mes paroles, voici ce qu'il vous faudra
faire.
— Je vous écoute, monseigneur, dit André, et je vous
obéirai exactement ; car je vous aime et vous suis dévoué.
— Madame de Castro, dit Gabriel, sera clans quelques
jours à Paris. Arrangez-vous de façon à être informé de
son retour le plus promptement possible.
— C'est facile cela, monseigneur, dit André.
— Allez même au-devant d'elle si vous pouvez, dit Gabriel,
et remettez-lui de ma part ce paquet cacheté. Prenez bien
garde de l'égarer, André, quoiqu'il ne contienne pour
tout le monde rien de précieux, un voile de femme, rien de
plus. N'importe ! vous lui remettrez ce voile vous-même,
à elle-même, et vous lui direz...
— Que lui dirai-je, monseigneur? demanda André voyant
que son maitre hésitait.
— Kon, ne lui dites rien, reprit Gabriel, sinon qu'elle
est libre, et que Je lui rends toutes ses promesses, même
celle dont ce voile est le gage.
— Est-ce tout, monseigneur? demanda le page.
— C'est tout, dit Gabriel... SI pourtant on n'avait plus du
tout entendu parler de moi, André, et si vous voyiez ma-
dame de Castro s'en inquiéter un peu, vous ajouteriez... Mais
à quoi bon? n'ajoutez rien, .\ndré, demandez-lui, si vous
voulez, de vous prendre à son service. Sinon, revenez ici et
attendez-y mon retour.
— Comme cela, vous reviendrez sûrement, monseigneur \
demanda, les larmes aux yeux, la nourrice. C'est que, comme
vous disiez qu'on n'entendrait peut-être plus parler de
vous?...
— Ce sera peut-être le mieux, bonne mère, si l'on n'entend
plus parler de mol, reprit Gabriel. En ce cas-là, espère et
attends-moi.
— Espérer I quand vous aurez disparu pour tous, et
même pour votre nourrice ! Ah l c'est bien difficile cela !
reprit Aloyse,
— Mais qui te dit que Je disparaîtrai? repartit Gabriel.
Ne faut-il pas tout prévoir. Pour moi, en vérité I quoique
je prenne mes précauttnns. Je compte bien t'embrasser tan-
tôt, Aloyse, dans toute l'effusion de mon cœur ! C'est là
le plus probable: car la Providence e.st une mère tendre
pour qui l'implore. Et nai-je pas commencé par dire à
André que toutes mes recommandations seraient vraisem-
blablement Inutiles et non avenues, au cas pre.sque cer-
tain de mon retour aujourd'hui?...
— Oh ! que Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroles-là,
monseigneur i s'écria la pauvre Aloyse tout émue.
— Et vous n'avez pas d'autres ordres à nous donner, mon-
seigneur, pendant cette absence, que Dieu abrège ! demanda
André.
128
ALEXANDUK DL'MAS ILLUSTRE
— Attendez, dit Gabriel qu'un souvenir parut frapper,
et, s'asseyant à une table, il écrivit la lettre qui suit a
Coligny ;
■I Monsieur l'amiral.
'■ Je vais me faire instruire de votre religion, et comp-
" tez-moi, dès aujourd'liui. pour un des vôtres.
" Que ce soit la foi, votre persuasive parole ou quelque
•■ autre motif qui détermine rua conversion, je n'en voue
« pas moins sans retour à votre cause, à celle de la reli-
« glon opprimée, mon cœur, ma vie et mon épée.
« Votre très humble compagnon et bon ami,
.. Gabriel de Montgommert. »
— A remettre encore si je ne reviens pas, dit Gabriel en
donnant à André cette lettre cachetée. Et maintenant, mes
amis, 11 faut que je vous dise adieu et que je parte. Voici
l'heure...
Une demi-heure après, en effet, Gabriel frappait d'une
main tremblante à la porte du Chàtelet.
LXIX
PRISONNIER AU SECRET
Monsieur de Salvoisin, le gouverneur du Chàtelet qui
avait reçu Gabriel à sa première visite, était mort récem-
ment, et le gouverneur actuel se nommait monsieur de
.Sazerac.
Ce fut auprès de lui qu'on introduisit le jeune homme.
L'anxiété, de sa main de fer, serrait si rudement la gorge
au pauvre Gabriel qu'il ne put articuler une parole. Mais il
présenta en silence au gouverneur l'anneau que lui avait
donn? le roi.
Monsieur de Sazerac s'inclina gravement.
— -Je vous attendais, monsieur, dii-il à Gabriel. J'ai reçu
depuis une lieure l'ordre qui vous concerne. Je dois, à la
seule vue de cet anneau, et sans vous demander d'autres
explications, remettre entre vos mains le prisonnier sans
nom détenu depuis de longues années au Chàtelet sous le
numéro il. Est-ce bien cela, monsieur ?
— Oui, oui, monsieur, répondit vivement Gabriel à qui
l'espérance rendit la voix. Et cet ordre monsieur le gou-
verneur ?...
— Je suis tout prêt à l'accomplir, monsieur.
— Oh ! oh ! vraiment I dit Gabriel qui tremblait des pieds
à la tète.
— Mais sans doute, répondit monsieur de Sazerac avec
un accent où un indifférent aurait pu découvrir une nuance
de tristesse et d'amertume.
Pour Gabriel, il était trop troublé et absorbé par sa joie !
— Ah ! c'est donc bien vrai ! s'écria-t-il. Je ne rêve pas.
Mes yeux sont ouverts. C'étaient mes folles terreurs qui
étaient des rêves. Vous allez me rendre ce prisonnier, mon-
sieur ! Oh ! merci, mon Dieu ! Sire, merci ! Mais courons
vite, je vous en supplie, monsieur.
Et il fit deu.x ou trois pas, comme pour précéder mon-
sieur de Sazerac. Mais ses forces, si robustes contre la souf-
france, défaillirent devant la joie. 11 fut contraint de s'ar-
rêter un moment. Son cœur battait si vite et si fort qu'il
crut qu'il allait étouffer.
La pauvre nature humaine ne pouvait suffire à tant d'émo-
tions accumulées.
La réalisation presque inattendue de si lointaines espé-
rances, le but de toute une vie, le terme d'efforts surhu-
mains atteint tout à coup ; la reconnaissance pour ce roi si
loyal et ce Dieu si juste ; l'amour filial enfin satisfait ; un
autre amour, plus ardent encore, enfin éclairé ; tant de
sentiments toucliés et excités à la fois, faisaient déborder
l'âme de Gabriel. •■
Mais de ce trouble inexprimable, de ce bonheur Insensé,
ce qui peut-être s'exhalait le moins confusément encore,
c'était comme un hymne d'actions de grâce à Henri II d'où
lui venait toute cette ivresse.
Et Gabriel répétait dans son cœur reconnaissant le ser-
ment de dévouer sa vie à ce roi loyal et à ses enfants. Com-
ment avait-il donc pu douter une minute de ce grand et
excellent souverain !...
Puis, enfin, Gabriel secouant cette extase :
— Pardon ! monsieur, dit-il au gouverneur du Chàtelet
qui s'était arrêté avec lui. Pardon de cette faiblesse qu)
m'a un Instant comme anéanti. C'est que la joie, voyez-
vous, est quelquefois si lourde à porter !
— Oh ! ne vous excusez pas, monsieur, je vous en con-
jure ! répondit d'une voix profonde le gouverneur.
Gabriel, frappé cette fols de cet accent, leva les yeux sur
monsieur de Sazerac.
Il était impossible de rencontrer une physionomie plus
bienveillante, plus ouverte et plus honnête. Tout dans ce
gouverneur de prison dénotait la sincérité et la bonié :
Eh bien ! chose étrange ! le sentiment qui dans le mo-
ment se peignait sur ce visage d'homme de bien, tandis
qu'il contemplait la joie e.xpansive de Gabriel, c'était une
sorte de compassion attendrie 1
Gabriel surprit cette expression singulière, et, saisi par
un pressentiment sinistre, il pâlit tout â coup.
-Mais telle était sa nature, que cette crainte vague, intro-
duite soudainement dans son bonheur, ne fit que rendre
du ressort à ce vaillant esprit, et redressant sa haute taille :
— Allons, monsieur, marchons, dit Gabriel au gouver-
neur. Me voici prêt et fort maintenant.
, Le vicomte d'Exmès et monsieur de Sazerac descendirent
, alors dans les prisons, précédés d'un valet qui portait une
torche.
I Gabriel retrouvait à chaque pas ses lugubres souvenirs
et reconnaissait aux détours des corridors et des escaliers
les murailles sombres qu'il avait déjà vues, et les sombres
impressions que, sans pouvoir se les expliquer, il avait
ressenties là autrefois.
j Quand on arriva à la porte de fer du cachot où il avait
visite avec un serrement de cœur si étrange le prisonnier
hâve et muet, 11 n'hésita pas une seconde et s'arrêta court
— C'est la, dit-il la poitrine oppressée.
Mais monsieur de Sazerac secoua la tête avec tristesse
— Non, reprit-il, ce n'est pas là encore.
— Comment ! pas là encore ! s'écria Gabriel. Est-ce que
vous voulez me railler, monsieur ?
— Oh ! monsieur, dit le gouverneur d'un ton de doux
reproche.
Une sueur froide mouilla le front de Gabriel.
— Pardon ! pardon ! reprit-il. Mais que signifient ces
paroles ? Oh ! parlez, parlez vite.
— Depuis hier soir, monsieur, j'ai la douloureuse mis-
sion de vous l'apprendre, le prisonnier au secret enfermé
dans cette prison a dû être transféré un étage encore au-'
dessous.
— A\\ ! dit Gabriel comme égaré. Et pourquoi cela ?
— On l'avait prévenu, monsieur, vous le savez, je crois,
que s'il essayait seulement de parler à qui que ce fût, s'il
poussait le moindre cri, balbutiait le moindre nom, lût-il
même interpellé, il serait transporté sur-le-champ dans un
autre cachot plus profond encore, plus redoutable et plus
mortel que le sien.
— Je sais cela, murmura Gabriel, si bas que le gouver-
neur ne l'entendit point.
— Une fois déjà, monsieur poursuivit monsieur de Sa-
zerac, le prisonnier avait osé contrevenir à cet ordre, et
c'est alors qu'on l'avait jeté dans cette prison, déjà bien
cruelle .' que voici et où vous l'avez vu. Il parait, mon-
sieur, on m'a dit. que vous aviez été informé dans le temps
de cette condamnation au silence qu'il subissait tout vi-
vant.
— En effet, en effet, dit Gabriel avec une espèce d'im-
patience terrible. Eh bien ! monsieur ?...
— Eh bien ! reprit péniblement monsieur de Sazerac,
hier au soir, un peu avant la fermeture des portes exté-
rieures, un homme est venu au Chàtelet, un homme puis-
sant dont je dois taire le nom.
— N'importe, allez ! dit Gabriel.
— Cet homme, continua le gouverneur, a ordonné qu'on
l'introduisit dans le cachot du nuniéro_ 21. Je l'ai accom-
pagné seul. Il a adressé la parole au prisonnier sans obte-
nir d'abord de réponse, et j'espérais que le vieillard allait
sortir vainqueur de cette épreuve ; car pendant une demi-
heure, devant toutes les obsessions et les provocations, il
a gardé un obstiné silence.
Gabriel poussa un profond soupir et leva les yeux au
ciel, mais sans pi'ononcer un mot pour ne pas interrompre
le lugubre récit du gouverneur :
— Malheureusement, reprit celui-ci, le prisonnier, sur
une dernière phrase qu'on lui a glissée à l'oreille, S'est levé
sur son séant, des larmes ont jailli de ses yeux de pierre !
il a parlé, monsieur. On m'a autorisé à vous rapporter
tout ceci pour que vous ci'oyiez mieu.x à mon attestation
de gentilhomme lorsque j'ajoute : le prisonnier a parlé :
je vous affirme, hélas ! sur l'honneur, que je l'ai mol-même
entendu.
— Et alors ? demanda Gabriel d'une voix brisée.
— Et alors, reprit monsieur de Sazerac, j'ai été sur-le-
champ requis, malgré mes représentations et mes prières,
d'accomplir le h.iiliare devoir que m'impose ma charge,
d'obéir à une autorité supérieure à la mienne, et qui, à
mon défaut, eût vite trouvé des serviteurs plus dociles, et
de faire transférer le prisonnier par son gardien muet dans
le cachot placé au-dessous de celui-ci.
— Dans le cacliot au-dessous de celui-ci ! cria Gabriel.
Ah! courons-y vite! puisqu'enfin j'apporte la délivrance.
Le gouverneur hochait tristement la tête ; mais Gabriel
ne vit pas ce signe, il heurtait déjà ses pieds aux marches
LES DELIX DIANE
129
«lissantes et délabrées de l'escalier de pierre qui condui-
sait au plus profond abime de la morne prison.
Monsieur de Sazerac avait pris la torche des mains du
vaiet qu'il avait congédié d un geste, et, mettant son mou-
choir sur sa bouche, il suivit Gabriel.
A chaque pas que l'on descendait, Tair devenait de plus
un plus rai-e ei suffoquant.
Quand on atteignait le bas de l'escalier, la poitrine hale-
tante avait peine à respirer, et l'on sentait tout de suite que
les seules créatures qui pussent vivre plus de quelques
de réfléchir. Mais ce calme émut et effraya plus monsieur
de Sazerac que tous les cris et tous les sanglots.
Puis, comme frappé d une idée, Gabriel mit vivement sa
main sur le cœur du cadavre.
Il écouta et chercha pendant une ou deu.\ minutes.
— Rien ! dit-il ensuite dune voi.x égale et douce mais
terrible par cela même ; rien < le cœur ne bat plus du tout
mais la place est chaude encore.
— Quelle vigoureuse nature : murmura le
il eilt pu vivre encore longtemps.
gouverneur ;
Mon père
minutes dans cette atmosphère de mort étaient les bêtes
immondes qu'on écrasait avec horieur sous ses pieds.
Jlais Gabriel ne pensait à rien de tout cela. 11 prit des
mains tremblantes du gouverneur la clef rouillée que ce-
lui-ci lui tendait, et, ouvrant la lourde porte vermoulue, Il
se précipita dans le cachot.
A la lueur de la torche, on pouvait voir dans un coin,
sur une sorte de fumier de paille, un corps étendu.
Gabriel se jeta sur ce corps, le lira, le secoua, cria :
— Mon père !
Monsieur de Sazerac trembla d'effroi à ce cri.
Les bras et la tête du vieillard retombèrent Inertes sous
le mouvement que leur Imprimait Gabriel.
LXX
LE CO.MTE DE MONIGOMMERÏ
Gabriel toujours à genoux, releva seulement sa tête
pâle ft effaiée et promena autour de iui un regard sinlstre-
ment tranquille. Il avait simplement l'air de s'interroger et
Cependant les yeux du cadavre étaient restés ouverts.
Gabriel se pencha sur lui et les lui ferma pieusement. Puis
il mit un respectueu.K baiser, le premier et le dernier, sur
ces pauvres paupières éteintes que tant de larmes amères
avaient dû mouiller.
— Monsieur, lui dit monsieur de Sazerac qui voulut ab-
solument le distraii'e de cette affreuse contemplation, si le
mort vous était cher...
— S'il m'était cher, monsieur ! interrompit Gabriel, Mais,
oui, c'était mon père.
— Eh bien ! monsieur, si vous vouliez lui rendre les der-
niers devoirs, on m'a permis de vous le laisser enlever d'ici.
— Ah I vraiment? reprit Gabriel avec le même calme ef-
frayant. On est très juste pour moi aloi's, et l'oi. me tient
exactement parole, je dois en convenir. Sachez, monsieur
le gouverneur, qu'on m'avait juré devant Uieu de me ren-
dre mon père. Ou me le rend, le voil.-t. Je reconnais qu'on
ne s'était nullement engagé à me le rendre vivant.
Il partit d'un éclat de rire strident.
— Allons, du courage? reprit monsieur de Sazerac. Il est
temps de dire adieu à celui que vous pleurez.
— C'est ce que je fais, comme vous voyez, monsieur, reprit
Gabriel.
I.ES ['EUX rHANE
130
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Oui, mais j'entends qu'il faut actuellement vous leii-
rer. L'air qu'on respire ici n'est pas fait pour les poitrines
des Tivaus, et uu plus long séjour au milieu de ces miasmes
délétères pourrait devenir dangereux.
— En voici sous nos yeux la preuve, dit Gabriel en mon-
trant le corps.
— Allons ! allons l venez, repartit le gouverneur qui vou-
lut prendre le jeune homme sous le liras pour l'entraîner
deliors.
— Eh bien ; oui. je vous suivrai, dit Gabriel, mais par
grâce 1 ajouta-t-il d'une voix suppliante, laissez-moi une
minute encore.
Monsieur de Sazerac fit un geste d'acquiescement et
s'éloigna jusqu'à la porte où l'air était un peu moins mé-
phitique et épais.
Pour Gabriel, il resta à genoux près du cadavre, et, la
tête penchée, les mains abandonnées, demeura quelques
minutes immobile et muet, priant ou rêvant.
Que dit-il à son père mort ? Demanda-t-U à ces lèvres
touchées uu peu iroj) tôt par le doigt fatal de la mort, le
mot de l'énigme qu'il cherchait '? Jura-t-il à la sainte vic-
time de le venger en ce monde, en attendant que Dieu le
vengeât dans l'autre? Cherrha-t-il dans ces traits défigurés
déjà ce qu'avait été ce pêi'é qu'il voyait pour la seconde
fois, et quelle aurait pu être une vie douce et lieureuse pas-
sée sous la protection de son amour '? Songea-t-il enfin au
passé ou à l'avenii-, aux hommes ou au Seigneur, à la jus-
tice ou au pardofl?
Ce morne dialogue entre uu père mort et son fils resta
encore un seci'et entre Gabriel et Dieu.
Quati'e ou cinq minutes s'étaient écoulées.
La respiration commençait a manquer déjà à la jjoiirine
des deu.x hommes qu'un devoir de piété et d'humanité avait
amenés sous ces voûtes mortelles.
— Je vous en supplie ;i mon tour, dit à Gabriel le brave
gouverneur, il est grandement temps de remonter
— Me voici, dit C-aliiiel. me voici.
Il prit la main glacée de son père et la baisa ; il se pen-
cha sur sou front humide et décomposé, et le baisa.
Tout cela sans pleurer. Il ne le pouvait pas.
— Au revoir: lui dit-il. au revoir:
Il se i-eleva. toujours calme et ferme d'attitude, sinon de
cœur, de fi'ont, sinon d'âme.
Il envoya à son père un dernier regard et un dernier
baiser, et suivit monsieur de Sazerac d'un pas lent et grave
En passant à l'étage supérieur, il demanda à revoir la
cellule obscure et fi'oide où le prisonnier avait laissé tant
d'années et tant de pensées de douleur, et où lui, Gabriel,
était entré déjà sans embrasser son père.
Il y passa encore quelques minutes de méditation muette
et de curiosité avide et désolée.
Quand il remonta avec le gouverneur vers la lumière et
la vie, monsieur de Sazerac, qui l'introduisit dans sa cham-
bre, frissonna en le regai'ilant au jour.
Mais il n'osa pas dire au jeune liomme que des mèches
blanches argentaient maintenant par place ses cheveux
châtains.
Après une pause, il lui dit seulement d'une voix émue :
— Puis-je à pi'ésent quelque cliose pour vous, monsieur?
demandez, et je serai bien lieiii'eux de vous accorder tout ce
que ne me défendent pas mes devoirs.
— Monsieur, reprit Gabriel, vous m'avez dit cpion me
permettrait de faire rendre au mort les derniers lionneurs
Ce soir, ties hommes envoyés i);ii' moi viendront, et, si vr.ns
voulez bien faire nie'tre d'avance dans un cercueil le corps
et leur laisser emporter ce cercueil, ils iront inhumer le
prisonnier dans le caveau de sa famille,
— Cela suffit, monsieur, répondit monsieur de Sazerac.
je dois cependant vous avertir qu'on a mis une condition à
cette tolérance,
— Laquelle, monsieur? demanda fi'oidement Gabriel,
— Celle de ne faire, conformément à une promesse que
vous auriez donnée, aucun scandale à cette occasion.
— Je tiendrai aussi cette promesse, reprit Gabriel. Les
hommes viendront à la nuit, et, sans savoir eux-mêmes de
(|uoi il s'agit, trauspoi'teront seulement le corps rue des
Jai'dins-Saint-Paul. dans le caveau funéraire des comtes
de...
— Pai'don : monsieur, interrompit vivement le gouver-
neur du Châlelet. je ne savais pas le nom du prisonnier,
e! ne veux lii ne dois le savoir. J'ai été obligé par mon de-
voir et ma pai'ole de me taire avec vous sur bien des points ;
vous n'êtes donc pas tenu à moins de réserve a mon égard
— Mais, moi, je n'ai rien à cacher, répondit fièrement
Gabriel. Il n'y a que les conimbles qui se cachent
— Et vous êtes seulement au nombre des malheureux,
dit le gouverneur. Voyons, cela ne vaut-il pas encore mieux ?
— D'ailleurs, monsieur, continua Gabriel, ce que vous
m'avez tu. je l'ai deviné, et je pourrais moi-même vous le
dii'e. Tenez, par exemple, l'homme puissant qui est venu
Ici hier soir, et qui a voulu parler au prisonnier pour le
faii'e parler, eh bien ! je sais à i)en près an moyen de quels
charmes il a dû lui faire rompre le silence ; ce silence, d'où
dépendait le reste de vie qu'il avait jusque-là disputé à ses
bourreaux.
— Quoi; vous sauriez?... dit monsieur de Sazerac étonné
— Mais, sans doute, reprit Gabi-iel, l'homme puissant a
dit au vieillard : Votre fils vit ! Ou bien : Votre flis vient de
se couvrir de .gloire : Ou encore : Votre fils va venir vous
délivrer : il lui a parlé de son fds. enfin. 1 infâme :
Le gouverneur laissa échapper un mouvement de surprise.
— Et, à ce nom de son fils, continua Gabriel, le malheti-
reux père qui avait su jusque-là se contenir devant sou
plus mortel ennemi, n'a pu maîtriser un élan de joie, et,
mnet pour la liaine. s'est écrié pour l'amour. Est-ce vrai,
cela, monsieur, dites?
Le gouverneur baissa la tête sans répondre.
— C'est vrai, puisque vous ne niez pas, reprit Gabriel.
Vous voyez bien qu'il était inutile de vouloir me cacher ce
que l'homme puissant avait dît au pauvre prisonnier: Et.
quant à son nom. à cet homme, vous avez eu beau le passer
aussi .sous silence, voulez-vous i|ue je vous le nomme?
— Monsieur : monsieur ; s'écria monsieur de Sazerac ave.
vivacité Nous sommes .setils. c'est vi'ai ; pourtant, prenez
garde! ne craignez-vous pas?...
— Je vous ai dit. repartit Gabriel, que je n'avais rien à
craindre ! Donc, cet homme s'aiipelle monsieur le conné-
table, duc de Montmorency, monsieur : Le bourreau n'est
pas toujours masqué.
— Oli ! monsieur : inteiTompit le gouverneur eu jetant au-
tour lie lui des regards de terreur.
— Pour ce qui est du nom du prisonnier, continua ti'an-
quillement Gabriel, pour ce qui est de mon nom. vous les
ignorez. Mais rien ne s'oppose à ce que je vous les dise
.\u surplus, vous auriez pu me rencontrer déjà, et vous
pourrez encore me rencontrer dans la vie. Puis, vous avez
été hou pour moi dans ces momens suprêmes, et, quand
vous m'entendrez nommer, ce qui vous arrivera peut-être
d'ici a quelques mois, il sei-a bon cpte vous sachiez que
l'homme dont on parle est votre obligé d'aujourd'hui.
— Et je serai, dit monsieur de Sazerac. heureux d'ap-
prendre que le sort n'a pas toujours été aussi cruel envers
vous.
— Oh ! il n'est plus pour moi question de ces choses, dit
Gabriel gravement. Mais, en tout cas, pour que vous sa-
cliiez mon nom, je m'appelle, deriuis la mort de mon père
cette nuit dans cette prison, je m'appelle le comte de Mont
gommery.
Le gouverneur du Châtelet. comme pétrifié, ne trouva pas
un mot à dire.
— Lâ-de.ssus. adieu, monsieur, reprit Gabriel, .\dieu et
merci. Que Dieu vous garde!
I! salua monsieur de Sazerac et sortit d'un pas ferme du
Châtelet. '
Mais quand l'air extérieur et le grand jour le frappèrent,
il s'arrêta une minute, êliloui et chancelant. La vie l'éton-
nait en quelque sorte au sortir de cet enfer.
Pourtant, comme les passans commençaient à le consi-
dérer avec surprise, il rassembla ses forces et s'éloigna de
la fatale place.
Ce fut d'abord vers un cndi-oit désert de la grève (juil
se dirigea. Il tira ses tablettes et écrivit ceci à sa nourrice :
« Ma bonne .41oyse,
« Décidément, ne m'attends pas, je ne rentrerai pas aii-
jom-d'hui. J'ai besoin pour quelque temps d'être seul, de
mai'cher. de penser, d'attendre. Jlais sois sans inquiétude
sur mon compte. Je te reviendrai sûrement.
« Ce Soir, fais eu sorte que tout repose de bonne heure
à l'hûtel. Toi, tu veilleras seule, et tu ouvriias à quatre
hommes qui viendront frapper à la grande porte uu peu
avant dans la soirée, â l'heure où la rue est déserte.
.. Tu coniluiras toi-même ces ciuatre liommes. chargés
d un faideau lugubre et précieux, au caveau funéraire de
la famille.
.< Tu leur montreras la tombe ouverte où ils doivent en-
sevelir celui qu'ils apporteront. Tu veilleras religieusement
a ces fnnèbi-es apprêts. Puis, quand ils seront terminés,
tu donneras à chacun des hommes quatre écus d'or, tu les
reconduiras sans bruit, et lu reviendias ensuite auprès de
la tombe l'agenouiller et prier comme pour ton maître et
pour ton père.
« Moi aussi, à la même heure, je prierai, mais loin de
là. Il le faut. Je sens que la vue de cette tombe me jette-
rait dans d Imprudentes et violentes extrémités, j'ai be-
soin de demander plutôt conseil à la solitude et à Dieu.
« Au revoir, ma bonne .\loyse. au revoir. Rappelle à André
ce qui concerne madame de Castro, et souviens-toi de ce qui i
concerne mes hoies. Jean et Babette Peinpioy. Au revoir, et;
que Dieu te garde :
.i C.ABRIFX DE M. »
Cette lettre écrite. Gabriel chercha et trouva ipiairc
hommes du peuple, quatre ouvriers.
LIÎS DEUX DIANE
131
Il iloniia d'avance à chacun quatre écus dor et leur en
promu autant après. Pour gagner celle somme. 1 un deux
devait dabord iiorier siu-le-chami) une lettre à son adresse-
puis, tous ciualre navaieui qua se présenter, le soir même
au Cliatelei. un i>eu avant di.\ heures, à recevoir des mains
du gouverneur monsieur de Sazeiac un cercueil et à trans-
porter ce cercueil se.icieraent et sileiuieusemen! rue des
JaidinsSaint-Paul, à riuiiel où la lettre était adressée
Les pauvres ouvrieis lemercièrent tiabriel avec effusion
nabriel songeait que celte singulière prédiction sélait
accomplie de Dut point pour son pore. En effet, le comte
de MoiitgommeiT qui, dans un jeu. avait, étant jeune frappé
le ro. irancois 1" dun tison embrasé a la léle, depuis
était devenu le rival du roi Henri en amour, et venait
enfin détre tué la veille, par cette même dame du roi qui
1 avait aimé.
Or. jusqu'à présent, Gabriel, lui aussf. avait été aimé par
une reine, par Catlierine de Jlédicis.
Ic= coiului.ill
et. en le quittant, tout joyeu.v de l'aubaine, lui promirent
a accomplir scrupuleusement ses ordres.
— Eh bien : cela du moins fait quatre heureux se dit Ga-
briel avec une joie triste, si Ion iieut ainsi parler.
11 poursuivit ensuite sa route pour sortir de Paris.
Son cliemin le conduisait devant le Louvre. Enveloppé
dans son manteau et les bras croisés sur sa poitrine. 11 s'ar^
rcta quelques minutes à considérer le château royal.
- "".x\"'^"* '•^"'^ mainlenam : murmura-til avec un regard
de dén. °
11 se remit en marche, et, tout en allant, il se récitait
dans ■ia mémoire llioroscope que maître .Nosiiadamus avait
écrit autrefois pour le comte de .-Montgommerv et qui au
dire du maître, par une coïncidence étrange, s'était trouvé
selon les lois de l'a.strologie, convenir exactement à son nis '
En joute, en amour, cettuy touchera
Le front du roy,
Et cornes ou bien trou s.->nglant mettra
Au front du roy.
-Mais le veuille ou non. toujours blessera
Le fiont du roy:
Enfin, l'aimera, puis, las; le tuera
Dame du roy.
au caveau .sépulcral.
Suivrait-il sa destinée jusqu'au bout? Sa vengeance ou
le sort devait-il de même lui faire vaincre et frapper eu
ioule le roi ■;
Si la chose arrivait, cela était bien égal ensuite â Gabriel
que la dame du roi qui l'avait aimé le tuât tôt ou tard I
LXXl
LE OENTILIIO.MME ERIi-\NT
La pauvre Aloyse, faite deiniis longtemps à l'attente, à
la solitude et à la douleur, i)assa encore une fois deux ou
trois lieures éternelles, assise devant la fenêtre, à regarder
si elle ne verrait pas revenir .son jeune maître bien-aimé.
Quand l'ouvrier que Gabriel avait chargé de sa lettre
fi'appa à la porte, ce fut Aloyse qui courut ouvrir. Enfin
c'étaient des nouvelles !
Terribles nouvelles ! Aloy.se. dès les premières lignes, sen-
tit un voile s'étendre sur sa vue, et. pour cacher son émo-
tion, dut rentrer promptement dans la chambre ou elle
132
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
acheva, non sans peine, de lire la lettre fatale avec des
yeux gontlés de larmes.
Pourtant, comme c'était une nature forte et une âme
vaillante, elle se raffermit, essuya ses pleurs, et sortit pour
dire au messager :
— C'est bien. A ce soir. Je vous attendi^i avec vos com-
pagnons. *
Le page André l'interrogea avec anxiété. Mais elle ajourna
toute réponse au lendemain. Jusque la, elle avait assez
à penser, assez à faire.
Le soir venu, elle envoya au lit de bonne heure les gens
de la maison.
— Le maitre ne reviendia sûrement pas cette nuit, leur
dit-elle.
Mais, quand elle resta seule, elle pensa :
— Si ! le maître reviendra ! Jlais liélas ! ce ne sera pas
le jeune, ce sera le vieux. Ce ne sera pas le vivant, ce sera
le mort. Car quel cadavre m'ordonnerait-on de descendre
dans la sépulture des comtes de Montgommery, si ce n'est
celui du comte de Montgommery. O mon noble seigneur !
vous pour qui est mort mon pauvre Perrot, vous êtes donc
allé le rejoindre ce fidèle serviteur ! Mais avez-vous donc
emporté votre secret dans la tombe ? O mystères ! mystères !
Partout le mjstère et l'effroi ! N'importe ! sans savoir, sans
comprendre, sans espérer, liélas ; j'obéirai. C'est mon devoir,
je le ferai mon Dieu !
Et la douloureuse rêverie d'AIoyse se termina en une ar-
dente prière. C'est lliabitude de l'âme humaine, quand
le poids de la vie lui devient trop lourd, de se réfugier dans
le sein de Dieu.
Vers onze heures, les rues alors étaient entièrement dé-
sertes, un coup sourd retentit à la grand'povte.
Aloyse tressaillit et pâlit, mais, rassemblant tout son cou-
rage, elle alla, un flambeau à la main, ou\Tir aux liommes
chargés du fardeau lugubre.
Elle reçut avec un profond et respectueux salut le maitre
qui rentrait ainsi chez lui après une si longue absence.
Puis, elle dit aux porteurs :
— Suivez-moi en faisant le moins de bruit possible. Je
vais vous montrer le chemin.
Et. marcliant devant eux avec sa lumière, elle les condui-
sit au caveau sépulcral. ^
Arrivés là, les hommes déposèrent le cercueil dans une
des tombes ouvertes, replacèrent le couvercle de marbre
noir, puis, ces pauvres gens que la souffrance avait rendus
religieux envers la mort, ôtèrent leurs bonnels, s'agenouil-
lèrent, et firent une courte prière pour l'âme du mort
inconnu.
Quand ils se relevèrent, la nourrice les reconduisit en
silence, et, sur le seuil de la porte, glissa dans la main
de l'un d'entre eux la somme promise par Gabriel. Us s'éloi-
gnèrent comme des ombres muettes, sans avoir prononcé
une seule parole.
Pour Aloyse. elle redescendit au tombeau, et passa le reste
de la nuit agenouillée à prier et â pleurer.
Le lendemain matin. André la trouva le front pâle mais
calme, et elle se contenta de lui dire gravement :
— Mon enfant, nous devons toujours espérer, mais nous
ne devons plus attendre monsieur le vicomte d'Exmès.
Pensez donc à remplir les commissions dont il vous a chargé
au cas où il ne reviendrait pas tout de suite.
— Cela suffit, dit tristement le page. Je compte alors
partir dès aujourd'hui pour aller au-devant de madame
de Castro.
— Au nom du maitre absent, je vous remercie de ce zèle.
André, dit Aloyse.
L'enfant fit ce qu'il disait, et, le joui même, se mit en
route
Il alla, s'informant tout le long du chemin, de la noble
voyageuse. Mais ce ne fut qu'à Amiens qu'il la retrouva.
Diane de Castro ne faisait que d'arriver dans cette ville,
avec l'escorte que le duc de Guise avait donnée a la fille
de Henri II. Elle était descendue se reposer quelques heures
chez monsieur de Thuré, gouverneur de la place.
Dès que Diane aperçut le page, elle changea de couleur,
mais, se maîtrisant, elle lui fit signe de la suivre dans la
chambre voisine, et. lorsqu'ils furent seuls:
— Eh bien? lui demanda-t-elle. que m'apportez-vous, An-
dré?
— Rien que ceci, madame, répondit le page en lui remet-
tant le voile enveloppé.
— Ah ! ce n'est pas l'anneau ! s'écria Diane.
C'est, tout ce qu'elle vit d'abord, et puis, elle se remit
un peu. et. prise de cette curiosité avide qui fait que les
malheureux veulent aller jusqu'au fond de leur douleur,
elle questionna vivement André.
— Monsieur d'Exmès ne vous a-t-il pas en outre chargé
de quelque écrit pour moi î lui dit-elle.
— Non. madame.
— Mais vous avez à me transmettre du moins quelque
message de vive voix?
I — Hélas ! répondit le page en secouant la tète, monsieur
d'Exmès a dit seulement qu'il vous rendait, madame, toutes
vos promesses, même celle dont le voile est le gage ; il n'a
rien ajouté de plus.
— Dans quelles circonstances, cependant, vous a-t-il en-
voyé vers moi? Il avait reçu de vous ma lettre? Qu'a-t-il
dit après l'avoir lue? En remettant ceci entre vos mains,
qu'a-t-il dit ? Parlez. André. Vous êtes dévoué et fidèle.
j L'intérêt de ma vie est peut-être dans vos réponses, et le
I moindre indice pourra me guider et me rassurer dans ces
ténèbres.
— Madame, dit André, je vais vous apprendre tout ce que
je sais. Mais ce que je sais est bien peu de chose.
— Oh ! dites ! dites toujours ! s'écria madame de Castro.
.\ndré raconta alors, sans rien omettre, car Gabriel ne
lui avait pas recommandé le secret vis-à-vis de Diane, tout
ce que son maître, avant de partir, leur avait recommandé
■ à Aloyse et à lui .\ndré, dans la prévision que son absence
pourrait se prolonger. 11 dit les hésitations et les angoisses
du jeune homme. Après la lecture de la lettre de Diane,
Gabriel avait paru d abord vouloir parler, et puis, il avait
I fini par garder le silence, ne laissant échapper que quel-
ques paroles vagues. Enfin, André, selon sa promesse, n'ou-
blia rien, ni un geste, ni un demi-mot, ni une réticence.
Mais, comme il l'avait annoncé, il n'élait guère instruit,
et son récit ne fit qu'augmenter les doutes et les incerti-
j tudes de Diane.
j Elle regardait tristement ce voile noir, le seul messager
1 et le vrai symbole de sa destinée. Elle semblait l'interroger
et lui demander conseil.
! — En tout cas. se disait-elle, de deux choses l'une : ou
Gabriel sait qu'il est mon frère, ou il a perdu toute espé-
i rance et tout moyen de pénétrer un jour le fatal secret.
I Je n'ai qu'à choisir entre ces deux malheurs. Oui. la chose
! est certaine, et je n'ai plus d'illusion dont je me puisse
leurrer là-dessus. Mais Gabriel n'aurait-il pas dû m'épar-
gner ces équivoques cruelles ? Il me rend ma parole ; pour-
1 quoi ? Pourquoi ne me confie-t-il pas ce qu'il va devenir
et ce qu il veut faire lui-même? Ah! ce silence m'effraie
plus que toutes les colères et toutes les menaces !
Et Diane s'interrogeait pour savoir si elle devait suivie
son premier dessein, et rentrer, pour n'en plus sortir cette
fois, dans quelque couvent de Paris ou de la province ;
ou si .son devoir n'était pas plutôt de revenir à la cour. d«
chercher à revoir Gabriel, de lui arracher la vérité sur
j les événemens du passé et sur ses desseins de lavenir, et
I de veiller, en toute occurrence, sur les jours peut-être mena-
cés du roi, de son père..
De son père? mais Henri II était-il son père? n'étalt-elle
pas précisément fille impie et coupable en entravant la
vengeance qui voulait punir et frapper le roi. Terrible
extrémité !
Mais Diane était une femme, et une femme tendre et gé-
néreuse. Elle se dit. que quoi qu'il advint, on pouvait se
repentir de la colère, jamais du pardon, et, entraînée par
la pente naturelle de sa bonté, elle se détermina à retour-
ner à Paris, et, jusqu'au jour où elle aurait des nouvelles
rassurantes de Gabriel et de ses projets, à rester auprès
du roi comme une défense et une sauvegarde. Gabriel lui-
même n'aurait-il pas. qui sait, besoin de son intervention?
Quand elle aurait sauvé ceux qu'elle aimait l'un de 1 autre,
il serait temps alors de se réfugier dans le sein de Dieu.
I Cette résolution prise la vaillante Diane n'hésita plus et
continua sa route pour Paris.
Elle y arrivait trois jours après, et descendait au Louvre
où Henri 11 l'accueillait avec une joie tout expanslve et
une tendresse toute paternelle.
Mais, malgré qu'elle en eût, elle ne put s'empêcher de
recevoir ces témoignages d'affection avec tristesse et froi-
deur, et le roi lui-même, qui se souvenait de 1 inclination
de Diane pour Gabriel, se sentait parfois embarrassé et
ému en présence de sa fille. Elle lui rappelait des choses
qu'il eût mieux aimé oublier.
Aussi n'osait-il plus lui parler de l'union autrefois pro-
jetée avec François de Montmorency, et, sur ce point du
moins, madame de Castro fut tranquille.
Elle avait bien assez d'autres soucis. Xi à l'hôtel de Mont-
gommery, ni au Louvre, ni nulle part on n'avait de nou-
velles positives du vicomte d'Exmès.
Le jeune homme avait en quehiue sorte disparu.
Des jours, des semaines, des mois entiers s'écoulaient, et
Diane avait beau s'informer directement ou indirectement,
nul ne pouvait dire ce que Gabriel était devenu.
Quelques-uns croyaient cependant l'avoir rencontré morne
et sombre. Mais aucun ne lui avait parlé : l'âme en peine
qu'ils avaient prise pour Gabriel les avait toujours évités
et fuis dès le premier abord. D'ailleurs, tous différaient
dans leurs témoignages sur le lieu où ils avalent vu passer
le vicomte d'Exmès ; ceux-ci disaient à Saint-Germain, ceux-
là à Fontainebleau, d'autres à. Vincennes. et quelques-uns
LES DEUX DlAiNE
133
même h Paris. Quels fonds pouvait-on taire sur tant de rap-
ports conti-adictoires?
Et cependant beaucoup avaient raison. Gabriel, en elTet,
poussé par un terrible souvenir et par une pensée plus
terrible, ne restait i)as un jour ix la même place. Un éter-
nel besoin d action et de mouvement le chassait d'un endroit
dés qu'il y était arrivé. .\ pied ou â clieval. dans les villes
ou dans les champs, il fullaii qu'il allAt sans cesse, pâle
et sinistre, et pareil à l'aiitique Oresie poursuivi par les
Furies.
11 errait d ailleurs toujours dehors, sous le ciel, et n'en-
trait dans les maisons que lorsqu'il y était contraint par la
nécessité
Une fois pourtant, maître Ambrolse Paré qui, ses bles-
sés étant guéris et les hostilités un peu apaisées dans le
Nord, était revenu A Paris, vit arriver et s'asseoir chez lui
son aniiennc connaiî.sance le vicomte d Exmts. U le reçu'
avec déférence et cordialité comme un gentilhomme et
comme un ami.
Gabriel, en homme qui revient d'un pays étranger, inter-
rogea le chirurgien sur des choses que personne n'igno-
rait.
Ainsi, après s'être d'abord informé de Martin-Guerre qui,
rétabli tout cl fait, devait à cette heure eue en route déjà
pour Paris, il le questionna sur le duc de Guise et 1 armée.
Tout .allait à merveille de ce côté. Le Balafré était devant
Thionvllle : le maréchal do Thermes avait pris nunkerque ;
Gaspard de Tavannes s'était emparé de Guines et du pays
d'Oie. Il ne restait plus aux .\nglais, ainsi que se l'était
juré François de Lorraine, un seul pouce de terre dans tout
le royaume.
Gabriel écouta gravement et en apparence assez froide-
ment ces bonnes nouvelles.
Je vous remercie, maître, dit-il ensuite à Ambrolse
Paré, je me réjouis d'apprendre que, pour la France du
moins, notre entreprise de Calais ne sera pas tout à fait
sans résultat. Néanmoins ce n'était pas la curiosité de ces
choses qui m'amenait surtout a vous. Maître, avant de
vous admirer à l'œuvre au chevet des blessés, je me sou-
viens que votre parole m'avait profondément remué, cer-
tain jour de 1 an passé, dans Li petite maison de la rue
Saint-Jacques. Maître, je viens m'entretenir avec vous de
ces matières de religion où pénètre si avant la vue de
votre pensée. Vous ave? défiuitivement embrassé la cause
de la réforme, je suppose ?
— Oui, monsieur d'Exmés, dit fermement Ambroise Paré.
La correspondance qu'a bien voulu ouvrir avec moi le
grand Calvin a levé mes derniers doutes et mes dernière
scrupules. Je suis maintenant le religionnaire le plus con-
vaincu qu'il soit.
— Eh bien l maître, dit le vicomte d'Exmès, voulez-vous
faire participer à vos lumières un néophyte de bonne
volonté? C'est de moi-même que je parle. Voulez-vous
rariermir ma foi hésitante comme '.'ous remettez un membre
rompu ?
— C'est mon de^'oir de soulager, quand je le puis, les
.''imes de mes semblables aussi bien que leurs corps, dit ]
.\mbroise Paré. Je suis tout à vous, monsieur d'Exmès.
Et ils causèrent pendant plus de deux lieures, .Ambroise
Paré ardent et éloquent, Gabriel calme, triste et docile.
Au bout de ce temps, Ciabriel se leva, et, serrant la main
du chirurgien : ' î
— Merci, lui dit-il, cette conversation m'a fait grand !
bien. Le temps n'est malheureusement pas encore venu
où je puisse me déclarer ouvertement Réformé. Dans l'in-
térêt même de la religion, il faut que j'attende. Sinon, ma
conversion pourrait bien exposer quelque jour votre sainte
cause à des persécutions, ou du moins a des calomnies. ,
Je sais ce que je dis. Mais je comprends maintenant, grâce
à vous, maître, que les vôtres marchent véritablement dans
la bonne vole, et, dès à présent, croyez <ine ,te suis avec
vous par le cœur, sinon par le fait, .'^dieu, maître Ambrolse,
adieu. Nous nous reverrons.
Et Gabriel, sans s'expliquer davantage, salua le chirur- i
gien philosophe et sortit. I
Dans les premiers jours du mois suivant, mai 1558, 11 1
reparut pour la première fois depuis son départ mystê- ■
rienx ."i l'hôtel de la rue des .Tardins-Saint-Paul.
Il y avait la du nouveau. .\larlin-C;uerre y était revenu
depuis quinze jours, et Jean l'euquoy y demeurait depuis
trois mois avec sa femme Babette.
Mais Dieu n'avait pas voulu que le dévouement de Jean
souffrit jusqu'au bout, ni peut-être que la faute de Babette
restât totalement impunie. Babette, quelques jours aupa-
ravant, était accouchée avant terme d'un enfant mort.
La pauvre' mère avait beaucoup pleuré, mais elle avait
courbé la tête devant une douleur r|ui ajjiiaraissait à son
repentir comme une expiation ; et, de même que Jean
Peuquoy lui avait généreusement offert son sacriflce, elle
lui offrait sa résignation à son tour.
D'ailleurs, les consolations affectueuses de son mari et
les encouragements maternels d'AIoyse ne manquèrent pas
à la douce afiligée.
Martin-Giiene aussi, avec sa bonhomie accoutumée la
réconfortait de son mieux.
Un jour, comme ils devisaient amicalement tous les
quatre, la porte s'ouvrit, et, à leur grande surprise, à leur
plus grande joie, le maître de la maison, le vicomte d'Ex-
mès, entra tout à coup d'un pas lent et d'un air grave.
Quatre cris se confondirent en un seul, et Gabriel fut
promi)tement entouré par ses deux hôtes, son écuyer et sa
nourrice.
Les premiers transports apaisés, Aloyse voulut question-
ner celui que tout liaut elle appelait son seigneur, mais
que dans son cœur elle nommait toujours sein enfant.
Qu'était-il devenu pendant cette longue absence? que
voulait-il faire maintenant? allait-il enfin rester parmi
ceux qui l'aimaient?
I Gabriel posa un doigt sur ses lèvres, et. d'un regard
; triste mais ferme, imposa d'abord silence ;i la tendre sol-
licitude d'AIoyse.
Il était évident qu'il ne voulait ou ne pouvait s'expli-
quer ni sur le passé ni sur l'avenir.
Mais, en revanche, il interrogea Babette et Jean Peuquoy
sur eux-mêmes. N'avaient-ils manqué de rien? Avaient-ils
eu récemment des nouvelles de leur brave frère Pierre,
resté à Calais?
Il plaignit avec émotion Babette, et tâcha aussi de la
consoler autant qu'on peut consoler une mère qui pleure
son enfant.
Gabriel passa ainsi le reste du jour au milieu de ses amis
et de ses serviteurs, bon et affectueux envers tous, mais
sans secouer un seul instant la noire mélancolie qui sem-
blait l'accabler.
l'uaiit à Martin-Guerre, qui ne quittait pas des yeux son
cher maître enfin retrouvé. Gabriel lui parla et s'informa
dé lui avec beaucoup d'intérêt. Mais, de tout le jour, il ne
dit pas un mot de la promesse qu'il lui avait faite autre-
fois, et parut avoir oublié l'obligation qu'il avait prise de
punir le voleur de nom et d'honneur qui avait si long-
temps persécuté le pauvre Martin.
-Martin-Guerre, de son côté, était trop respectueux et
trop peu égoïste pour ramener la pensée du vicomte d'Ex-
mès sur ce sujet.
Mais, quand vint le soir, Gabriel se leva, et, d'un ton
qui n admettait ni contividiclion. ni réplique :
— II faut à présent que je reparte, dit-il.
Puis se tournant vers Martin-Gn'n\>, il ajouta :
— Mon brave Martin, je me suis occupé de toi dans mes
courses, et, inconnu que j étais, j'ai demandé, j'ai cherché,
et je crois avoir trouvé la trace de la vérité qui t'inté-
resse : car je me souviens bien de l'engagement que j'avais
pris envers toi, Martin.
— Oh ! monseigneur i s'écria l'écuyer tout heureux et
tout confus.
— Donc, je te le répète, reprit Gabriel, j'ai recueilli des
indices suffisans pour me croire maintenant sur la voie.
Mais il faut que tu m'aides, ami. Pars, dès cette semaine,
pour ton pays. Mais ne t'y rends pas directement. Sols
seulement à Lyon d'aujourd'hui en un mois. Je t'y retrou-
verai et nous nous concerterons pour agir ensemble.
— Je vous obéirai, monseigneur, dit Martin-Guerre. Mais
jusque-là ne vous reverrai-je pas ?
— Non, non, il faut que je sois seul dorénavant, reprit
Gabriel avec énergie. Je m'en vais de nouveau, et n'es-
sayez pas de me retenir, ce serait maltllger inuliiement.
Adieu, mes bons amis. Martin, souviens-loi, dans un mois
d'Ici, à Lyon.
— Je vous y attendrai, monseigneur, dit l'écuyer.
Gabriel prit cordialement congé de Jean Peuquoy et de
sa femme, serra dans ses mains les mains d'AIoyse, et, sans
vouloir remartiuer la douleur de sa bonne nourrice, partit
encore une fois pour reprendre cette vie errante ;i laquelle
il semblait s'être condamné.
LXXII
Ol; L'ON RETROUVE AUX.^ILI) DU TIIILL
Six semaines après, le 15 Juin i;,58, au village d'Artigués,
près Rieux. sur le seuil de la iilus belle maison du bourg,
la vigne verte qui courait sur la brune muraille servait de
fonds SX un tableau domestique et villageois qui. dans sa
simplicité un peu grossière, no manquait pas toutefois d'un
certain accent.
Un liomme qui, à en juger par ses pieds poudre>;x.
venait de faire une a.ssez longue course, était assis sur un
banc de bois, tendant nonchalamment ses souliers à une
femme qui, agenouillée devant lui, était en train de les lui
délacer.
134
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
L homme fronçait les sourcils, la femme souriait.
— .\uras-tu liientôt fini, Bertrande? dit l'homme dure-
ment. Tu es d une maladresse et d'une lenteur qui me
mettent hors île moi :
— Voila qui est fait, Martin, dit doucement la femme.
— Voilà qui est fait ? hum ! grommela te prétendu Mar-
tin. Où sont maintenant mes souliers de rechange? La: je
parie que tu n'as pas eu seulement la précaution de les
apporter, sotte femelle U va falloir que je reste pieds nus
au moins deux minutes !
Bertraiide courut dans la maison, et. en moins dune
seconde, rapporta d'autres souliers qu'elle s'empressa de
chausser elle-même a son maître et seigneur.
On a sans doute reconnu les personnages. C'était, sous
le nom de .Martin-Guerre, .Arnauld du Tliill. toujours im-
périeux et brutal; celait Bertrande de RoUes. infiniment
adoucie et prodigieusement mise à la raison.
— Et mon verre d'iiydromel, où est-il? reprit Martin du
même ton htjurru.
— Il est là tout prêt, mon ami, dit craintivement Ber-
trande. je vais te l'aller quérir.
— Toujours attendre ! reprit l'autre en frappant du pied
avec impatience. Allons ! dépêche, ou sinon...
Un geste expressif acheva sa pensée.
Bertrande sortit et revint avec la rapidité de l'éclair.
Martin lui prit des mains un plein verre d'hydromel qu'il
avala d'un trait avec une évidente satisfaction.
— C'est bien : daigna-t-il dire en rendant â sa femme le
gobelet vide.
— Pauvre ami I as-tu chaud I se Jiasarda à dire alors
celle-ci, en essuyant avec sou mouchoir le front de son rude
époux. Tiens, mets ton chapeau, de crainte d'un coup
d'air. Tu es bien las, n'est-ce pas?
— Eh : reprit Martin-Guerre tout grognant, ne laut-U
pas se conformer aux sots usages de ce sot pays, et, a
chaque anniversaire de ses noces, aller inviter a diner. dans
tous les villages environnans. un tas de pareu.s affamés?...
J'avais, par ma fui: oublié cette stupide coutume, et si ta
ne me l'avais rappelée hier, Bertrande ;. . Enfin, la tournée
est achevée ; dans deux heures, toute la parenté aux
mâchoires voraces arrivera ici.
— Merci, mon ami, dit Bertrande. Tu as bien raison,
c'est un usage absurde, mais enfin un usage Impérieux
auquel il faut se conformer, si l'on ne veut passer pour
dédaigneux et insolens.
— Bien raisonné : dit Martin-Guerre avec ironie. Et toi,
fainéante, as-tu travaillé de ton côté, au moins? la table
est-elle dressée dans le verger?
— Oui, .Martin, comme tu l'avais (.uloiuiô.
— Tu es allée aussi inviter le juge? dt-manda le tendre
époux.
— Oui, Martin, dit Bertrande, et il a ilit qu'il ferait son
possible pour assister au repas.
— Qu'il ferait son possible; s'écria Martin en colère. Ce
n'est pas cela ! il faut qu'il y vienne : Tu l'auras invité de
travers! je tiens A ménager ce juge, tu le sais, mais tu fais
tout pour me déplaire. Sa présence était la seule chose qui
me fit i>as,-<er un peu sur la fastidieuse coutume et l'inutile
corvée de ce ridicule anniversaire.
— Ridicule anniversaire: celui de notre mariage; re-
prit Bertrande les lai'mes aux yeux. Ah; Martin, tu es cer-
tainement à présent un homme instruit, tu as beaucoup vu
et beaucoup voyagé, tu peux mépriser les vieux préjugés
du pays .. mais n'importe : cet anniversaire me rappelle un
temps où tu étais moins sévère et plus tendre pour ta pau-
vre femme.
— Oui, dit Martin avec un rire sardonlque, et où ma
femme était moins douce et plus acariâtre pour moi, où
elle s'oubliait même quelquefois jusqu'à...
— Oh ! Martin : Martin ! s'écria Bertrande, ne rappelle
pas ces souvenirs qui me font rougir, et dont j'ai peine
â présent à me rendre compte.
— Et moi donc ! quand je pense que j'ai pu être assez bête
pour supporter Ali! ah! ah! Mais laissons cela: mon ca-
ractère s'est modiflé, et le tien aussi, j'aime à te rendre
cette justice. Comme tu dis. Bertrande. j ai vu depuis ce
temps-la du pays. Tes mauvais procédés, en me forçant à
courir le monde, m'ont contraint à gagner de l'expérience,
et, en revenant ici l'an passé, j'ai |iu rétablir les choses
dans leur ordre naturel. Je n'ai eu pour cela qti'à rapporter
avec moi un autre Jlartin appelé Martin-bâton. Aussi main-
tenant tout marche à souhait, et nous faisons vraiment le
ménage le pins uni.
— C'est bien vrai, grâce à Dieu : dit Bertrande.
— Bertrande i
— Martin !
— Tu vas sur-le-champ, dit Maiiini;uerre d'un lun ab-
solu et souverain, tu vas retourner chez le juge d Wrligucs.
Tu renouvelleras tes jnslances, tu obtiendras de lui la pro-
messe formelle de se rendre à notre repas, et, s'il n y vient
pas, songes-y. c'est a toi. à toi seule que je m en prendrai.
Va. Bertrande. et reviens vite.
— Je vais et je reviens, dit Bertrande en disparaissant à
la minute
.Arnauld du Thill la .suivit un instant d un regard satis-
fait. Puis, resté seul, il s'étendit paresseusement sur son
banc de bois, humant l'air et clignant des yeux avec I;i
béatitude é.ffoiste et dédaigneuse d un homme heureux qui
n'a rien à craindre et rien à désirer.
Il ne vit pas un homme, un voyageur, qui, appuyé sur
un bâton, marchait péniblement sur la route solitaire a
cette heure ardente, et qui. en apercevant .\rnauld. s'arrêta
devant lui :
— Pardon, compagnon, lui dit cet homme, n'y a-t-il pas,
je vous prie, dans votre bourg, d'auberge où je puisse me
reposer eu diner.
— Non. vraiment, répondit .\rnauld sans .se déranger, et
il faut que vous alliez à Rieux. â deux lieues d'Ici, pour
trouver une enseigne d'hôtelier.
— Deux lieups encore : s'écria le voyageur quand je n'en
puis plus déjà de fatigue. Volontiers donnerais-je une pis-
tole pour trouver tout de suite uu gite et un repas.
— Une pistole ! dit avec un mouvement Arnauld. tou-
jours le même à l'endroit de l'argent. Eh bien ! mon brave
homme, on pourra, si vous voulez, vous donner chez nous
un lit dans un coin. el. quant au diner. nous avons au-
jourd hui un diner d anniversaire auquel un convive de plus •
ne paraîtra i)as. Cela vous va-t-il. hein?
— Sans doute, répondit le voyageur, je vous dis que je
tombe de fatigue et de faim.
— Eh bien ! c'est chose dite. re.slez. reprit Arnauld, pou-
une pistole.
— La voici d'avance, dit le voyageur,
Arnauld du Thill se redressa pour la prendre et souleva
en même temps le chapeau qui couvrait ses yeux et son
visage,
■L'étranger put alors seulement voir .--es traits, et. recu-
lant de suiprise :
— Mon neveu : s'écria-t-il. Arnauld du Thill !
Arnauld l'envisagea et pâlit, mais, se remettant aussitôt :
— Votre neveu? dit-il. je ne vous reconnais pas. Oui
êtes-vous ?
— Tu ne me reconnais pas, .\rnauld ! reprit l'homme. Tu
ne reconnais pas ton vieil oncle inalernel. Carbon Barreau,
à qui tu as donné tant de ,souci comme à toute ta famille
d'ailleurs?..,
. — Par ma foi ! non, dit ,\rnauld avec un rire insolent.
— Eh qiioi ! tu nie renies et te renies ainsi : reprit Car-
bon Barreau. Tu n'as pas fait, dis? mourir de chagrin ta
mère, ma sœur, une pauvre veuve que tu as abandonnée
à Sagias. voilà quelque dix ans? .\h ! tu ne me reconnais
pas. mauvais coeur : mais je te reconnais bien, moi !
— Je ne sais pas du tout ce que vous voulez me dire,
reprit l'impudent .\rnaiild sans ,se déconcerter. Je ue m'ap-
pelle pas .\rnauUI. mais Martin-Guerre, je ne suis pas de
Sagias. mais d'.\rligues. Les vieux du pays m'ont vu naî-
tre et lattesleraienl. et. si vous voulez qu'on .se moque de
vous, vous n'avez qu'à répéter votre dire devant Bertrande
de Rolles ma femme et tous mes parens.
— Votre femme: vos iiaiens: dit Carbon Barreau stupé-
fait. Pardon ! est-ce que je me serais véritablement trompé?
Mais non. c'est impossible ! une telle ressenil>laiue ..
— Au bout de dix ans est difficile à constater, interrom-
pit Arnauld. Allez : vous avez la berlue, mon brave homme !
Mes vrais oncles et mes vrais parens. vous allez les voir
et les entendre vous-même tout à l'heure.
— Oh bien ; alors, reprit Carbon Barreau qui commençait
à être convaincu. vi>us pouvez vous vanter de ressembler à
mon neveu ArnauUl du Thill. vous:
— C'est vous qui me l'apprenez, dit Arnauld. en ricanant,
et je ne m'en ,suis pas vanté encore.
— Ah ; quand je dis que vous pouvez vous eu vanter, re-
prit le bonhomme, ce n'est pas (|u'il y ait de quoi être
lier de ressembler à uu gueux paicil, au moins! Je puis en
convenir puisque je suis de la famille, mnn neveu était
bien le plus affreux cocpiin qui se put imaginer. Et quand
j'y pense, au fait, il serait fort invraisemblable qu'il vécût
encore; car, à l'heure qu'il est. il doit être depuis long-
temps pendu, le misérable :
— Vous croyez? reprit Arnauld du rtiill avec quelque
amertume.
— J'en suis certain, monsieur Martin-Guerre, dit avec
assurance Carbon Barreau. Cela, d'ailleurs, ne vous fait
rien, n'est-ce pas. ipie je parle ainsi de ce drôle, puisque
ce n'est pas vous, mon hôte?
— Cela ne me fait rien absolument, dit Arnauld assez
mal .satisfait,
— .\h ! monsieur, reprit l'oncle qui était un peu rado-
teur, que de lois me suis-je félicité, devant .sa pauvre mvre
en larmes, d'être vc-u- tr.ir.nn et elc n'avoir jamais ou
].E> niciw DiAxi:
ISJ
U'enfans. qui auraient pu. pareils à ce mauvais garne-
ment, (lésliunoier mon nom. et ilé.solei- ma vie.
— Tiens, mais c'est jn..ite. se dit .\imand. l'oncle Car-
iKin n'avait pas d'enfaiis. i csi-à-diie pas dliéritlers.
— A quoi pensez-vous, niaitre .Martin? demanda le voya-
geur.
— Je pense, dit doucereusement .Arnauld. que. malgré
vos assertions idiiiiaircs. niessire Carlmn Uarreau vous
seriez peut-ftie bien aise aujourd liui d avoir un lils ou
même, a défaut de lils. ce médiam neveu que vous regret-
tez si médiocrement, mais qui enfin vous serait une a'ffec-
llon. une famille, et a (pii vous pourriez traiismeitre vos
Ijiens après vous.
— .Mes biens?. . dit Carbon Barreau.
— Sans doute, vos biens, reprit .Vinauld du Tliill. Vous
qui semez si libéralement les iHsloles, vous ne devez pas
être pauvre: et cet .\riiauld qui me ressemble serait votre
votie hérilier. je suppose. Pardieu : voila que je regrette
de ne pas être un peu lui.
— .Arnauld du Tliill. s il n'était pendu, serait mon héri-
lier en effet, reparlit gravement Carbon Itarreau. Mais il
ne tuerait pas grand proHt de ma succession; car je ne
suis pas riclie J offre une pislole pour me reposer et me
rassasier un peu en ce monieni. parce que je suis épuisé de
lassiuide et de faim: cela n empêche point, hélas' ma
bourse détre légère , trop légère !
— Hum? fit .Arnauld du Tbill avec incrédulité.
— Vous ne me croyez pas. maître -Martin-Guerre? à votre
•lise. Il n'en est pas moins vrai que je me rends préseu-
lement à Lyon, où .M le président du parlement, dont j'ai
été vingt ans l'huissier, m'offre un asile et du pain pour
le reste de mes jours. Il m'a envoyé vingi-ciuq pistoles pour
payer mes petites dettes et faire ma route, le généreux
homme : Mais ce qui m'en reste est tout ce que je possède.
Kt. par ainsi, mon héritage est trop peu de chose pour
lu .\riiauld du Thlll. quand même il vivrait encore, efit
iiitéiét à le réclamer. C'est pourquoi...
- lin voila assez, bavard ! interrompit avec brusquerie
.\rnauld du Thill. mécontent. Est-ce que j'ai le temps
(lécouter vos radotages? Donnez-moi toujours votre pistole
et entrez dans la maison, si cela vous plait. Vous dinerez
dans une heure, vous dormirez après, et nous serons quit-
tes. Il n'y a pas besi^in pour cela de tant de discours.
-- -Mais c'est vous qui m'interrogiez? dit Carbon Barreau.
-Allons: entrez-vous, bonhomme, ou n'eiitrez-vous pas?
Voici déjà quelques-uns de mes convives, et vous me per-
raelirez bien de vous quitter pour eux. Entrez. J'agis avec
vous ^ans façon, je ne vous conduis pas.
— Je le vois bien, dit Carbon liarrean.
Kt il entra dans le logis, tout en maugréant contre les
subits reviremens d'humeur de son hôte.
Trois heures après, on était encore a table sous les or-
mes. Les convives étaient au complet, et le juge d'.\rtigues.
dont Ai-nauld tenait tant à se concilier la faveur, était
assis a la place d'honneur.
Les bons vins et les pnqios joyeux circulaient. Les jeunes
uens parlaient de 1 avenir et les vieux du passé, et l'oncle
Carbon Barreau avait pu s'assurer que son hôte s'appelait
bien .Martin-Ciuerre, et était connu et traité de tous les
liabitans d'.Artigues comme un des leurs.
— Te rappelles-tu. Martin-Gneire, disait l'un, ce moine
.lugustin, le-frère Chiysostôme, qui nous a appris à lire .i
tous les deux?
— Je me le rappelle, disait Arnauld.
— Te souvlens-lu. cousin Martin, disait un autre, que c'est
il ta noce qu'on a tiré pour la première fois des coups de
fusil en réjoui.ssance dans le pays?
— Je m en souviens, répondait Arnauld.
Et. comme pour raviver ses souvenirs, il embrassait sa
femme, assise à ses côtés toute lîère et Joyeu.se.
— Puisque vous avez si bonne mémoire, mon maître, dit
tout à coup derrière les convives une voix haute et ferme
postrophant .\rnauld du Thill. pnlsiiiie vous vous souve-
nez de tant de choses vous vous souviendrez bien de moi.
peut-être :
LXXIII
LA jrsTICE D.\NS L'E.MDAI<R.tS
Celui qui parlait ainsi, d'un ton Impérieux, jeta le man
(eau brun et le large chapeau qui le cachaient, et les con-
ilés d'Arnauld du Thlll. qui s'étaient retournés en l'en-
(eiidant. purent voir un Jeune cavalier de Itère mine et
de riches habits.
A quel(|ue distance, un serviteur tenait jiar la bride
les deux chevaux qui le* avaient amenés.
lim°i"ué*^ levèrent respectueusement, assez surpris et fort
Pour Arnauld du Thill il devint pâle comme un mort
— Jlonsieiir le vicomte d'E.xmès : murinura-t-il tout effaré
— Eh bien : reprit d une voix tonnante Gabriel en
s'adressant a lui; eh bien: me reconnaissez-vous •> '
Arnauld. après un moment d'hésitation, eut bien vite
calculé ses chances et pris son parti.
— Sans doute, dit-il d'une voix qui tâchait d'être ferme
sans doute, je reconnais monsieur le vicomte d'Exmès pour
l'avoir vu quelquefois au Louvre et ailleurs, du temps que
j étais au service de monsieur de .Moiitinorency ; mais
je ne puis croire que monseigneur me reconnaisse moi
pauvre et obscur serviteur du connétable.
— Vous oubliez, dit Gabriel, que vous avez été aussi le
mien.
— (ini ? moi : s'écria Arnauld feignant la plus profonde
surprise. Oh ; pardon, monseigneur se trompe assurémetit.
— .le suis tellement certain de ne pas me tromper, reprit
Gabriel avec calme, que je requiers ouvertement le juge
d'Artigues. ici présent, de vous faire sur-le-champ arrêter et
emprisonner. Est-ce clair, cela ?
Il y eut parmi les assistans un mouvement de terreur
Le juge s approcha fort étonné. Arnauld seul garda son ap-
parence tranquille.
— Puis-je savoir au moins de quel crime je suis accu.sé' de-
manda-t-il.
— Je vous accuse, répondit (iabriel avec fermeté de
vous être iniquement substitué au lieu et place de mon
écuyer Martin-Guerre, et de lui avoir méchamment et traî-
treusement volé son nom. sa maison et sa femme, à l'aide
d'une ressemblance si parfaite qu'elle pa.s.se l'imagination.
A cette accusation si nettement formulée, les conviés s'en-
(re-regardèrent tout stupéfaits.
— Qu'est-ce que cela signifie? murmuraient-ils. Martin-
Guerre n'est pas Jlartin-Guerre ! Quelle diabolique sorcelle-
rie y a-t-il donc là-dessous?
Plusieurs de ces bonnes gens se signaient et prononçaient
tout bas des formules d'exorcisme. La plupart commençaient
a considérer leur hôte avec épouvante.
Arnauld du Tliill comprit qu'il était temps de frapper un
coup décisif pour ramener à lui les esprits ébranlés, et, se
tournant vers celle qu'il appelait sa femme :
— Bertrande! s'écria-t-il, parle donc; suis-je, oui ou non,
ton mari ?
La pauvre Bertrande, jusque-là effrayée, haletante, avait.
sans dire un mot, regardé seulement de ses yeux, tout grands
ouverts, tantôt Ciabriel, tantôt son époux supposé.
Mais au geste souverain d'.4rnaulcl du Thill, à son accent
de menace, elle n'hésita pas. elle se iela dans ses bras avec
effusion.
— Cher Martin-Guerre ! s écrin-t-elle
A ces mots, le charme fut rompu et les murmures offensifs
se tournèrent contre le vicomte d'Exmès.
— Monsieur, lui dit Arnauld du Thill triomphant, en pré-
sence du témoignage de ma femme, et de tous mes amis et
parens qui m'entourent, persistez-vous dans votre étrange
accusation ?
— Je persiste, dît simplement Ciabriel.
— Un instant: s'écria maître Carbon Barreau intervenant
Je savais bien, mon hôte, que je n avais pas la berlue : Pui.s-
qiiil y a quelque part un autre individu qui ressemble
trait pour trait à celui-ci. j affirme, moi. que 1 un des deux
esi mon neveu Arnauld du Tliill, natif de Saglas comme moi.
— Ah I voici un secours providentiel qui arrive à point ;
dit Ciabriel. .Maître, reprit-il en s'adressant au vieillard, re-
connaissez-vous donc votre neveu dans cet homme?
— En vérité, dit Carbon Darre.au. je ne saurais distinguer
si c'est lui ou l'autre: miis le jurerais d'avance que, s'il
y a imposture, elle est du fait de mon neveu, fort coutn-
mier de la chose.
— Vous entendez, monsieur le juge? dit Gabriel au magis-
trat : quel que .soit le coupable, le délit n'est déjà plus dou-
teux.
— Mais enfin où donc est celui qui pour me frustrer se
prétend frustré? s'écria Arnauld du Thill audacieusement.
Ne va-t-on pas me confronter avec lui? Se cache-t-il? qu'il
se montre et qu'on en juge.
— Marlin-fiuerre. mon écuyer. dit Ciabriel. s'est, d'après
mon ordre, ronsliiué le premier prisonnier à Uieux. Mon-
sieur le juge, je suis le comte de .Moiitgommery, ex-rapltalnc
des gardes de Sa Majesté. L'accusé lui-même m'a reconnu. Je
vous somme de le faire arrêter et emprisonner comme son
accu.sateur. Quand Ils seront lun et laulre -sous la main de
la justice, j'espère pouvoir aisément prouver de quel côté
est la vérité et de quel côté l'Imposture.
— C est évident, monseigneur dit .i Ciabriel le juge étlonl
fju'on mène à la pri.son Martin-Ciuerre
— Je m'y rends moi-même de ce pas, dit Arnauld. fort
que je suis de mon innocence Mes bons et chers amis,
ajouta-t-il en s'adressant à la foule qu'il jugea prudent de
13e
ALEXANDRE DUMAS ILLLSTBE
se gagner, je compte sur vos loyaux témoignages pour me
secourir dans cette extrémité. Vous tous qui m avez connu,
vous me reconnaitrez, n'est-ce pas?
— Oui, oui, sois tranquille, Martin ; dirent tous les amis
et parens émus de cet appel.
Quant à Berlrande, elle avait pris le parti de s évanouir.
Huit jours après, l'instruction du procès s ouvrit devant le
tribunal de Rieux.
Un curieux et difficile procès assurément ! et qui méritait
bien de devenir aussi célèbre qu'il l'est encore, après trois
cents ans. de nos jours.
Si Gabriel de Monigommery ne s en était un peu mêlé,
1 est. probable que ces excellens juges de Rieux, auxquels
fut déférée l'affaire, ne s'en seraient jamais tirés.
Ce que Gabriel demanda a%ant tout, ce fut que les deux
adversaires ne fussent mis, jusqu'à nouvel ordre, en pré-
sence l'un de 1 autre sous aucun prétexte. Les interroga-
toires et confrontations eurent lieu séparément, et Martin,
comme Arnauld du Thill, resta soumis au plus rigoureux
secret.
Martin-Guerre, enveloppé d'un manteau, fut amené tour à
tour en face de sa femme, de Carbon Barreau, de tous ses
voisins et parens.
Tous le reconnurent. C'était bien son visage, c était sa
tournure. 11 n'y avait pas à s'y tromper.
Mais tous reconnaissaient également Arnauld du Thill,
quand on le leur présentait à son tour.
Ils s'écriaient, ils s épouvantaient, aucun ne trouva d'in-
dice qui pût faire éclater la vérité.
Comment la distinguer en effet entre deux sosies aussi
exactement semblables qu'Arnauld du Tliill et Martin-
Guerre ?
— Le diable d'enfer y perdrait son latin, disait Carbon
Barreau fort embarrassé de ses deux neveux.
Mais devant ce jeu Inoui et merveilleux de la nature, ce
qui pouvait guider Gabriel et les juges, c'étaient, à défaut de
différences matérielles, les contradictions des faits et surtout
les oppositions de caractères.
Dans le récit de leurs premières années, .^rnaukl et >rar-
tin, chacun de son côté, racontait les mêmes faits, rappe-
lait les mêmes dates, citait les mêmes noms avec une ef-
frayai 2 identité.
A l'appui de ses dires, .\rnauld apportait de plus des
lettres de Bertrande. des papiers de famille et l'anneau
béni le jour de ses noces.
Mais Martin narrait comment Arnauld, après l'avoir fait
pendre à Noyon, avait pu lui voler ses papiers et son anneau
de mariage.
Donc, la perplexité des juges était toujours la même,
leur Incertitude toujours aussi grande. Les apparences et les
indices étaient aussi clairs et aussi éloquens d'une part que
de l'autre; les allégations des deux accusés semblaient aussi
sincères.
Il fallait des preuves formelles et des témoignages évl-
dens. pour trancher une question si ardue. Gabriel se char-
gea de les trouver et de les fournir.
D'abord, sur sa demande, le président du tribunal posa
de nouveau à .Martin et ;\ .\rnauld du Thill, interrogés tou-
jours séparément d'ailleurs, cette question :
— Oi'i avcz-vous passé votre temps de douze à seize ans?
Réponse immédiate des deux accusés pris chacun A part :
— A Saint-Sébastien, en Biscaye, diez mon cousin Sanxi.
Sanxi était là, témoin assigné, et certifiait que le fait était
exact.
Gabriel s'approcha de lui. et lui dit un mot à l'oreille.
Sanxi se prit à rire et interpella .\rnauld en langue bas-
que. .\rnauld pâlit et ne dit mot.
— Comment? reprit Gabriel, vous avez passé quatre ans à
Saint-Sébastien, et vous ne comprenez pas le patois du pays.
— Je lai oublié, balbutia Arnauld.
Martin-Guerre, soumis à cette épreuve à son tour, ba-
varda en basque pendant un quart d'heure à la grande joie
du cousin Sanxi, et à la parfaite édification de l'assistance
et des juges.
Cette première épreuve, qui commençait à faire luire la
vérité dans les esprits, fut bientôt suivie d'une autre. la-
quelle, pour être renouvelée de lOdy.ssée. n'en était pas
moins significative.
Les habitans d'.Vrtigues. de l'Age de Martin-Guerre, se
rappelaient encore avec admiration et jalousie son habileté
au jeu de paume.
Mais, depuis .son retour. le faux Martin avait refusé lotîtes
les parties qu'on lui proposait, sous prétexte dune bles-
sure reçue à la main droite.
Le véritable Martin-Guerre se fit au contraire un plaisir.
en présence des Juges, de tenir tête aux plus forts joueurs
de paume.
Il joua même assis et toujours enveloppé de son man-
teau. Son second ne faisait que liri ramener les balles, qu'il
lançait avec une dextérité vraiment merveilleuse.
De ce moment-là. la sympathie publique, si Importante
: dans ces occasions, fut du coté de Martin, c est-à-dire, chose
' assez rare ! du côté du bon droit.
I Un dernier fait bizarre acheva de ruiner dans l'esprit
I des juges, .\rnauld du Thill.
I Les deux accusés étaient absolument de la même taille :
mais Gabriel, à 1 affût du moindre Indice, avait cru remar-
1 quer que son brave écuyer avait le pied, son pied unique,
I hélas ! beaucoup plus petit que le pied d .\rnauld du Thill.
I Le vieux cordonnier d'.\rtigues comparut devant le tri-
bunal, et apporta ses antiennes et nouvelles mesures.
— Oui, dit le brave homme, il est certain qu autrefois
' Martin-Guerre se chaussait à neuf points, et j'ai été bien
j surpris en voyant qu'à son retour sa chaussure en portait
I douze; mais j ai cru que celait l'effet de ses longs voyages.
Le véritable Martin-Guerre tendit alors fièrement au cor-
[ donnier le pied unique que lui avait conservé la Providence.
j sans doute pour le plus grand triomphe de la vérité. Le
t naïf cordonnier, après avoir mesuré, reconnut et proclama
I le pied authentique qu il avait chaussé autrefois, et qui, mal-
gré ses longs voyages et sa double fatigue, était resté à peu
I prés le même.
I Dès lors il n'y eut plus qu'un cri sur l'innocence de Mar-
I tin et sur la culpabilité d'.\rnauld du Thill.
i Mais ce n'était pas assez de ces preuves matérielles Ga-
briel voulait encore des témoignages moraux.
' Il produisit le paysan auquel .\rnauld du Thill avait
donné la commission étrange d aller annoncer à Paris la
pendaison de Martin-Guerre à Noyon Le bonhomme ra-
conta naïvement sa surprise en retrouvant rue des .Jardlns-
; Saint-Paul celui qu il avait vu prendre la route de Lyon
j C'était cette circonstance qui avait inspiré à Gabriel le pre-
I mier soupçon de la vérité.
On entendit ensuite de nouveau Bertrande de Rolles.
I La pauvre Berlrande. malgré le revirement de l'opinion,
était toujours pour celui qui se faisait craindre.
Interrogée pourtant si elle n'avait pas remarqué de chan-
gement dans le caractère de son mari, depuis qu il était
revenu :
— Oh ! oui. certes, dit-elle, il est revenu bien changé,
mais à son avantage, messieurs les juges, se hâta-t-elle
d'ajouter.
Et, comme on la pressait de s'expliquer nettement :
— .Vutrefois, dit naïvement Bertrande. .Martin était plus
faible et plus bénin qu'un mouton, et se laissait mener,
voire même gourmer par moi, au point que j'en avals par-
fois lionte. Mais il est revenu un homme, un maître. Il m'a
prouvé sans réplique que j avais eu bien tort dans le temps,
et que mon devoir de femme était d'obéir à sa parole et à
sa baguette. A présent c est lui qui ordonne et moi qui sers,
lui qui lève la main et moi qui baisse la îéte. C'est de ses
voyages qu'il a rapporté cette autorité-là, et c'est depuis
son retour que nos rôles à tous deux sont devenus ce qu'ils
devaient être. Maintenant le pli en est pris et j'en suis bien
aise.
D'autres habitans d'.'Vrtigues attestèrent à leur tour que
l'ancien Martin-Guerre avait toujours été aussi inoffensif,
pieux et bon, que le nouveau était .agressif, impie et taquin.
Comme le cordonnier et comme Bertrande, Us avaient
attribué ces changemens à ses voynges.
Le comte Gabriel de Montgommeiy daigna prendre enfin
la parole au milieu du respectueu.\ silence des juges et des
assistans.
Il raconta par quelles étranges circonstances il avait eu
tour à tour à son service les deux Martin-Guerre, comment
il avait été si longtemps à s'expliquer les variations d'hu-
meur et de nature de son double écuyer. mais quels événe-
ments l'avaient mis à la tin sur la vole.
Gabriel dit tout enfin, les terreurs de Martin, les trahi-
sons d'.\rnauU1 du Thill, les vertus de l'un. les crimes de
Vautre: il rendit nette et évidente à tous les yeux cette
histoire obscure et embrouillée, et finit en demandant cM
timent pour le coup.alile et réhabilitation pour rinnoceni
La justice de ce temps-là était moins complaisante et
moins commode pour les accusés que celle de nos jours
C'est ainsi qu'.\rnauld du Thill ignorait encore les charges
accablantes acquises contre lui. Il avait bien vu avec inquié-
tude les épreuves de la langue basque et du jeu de paume
tourner à sa confusion, mais 11 croyait après tout avoir
donné des excuses suffisantes. Quant à l'essai du vieux cor-
donnier, il n'y avait rien comi)ris. Enfin, il ne savait pas
si Marlin-Guerre, qu'on s'obstinait à lui cacher, s'était tiré
mieux que lui, en somme, des Interrogations et des difficul-
tés.
Gabriel. mQ par un sentiment d'équité et de générosité,
avait exigé qu'.-Vrnauld du Thill assistât au plaidoyer qui
le chargeait, et put au besoin y répondre. Martin, lui,
n'avait qu'y faire et resta dans sa prison. Mais .\rnauld y
fut amené, pour qu'on pût le juger contrailictoirement. et
ne perdit pas un mot d'i récit comalncant de Gabriel.
Pourtant, quand le vicomte d F.xmès eut achevé, Av
nauld du Thill. sans se laisser intimider ni décourager, se
leva tranquillement et demanda la permission de se défcii
LES DEUX DIANE
137
dve. Le tribunal la lui aurait bien refusée; mais Gabriel se
joigQit a lui, et Arnauld put parler.
Il parla admirabUinent. L astucieux drôle avait réelle-
ment une éloQuence naturelle, jointe à l'esprit le plus habile
et le plus retors.
Gabriel s'était surtout appliqué à répandre la clarté de
l'évidence sur les ténébreuses aventures des deu.x Martin.
Arnauld sappliiiua à brouiller tous les (ils et à jeter une
seconde fois dans l'esprit de ses juges une confusion salu-
taire. 11 avoua lui-même ne rien comprendre à tous ces
Pour l'argent de la rançon que lui, Martin-Guerre, au-
rait volé au comte de Montgoraraery, il était en effet re-
venu à Artigues avec une certaine somme, mais plus forte
que celle annoncée par le comte, et il e.xpliquait l'origine
de cette somme en exhibant le certificat de très haut et
très puissant seigneur le connétable duc de Montmorency.
Arnauld du Thill, pour sa péroraison, fit jouer avec une
adresse infinie ce nom prestigieux du connétable aux yeux
des juges éblouis. U suppliait instamment qu'on envoyât
prendre des Informations sur son compte auprès de son il-
Pui-s il brùla son costume.
événemens emmêlés de deux existences prises lune pour
l'autre. Il n'avait pas à expliquer tous ces quiproquos dont
on l'embarrassait. Il devait seulement répondre de sa pro-
pre vie et justifier de ses propres actions. C'est ce qu'il était
prêt à faire.
Il reprit alors le récit logique et serré de ses faits et
gestes, depuis son enfance jusqu'au jour présent. Il inter-
pella ses amis et parens, leur rappelant des circonstances
qu'ils avaient eux-mêmes oubliées, riant à de certains sou-
venirs, s'aitendrlssant à d'autres.
Il ne pouvait plus, il est vrai, parler le basque, ni Jouer
à la paume ; mais tout le monde n'avait pas la mémoire
des langues, et il montrait la cicatrice de sa main. Quand
même son adversaire aurait satisfait les juges sur ces deux
points, rien n'était plus facile au bout du compte que d'ap-
prendre un patois et de S'exercer à un jeu.
Finalement, le comte de Montgommery, induit certaine-
ment en erreur par quelque intrigant, l'accusait d'avoir
volé a son écuyer les papiers qui établissaient son état et
sa personnalité; mais il n'y avait de ce fait aucune preuve.
Quant au paysan, qui pouvait affirmer que ce n'était pas
un compère du soi-disant Martin ?
lustre maître. Il était assuré que sa justification sortirait
nette et palpable de cette enquête.
Bref, le discours du ru.sé coquin fut si habile et si cap-
tieux, il s'exprima avec une telle chaleur, et l'impudence
ressemble quelquefois si bien à l'innocence, que Gabriel vit
les juges de nouveau indécis et ébranlés.
Il s'agissait donc de frapper un coup décisif, et Gabriel
s'y détermina, quoique avec peine.
Il vint dire un mot à l'oreille du président, et celui-ci
ordonna qu'on ramenât Arnauld du TliiU dans sa prison et
qu'on introduisit Martin-Guerre.
LXXIV
LES MÉPRISES ONT L'AIR DE VOULOIR RECOMMENCER
On ne reconduisit pas tout d'abord Arnauld du Tbill au
cachot qu'il occupait à la conciergerie de Rieux. Il fut
mené dans le préau voisin du tribunal, où on le laissa seul
pendant quelques instans.
I3S
ALF.X.WDRE DUMAS ILLUSTRK
II se pourrait, lui dit-on, qu'après l'interrogatoire (le
son adversaire, les juges eussent l)esoin de l'entendre de nou-
veau. Aliandonné à ses réflexions, le rusé (oquin commença
par se féliciter en lui-même de I effet qu'il avait évidem-
ment produit par son liaijile et impudent discours. Le brave
Martin-fiuerre. avec .son bon droit, aurait certes de la peine
à être aussi persuasif.
Kn tout cas. Arnauld avait gagné du temps ! Mais en exa-
minant plus rigidement les choses, il ne pouvait guère se
dissimuler qu'il n'avait gagné que cela. La vérité qu'il avait
si audacieusement démentie finirait par éclater de tous
côtés. .Monsieur de Moiilmorencv lui-même, dont 11 avait
f>sé invoquer le témoignage, se ha!:.Tiderait-il à couvrir de
son autorité les méfaits avérés de son espion? cela était
fort douteux.
Au bout du compte. Arnauld du Tliill. d'abord si joyeux,
tomba peu à peu de son espérance dans l'inquiétude, et,
tout l)ieii considéré, se dit que sa position n'était pas des
plus rassurantes.
Il courbait la tête sous ce découragement, lorsqu'on vint
le prendre pour le ramener à sa prison.
Le Iriliunal n'avait donc plus jugé à propos de l'inter-
roger après les explications de Martin-Guerre ! Nouveau
sujet daiixiété !
Cela néanmoins n'empêcha pas Arnauld du Thill. qui re-
marquai! tout, de remarquer que ce n'était pas son geôlier
ordinaire qui était venu le prendre e! qui raccompagnait
en ce moment.
l'ouiquoi ce cliangement? redoublait-on de précautions
avei lui? voulait-on le faire parler? .Vrnauld du Tlilll se
pnimii de se tenir sur ses gardes et resta muet pendant
tout le chemin.
Mais voici bien un autre motif d'étonnement ! la prison
<lans laiiuille ce gardien nouveau conduisit Arnauld n'était
pas celle (|u'il occupait iriiabitude !
Celle-ci avait une fenêtre grillée et une haute cheminée
c|iM inan(|uaient dans l'antre.
Cependant, tout y attestait la présence récente d'un pri-
sonnier, des débris de pain encore frais, une cruche d'eau
à moitié vidée, un lit de paille, un coffre entrouvert qui
laissait voii* des habits d'homme.
.\rnauld du Thill. accoutumé à se contenir, ne marqua
aucune surprise ; mais, dès qu'il se vit seul, il courut au
coffi'e jjour le fouiller
Il n'y trouva que des habits Nul autre Indice. Mais ces
babils étaient d'une couleur et avaient une forme qu'Ar-
iiauld lin Thill croyait se rappeler. Il y avait surlotil deux
jusiatiroriis de drap brun et des liauts-de-chausse de tri-
cot jaune qui n'étaient pas certainement dune nuance ni
d'une coupe fort commune.
-- oh ! oh ! se dit Arnauld du Thill. ce serait singulier !..
Comme la nuit commençait a tomber, le geôlier inconnu
en Ira.
— Holà, maître Martin-Ouerre : dit-il en frappant sur
répatde d .\rnauld du Thill rêveur, de manière à lui prou-
ver que. si le prisonnier ne connaissait pas son geôlier, le
geôlier connaissait fort bien son prisonnier.
— (juest-ce qu'il y a donc? demanda .\rnauld du Thill
à ce geôlier si familier.
— Il y a. mon cher, reprit 1 homme, que votre affaire
apparemment se bonifie de plus en plus. Savez-vous qui a
obtenu des juges et qui sollicite a présent de vous-même
la faveur de vous entretenir quelques instans?
— Ma foi. non 1 dit .arnauld. comment voulez-vous que
je s.iche? qui cela peut-il être?
— Votre femme, mon cher, Bertrande de RoUes en per-
sonne, qui commence à voir sans doute de quel côté est
le bon droit. Mais si j'étais à votre place, moi. je refuse-
rais de la recevoir.
— Et iiourquoi cela? dit .\rnauld du Thill.
— Pourquoi? reprit le geôlier; mais parce qu'elle vous a
si longtemps méconnu, donc ! Il est bien temps vraiment
qu'elle se range du côté de la vérité, quand demain, au
plus tard, une sentence du tribunal va la proclamer publi-
quement, officiellement '. .\ussi. vous êtes de mon avis, n'est-
ce pas? et je vais congédier bel et bien votre ingrate?
Le geôlier fit un pas vers la porte i mais .\rnauld du Thill
le retint d'un geste.
— Non. non ! lui ditil. ne la renvoyez pas. Je veux la
voir, au contraire, je veux. Enfin, puisqu'elle a obtenu le
congé des juges, introduisez Bertrande de Uolles. mon cher
ami.
— Hum! toujours le même! dit le geôlier, toujours dé-
bonnaire et clément ! Si vous laissez si vite reprendre à
votre femme son ascendant d'autrefois, vous ne riscpiez
rien ! Enfin, enfin, cela vous regarde.
Le geôlier se retira en haussant les épaules de pitié.
Deux minutes après, il rentra avec liertrande de Uolles.
Le jotir se faisait de plus en plus sombre.
— Je vous laisse seuls, dit le geôlier, mais je viendrai
chercher Bertrande avant qu'il -soit nuit tout à fait : c'est
l'ordre. Vous n'avez donc guère à vous qu'un quart d'heure,
profltez-en pour vous chamailler ou pour vous réconcilier ;
à votre choix.
Et il sortit de nouveau.
Bertrande de Rolles s'avança alors toute honteuse et la
tête basse vers le prétendu Martin-Guerre, qui resta assis
et silencieux, la laissant venir et parler.
— Oh ! Martin, lui dit-elle enfin dune voix faible et ti-
mide quand elle fut auprès de lui. Martin, voudrez-vous
jamais me pardonner?
Ses yeux se mouillèrent, et elle tremblait véritablement
de tous ses membres.
— Vous pardonner quoi ! reprit .arnauld du Thill qui ne
voulait pas se compromettre.
— Mais ma grossière méprise, dit Bertrande. J'ai eu cer-
tainement bien tort de ne pas vous reconnaître. Pourtant,
n'.v avait-il pas de quoi s'y tromper, puisqu'il parait que,
dans le temps, vous vous y trompiez vous-même? Aussi,
je vous l'avoue, il faut, pour qite je croie à mon erreur,
que tout le pays, que monsieur le comte de Montgommery,
et que la justice, qui s'y connaît ! m attestent que vous êtes
Men mon vrai mari et que l'autre n'était qu'un trompeur
et qu'un imposteur.
— Lequel, voyons? dit .\rnauld. lequel est l'imposteur
avéré ! celui qu a ramené mon.sieur de Montgommery, ou
celui qu'on a trouvé en possession du nom et des biens de
Martin-Guerre?
— Mais l'autre ! répondit Bertrande, celui qui m'a trom-
pée, celui que la semaine passée J'appelais encore mon
époux, stupide et aveugle que j'étais!
— .Ml : la chose ist donc bien établie maintenant? de-
manda .Arnauld avec émotion.
— .Mon Dieu : oui. Martin, reprit Bertrande avec la même
confusion. Ces me.ssieurs du tribunal et votre maître, ce
digne seigneur, m'ont affirmé tout à l'heure encore qu'il
n'y avait plus de doute pour eux. et que vous étiez bien
le véritable Martin-Guerre, mon bon et cher mari.
— Ah ! vraiment? dit .\rnauld du Tliill en palissant.
— Là-dessus, reju'it Bertrande. on m'a donné à entendre
que je ferais bien de vous demander pardon et de me ré-
concilier avec vous avant l'arrêt, et j'ai sollicité et obtenu
la permission de vous voir .
Elle s'arrêta, mais, voyant que son prétendu mari ne lui
répondait pas, elle rep.-it :
— Il est trop certain, mon bon Martin-Guerre, que je
suis extrêmement coupable envers vous. Mais je vous prie
de songer que c'est bien involontairement, j'en prends a
témoins la sainte Vierge et l'enfant Jésus! Ma première
faute est de n'avoir pas découvert et déma.squè la fraude
de cet .\rnauld du Tliill. Mais pouvais-je supiioser qu il ptit
y avoir au monde des ressemblances si complètes, et que
le bon nieu pût s amuser à faire deux créatures si exac-
tement pareilles. Pareilles de visage et de taille, mais non.
il est vrai, de caractère et de cœur! et c'est cette différence
qui eût dû mouvrir les yeux, j'en conviens. Mais quoi !
rien ne m'avertissait de me tenir sur mes gardes. Arnauld
du Thill m'entretenait du passé comme vous auriez pu le
faire. Il avait votre anneau, vos papiers. Nul ami. nul parent
ne le soupçonnait. J'y suis allée à la bonne foi. J'attri-
buais vos changements d'humeur ;\ l'expérience que vous
aviez gagnée en courant le monde. Considérez, mon cher
mari, que sous le nom de cet étranger, c'est toujours vous
enfin que j'aimais, vous ù qui je me soumettais avec .ioie
Ciuisidérez cela, et vous me pardonnerez cette première
erreur oui ma fait commettre, sans le \-ouloir et sans le
savoir, grand Dieu! le péché ilont je passerai le reste de
mes jours à demander grâce au ciel et à vous.
Bertrande de Rolles se tut de nouveau pour voir Si Martin-
Guerre lui parlerait et l'encouragerait un peu. Mais il
garda obstinément le silence, et la pau^Te Bertrande, le
coeur navré, continua :
— S'il est impossible. Martin, que vous me gardiez ran-
cune pour ce premier et involontaire grief, le second mal-
heureusement mérite à coup sûr tous vos reproches et
toute votre colère, (juand vous n'étiez pas là, j'ai pu pren-
dre un autre pour vous? mais quainl vous vous êtes pré-
senté et qu'il m'a été loisible d établir une comparaison,
j'aurais dû vous reconnaître tout d'aboril. Réfléchissez pour-
tant si, là encore, ma ■onduite n'aurait pas quelques ex-
cuses, nabord. .\rnauld du Thill était, comme vous disiez,
en possession du titre et du nom qui vous appartiennent,
et il me répugnait d'admettre la supposition qui me taisait
coupable. En second lieu, c'est à peine si Ion m'a laissé
vous voir et vous parler Lorsqu'on ma confrontée à vous,
vous n'aviez pas vos baliits ordinaires, et vous étiez enve-
loppé d'un long manteau qui me dérobait votre taille et
votre allure. Depuis, j ai presque été mise au secret comme
Arnauld du Thill et comme vous-même, et je ne vous al
guère revus tous deuN qu'au tribunal, toujours séparément
et toujours d'assez loin. Devant cette effrayante ressem-
blance, quel moyen avai.s-je de constater la vérité? Je
I
LES DEl X DIANE
139
inc suis décidée, presque au lîasard, pour celui que j'ap- |
priais mon mari la veille. Je vous conjure de ne pas m'en
vouloir. Les juges aujourd'iMii me cei'tlflent que je me suis
iromiiée et qu'ils en oui aniiiis les preuves. Dès lors, je
reviens à vous Icuite repentante et toute ronfuse, me liant
-^lUlement à votre lionte et ;< votre amour d'autiefois. Ai-je
I tort de compter ainsi sur votre indulfrenee?
.\près cette question pre.sque directe, lîerlraiide lit une
nouvelle pause. Mais le faux Martin resta toujours muet.
II est évident que Bertrande. en altandonnant ainsi .Ar-
nauld du Tliill. iirenait p4mr l'attendrir un siiisulier moyen ;
mais elle était île Ins lionne foi. et s'em'om,a de plus en
plus dans cette voie i|u elle croyait la vraie. i)our arriver
an coeur de celui qu'elle suiipliait.
— Pour moi. rei)rit-elle ilun ton liumble. vous me trou-
verez liieu cliangée d liumeur .Te ne suis plus la femme
tlédaijîueuse. capricieuse et ci>lère. qui vous a fait tant
souffrir Les mauvais Iraitemens dont cet indigne .\riiauld
usé envers moi. et qui auraient dil me le dénoncer, ont
1 du moins le hon résultat de me plier et de me mater,
.1 vous devez vous attendre â me trouver à l'avenir aussi
docile et complaisante que vous êtes vous-même doux et
bon... car vous serez bon et doux pour moi comme par le
passé, n'est-il pas vrai? Vous allez me le prouver tout A
l'heure en me pardonnant, et. ainsi, je vous reconnaitraj
.1 votre coeur comme je vous reconnais déjà à vos traits.
— Donc, vous me reconnai.ssez, maintenant? dit enfin
.Vrnauld du Tliill.
— Oli ! oui. i-epondit liertrande. et je me blâme .seule-
ment d'avoir attendu pour cela les sentences et juiremens
des juges.
— Vous me reconnaissez? reprit .\riianld en insi.stant.
vous me reconnaissez, non pour cet iiitrig.mt qui. la se-
maine dernière encore, s'intitulait audacieusement votre
mari, mais bien pour le vrii et légitime Martin-Guerre, que
vous n'avez pas revu depuis des années? Regardez moi.
\ous me reconnaissez bien pour votre premier, pour voti'o
-eul époux?
— Mais sans doute, dit Bertrande.
— Et à quels signes me reconnaissez-vous, voyons? de-
manda Arnault.
— Hélas : dit naïvement Bertrande. à des signes tout ex-
térieurs et indépendans de votre personne, je vous l'avoue.
Vous seriez à côté d'.^rnaiild du Tliill. habillé comme lui.
Il similitude est si parfaite que je ne voiis distiniruerais
leiit-éice pas encore .Je vous reconnais jionr mon véril.i-
lile mari, parce qu'on m'a dit que l'on allait me conduire à
mon véritable mari, parce que vous occupez cette prison
et non celle d'Arnauld. |>arce que vous me recevez avec
' ite sévérité que je mérite, tandis (pi'Arnaiild cliercherait
iKore à m'abuser et à me sétiuire. .
- .Misérable .\rnauld I s'écria Arnauld d une voix sévère.
Kt loi. femme trop facile et trop crédule:...
— Oui, accablez-moi. reprit Bertrande de RoIIes. J'aime
entore mieux vos reproches que votre silence, (^uand vous
m'aurez dit tout ce que vous avez sur le cœur, je vous
connais, vous «Mes indulgent et tendre, vous vous adouci-
rez, vous me pardonnerez 1
— Allons: dit Arnauld d'une voix plus douce; ne déses-
[lérez pas. Bertrande. nous verrons '
— -^h : s'écria Bertrande. qu'est-ce que je disais; Oui,
vous êtes Mén mon vrai, mon clier Marlin-Ciuerre :
Elle se jeta a ses iiieds. elle arrosa ses mains de larmes
sincères; car elle croyait parler véritablement à son mari.
et Arnauld du Tliill. qui l'observait de .s<>n regard déflanl,
ne put concevoir le moindre soupçon. Les marques de joie
et de repentir qu'elle lui donnait n'étaient point équivo-
ques.
— C est bon: grommelait .\rnauld en lui-même, tu me
payeras tout cela quelque jour, perfide:
Kn attendant, il jiarut céder a un mouvement de ten-
dresse irrésistible.
— Je suis sans courage et je sens que je faiblis, dit-il en
ayant l'air d'essuyer une larme qui ne coulait pas.
Et, comme malgré lui. il effleura d'un baiser le front in-
cliné de la repentante.,
— (Juel bonheur! s'écria Berli-ande. me voici presque
rentrée en grâce !
En ce moment, la porte se rouvrit, et le geôlier reparut.
— Réconciliés! dit-il d'un air bourru en apercevant le
groupe sentimental des deux prétendus époux. J'en étais
sûr d'avance. Poule mouillée que vous êtes, allez. Martin'
— Quoi! vous lui faites un crime de sa bonté? renrit
liertrande.
- Hé : hé ! allons donc l allons donc : disait Arnauld en
■.ouriant de l'air le plus paterne possible.
- Enfin, je le ré|>èle. cela le regarde : reiirit l'inflexible
geôlier. Ce qui me regarde, moi, c'est ma consigne. L'heure
est passée, et vous ne pouvez demeurer Ici une minute de
plus, la belle éplorée.
— Quoi : le quitter déjà ! dit Bertrande
— Bon ! vous aurez le temps de le voir demain et les
jours suivans. reprit le geôlier.
— C'est vrai, demain libre! dit Bertrande. Demain, ami,
nous reprendrons notre douce vie d'autrefois.
— .\ demain donc les tendresses, fit le geôlier féroce.
Pour le momeni il faut déguerpir.
L'erlrande baisa une dernière fois la main que lui ten-
dait royalement .\rnaiild du Tliill, lui envoya de la main
un dernier adieu, et sortit devant le geôlier
Comme celui-ci allait fermer la porte, ,\ri).inUI le rap-
pela.
— Ne poiirrais-je avoir de la lumière, une l.iinpeî lui
demanda-t-il.
— Si vraiment, aujourd'liui comme tous les soirs, dit le
geôlier, du moins jusqu'à l'iieure du couvi'e-feii, jusqu'à
neuf heures. -Dame : on ne vous tient pas aussi sévère-
ment qu'.\rnauld du Tliill. vous : et puis, votre m;u"tre 1^
comte de -Montgommcry est si généreux I On vous oblige...
pour l'obliger. Dans cinq minutes, je vous enverrai votre
chandelle, ami Martin.
l'n valet de la prison apporta en effet de la lumière
quelques Instans après. Il se retira en souhaitant le bon.soir
au prisonnier, et en lui recommandant de nouveau d'étein-
lii'e au couvre-feu.
.\rnaul(l <lu Thill. quand il s^ vit seul, dépouilla leste-
ment les habits de toile qu'il portait, et revêtit non moins
lestement un des fameux ju.staucorps bruns et ies haut-de-
chausscs de tricot jaune qu'il avait découverts dans le
coffre de Martin-Guerre.
Puis il biûli pièce à pièce son ancien costume ù la lu-
mière de sa cliaiidelle. et en mêla les cendres aux cendres
qui rempli.s.saient déjà le foyer de la cheminée.
Ce (ut fait en moins d'une heure, et il put éteindre son
llambeau et se coucher vertueusement, m^jTie avant le
couvre-feu sonné.
— .\ttendons, maintenant, se dit-il alors. Il parait que
décidément j ai été vaincu devant les juges. Mais il serait
plaisant que je pusse tirer de ma défaite même les moyens
de ma victoire. Attendons.
LXXV
LE RÊQItSlTOIRE Dl'N CRIMINEL CONTRE Ll'I-.MÈ.ME
On comprend cpie, cette nuit-là. .Arnauld du Tliill iie dcu'-
mit guère. Il resta seulement étendu sur la litière de paille.
les yeux tout grands ouverts, fort occupé à évaluer ses
chances, à ordonner son plan, et à combiner ,ses ressources.
Le projet qu'il avait conçu de se sulistituer une dernière
fois au pauvre Martin-C;uerre était liardi sans doute, mais
devait réussir par cette liardies.se nièilîe
Quand le hasard le servait si merveilleusement, Arnauld
se laisserait-il traliir par sa propre audace?
Non : il eut vite pris .son parti, quitte à se régler d'ail-
leurs sur les incidens à venir et les circonstances impré-
vues.
Lorsque le jour vint, il examina son costume, le trouva
irréprocliable, et s'appliqua à reprendre les allures et les
attitudes qu'il avait autrefois étudiées sur Martin-Guerre.
L'imitation était parfaite, si ce n'est qu'il exagérait un
peu l'air bonasse de son sosie. 11 faut convenir que ce mi-
sérable drôle eût fait un excellent comédien.
Sur les liuit heures du matin, la porte de la pri.son tourna
sur ses gonds.
Arnauld du Thill comprima un tressaillement et se donna
une appai'encè indilt'èrente et ti'anquille.
Le geôliei- do la veille reparut, introduisant le comte de
.Monlgomniery.
— Diantre : voici la crise, se dit Arnauld du Tliill. Touons
serré.
Il attendait avec anxiété le lu-cmier mot qui allait sortir
de la bouche de Gabriel à sa vue.
— Bonjour, mon pauvre Martin-Ouerre. dit tout il'abord
Gabriel.
Arnauld du Thill respira. Le comte de Monlgomniery. en
i appelant Martin, l'avait bien regardé en face. Le quipro-
quo recommençait. Arnauld était sauvé !
— Bonjour, mon bon et clier maître, dit-il à Gabriel avec
une effusion de reronnai.ssance qui n'était pas tout à fait
feinte, en vérité.
.\rnauld du Tliill osa ajouter :
— Eli bien ! qu'y a-t-il de nouveau, monseigneur?
— La sentence sera, selon toute probabilité, prononcée
ce matin, dit Gabriel.
— Enfin : Dieu .soit loué : s'écria Arnauld. J'ai hâte d'en
finir, je l'avoue Et il n'y a pas de doute et pas de crainte
à concevoir, n'est-il jias vrai, monseigneur? Le bon droit
triomphera.
— Mais je l'espère, dit Gabriel en regardant Arnauld plus
l'iO
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
fixement que jamais. Cet Infâme Arnauld du Tliill en est
aux moyens désespérés.
— Vraiment ? et que machinet-il donc encore ? demanda
Arnauld.
— Le croirais-tu? dit Gabriel, le traître essaie de renou-
veler encore les quiproquos d autrefois.
— Se peut-il ? s'écria Arnauld en levant les bras au ciel.
Et comment cela, grand Dieu ?
— Mais il ose prétendre, dit Gabriel, qu'hier, à l'issue
de l'audience, les gardiens se sont trompés, qu'on l'a re-
conduit dans la prison d'Arnauld et qu'on t'a mené dans
la sienne.
— Est-il possible ! dit .arnauld avec un beau mouvement
de surprise et d'indignation. Et sur quoi fonde-til cette
insolente affirmation, le malheureux?
— Voici, dit Gabriel. Il n'a pas été. non plus que toi, ra-
mené tout de suite hier dans son cachot. Le tribunal, en
entrant en délibération, aurait pu avoir besoin d'Interro-
ger l'un ou l'autre. Les gardes l'ont donc laissé dans le
vestibule d'en bas, comme ils t'avaient laissé dans le préau.
Or, il jure que là est la cause de l'erreur, et qu'on avait
coutume de laisser Arnauld dans le vestibule et Martin dans
le préau. Les geôliers, en allant chercher leurs prisonniers,
ont donc, selon lui, confondu naturellement l'un avec l'au-
tre, i.iuant aux gardes, ce sont les mêmes qui vous ont
conduits tous deux, et ces machines humaines ne connais-
sent que le prisonnier sans distinguer la personne. C'est
sur ces misérables raisons qu'il appuie sa prétention nou-
velle. Et il pleure, et il crie, et il me demande, il veut
me voir.
— Lavez-vous vu, en effet, monseigneur? demanda vive-
ment Arnauld.
— Ma foi ! non, dit Gabriel. J'ai peur de ses ruses et de
ses retours. Il serait capable de me séduire et de me trom-
per encore. Ce drôle est si spirituel et si audaciux !
— Eh quoi ! monseigneur le défend a présent ! reprit
Arnauld du Thill feignant le mécontentement.
— Je ne le défends pas, Martin, dit Gabriel Mais conve-
nons que c'e.st un esprit plein de ressources, et que s'il
avait appliqué au bien la moitié de son habileté...
— C'est un infâme ! s'écria Arnauld avec véhémence.
— Comme tu l'accables aujourd'hui ! reprit Gabriel. Ce-
pendant, je pensais en venant, je l'avoue, qu'après tout, il
n'a causé la mort de personne, que. s'il est condamné dans
quelques heures, il sera pendu sûrement avant linit jours,
que la peine capitale est peut-être exorbitante pour ses cri-
mes, et qu'enfin .. nous pourrions, si tu voulais, demander
sa grâce.
— Demander sa grSce ! répéta Arnauld du Thill avec un
peu d'indécision.
— Oui, cela vaut quelque réflexion. Je sais bien, dit Ga-
briel. Mais voyons, réfléchis, Martin, qu'en dis-tu?
Arnauld du Thill, le menton dans la main et se grattani
la joue, demeui'a quelques secondes pensif sans répondre,
puis, enfin, prenant son parti ,
— Xon, non ! pas de grâce ! dit-il résolument. Pas de
grâce ! cela vaut mieux.
— Oh ! oh ! reprit tiabriel, .je ne te savais pas si implaca-
ble. Martin ; ce n'est guère ton habitude, el hier encore tu
plaignais ton faussaire et n'aurais pas demandé mieux que
de le sauver.
-- Hier! hier! grommela .\rnauld, hier il ne nous avait
pas joué ce dernier tour, plus odieux, à mon avis, que tous
les autres.
— C'est vrai cela, dit Gabriel. Ainsi, décidément ton avis
est que le coupable meure?
— Mon Dieu ! reprit ..Vrnauld du Tliill d'un air béat, vous
savez, monseigneur, à quel point ma nature répugne à la
violence, à la vengeance et aux conseils du sang. .Mon âme
est navrée d'être obligée d'accepter une nécessité si cruelle,
mais c'est une nécessité. Considérez, monseigneuT. que,
tant que cet homme si pareil à moi vn-ra, mon existence
ne pourra être tranquille. Le dernier coup d'audace qu'il
risque en ce moment nous prouve bien qu'il est incorri-
gible. En pri.son. il s'échappera; en exil, il reviendra! et.
dés lors, me voilà inquiet, tourmenté, sans cesse prêt à le
voir apparaître pour troubler encore et déranger ma vie.
.Mes amis, ma femme ne seront jamais certains d'avoir bien
réellement affaire à moi. Ce .sera une défiance perpétuelle.
Il faudr.a toujours s'attendre à de nouveaux conflits, à d'au-
tres contestations. Enfin, je ne pourrai Jamais véritable-
ment me dire en possession de moi-même Je dois donc forcer
mon caractère, monseigneur, avec douleur, avec dése.spoir ;
sans doute, je serai triste le reste de mes jours d'avoir
causé la mort d'un homme, mais il le faut ! il le faut !
Cette imposture daujourd'hui lève mes dernier.s scrupules.
Qu'.Arnauld du Thill meure ! je m'y résicne.
— Soit donc, il mourra, dit Gabriel. C'est-ù-dire il mourra
s'il est condamné. Car enfin l'arrêt n'est pas porté encore.
— Comment? est-ce que la chose n'est pas certaine? de-
manda Arnauld.
— Probable, oui ; cerlaine, non, réijondit Gabriel. Ce dia-
ble d'Arnauld a tenu hier aux juges un discours bien subtil
et bien persuasif.
— Double sot que j'étais ! pensa Arnauld du Thill.
— Taudis que toi, Martin, continua Gabriel, toi qui viens
de me prouver avec une éloquence et une assurance admi-
rables la nécessité de la mort d'.\rnauia, tu n a pas pu, tu
t'en souviens, trouver hier devant le tribunal un seul ar-
gument, un seul fait pour le triomphe de la vérité. Tu
es resté troublé et à peu près muet, malgré mes instances.
On avait cependant consenti à l'instruire des moyens de
défense de ton adversaire. Mais tu n'as su que dire pour
les rétorquer.
— C'est que, monseigneur, reprit Arnauld, je suis à mon
aise en votre présence, tandis que tous ces juges assemblés
m'intimident. En outre, je vous avouerai (lue je comptais
sur mon bon droit. Il me semblait que la justice plaiderait
pour moi mieux que moi-même. Mais ce n'est pas cela
qu'il faut avec ces gens de loi. Ils veulent des paroles, je
le vois bien. Ah '. si c'était à recommencer ! et s'ils vou-
laient encore m'entendre !...
— Eh bien ! que ferais-tu. Martin?
— Eh ! je prendrais un peu sur moi-même, et je parlerais
donc ! Avec cela qu'il n'est pas difficile de réduire à néant
toutes les preuves et allégations de cet Arnauld du ThilL
— Oh ! ce n'est pas si facile encore ! dit Gabriel.
— Pardonnez-moi. monseigneur, reprit Arnauld. Je voyais
les défauts de ses ruses aussi nettement qu il devait les voir
lui-même, et, si j'avais été moins craintif, si les mots ne'
m'avaient manqué, j'aurais dit aux juges...
— Que leur aurais-tu dit ? voyons, parle.
— Ce que je leur aurais dit? fit Arnauld. Mais rien de
plus simple, monseigneur ; écoutez !
Là-dessus. Arnauld du Thill se mit à réfuter d'un bout à
l'autre son discours de la veille. Il débrouilla les événe-
mens et les méprises de la double existence de Martin-
Guerre et d'.\rnauld avec d'autant plus de facilité qu'il
les avait embrouillés de sa propre main. Le comte de Mont-
gomraery avait laissé obscurs dans l'esprit des juges quel-
ques points qu'il n'avait pu encore bien s'e.xpllquer à lui-
même. Arnauld du Thill les éclaira avec une lucidité mer-
veilleuse. Il montra enfin a Gabriel les deux destinées de
l'honnête homme et du coquin, aussi évidemment séparées
et distinctes dans leur confusion que de l'huile mêlée à de
l'eau.
— Mais tu as dolic pris, de ton côté, tes renseignemens
à Paris? demanda Gabriel.
— Sans nul doute, monseigneur, reprit Arnauld, et au
besoin, je fourniiai des preuves de ce que j'avance. Je ne
me remue pas aisément : mais quand on me pousse dans
mes derniers retranchemens, je sais faire de vigoureuses
sorties.
— Cependant, dit Gabriel, .\rnauld du Thill a invoqué le
témoignage de monsieur de ilontmorency, et tu ne réponds
pas à cela.
" — Si fait, j'y réponds, monseigneur. 11 est bien vrai que
cet Arnauld a été au service du connétable, mais c'était un
honteux service que le sien. Il devait être quelque chose
comme son espion, et c'e.st justement ce qui explique com-
ment et pourquoi il s'était attaché à vous jiour vous obser-
ver et vous suivre. Mais on emploie de telles gens, on ne
les avoue pas. Croyez-vous que monsieur de Montmorency
veuille accepter la responsabilité des faits et des gestes de
.son émissaire? Non! non! .-arnauld du Thill. mis au pied
du mur. n'oserait s'adresser réellement au connétable, ou
bien, s'il l'osait, en désespoir de cause. 11 en serait pour
la honte, et monsieur de Montmorency- le renierait. Donc.
je me résume...
Et dans ce résumé logique et clair, .•\rnauld du Thill
acheva de démolir pièce à pièce l'édifice d'imposture qu'il
avait si habilement construit le jour précédent.
Avec cette aisance dans la conviction et cette fluidité
dans l'expre.'ïsion. .arnauld du Thill eilt fait de nos jours
un avocat bien distingué. Il eut le malheur de venir au
monde trois cents ans trop tôt. Plaignons son ombre !
— J'espère que tout cela est sans réplique, dit-il à Ga-
briel quand il eut terminé <juel dommage que les juges ne
puissent filus m'entendre ou iiu'ils ne m'aient pas entendu 1
— Ils t'ont entendu, dit Gabriel.
— Comment?
— Regarde.
La iiorle du cachot s'ouvrit, et Arnauld, tout stupéfait et
un peu effrayé, aperçut debout. Immobiles et graves sur le
seuil, le président du tribunal et deux des juges.
— (Ju'est-ce que cela signifie? dit .\rnauld du Thill en se
tournant vers Gabriel.
— Cela signifie, reprit monsieur de Monleommery. que-
je me défiais de la timidté de mon pauvre Martin-Guerre, et
que j'ai voulu qu'à son Insu ses juges pussent écouter le
plaidoyer sans réiiUnue qu'ils viennent d'entendre.
— A merveille, reprit Arnauld du Thill ipii respira. Je
vous remercie mille fois, monseigneur.
LES DELX DIANE
111
Et se tournant vers les juges.
— Puis-je croiie, dit-il d'un ton qu'il essaya de rendre
craintif, puis-le espérer que ma parole a vraiment établi
le bon droit de ma cause pour les esprits éclairés qui sont
en ce moment arbitres de ma destinée?
— Oui, dit le président du tribunal, les preuves qui vien-
nent de nous élre lournies nous ont convaincus.
— Ali !.. fit Arnauld du ThlU triompliant.
— Mais, reprit le président, d'autres preuves, non moins
Vous êtes démasqué sans retour possible, vous dis-je.
— Mais, puisque vous convenez qu'il y a eu erreur,
s'écria limpudent Arnaud, qui vous assure, monsieur le pré-
sident, qu'il n'y a pas eu erreur aussi dans l'exécution de
vos ordres?
— Le témoignage des gardes et des geôliers, dit le prési-
dent.
— Ils se trompent, dit Arnauld du Thill, je suis bien
Marlin-Guerre. l'écuyer de monsieur de Montgommery ; je
Quoi ! c'est vous, monseigneur, dil-il.
certaines et non moins concluantes, permettent d'affirmer
qu'il y a eu hier confusion dans la translation des deux
prisonniers . que Martin-Guerre a été reconduit dans votre
prison. Arnauld du TMll, et que vous occupez à cette heure
la sienne.
— Quoi!., comment? balbutia Arnauld foudroyé, monsei-
gneur, que dites-vous de ceci? reprit-il en s'adressant à
Gabriel. ^ ^ .,^
— Je dis que je le savais, répondit Gabriel avec sévérité.
Je- vous répète, Arnauld, que J'ai voulu faire établir par
vous-même les preuves de l'innocence de Martin et de votre
culpabilité Vous m'avez contraint là, malheureux, à un
rôle qui me répugnait. M,iis votre in.solence m'a fait com-
prendre hier que lorsqu'on acceptait une lutte avec vos
pareils, il fallait employer leurs armes, et qu'on ne pouvait
vaincre les trompeurs que par la tromperie. Au reste, vous
ne m'avez laissé rien à faire, et vous vous êtes tellement
hâté de trahir votre propre cause, que votre Iftcheté a été
toute seule au-devant du piège.
— Au-devant du piège, répéta Arnauld. Il y a donc eu
piège? Mais en tout cas, c'est votre Martin que vous aban-
donnez en mol. ne vous abusez pas, monseigneur !
— N'insistez pas. Arnauld du Thlll. reprit le président,
l'erreur avait été combinée et ordonnée par le tribunal.
ne me laisserai pas condamner ainsi ! Confrontez-moi avec
voire autre prisonnier, et quand nous serons à côté l'un de
l'aulre osez choisir, osez distinguer Arnauld du ThiU de
Martin-Guerre ! le coupable de l'innocent ! Comme s'il n'y
avait pas déjà assez de confusion dans celte cause, vous en
avez ajouté de nouvelles. Votre conscience vous empêchera
de vous en tirer. Je vous crierai jusqu'au bout et malgré
tout : je suis Martin-Guerre ! et je défie qui que ce soit de
me contredire.
Les juges et Gabriel secouaient la tète et souriaient gra-
vement et tristement en présence de cette obstination sans
pudeur ni vergogne.
— Kncoro une fois. Arnauld du Tbill. reprit le président,
il n'y a plus de confusion po.ssible entre Martin-Guerre et
— Et pourquoi? dit Aniauld ; à quoi le reconnait-on ?
quel signe nous distingue? . , , , ^, ,
— Vous allez le savoir misérable ! dit Gabriel indigné.
Il fit un signe, et Martin-Guerre parut sur le seuil de la
prison. ,.,. , »•„_
Martin-Guerre sans manteau ! Martin-Guerre mutilé ! Mar-
tin-Guerre avec une jambe de bois ! ^ . ,,.
— Martin, mon brave écuyer, dit Gabriel à Arnauld,
échappé au gibet que vous aviez fait dresser pour lui A
l 'a
VLnX.WDnE DUMAS ILLUSTRE
Xoyon, n'a pas échappé, sous Calais, à une vengeance trop
légitime dirigée contre une de vos infamies ; il a été préci-
pité â votre place dans un abime. et amputé de cette jambe,
qui. du moins, par la volonté mystérieuse de la Providence,
juste encore lorsqu'elle parait cruelle, sert maintenant à
établir une différence entre le persécuteur tl la victime.
Les Juges ici présens ne risquent plus de se tromper, et
peuvent désormais recojinaitre le criminel à son impudeiu-
'et le juste â sa blessure.
Arnauld du ïliill, pâle, écrasé, anéanti sous la parole
terrible et le regard foudroyant de Gabriel, n'essaya plus
de se défendre et de nier : l'aspect de Martin-Guerre estro-
pié réduisait d'avance à néant tous ses mensonges.
11 se laissa sourdement tomber a terre comme une masse
inerte.
— Je suis perdu ! murmura-t-11 ; perdu !
L.\XVI
Arnauld du Tliill était perdu en effet. Le tribunal entra
sur-le-champ en délibération, et. au bout d'un quart d'heure,
l'accusé fut appelé pour entendre l'arrêt suivant que nous
transcrivons textuellement sur les registres du temps :
•< Vu l'interrogatoire d'Arnauld du Thill, dit Sancette.
« soi-disant Martin-Guerre, prisonnier à la conciergerie de
.. Rieux.
•< Vu les dépositions des divers témoins, de Martin-Guerre,
. de Benrande de RoUes. de Carbon-Barreau, etc . et no-
■. tamment celle de monsieur le comte de Montgommery.
■. Vu les aveux de l'accusé lui-même, lequel, après avoir
•■ vainement essayé de le nier, confessa â la fin son crime.
" Desqtiels interrogatoires, dépositions et aveux il appert :
« ifue ledit Arnauld du Thill est bien et dûment con-
. vaincu d'imposture, fausseté, supposition de nom et d«
« prénom, adultère, rapt, sacrilège, plagiat, larcins et au-
« très.
« La cour a condamné et condamne ledit Arnauld du
.. Thill :
.' Premièrement, à faire amende lionorable au-devant de
- l'église du lieu d'Artigues, à genoux, en chemise, tête et
« pieds nus, ayant la hart au col, et tenant en ses mains
« une torche de cire ardente.
■■ Ensuite de ce. a demander pardon publiquement à Dieu,
au roi et a la justice, et auxdits Martin-Guerre et Ber-
trande de Rollcs. mariés.
- Et. ce fait, sera ledit Arnauld du Tliill délivré ès-mains
• de l'exécuteur de la haute justice, qui lui fera faire les
• tours par les rues et lieux accoutumés dudit lieu d'Ar-
• ligues, et toujours la hart au col, l'amènera au-devant de
« la maison dudit Martin-Guerre.
« Pour en une potence qui, à cet effet, y sera dressée,
« être pendu et étranglé, et, après, son corps brûlé.
•• Et. en outre, la cour a mis et met hors de procès le
- dit Martin-Guerre et ladite Bertrande de Uolles. et ren
« voie ledit Arnauld du Thill au juge d'.\rtigues pour faire
» mettre le présent arrêt à exécution selon sa forme et te
" neur.
•■ Prononcé judiciairement à Rieux. le douzième jour de
« juillet 1558. «
.\rnauld du Thill écouta cette sentence prévue d'un air
morne et sombre Cependant, 11 renouvela ses aveux, re-
connut la justice de larrft et témoigna quelque repentir
-- .1 implore, dit-il. la clémence de Dieu et le pardon
des liiimnies. et suis disposé à subir ma peine eu chrétien.
Mar'in-Guerre. présent à l'audience, donnait cependant
une nouvelle preuve de son identité en fondant en larmes
aux paroles, rieut-ètre hypocrites, de son ennemi.
11 triompha même de sa timidité accoutumée pour de-
mander au président s'il n'y aurait pas moyen d'obtenir la
gr.'ïce d'.\rnauld du Thill. auquel, iiour sa part, il remet-
tait de grand cœur le passé.
Mais il fut répondu au bon Martin-lUierre que le roi seul
avait ilroit de faire grAce. et que. pcMir un crime si excep--
tionnc'l et si éclatant, il refuserait a coup sur cette grâce
quand même le tribunal prendrait sur lui de la solliciter.
— Oui, murmurait Gabriel dans sa pensée, oui. le roi
refuserait de faire grâce? et pourlant il aurait bien besoin
qu'à lui-même aussi grâce fût accordée : mais il aurait rai-
son dêtre inflexible. l'as de grâce: jamais de grâce: Jus-
tice :
Martin-Guerre ne pensait probablement point comme son
maftre: car, dans son besoin de pardonner, il o»vrit tout
de suite ses bras à Bertrande de Rolles, contrite et repen-
tante
Bertrande n eut même pas à répéter les prières et les pro-
messes que iiar une dernière mais utile méprise, elle avait
adressées au faussaire .\rnauld du Thill, croyant parler a
son mari. Marlin-Guerre ne lui laissa pas le temps de dé-
plorer de nouveau ses erreurs et ses faiblesses. 11 lui coupa
d'abord la parole avec un gros baiser, et l'emmena, triom-
phant et joyeux, dans cette petite et bienheureuse mai-
son d'Artigues que depuis si longtemps il n'avait pas revue.
Devant cette même maison, enfin retournée aux mains
du possesseur légitime. Arnauld du Thill, huit jours après
sa condamnation, subit, selon la sentence, la peine que ses
crimes avaient si bien méritée.
De vingt Menés à la ronde on vint des campagnes envi-
ronnantes pour assister a ce supplice, et les rues du pau-
vre bourg d'Artigues furent plus populeuses ce jour-là que
celles de la capitale.
Le coupable, il faut le dire, montra un certain courage
à ses derniers momens. et couronna, du moins, par une fin
exemplaire son existence indigne.
Quand le bourreau eut crié trois fois au peuple, selosi
l'us.age : Justice est laite: taudis que la foule se retirait
lentement, silencieuse et terrifiée, il y avait, dans la mai-
son de la victime, un homme «lUi pleurait et une femme qui
priait, Martin-Guerre el Benrande de Rolles.
L'air natal, la vue des lieux où sa jeunesse s'était écou-
lée, l'affèctiiin des parens et des amis anciens, et surtout
les soins de Benrande. eurent en peu de jours dissipé du
Iront de Martin-Guerre jusqu'à la trace du souci.
Un soir, de ce même mois de juillet, il était assis à sa
porte, sous la treille, après une journée heureuse et calme
Sa femme s'occupait dans la maison à quelques soins de
ménagf. Mais Martin l'entendait aller et venir, il n'était
donc pas seul : et il regardait a sa droite le soleil qui. se
couchant dans tout son éclat, promettait au lendemain une
journée aussi belle que celle gui venait de s'écouler.
Martin-Guerre ne vit donc pas un cavalier qui venait à
sa gauche, et qui s'approcha de lui sans bruit.
Ce cavalier s'arrêta un instant à regarder avec un sou-
rire grave la muette et tranquille contemplation de Jlar-
tin. Puis, il avança vers lui la main. et. sans rien dire, le
toucha à l'épaule. '
Martin-Guerre se retourna vivement, porta fa main ,i
son bonnet, se leva : >
— '^uoi : c'est vous, monseigneur: dit-il tout ému. Par-
donnez, je ne vous avais pas vu venir.
— Xe t'excuse pas. mon brave Jlariin. reprit Gabriel (car
c'était lui), je n'étais pas venu pour troubler ton calme,
mais pour m'en assurer au contraire,
— Oh : bien, monseigneur n'a qu'à me regarder alors,
dit Martin.
— Ainsi faisais-je. Martin, dit Gabriel. Comme cela, tu
es heureux ■?
— Oh : plus heureux, monseigneur, que l'hirondelle dans
l'air ou le poisson dans l'e.au.
— C'est tout simple, reiuit Gabriel, d'abord tu as re-
trouvé dans ta maison l'abondance et le repos.
— Oui. dit Martin-Guerre, c'est In sans doute une des
causes de ma satisfaction. J'ai peut-être assez couru le
monde. a,ssez vu de batailles, as.-^ez veillé, assez jeûné, asseï
souffert de cent façons, pour avoir un peu le droit, n'est-
ce pas. monseigneur, de me délas>er avec plaisir pendant
quelques jours. Quant à l'abondance, reprit-il en prenant
un ton plus grave, j'ai trouvé en effet la maison riche et
trop riche. Cet argent-là ne m'appartient pas. et je n'y veux
pas !ouc!ier. C'est .JVrnauld du Thill qui l'a apporté, et j'en-
tends le restituer à qui île droit I.a première et la plus forte
part vous en revient, à vous, monseigneur; car c'est l'ar-
gent détourné de votre rançon de Calais. La somme est
mise de c6té. toute prête à vous être rendue. Pour le sur-
plus. qu'.\rnauld. l'ait pris ou reçu, peu m'importe : ces
écus-là doivent salir les doigts. Maitrè Caron-Barreau a
pensé comme moi. l'honnête homme : et. ayant de qu'ù vivre,
il refuse l'héritage indigne de son neveu. Les frais de
Justice payés, c'est donc aux pauvres du pays que ce reste-là
reviendra.
— Mais alors, tu ne dois pas posséder grand'chose. mou
pauvre Martin? dit Gabriel.
— Je vous demande pardon, monseigneur, dit l'écuycr.
On n'a pas servi aussi longtemps un maître aussi généreux
que vous .sans qu'il en reste quelque chose. J'ai apporté de-
Paris dans mon sac une assez bonne somme. En outre. la
famille de Bertrande avait du bien el lui a laissé quelque
patrimi>ine. Bref, nous serons encore les richards du pays
quand j'aurai acquitté nos dettes et fait nos restftutloos.
— Parmi ces restitutions, dit Gabriel, j'espère. Martin, que
tu ne refuseras pas venant de moi ce que tu refuserais ve-
nant d'Arnauld. Je te prie, mon fidèle serviteur, de garder,
à tllre de souvenir et de récompense, cette somme que lu-
dis m'appartenir.
— Ciimment, monseigneur: fit .Martjn-Guerre en «e ré-
criant, à moi un présent de cette importance:
— .MIons : dit Gabriel, crois-tu que je prétende payer ton-
dévouement ? ne serais-je pas toujours Ion débiteur? N'aie*
LES DEUX DIANE
l«
donc point de fierté avec moi, Martin, et ne parlons plus
de ceri. Il est convenu iiiie m acceptes ce peu (|ue je t'offre,
moins pour toi (|ue imui' moi. en vériii* ; car. tu nie las dit,
tu n'as pas besoin de (et argent pour vivre riche et consi-
déré dans ton pays, et ce n'est pas cela qui ajoute grand'-
chose .1 ton bonlieur. Ton bonheur, tu ne t'en rends peut-
être pas l)ien fidèlement compte, mais il doit être surtout,
n'est-ce pas'? dans ton retour aux lieux qui t'ont vu enfant
et jeune homme.
— C'est vrai. cela. mo;iseigneur. dit Martin-Ouerre. Je me
sens à l'aise depuis que je suis ici. unliiuement parce ipie
j'y suis. Je regarde avec une joie attenilrie des maisons,
des arbres, des chemins qu'un étranger ne doit pas seule-
ment remarquer. Décidément, on ne respire bien, je crois,
(lue l'air qu'on a respiré le premier jour de sa vie:
— Et les amis, ^iartin ? demanda Gabriel. Je viens, te
ii^-je. pour massurer par moi-même de tous tes sujets de
■aheiir. As-tu retrouvé tes amis?
— Hélas! monseigneur. (|uel(iues-uiis étaient .morts, dit
Martin Mais j'ai encore retrouvé inni nombre des (oini)a-
^ rions de mon jeune temps, et tous m'aiment comme par
■ passé. Kux aussi reconnaissent avec satisfaction ma sin-
' rite, ma bonne amitié et mon dévouement. Dame : ils sont
Mut honteux d'avoir pu confondre avec moi .\rnauld du
l'tiill. qui leur avait donné, à ce <ni'il parait, des écliaii-
t liions d'un caractère tout différent du mien. 11 y en a
même deux ou trois qui s'étaient brouillés avec le faux Mar-
tin-Guerre à cause de ses mauvais procédés. Il faut voir
comme ceux-là .sont fiers et contens : En résumé, ils m'acca-
blent ,â qui mieux mieux de marques d estime et d'affection.
pour réparer probablement le temps perdu, et, puisque nous
eu sommes, monseigneur, sur mes sujets de joie, c'en est là
une bien douce, je vous assure.
— Je te crois, mon bon Martin, je te crois, dit Gabriel.
.\h çà. mais, entre ces affections qui t'entourent, tu ne me
I .arles pas de celle de ta femme ?
— .Mi : de ma femme?,., reprit Martin-Guerre en ,se grat-
tant 1 oreille d'un air embarrassé.
— Sans doute, de ta femme, dit Gabriel inquiet. Eh !
quoi! Est-ce que liertrande te tourmente encore comme
autrefois? Son liumeur ne se.st-elle pas amendée? Est-elle
donc toujours ingrate envers ta bouté et envers le ,sort c|ui
lui a donné un si tendre et si loyal mari? Comment ! Mar-
tin, va-t-elle de nouveau te contraindre par ses façons acca-
riAtres et querelleuses à quitter une seconde fois ton pays
et tes rliores habitudes?
— Eh : tout au contraire, monseigneur, dit Martin.
Guerre, elle m'attache trop à ces liabitudes e! .'i ce pays!
Elle me soigne, elle me cajole, elle me bai.se. Plus de ca-
irices ni de rébellions : Ah ! bien oui i elle est d'une dou-
•-ur et d'une égalité d'humeur dont je ne reviens pas. Je n'ai
i is plutôt ouvert la bouclie qu'elle court. Elle n'attend pas
mes désirs, elle les prévient. C'est admirable: et. comme
naturellement je ne suis pas non plus impérieux et despoti-
que, mais plutôt facile et débonnaire, nous avons une vie
tonte de miel, et formons le ménage le mieux uni qui soit
au monde.
— A la bonne heure, donc ! dit Gabriel ; ta m'avais pres-
que effrayé d'abord,
— C'est que, monseigneur, reprit Martin-Guerre, j'éprouve
un peu de gène et de confusion, s'il faut le dire, quand on
met ce sujet sur le tapis. Le sentiment que je tnnive dans
mon Cfpur. si je m'interroge là-dessus, est assez singulier
et me fait un peu honte. Mais, avec vous, n'est-il pas vrai?
monseigneur, je puis ra'exprimer en toute sincérité et naï-
veté
— Assurément, dit Gabriel.
Martin-Guerre regarda craintivemenit autour de lui pour
voir si personne ne l'écoutait. et surtout si sa femme ne
pouvait l'entendre. Puis, baissant la voix :
— Eh bien! monseigneur, dit-il. non seulement je par-
donne à ce pauvre Arnauld du Thill : mais à celte heure,
je le bénis. Quel service il m'a rendu : d'une tigresse il a
fait une brebis, d'un démon un ange. Je recueille les bien-
heureux résultats de ses manières brutales sans avoir à me
les reprocher. X tous les maris (ontrariés et tourmentés,
et le nombre en est grand, dit-on. je souhaite uniquement .
un sosie, un sosie aussi,,, persuasif que le mien. Enfin,
moRseiçneur. Arnauld du Thill m-'a occasionné bien <!es
désagréments et des chagrins, c'est vrai ; mais ces peines
ne seront-elles pas. et au delà, comiiensées. s'il a su. iiar
son énergique système, assurer mon boidieur domestique et
la tranquillité de mes derniers Jours?
— C'est certain, dit en souriant le jeune comte de Jlont-
gommery.
— J'ai donc raison, conclut gaiement Martin, de bénir
.\rnauld. quoique en secret. pui.sque je jouis à toute heure
des fruits fririnnés de sa collaboration. J'ai, vous le savez,
monseigneur, quehiue philosophie dans le caractère ; et Je
prends partout le bon côté des choses. Or. Il faut convenir
qu'Arnauld m'a servi en tout [.oint plus encore qu'il ne m'a
nul. H a été par intérim le mari de ma femme ; mais il me
l'a rendue plus douce qu'un jour de mai. Il m'a volé mo-
mentanément mes biens et mes amis: mais, grâce à lui,
ces biens me reviennent augmentés et les amitiés consoli-
dées. Enfin, il m'a fait passer par de fort rudes épreuves,
notamment à Noyon et a Calais ; mais ma vie actuelle ne
m'en semble que plus agréable. Je n'ai donc qu'à me louer
de ce bon .\rnauld. et je m'en loue.
— C'est d'un cœur reconnaissant, dit Cîabriel.
— Oh ! mais, dit Martin-Guerre reprenant son sérieux,
celui qu'avant tout et par-dessus totit doit remercier et vé-
nérer ma reconnaissance, ce n'est pas cet Arnauld du Thill.
bienfaiteur fort involontaire, c'est vous, monseigneur, vous,
à qui je dois réellement tous ces biens, pairie, fortune,
aails et femme ;
— Encore une fois, assez là-dessus, Martin, dit Gabriel.
Tout ce que je demande, c'est que ces biens tu les aies. V.t
tu les as, n'est-ce pas? répète-le-moi encore, tu es heu-
reux ?
— Je vous le répète, monseigneur, heureux comme je no
l'ai jamais été.
— C'est tout ce que je voulais savoir, dit Gabriel, lit.
maintenant, je puis partir.
— Comment : partir ! s'écria Jlartin. Vous pensez déjà a
partir, monseigneur.
— Oui. Martin, Rien ne m'attache ici. moi.
— Pardon, c'est juste, et quand donc partez-vous?
— Mais dès ce soir, dit Gabriel.
— Et vous ne m'avez pas averti : s'écria Martin-Guerre.
Moi qui oubliais : moi qui m'endormais ! fainéant ! Mais
attendez, attendez, monseigneur, ce ne sera pas long, allez !
— Quoi donc ! dit Gabriel.
— Eh ! mes apprêts de départ, donc :
Il se leva, agile et empressé, et courut à la porte de sa
maison.
— Bertrande ! Bertrande. appela-t-il.
— Pourquoi appelles-tu ta femme, Martin? demanda
Gabriel.
— Pour qu'elle me fasse tout de suite mon pa(iuet et ses
adieux, monseigneur.
— Mais c'est inutile, mou bon Martin, tu ne pars pas avec
moi.
— Quoi: vous ne m'emmenez pas. monseigneur? dii
Martin-Guerre,
— \on, je ■pars seul, dit Gabriel.
— Pour ne plus revenir?
— Pour ne pas revenir de longtemps, du moins.
— Alors, qu'avez-vous donc, monseigneur, à me repro-
cher, demanda tristement Martin-Guerre.
— Mais. rien. Martin, tu es le plus fidèle et le plus
dévoué des serviteurs.
— Pourtant, reprit Martin, il est naturel que le serviteur
suive le maître, que l'écuyer suive le cavalier, et vous ne
m'emmenez pas :
— J'ai trois bonnes raisons pour cela. Martin.
— Oserai-je, monseigneur, vous demander lesquelles?
— D'abord, reprit Gabriel. 11 y aurait cruauté. Martin, à
t'arracher à ce bonheur que tu goûtes si tardivement, et
à ce repos que tu as si bien gagné,
— Oh ! quant à cela, monseigneur, mon devoir est de
vous accompagner et de vous servir jusqu'à ma dernière
heure, et j'abandonnerais, je crois, le paradis pour vous.
— Oui. mais c'e.st à moi à ne pas abuser de ce zèle dont
Je te remercie, dit Gabriel. En second lieu, le douloureux
accident dont tu as été victime à Calais ne te permet plus,
mon pauvre Martin, de me rendre des services aussi actils
que par le passé.
— Il est vrai, monseigneur, que je ne puis plus, hélas!
combattre à vos côtés ni monter à cheval avec vous. Mais,
à Paris, à Montgommery, ou même au camp, il est des
offices de confiance, dont vous pourriez, je l'espère, encore
1 charger le pauvre invalide, et dont il s'acquitterait de son
I mieux.
1 — Je le sais, Martin : aussi peut-être aurais-je l'égoïsme
' d'acepter. sans une troisième raison
1 — Puis-je la connaître, monseigneur?
I — Oui. reprit Gabriel avec une gravité mélancolique,
I mais à condition, d'abord que tu ne l'approfondiras pas,
et puis que tu t'en contentetras, et que tu n'insisteras plus
pour me suivre,
— C'est donc bien sérieux et bien impérieux, monsei-
gneur?
— C'est triste et sans réplique. Martin, dit Gabriel d'une
voix profonde. Ju.squ'ici, ma vie a été toute d'honneur,
et. si j'avais voulu laisser prononcer plus souvent mon
nom eût été toute de gloire. Je crois en effet avoir remlu
à la Trarice it au roi d'immen.ses services, et. )iour ne
parler que de SMint-Quentin et de Calais, j'ai peutéire lac
gement et noblement payé ma dette à la patrie.
— Qui le sait mieux que moi. mfinseigneur? dit .Marlin-
Guerre.
— Oui. mais Martin, autant cette première part de mon
e\istence aura été loyale et généreuse, et appellera le
144
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
grand jour et la lumière, autant celle qui me reste à rem-
plir sera sombre, effrayante, et cherchera le secret et les
ténèbres. J'aurai sans doute la même énergie à déployer,
mais pour une cause que je n'avouerai pas, vers un but
que je cacherai. J'avais jusqu'ici, en champ ouvert, devant
Dieu et devant les hommes, à gagner joyeusement une
récompense. J'ai maintenant, dans la nuit et dans l'angoisse
à venger un crime. Je me battais; je dois punir. De soldat
de la France, je deviens le bourreau de Dieu.
— Jésus: s'écria Martin-Guerre en joignant les mains.
— Donc, reprit Gabriel, il faut que je sois seul pour cette
œuvre sinistre où moi-même je prie le ciel d'employer
mon bras et ma volonté, où je voudrais être seulement
un instrument aveugle et non une tête pensante. Et puisque
je demande, puisque j'espère que mon terrible devoir ne
prendra que la moitié de mon être, comment veux-tu,
.Martin, que je songe à t'y associer!
— C'est juste, et je comprends cela, monseigneur, dit le
Adèle écuyer en baissant la tète. Je vous remercie d'avoir
daigné me donner cette explication, bien qu elle m'aftiige,
et je me résigne comme je vous l'avais promis.
— Et moi. je te remercie à mon tour de cette soumis-
sion, dit Gabriel ; le dévouement ici est de ne point trop
alourdir le pesant fardeau de responsabilité qui déjà m'ac-
cable.
— Mais quoi, monseigneur, reprit Martin-Guerre, ne puis-
Je absolument rien pour vous servir en cette occasion ?
— Tu peux prier Dieu, Martin, pour que, selon mon
souhait, il m'épargne cette initiative qui me coûte tant a
aborder. Tu as un cœur pieux et une vie honnête et pure,
ami, et ta prière peut m'aider ici plus que ton bras.
— Je prierai, monseigneur, je prierai ; avec quelle
ardeur ! je n'ai pas besoin de vous le dire.
— Maintenant, adieu, Martin, reprit Gabriçl ; il faut que
je te quitte pour retourner à Paris, pour être prêt et présent
au jour qu'il plaira à Dieu d'assigner. Toute ma vie j'ai
défendu le droit en combattant pour l'équité : que le Sei-
gneur s'en souvienne au jour suprême dont je parle ! qu'il
fasse rendre Justice à son serviteur comme j'ai fait rendre
justice au mien !
Et les yeux au ciel, le noble jeune homme répétait :
— Justice ! justice !
Depuis six mois, quand Gabriel avait les î;eux ouverts,
c'était d'ordinaire pour les tenir ainsi fixés au ciel auquel
il demandait justice. Quand il les refermait, c'était tou-
jours pour revoir la sombre prison du Châtelet dans sa
pensée plus sombre, qui criait alors en lui : Vengeance !
Dix minutes après, il s'arrachait à grand'peine aux
adieux et aux larmes de Martin-Guerre et de Bertrande
de RoUes que celui-ci avait appelée.
— Allons, adieu, adieu ! mon bon Martin, mon fidèle
ami ! flt-il en dégageant presque de force ses mains de
celles de son écuyer, qui les lui baisait en sanglotant. Il
faut que je parte, adieu ! nous nous reverrons.
— .vdieu, monseigneur, et que Dieu vous garde! oh!
qu'il vous garde !
C'est tout ce que put dire le pauvre Martin-Guerre tout
suffoqué.
Et 11 regarda à travers ses pleurs son maître et son
bienfaiteur remonter à cheval et s'enfoncer dans les ténè-
bres qui commençaient à s'épaissir et qui lui dérobèrent
bientôt le sombre cavalier, comme elles lui avaient dérobé
depuis longtemps sa vie.
LXXVII
DEtX LETTRES
A la suite de ce procès si dilflcile et si heureusement
terminé des deux Martin-Guerre, Gabriel de Monigommery
disparut de nouveau pendant plusieurs mois, et reprit son
existence errante, indécise et mystérieuse. On le rencon-
trait encore en vingt lieux différents. Néanmoins, il ne
s'éloignait jamais des environs de Paris ni de la cour,
s'arrangeant dans l'ombre de manière à tout voir sans
être vu.
Il guettait les événemens ; mais les événemens se dispo-
saient mal à son gré. L'âme du jeune homme, tout entière
A une seule idée, n'entrevoyait pas encore l'issue qu'atten-
dait sa juste vengeance.
Le seul fait d'Importance qui se passa dans le monde
politique pendant ces quelques mois, ce fut la conclusion
de la paix par le traité de Cateau-Cambrésls.
Le connétable de Montmorency, jaloux des exploits du
duc de Guise et des nouvcanx droits que son rival acqué-
rait chaque jour à la reconnaissance de la nation et à la
faveur du maître, avait enfin arraché celte paix à Henri II
par rinHuence toute puissante de Diane de Poitiers.
Le traité fut signé le 3 avril 1559. Bien que conclu en
pleine victoire, il n'était guère avantageux à la France.
Elle conservait les Trois-Evèchés, Metz. Toul et Verdun,
avec leurs territoires. Elle retenait Calais pour huit ans
seulement et payait huit cent mille écus d'or à l'Angleterre,
si la place n'était pas restituée dans cet espace de temps
(mais cette clef de la France ne fut jamais rendue, et les
huit cent mille écus ne furent pas payés). Enfin, la France
rentrait en possession de Saint-Quentin et de Ham, et gar-
dait provisoirement, dans le Piémont, Turin et Pignerol.
Mais Philippe II obtint en toute souveraineté les fortes
places de Thionville, Marienbourg. Hesdin. Il fit raser Thé-
rouanne et Yvoy. Il fit rendre Bouillon â l'évêque de Liège,
aux Génois l'Ile de Corse, a Philiberi de Savoie la plus
grande partie de la Savoie et du Piémont conquis sous
François 1". Enfin il stipula son mariage avec Elisabeth,
fille du roi, et celui du duc de Savoie avec la princesse
Marguerite. C'étaient là, pour lui, d'énormes avantages, et
tels que sa victoire de Saint-Laurent ne lui en avait pas
fait espérer de plus grands.
Le duc de Guise, en accourant, furieux, de l'armée,
accusa hautement et non sans raison la trahison de Mont-
morency et la faiblesse du roi d'avoir cédé d'un trait de
plume ce que les armes espagnoles n'auraient pu nous
arracher après trente années de succès.
Mais le mal était fait, et le sombre mécontentement du
Balafré n'y réparait rien.
Gabriel ne s'en réjouit point. Sa justice poursuivait
l'homme dans le roi et non pas le roi de France. Il eût
bien voulu se venger avec sa patrie mais non pas contre
elle.
Cependant, il nota dans son esprit le ressentiment qu'avait
dû concevoir et qu'avait conçu le duc de Guise en voyant
les sublimes efforts de son génie déjoués par les sourdes
menées de l'intrigue.
La colère d'un Corlolan princier pouvait servir dans
l'occasion les desseins de Gabriel.
François de Lorraine n'était pas d'ailleurs, tant s'en
faut ! le seul mécontent du royaume.
Un jour, Gabriel i-encontra aux environs du Pré-aux-
Clerrs le baron de La Renaudie, qu'il n'avait pas revu
depuis la conférence matinak" de la rue Saint-Jacques.
Au lieu de l'éviter, comme II faisait chaque fols qu'un
visage de connaissance se trouvait devant lui. Cîabrlei
l'aborda.
Ces deux hommes étaient faits pour s'entendre ; ils se
ressemblaient par plus d'un côté, notamment par la loyauté
et l'énergie. Tous deux également étaient nés pour l'action
et passionnés pour la justice.
Après les premiers compliments échangés :
— Eh bien ! dit La Renaudie résolument, j'ai \nx maître
Ambroise Paré, vous êtes des nôtres, n'est-ce pas?
— De cœur, oui, de fait, non, répondit Gabriel.
— Et quand donc enfin nous appartlendrez-vous tout à
fait et ouvertement? dit La Renaudie.
— Je ne vous tiendrai plus maintenant le langage égoïste
qui vous avait peut-être indignés contre moi, reprit Gabriel.
Je vous répondrai au contraire : Je veux être à vous quand
vous aurez besoin de moi, et quand je n'aurai plus besoin
de vous.
— C'est de la générosité! repartit La Renaudie. Le gen-
tilhomme vous admire, l'homme de parti ne peut vous
imiter. SI vous attendez le moment où nous aurons besoin
d3 tous nos amis, sachez que le moment est venu.
— Qu'arrive-t-ll donc? demanda Gabriel.
— Il y a un coup .secret monté contre ceux de la reli-
gion, dit La Renaudie. On veut se débarrasser en une
seule fois de tous les protestans.
— Quels Indices vous le font présumer?
— Mais on ne se cache guère, reprit le baron. Antoine
Minard. le président au parlement, a dit tout haut, dans
un conseil à Saint-Germain, « ()ull fallait fraper un bon
coup, si l'on ne voulait tomber dans une espèce de répu-
blique comme les Etats suisses. -
— Quoi! Il a prononcé ce mot de république? s'écria
Gabriel surpris. .Mais sans nul doute, pour qu'on exagé-
rât le remède, il exagérait le danger?
— Pas beaucoup, reprit La Renaudie en baissant la voix.
II ne l'exagérait pas beaucoup, à vrai dire^ Nous aussi,
allez ! nous sommes un peu changés depuis notre réunion
dans la chambre de Calvin. Les théories d'Ambroise Paré
ne noue sembleraient plus aujourd'hui si hardies! et
vous voyez d'ailleurs qu'on nous pousse aux partis extrêmes.
— Alors, dit vivement Gabriel, je serai peut-être des vôtres
plus tôt que je ne le pensais.
— A la bonne heure, donc ! s'écria La Renaudie.
— De quel côté faut-Il que j'aie les yeux? demanda Ga-
briel.
— Sur le parlement, dit le baron. C'est là que la ques-
tion va s'engager. Le parti évangéliste y compte une
redoutable minorité, Anne Dubourg, Henri Dufaur, Nicolas
Là-i DliLX Y)\\SE
liS
Duval, Eusiache tie la Porte, et vingt aunes. Aux mercu-
riales qui requièrent l'exécution des pour.suites contre les
hérétiques ces partisans du calvinisme répondent en deman-
dant la réunion du concile général, qui. aux termes des
décrets de Constance et de liàle, doit résoudre les atTaires
religieuses. Ils ont pour eux le droit ; donc, il faudra qu'on
emploie contre eux la violence. Mais nous veillons, veillez
avec nous.
— Cela suffit, dit Gabriel.
— Restez à Taris, à votre liùtel, pour qu on vous y aver-
tisse au besoin, reprit La Renaudie.
— Cela me coûte, mais j y resterai, dit Gabriel, pourvu
que vous ne m'y laissiez pas languir trop longtemps. Vous
avez assez écrit et parlé, ce me semble, il faudrait réa
liser et agir.
— C est mon avis, reprit La Renaudie. Tenez-vous prêt
et soyez tramiuille ;
Us se séparèrent. Gabriel s'éloigna tout pensif,
rians l'ardeur de la vengeance, sa conscience ne se four-
viiyait-elle pas? Voilà que maintenant 11 poussait â la
guerre civile !
Mais, puisque les événemens ne venaient pas à lui. il
fallait bien qu'il allât à eux.
Ce jour même. Gabriel revint à son hôtel de la rue des
Jardins-Saint-Paul.
Il n'y retrouva que sa fidèle Aloyse. Martin-Guerre n'y
était plus ; André était resté près de madame de Castro :
Jean et Babette Penquoy étaient retournés a Calais, pour.
de là, rentrer à Saint-Quentin, dont le traité de Cateau-
Cambrésis rouvrait les portes au tisserand patriote.
Le retour du maitre dans sa maison déserte fut donc,
cette fois, encore plus triste que de coutume. Mais la
maternelle nourrice ne l'aimait-elle pas pour tous.' Il faut
renoncer à peindre la joie de la digne femme quand Ga-
briel lui apprit qu il allait demeurer sans doute pour quel-
que temps avec elle. U vivrait dans la retraite la pUis
cachée et la solitude la plus absolue ; mais enfin il reste-
rait, il ne sortirait que très rarement ; Aloyse le verrait.
le soignerait ! U y avait bien longtemps qu'elle ne s'était
sentie aussi heureuse !
Gabriel enviait avec un .-iourire trisie ce bonheur d'une
ame aimante. Hélas! il ne pouvait plus le partager, lui.
Sa vie n'était désormais pour lui-même qu'une énigme
lerrible dont il redoutait et désirait a la fois la solution
Ce fut dans ces impatiences et ces appréhensions que ses
1rs s'écoulèrent, imiuiets et ennuyés, pendant un mois
plus.
^elon sa promesse à sa nourrice, il ne quittait guère 1 hô-
; . seulement, le soir, il allait quelquefois rôder autour
i Châtelet, et, en revenant, il s'enfermait de longues heu-
- dans le caveau funèbre où des ensevelisseurs inconnus
lient une nuit furtivement apporté le corps de son père.
■abriel prenait un sombre plaisir à se reporter ainsi
■' jour de loutrage pour entretenir son courage avec sa
;àre.
1,'uand il revoyait les noires murailles du Châtelet. quand
il revoyait surtout la tombe de marbre où était venue
aboutir la souffrance d'une si noble vie, l'effrayante ma-
tinée où il avait fermé les yeux à son père assassiné se re-
piésentait a lui dans toute son horreur.
Alors, ses poings se crispaient, ses cheveux se hérissaient.
sa poitrine se gonftaii. et il sortait de cette contemplation
terrible avec une haine toute neuve.
Dans ces momens-Ià, Gabriel regrettait d'avoir mis sa
vengeance A la remorque des circonstances; attendre lui
devenait Insupportable.
Enfin : tandis qu'il attendait si patiemment, les meurtriers
étaient triomiihans et joyeux ! Ce roi trônait paisiblement
dans son Louvre ! Ce connétable s'enrichissait des misères
du peuple i Cette Diane de Poitiers s'enivrait de .ses amours
Infâmes !
Cela ne pouvait durer ! Puisque la foudre de Dieu dor-
mait, puisque la douleur des oiiprimés tremblait, Gabriel
se passerait de Dieu et des hommes, ou plutôt il serait
l'iuslrument et des Justices célestes et des rancunes hu-
maines.
I.a-ilessus. emporté par un mouvement irrésistible, il por-
tait la main a la poignée de son épée, il faisait un pas
pour Sortir .
Mais alois, sa conscience épouvantée lui rappelait la lettre
de Diane de Castro, cette lettre écrite de Calais, dans la-
quelle sa bien-aimée le suppliait de ne pas punir par lui-
même, et, il moins qu'il ne fiit un instrument involontaire,
d-î ne pas frapper, fût-ce des coupables.
Gabriel relisait rflte lettie touchante, et laissait retomber
.son épée au fourreau.
Indigné de ses leniords. il se l'emettaitâ attendre.
Gabriel, en edet, était bien de ceux qui agissent, mais
LES I>F.CX I lANE
non pas de ctux qui conduisent. Son énergie était admi-
rable quand il avait avec lui une armée, un parti ou seu-
lement un grand homme. Mais il n'était ni d'un rang ni
d une nature à exécuter seul des choses extraordinaires,
même dans le bien, à plus forte raison dans le crime. Il
n'était né ni un prince puissant, ni un puis.sant génie. Le
pouvoir et la volonté de l'initiative lui manquaient égale-
ment.
A côté de Coligny et du duc de Guise, il avait accompli de
surprenans exploits. Mais maintenant, comme il l'avait
donné à entendre à Martin-Guerre, sa tâche était bien
changée ; au lieu de l'ennemi a comhattre. il avait .son roi
il punir. Et persoijne, cette fois, pour l'aider dans cette
oeuvre terrible !
Il comptait encore, néanmoins, sur ces mêmes hommes
qui lui avaient iirèté déjà leur puissance, sur Coligny le
protestant, sur le duc de Guise l'ambitieux.
Une guerre civile pour la défense de la vérité religieuse,
une révolte pour le triomphe de l'usurpation d'un grand
génie, telles étaient les esiiérances secrètes de tïabriel. La
mort ou la déposition de Henri U, son châtiment, dans
tous les cas, résultait de l'un ou de l'autre de ces soulève-
meiiS. Gabriel s'y montrerait au second rang comme un
homme du premier. Il tiendrait jusqu'au bout le serment
fait au roi lui-même : il poursuivrait le parjure jusque
dans ses enfans et ses petits-enfans.
Si ces deux chances lui manquaient, Gabriel, accoutumé
à ne venir qu'à la suite, n'aurait plus qu'à laisser faire
Dieu.
Mais ces deux chances ne parurent pas d'abord devoir lui
manquer. Un jour, le 13 juin, Gabriel reçut presque en
même temps deux lettres.
La piemière lui tut apportée, vers les cinq heures de
l'après-midi, par un homme mystérieux qui ne voulut la
remettre qu'à lui seul, et ne la lui remit qu'après avoir
comparé les traits de son visage aux Indications d'un si-
gnalement précis.
Voici eu quels termes cette lettre était conçue :
" Ami et frère,
« L'heure est venue, les persécuteurs ont levé le mas-
« que. Bénissons Dieu : Le martyre mène à la victoire.
'■ Ce soir même, à neuf lieuies. cherchez, place Mau-
■1 bert, une porte de couleur brune, an n" 11.
« Vous frapperez à cette porte trois coups séparés par un
« intervalle régulier. Un homme ouvrira et vous dira :
« Ne: trez pas. vous n'y verriez pas clair. Vous lui répon-
" drez : J'apporte ma lumière avec moi. L'homme vous
•■ conduira à un cs.alier de di.x-sept marches que vous gr.a-
« virez dans l'obscurité. En haut, un .second acolyte vous
« abordera en vous disant: Que demandez- vous? Répondez:
« Ce qui est juste. Vous serez introduit alors dans une cham-
•• bre déserte où quelqu'un vous dira à l'oreille le mot
« d'ordre : Gfiiétc. Vous répoi:drez par le mot de rallie-
" ment : GLoiic. .\ussitùt l'on vous amènera parmi ceux
" qui ont aujourd liui besoin de vous.
" A ce .soir, ami et frère. Brûlez ce billet. Discrétion et
" coiuage !
« L. R. »
Gabriel se fit apiiorler une lampe allumée, brûla devant
le messager la lettre et lui dit peur toute réponse :
— J'irai.
L'homme salua et se retira.
— .•\llous ! se dit Gabriel, voilà enfin les religlonnaires
qui se lassent !
Sur les huit heures, comme il réfléchissait encore à
cette convocatio:: de La Renaudie, un page aux armes de
Lorraine fut amené auprès de lui par Aloyse.
Le page était porteur d'une lettre ainsi conçue:
■1 .Monsieur et cher compagnon,
« Je suis depuis six semaines à Paris, de retour de cette
« armée où je n avais plus que faire.
■■ On m'assure que vous devez être aussi depuis quelque
■I temps chez vous. Comment ne vous ai-je pas revu'/
« M'auriez-vous oublié aussi dans ces temps d'ingratitude
» et d'oubli? non, ie vous connais, c'est chose impossible.
■■ Venez donc : Je vous attendrai, si vous voulez, demain
■. matin, à dix heures dans mon logement des Touinelles.
•• Venez, ne fût-ce que pour nous consoler muluellemenl
" de ce qu'ils ont fait de nos succès.
- Votre ami bien affectionné,
• François de Lori'alne. »
— J irai, dit encore simplement Gabrisl au page.
Et, quand l'enfant se fut retiré :
— Allons: pensa-lil, voilà au.ssi l'ambitieux qui s'éveille!
Bercé par un double esiioir, II se mettait en route un
i;iiart d heure après pour la place .Afaubert.
140
ALÎ'X ANDRE DUMAP ILLUSTRÉ
LXXVIIl
l'N CONCILIABULE DE PRJTESTAXS
La maison n' 11 de ia iilace Maubert, où la lettre de La
Eeiiaudie aoimait rendez-vous à Gabilel, était celle U un
avocat nommé Trouillaid. On la citait déjà vaguement
dans le peuple comme un lieu de réunion des hérétiques.
Des chants lointains de psaumes entendus quelquelois le
soir par les voisins avaient accrédité ces bruits dangereux.
Mais ce n étaient que des bruits, et la police du temps
n'avait pas encure eu 1 idée de les vérifler.
Gabriel trouva sans peiue la porte brune, et, d'après les
instructions de la lettre, frappa trois coups régulièrement
espacés.
La porte s'ouvrit tomme d'elle-même, mais une main
saisit dans 1 ombi'e la main de Gabriel, et quelqu'un lui dit ;
— N'entrez pas. vous n'y verriez pas clair.
— J'apporte avec moi ma lumière, répondit Gabriel, se-
lon la formule.
— Kutrez alors, lui dit la voi.x, et suivez la main qui
vous guide.
Gabriel obéit et fit ainsi quelques tas. Puis, on le lâclia
en disant :
— .\llez maintenant.
Gabriel sentit avec son pied la première marche d'un
escalier. U compta dix-sept degrés it s'arrêta.
— Que deniaiulez-vous " lui dit une autre voix.
— Ce qui est ju.sie, réiondit-il.
Une porte s'ouvrit aussitôt devant lui, et il entra dans une
chambre éclairée par luie laible lumière.
— Un homme s'y trouvait seul, qui s'approcha de Gabriel
et lui liit fitut bas :
— Geindre !
— Gloire! repartit sur-le-champ le jeune comte.
L'homme alors frappa .sur un timb''e, et La Eenaudie en
per.sonne entra iiar une porte dérobée.
Il vint à Gabriel et lui serra la main affectueusement.
— Savez-vcius ce qui i est passé au parlement aujour-
d'Iiui ! lui denianda-t il.
— Je ne suis pas sorti de chez moi, répondit Gabriel.
— Vous allez donc tout apiirendre ici, reprit La Renaudie.
Vous ne vous êtes pas encore engagé avec nous, n'importe i
fous nous engagerons avec vous. Vous saurez nos des-
seins, vous complerez nos forces; il n'y aura plus rien de
secret pour vous dans les choses de notre parti. Vous, ce-
pendant, vous resterez libre d'.igir seul ou avec nous, à
votre gré. Vous m'avez dit que vous étiez des nôtres d'inten-
tion, cela suffit Je ne vous demande même pas votre parole
de gentilhomme de ne rien révéler de ce que vous verrez
ou entendrez. .\vec vniis la iiréeamioii esi inutile.
— JMerci de cette confiance ! dit Gabriel touché. Je ne vous
en ferai pas repentir.
— Kntrez avec moi. reprit La Een.iudie, et restez à mon
coté ; je vous dirai à mesure les noms de ceux de nos frères
((ue vous ne ■.-onnaitrez pas ! Vous jugerez par vous-même
du r^ste. Venez.
î' prit Gabriel par la main, poussa le ressort secret de la
porte dérobée, et entra avec lui dans une grande salle
oblongue oïl deux cents personnes environ étaieut rassem-
blées.
Quelques flambeaux épars ci et là n'éclairaient qu'à demi
les groupes mouvans. D'ailleurs, ni meubles, ni tentures,
ni bancs: une chaire de bols grossier pour le ministre ou
! orateur : voilà tout.
La pn'seiKe d'une vingtaine do femmes expliquait, mais
ne justifiait luillemeiit (hâtons-nous de le dire), les calom-
nies anquelles donnaient lieu parmi les catholiques ces
conciliabules nocturnes et secrets des léfoimés.
Personne ne remarqua l'entrée de Gabriel et de son
guide, 'ions les veux et toutes les pensées étaient tournés
vers celui cpil occu:)ait dans le moment la tribune: reli-
gionnaire au front triste et à parole grave.
La Renaudie le nomma à Gabriel.
— C'est le conseiller au parlement Nicolas Duval. lui
dit-il tout bas. Il vient de comniM'cer le récit de ce qui
s est pa.ssé aujourd'hui au.-c Angustlns. Ecoutez:
Gabriel écouta :
« — Notre salle ordinaire du palais, continuait l'orateur,
étant occupée par les apprt^ts des féfes du mariage de la
princesse Elisabeth, nous siégions provisoirement pour la
première fols aux Augustins. et .le ne sais, mais l'aspect de
cette salle inusitée nous fit d'abord vaguement pressentir
quelque événement Inusité aussi.
« Cependant le président Gilles Lemaitre ouvrit la séance
comme de coutume, et, rie;! rie semblait donner raison aux
arpi-élicnsions de quelques-uns d'entie nous.
« On reprit la question agitée le mercredi précédent. Il
s'agissait des opinions relieieuses. Antoine Fumée, Paul de
Foi.x et Eustache de la Porte parlji'ent successivement en
faveur de la tolérance, et leurs discours éloquens et fermes
paraissaient avoir fait une vive impression sur la majorité.
« Eustache de La Porte venait de se rasseoir au milieu
des applaudissemens, et lîenri Dufaur prenait la parole
pi.vir emporter les S'if^rages encore liésitans, quand tout à
coup la grande porte s'ouvrit et l'huissier du parlement
annonça tout li<kut : le roi.
1. Le président ne parut nullement surpris, et descendit en
hâte de son siège pour aller au-de,ant du roi. Tous les
ccnseillers se levèrent en désordre, les uns tout stupéfaits, '
les autres fort calmes et comme satlendant à ce qui arri-
vait.
■< Le roi entra accompagné du cardinal de Lorraine et du
connétable.
n — Je ne viens pas déranger vos travaux, messieurs du
parlement, dit-il d'abord, je viens les seconder.
« Et, après quelques complimeus irpigniflans, il termina ,
en disant :
Il — - La paix est conclue avec l'Esppgne; mais, à l'occa-
sion des guerres, il y a eu de mauvaises hérésies qui se sont ,
introduites en ce royaume; il les Caut éteindre comme la
guerre. Pourquoi n'avez-vous pas entériné un édit contre
les luthériens que je vous ai mandé?... Cependant, je le
répète, continuez à poursuivre librement en ma présence ,
les délibérations commencées.
" Henri Dufaur qui avait la parole la reprit courageuse-
ment sur ce mot du roi, plaida la CTUse de la liberté de
conscience, et ajouta mCme à ce liardi plaidoyer quelques
averiissemens tristes et sévères sur la conduite du gouver-
nement du roi.
« — Vous vous plaignez des troubles? s'écria-t-il. El> bien :
nous en savons l'auteur. On pourrait répondre ce qu'Elie
disait à .4chab : ■■ C'est vous qui touimentez Israël ! •>
« Henri II se mordit les lèvres en pâlissant, mais garda le
sirence.
•■ Alors Dubourg se leva et fit entendre des remontrances
plus directes et plus sérieuses encore.
" — Je sens, dit-il, qu'il est certains crimes. Sire, qu'on
doit impitoyablement punir, tels que l'adultère, le blas-
phème, le parjure, qu'.jn favorise Ions les jours par le dé-
sordre et les amours coupables. Jlais de quoi accuse-t-on
ceux qu'on livre au tias du bourreau? De lèse-majesté?
Jamais ils. n'ont omis le nom du prince en leurs prières!
Jamais ils n'ont ourdi de révolte ou de traliison ! Quoi !
l'arce qu'ils ont découvert par les lumières des Saintes
Ecritures les grands vices et les honteux défauts de la puis
sance romaine, parce qu'ils ont demandé qu'on y mit ordre,
est-ce une licence digne du feu ?
.. Le roi ne bougeait toujours pas. Mais on .«entait cou-
ver sourdement sa colère.
— Le président Gilles Lemaître voulut llalter bassement
celte rancune muette
.. — U s'agit des hérétiques! s'écria-t-il avec une feinte
indignation. Qu'on en finisse avec eux comme avec les Albi-
geois : Phllippe-Ai'.guste en a fait bnlier six cents le même
jour.
■• Ce langage violent servait peut-être encore plus la
bonne cavise que la lermeté modérée des nôtres. Il deve-
nait évident qu en définitive le résultat des opinions allait
être au moins balanié.
« Henri II le comprit et voulut tout brusquer par un coup
détat.
■1 — Monsieur le président a raison, dit-il. Il faut en finir
avec les hérétiques, où qu'ils se réfugient. Et, pour com-
mencer, monsieur le ccnnétable, qu'on arrête sur-le-champ
ces deux rebelles.
1. Il montra de la main Henri Dufaur et Anne Dubourg,
et sortit précipitamment comme ne pouvant plus contenir
son courroux
.. Je n'ai pas besoin de vous dire, amis et frères, que
monsieur de Montmorency obéit aux ordres du roi. Dubourg
et Dufaur furent enlevés et saisis au corps en plein parle-
ment, et nous demeur.Xmes tous consternés.
.1 Gilles Lemaitre trouva seul le courage d'ajouter;
« — C'e.st justice! Ainsi .soient punis tous ceux qui oseraient
manquer de respect à la majesté roy.ile !
- Mais, comme po'jr le démentir, des gardes entrèrent
de nouveau dans l'enceinte des lois, et, en exécution d'autres
ordres qu'ils produisireut, arrêtèrent encore de Foix, Fumée
et de La Porte, qui avaient parlé, eux. avant l'anivée du
roi, et s'étalent bornés -i défendre la tolérance religicu^.■.
Kins articuler contre le souverain le iroindre reproche.
« Il était donc certain que ce n'était, pas pour leurs re-
montrances au roi mats bien po.ir leurs opinions religieu-
ses que cinq membres Inviolables du parlement venaient.
au moyen d un giiet-apens odieux, de tomber sous le coup
d'une accusation capitale.
LES DEUX DIANE
Nicolas Duval se tut. Les murmures de douleur et de co-
lère de rassemblée avaient interrompu vingt fols et suivi-
rent plus énergiquemeni que jamais le véclt de cette grande
et orageuse séance qui, pour nous, à distance, semble en
vérité appartenir à une autre assemblée, et a lair de sétre
passée deux cent trente ans plus tard.
Seulement, deux cent trente ans jdus tard, ce nétaii pas
l.i royauté, mais la liberté qui devait avoir le dernier
mot !...
Le ministre David succéda dans la chaire à Nicolas
Duval.
La dernière stance était surtout significative :
Nempèchez plus la prédication
De la pai'ole et vive poix
De notre Dieu, le roi de.s rois I
Ou vous verrez sa malédiction
.Sur vous, prompte, s étendre,
(jui vous fera descendre
Aux enfers ténébreux.
Où vous serez punis
Des maux qu'avez commis
Par tourmens douloureux
Qu'on uiréle sui-lc-i-liamp ces deux rebelles.
— Frères, dit-il, ;:v.int la délibération, pour que Dieu
ranime de son esprit de vérité, élevons en.semble vers lui
l'ar quelques psaumes nos voix et nos pensées.
— Le psaume 40 ! crièrent plusieurs des réformés,
lit tous se mirent à entonner ledit p.'^nume.
Il était slnguUÈrei-nent choisi pour rétablir le calme,
I était beaucoup plus. 11 faut l'avouer, le chant de la menace
que l'hymne de la prirre.
Mais 1 indignation débordait en ce moment dans les âmes,
et c'était d'un accent pénétré que tous chantaient ces stro-
phes, où leur émotion remplaçait liesque la poésie ab-
sente :
Gens Insensés, où avez-voiis les cœurs
De faire guerre à Jésjs-Chrlst?
Pour soutenir cet Anie-Chrlsl.
Jusques ^ quand serez persécuteurs?
Traîtres abominables !
Le service des diables
Vous -cUei soutenant ;
Et de Dieu les édits
Par vou.s sort Interdits
A tout homme vivant
Le psaume terminé, comme si ce premier cri vers Dieu
eût déjà soulagé les cœurs, le silence se rétablit et la déli-
bération put s'ouvrir.
La Renaudie prit le premier la parole pour en préciser
d'abord les termes et le sens.
— Frères, dit-il de sa place, en présence d'un fait Inouï
qui renverse toutes les idées du droit et de léquité, nous
ayons à déterminer la conduite que doit tenir le i)arti de
la réforme? Allons-nous patienter encore, ou bien agirons-
nous? et, dans ce cas, comment agli'ons-nous ? telles sont les
questions que chacun doit ici se poser et résoudre selon sa
conscience. Yous voyez que nos persécuteurs ne parlent de
rien moins que d'un massacre universel, et prétendent nous
rayer tous de la vie comme un mot mal écrit d'un livre.
Atlendrons-nous docilement le coup mortel? Ou bien, puisque
la justice et la loi sont violées par ceux-là mornes dont le
devoir est de les protéger, essaierons-nous de nous falje jus-
tice à nous-mêmes et de substituer pour un moment la force
à la loi ?... A vous de répondre, frères et amis.
La Renaudie fit une courte pause, comme pour lals.sor le
temps au redoutable dilemme de se poser bien nettement
148
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
dans tous les esprits ; puis, 11 reprit, voulant à la fois éclai-
rer et hâter la conclusion :
— Deux partis divisent, nous le savons malheureusement
tous, ceux que la cause de la réforme et de la vérité devrait
réunir : 11 y a parmi nous le parti de la noblesse et le parti
de Genève ; mais, devant le danger et 1 ennemi commun, il
sied, ce me semble, Que nous n'ayons qu un cœur et qu une
volonté. Les membres de 1 une et de l'autre fraction sont
également invités à donner leur avis et à proposer leurs
moyens. Le conseil qui offrira les meilleures chances de réus-
site, de quelque part qu il vienne, doit être universellement
adopté. Et maintenant, parlez, amis et frères, en toute liberté
et en toute confiance.
Le discours de La Renaudie fut suivi d'une assez longue
hésitation.
Ce qui manquait justement à ceux qui lécoutaient, c'était
la liberté, c'était la confiance.
Et, d abord, malgré 1 indignation dont tous les cœurs
étaient réellement pleins, la royauté conservait alors un
trop grand prestige pour que les réformés, conspirateurs no-
vices, osassent exprimer tout de suite franchement et sans
arrière-pensée leurs idées de rébellion armée. Ils étaient
résolus et dévoués en masse ; mais chacun en particulier
reculait devant la responsabilité d'une première motion.
Tous voulaient bien suivre le mouvement, aucun n osait le
donner.
Puis, ainsi que La Renaudie 1 avait fait entendre, ils se
défiaient les uns des autres ; chacun des deux partis ne
savait où 1 autre le conduirait, et cependant leurs buts
étaient, en vérité, trop dissemblables pour que le choix du
chemin et des guides leur fût indifférent.
En effet, le parti de Genève tendait en secret à la républi-
que, et celui de la noblesse seulement à un changement de
royauté.
Les formes électives du calvinisme, le principe de léga-
lité que posait partout la nouvelle église, menaient directe-
ment au système républicain dans les conditions adoptées
par les cantons suisses. Mais la noblesse ne voulait pas aller
si loin, et se serait contentée, d'accord avec la reine Elisa-
beth d'.\ngleterre, de déposer Henri II et de le remplacer
par un roi calviniste. On nommait tout bas d'avance le
prince de Condé.
On voit qu'il était difficile de faire concourir à une œuvre
commune deux élémens plus opposés.
Gabriel s'aperçut donc avec regret, après le discours de
La Renaudie. que les deux camps presque ennemis se mesu-
raient d'un œil défiant, sans paraître songer à tirer les
conclusions des prémisses si hardiment établies.
Une ou deux minutes se passèrent, au milieu d un mur-
mure confus, dans ces indécisions douloureuses. La Renau-
die en était à se demander si, par sa trop brusque sincérité,
il n'avait pas involontairement détruit I effet du récit de
Nicolas Duval. Mais, puisqu'il était entré dans cette voie,
11 voulut tout risquer pour sauver tout, et, s'adressant à
un petit homme maigre et chétif, aux sourcils épais et à
la mine bilieuse, qui se tenait dans un groupe voisin de
lui:
— Eh bien ! Lignières, lui dit-il à voix haute, n'allez-vous
pas parler à nos frères, et leur dire \jne fois ce que vous avez
sur le cœur ?
— Soit I répondit le petit homme dont le regard sombre
s'enfiamma. Je parlerai, mais alors sans rien céder et sans
atténuer rien !
— Allez, vous êtes avec des amis, reprit La Renaudie.
Tandis que Lignières montait dans la chaire, le taron
dit à loreille de Gabriel :
— J emploie là un dangereux moyen. Ce Lignières est un
fanatique, de bonne ou de mauvaise foi? je l'ignore, qui
pousse les choses à l'extrême et provoque plus de répul-
sions que de sympathies. Mais n importe ! il faut à tout
prix savoir à quoi' nous en tenir, n'est-ce pas?
— Oui, que la vérité sorte enfin de tous ces cœurs fer-
més ! dit Gabriel.
— Lignières et ses doctrines genevoises ne l'y laisseront
pas dormir, soyez tranquille: reprit La Renaudie
L'orateur en effet débuta fort ex ahruplo.
— La loi elle-même vient d'être condamnée, dit-il Quel
appel nous reste? l'appel de la force et aucun autre' Vous
demandez ce qu'il convient de faire? SI je ny réponds pas
à cette question, voici quelque chose qui pourra y répondre
à ma place.
Il éleva et montra une médaille d'argent.
— Cette médaille, reprit^il. parlera plus éloqUemmenfque
ma parole. Pour ceux qui. de loin, ne peuvent la voir je
dirai ce qu'elle représente: elle odre limage d'une é'pée
flamboy.inte qui tranche un lis dont la tige se courbe et
tombe. .Auprès, le sceptre et la couronne sont roulés dans
la poussière.
Lignières ajouta, comme s il eût craint de n'être pas bien
compris :
— Les médailles d'ordinaire servent à la commémoration
des faits accomplis : que celle-ci serve à la prophétie d un
fait à venir ! Je ne dirai rien de plus.
Il en avait dit bien assez ! Il descendit de la chaire au mi-
lieu des applaudissements d'une faible portion de l'assem-
blée et des murmures d'un plus grand nombre.
Mais lattitude générale ce fut le silence de la stupeur.
— Allons ! dit la Renaudie à voix basse à Gabriel, ce
n'est pas cette corde-là qui vibre le plus parmi nous. A une
autre.
— Monsieur le baron de Castelnau, reprit-il tout haut en
interpellant un jeune homme élégant et pensif, appuyé
contre la muraille à dix pas de lui ; monsieur de Castelnau,
n avez-vous à votre tour rien à dire?
— Je n'aurais eu rien à dire peut-être, mais j'ai à répon-
dre, répondit le jeune homme.
— Nous écoutons, dit La Renaudie.
— Celui-ci, ajouta-t-il en se penchant à loreille de Ga-
briel, appartient au parti des gentilshommes, et vous avez
dû le voir au Louvre le jour où vous avez apporté la nou-
velle de la prise de Calais. Castelnau, lui, est franc, loyal
et brave. Il plantera son drapeau tout aussi hardiment que
Lignières, et nous verrons s il est mieux accueilli.
Castelnau resta sur 1 une des marches de la chaire, et ce
fut de là qu'il parla :
— Je commencerai, dit-il, comme les orateurs qui m'ont
précédé. On nous a frappés avec 1 Iniquité, détendons-nous
avec 1 iniquité. Menons en champ ouvert parmi les cui-
rasses la guerre qu'on a portée dans le parlement parmi les
robes rouges!... Mais je diffère d'opinion sur le reste avec
monsieur de Lignières. Moi aussi j ai une médaille à vous
montrer. La voici. Ce n'est pas la sienne. De loin, elle vous
paraît ressembler aux écus monnayés qui sont dans nos
bourses. C est vrai, elle présente aussi l'effigie d'un r.ji
couronné. Seulement, au lieu de: Henrtcus II, rex Galtim,
l'exergue porte : Ludovicus yill. rc.v Calllx (!). J'ai dit.
Le baron de Castelnau quitta, le front haut, sa place
L'allusion au prince Louis de Coudé était flagrante. Ceux
qui avaient applaudi Lignières murmurèrent, ceux qui
avaient murmuré applaudirent.
Mais la masse restait encore immobile et muette entre
les deux minorités.
— Que veulent-ils donc ? demanda bas Gabriel à La Renau-
die.
— J'ai peur qu'ils ne veuillent rien '. lui répondit le
baron.
En ce moment, l'avocat Des .\venelles demanda la parole.
— Voici, je le crois, leur homme, reprit La Renaudie. Des
AvenelKs est mon hôte quand je suis à Paris ; un esprit hon-
nête et sage, mais trop prudent, trop timide même. Son avis
fera leuf loi.
Des Avenelles, dès son début, donna raison aux prévisions
de La Renaudie.
— Nous venons, dit-il. d'entendre de courageuses et même
d'audacieuses paroles. Mais le moment est-il réellement venu
de les prononcer? Ne va-ton pas un peu trop vite? On nous
montre un but élevé, mais on ne parle pas des moyens. Us
ne peuvent être que criminels. Plus qu'aucun de ceux qui
sont ici, j'ai l'âme navrée de la persécution qu'on nous fait
subir. Mais quand nous avons encore tant de préjugés a
vaincre, faut-il, de plus, jeter sur la cause réformée l'odieux
d'un assassinat? Oui, d un assassinat! car vous ne pourrie?
obtenir par une autre voie le résultat que vous osez nous
montrer.
Des applaudissemens presque unanimes Interrompirent
Des Avenelles.
— Que djsais-je? murmurait tout bas La Renaudie. Cet
avocat est leur véritable expression !
Des Avenelles reprit :
— Le roi est dans la vigueur et la maturité de l'âge. Pour
1 arracher du trône. Il faudrait l'en précipiter. Quel homme
vivant prendrait sur soi une telle violence? Les rois sont
divins. Dieu seul a droit sur eux ! Ah ! si quelque accident,
quelque mal imprévu, quelque attentat privé même, attei-
gnait en ce moment la vie du roi et mettait la tutelle d un
roi enfant aux mains des insolents sujets qui nous oppri-
ment I . alors, ce serait cette tutelle et non la royauté, ce
seraient les Guise et non François II qu'on attaquerait. La
guerre civile deviendrait louable et la révolte sainte, et je
vous crierais le premier : .Aux armes !
Cette énergie de la timidité frappa d admiration lassem- t^
blée. et de nouvelles marques d'approbation vinrent récom-
penser le courage prudent de Des .Wenelles. ;
— Ah : dit tout bas La Renaudie à Gabriel, je legrette
maintenant de vous avoir fait venir. Vous devez nous pren
dre en pitié.
Mais Gabriel pensif se disait en lui-même :
— Non. je n'ai point fi leur reprocher leur faiblesse : car
elle ressemble à la mienne. Comme je comptais secrètement
sur eux, il semble qu Us comptent sur mol.
(li Ces lieux ciiriccscs et ttr.ingcs médailles PxUlcnl au t-jibiiicl des
mt'tliiillcs.
f
LES DEUX DIANE
119
— Que prétendez-vous donc faire? cria La Renaudie à son
liôte triùMipliant.
— Rester dans la légalité, attendre I répondit résolument
lavocat. Anne Dutjourg, Uenri Dufaur et trois de nos amis
du parlcmen*. ont été arrêtés ; mais qui nous dit qu'on
osera les condamner, les accuser même? M est avis que la
violence de notre part pourrait bien n aboutir qu à provo-
quer celle du pouvoir. Et qui sait si notre réserve n'est pas
justement le salut des victimes ! Ayons le calme de la force
et la dignité du bon droit. Mettons tous les torts du côté de
nos persécuteurs. Attendons. Quand ils nous verront modé-
rés et fermes, ils y regarderont à deux lois avant de nous
déclarer la guerre, comme je vous prie, amis et frères, d'y
regarder ;t deux fois vous-mêmes avant de leur donner lu
signal des représailles.
Des Avenelles se tut, et les applaudissemens recommencè-
rent.
L avocat, tout glorieux, voulut constater sa victoire.
— Que ceux qui pensent comme moi lèvent la main !
reprit-il.
Presque toutes les mains se dressèrent pour rendre témoi-
gnage à Des Avenelles que sa voix avait été celle de 1 assem-
blée.
— Voilà donc, dit-il. la décision prise...
— De ne rien décider du tout, interrompit Castelnau.
— D'ajourner jusqu'à un moment plus favorable les partis
extrêmes, reprit des Avenelles en jetant un regard furieux
sur l'interrupteur.
Le ministre David proposa de chanter un nouveau psaume
pour demander à Dieu la délivrance des pauvres prison-
niers.
— Allons-nous-en, dit La Renaudie à Gabriel. Tout ceci
m'indigne et m'irrite. Ces gens-là ne savent que chanter.
Ils n'ont de séditieux que leurs psaumes.
Quand Us furent dans la rue. ils marchèrent en silence,
absorbés qu'ils étaient tous deux par leurs pensées.
Au pont Notre-Dame, ils se séparèrent, La Renaudie retour-
nant dans le faubourg Saint-Germain, et Gabriel à l'Ar-
senal.
— Adieu donc, monsieur d Exmès, dit La Renaudie. Je
suis fâché de vous avoir fait perdre votre temps. Croyez,
cependant, que ceci n'est pas tout à fait notre dernier
mot. Le prince. Coligny. et nos meilleures tètes, nous
manquaient ce soir.
— Je n'ai pas perdu mon temps avec vous, dit Gabriel.
Vous vous en convaincrez peut-être avant peu.
— Tant mieux ! tant mieux : reprit La Renaudie. Pour-
tant, je doute...
— Ne doutez pas. dit Gabriel J'avais besoin de savoir si
les protestans commençaient vraiment à perdre patience.
Il m'est plus utile que vous ne croyez de m'être assuré
qu'ils ne sont pas las encore.
L.KXIX
AUTRE ÉPREUVE
Le mécontentement des réformés lui faisant défaut, il res-
tait encore à la vengeance de Gabriel une chance, celle de
l'ambition du duc de Guise.
Aussi, le lendemain matin, à dix heures, fut-il exact au
rendez-vous que la lettre de François de Lorraine lui avait
assigné au palais des Tournelles
Le jeune comte de Montgommery était attendu. Dès son
arrivée, il fut sur le champ introduit auprès de celui que,
grâce à son audace, on appelait maintenant le conquérant
de Calais.
Le Balafré vint avec empressement au devant de Gabriel
et lui serra affectueusement les mains dans les siennes.
— Vous voilà donc enfin, oublieux ami, lui dit-il; j al
été forcé d'aller vous chercher, de vous poursuivre ju.sque
dans votre retraite, et si Je ne l'avais fait Dieu sait quand
je vous aurais revu: Pourquoi cela? Pourquoi n'être pas
venu me trouver depuis mon retour ?
— Monseigneur, dit Gabriel a voi.v basse, de doulou-
reuses préoccupations...
— Ah ! voilà! j'en étals sûr; Interrompit le duc de Guise.
Ils ont aussi menti, n'est-ce pas? aux promesses qu'Us
vous avalent faites? Ils vous ont trompé, mécontenté, ulcéré?
Vous le sauveur dé la France ! Oh ! je me suis bien douté
qu'il y avait là quelque infamie ! Mon frère, le cardinal
de Lorraine, qui assistait à votre rentrée au Louvre, qui
a entendu votre nom de comte de Montgommery, a deviné,
avec sa finesse de prêtre, que vous alliez être la dupe ou
la victime de ces gens-là. Pourquoi ne pas vous être adressé
à lui? Il eût pu vous aider en mon absence.
— Je vous remercie, monseigneur, reprit gravement Ga-
briel ; mais vous vous trompez. Je vous assure. On a tenu
le plus strictement du monde les engagemens pris avec
moi.
— Oh ! vous dites cela d un ton, ami '....
— Je dis cela comme je le sens, monseigneur ; mais Je
dois vous répéter que je ne me plains pas. et que les pro-
messes sur lesquelles je comptais ont été exécutées... à la
lettre. Ne parlons donc plus de moi, je vous en supplie, vous
savez qu'ordinairement ce sujet d'entretien ne me plaît
guère. Il m'est aujourd'hui, plus que jamais pénible. Je
vous demande en grâce, monseigneur, de ne pas insister
sur vos bienveillantes questions.
Le duc de Guise fut frappé de l'accent douloureux de
Gabriel.
— Cela suffit, ami, lui dit-il, j'aurais peur en effet, main-
tenant, de toucher sans le vouloir à quelqu une de vos
cicatrices mal fermées, et je ne veux plus vous Interroger
sur vous-même.
— Merci, monseigneur, dit Gabriel d'un ton digne et
pénétré.
— Sachez seulement, reprit le Balafré, qu'en tout lieu,
en tout temps et pour quoi que ce soit, mon crédit, ma
fortune et ma vie sont à vous, Gabriel, et que, si j'ai un
jour cette chance que vous ayez besoin de moi en quel-
que chose, vous n'aurez qu'à étendre votre main pour
trouver la mienne.
— Merci, monseigneur, répéta Gabriel.
— Ceci convenu entre nous, dit le duc de Guise, de quoi
vous plaît-il, ami, que nous parlions?
— Mais de vous, monseigneur, répondit le jeune homme
de votre gloire, de vos projets; voilà ce qui m'intéresse l
voilà l'aimant qui m'a fait accourir à votre premier appel !
— Ma gloire ? mes projets ? reprit François de Lorraine
en secouant la tète. Hélas ! c'est là pour moi aussi un triste
sujet d'entretien.
— Oh! que dites-vous, monseigneur? s'écria Gabriel.
— La vérité, ami ! Oui, je croyais, je l'avoue, avoir gagné
quelque réputation ; il me semblait que mon nom pou-
vait être actuellement prononcé avec un certain respect en
France, avec une certaine terreur en Europe. Et ce passé
déjà illustre me faisant un devoir de regarder l'avenir.
j'arrangeais mes desseins sur ma renommée, je rêvais de
grandes choses pour ma patrie et pour moi-même. Je les
eusse acomplies, ce me semble !...
— Eh bien? monseigneur?... demanda Gabriel.
— Eh bien ! Gabriel, reprit le duc de Guise, depuis six
semaines, depuis ma rentrée dans cette cour, j'ai cessé de
croire à ma gloire, et j'ai renoncé à tous mes projets.
— Et pourquoi cela ? Jésus !
— Mais n'avez-vous pas vu d'abord à quel traité presque
honteux ils ont fait aboutir nos victoires ! Nous aurions été
forcés de lever le siège de Calais, les Anglais auraient
encore en leur pouvoir les portes de la France, la défaite,
enfin, nous eût, sur tous les points, démontré l'insuffisance
de nos forces et l'impossibilité de continuer une lutte iné-
gale, qu on n'eût pas signé une paix plus désavantageuse et
plus déshonorante que celle de Cateau-Cambrésis.
— C'est vrai, monseigneur, dit Gabriel, et chacun déplore
qu'on ait retiré de si pauvres fruits d une aussi magnifique
moisson.
— Eh bien ! reprit le duc de Guise, comment voulez-
vous donc que je sème encore pour des gens qui savent
si mal récolter? D'ailleurs, ne m'ontils pas contraint à
l'inaction par leur belle conclusion de paix? Voilà mon
épée condamnée pour longtemps à rester au fourreau. La
guerre éteinte partout, à tout prix, éteint en même temps
tous mes glorieux rêves ; et c'est bien là aussi, entre nous,
une des choses qu'on a cherchées.
— Mais vous n'en êtes pas moins puissant, même dans
ce repos, monseigneur, dit Gabriel. La cour vous respecte,
le peuple vous adore, les étrangers vous redoutent.
— Oui, je me crois aimé au dedans et craint au dehors,
reprit le Balafré ; mais ne dites pas, ami, qu'on me respecte
au Louvre. Tandis qu'on annihilait publiquement les résul-
tats certains de nos succès, on minait aussi en dessous
mon influence privée. Quand je suis revenu de là-bas. qui
ai-je ti'ouvé plus que jamais en faveur? 1 insolent vaincu
de Saint-Laurent, ce Montmorency que je déteste!...
— Oh ! pas plus que moi. certes : murmurait Gabriel.
— C'est par lui et pour lui que cette paix, dont nous rou-
gissons tous, a été conclue. Non content de faire paraître
ainsi mes efforts moins efficaces, il a su encore soigner
dans le traité ses propres intérêts, et s'y faire restituer pour
la deuxième ou troisième fois, je pense, sa rançon de
Saint-Laurent. Il spécule jusque sur sa défaite et sa
honte !
— Et c'est là le rival qii'accepte le duc de Oiiise ! reprit
Gabriel avec un dédaigneux sourire.
— Il en frémit, ami ! mais vous voyez bien qu'on le lui
Impose ! Vous voyez que monsieur le connétable est
protégé par quelque chose de plus fort que la gloire, par
quelqu'un de plus puissant que le roi lui-même I Vous
151»
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
voyez bien que mes services ne pourront jamais égaler
ceux de madame Diane de Poitiers, que la foudre écrase 1
— Oli ! Dieu vous entende I murmura Gabriel.
— Mais qu'a donc fait cette femme à ce roi ? le savez-vous,
ami? continua le duo de Guise. Le peuple a-t-il vrai-
ment raLson de parler de philtres et de sortilèges? J'ima-
gine, pour ma jiart, qu'il y a entre eux un lien plus fort
que l'amour. Ce ne doit pas être seulement la passion qui
les encliaîne ainsi l'un à l'autre, ce doit être le crime. Il
y a, j'en jurerais! parmi leurs souvenirs un remords. Ce
sont plus que des amans, ce sont des complices.
Le comte de Montgommery frissonna de la tête aux
pieds.
— Ne le croyez-vous pas comme moi, Gabriel ? lui de-
manda le Balafré.
— Oui, je le crois, monseigneur, répondit Gabriel d'une
voix éteinte.
— Et, pour comble d'iiumiliation, reprit le duc de Guise,
savez-vous, ami, outre le monstrueux traité de Cateau-
Cambrésis, savez-vous la récompense que j'ai trouvée ici
en revenant de l'armée? ma révocation immédiate de la
dignité de lieutenant général du royaume. Ces fonctions
extraordinaires devenaient inutiles en temps de paix, m'a-t-
on dit. Et sans me préve-.iir, sans me remercier, on m'a
rayé ce titre, comme on met au rebut un meuble qui ne
sert plus à rien.
— Est-il possible? On ne vous a pas témoigné plus d'égards
que cela ? reprit Gabriel qui voulait attiser le feu de cette
âme courroucée.
— A quoi bon plus d'égards pour un serviteur superflu !
dit en serrant les dents le duc de Guise. Quant à monsieur
de Montmorency, c'est autre chose. Il est et il reste con-
nétable ! C'est un honneur iiu'on ne reprend pas. celui-là,
et qu'il a Iiien gagné par quarante ans d'écliecs ! Oh ! mais,
par la croix de Lorraine ; si le vent de la guerre souffle do
nouveau, qu'on vienne encore me supplier, m'adjurer, me
nommer le sauveur de la patrie ! je les renverrai à leur
connétal)Ie. Que celui-là les sauve s il peut ! C'est son em-
ploi et le devoir de .sa cliarge. Pour moi, puisqu'ils me
condamnent à l'oisiveté, j'accepte la sentence, et jusqu'à
des temps meilleurs, je me repose.
Gabriel, après une pause, reprit gravement.
— Cette détermination de votre part est fâcheu.se, mon-
seigneur, et je la déplore. Car je venais précisément vous
faire une proposition. .
— Inuljle. ami! inutile! dit le Balafré. Mon parti est
pris. Aussi bien, la paix, je vous le répète et vous le savez
aussi, nous ôte tout prétexte de gloire.
— Pardon, monseigneur, reprit Gabriel, c'est justement
la paix qui fait ma proposition exécutable.
— Vr.iimcnt? dit François de Lorraine tenté. Et c'est
quelque diose de hardi comme le sic.ge de Calais? .
— C'est quelque chose de plus hardi, monseigneur.
— Comment cela ? reprit le duc de Guise étonné. Vous
excitez vivement ma curiosité, je l'avoue.
— Vous me permettez donc de parler? dit Gabriel.
— Sans doute, et je vous en prie.
— Nous sommes bien seuls ici?
— Tout seuls! et âme qui vive ne peut nous entendre.
— Eh bien I monseigneur, reprit ré.solument Gabriel,
voici ce que j'avais ;\ vous dire. Ce roi, ce connétable
veulent se passer de vous: passez-vous d'eux! ils vous
ont retiré ce titre de lieutenant général du royaume, repre-
nez-le I
- Comment? Kxpliquez-vous ! dit le duc de Guise.
— îMonselgneur. les princes étrangers vous redoutent, le
Iicuple vous aime, l'armée est tout à Tous : vous êtes déjA
rilus roi en France que le roi. Vous êtes roi par le génie :
lui ne l'est que par la couronne. Osez parler en maître, et
tons vous écouteront en sujets. Henri II sera-t-il plus fort
dans son Louvre que vous dans votre camp? Celtii qui
vous parle serait heureux et lier de vous y appeler le pre-
mier Votre Majesté.
— Vollfi. en ettet, un audacieux dessein. Gabriel, dit le
duc de Guise.
Mais il n'avait pas l'air bien irrité. Il souriait même sous
sa feinte .surprise.
— J'apiHirte un dessein audacieux il une 9me extrajr-
dinaire. reprit fermement Gabriel. Je parle pour le bien de
la France II lui faut un grand homme pour roi. N'est-ce
pas désastreux que toutes vos idées de grandeur et de
conquête soient ignominieusement entravées par les ca-
prices d'une courtisane et la jalousie d'un favori? Si vous
étiez une fois libre et maître, où s'arrêterait votre génie?
Vous renouvelleriez Charlemagne !
— Vous savez que la maison de Lorraine descend do lui!
dit vivement le Balafré.
— Que nul n'en doute en vous voyant agir, reprit Gabriel.
Soyez à votre tour pour les Valois un Hugues Capet.
— Oui, mais si je n'étais qu'un connétable de Bourbon?
dit le duc de Oulse.
— Vous vous calomniez, monseigneur. Le connétable de
Bourbon avait appelé à sou aide les étrangers, les enne-
mis. Vous ne vous serviriez que des forces de la patrie.
— Jlais ces forces dont je pourrais, selon vous, disposer,
oïl sont-elles? demanda le Balafré.
— Deux partis s'offrent à vous, dit Gabriel.
— Lesquels donc? car, en vérité, je vous laisse parler
comme si tout ceci n'était pas une chimère. Quels sont ces
deux partis? '
— L armée et la Réforme, monseigneur, répondit Gabriel.
Vous pouvez d'abord être un chef militaire.
— Un usurpateur ! dit le Balafré.
— Dites un conquérant ! Mais, si vous l'aimez mieux,
monseigneur, soyez le roi des Huguenots.
— Et le prince de Condé? dit en souriant le duc de
Guise.
— Il a le charme et l'habileté, mais vous avez la gran-
deur et l'éclat. Croyez-vous que Calvin hésiterait entre vous
deux. Or, il faut l'avouer, c'est le fils du tonnelier de Noyon
qui dispose de son parti. Dites un mot, et demain vous avez
à vos ordres trente mille religionnaires.
— Mais je suis un prince catholique. Gabriel.
— La religion des hommes comme vous, monseigneur, c'est
la gloire.
— Je me brouillerais avec Rome.
— Ce sera un prétexte pour la conquérir.
— Ami : ami ! reprit le duc de Guise en regardant fixe-
ment Gabriel, vous haïssez bien Henri II !
— Autant que je vous aime, j'en conviens, répondit le
jeune homme avec une noble franchise.
— J'estime cette sincérité, Gabriel, repartit sérieusement
le Balafré, et pour vous le prouver, je veux à mon tour
vous iiarbr à cœur ouvert.
— Et mon creur à moi se refermera pour toujours sur la
confidence, dit Gabriel.
— Ecoutez donc, reprit François de Lorraine. J'ai déjà,
j'en conviendrai, envisagé quelquefois, dans mes songes,
le but que vous me montrez aujourd'hui. Mais vous m'ac-
corderez sans doute, ami, que lorsqu'on se met en marche
vers un tel but, il faut être au moins sûr de l'atleindre.
et que, risquer prématurément une telle partie, c'est vou-
loir la perdre?...
— Cela est vrai, dit Gabriel.
— Eh bien ! reprit le duc de Guise, estimez-vous réelle-
ment que mon ambition soit mfire et que les temps soient
favorables? Il faut lu'éparer de longue main de si pro-
fondes secousses ! Il faut que les esprits soient déjà tout
prêts à les acceiiter ! Or. croyez-vous qu'on soit, dès au-
jourd'hui, Uabitué d'avance, pour ainsi dire, à la pensée
d'ini changement de règne?
— On s'y habituerait ! dit Gabriel.
— J'en doute, reprit le duc de Guise. J'ai commandé des
armées, j'ai défendu Metz et pris Calais, j'ai deux fois été
lieutenant général du royaume. Mais ce n'est pas assez
encore. Je ne me suis pas encore assez approché du pou-
voir royal ! Il y a des mécontens sans doute. Mais des par-
tis ne sont pas un peuple. Henri II est jeune, intelligent
et brave. H est le fils de François l". n n'y a pas péril
en la demeure pour qu'on songe à le déposséder.
— Ainsi, vous hésitez, monseigneur? demanda Gabriel.
— Je fais plus. ami. je refuse, répondit le Balafré. Ah t
si demain, par accident ou maladie, Henri II mourait subi-
tement .
-- Et lui aussi pense à cela ! se dit Gabriel. Eh bien ! si
ce coup imprévu se réalisait, monseigneur, dlt-ll tout haut,
que ferlez-vous ?
— Alors, reprit le duc de Guise, sous un roi jeune, inex-
périmenté, tout à ma discrétion, je deviendrais en quel-
que sorte le régent du royaume. Et si la reine-mère ou
bien monsieur le connétable s'avisaient de faire de l'oppo-
sition contre moi: si les réformés se révoltaient; si enfin
l'Etat en danger exigeait une main ferme au gouvernail, les
occasions naîtraient d'elles-mêmes, je serais presque néces-
saire ! Abus, je ne dis pas, vos projets seraient peut-être
les bien-venus, ami, et je vous écouterais,
— Mais jusqtie-là. dit Gabriel, jusqu'à cette mort, bien
Improbable, du roi?..
— Je me résignerai, ami. Je me contenterai de préparer
l'avenir. Et si les rêves semés dans ma pensée ne germent
en faits que pour mon fils, c'est que Dieu l'aura voulu ainsi.
— C'est votre dernier mot, monseigneur?
— C'est mon dernier mot. dit le duc de Guise. Mais je
ne vous en remercie pas moins, Gabriel, d'avoir eu cette
confiance dans ma destinée
— Et moi, monseigneur, dit Gabriel, je vous remercie
d'avoir eu cette confiance dans ma discrétion.
— Oui, reprit le duc. tout ceci est mon entre nous, c'est
entendu.
— Maintenant, ajouta Gabriel en se levant, je me retire.
— Eh ! quoi, déjà ! dit le duc (le Guise.
— Oui. monseigneur, j'ai su ce que je voulais savoir. Je
LES DEUX DIANE
151
me souviendrai de vos paroles. Elles sont en sûreté dans
mon cœur, mais Je m'en souviendrai. E.\cusez-moi, j'avais
besoin de m'assurer que la royale ambition du duc de
Guise était encore assoupie Adieu, "monseigneur.
— .Vu revoir, ami.
Gabriel quitta les Tournelles plus triste et plus Inquiet
encore (juil n'y était entré.
— Allons! se dit-il, des deux auxiliaires humains sur
lesquels je voulais compter, aucun ne m'aidera. Il me reste
Dieu:
Elle s'enveloppa d Un manteau fort simple, catha son
visage sous un voile, et, A l'heure où l'on s'éveillait à peine
au château, sortit du Louvre, accompagnée du seul André,
pour se rendre auprès de Oabriel.
Puisqu'il l'évitait, puisqu il se taisait, elle irait à lui,
elle!
Une sœur pouvait bien visiter son frère ! son devoir n'était-
il même pas de l'avertir ou de le consoler?
Malheureusement, tout le courage qu'avait dépensé Diane
pour se résoudre à cette démarche devait être inutile.
La nourrice dit à Diane tout ce qu'elle savait.
LXXX
r.NE DANGEREtTSE DÉMARCHE
Diane de Castro, dans son Louvre royal, vivait toujours
au milieu de douleurs et de transes mortelles. Elle aussi
attendait. Mais son rôle tout pa.ssif était peut-être plus
ruei encore que celui de Gabriel.
roiit lien ne s'était pas rompu cependant entre elle et
celui qui l'avait tant aimée. Presque cliaque semaine le
page André venait rue des Jardins-Saint-Paul, et s'informait
de Gabriel a-uprès d'Aloyse.
Les nouvelles qu'il reportait à Diane n'étaient guère ras-
irantes. Le jeune comte de Montgommery était toujours
.lassi taciturne, aussi sombre, aussi inquiet. La nourrice
ne parlait de lui que les larmes aux yeux et la pâleur au
visage.
Diane hésita longtemps. Enfin iin matin de ce mois de
juin, elle prit un parti décisif pour en Unir avec ses crain
tes.
Gabriel, pour ses courses vagabondes, dont il n'avait pas
tout à fait perdu l'habitude, cherchait aussi les heures soli-
taires. (Juand Diane, dune main émue, vint frapper à la
porte de son hôtel, il était déjà sorti depuis plus d'une
demi-heure.
L'attendre ? On ne savait jamais quand 11 rentrerait. Et
une trop longue absence du Louvre pouvait exposer Diane
à des calomnies...
N'importe! elle attendrait au moins le temps qu'elle eût
voulu lui consacrer.
Elle demanda Aloyse. Aussi bien elle avait besoin de la
voir, de l'Interroger elle-même.
.-Vndré fit entrer sa maîtresse dans une pièce écartée, et
courut prévenir la nourrice.
Depuis des années, depuis les jours lieureux de Mont-
gommery et de Vlmoutiers, Aloyse et Diane, la femme du
peuple et la fille du roi. ne s'étalent pas revues.
Mais leur vie à toutes deux avait été remplie par la même
pensée -, mais la même Inquiétude remplissait encore leurs
Jours de craintes et leurs nuits d insomnies.
Aussi, quand Aloyse. entrant en haie, voulut s'incliner
devant madame de Castro, Diane, comme autrefois, se jeta
dans les bras de la bonne femme et l'embrassa en disant,
comme autrefois aussi :
iï2
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Chère nourrice !..
— Quoi ! madame, dil Aloyse émue aux larmes, tous tous
souvenez donc encore de moi? tous me reconnaissez?, .
— Si je me souviens de toi ! si je te reconnais ! reprit
Diane; c est comme si je ne devais pas me souvenir de la
maison d Enguerrand ! c'est comme si je pouvais ne pas
reconnaître le château de Montgommery !
Cependant Aloyse contemplait Diane avec plus d'atten-
tion, et joignant les mains :
— Etes-vous belle ! s'écria-t-elle en souriant et en soupi-
rant à la lois.
Elle souriait ; car elle avait hien aimé la jeune fille de-
venue une si belle dame. Elle soupirait ; car elle mesurait
toute la douleur de Gabriel.
Diane comprit ce regard en même temps mélancolique
et ravi d'Aloyse. et se bâta de dire en rougissant un peu :
— Ce n'est pas de moi que je suis venu parler, nourrice.
— Est-ce de lui? dit Aloyse.
— Et de qui serait-ce? devant toi, je puis ouvrir mon
cœur. Quel malheur que je ne l'aie pas trouvé ! Je venais
le consoler en me consolant. Comment est-il? bien morne
et bien désolé, n'est-ce pas? pourquoi n'est- Il pas venu me
voir une seule lois au Louvi-e î Que dit-il ? que lait-il ?
parle ! parle donc, nourrice !
— Hélas ! madame, reprit Aloyse, vous avez bien raison
de croire qu'il est morne et désolé. Figurez-vous...
Diane interrompit la nourrice.
— Attends, bonne Aloyse. lui dit-elle -. avant que lu ne
commences, j'ai une recommandation à te faire. Je reste-
rais ici jusqu'il demain à t'écouter. vois-tu ; sans me las-
ser, sans m'apercevoir de la fuiie du temps. Il faut pour-
tant que je rentre au Louvre avant qu on n'y ait remarqué
mon absence. Promets-moi une chose : quand il y aura
une heure que je serai ici avec toi, qu il soit rentié ou non,
avertis-moi, renvoie-moi?
— Mais c'est que, madame, dit Aloyse, je suis bien ca-
pable d'oublier 1 heure, moi aussi; et je ne me fatiguerais
pas plus à vous parler que vous ;i m entendre, savez-vous !
— Comment donc faire? reprit Diane, je crains nos deu.x
faiblesses.
— Cliargeons de la dure commission une troisième per-
sonne, dit Aloyse.
— C'est cela !.. Andi'é.
Le page, qui était resté dans la pièce voisine, promit de
frapper à la porte lorsqu'il y aurait une heure d'écoulée.
— Et maintenant, dit Diane en revenant s asseoir près
de la nourrice, causons à notre aise et tranquillement,
sinon gaîment. hélas !
Mais cet entretien, bien attachant à la vérité pour ces
deux femmes attristées, offrait cependant nombre de diffi-
cultés et d'amertumes.
l)';ibôrd. aucine des deux ne savait au juste jusiu où
l'autre était dans la confidence des terribles secrets de la
maison de Montgommery.
En outre, dans ce qu'Aloysc connaissait de la vie précé-
dente de son jeune maître, il y avait bien des lacunes
inquiétantes qu elle avait peur pour elle-même de com-
menter. De quelle façon expliquer ses absences, ses retours
soudains, ses préoccupations et son silence même?
Enfin la nourrice dil a Diane tout ce qu elle savait, tout
ce Qu'elle voyait du moins, et Diane en écoutant la nour-
rice, trouvait ;ans doute une grande douceur à entendre
parler de Gabriel, mais une gi-ande douleur à en entendre
parler si tristement.
En effet, les révélations d'Aloyse n'étaient pas faites pour
calmer les angoisses de madame de Castro, mais bien plutôt
pour les raviver, et ce témoin vivant et passionné des dé-
cliiremens et des défaillances du jeune comte, rendait pré-
sens pour ainsi dire à Diane tous les tourmens de cette vie
agitée.
Diane put se persuader de plus en plus que, si elle vou-
lait sauver ceux qu'elle aimait, 11 était grandement temps
qu'elle intervint.
Même dans les plps pénibles confldences. une heure est
bien vite passée. Diane et Aloyse tressaillirent tout éton-
nées en entendant André frapper à la porte.
— Eh quoi I déj;\ ! s'écrièrent elles en même temps.
— Oh ! bien, tant pis ! reprit Diane, je vais rester encore
un petit quart d'heure.
— Jladame. prenez garde ! dit la nourrice.
— Tu as raison, nourrice, je diils. je yeux partir. Vn
mot seulement ; Dans tout ce que tu m'as dit de Gabriel, tu
as omis... il m'a semblé... enfin, il ne parle donc jamais
de moi ?
— Jamais, madame, j'en conviens.
— Oh ! il fait bien ! dit Diane avec un soupir.
— Et 11 ferait mieux encore de ne jamais songer à tous
non plus.
— Tu ci'ois donc qu'il y songe, nourrice, demanda Tive-
ment madame de Castro.
— J'en suis trop silre. madame, dit Aloyse.
— Pourtant, il m'évite avec soin, il évite le Louvre.
— SU évite le Louvre, madame, dit Aloyse en secouant
la tête, ce ne doit pas être â cause de ce qu'il aime.
— Je comprends, pensa Diane en frémissant : c'est â
cause de ce qu'il hait.
— Oh! dit-elle tout haut, il faut que je le voie; il le
faut absolument.
— Voulez-vous, madame, que je lui dise de Totre part
d'aller tous trouver au LouTre.
— Non ! non ! pas au Louvre ! dit Diane avec terreur ;
qu'il ne vienne pas au Louvre ! Je verrai, je guetterai une
occasion comme celle de ce matin. Je reviendrai ici, moi.
— Mais s'il est sorti encore : dit Aloyse ; quel jour, quelle
semaine sera ce ? le savez-vous à peu près ? Il attendrait ;
vous pensez bien.
— Hélas ! dît Diane, pauvre fille de roi que je suis. coa>-
ment pourrais-je prévoir à quel instant, à quel jour je serai
libre. Mais, s'il se peut, j'enverrai André d'avance.
Le page, en ce moment, craignant de n'avoir pas été
entendu, frappa une seconde fois â la porte.
— Madame, cria-t-il. les rues et les alentours du Louvre
commencent à se peupler.
— J'y vais, j'y vais, répondit madame de Castro.
— Allons ! il faut nous séparer, bonne nourrice, dit-elle
tout haut à .-aloyse. Embrasse-moi bien fort, tu sais, comme
lorsque j'étais enfant, comme lorsque j'étais heureuse.
Et tandis qu'Aloyse, sans pouvoir rien dire, la tenait
étroitement embrassée :
— Veille bien sur lui. soigne-le bien, lui dit-elle ;\
l'oreille.
— Comme loi-squ'il était enfant, comme lorsqu'il était
heureux, dit la nourrice.
— Mieux! oh! mieux encore, Aloyse; dans ce temps-lù
il n'en avait pas autant besoin.
Diane quitta 1 hôtel sans que Gabriel tùt rentré.
Une demi-heure après, elle se retrouvait sans encombre
dans son logement du Louvre. Mais si les suites de la dé-
marche quelle avait risquée ne l'inquiétaient plus, elle
n'en sentait que plus vivement son angoisse au sujet des
projets inconnus de Gabriel.
Les pressentimens dune femme qui aime sont la plus
évidente et la plus claire des prophéties.
Gabriel ne rentra chez lui qu'assez avant dans I.i journée
La chaleur était grande ce jour-là. Il était fatigué de
corps, plus fatigué d'esprit.
.Mais quand Aloyse eut prononcé le nom de Diane et lui
eut dit .--a visite, il se redressa, i! se ranima, tout vibrant
et palpitant.
— Que voulait-elle?., qu'a-t-elle dit? qu'a-t-elle fait?
Oh : pourquoi n étais-je pas là ! Mais parle, dis-moi tout,
.•\loyse. toutes ses paroles, tous ses gestes.
Ce fut à son tour d'interroger avidement la nourrice en
lui laissant à peine le temps de répondre.
— Elle veut me voir ? s'écrla-t-il. Elle a quelque chose à
me dii-e ? mais elle ne sait quand elle pouna ;evenir ? Oh !
je ne puis pas attendre dans cette incertitude, tu conçois
cela, Aloyse. Je vais aller sur-lc-clianip au Louvre.
— Au Louvre. Jésus ! s écria Aloyse épouvantée.
— Eh ! sans doute, répondit GalU'iel avec calme. Je ne
suis pas banni du Louvre, je suppose, et celui qui a délivré
à Calais madame de Castro a bien le droit d aller lui pré-
senter ses hommages à Paris.
— Assurément, dit Aloyse toute tremblante. Mais ma-
dame de Castro a bien recommandé que vous ne veniez
pas la trouver au Louvre.
— .-Xurais-je quelque chose i y craindre ? dit Gabriel fière-
ment. Ce serait une raison pour y aller.
— Non. reprit la nourrice, c'est probablement pour elle-
même que madame de Castro redoutait î...
— Sa réputation aurait bien plus à souffrir d'une dé-
marche secrète et furtive si elle était découverie, que d'une
visite publique et au grand jour comme celle que je compte
lui faire, que je lui ferai aujnurdhui, à l'instant même.
Et il appela pour qu'on vint le changer d'habits.
— Mais, monseigneur, dit la pauvre Aloyse à bout de
ses raisons, vous-même jusqu'ici vous évitiez le Louvre,
madame de Castro l'a remarqué. Vous n'avez pas voulu
aller la voir une seule fois depuis votre retour.
V- Je n'allais pas voir madame de Casti'o quand 'Ole ne
m'appelait ikis, dil Gabriel. J évitais le Louvre quand je
n'avais aucun motif d y aller. Mais aujourd hui, sans que
mon action si)it Intervenue en rien, quelque chose d'Irré-
sistible m'invite, madame de Castro désire me voir. J'ai
juré, .Moyse. de laisser dor,nir en moi ma volonté, mais de
laisser toujoui-s faire la destinée et Dieu, et je vais me
rendre au Louvre sur l'heure.
Ainsi, la démai-rhe de Diane allait produire le contraire
de ce qu'elle avait souhaité.
LE< UELX DIANE
I.VJ
LXXXI
L'IMPRUDENCE DE LA PRÉCAITION
Gabriel pénétra sans opposition dans le Louvre. Depuis
la prise de Calais, le nom du jeune comte de Montgom-
mery avait été prononcé trop souvent pour qu'on pensùt
à lui refuser l'entrée des appartemens de madame de Castro
Diane, dans le moment, s'occupait seule avec une de ses
femmes à quelque ouvrage de broderie. Bien souvent elle
laissait sa main retomber, et songeuse, se rappelait son
entrelieu de la matinée avec Alojse.
Tout à coup André entra tout effaré.
— Madame, monsieur le vicomte d'Exmès ! annonça-t-il
(L'enfant ne s'était pas déshabitué de donner ce nom à
son ancien maître.)
— Quoi î monsieur d'E.xmès ! ici ! répéta Diane boule-
versée.
— Madame, il est sur mes pas, dit le page. Le voici.
Gabriel parut sur la porte, maîtrisant son émotion de
son mieux. 11 salua profondément madame de Castro qui,
tout interdite, ne lui rendit pas d'abord son salut.
Mais elle congédia du geste le page et la suivante.
Quand Diane et Gabriel furent seuls, ils alKrent luu a
l'autre, se tendirent et se serrèrent la main.
Ils restèrent ainsi les mains unies une minute à se con-
templer en silence.
— Vous avez bien voulu venir chez moi. Diane, dit enfin
Gabriel d'une voix profonde. Vous aviez à me voir, à me
parler. Je suis accouru.
— Est-ce donc ma démarche qui vous a appris que j'avais
besoin de vous voir, Gabriel, et ne le saviez-vous pas bien
sans cela?
— Diane, reprit Gabriel avec un sourire triste, j'ai fait
ailleurs mes preuves de courage, je puis donc dire qu'en
venant ici au Louvre, j'aur,xis eu peur!
— Peur de qui ? demanda Diane qui avait peur elle-mèiie
de sa question.
— Peur de vous!... peur de moi!... répondit Gabriel.
— Et voilà pourquoi, reprit Diane, vous avez préféré
oublier notre ancienne affection ?... je parle du côté légi-
time et saint de cette affection ! se liâta-t-elle d'ajouter.
— J'aurais préféré tout oublier, j'en conviens, Diane, plu-
tôt que de rentrer de moi-même dans ce Louvre. Mais,
hélas ! je ne l'ai pas pu. Et la preuve...
— La preuve ?
— La preuve c'est que je vous cherche toujours et par-
tout, c'est que, tout en redoutant votre pré.sence, j'aurais
donné tout au monde pour vous entrevoir une minute de
loin. La preuve, c'est qu'en rôiant à l'aiis. à Fontainebleau,
à Saint-Germain, autour des châteaux royaux, au lieu de
désirer ce que j'étais censé guetter, c'est voui, c'est votre
aspect charmant et doux, c'est votre robe aperçue entre
les arbres ou sur quelque terrasse que Je souhaitais, que
J'appelais, que je voulais ! La preuve enfin, c'est que vous
n'avez eu qu'a faire un pas vers moi pour que. pru-
dence, devoir, terreurs, tout fut oublié par moi. Et me voici
dans ce Louvre que je devrais fuir I Et je réponds à toutes
-vos questions I Et je sens que tout cela ist dangereux et
insensé, et cependant je fais tout cela ! Diane, avez-vous
assez de preuves ainsi 1
— Oui, oui. Gabriel, dit précipitamment Diane toute
tremblante.
— Ah ! que j'aurais été plus sage, reprit Gabriel, de per-
sister dans mon ferme dessein, de ne plus vous voir, de
m'enfuir si vous m appeliez, de me taire si vous m'interro-
giez I Cela eût bien mieux valu pour vous et pour mol
croyez-le bien, Diane Je savais ce que je faisais. Je préfé-
rais encore pour vous des inquiétudes à des douleurs. Pour-
Quol, mon Dieu : suis-je sans force contre votre voix, contre
votre regard ? .
Diane commençait à comprendre qu'en effet elle pouvait
avoir eu tort de vouloir sortir de son indécision mortelle.
Tout sujet d'entretien était une souffrance, toute question
était un péril. Entre ces deux êtres que Dieu avait créés,
pour le bonheur peut-être, il ne pouvait plus y avoir.
grAce aux liommes, que défiance, danger et malheur.
Mais, puisque Diane avait ainsi provoqué le sort, elle ne
voulait plus le fuir tant pis ! Elle sonderait tout l'abime
qu'elle avait tenté, dût-elle ne trouver au fond que le dé-
sespoir et la mort !
Après un silence plein de pensées, elle reprit donc :
— Je tenais, moi. a vous voir pour deux raisons, Gabriel :
J'avais d'abord une explication à vous donner, et puis,
j'avais il vous en demander une.
— Parlez, Diane, repartit Gabriel. Ouvrez et déchirez à
votre gré mou cœur. Il est à vous.
— J'avais premièrement besoin de vous faire savoir, Ga-
briel, pourquoi, dès votre message reçu, je n'avais pas pris
tout de suite ce voile que vous me renvoyiez et n'étais pas
entrée sur-le-champ dans quelque couvent, ainsi que je vous
en avais exprimé le vœu à Calais dans notre dernière et
douloureuse entrevue.
— Vous ai-je adressé le moindre reproche à ce sujet,
Diane ? reprit Gabriel. Je vous avais fait dire par André
que je vous rendais votre promesse. Ce n'était point de ma
[■art une vaine parole, mais une intention réelle.
— C'était aussi mon intention réelle de me faire religieuse,
Gabriel, et cette intention n'est encore qu'ajournée, sachez-
le bien.
— Pourquoi, Diane 7 pourquoi renoncer à ce monde pour
lequel vous êtes faite ?
— Que votre conscience se tranquillise sur ce point, ami,
reprit Diane ; ce n'est pas tant pour obéir au serment que
Je vous avais juré, mais pour contenter le secret désir de
mou ame, que je veux quitter ce monde où j'ai tant souf-
fert. J'ai bien besoin de paix et de repos, allez ! et ne sau-
rais maintenant trouver le calme qu'avec Dieu. Ne m'enviez
pas ce dernier refuge.
— Oli I si, je vous l'envie ! dit Gabriel.
— Seulement, continua Diane, je n'ai pas tout de suite
accompli mon irrévocable dessein, pour une raison : je
voulais veiller à ce que vous accomplissiez la demande
contenue dans ma dernière lettre, à ce que vous ne vous
fassiez pas juge et punisseur, à ce que vous ne préveniez
pas Dieu.
— Si Jamais on le prévient ! murmura Gabriel.
— J'espérais enfin, continua Diane, pouvoir au besoin
me jeter entre ceux que j'aime et qui se haïssent, et qui
sait? peut-être empèclier un malheur ou un crime. M'en
voulez-vous de cette pensée, Gabriel?
— On ne peut en vouloir aux anges de ce qui est de leur
nature, Diane. Vous avez été généreuse, et c'est tout simple.
— Eh ! s'écria madame de Castro, sais-je même si j'ai
4|e généreuse? sais-je du moins jusqu'à que! point Je le
suis. Je pardonne dans l'omlire et au hasard ! Et c'est juste-
ment là-dessus que j'ai à vous interroger, Gabriel; car je
veux connaître dans toute son horreur ma destinée.
— Diane ! Diane ! c'est une curiosité fatale ! dit Gabriel.
— N'importe ! reprit Diane. Je ne resterai pas un jour de
plus dans cette iiorrible perplexité ! Dites-moi, Gabriel,
avez-vous acquis enfin la conviction que j'étais réellement
votre sœur? ou bien avez-vous perdu absolument tout espoir
de savoir la vérité sur cet étrange secret? Répondez ! je vous
le demande, je vous en supplie
— Je répondrai, dit tristement Gabriel. Diane, il y a un
proverbe espagnol qui dit que : Toujours, il faut caver au
pire. Je me suis donc habitué, depuis notre séparation, à
vous regarder dans ma pensée comme ma sœur. Mais la
vérité est que je n'en ai pas acquis de nouvelles preuves.
Seulement, comme vous le disiez, je n'ai plus aucun espoir,
aucun moyen d'en acquérir.
— Dieu du ciel ! s'écria Diane. Le... celui qui devait vous
fournir ces preuves n'existait-il déjà plus lors de votre
retour de Calais?
— Il existait, Diane.
— Alors, je le vois, c'est qu'on ne vous a pas tenu la
promesse sacrée qu'on vous avait faite? Qui donc m'avait
dit pourtant que le roi vous avait admirablement reçu?...
— On a tenu rigidement, Diane, tout ce qu'on m'avait
promis.
— Oh ! Gabriel ! avec quel air sinistre vous me dites
cela ! Quelle effrayante énigme y a-t-il encore là-dessous,
sainte Mère de Dieu !
— Vous l'avez exigé, vous allez tout savoir, Diane, dit
Gabriel. Vous allez por'er jusqu'au bout la moitié de mon
secret d'épouvante. Aussi bien, je suis ai.se d» voir ce
que vous penserez de ma révélation, si vous persisterez,
après l'avoir entendue, dans votre clémence, et si votre
air, votre figure, vos gestes, ne démentiront point du moins
vos paroles de pardon. Ecoutez !
— J'écoute et je tremble, dit Diane.
Alors Gabriel, d'une voix haletante et frémissante, ra-
conta tout à madame de Castro, la réception du roi, com-
ment Henri 11 lui avait encore renouvelé sa promesse, les
repré.sentations que madame de l'oltiers et le connétable
.avalent paru lui faire, quelle nuit d'angoisse et de fièvre
lui Gabriel, 11 avait alors passée ; sa .seconde visite au Chà-
telét, sa descente clans l'enfer de la prison pestiférée, le
récit lugubre de monsieur de Sazerac, tout enfin !
Diane écoutait sans interrompre, sans s'écrier, sans bou-
ger muette et ralde comme une statue de pierre, les yeu
fixes dans leur orbite, les cheveux héris.sés sur le front
11 y eut une longue pause quand Gabriel eut achevé sa
lugubre histoire. Puis, Diane voulut parici, elle ne le put
pas Sa voix restait dans sa poitrine émue. Gabriel regar-
Ij'l
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
(lait avec une sorte de joie terrible son trouble et son épou-
vante. Enfin, elle put jeter ce cri :
— Grâce pour le roi !
— Ah! s'écria Gabriel, vous demandez grâce? vous le
jugez donc criminel aussi ! Grâce î ab ! c'est une condam-
nation ! Grâce? il mérite la mort, n'est-ce pas?
— Oh ! je n'ai pas dit cela, reprit Diane éperdue.
— Si fait ] vous l'avez dit ! Vous êtes de mon avis, tje le
vois, Diane I, Vous pensez, vous sentez comme moi. Seule-
ment, nous concluons différemment selon nos natures. La
femme demande grâce et l'homme demande justice !
— .-^h ! s'écria Diane, imprudente et folle que je suis l
pourguoi vous ai-je fait venir au Louvre?
Au même instant, quelqu'un frappa doucement à la
porte.
— Qui est là? que me veut-on encore? mon Dieu! dit
madame de- Castro.
André entrouvrit la porte.
— Excusez-moi, ra.idame, dit-il, c'est un message du roi.
— Du roi ! répéta Gabriel dont le regard s'alluma.
— Pourquoi m'apporter cette lettre, André?
— Madame, elle est. m'a-t-on dit, pressée
— Donnez, voyons. Que me veut le roi ? Allez, André. S'il
y a une réponse, je vous appellerai.
André sortit. Diane décacheta la lettre royale, et lut
tout bas ce qui suit avec une terreur croissante :
« Ma chère Diane,
« On me dit que vous êtes au Louvre ; ne sortez pas, je
« vous prie, avant que je ne sois allé chez vous. Je suis au
« conseil qui va s'achever d'un moment à l'autre. En le
« quittant, je me rendrai sur-le-champ et sans suite à votre
« logement. Attendez-moi à toute minute.
« Il y a si longtemps que je ne vous ai vue seule ! Je
n suis triste, et j'aurais besoin de causer quelques instans
« avec ma nUe bien-almée. A tout à l'heure, donc.
« HEXRI. »
Diane pâlis,sante froissa cette lettre dans sa main cris-
pée, quand elle eut achevé de la lire.
Que devait-elle faire?
Congédier tout de suite Gabriel ? Mais s'il rencontrait en
s'en allant le roi qui. à tout instant, pouvait venir?
Retenir près d'elle le jeune homme? Mais le roi allait le
trouver en entrant !
Prévenir le roi, c'était exciter des soupçons. Prévenir
Gabriel, c'était provoquer sa colère en paraissant la crain-
dre.
Cn choc entre ces deux hommes si dangereux l'un pour
l'autre semblait maintenant inévitable, et c'était elle. Diane,
elle qui eût voulu les sauver au prix de son sang, qui avait
amené cette rencontre fatale !
— Que vous mande le roi. Diane? demanda Gabriel avec
un calme alTecté que démentait le tremblement de sa voix.
— Rien, rien, en vérité ! répondit Diane. Une recomman-
dation pour la réception de ce soir.
— Je vous dérange peut-être, Diane, dit Gabriel. Je me
retire.
— Xon, non ! restez ! s'écria Diane vivement. Après cela
pourtant, reprit-elle, si quelque affaire vous appelle au
dehors sur-Ie-cliamp, je ne voudrais pas vous retenir.
— Cette lettre vous a troublée, Diane. Je crains de vous
être Importun et vais prendre congé de vous.
— Vous, importun, ami! le pouvez-vous penser! dit ma-
dame de Castro. N'est-ce pas mol qui suis allée vous cher-
cher, en quelque sorte? Hélas! peut-être bien imprudem-
ment j'en ai peur. Je vous reverrii encore, mais non plus
Ici, chez vous. Dès que je pourrai m'échapper. j'irai vous
voir, j'irai reprendre cet entretien terrible et doux. Je vous
le promets. Comptez sur moi. Pour le moment, vous aviez
raison, le vous avoue que je suis un peu préoccupée, un
peu souffrante .. J'ai comme la fièvre...
— Je le vois, Diane, et je vous quitte, reprit tristement
Gabriel.
— A bientôt, ami. dit-elle Allez, allez!
Elle marcha avec lui Jusqirâ la porte de la chambre.
— Si je le retiens, pensait-elle en le reconduisant, il est
certain qu'il verra le roi : s'il s'éloigne dans l'instant, il y
a "du moins luie chance pour qu'il ne le rencontre pas.
Cependant elle hésitait, doutait et •tremblait encore.
— Pardon, un dernier mot. Gabriel, dit-elle toute hors
d'cUe-inême. sur le seuil de la porte. Mon Dieu ! votre récit
m'a tellement bouleversée !.. j'ai peine à rassembler mes
idées. Que voulals-je vous demander?. Ah! j'y suis. Un
mot seulement, un mot d'importance. Vous ne m'avez tou-
jours pas dit ce que vous aviez Intention de faire? J'ai
crié grâce ! et vous criez justice ! Cette justice comment es-
pérez-vous donc l'obtenir?
— Je n'en sais rien encore, dit Gabriel d'un air sombre.
Je me lie à Dieu, à l'événement et à l'occasion...
— A l'occasion? répéta Diane frissonnante. A l'occasion?
Qu'entendez-vons par là? Oh: rentrez, rentrez! Je ne veux-
pas vous laisser partir, Gabriel, que vous ne m'ayez expli-
qué ce mot : à l'occasion. Restez, je vous en conjure.
Et, le prenant par la main, elle le ramenait dans' la
chambre.
— S'il rencontre le roi hors d'Ici, pensait la pauvre Diane,
ils seront seul à seul, le roi sans suite. Gabriel lépée au
côté. Du moins, si je suis là, je pourrai me précipiter entre
eux, supplier Gabriel, me jeter au-devant du coup. Il faut
que Gabriel reste.
— Je me sens mieux, dit-elle tout haut. Restez, Gabriel,
reprenons cette conversation, donnez-moi l'explication que
j'attends. Je me sens beaucoup mieux.
— Non, Diane, vous êtes encore plus agitée que tout à
l'heure, reprit Gabriel. Et savez-vous quelle pensée me
vient à l'esprit, et quelle cause je devine à vos terreurs?
— Non. vraiment, Gabriel, comment voulez-vous que je
sache?...
— Eh bien ! dit Gabriel, si tout à l'heure votre cri de
grâce avouait que pour vous le crime était patent, vos ap-
préhensions de maintenant, Diane, déclarent qu'à vos yeux
la punition serait légitime. Vous redoutez pour le coupable
ma vengeance : donc, vous la comprendriez, vous me retenez
ici pour prévenir des représailles possibles qui vous effraient,
mais qui ne vous étonneraient pas. dites ? qui vous semble-
raient toutes simples, n'est-ce pas?
Diane tressaillit, tant le coup avait frappé juste !
Néanmoins, rassemblant toute son énergie :
— Oh ! Gabriel, dit-elle, comment, croyez-vous que je
puisse concevoir de vous de telles pensées ? Vous, mon Ga-
briel, un meurtrier ! Vous, frapper par surprise quelqu'un
qui ne se défendrait pas! C'est impossible! Ce serait plus
qu'un crime, ce serait une lâcheté ! Vous vous imaginez que
je vous retiens? Erreur! Allez! partez! je vous ouvre les
portes. Je suis_i)ien tranquille, mon Dieu ! Bien tranquille
sur ce point, du moins. Si quelque chose me trouble, ce
n'est pas une pareille idée, je vous en réponds. Quittez-
moi, quittez le Louvre en paix. Je retournerai chez vous
achever notre entretien, .\llez, mon ami, allez. Vous voyez
comme je veux vous garder !
En parlant ainsi, elle l'avait conduit jusque dans l'anti-
chambre.
Le page s'y trouvait. Diane pens» bien à lui ordonner
d'accompagner Gabriel jusque hors du Louvre. Mais cette
précaution eût encore trahi sa défiance.
Arrivée là cependant, elle ne put s'empêcher d'appeler
André d'un signe, et de lui demander à l'oreille :
— S.-ivez-vous si le conseil est terminé ?
— Pas encore, madame, répondit tout bas André. Je n'ai
pas vu sortir les conseillers de la grand'chambre.
— Adieu. Gabriel, reprit tout haut Diane avec vivacité.
Adieu, ami. Vous me forcez à vous renvoyer presque, pour
vous prouver que je ne vous retiens pas. Adieu, mais à
bientôt.
— A bientôt, dit avec un sourire mt'ancolijie le jeune
homme en lui serrant la main.
Il partit. Elle resta à le regarder jusqu'à ce que la der-
nière porte se fût refermée sur lui.
Puis, rentrant dans sa chambre, elle tomba à genoux, les
yeux en pleurs, le cœur palpit.ant. devant son prie-Dieu.
- O mon Dieu ! mon Dieu ! disait-elle, veillez, au nom de
Jésus ! sur celui qui est peut-être mon frère, sur celui
qui est peut-être mon père. Préservez l'un de l'autre les
êtres que j'aime, ô mon Dieu ! Vous seul le pouvez mainte-
nant.
LXXXII
OCCASION
Malgré les efforts qu'elle avait faits pour l'empêcher, on
plutôt à cause de ces efforts, ce que madame de Castro avait
prévu et craint se réalisa.
Gabriel était sorti de chez elle tout triste et tout troublé.
La fièvre de Diane l'avait gagné en quelque sorte, et offus-
quait ses yeux, confondait ses pensées.
11 allait machinalement par les escaliers et les corridors
connus du Louvre, sans faire beaucoup attention aux objets
extérieurs.
Néanmoins, sur le point d'ouvrir la porte de la grande
galerie. Il se rappela qu'à son retour de Saint-Quentiu,
c'était là qu'il .avait rencontré Marie Stuart et que 1 intej-
vention de la jeune reine-dauphine lui avait permis d'arri-
ver jusqu'au roi, auprès duquel l'attendait une première
déception.
Car on ne l'avait pas trompé et outragé qu'une fois !
c'était à plusieurs reprises qu'on avait frappé de mort son
espérance : .\près une première duperie, il eût bien dû
LES DEUX DIANE
155
ï'hablliier et s'attendre à ces interprétations exagérées et
lâL-hes lie la lettre diin traité sacré!
Tandis que Gabriel roulait dans son esprit ces irritans
soiivenii-s. il ouvrait la porte, et entrait dans la galerie.
Tout à coup 11 Irémit, recula d'un pas et s'arrêta comme
pétritié.
A l'autre extrémité de la galerie, la porte parallèle venait
de s'ouvrir.
Un homme était entré.
Cet homme, c'était Henri II, Henri, l'auteur, ou du moins
le principal complice de ces criminelles déceptions qui
avaient à Jamais désolé et perdu l'Ame et la vie de Gabriel !
Le roi s'avançait seul, sans armes et sans suite.
L'odenseur et l'offensé, pour la première fois depuis l'ou-
trage, se irouvaienl en présence, seuls et .séparés l'un de
l'autre par une distance de cent pas à peine, qu'en vingt
secondes et en vingt bonds l'on pouvait franchir.
Nous avons dit que Gabriel s'était arrêté court, immobile
et glacé comme une statue, comme la statue de la Vengeance
ou de la Haine.
Le roi aussi s'arrêta, en apercevant subitement celui que.
depuis près d'un an, il n'avait encore revu que dans ses
songes.
Ces deux hommes demeurèrent ainsi près d'une minute
sans bouger, comme fascinés l'un par l'autre.
Dans le tourbillon de sensations et d'idées qui remplis-
saient de ténèbres le cœur de G.nbriel. le jeune homme
éperdu ne savait choisir aucune réflexion, trouver aucune
résolution. Il attendait.
Quant a Henri, malgré son courage éprouvé, ce çpi'il
ressentait, oui, c'était bien de l'effroi !
Pourtant il redressa le front à cette idée, chassa toute
lâclie velléité et prit son parti.
.appeler c'eût été craindre, se retirer c'eilt été fuir.
Il s'avança vers la porte où Gabriel restait cloué.
Aussi bien, une force supérieure, une sorte d'entraîné
ment invincible et fatal l'appelait, le poussait vers ce pâle
fantôme qui semblait l'attendre '.
Il commençait à subir le vertige de sa destinée
Gabriel le voyait marcher ainsi vers lui avec une espèce
'tle satisfaction aveugle et instinctive, mais il ne parvenait
à dégager aucune pensée des nuages qui obscurcissaient
son esprit.
Il mit -seulement la main sur la garde de son épée.
Quand le roi ne fut plus qu'à quelques pas de Gabriel, cette
craiule qu'il avait déjà repoussée le reprit, et lui serra
le cœur comme dans un étau.
Il se disait vaguement que sa dernière heure était venue.
et que c'était juste.
Pourtant, il s'approchait toujours. Ses pieds semblaient
le porter en avant d'eux-mêmes, et sans que sa volonté en-
dormie y eût part. Les somnambules doivent marcher ainsi.
Lorsqu'il se trouva tout à fait devant Gabriel, qu'il put
entendre son souffle et qu'il eut pu toucher sa main, il
porta, dans son trouble étrange, la main à sa toque de ve-
lours, et salua le jeune homme.
Gabriel ne lui rendit pas ce salut. 11 garda son attitude
de marbre, et sa main pétrifiée ne quitta pas son épée pour
son chapeau.
Pour le roi. Gabriel n'était plus un sujet, mais un repré-
sentaqt de Dieu devant lequel on s'incline.
Pour Gabriel, Henri n'était plus un roi. mais un homme
qui avait tué son père, et auquel il ne pouvait devoir que
de la haine.
Cependant, il le laissa passer sans rien lui faire et sans
rien lui dire.
f: I>e roi. de son côté, passa sans se retourner, sans s'étonner
du manque de respect.
Quand la porte se fut refermée entre ces deux hommes.
et que le charme fut romim. chacun d'eux se réveilla, se
frotta les yeux et se demanda :
— N'était-ce pas un rêve?
Gabriel sortit lentement du Louvre. Il ne regrettait pas
l'occasion perdue, il ne se repentait pas de l'avoir laissé
échapper.
Il éprouvait plutôt une espèce de joie confuse.
— Voici ma proie qui vient à moi, pensait-il. la voilà qui
"tourne autour de mes filets, et qui se rapproche de mon
épleu.
:i dormit cette nuit-là comme il n'avait pas dormi depuis
longtemps.
Le roi n'était pas si tranquille! Il se rendit chez Diane
qui l'attendait, et qui le reçut, on devine avec quels trans-
ports :
Mais Henri fut distrait et inquiet. Il n'osa parler du comte
de Monttrommery 11 se disait pourtant que (;al)riel .sortait
sans doute de (liez .sa fille quand il l'avait remnntrè. Mais
Il ne voulut point approfondir cela; seulement, lui qui était
venu pour une effusion de confiance, il conserva pendant
toute sa visite un air de défiance et de contrainte.
Puis 11 rentra chez lui sombre et triste II se sentait
mécontent de lui-même el des autres, il ne dormit pas de la
nuit.
H lui semblait qu'il était entré dans un labyrinthe d'où
il ne sortirait pas vivant.
— CeiiciKlant. se disait-il, je m'offrais en quelque sorte
aujourd'hui à l'épèe de cet homme. Il est donc certain qu'il
ne veut pas me tuer i
Le l'oi, pour se distraire et s'étourdir ne voulut pas res-
ter à Paris. Pendant les jours qui suivirent cette rencontre
du comte de Moiitgommery, il alla successivement à Saint-
Germain, à Chambord et chez Diane de Poitiers, au château
d'Anet,
Vers la fin do ce mois de juin, il était à Fontainebleau.
Et partout il déployait le plus d'activité possible, et sem-
blait vouloir éteiudre sa pensée dans le bruit, le mouve-
ment et l'action.
Les fêles prochaines du mariage de sa fille Elisabeth
avec le roi Pliiiippe II donnaient à ce besoin fébrile d'ac-
tivité un aliment et un prétexte.
A Fontainebleau, il voulut offrir à l'ambassadeur d'Es-
pagne le .spectacle d'une grande chasse à courre dans la fo-
rêt. Cette chasse fut fixée par lui au 23 juin.
La journée s'annonça comme devant être chaude et lourde
Le temps était à l'orage.
Henri ne contremanda pas néanmoins les ordres donnés.
Une tempête c'est encore du bruit.
11 voulut monter son cheval le pluj impétueux ot le plus
rapide, et se livra à la chasse avec une sorte de fureur.
Il y eut même un moment où, emporté par son ardeur
et l'ardeur de .son cheval, il dépassa tous ceux qui le sui-
vaient, perdit la chasse de vtie et s'égara dans la forêt.
Les nuages s'amoncelaient au ciel, de sourds grondemens
retenti-ssaient au loin. L'orage allait éclater.
Henri, penché sur sou cheval écumant, dont il n'essayait
pas de ralentir la course, mais qu'il pressait plutôt de la
voix et de l'éperon, allait, allait, plus vite que le vent, parmi
les arbres et les pierres ; ce galop vertigineux lui plaisait, et
il riait tout haut et tout seul.
Pendant quelques instans. il avait oublié.
Tout â coup son cheval .se cabra, effrayé : un éclair venait
de déchirer la nue. et le fantôme soudain d'une de ces ro-
ches blanclies qui aliondent dans la forêt de Fontainebleau
s'était dressé à l'angle d'un sentier.
Le tonnerre en éclatant, redoubla la peur du cheval om-
brageux. Il s'élança tout effaré. Son brusiiue mouvement
en arrière avait cassé la bride près du mors. Henri n'en
était plus maître.
Alors commença une course furieuse, terrible, insensée.
Le cheval à la crinière raidie, au.x flancs fumaus, aux
jarrets d'acier, fendait l'air comme une flèche.
Le roi. penché sur son cou pour ne pas tomlier. les ciie-
veux hérissés, les habits au vent, cherchait vainement à
reprendre la bride qui lui eût d'ailleurs été inutile.
Si quelqu'un les eût vu passer ainsi dans la tempête, il
les eût pris à coup sûr pour une vision infernale et n'eût
pensé qu'à faire le signe de la croix.
Mais personne n'était même là ! pas une âme vivante,
pas une rbaumicre liabitée. Cette dernière chance de salut
qu'offre à l'homme en péril la présence de son semblable,
manquait au cavalier couronné.
Pas un liùrheron. pas un mendiant, pas un lu'aconnier,
pas uit voleur pour sativer ce roi !
Et la pluie ruisselante, et les coups de plus en plus rap-
prochés de la foudre, accéléraient de plus' en plus le galop
éperdu du cheval terrifié.
Henri, de ses yeux égarés, tâchait vaguement de recon
naître le sentier de- la forêt que suivait .sa course mortelle
Il se reconnut à certaine éclaircie d'arbres, et il frémit.
Le sentier menait droit au sommet d'une roche escarpée,
qui surplombait à pic sur un trou profond, un abîme !
Le roi s'efforça d'arrêter le cheval de la main, de la voix.
Rien n'y fit
Se laisser tomber, c'était aller se briser le front sur quel-
que tronc d'arbre ou quelque saillie de granit. Mieux valait
n'employer qu'au dernier moment cette ressoiirce déses-
pérée.
Mais en tout cas, Henri se sentait perdu, et déjà recom-
mandait à Dieu son âme pleine de remords et pleine d'épou
vante.
Il ne savait mêine pas- au juste à quel endroit du sentier
11 se trouvait, et si le précipice était i)rès ou loin.
Mais il devait être près, et le roi. à tous risciues, allait
se laisser glis.ser à terre...
En jetant devant lui un dernier regard au loin, il aperçut,
au bout du sentier, un homme, à cheval comme lui, mais
arrêté à l'abri sous un chêne.
Cet homme, il ne pouvait le reconnaître à cette distance.
D'ailleurs, un manteau long et un ctiape.au à larges bords
cachaient ses traits e* sa tournure. .Mais c'était sans nul
doute quelque gentilhomme ég.iré aussi dar..^ la forêt.
Dès loi-s, Henri était .sauvé Le sentier était étroit, et l'in-
connu n'avait qu'à pousser son cheval en avant pour bar-
156
ALEXANDRE DUMAS ILLUS1 RIC
rer le passage à celui du roi. ou seulement à allonger la
main pour l'arrêter dans sa course.
Rien de plus facile, et. quand même il y aurait eu à cela
quelque danger, l'iiomme. en reconnaissant le roi, ne devait
pas hésiter â courir ce danger pour sauver son maître
En vingt fois moins de temps qu'on n'en met à lire ceci,
les trois ou quatre cents pas qui séparaient Henri de son
sauveur avaient été francJiis.
Henri, pour l'avertir, jeta vers lui un cri de détresse en
agitant son bras levé-
L'tiomme le vit et fit un mouvement. Il s'apprêtait sans
doute.
Mais, ô terreur! le cheval emporté passa devant lui sans
que l'étrange cavalier fit pour le retenir le plus impercep-
tible geste.
U sembla même s'être un peu reculé pour éviter tout clioc
possible.
Le roi poussa un second cri non plus d'appel et de prière,
cette fois, mais de rage et de désespoir.
Cependant il croyait sentir sous les pieds de fer de son
cheval sonner la pierre et non plus le sol.
H était arrivé au rocher fatal.
Il prononça le nom de Dieu, dégagea son pied de l'étrier,
et. à tout hasard, se laissa aller à terre.
La secousse l'envoya rouler â quinze pas de là. Mais, par
un vrai miracle, il tomba sur un tertre de mousse et d herbe,
et ne se fit point de mal. Il était temps! l'abîme s'ouvrait à
vingt pas de là.
Quant à son cheval, étonné de ne plus sentir son far-
deau, il parut ralentir un peu son élan ; si bien qu arrivé
sur le bord du gouffre, il eut le temps de le mesurer, et.
par un dernier instinct, de se rejeter violemment en arrière.
1 reil agrandi, les naseaux fumans. la crinière échëvelée.
Mais si le roi leùt monté encore, ce temps subit d'arrêt
l'eût justement précipité dans labime.
Aussi, après avoir élevé vers Dieu, qui 1 avait si évidem-
ment protégé, une fervente action de grâce ; après avoir
rejoint, calmé et remonté son cheval ; la première pensée
de Henri fnt de courir, plein de colère, sur cet homme qui.
sans l'intervention divine, l'eût laissé si lâchement périr.
L'inconnu était resté à la même place, toujours immobile
sous les plis de son manteau noir.
— Misérable ! lui cria en s'approchant le roi quand U
fut à portée de se faire entendre. N'as-tu donc pas vu mon
danger? Ne m as-tu pas reconnu, régicide? Et, quand ce
n'eût pas été ton roi. ne devais-tu pas sauver tout homme
en un tel péril, puisque tu n avais pour cela qu'à étendre le
bras, infâme !
L'homme ne bougea pas, ne répondit pas; il releva seule-
ment un peu sa tête que dérobait au.\ yeux de Henri son
large feutre.
Le roi frémit en reconnaissant la figure pSle et morne de
Gabriel. Dès lors, il se tut, et, courbant le front :
— Le comte de Montgommery ! murmura-t-il tout bas :
alors je n'ai rien à dire.
Et. sans ajouter une parole, il donna de 1 éperon à son
cheval, et rentra au galop dans la forêt.
— Il ne me tuerait pas, se disait-il pris d'un frisson mor-
tel, mais il parait qn il me laisserait mourir.
Pour Gabriel resté seul, il se répéta avei un .sourire lu-
gubre :
— Je sens ma proie venir et 1 heure s'approcher.
LXXXIII
ENTRE DEt'X DEVOIRS
Les contrats de mariage d'Elisabeth et de Marguerite de
France devaient être signés le 2s juin au Louvre Le roi.
dès le 25. était donc de retour à Paris, plus triste et plus
préoccupé que jamais.
Depuis cette dernière apparition de Gabriel surtout, sa
vie était devenue un .supplice. Il fuyait la solitude et vou-
lait constamment des distractions à la sombre pensée dont
il était potir ainsi dire possédé.
Il n'avait rependant parlé non plus de cette seconde ren-
contre à personne. Mais il avait à la fois envie et peur de
s'épancher là-dessus avec queliiu'un de dévoué et de fidèle,
rar iiour lui il ne s.avait plus que croire et que résoudre,
et 1 idée funeste, à forée d'être regardée par lui en face,
s'était entièrement bioulllée dans son esprit.
Il se décida à s'en ouvrir avec Diane de Castro.
Diane avjijt certainement revu Gabriel ; c'était de chez
elle (lue le jeune comte sortait, sans nul doute, quand 11
l'avait vu la première fois. Diane savait donc peut-être ses
desseins Elle pouvait, elle devait ou rassurer .sur ce point
ou iirévenir son père ! Et Henri, malgré les doutes amers
dont il était sans cesse assailli, ne croyait pas sa fllle bien-
aimée coupable ou complice d'une trahison envers lui.
Un secret instinct semblait 1 avertir que Diane n était pas
moins troublée que lui. Madame de Castro, en effet, si elle
ignorait les deu.x chocs étranges qui venaient d avoir lieu
déjà entre les destinées du roi et de Gabriel, Ignorait aussi
ce qu était devenu depuis quelques jours ce dernier. André,
qu elle avait envoyé plusieurs fois à l'hôtel de la rue des
Jardins-Saint-Paul pour y prendre des informations, n'en
avait rapporté aucune. Gabriel avait de nouveau disparu
de Paris. Nous 1 avons vu sur les traces du roi à Fontai-
nebleau.
Dans l'après-midi du Î6 juin, Diane était seule, toute pen-
sive, dans sa chambi-e. Une de ses femmes, accourant pré-
cipitamment, lui annonça la visite du roi.
Henri était grave comme à son ordinaire. Après les pre-
miers complimens, il entra tout de suite en matière, comme
pour se débarrasser d abord de ces importuns soucis.
— Ma chère Diane, dit-il en plongeant ses yeux dans
les yeux de sa fllle, il y a bien longtemps que nous n'avons
parlé ensemble de monsieur le vicomte d Exmès, qui a
pris maintenant le titre de comte de Montgommery. Y a-t-ii
aussi longtemps que vous ne lavez vu. dites?
Diane, au nom de Gabriel,, pâlit et frémit. Mais se remet-
tant de son mieux :
— Sire, répondit-elle, j'ai revu une seule fois monsieur
d Exmès depuis mon retour de Calais.
— Et où 1 avez-vous vu, Diane? demanda le roi.
— Au Louvre, ici même. Sire.
— 11 y a quinze jours environ, n'est-il pas vrai? dit Henrlj
— En effet. Sire, repondit madame *e Castro, il peut
avoir quinze jours.
— Je m'en doutais, reprit le roi.
Il fit une pause comme pour reconnaître .=es nouvelle
pensées...
Diane le regardait avec attention et crainte, en essayant dé
de\iner le motif de cet interrogatoire inattendu.
Mais la physionomie sérieuse de son père lui parut impé-
nétrable.
— Sire, excusez-moi, dit-elle . alors rassemblant tout son
courage, oserai-je demander à Votre Majesté pourquoi, après
le long silence qu elle a en effet gardé avec moi sur celui
qui m'a sauvé à Calais de 1 infamie, aujourd'hui, à cette
heure, elle me fait l'honneur de cette visite tout exprès,
j imagine, pour me questionner sur son compte?
— Vous désirez le savoir, Diane? dit le roi.
— Sire, j ai cette audace, reprit-elle.
— Soit donc, vous saurez tout, poursuivit Henri, et je
■!i>uhaiie que ma contiance invite et provoque la votre. Vous
m avez dit souvent que vous m'aimiez, mon enfant?
— Je 1 ai dit et je le répète. Sire, s'écria Diane ; je vous
aime comme mon roi, comme mon bienfaiteur et comme
mon père.
— Je puis tout révéler à ma tendre et loyale fille, dit le
roi ; or, écoutez-moi bien, Diane. '•
— Je vous écoute avec toute mon âme. Sire.
Henri raconta alors ses deux rencontres avec Gabriel: la
première dans la galerie du Louvre, la seconde dans la
frrêt de Fontainebleau. Il dit à Diane 1 étrange attitude de
rêliellion muette qu'avait gardée le jeune homme, et com-
ment la première fois il n'avait pas voulu saluer son roi,
comment la seconde il n'avait pas voulu le sauver.
Et Diane à ce récit ne sut point dissimuler sa tristesse et
son effroi. Le conflit qu elle redoutait tant entre Gabriel et
le roi s'était déjà produit dans deux occasions, et pouvait
se reproduire plus dangereux et plus terrible encore,
Henri, sans paraître s apercevoir de l'émotion de sa fille,
termina en di.sant :
— Ce sont là de graves offenses, n'est-il pas vrai, Diane?
Ce sont presque des crimes de lè.se-majesté ! Et cependant,
j'ai caché à tous ces injures et dissimulé mon ressentiment,
parce que ce Jeune homme a souffert à cause de moi dans
le temps, malgré les glorieux .services qu il avait rendus à
mon royaume, et dont il aurait dû sans doulc ftre mieux
récompensé,,.
Et fixant sur Diane son regard pénétrant :
— J ignore, continua le roi. je veux ignorer. Diane, st
vous avez eu connaissance de mes torts envers monsieur
d Exmès ; je veux seulement que vous sachiez que mon
silence m'a été dicté par le sentiment et le regret de ces
torts. Mais ce silence n est-il pas Imprudent aussi? Ces
outrages n en pré.sagent-ils i>as d'antres plus grave encore?
Ne dois-je pas enfin prendre garde :i monsieur d Exmès?
C'est l"idessus, Diane, que j'ai voulu amicalement venir vous
consulter.
— Je vous remer.Me de cette confiance. Sire, répondit dou-
loureusement madame de Castro, ainsi placée entre les
devoirs de deux affections.
— Celte confiance est toute naturelle. Diane, reprit le
roi. Eh bien?. , ajouta-t-il. voyant que sa fille hésitait.
— Eh bien ! Sire, reprit Diane avec elTort. je crois que
les; deux DIANE
^^ltre Majesté a raison... et qu'elle agira peut-être sage-
ment... en faisant attention à monsieur il'Exmès...
— Penrez-vous donc, liiane, que ma vie coure des dan-
gers? dit Henri.
— Oh ! Je ne dis pas cela-. Sire ! s'écria Diane vivement.
Mais enfin monsieur d'Exmès paraît avoir été blessé pro-
fondément, et l'on peut craindre...
La pauvre Diane s arrêta toute tremblante et le front
baigné de sueur. Cette espèce de dénonciation, que lui arra-
chait la contrainte morale, répugnait à ce noble caur.
ferait bien d éviter autant que possible ces rencontres fâclicu-
ses où un sujet offensé pourrait oublier le respect dû a son
roi. Mais d un manque de respect a un régicide, il y a loin
Sire. Sire, serait-il digne de vous de réparer un premier
tort par une autre ininuité?...
— Non, certes, ce nétait point mon intention, dit le roi ;
la preuve en est que je me suis tu. lit puisque vous dissipez
mes soupçons, Diane, que vois répondez de ma sûreté devant
votre conscience et Dieu, et que, selon vous, je puis être
tranquille...
Diane s; relourna lenlcinenl.
Mais Henri Inte; prêta sa sauCTrance dune toute autre
façon .
— Je vous comprends Diane ! dit-il en se levant et en
marchant à grands pas dans la chambre. Oui, Je le pres-
sentais bien ; vous voj-ez. il faut que je me défle de ce
Jeune homme... Mais vivre sans ces.se avec cette épée de Da-
moclés sur ma tête, c est impossible. Lis rois ont d'autres
obligations que les autres gentilshommes Je vais faire en
sorte que 1 on s assure de monsieur d'Exmès.
Et il fit un pas comme pour sortir ; mais Diane se Jeta
au devant de lui.
Ouo( ! Gabriel allait être accusé, livré, fait prisonnier
peut-être! Et c était elle. Diane, qui laurait trahi!... Elle
ne put supporter cette idée. Après tout, les paroles de ijabvlel
n'avaient pas été si menaçantes!...
— Sire, un moment!... s'écrla-t-elle. Vo s vous méprenez,
Jo vous jure que vous vons méprenez! Je n'ai pas dit le
moins du mrmde qu'il y eût péril pour votre ti^te deux fols
sacrée. Rien, dans les confidences de monsieur d Exmès, n'a
pu me faire supposer la pensée d'un crime. Sans cela,
grand Dieu 1 ne vous aurais-je pas tout révélé?
— C'est Juste, dit Henri en s'arrêtant. Mais alors que vou-
llez-vous dire, Diane?
— Je voulais dire seulement. Sire, que Votre Majesté
— Etre tranquille ! interrompit Diane en frémissant. Mais
Je ne me suis pas non plus avancée jusque-lA, Sire. De
quelle terrible responsabilité maccabiez-vous? Votre Majesté
devra peut-être au contraire veiller, se tenir sur ses gardes...
— Non, dit le roi, je ne puis toujours craindre et toujours
trembler Depuis deux semaines jo n'existe plus, il faut
en finir. De deux choses lune : ou, confiant en votre parole,
Diane, je vais m'ahandonner tranquille à mon sort et à ma
vie. penser au royaume et non à mon ennemi, ne plus du
tout m'occuper ennn du vicomte d'Exmès; ou bien je vais
faire mettre I homme qui m'en veut hors d'état de me nuire,
dénoncer à qui de droit ses insultes, et, trop haut placé et
trop fièrement Inspiré pour me défendre moi-même, laisser
ce soin .'i ceux dont le devoir est de garder ma personne.
— Qui sont donc ceux-là. Sire? demanda Diane.
— Mais, dit le roi, monsieur de Montmorency d'abord,
connétable et chef de l'armée.
— Monsieur de Montmorency ! répéta Diane en frisson-
nant.
Ce nom abhorré de Montmorency lui rappelait à la fcis
tous les malheurs du père de Gabriel, sa longue et dure
captivité et sa mort. SI Gabriel, à son tour, tombait entre
les mains du connétable, un sort pareil lui était promis, il
était perdu I
1
158
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Diane Tildevant les yeux de sa pensée celui (luelle avait i
tant aimé plongé dans un cachot sans air, y mourant en
une nuit, ou, chose plus terrible ! en vingt ans, et mourant
en accusant Dieu, les hommes et surtout Diane, qui, sur
quelques paroles incertaines et équivoques, l'aurait lâche-
ment livré.
Rien ne prouvait que la vengeance de Gabriel voulût ou
pût atteindre le roi ; il était certain que la rancune de
monsieur de Montmorency n'épargnerait pas Gabriel.
Diane, en quelques secondes, se représenta à l'esprit tout
cela, et quand le roi, posant définitivement la question,
Idl demanda :
— Eh bien ! Diane, quel conseil me donnez-vous ? Comme
vous pouvez mieux que moi conjecturer les dangers que Je
cours, votre parole sera ma loi. Dois-je ne plus m'occuper
de monsieur'd'Exmès, ou m'en occuper au contraire?
— Sire, répondit Diane qu'effraya l'accent de ces der-
nières paroles du roi, je n'ai pas à donner à Votre Majesté
d'autre conseil que celui de sa conscience. Si tout autre
qu'un homme offensé par vous. Sire, vous eût manqué de
respect sur votre chemin ou vous eût abandonné traitreu- |
sèment à votre danger, vous ne seriez pas venu me con- ;
sulter, je pense, pour tirer un juste châtiment du coupable. ,
Quelque impérieux motit a donc engagé Votre Majesté
au silence du pardon. Or, je ne vols pas de raison pour
qu'elle cesse d'agir comme elle a commencé de le faire.
Car enfin, monsieur d'Exmès, si la pensée d'un crime pou-
vait lui être venue, ne pourrait, ce me semble, attendre
deux occasions meilleures que celles qui se sont offertes à
lui dans une galerie solitaire du Louvre, et dans la forêt
de Fontainebleau, sur le bord d'une fondrière. .
— Cela suffit, Diane, dit Henri, je ne vous demandais
pas autre chose. Vous avez effacé de mon âme un grave
souci, je vous en remercie, chère enfant. Xe parlons plus
de ceci. Je vais pouvoir songer en toute liberté d'esprit aux
fêtes de nos mariages. Je veux qu'elles soient splendides,
je veux aussi que vous y soyez splendlde. entendez-vous,
Diane?
— Que Votre Majesté m'excuse, dit Diane, mais je vou-
lais lui demander justemiiii !a ijermis.sion de ne point
paraître à ces réjouissances. J aimerais mieux, s'il faut
l'avouer, rester dans ma solitude.
— Eh quoi : dit le roi, mais ne savez-vous pas, Diane,
que ce sera une pompe toute royale? Il y aura des jeux
et des tournois les plus beaux du monde, et je serai moi-
même un des tenans de la lice. Quelle affaire peut donc
vous écarter de ces spectacles magnifiques, ma fille aimée?
— Sire, reprit Diane d'un ton grave, j'ai à prier...
Quelques minutes après, le roi quittait madame de Castro,
l'âme allégée d'une partie de ses angoisses.
Mais ces angoisses, il le< laissait toutes au coeur de la
p.auvre Diane.
LXXXIV
PRÉSAGES
Le roi, dès lors, à peu prés délivré des inquiétudes qui
l'attristaient, pressa de toute son activité les préparatifs de
ces fêtes magnifiques qu'il voulait donner à sa bonne ville
de Paris, à l'occasion des heureux mariages de sa tille
Elisabeth avec Philippe II, et de sa sœur Marguerite avec
le duc de Savoie.
Mariages bien heureux, en effet, et qui méritaient certes
d'être célébrés par tant de réjouissance ! le poète de don
Carlos a dit de façon qu'il n'y a plus à le redire où abou-
tit le premier. Nous allons voir ce qu'amenèrent les préli-
minaires du second.
Le contrat de ce mariage de Philibert-Emmanuel avec la
princesse Marguerite de France devait être signé le
28 Juin.
Henri annonça que ce 28, et les deux Jours suivans. Il y
aurait aux Tournelles lice ouverte pour tournois et autres
jeux chevaleresques.
Et. sous prétexte de mieux honorer les deux époux, mais
en réalité dans le but de satisfaire son goût passionne
pour ces sortes de Joutes, le roi déclara qu'il serait lui-
même au nombre des tenans. ,
Mais le matin du 2S juin, la reine Catherine de Médicis.
qui pourtant ne sortait guère en ce temps-là de sa retraite,
fit demander avec insistance un entretien au roi.
Henri, cela va .sans dire, acquiesça tout d'abord à ce
désir de sa femme et de sa dame.
Catherine entra tout émue dans la chambre du roi.
— Ah ! cher Sire, s'écria-t-elle, dès qu'elle le vit, au
nom de Jésus ! Je vous en conjure, jusqu'à la fin de ce mois
de Juin, ne sortez pas du Louvre.
— VA pourquoi cela, madame? demanda Henri, étonné
de ce brusque débat.
— Sire, il doit vous arriver malheur ces jours-ci, reprit
la Florentine.
— Qui vous a dit cela ? fit le roi.
— Votre étoile, Sire, observée cette nuit par moi et mon
astrologue italien, avec les signes les plus menaçans de
danger, de danger mortel.
Il faut savoir que Catherine de Médicis commençait dés
lors à se livrer à ces pratiques de magie et d'astrologie
Judiciaire, qui, s'il faut en oroiie les mémoires du temps.
lui mentirent rarement dans tout le cours de sa vie.
Mais Henri II était fort incrédule à l'endroit des astres
et répondit à la reine, en riant :
— Eh ! madame, si mon étoile m'annonce un danger,
il m'atteindra aussi bien ici que dehors.
— Xon, Sire, répondit Catherine, c'est sous le ciel, et à
l'air libre que le péril vous attend.
— Vraiment? c'est peut-être alors quelque coup de vent,
dit Henri.
— Sire, ne plaisantez pas sur ces choses ! reprit la reine.'
Les astres sont la parole écrite de Dieii.
— Eh bien ! il faut convenir, dit Henri, que l'écri-
ture divine est en général bien obscure et bien embrouillée.
— Comment cela Sire ?
— Les ratures y rendent, je pense, le texte inintelligible;
de telle sorte que chacun peut y déchiffrer à peu près ce j
qu'il veut. Vous avez vu, n'est-il pas vrai, madame, dans i
le grimoire céleste, que ma vie était menacée si je quit-
tais le Louvre?
— Oui, Sire.
— Eh bien ! Forcatel y a vu, le mois passé, autre chose.
'Vous estimez, Forcatel, Je crois, madame?
— Oui. dit la reine, c'est un savant homme ! qui lit
déjà là où nous ne faisons encore qu'épeler.
— Apprenez donc, madame, reprit le l'oi, que Forcatel
a lu pour moi, dans vos astres, ce beau vers qui n'a d'autre
défaut que d'être inintelligible :
« Si ce n'est Mars, redoutez son image. »
— En quoi cette prédiction inflrme-t-elle celle que Je
vous apporte? dit Catherine.
— Attendez, madame l reprit Henri II. J'ai là quelque
part ma nativité qui fut composée l'an dernier. Vous rap-
pelez-vous ce qu'elle me présage ?
— Mais assez vaguement. Sire.
— D'après cette nativité, madame, il est écrit que je
mourrai en duel : ce qui sera rare et nouveau pour un roi.
assurément ! Mais un duel, ce n'est pas l'image de Mars,
il me semble, c'est bien Mars lui-même, à mon humble
avis.
— Que concluez-vous. Sire, de ceci? dit Catherine.
— Mais, madame, que, puisque toutes les prédictions
sont contradictoires, il est plus sûr de ne croire à auctme
d'elles. Ces menteuses se démentent les unes les autres,
vous voyez bien.
— Et Votre Majesté quittera le Louvre ces jours-ci?
demanda Catherine.
— En toute autre circonstance, dit le roi. Je serais heu-
reux, madame, de vous être agréable en y demeurant avec
vous. Mais j'ai promis et annoncé publiquement que j'Irais
à ces fêtes : je dois y aller.
— Au moins. Sire, vous ne descendrez pas dans la lice?
reprit Catherine.
— Ici encore, ma parole donnée m'oblige, ù mon grand
regret, de vous refuser, madame. Mais quel danger y a-t-il
dans ces jeux? Je vous suis reconnaissant du fond du cœur
de votre sollicitude; pourtant, lai.ssez-moi vous dire que
de telles craintes sont chimériques, et qu'y céder serait
faire croire faussement aux périls de ces gentils et plaisans
tournois, que Je ne veux pas du tout qu'à cause de moi
l'on abolisse.
— Sire, reprit Catherine de Médicis vaincue, je suis
habituée à céder à votre volonté. Encore aujourd'hui je
me résigne, mais avec la douleur et l'effroi dans le cœur.
— Et vous viendrez aux Tournelles, n'est-ce pas. madame?
dit le roi en baisant la main de Catherine, ne fût-ce que
pour applaudir à mes coups de lance, et vous convaincre
par vous-même de l'aveuglement de vos craintes...
— Je vous obéirai jusqu'au bout, Sire, lui dit la reine
en se retirant.
Catherine de Médicis assista, en effet, avec toute la cour,
moins Diane de Castro, à ce premier tournoi, où, tout le
Jour, le roi courut des lances contre tout venant.
— Eh bien ! madame, les étoiles avaient donc tort i dit-
Il en riant, le soir, à la reine.
Catherine secoua tristement la fête.
— Hélas ! le mois de Juin n'est pas fini, dit-elle.
Mais le second Jour, 29 Juin, ce tut de même : Henri ne
(juitta pas la lice, et 11 y eut autant de bonheur que de
hardiesse.
LES DEUX DIANE
Ij»
— Vous voyez, madame, que les astres je trompaient
aussi pour aujoiirillmi. Uit-ii encore à Catherine lox'squ'ils
rentrèrent au Louvre,
— Ah ! Sire, je n'en redoute que plus le Iroisième jour !
s'écria la reine.
Ce dernier jour des tournois, 30 juin, un vendredi,
devait être le plus beau et le plus brillant des trois, cl
clore dignemenl ces premières létes.
Les quatre tenans étaient :
Le roi, qui iiiu'tait pour livri^e, blanc et noir, les cou-
leurs de madame de Poitiers.
Le duc de Guise, qui portait blanc et incarnat,
Alphonse d'Esté, duc de Ferrare, qui portait jaune et
rouge.
Jacques de Savoie, duc de Xemours, qui portait jaune
et noir,
« C'étaient là, dit Brantôme, quatre princes des meil-
leurs hommes d'armes qu on eût pu trouver, non pas seu-
lement en France, mais en autres contrées. Aussi hrent-ils
tout ce jour-là merveilles, et ne savait-on a qui donner la
gloire, encore que le roi fiit un des plus excellens et des
adroits à cheval de son royaume.
Les chances, en effet, se partagèrent belles entre ces
quatre habiles et renommés tenans. et les courses se suc-
cédaient, la journée s'avançait, sans qu'on pût dire à, qui
appartiendrait l'honneur du tournoi.
Henri II en était tout animé et tout enfiévré. Il était,
dans ces jeux et passes d'armes, comme dans son élément,
et il tenait à vaincre là autant peut-être que sur de vrais
champs de bataille.
Cependant le soir venait, et les trompettes et clairons
sonnèrent la dernière course.
Ce fut monsieur de Guise qui la fournit, et il le fit aux
jrrands apiilaudissements des dames et de la foule assem-
blée.
Puis la reine, qui respirait enfin, se leva.
C'était le signal du départ.
— Quoi! est-ce donc fini? s'écria le roi excité et jaloux.
Attendez, mesdames, attendez ! n'est-ce pas à mon tour a
courir?
M. de Vieilleville fit observer au roi qu'il avait ouvert
la lice le premier, que les quatre tenans avaient fourni
un pareil nombre de courses, que l'avantage était, il est
vrai, resté égal entre eux. et qu'il n'y avait pas de vain-
queur mais qu'enfin la lice était fermée et la journée
finie.
— Eh ! reprit Henri avec impatience, si le roi entre le
premier, il doit sortir le dernier. Je ne veux pas que cela
finisse ainsi, .4ussi bien voilà encore deux lances entières.
— Mais. Sire, reprit monsieur de 'VieilleviUe, il n'y a plus
dassaillans.
— Si fait, dit le roi. tenez, celui-là qui a toujours tenu
sa visière baissée et n'a pas couru encore. Qni est-ce. Vieil-
leville?
— Sire, je ne sais pas,,, je n'avais pas remarqué, dit
Vieilleville.
— Eh I monsieur ! dit Henri en s'avançant vers l'Inconnu,
vous allez, s'il vous plaît, rompre une lance, cette dernière
lance avec moi.
L'homme fut un peu de temps sans répondre, puis enfin,
d'une voix grave, profonde et émue •
— Que Votre Majesté, dit-il, me permette de refuser cet
honneur.
Sans que Henri pût s'en rendre compte, le son de cette
voix mêla un trouble étrange à l'impatience fébrile dont il
était agité.
— Vous permettre de refuser ! non, je ne permets pas
cela, monsieur, dit-il avec un mouvement nerveux de colère.
Alors l'inconnu leva silencieu,sement sa visière.
Et, pour la troisième fois depuis quinze jours, le roi
put voir le visage pâle et morne de Gabriel de Montgom-
mery.
LXXXV
TOURNOI FATAL
A 1 a.spect de cette .sombre et solennelle figure du jeune
comte de Montgommery. le roi avait senti un frémi.ssement
de surprise et pent-êlre de terreur courir par toutes ses
veines.
Mais il ne voulut pas s'avouer à lui-m.'me. encore moins
laisser voir aux autres, ce premier mouvement qu il ré-
prima anssitf>t. Son àme réagit contre son instinct, et,
justement parce qu'il avait eu peur une seconde 11 se
montra brave et même téméraire
Gabriel dit une seconde fois de sa voix lente et grave :
— Je supplie Votre Majesté de ne pas persister dans sa
volonté I
— J'y persiste cependant, monsieur de Montgommery,
répondit le roi,
Henri, là vue éblouie par tant d'émotions contraires,
croyait deviner une sorte de défi dans les paroles et
l'accent de Gabriel, Effrayé par le retour de ce trouble
étrange que Diane de Castro avait un moment dissipé, il .se
raidissait énergiquement contre sa faiblesse, et voulait en
Unir avec ces lâches inquiétudes qu'il jugeait indignes de
lui. Henri II, un fils de France, un roi l
Il dit donc encore à Gabriel avec une fermeté presque
exagérée :
— Apprètez-votis, monsieur, à courir contre moi,
Gabriel, l'àme aussi bouleversée pour le moins que celle
du roi. s'inclina sans répondre.
En ce moment, monsieur de Boisy, le grand-écuyer,
s'approcha et dit au roi que la reine l'envoyait conjurer de
sa part Sa Majesté de ne plus courir pour l'amou" d'elle.
— Répondez à la reine, dit Henri, que précisément c est
pour l'amour d'elle que je veux encore courir cette lance.
Et, se tournant vers monsieur de Vieilleville :
— Allons ! monsieur de Vieilleville, armez-moi sur-le-
champ, dit-il.
Dans sa préoccupation, il demandait à monsieur do
Vieilleville un service qui rentrait dans les attributions do
la charge du grand écuyer. monsieur de Boisy. INfonsienr
de Vieilleville surpris le lui fît respectueusement remar-
quer.
— C'est juste ! dit le roi en se frappant le front. Où donc
ai-Je la tête?
Il rencontra le regard froid et immobile de Gabriel, et
reprit avec impatience :
— Mais si? j'avais raison! Ne faut il pas que monsieur
de Boisy aille achever la commission de la reine et lui
reporter mes paroles ? Je savais bien ce que je faisais et c^
que je disais ! .\rmez-moi. monsieur de Vieilleville,
— Cela étant, Sire, dit monsieur de Vieilleville, et puis-
que Votre Majesté veut absolument rompre encore cette
dernière lance, je lui ferai observer que c'est à moi de
la courir contre elle, et je réclame mon droit. En effet,
monsieur de Montgommery ne s'est pas présenté au com-
mencement dans la lice, et n'y est entré que lorsqu'il la
croyait fermée.
— Vous avez raison, monsieur, dit vivement Gabriel, et
je me retire pour vous céder ma place.
— Mais dans cet empressement du comte de Montgom-
mery à éviter tout combat avec lui. le roi s'obstinait à
voir les ménagemens insultans d'un ennemi qui s'imagi-
nait lui faire peur,
— Non ! non ! répondit-il à monsieur de Vieilleville en
frappant du pied la terre. C'est contre monsieur de Mont-
gommery et non contre un antre que je veux courir cette
fois ! et voilà bien assez de délais ! Armez-moi,
Il échangea un regard hautain et fier contre le regard
fixe et grave du comte, et. sans rien ajouter, il avança le
front pour que monsieur de Vieilleville lui mit l'armet.
Evidemment, son destin l'aveuglait.
Monsieur de Savoie vint encore le supplier de quitter le
champ au nom de Catherine de Médicis,
Et, comme le roi ne répondit niême plus à ses instances,
il ajouta tout bas :
— ^Madame Diane de Poitiers. Sire, m'a dit aussLde vous
prévenir en secret de prendre garde avec qui vous alliez
disputer cette fois l.a partie,
.\u nom de Diane. Henri tressaillit comme malgré lui,
mais réprima encore ce tressaillement.
— Vais-je donc avoir l'air de craindre devant ma dame!
se dit-il.
Et il garda toujours le silence hautain d'un homme impor-
tuné et déterminé.
Cependant, monsieur de Vieilleville. tout on l'armant,
lui disait de son coté à voix basse :
— Sire, je jure le Dieu vivant qu'il y a plus de trois nuits
que je ne fais que songer qu'il vous doit arriver quelque
malheur aujourd'hui, et que ce dernier juin vous est
fatal (1).
Mais le roi ne parut pas même l'avoir entendu : il était
déjà armé et 11 saisit sa lance.
Gabriel tenait la sienne et comparaissait aussi en lice.
Les deux champions montèrent à cheval et prh'ont champ.
Il se fit alors dans la foule un silence étrange et profond.
Tous .les yeux- étalent attentifs, tontes les respirations sus-
pendues.
Pourtant, le connétable et Diane de Castro étant absens.
chacun, à l'exception de madame de Poitiers, ignorait (,u'il
(I) Mt'nir»iics de Vincent Ciirloîx, soci'ètaire diî M. de Vicillcvîli^'
160
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
y eût entre le roi et le comte de Montgommery des motifs
de haine et des sujets de vengeance. Nul ne prévoyait
clairement à un combat simulé une issue sanglante. Le
roi habitué à ces jeux sans danger, s'était montré cent
fois, depuis trois jouis, dans l'arène, dans des conditions en
apparence semblables à celles qui se présentaient encore.
Et cependant, dans cet adversaire resté mystérieux jus-
qu'au bout, dans ses refus significatifs de combattre, dans
l'obstination aveugle du roi, on sentait vaguement quel-
que chose d'inusité et de terrible, et, devant ce danger
inconnu, on se taisait et on attendait. Pourquoi? personne
n'aurait pu ie dire ! Mais un étranger qui fût arrivé en ce
moment, à voir l'air de tous les visages, se serait dit ;
Quelque événement suprême va certainement avoir lieu !
Il y avait de l'effroi dans l'air.
Une circonstance remarquable donna un signe évident de
cette disposition sinistre des pensées de la foule :
Aux courses ordinaires, et tant quelles duraient, les clai-
rons et les trompettes sonnaient de continuelles et étour-
dissantes fanfares. C'était comme la voix éclatante et
joyeuse du tournoi.
Mais lorsque le roi et Gabriel entr-ïrent dans la lice, les
trompettes se turent tout à coup et toutes ensemble ; il n'y
en eût plus une seule qui chantât, et, sans qu'on s'en rendit
compte. 1 attente et 1 horreur générales, dans ce silence
inaccoutumé, redoublèrent.
Les deux champions, bien plus encore que les assistans,
ressentaient ces impressions extraordinaires de trouble qui
remplissaient pour ainsi dire l'atmosphère.
Gabriel ne pensait plus, ne voyait plus, ne vivait plus,
presque. Il allait machinalement et comme dans un rêve,
faisant d'instinct ce qu'il avait déjà fait dans des circons-
tances pareilles, mais conduit en quelque sorte par une
secrète et puissante volonté qui, à coup sûr, n'était pas la
sienne.
Le roi était plus passif et plus égaré encore. Il avait aussi
devant les yeux une espèce de nuage, et, pour lui-même
avait l'air d'agir et de se mouvoir dans une fantasmagorie
inouïe qui n'était ni la réalité ni le songe.
Il y eut toutefois un éclair de sa pensée où il revit nette-
ment et à la fois les prédictions que la reine lui avait ap-
portées l'avant-veille au matin, celles de sa nativité, et
celles de Forcatel. Tout à coup, éclairé par je ne sais
quelle lueur terrible, il comprit et le sens et les corrél.a-
tions de ces sinistres augures. Une sueur froide l'inonda
de la tète aux pieds. Il eut un instant l'envie de sortir de
la lice et de renoncer à ce combat. Mais quoi ! ces milliers
d'yeux attentifs pesaient sur lui et le clouaient à sa place !
D'ailleurs, monsieur de Vielleville venait de donner le
signal du départ.
Le sort en est jeté. En avant! et que Dieu lasse ce qu'il
lui plaira !
Les deux chevaux partirent au galop, en ce moment plus
intelligens et moins aveugles peut-être que leurs lourds
cavaliers bardés de fer.
Gabriel et le roi se rencontrèrent au milieu de l'arène.
Leurs lances à tous deux se choquèrent et se rompirent
sur leurs cuirasses, et ils se dépassèrent sans aucun acci-
dent.
Les pressentimens d'épouvante avaient donc eu tort ! Il
y eut comme un grand murmure de joie qui s'échappa à
la fois de toutes les poitrines soulagées. La reine éleva
vers Dieu un regard reconnaissant.
Mais on se réjouissait trop tôt !
Les cavaliers, en effet, étaient encore dans la lice. Après
avoir touché ch.acun l'extrémité opposée à celle par où ils
étaient entrés, ils devaient revenir au galop à leur point
de départ, et, par conséquent, se rencontrer une seconde
fois.
Seulement, quel danger pouvait-on craindre encore? ils
se croisaient sans se toucher.
Mais soit dans son trouble, soit avec intention, soit par
malheur, qui sut jamaLs la cau.se hormis Dieu? Gabriel,
en revenant, ne jeta pas, selon la coutume, \a tronçon de
la lance brisée qui lui était resté dans la main. Il le porta
baissé devant lui.
Et, en courant, emporté par son cheval lancé au galop.
Il rencontra au retour avec ce tronçon la tète de Henri II !
La visière du casque fut relevée par la violence du coup,
et l'éclat de la lance entra profondément dans l'oeil du roi
et sortit par l'oreille.
11 n'y eut que la moitié des spectateurs déjà distraits et
levés pour le départ qui vit ce coup terrible. Mais ceu.x-Ià
poussèrent un gi'and cri qui avertit les autres.
Cependant, Henri avait lAché la bride, sétait attaché au
col de son cheval, et avait achevé ainsi la carrière au bout
dé laquelle le reçurent messieurs de Vieillevllle et de
Boisy.
— Ah : je suis mort! ce fut la première parole du roi.
H murmura encore :
— Qu'on n'inquiète pas monsieur de Montgommery !..
c'était juste... je lui pardonne.
Et il s'évanouit.
Nous ne peindrons pas le trouble qui suivit. On entraîna
Catherine de Médicis à demi morte. Le roi fut transporté
sur-le-champ dans sa chambre des Tournelles. sans qu'il
eût repris connaissance un seul instant.
Gabriel était descendu de cheval, et restait debout con-
tre la barrière, immobile, pétrifié, et comme frappé lui-
même par le coup qu'il avait porté.
Les dernières paroles du roi avaient été entendues et ré-
pétées. Nul n'osait donc 1 inquiéter. Mais on chuchotait
autour de lui, et on le regardait à l'écart avec une sorte
d'effroi.
L'amiral de Coligiiy. qui avait assisté au tournoi, eut
seul le courage de s'approcher du jeune homme, et, pas-
sant près de lui, à sa gauclie, lui dit à voix basse :
— Voilà un accident terrible, ami ! Je sais bien que '.e
hasard a tout fait ; nos idées et les discoiu'S que vous
avez entendus, à ce que m'a dit La Renaudie, au concilia-
bule de la place Maubert, ne sont assurément pour rien
dans cette fatalité! N'importe! bien qu'on ne puisse vous
accuser d'un accident, soyez sur vos gardes. Je vous donne
le conseil de disparaître pour un temps, et de quitter Paris
et même la France. Comptez sur moi toujours. Au revoir.
— Merci, répondit Gabriel sans changer d'attitude.
Un triste et faible sourire avait effleuré ses lèvres
pâles, tandis que le chef protestant lui parlait.
Coligny lui fit un signe de tête et s'éloigna.
Quelques momens après, le duc de Guise, qui venait de
voir emporter le roi. s avança à son tour du côté de Ga-
briel en donnant quelques ordres.
Il passa aussi près du jeune comte, à sa droite, et, en
passant, lui dit à l'oreille :
— Un coup bien malheureux, Gabriel ! Mais on ne peut
vous en vouloir : il faut seulement vous plaindre. Voyez
donc pourtant ! si quelqu'un avait entendu la conversation
que nous avons eue aux Tournelles. quelles affreuses con-
jectures tireraient les médians de ce simple mais bien fu-
neste hasard ! C'est égal, me voici puissant, et je suis tout
à vous, vous le savez. Ne vous montrez pas pendant quel-
ques jours, mais ne quittez pas Paris, c'est inutile. Si
quelqu'un osait se porter votre accusateur, vous vous
souvenez de ce que je vous ai dit : comptez sur moi partout,
toujours, et pour quoi que ce soit.
— Merci, monseigneur, dit encore Gabriel du même ton
et avec le même mélancolique sourire.
. Il était évident que le duc de Guise et Coligny avaient,
non une conviction certaine, mais un vague soupçon que
l'accident qu'ils feignaient de déplorer n'était pas tout à
fait un accident. Au fond, le protestant et l'ambitieux, sans
vouloir en convenir vis-à-vis de leur conscience, présumaient
bien, celui-ci que Gabriel avait saisi à tout has;ird l'occa-
sion de servir la fortune d'un protecteur admiré, celui-là
que le fanatisme du jeune liuguenot avait pu l'eutraincr à
délivrer ses frères opprimés de leur persécuteur.
Tous deux s étaient donc cru obligés de venir dire quel-
ques bonnes paroles à leur discret et dévoué auxiliaire, et
voilà pourquoi ils s'étaient rapprocliés de lui tour à tour ,
et voilà pouiquoi Gabriel avait accueilli leur double er-
reur avec ce triste sourire.
Cependant le duc de Guise était rentré dans les groupes
troublés qui 1 entouraient. Gabriel jeta enhn les yeux
autour de lui. vit cette curiosité effrayée dont il était lob-
jet. soupira et se détermina à s éloigner du lieu fatal.
11 revint à son hôtel de la rue des Jardins-Saint-Paul,
sans que personne l'arrêtât ou l'interpellât même.
Aux Tournelles. la chambre du roi était fermée à tout le
monde, excepté à la reine, à ses enfans, et aux chirurgiens
accourus pour assister le royal blessé.
Mais Fernel et tous les autres médecins reconnurent bien
vite qu'il n'y avait plus d'espoir, et qu'ils ne pourraient
sauver Henri II.
Ambroise Paré était à Péronne. Le duc de Guise ne pensa
■ pas à l'envoyer chercher.
Le roi resta quatre jours sans connaissance.
Le cinquième jour, il ne revint un peu à lui que pour
donner quelques ordres, pour commander notamment qu'on
célébrât sur-le-champ le mariage de sa sœur.
Il vit aussi la reine et lui fit ses recommandations tou-
chant ses enfans et les affaires du royaume.
PUIS, la nevre le prit, et le aelire, et l'agonie.
Enfin, le 10 juillet I.jr.9. le lendemain du jour, où selon
sa deriiiere volonté, sa sœur Marguerite en larmes avait
épousé le duc de Savoie, Henri II exylra, après onze longs
jours d agonie.
Le même .iour. madame uiane de Castro était partie ou
plutôt s eiait eniuic pour son ancien couvent des iieneaic-
iines de saint-Quentin, rouvert depuis la paix de caieau-
1 amorêsls.
LES DEUX DIANE
toi
REGNE DE FRANÇOIS H
LXXXVI
NOUVEL ÉTAT DE CHOSES
Pour la favorite comme pour le favori d'un roi, la vraie
mort ce n est ras la mort, c'est la disgrâce.
Le Sis du comte de Moutgommery devait donc avoir suf-
fisamment vengé sur le connétable et sur Diane de Poi-
tiers l'horrible m.irt de son père, si, par lui. les deux cou-
pables tombaient de la puissance daus le.xil. et de l'éclat
dans 1 oubli.
C'est ce résultat que Gabriel attendait encore dans la
morne et songeuse solitude de son liôiel. où il s était
enseveli, après le coup fatal du 30 juin. Ce n'était point
Min propre supplice qu'il redoutait si .Montmorency et sa
complice restaient au pouvoir, c'était leur .ilisolution. Et
il attendait.
Durant les onze jours d'agonie de Henri II. le coiinêtablc
de Montmorency avait mis tout eu oeuvre pour conservev
sa part diniluence dans le gouvernement. U avait écrit
aux princes du sang, les exhortant a venir prendre leur
place dans le conseil du jeune roi. Ses instances s étaient
adressées surtout à Antoine de Bourbon, roi de Navarre, 'e
plus proclie héritier du trône après les frères du roi. U lui
avait mandé de se h.îter, et que le moindre délai allait
donner a des étrangers une supériorité qu on ne pourrait
plus leur ravir Enlin. il avait envoyé courrier sur cour-
rier, excité les uns. sollicité les autres, et n avait négligé
rien pour former uu parti capable de tenir tète a celui des
Guise.
Diane de Poitiers, malgré sa douleur, 1 avait aidé de sou
mieux dans ses efforts ; car sa fortune, a elle aussi, était
maintenant attachée à celle de sou vieil amant.
Avec lui elle ijouvait régner encore, sinon directement,
efficacement du moins.
Eu eifet, quand, le 10 juillet 1559, l'aine des fils de
Henri U fut proclamé roi par le héraut d'armes, sous le
nom de François 11. le jeune prince n avait que seize ans,
et, bien que la loi le déclarât majeur, son âge, sou inex-
périence et la faiblesse de sauté le condamnaient a aban-
donner pour plusieurs années la conduite des affaires a
un ministre idus puissant sous son nom que lui-même.
ur, quel serait i.e ministie ou plutôt ce tuteur'? Le duc
de Guise ou le tounetable'/ Catlienne de iledicis ou An-
toine de Bouibon?
La était la question pendante le lendemain du jour de
la mort de lieuri II.
Ce jour-lâ, Kranvois II devait recevoir à trois heures les
députés du parlement. Celui qu'il leur présenterait comme
son ministre pouvait, en conscience, être salué par eux
comme leur véritable roi.
U s'agissait donc d'emporter la partie, et le matin de ce
12 juillet, Catlierlne de Médlcis et François de Lorraine
s étaient rendus, chacun de son cùté, auprès du jeune roi,
sous prétexte de lui apporter leurs condoléauces. mais, en
réalité, afin de lui souffler leurs conseils.
La veuve de Henri II avait même enfreint, pour ce but
important, l'étiipiette qui lui ordonnait de rester quarante
jours sans se montrer.
Catherine de Médicis, opprimée et laissée à 1 écart par son
mari, avait senti, depuis douze jours, s éveiller en elle cette
vaste et profonde ambition qui remplit le reste de sa vie.
Mais, puisqu elle ne pouvait être la régente d'un roi
majeur, sa .seule chance était de régner par un ministre
dévoué â ses intérêts.
Le connétable de Montmorency ne devait pas être ce minis-
tre, il n'avait pas peu contribué sous le précédent règne
à écarter l'influence légitime de Catherine, pour y substi-
tuer celle de Diane de Poijliers. La reine-mère ne lui
pardonnait pas ces menées, et ne songeait plutôt qu'à le
punir de ses procédés, toujours durs, et souvent barbares
envers elle.
Antoine de Bourbon eût été dans sa main un instru-
ment plus docile. Mais il était de la religion réformée ;
mais Jeanne d'Albret, sa femme, était une ambitieuse, elle
aussi ; mais enfin son titre de prince du sang, joint à ce
pouvoir effectif, pouvait lui inspirer de dangereuses velléi-
tés.
Restait le duc de Guise. Seulement, François de Lorraine
allait-il reconnaître de bonne grâce l'autorité morale de
la reine-mère, ou bien se refuser à tout partage de la
puissance 7
C'était ce dont Catherine de Médicis était bien aise de
s'assurer. Aussi accepta-t-elle avec joie l'espèce d'entre-
vue qu'en présence du roi, dans la matinée de ce jour déci-
sif, le hasard avait amenée entre elle et François de Lor-
raine.
Elle allait trouver ou créer des occasions d'éprouver le
Balafré, et de souder ses dispositions à son égard
Mais le duc de Guise, de son cùté. n'était pas moins ha-
uts L>J.UX DIANE
bile en politique qu'à la guerre, et il se tint soigneuse-
ment sur ses gardes.
Ce prologue avant la pièce se passait au Louvre, dans la
chambre royale où François II avait été installé la veille,
et n'avait pour acteurs que la reine-mère, le Balafré, le
jeune roi et Marie Stuart.
François et sa jeune reine, a coté de ces ambitions déji\
égoïstes et froides de Catherine et du duc de Gui.se, n'étaient,
eux, que des enfans charmans. naïfs et amoureux, dont la
confiance devait appartenir au premier venu qui saurait
adroitement s'emparer de leurs âmes.
;ls pleuraient sincèrement la mort du roi leur père, ev
Catherine les trouva tout tristes et désolés.
— Mon fils, dit-elle a François, c est bien à vous de don-
ner ces larmes â la mémoire de celui que. le premier de
tous, vous devez regretter. Vous savez si je partage cette
amere douleur? Cependant, songez aussi que vous n'avez
pas seulement des devoirs de fils a remplir. Vous êtes père
a votre tour, père de votre peuple ! Après avoir accordé au
passé ce légitime tribut de regrets, tournez-vous vers l'ave-
nir. Souvenez-vous enfin que vous êtes roi, mou fils, ou plu-
tôt Votre Majesté, pour me conformer à uu langage qui
vous rappelle en même temps et vos obligations et vos
droits.
— Hélas: dit François II en secouant la tête, c'est ma-
dame, un bien lourd fardeau que le sceptre de France
pour des mains de seize ans, et rien ne m avait préparé à
penser qu'un tel poids dût accabler sitôt ma jeunesse sans
expérience et sans gravité.
— Sire, reprit Catherine, acceptez, avec résignation et
reconnaissance a la lois, la charge que Dieu vous impose-
ce sera ensuite â ceux qui vous entourent et qui vous ai-
ment a l'alléger de tout leur pouvoir. ,-, u loindre leurs
meiu ^^^ ^'""'"^^ ''"""^ ^°"^ "'^f ^ '^ soutenir digne-
— Madame .. je vous remercie... murmura le jeune roi
embarrassé de la réponse .'i faire â ces avances
Et machinalement il tournait .ses regards du coté du duc
de Guise comme pour demander des conseils a l'oncle de
sa femme.
Au premier pas dans la royauté, et même vis-à-vis de sa
mère, le pauvre adolescent couronné sentait déjà instincti-
u'ineiit des embûches sur son chemin.
Mais le duc de Guise lui dit alors sans hésiter ;
— uui, sire, votre Majesté a raison: remerciez, remer-
ciez avec effusion la reine de ses bonnes et encourageantes
paroles. Mais ne vous contentez pas de la remercier. Dites-
lui aussi avec hardiesse que parmi ceux qui vous aiment
et que vous aimez, elle est au premier rang enfin, et que,
par ainsi, vous aevez compter et vous comptez sur soii
efficace et maternel concours dans la tâche difficile que
vous êtes appelé si jeune à remplir.
— Mon oncle de Guise a été l'inierprète fidèle de mes
pensées, madame, dit alors tout ravi le jeune roi à sa mère
et SI, de peur de les affaiblir, je nj vous répète point ses'
expressions, tenez-les cependant pour dites par moi-même
madame et mère bien aimée, e' daignez promettre a ma far'
blesse votre précieux appui.
La reine-mere avait Jeté déjà au duc de Guise un coup
d'oeil de bienveillp.nce et d c.sentiineut.
— Sire, répondit-elle à sou fils, le peu de lumière que
je possède est a vous, et je serai lieiireuse et hère chaqut
iois que vous me consulterez. Mais je ne suis qu'une femme,
et il faut a côté de vctre trône uu défenseur qui puisse'
tenir une épée. Ce bras tort, cette énergie virile, Votre Ma-
jesté saura les trouver sans doute parmi ceux-là mêmes qui
l'alliance et la parenté font ses soutiens naturels.
Catlierine de Médicis payait tout de suite au duc de Guiso
.sa dette de bons procédés.
Ce fut entre eux comme un pacte muet conclu par un
seul regard mais qui, avouons-le. n'était sincère ni d'uD
côte ni de l'autre, et ne devait pas, on le verra, être tort
drr.ible.
Le jeune roi comprit sa mère, et, encouragé par un re-
gard de Marie, tendit sa main timide au Balafré
Dans ce serrement de main, il lui donnait le gouvernement
de la France.
Toutefois, Catherine de Médicis ne voulut pas laisser son
rtls s'engager trop avant, jusqu'à ce que le duc de Guise
lui eût donné à elle-même des gages certains de son bon
vouloir.
Elle devança donc le jeune roi, qui allait probablement
confirmer par quelque promesse formelle son geste de con-
fiance, et prit la parole la première ■
— En tout cas, avant que vous ayez un ministre. Sire,
dit-elle, votre mère a non pas une faveur à vous deman-
der, mais une réclamation à vous faire
— Dites uu ordre a me donner, madame, répondit Frao-
çois H. Parlez, je vous prie
— Eh bien ! mon fils, reprit Catherine, il s'agit d'une
femme qui ma fait beaucoup de mal, et en a fait plus en-
il
162
ALEX.\NDnE DUMAS ILLUSTRE
core â la France. Ce n est pas à nous à blimer les faibles^
ses de celui qui nous esl plus que jaciiis sacie. Mais enfin
votre père n est malheureusement plus. Siie : sa volonté
ne règne plus dans ce cbâteau, et cepeudam cette femme.
que je ne veii-x même pas nommer, ose y Uemenit-r encore
et minflige jusqu au tout l'insulte de sa présence. Pen-
dant la longue létùar-'ie du roi, on lui avait déjà repré-
senté qu il n'était pas convenable qu elle restât au Louvre.
— Le roi est-U mort? a-t-elle demandé. — Non, il respire
encore. — Eh bien : personne que lui n a U ordre â me don-
ner. Et elle est impudemment restée.
Le duc de Guise interrompit avec respect la retne-mère
et se hâta de dire :
— Pardou. madame ; mais je crois connaître les inten-
tions de Sa Majesté au sujet de ceUe dont vous parlez.
Et, sans autre préimbule. il frappa stir nn timbre pour
appeler. Un valet parut
— Qu'on la.«se prévenir madame de Poitiers, lui dit-il,
que le roi veut lai parler â l'instant.
Le valet s inclina et sorrit pour accomplir l'ordre.
Le jeune r.ji ne paraissait pas le moins du monde s éton-
ner ou s'itquiéter de cette autorité qu'on prenait ainsi
de ses mains sans son aveu. Le fait est qu il était ravi de
tout ce qui pouvait diminuer sa responsabilité et lui épar-
gner la peine d ortlonner et d agir.
Toutelois. le Balafré voulut donnM à sa démaicUe la
sanction de l'acquiescement royal.
— Je ne crois pas trop présumer, n'est-ce pas. Sire, repiit-
îl en me ôLsant certain des désirs de Votre Majesté sur
cette question ".
— Non. certes, notre cher oncle, reprit François avec em-
pressement. .\lle2 : faite:; ! je sais d'avance que ce que
vous ferez sera bien fait.
— El ce que vous dites est bien dit, mon mignon, glissa
doucement Marie Stuart a l'oreille île son mari
François rougit de satisfaction et d'orgucU. Pour un mot,
pour un regard d apprcbation de sa Marie adorée, Ll eût. 3
vial dire, compromis et livré tous les royaumes de la
terre.
La reine-mère attendait avec une curiosité impatiente le
parti qu allait prendre le duc de Guise
Elle crut cependant devoir ajouter, autant rour remplir
13 silence <!ne pour mieux marquer s. 11 intention
— (elle que vous venez de mander. Sire, peut bien d'ail-
leurs, ce me semble, laisser le Louvre E::ns partage a la seule
reine légitime du passé, aussi bien lu'â la charmante reine
du présent, ajouta-t-elle en s iuclin.ant gracieusement vers
ajarie Stuart. L'opulente et belle dame n'a-t-elle pas pour
reluge et consolation son superbe c'uàteau royal d'.\nel,
plus royal et plus superbe, certes, que ma simple maison de
Cliaumûnt-sur-Loire.
1.6 duc de Guise ne répondit rien, mais il nota dans son
esprit celte insinuation.
Il faut l'arouer, il ne détestait pas moins Diane de Poi-
tiers que ne le faisait Catherine de J'édicis. C'est madame
de Valentinols qui, jusque-là, pour plaire a son conné-
table, avait entravé Je tout son pouvoir la fortune et les
aesseins du Balafré : c est elle qui l'eût, sans doute, à tout
Jamais relégué dans l'ombre, si la lance de Gabriel n'eût
brisé, avec la vie de Henri II, le pouvoir de l'enchante-
resse.
Mais le jour de la revanche était arrivé enfin pour Fran-
çois de Lorraine, et i! savait aussi bien liair qu'il savait
aimer.
Dans ce moment, l'huissier annonça à haute voix :
— Madame la duchesse de ■\"alentinois.
fiiane de Poitiers ertra. évidemment troublée, mais hau-
taii.e en- ^-re
LXX.\V1I
srrrE des VE>'iiEASCES de gabbiel
Madame de Valentinols s'inclina légèrement devant le
jeune roi. plus légèrement encore devant Catherine de Mé-
dicis et Marie Stuart. et ne parut même pas s'apercevoir de
la présence du duc Je Cuise.
— Sire, dit-elle, Votre Majesté m'a fait ordonner de com-
paraître de\"ant elle ..
Elle s arrêta. François II. à la fois irrité et tro-iblé par la
fière attitude de lex-favorlte, hésita, rougit, et finit par
dire :
— Notre oncle de Guise a bien vonli! se charger de vcds
tiire connaître nos intentions, raad-ime.
El il se remit à causer â voix basse s^ec >Iarie Stuart.
Diane se retourna lentement vers le Balafré, et voyant le
seurire fin et mcKiueur qui errait sur ses lèvres, essaya
d'y opposer le plus impérieux de ses regards de Junon
crurroucée
Mais le Balafré était beaucoup moins facile à intimider
que son royal neveu.
— Madame dit-il à Diane après on profond salut, le roi
a su le chagrin siucure que vous avait causé le terrible
malheur qui nous a frappés tous. Il vous en remercie. Sa
Majesté croit aller au-devant de votre plus cher désir en
vous permettant de quitter la cour tour la solitude- Vous
pourrez partir aussitôt que vous le jugerez convenable, ce
soir par exemple.
Diane dévora une larme de rage dans son œU enflammé.
— Sa Majesté remplit en effet mon souhait infirae, dit-
elle. Qu aurais-je a faire ici maintenant'? Je n'ai rien tant
à cœur que de me retirer dans mon exil, et cela, monsieur,
le plus tôt possible, soyez tranquille :
— Tout est donc ixrar le mietix, reprit légèrement le
duc de Guise en jouant avec les nœuds de son manteau de
velours, ilals, madame, ajouta-t-il plus sérieusement et en
donnant à sa parole l'accent et la signification d un ordre,
votre château d'.\net, que vous teaez des bontés du feu
roi, est peut-être une retraite bien mondaine, bien ouverte
et bien joyeuse rwur une solitaire désolée comme vous.
Voici donc madame la reine Catheiine qui vous offre en
échange son château de Chaumont-siir Loire, plus éloigné
d? Paris, et partant plus conforme â vos goûts et à vos be-
S'jins du moment, je présume. Il sera à votre disposition
dès que vous le souhaiterez.
Madame de Poitiers comprit fort bien que cet érhange
prétendu déguisai! svilement une confiscation arbitraiire.
îlais que faire? comment résister? Elle n'avait pins ni cré-
dit, ni pouvoir : Tons ses amis de la veille étaient ses enne-
mis du jour: Il fallait céder en frémissant. Elle céda.
— Je serai heurea.se, dit-elle d une voix sourde, d'offrir à
la reine le magnifique dcraaine que je dois en effet a la
générosité ds son noble époux.
— J'accepte cette réparation, madame, dit sèchement Ca-
therine de Médicis en jetant a Dianfi nr froid regard, et un
regard reconnaissant an duc de Guise
Il semblait que ce fût lui qui fît présent d'.A.net.
— Le château de Chauniunt sttr-Loire est à vous, ma-
dame, ajouta-t-elle, et sera mis en état de recevoir digne-
ment sa nouvelle piTipriétaire.
— Et là, poursuivit le duc de Ourse pour opposer du
moins une innocente raillerie anx furieux coups d'oeil dont
le foudroyait Diane. là dans 'e caioie vous potirrez, ma-
dame vous reposer à loisir des fatigues que vous ont occa-
sionnées, maton dit, durant ces àerniers jours, les nom-
breuses correspondancas et conférenci^ tenues par aous de
concert avec monsieur de Montmorency...
— Je ne croyais pas mal servir celui qui alors encore
était le roi. reprit Diane, en m'enfendant avec le grand
homme d'Etat, le grand homme de guerre de son règne,
pour tout ce qui concernait le bien du royaume.
J^ais, dans sou empressement à rendre un mot pi(|uant
pour un mot piqtiant, madame de Poitiers ne songeait pas
qu'elle fournissait des armes contre elle-même, et rappelait
à la rancune de Catherine de Médicis son autre ennemi,
le connétable.
— C'est vrai. dit. l'implacable reine-mère, monsieur de
■ Montmorency a rempli de sa gloire et de ses traNTiux deux
règnes tout entiers : et il est bien temps, mon fils, ajonta-
t-elle en s'adressant an jeune roi, otie vous songiez à lut
assurer aussi l'honorable retraite qu'il a si laborieusemeni
gagnée.
— Monsieur de Montmorency, reprit Diane avec amer-
tume, s'attend comme moi à cette récompense de ses longs
services: 11 étiit chez moi tout à l'heure quand Sa Majesté
m'a demandée. Il doit y être encore, je vais l'y rejoindre
et lui annoncer les bonnes dispositions où l'on est à son
égard ; il va pouvoir venir présenter tout de suite an roi
ses remerciemens et ses adieux. Et il est homme. Inl, 1
esl connétable, il est un des puissans seigneurs du royaume
sans nul doute, il 'roavera tôt ou tard loccasion de té-
moigner mieux que par des paroles sa profonde recon
naissance à un roi si pieux envers le passé, et aux nou-
veaux conseillers qui concourent si utilement à l'oeuvre de
justice et d'intérêt public qu'il veut accomplir.
— Une menace 1 se dit le Balafré, La vipère se redresse
encore sons le talon. Eh bien, tant mieux : j'aime mieux
cela r
— Le roi est toujours prêt à recevoir monsieur le con-
nétable, reprit la reine-mère toute pftle d'indignation Et.
s: monsieur le connétable a des réclamations ou des obser-
vations à adresser à Sa Majesté, il n'a qu'à venir ! on l'écou-
tera. et, comme vous dites madame, on lui fera 'justice
— Je vais renvoyer, repartit madame de Portiers lîTiD air
de défi.
Elle fit de nouveau au roi et aux deux reines son sahrt
superbe, et sortit, le front haut mais l'âme brisée, l'orgueil
sur le visage et la mort dans le copur.
SI Gabriel eût pu la voir, il se fût trouvé déjà assez vengé
d'elle.
Catherine de Médicis elle-même, au prix de cette Iniml-
Ilation. consentait à ne plus autant en vouloir à Diane!. ,
Setilemcnt la roine-mère avait remarqué avec inquiétude
qu'au nom du connétable le duc de Guise s'était tu, et
LiiS DEUX DIANE
163
n'avait pins relevé les insolentes provocations de madame
lie Poitiers.
Lf Balafré craignaii-U donc monsieur de Montmorency
■ t voulait-U le ménager? ConcIuralt-ll au besoin une al-
liance aTec ce vieil ennemi de Catherine?
Il élait important pour la Florentine de savoir à quoi
> en tenir là-dessus avant de laisser tomber sans résistance
le pouvoir aux mains de François de Lorraine.
Donc, pour le sonder et pour sonder en même temps le
ri.l. elle reprit après la sortie de Diane:
vous sert : car, le roi connaît ma pensée, ce n'est ni le
connétable de .Montmorency, ni Antoine de Navarre qae
je lui voudi'ais pour conseiller. Et, quand je me déclare
pour re.\clusion. ce n'est pas contre vous que je me déclare.
— Jladame. dit le duc de Ouise, croyez, en même temps
qu'à ma profonde reconnaissance, ù. mon dévouement non
moins e.\clusif
Le fin politique appuya sur ces derniers mots comme
s'il eût pris son parti et sacrifié décidément le connétable
a Catherine.
Le procès sera poursuivi.
— Madame de Poitiers est bien impertinente, et parait
bien forte avec .'^jn connétable : .\u fait, il est certain que
si vous rendez â monsieur de .Montmorency quelque auto-
rité, mon fils, ce sera donner à madame Diane la moitié
d» cette autorité.
Le duc de Guise garda encore le silence.
— Quant à mol, poursuivit Catherine, si j'ai un avis à
■ uvrir à Votre .Majesté, c'est celui de ne pas partager votre
■'ivfifiance entre plusieurs, c'est d'avoir pour seul ministre
"u moitsteur de Montmorency, ou votre oncle de GuLsc, ou
votre oncle de Bourb<:)n, à votre choix. Mais l'un ou l'autre
<t non pas les uns et les antres. Une seule volonté dans
l'Etal, avec celle du roi conseillé par le petit nombre de
personnes qui n'ont intérêt qu'à son salut et à sa gloire...
n'est-ce pas la votre opinion, monsieur de Lorraine?
— Oui, madame, si c'est la vôtre, répondit le duc de
f'fuise comme .avec condescendance.
— -Allons: se dit Catherine, je devinais juste! il pensait
a s'appuyer anr le connétable. .Mais entre lui et moi il
faut qu il se décide, et Je ne crois pas qu il y ait lieu
d'hésiter.
— Il me .semble, monsieur de Guise, reprit-elle tout haut,
que vous devez d'autant mleu.\ partager mon avis qu'il
— A la bonne heure ! reprit la reine-mère. Quand ces mes-
sieurs du parlement vont arriver, il est bien qu'ils trou-
vent parmi nous cetti: rare et touchante unanimité de
vues et de sentimens.
— C'est moi surtout qui suis réjoui de ce bon accord !
s'écria le jeune roi en battant des mains. .\vec. ma mère
pour conseiller et mon oncle pour ministre, je commence à.
me réconcilier avec cette royauté qui m'effrayait tant
d'abord.
— Xous gouvernerons en famille, ajotita gaiment Marie
Stnart.
Catherine de Médicis et François de Lorraine souriaient
à ces espérances ou plutôt à ces illusions de leurs jeunes
souverains. Chacun d'eux avait pour le moment ce qu'il
souhaitait, lui, la certitude que la relue-mère i>e s'oppo.se-
rait pas a ce que la toute-puissance lui fût confiée : elle,
la croyance que le ministre partagerait cette toute-puissance
avec elle.
Cependant on annonça monsieur de Montmorency.
Le connétable, il faut le dire, fut d'abord plus digne et
plus calme que madame de Valentinois. .Sans doute aussi
il avait été prévenu par elle et voulait du moins tomber
avec lionneur.
16'i
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Il s'inclina respectueusement devant François II. et prit
le premier la parole.
— Sire, dit-il, je me doutais bien d'avance que le vieux
serviteur de votre père et de votre" aïeul aurait près de
vous peu de faveur. Je ne me plains pas de ce revirement
de fortune que j'avais prévu. Je me retire sans un mur-
mure. Si jamais le roi ou la France ont encore besoin de moi
on me trouvera à Chantilly, sire, et mes biens, mes enfans,
ma propre vie, tout ce que je possède sera toujours au
service de Votre Majesté.
Cette modération parut toucher le jeune roi. qui. plus
embarrassé que jamais, se tourna vers sa mère avec une
sorte de détresse.
Mais le duc de Guise, pressentant bien que sa seule
Intervention allait faire tourner en colère la réserve du
vieux connétable, dit alors avec les formes de la plus exces-
sive politesse :
. — Puisque monsieur de Montmorency quitte la cour, il
voudra bien, je pense, remettre, avant son départ, à Sa
Majesté, le cachet royal que lui avait confié le feu roi et
dont nous avons besoin dès aujourd'hui.
Le Balafré ne s'était pas trompé. Ces simples paroles
excitèrent au plus haut point lire du jaloux connétable.
— Ce cachet. le voici ! dit-il avec aigreur en le tirant de
dessous son pourpoint. J'allais, sans qu'il fût besoin de
m'en prier, le rendre à Sa Majesté ; mais Sa Majesté, je
le vois, est entourée de gens disposés à lui conseiller l'af-
front envers ceux qui n'auraient droit qu'à la reconnais-
sance.
— De qui veut parler monsieur de Montmorency? de-
manda d'un air hautain Catherine.
— Eh? j'ai parlé de ceux qui entourent Sa Majesté, ma-
dame, reprit le connétable revenant à sa nature bourrue
et brutale.
Mais il avait mal phoisi son temps, et Catherine n'at-
tendait que cette occasion pour éclater.
Elle se leva et, dispensée de tout ménagement, commença
à reproclier au connétable les façons rudes et dédaigneuses
dont il avait toujours usé avec elle, son hostilité pour tout
ce qui était florentin, la préférence qu'il avait publiquement
donnée à la maîtresse sur la femme légitime. Elle n'igno-
rait pas que c'était à lui qu'il fallait attribuer toutes
les humiliations souffertes pa?r les émigrés qui l'avaient
suivie ! Elle savait que. pendant les premières années de
son mariage. Montmorency avait osé proposer à Henri II
de la répudier comme stérile, que, depuis, il l'avait lâche-
ment calomniée 1 .
A cela, le connétable furieux, et peu accoutumé aux
reproclies, répondit par un ricanement qui était une nou-
velle insulte.
Cependant, le duc de Guise avait eu le temps de prendre
à voix basse les ordres de François II. ou plutôt de lui
dicter ses ordres, et. â son four, élevant tranquillement
la voix, il foudroya son rival, à la plus grande satisfaction
de Catherine de Médicis.
— Monsieur le connétal)le. lui dit-il avec sa politesse nar-
(juoise. vos amis et créatures qui siégeaient avec vous au
conseil, Hochetel, l'.\ubespine et les autres, notamment Son
Kmincnce le garde des sceaux Jean Bertrandi, voudront
probablement vous Imiter dans vos désirs de retraite. Le
roi vous charge de le.s remercier en effet de .sa part Dès
demain ils seront entièrement hbres et déjà remplacés.
— C'est bien! murmura monsieur de Montmorency entre
ses dents.
-- Quant à monsieur de Coligny. votre neveu, qui est à la
fois gouverneur de la Picardie et de l'Ile-de-France, pour-
suivit le Balafré, le roi considère qu'il y a là une double
besogne vraiment trop lourde pour un seul, et veut bien
décharger monsieur l'amiral de l'un des gouvernemens,
à son choix. Vous aurez, n'est-il pas vrai'? la bonté de len
avertir.
— Comment donc ! reprit le connétable avec un doulou-
reux ricanement.
— Pour vous, monsieur le connétable . continua paisible-
ment le duc de Guise.
— Me reprend-on aussi le biton de connétable? interrom-
pit avec aigreur monsieur de Montmorency.
- Oh ! repartit François de Lorraine, vous savez bien
que la chose est Impossible, et que la charge de connétable
n'est pas comme celle de lieutenant général du royaume :
elle est inamovible. Mais nest-elle pas incompatible aussi
avec celle de grand-maitre dont vous êtes également revêtu?
C'est l'opinion de Sa Majesté, qui vous redemande cette der-
nière cliarge, monsieur, et veut bien me l'accorder, à moi
qui n'en al pas d'autre.
— C'est au mieux l reprit Montmorency qui grinçait des
dents. Est-ce tout, monsieur '
-- Mais oui. Je pense, dit le duc de Guise en se ras-
seyant.
Le connétable sentit qu'il lui serait difficile de contenir
plus longtemps sa rage, qu'il allait éclater peut-être, man-
quer de respect au roi, de disgracié devenir rebelle II ne
voulut pas donner cette joie à son ennemi triomphant. Il
salua brièvement et se disposa à partir.
Pourtant, avant de s'éloigner, et comme se ravisant :
— Sire, un dernier mot seulement, dit-il encore au jeune
roi, un dernier devoir à remplir envers la mémoire de
votre glorieux père. Celui qui l'a trappe du cjoup mortel,
l'auteur de notre désolation à tous, n'a peut-être pas été
uniquement maladroit. Sire, j ai du moins tout lieu de le
croire. Dans ce funeste hasard, il a bien pu entrer, selon
moi, une intention criminelle. L'homme que j accuse devait,
je le sais, se croire lé.sé par le roi. Votre Majesté ordonnera
sans doute une sévère enquête à ce sujet...
Le duc de Guise frémit de cette accusation formelle et
dangereuse contre Gabriel. Mais Catherine de Médicis se
chargea cette fois de répor.dr,°.
— Sachez, monsieur, dit-elle au connétable, qu'il n'était
pas besoin de votre intervention pour appeler sur un tel
fait l'attention de ceux auxquels n'était pas moins précieuse
qu'à vous l'existence royale si cruellement interrompue
Moi, la veuve de Henri II. je ne puis laisser à personne
au monde l'initiative dans un soin pareil Soyez donc tran-
quille, monsieur-, vous avez été devancé dans votre sollici-
tude. Vous pouvez vous retirer en pai.x sur ce point.
— Je n'ai rien à ajouter alors, dit le connétable.
Il ne lui était même pas permis de satisfaire personnel-
lement sa profonde rancune contre le comte de Montgom-
mery, et de se porter le dénonciateur du coupable et le
vengeur de .son maitre
Suffoqué de lionte et de colère, il sortit désespéré.
Il partait le soir même pour son domaine de Chantilly.
Ce jour-là madame de Valentinois quittait au.ssi ce Louvre,
où elle avait régné plus que la reine, pour le morne et
lointain exil de Chaumont-sur-Loire, d'où elle ne devait
plus revenir jusqu'à sa mort
Vi.s-à-vis de Diane de Poitiers la vengeance de Gabriel
fut donc accomplie.
Il est tTai que de son côté l'ex-favorite en gardait une
terrible à celui qui l'avait ainsi précipitée de sa grandeur
Pour le connétable, Gabriel n'en avait pas fini avec lui,
et devait le retrouver le jour où il regagnerait son crédit.
Mais n'anticipons pas sur les événemens, et revenons en
liàte au Lou\re. où l'on vient d'annoncer à Fr.auçols II les
députés du parlement.
LX XXVI II
CH.4N0EMENT DE TEMPÉRATURE
Selon le vœu émis par Catherine de Médicis. les envoyés
du parlement trouvèrent au Louvre l'accord le plus par-
fait François II, ayant à sa droite sa femme, et sa mère
,i sa gauclie, leur présenta le duc de Guise comme lieute-
nant général du royaume, le cardinal de Lorraine comme
superintendant des linanres, et François Olivier comme garde
des sceaux. Le Balafré triomphait, la reine-mère souriait
à son triomphe, tout allait pour le mieux ! Et nul symptôme
de mésintelligence ne semblait troubler les fortunés aus-
pices d'im règne qui promettait d'être aussi long qu'heu-
reux
Un des conseillers au parlement pen.sa sans doute qu'une
idée de clémence ne serait pas mal venue dans ce bonheur,
et, en passant devant le roi, cria du milieu d'un groupe :
— Gr,'\ce pour .\nne Dnbourg !
Mais ce conseiller oubliait quel zélé catholique était le
nouveau ministre. Le Balafré, .selon sa manière, feignit
d'avoir mal entendu, et. sans même consulter le i-oi ni
la reine-mère, tant il était sûr de leur assentiment, répon-
dit d'une voix haute et ferme :
— Oui, me.ssieurs, oui. le procès d'.-\nne Dubourg et de
ses coaccusés sera poursuivi et promplement termine, soyez
tranquilles !
Sur cette assurance, les membres du parlement quittèrent
le Louvre, joyeux ou tristes suivant leur opinion, mais per-
suadés tous que jamais gouVernans n'avaient été plus unis
et mieux satisfaits les uns des autres que ceux qu'ils ve-
naient de saluer.
Après leur départ en effet le duc de Guise vit encore sur
les lèvres de Catherine de Médicis le .sourire qui, chaque
fois qu'elle le regardait, y semblait maintenant stéréotypé
Pour François II, il se leva déjà fatigué par toute cette
représentation.
— Nous voilà enfin quittes pour aujourd'hui, j'espère,
de ces affaires et de ces cérémonies, dit-il. Jla mère, mon
onclJ, est-ce que nous ne pourrons pas un de ces jours
laisser un peu Paris, et aller finir le temps de notre deuil
à Blois, par exemple, au bord de cette Loire que Marie aime
tant? Ne le pourrons-nous ras. dites?
— Oh! tachez tous que cela se puisse! dit Marie Stuart
Par ces beaux jours d'été, Paris est si ennuyeux et les
champs sont si gais !
LES DEUX DIANE
105
— Muii:>leur (le Guise verra cela, dit Catherine. Mais pour
aujMurd'liui, mon fils, votre tâche n'est pas encore tout à
lail achevée. .Avant de vous laisser au repos, j'ai encore ;i
u.u> demander une demi-heure de votre temps, et 11 vous
reste a remplir un devoir sacré.
— Leiiuel dune, ma mère? demanda François.
— l"n devoir de justicier. Sire, dit Catherine, celui dans
I '.accomplissement duquel monsieur le connétable s'imagi-
nait m'iivoir devancée. Mais la justice de l'épouse est plus
prompte que celle de 1 ami.
— Que vcui-elle diic^ se demanda le duc de Guise alarmé.
— Siro. reprit Catlierine. votre auguste père est mort de
mort violente. Celui qui l'a Irappé n'est-il que malheureux
ou bien est-il coupable? Je penche, quant à moi, pour cette
dernière supposition Mais, en tout cas. la question, ce
me semble, vaut la peine d'être posée. Si nous acceptions
avec indifférence un pareil attentat, sans prendre même
le soin de demander s'il était volontaire ou non, quels dan-
gers ne courraient pas tous les rois, vous le premier. Sire ?
Une enquête sur ce qu'on appelle l'accident du 30 juin
est donc nécessaire.
— Mais alors, dit le Balafré, il faudrait, à votre avis, ma-
dame, faire arrêter sur-le-champ monsieur de Montgom-
mery comme prévenu de régicide ?
— Monsieur de Montgommery est arrêté depuis ce matin,
dit Catherine.
— .Arrêté: et sur l'ordre de qui? s'écria le duc de Guise.
— Sur le mien, reprit la reine-mère. .Aucune autorité
n était constituée encore. J'ai pris sur moi cet ordre. Mon-
sieur de Montgommery pouvait à tout instant prendre la
fuite, il étal! urgent de le prévenir. 11 a été conduit au
Louvre sans bruit et sans scandale. Je vous demande, mon
nis, de l'interroger.
Sans autre permission, elle frappa sur un timbre pour
appeler, comme avait fait le duc de Guise, deux heures au-
paravant.
Mais cette fois, le Balafré fronça le sourcil. L'orage se
préparait.
— Faites amener le prisonnier, dit Catherine de Médicis
a I huissier qui parut.
Il y eut, quand l'huissier fut sorti, un silence embarras-
sant. Le roi paraissait indécis, Marie Stuart inquiète, le
duc de Guise mécontent. La reine-mère, seule, affectait la
dignité et l'assurance.
Le duc de Guise laissa seulement tomber cette simple
parole :
— Il me semble que si monsieur de Montgommery eut
voulu s'échapper, rien ne lui eût été plus facile depuis
quinze jours.
Catherine n'eut pas le temps de répondre; car C;abriel
fut amené au même moment.
Il était pâle, mais calme. Ce matin-là, de grand matin,
quatre esiafiers étaient venus le chercher à son hôtel, au
grand effroi d'.Aloyse. Il les avait suivis sans résistance au-
une ; depuis, il attendait sans trouble apparent.
Lorsque Gabriel entra d'un pas ferme et d'un air iran-
quille, le jeune roi changea de couleur, soit émotion de
voir celui qui avait frappé son père, soit effroi d'avoir pour
la première fois ix remplir ce devoir de justicier dont sa
mire venait de lui parler : le devoir le plus terrible en
effet qu'ait imposé aux rois le Seigneur.
Aussi, ce fut d'une voi.x qu'on entendit à peine qu'il dit
,1 Catlierine, en se tournant vers elle ;
— Parlez, madame, à vous de parler.
Catherine de Médicis usa sur-le-champ de la permission.
Elle se croyait maintenant certaine de sa toute-puissante
inHuence sur François II et sur son ministre. Elle s'adressa
donc à Gabriel, d'un ton magistral et superbe :
— Monsieur, lui dit-elle, nous avons voulu, avant toute
information, vous faire comparaître devant Sa Majesté elle-
même, et vous interroger de notre propre bouche, pour qu'il
n'y eût même pas besoin, vis-à-vis de vous, d'une réparalion
si nous vous trouvions innocent ; pour que la justice fût
plus éclatante, si nous vous trouvions coupable. Les délits
extraordinaires veulent des juges extraordinaires. Eles-vous
prêt à nous répondre, monsieur?
— Je suis prêt à vous entendre, madame, dit Gabriel.
Catherine fut plutôt irritée que persuadée par ce calme
de l'homme qu'elle haïssait déjà avaiit qu'il ne l'eût rendue
veuve, qu'elle baissait de tout l'amour qu'elle avait pu res-
sentir un moment pour lui.
Elle reprit donc avec une sorte d'amertume offensante :
— De singulières circonstances s'élèvent contre vous, mon-
sieur, et vous accusent : vos longues absences de Paris, votre
exil volontaire de la cour depuis près de deux ans, votre
présence, et votre attitude mystérieuse au fatal tournoi, vos
refus même d'entrer en lice contre le roi. Comment se
fait-il, vous habitué à ces Jeux et passes d'armes, que vous
ayez omis la précaution accoutumée et nécessaire de Jeter
au retour le tronçon de votre lance? Comment expliquez-
vous cet étrange oubli ? Répondez enfin. Qu'avez-vous à dire
à tout cela?
— Rien, madame, dit Gabriel.
— Rien ? fit la reine-mère étonnée.
— -Absolument rien,
— Comment: reprit Catherine, vous convenez donc?...
vous avouez donc?...
— Je n'avoue rien, je ne conviens de rien, madame.
— -Alors, vous niez?
— Je ne nie rien non plus. Je me tais.
Marie Stuart laissa èchaiiper un geste d'approbation ;
François II écoutait et regardait avec une sorte d'avidité ;
le duc de Guisé restait muet et immobile.
Catherine reprit d'un ton de idus en plus âpre :
— Monsieur, prenez garde : Vous feriez mieux peut-être
d'essayer de vous défendre et de vous justiHer. Apprenez
une chose: monsieur de Montmorency, qu'au besoin on
entendrait comme témoin, afHrme, qu'a sa connaissance,
vous pouviez avoir contre le roi certains griefs, des motifs
d'animosité personnelle.
— Lesquels, madame ? Monsieur de Montmorency a-t-il
dit lesquels?
— Pas encore, mais il les dirait sans doute.
— Eh bien ! qu il les dise, s'il l'ose ! reprit Gabriel avec
un sourire fier et paisible.
— Ainsi, vous refusez tout à fait de parler? insista Ca-
therine.
— Je reluse.
— La torture aurait peut-être raison de cet orgueilleux
silence, savez-vous ?
— Je ne crois pas, madame.
— Et puis, de cette facon-là, vous risquez votre vie, je
vous en préviens.
— Je ne la défendrais pas, madame. Elle n'en vaut plus
la peine.
— Vous êtes bien décidé, monsieur? Pas un mot?
— Pas un seul, madame, dit Gabriel en secouant la tête.
— Eh bien ! c'est bien ! s'écria Marie Stuart comme en-
traînée par un élan irrésistible. C'est noble et grand, ce
silence ! c'est d'un gentilhomme qui ne veut même pas re-
pousser le soupçon, de peur que le soupçon ne le touche.
Je dis. moi, que ce silence est la plus éloquente des justi-
tlcations !
Cependant, la vieille reine regardait la jeune reine d'un
air sévère et courroucé.
— Oui, j'ai peut-être tort de parler ainsi, reprit Marie
Stuart ; mais tant pis ! je dis ce que je sens et ce que je
pense. Mon cœur ne pourra jamais faire taire ma bouche.
II faut que mes impressions et mes émotions .se fassent
jour. Mon instinct, c'est ma politique a moi. Or, il me
crie ici que monsieur d'Exmès n'a pas froidement conçu et
exécuté volontairement un tel crime, qu'il n'a été que l'ins-
trument aveugle de la fatalité, qu'il se croit au-dessus de
toute supposition contraire, et qu'il dédaigne de ,se justifier.
Mon instinct crie cel.a en moi, et je le crie tout haut. Pour-
quoi pas?
Le jeune roi regardait avec amour et joie sa mignonne,
comme il l'appelait, s'exprimer avec cette éloquence, et cette
animation qui la faisaient vingt fois plus jolie encore que
de coutume.
Pour Gabriel, il s'écria d'une voix émue et profonde :
— oh ; merci, madame, je vous remercie l Et vous faites
bien ! non pour moi, mais pour vous, vous faites bien d'agir
ainsi.
— Tiens ! je le sais bien ! reprit Marie avec l'accent le
plus gracieux qui se pût rêver.
— En avons-nous fini avec ces enfantillages de sentiment?
s'écria Catherine Irritée.
— Non, madame, dit Marie Stuart blessée dans son amour-
propre de jeune femme, et de jeune reine, non ! si vous en
avez fini avec ces enfantillages-là. vous, nous qui sommes
Jeunes, Dieu merci : nous ne faisons que de commencer.
.\'esl-il pas vrai, mon doux sire? ajouta-t-elle en se tournant
gentiment vers son jeune époux.
Le roi ne répondit pas, mais il effleura de ses lèvres le
bout de ces doigts rosés que lui tendait Marie.
La colère de Catherine, jusiiue-là contenue, éclata. Elle
n'avait pu s'habituer encore â traiter en roi un lils presque
enfant : de plus, elle se croyait forte de l'appui du duc de
Guise, qui ne s'était pas prononcé jusque-là, et qu'elle ne
savait pas un protecteur dévoué, et, pour ainsi dire, un
complice tacite, pour le comte de Montgommery. Elle osa
donc franchement se mettre en colère.
— Ah ! c'est ainsi ! dit-elle aux dernières paroles légère-
ment moqueuses de Marie Je léclame un droit, et l'on me
raille! Je demande, en toute modération, que le meurtrier
de Henri II soit au moins interrogé, et, quand il refuse de
.se justifier, on approuve .son silence, bien plus, on le loue.
Eh bien ! puisque les choses vont de cette sorte, plus de
lâches ré.serves et de demi-mesures. Je me porte iiau'ement
l'accusatrice du comte de Montgommery. Le roi refusera-t-il
Justice à sa mère parce qu'elle est sa mère?... On entendra
le connétable, on entendra, s'il le faut, madame de Poi-
tiers : la vérité Se fera jour ; et, si l'Etat a des secrets com-
166
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
promis dans cette affaire, nous aurons des Jugemens, une
condamnation secrète. Mais la mort dun roi traîtreusement
assassiné en présence de tout son peuple sera du moins
vengée.
Pendant cette sortie de la reine-mère, un sourire triste
et résigné errait sur les lèvres de Gaijriel.
Il se rappelait, à part lui, les deux derniers vers de la
prédiction de Xostradamus :
... Enfin, l'aimera, puis las ! le tuera
Dame du roy.
Allons ! la prédiction, jusiiue-lâ si exacte, devait s'accom-
plir jusqu au bout I Cattierine ferait condamner et périr
celui qu elle avait aimé ! Gabriel s'y attendait, Gabriel était
prêt.
Cependant la Florentine, jugeant peut-être elle-même
qu'elle allait bien loin, s'arrêta un instant, et se tournant
de sa meilleure grâce vers le duc de Guise îoujours taci-
turne :
— Mais vous ne dites rien, monsieur de Guise î at-elle.
Vous êtes de mon avis, n'est-il pas vrai?
— Non, madame, reprit lentement le Balafré, non, je ne
suis pas de votre avis, je l'avoue, et voila pourquoi je ne
disais rien.
-- Ali ! vous aussi !... vous vous mettez contre moi ! re-
prit Catherine d'une voix sourde et menaçante.
— J ai pour cette lois ce regret, madame, dit le duc de
Gmse. Vous voyez cependant que jusqu'ici j'avais été avec
vous, et que. pour ce qui concernait le connétable et ma-
dame de Valentinois, je suis entré tout à fait dans vos vues.
— Oui, parce qu'elles servaient les vôtres, murmura Ca-
therine de Médicis. Je le vols â présent et trop tard.
— Mais quant â monsieur de Montgommery, continua
tranquillement le Balafré, je ne puis en conscience parta-
ger votre sentiment, madame. 11 me semble impossible de
rendre responsable d'un accident tout fortuit un brave et
loyal gentlUiomme. Un procès serait pour lui un triomphe,
pour ses accusateurs une confusion. Et quant aux périls
que ferait, selon vous, madame, courir à la vie des rois
une indulgence qui veut pluiât croire au malheur qu'au
crime, je trouve au contraire que le danger serait d habi-
tuer trop le peuple à cette idée que les existences royales
ne sont pas pour le monde aussi invulnérables et sacrées
qu il le suppose...
— Voilà de hautes maximes politiques sans doute : re-
prit Catherine avec amertume.
— Je les estime du moins vraies et sensées, madame,
aj'iuta le Balafré, et pour toutes ces raisons et d'autres en-
core, je suis d opinion que ce qui nous reste à faire c'est
de nous excuser vis-à-vis <le monsieur de Montgommery
d'une arrestation arbitraire, demeurée heureusement se-
crète, heureusement pour nous plus encore que pour lui :
et ces excu.ses acceptées, nous n aurons plus qu'à le ren-
voyer libre, lionorable et honoré comme il l'était hier,
comme II le sera demain, comme il le sera toujours. J al dlt^
— A merveille ! reprit en ricanant Catherine.
El, s'adres.sant brusquement au jeune roi :
— Et cette iipinion, voyons : est-ce aussi la vôtre, par
hasard, mon fils T lui demanda-t-elle.
L'attitude de Marie Stuart. dont le regard et le sourire
remerciaient le duc de Guise, ne devait pas laisser d'hésita-
tion dans l'esprit de François II.
— Oui, ma mère, dit-11, je conviens que l'opinion de nion
oncle est la mienne.
— -Mnsi voua trahissez^Ia mémoire de \'olre père ? reprit
Cathçrine d'une voix tremblante et profonde.
— Je la respecte, an contraire, madame, dit François II.
La première parole de mon père après sa blessure ne fut-
elle point pour demander qu'on n'Inquiétât pas monsieur
de Montgommery ? N'a-t-U pas, dans un des momens lu-
cides de son agonie, réitéré cette demande ou plutôt cet
ordre ? Permettez, madame, à son fils d'y obéir.
— Bien ! et vous méprisez, en attendant et iwur com-
mencer, la volonté sainte de votre mère !..
— Madame. Interrompit le duc de Guise, laissez-moi
vous rappeler à vous-même vos propres paroles. Une seule
volonté dans l'Etat !
— Mais J'ai dit. monsieur, (jne celle du ministre ne de-
vait venir qu après celle du roi, s'écria Catherine.
— Oui, madame, reprit Marie Stuart, mais vous avez
ajouté que celle du roi pouvait être éclairée par les per-
sonnes dont le seul Intérêt étaft évidemment celui de son
salut et de sa gloire. Or. personne plus que moi, sa femme,
n'a cet intérêt. Je présume. El je lui conseille, avec mon
oncle de Guise, de croire plutôt à la loyauté qu à la perfi-
die d'un sujet éprouvé et vaillant, et de ne pas inaugurer
son règne par une Iniquité.
— C'est à de leUes suggestions que vous adhérez, mon flls i
ait encore Catherine.
— .le cède .\ la voix de ma conscience, ma mère, répon-
dit le Jeune roi avec plus de fermeté qu'on eOt pu en at-
tendre de lui
— Est-ce votre dernier mot, François ? reprit Catherine
Prenez-y garde i Si vous refusez à votre mère la première
demande qu'elle vous adresse, si vous vous posez ainsi
d'abord, pour elle en maître indépendant et pour d'autres
en instrument docile, vous pourrez bien régner, seul avec ou
sans vos fidèles ministres ! je ne m'occupe plus de rien qui
ait rapport au roi ou au royaume, je vous retire les con-
seils de mon expérience ei de mon dévoiiment, je rentre
dans ma retraite, et vous abandonne, mon fils. Songez-y !
songez-y bien :
— Kous déplorerions cette retraite, mais nous nous y rési-
gnerions, murmura â volx basse Marie Stuart ijue Fran-
çois II seul entendit.
Mais l'amoureux et imprudent jeune homme, conune un
écho fidèle, répéta tout haut ;
— Nous déplorerions cette retraite, mais nous nous y rési-|
gnerlons. madame
— C est bon:... dit seulement Catherine.
Elle ajouta à voix basse en désignant Gabriel :
— Quant a celui-ci. je le retrouverai tôt ou tard.
— Je le sais, madame, lui répondit le jeune homme qui |
pensait encore à la prédiction.
Mais Catherine ne l'entendit pas.
Furieuse, elle enveloppa le royal et charmant couple ei\
le duc de Guise dans un regard vipérin, sanglant et terri-
ble, regard fatal où l'on eût pu pressentir déjà tous les cri-
mes de l ambition de Catherine et toute la sombre histoire
des derniers Valois !..
Puis, sur ce foudroyant regard, elle sortit sans ajouter
une parole.
LXXXIX
GfISE ET COLIGNÏ
Après cette sortie de Catherine de Médicis, il y eut un
moment de silence. Le jeune roi paraissait étonné lui-
même de son audace. Marie, dans une intuition délicate de
sa tendresse, songeait avec quelque terreur a ce dernier
regard menaçant de la retue-mcre. Pour le duc de Guise.
il était secrètement charmé de se trouver débarrassé, dès sa
première heure de pouvoir, d une ambitieuse et dangereuse
associée.
Gabriel, qui avait occasionné tout ce trouble, prit le pre-
mier la parole :
— Sire, dit-il, et vous, madame, et vous aussi, monsei-
gneur, je vous remercie de vos bonnes et généreuses in-
tentions envers lîn malheureux que le ciel même aban-
donne. Mais malgré cette profonde reconnaissance dont
mon cœur est pénétré pour vous, je vous le dis : a quoi
bon écarter les dangers et la mort d'une existence aussi
triste et aussi perdue que !a mienne ' Ma vie ne sert plus a
rien et à pei'Soune, pas même à moi. Allez ! je ne l'aurais
pas disputée à madame Catherine, parce qu elle est désor-
mais inutile...
Dans sa pensée il ajouta tristement :
— Et pai'ce qu'elle i>ourrait encore être nuisible un Jour.
— Gabriel, reprit le duc de Guise, votre vie a été glo-
rieuse et bien remplie dans le passé, et sera encore bien
remplie et glorieuse dans 1 avenir. Vous êtes un homme
d'énergie comme il en faudrait beaucoup à ceux qui gou-
vernent les empires, et comme ils n'en trouvent que trop
peu.
— Et puis, ajouta la voix consolante el douce de Marie
Stuart. et puis vous êtes, monsieur de Montgommery, va
grand et noble cœur. Depuis longtemps je vous connais, et
nous nous sommes bien souvent entretenus de vous, ma-
dame de Castro et moi.
— Enfin, reprit François II, vos services précédens. mon-
sieur, m'autorisent à compter sur vos services futurs Les
guerres actuellement éteintes peuvent se rallumer, et Je
ne veux pas. moi. qu'un moment de désespoir, quel qu'en
soit le motif, prive à Jamais la patrie d'un défenseur aussi
loyal. J'en suis certain, qu'il est vaillant
Gabriel écoutait avec une sorte de surprise mélancolique
et grave ces bonnes paroles d encouragement et d'espé-
rance Il regardait tour à tour chacun des hauts person-
nages qui les lui adressaient, et il semblait prolondémeni
réfléchir.
— Eh bien : oui. reprit-il enfin, cette bonté Inattendue
que vous me témoignez, vous tous qui devriez me haïr
peut-être : cette lionté change mon âme et ma destinée. A
vous. sire, à vous, madame et monseigneur, tant nue vous
vivrez, cette existence dont vous m'avez fait don. pour
ainsi dire ! Je ne suis pas né méchant : Ce bienfait me tou
che au fond du copur. J'étais fait pour me dévouer, pour
me sacrifier, pour servir d'instrument aux belles idées er
aux grands hommes. Instrtiment parfois heureux, par-
fois fatal ! Hélas ! la colère de Dieu ne le savait que trop !..
Mais ne parlons plus du passé lugubre, puisque vous vou-
lez bien encore me croire un avenir. Cet avenir pourtant. ,
LES DEUX DIANE
107
ce nesn.pas à moi, cen i vous quil appartient, fest à
mes artmiratlons et à mes conTlctions. a abdique ma jo-
Tmé Que les êtres et les choses auxauels je crois fassent
de moi ce qu 11 leur plaira. Mon épée. mon sang, ma mort
tout ce que je suis est leur chose. Je donne sans ^éser^e
et sans reiour mon bras à votre génie, mous».gneur, comme
mon ime à la religion . *,,i.„t
n ne dit pas à laquelle. Mais ceux q\ii 1 écoutaient étaient
souhaite, mais des occasions d'être utile au roi « * 1»
France des occasions de C(imbatlre, je nose pins dire, do
peur de vous paraître ingrat, des occasions de mourir.
— Ne parlez pas ainsi, Gahriel, reprit le Balalré. Dites-
moi seulement que lors.iue le roi vous appellera contre
ses ennemis vous vous rendrez sur-le-champ a 1 appel.
- En quelque lieu que je sois et qu'il taille aller, oui,
monseigneur,
Gabiie'. ag. nouille dans le caveau luncraire.
trop aveugles cathoUnnes pour que la pensée de la réforme
leur vint un seul instant à l'esprit.
Léloquente abnégation du jeune homme les toucha, aia-
rie eut les larmes aux yeux, le roi se féllcHa davoir été
tei-rae pour sauver ce cœur reconnaissant, yuant au duc
de Guise 11 croyait savoir mieux que personne jusqu'où
pouvait aller chez Gabriel cette ardente venu du sacrifice.
— Oui lui dit-il. ami, j'aurai besoin de vous. Je récla-
merai quelque Jour, au nom de la France et du roi, cette
biave épée que vous nous promettez.
— Elle sera prête, monseigneur, demain, aujourd'hui,
toujours !
- Gardez-la pour quelque temps au fourreau, reprit le
duc de Gui.se. Sa Majesté vous le disait, le moment est
tranquille, les pierres et les factionn ont fai' trêve. Repo-
sez-vous doue. Gabriel, et laissez ainsi se reposer et s'apai-
ser le bruit fuiie~'e qui a entouré dans ce- derniers jours
votre nom Certes, nul de ceux qui ont un titre et un
coeur de gentilhomme ne songe à vous accuser de votre
malheur. Mais votre vraie gloire exige que votre cruelle
renommée s éteigne un peu. Plus tard, dans un an ou deux,
je redemanderai au roi. p<>ur vous, cette charge de capitaine
de- gardes dont vous n avez pas cessé d être digne. .
— Ah ! dit Gabriel, ce ne sont pas des honneurs que je
— C'est bien, dit le duc de Guise, je ne vous demande
pas autre chose. .
— Et moi. dit François II. je vous remercie de cette pro-
messe, et je ferai en .sorte que vous ne vous repentiez pas
de lavoir tenue.
— Et moi ajouta -Marie Stuart, je vous assure que notre
confiance rt-pondia toujours à votre dévouement, et que
veus serez à. nos yeux un de ces amis auxquels on ne ca-
che rien, et auxquels on ne refuse rien non plus.
Le jeune comte, plus ému qu il n eiit voulu se 1 avouer
à lui-même, s'inclina et loucha respectueusenieut de ses
lèvres la main que lui tendait la reine
Puis il serra celle du duc de Gui^e. et. congédie par un
geste bienveillant du roi. se retira, désormais acquis par
un bienfait au flls de celui qu'il s'était engagé i poursui-
vre jusque dans sa postérité. ^ , „„,
Gabriel en entrant chez lui y trouva l'amiral de Coligny,
qui l'attendait. . .
Alovse avait appris a l'amiral, qui était venu visiter son
compagno.; de Saint-guonlin, qu'on avait mandé le -nalin
srmfi ré au Louvre ; elle lui avait fait part de ses tnqu.é-
uSe^ et CoHgnv avait voulu rester ju.squ'a ce que le re^
îour du comte de Montgommerj- l'eût pssuré eu rassurant
la nourrice.
1C.8
ALFA'AN'Dnn: niIMAS II.I.ISTRF,
Il reçut Gabriel avec effusion, et l'interrogea sur ce qui
s'était passé.
Gal)iiel. sans entrer dans aucun détail, lui ait seulement
que. sur une simple explication donnée par lui, touchart.
la déplorable mort de Henri II, il avait été renvoyé intact
dans sa personne et son honneur.
— II ne pouvait en être autrement, reprit l'amiral, et
toute la noblesse de France eût protesté contre un soupçon
qui eût ainsi entaché un de ses plus dignes représentans.
— Laissons ce sujet, dit Gabriel avec contrainte et tris-
te.sse. Je suis aiSe de votis voir, monsieur l'amiral. Vous
savez que déjà j'appartenais de cœur â la religion réformée,
je vous l'ai dit et écrit. Puisque vous pensez que je ne
déshonorerai pas la cause à laquelle- je croirai, je veux
et je i>uis abjurer maintenant ; vos discours, ceux de maître
Paré, et les livres et mes propres réflexions, mont tout â
fait convaincu ! je suis des vôtres i
— Une bonne nouvelle et qui arrive à propos : dit l'ami-
ral.
— 11 me semble toutefois, reprit Gabriel, que, dans lin.
térét même de la religion, il serait peut-être bon de tenir
(fuelque temps ma conversion secrète. Ainsi que me le fai-
sait ob.'^erver tout à l'heure monsieur de Guise, tout bruit
autour de mou nom est pour l'instant à éviter. Ce retard,
d'ailleurs, .se conciliera avec de nouveaux devoirs que j'ai
à remplir.
— Nous serions toujours fiers de vous nommer publi.
quemenl parmi les nôtres, dit l'amiral.
— M,iis c'est à moi de refuser ou d ajourner, du moins,
cette précieuse marque de votre eslime, répondit Gabriel.
Je tiens seulement à donner ce gage â ma croyance intime
et inéliranlal)le. et .î pouvoir me dire dans ma conscience.
un de Vos frères, ei par l'intention et par le fait.
— A merveille : reprit monsieur de Coligny. rout ce que
je vous demande, c'est de me permettre d'annoncer au.\
cneis au parti celle notable conquête que font ôénnitive-
ment nos idées.
— Oh 1 j y consens de tout mon cœur, dit Gabriel.
— Aussi bien, continua l'amiral, le prince de Condé. La
Renaudie. le baron de f.as'einau vous coiinaissen, déjà, et
vous apprécient à votre valeur.
— l'ai ijeur, hêlas : qu ii; ne se 1 'e>:a gèrent, : cette valeur
en tout cas. e.st bien diminuée.
— Non. non ! reririt Coligny. iis ont raison dy compter
Moi aussi, je vous connais ! D'ailleurs, continua-t-il en bais-
sant la voix, nous allons peut-êti-e avoir avant peu l'occa-
sion de mettre à l'épreuve votre nouveau zC-le. -
— Ah 1 vraiment? dit Gabriel surpris Vous savez, mon-
sieur r.imiral. aue vous pouvc Kimpier sur moi ■ pour-
tant avec certaines réserves maintenant, que j'aurai à vous
faire connaître.
— Qui n'a les siennes? reprit l'amiral. Mais écoutez,
ciabriel Ce n'était pas seulement i ami, c'était aussi le reli-
gionnaire qui venait vous faire visite aujourd'hui. Nous
avons ii.irlé de vous avec le prince et avec La Renaudie.
Même avant votre acquiescement décisif a nos principes,
nous vous tenions pour un auxiliaire de mérite singulier
et de probité inattaquable. Enfin, nous nous accordions
chacun de notre côté à vous considérer comme un homme
capable de nou« servir s il le pouvait, incapable de nous
trahir quoi qu'il niivint.
— J'ai cette dernière qualité, en effet, à défaut de la
première, reprit Gabriel On peut toujours se fier, sinon à
mon aide, du moins à ma parole,
— Aussi avoii.snous résolu de n'avoir jamais de secret
pour vous, dit l'amiral Vous serez, comme un des chefs.
Initié ;i tous nos desseins, el vous n'aurez que la respon-
sabilité du silence. Vous n'êtes pas un homme comme les
autres, et vis-à-vis des hommes d'exception, il faut agir
exceiitionncllement. Vous demeurerez libre et nous seuls
serons liés. .
— l'nc telle confiance : dit Gabriel.
— Ne vous engage qu à la discrétion, je vous le répète,
dit l'amiral. Et pour i ommenVer, sachez une chose: les
projets qui vous ont été révélés â rassemblée de la place
Maubert, et qui avaient dû être ajournés, deviennent exé-
cutables aujourd'hui. La faiblesse du jeune roi, l'insolence
des Guise, les idées de ppr.sécuti<]n (lu'on ne dissimule plus
contre nous, tout nous exliorle à l'action, el nous allons
agir
— Pardon ! interrompit Gabriel. Je vous ai dit, monsieur
l'amiral, que je ne me donnais à vous que dans de cer-
taines limites. Avant (pie vous vous avanciez plus loin
dans vos confidences, je dois vous déclarer que précisément
je n'entends toucher en rien au côté iiolitique de la réforme,
du moins tant que durera le régne qui commence Pour
la proiiagande de nos idées et notre influence murale.
J'offre volontiers ma fortune, mon temps, ma vie. mais je
n'ai le droit de voir dans la réforme qu'une religion et
non un parti François II, Marie Stuart, et le duc de Guise
luimOnic, viennent d'agir ave,' moi avec L'ènèro<^iié i-t
grandeur. Je ne trahirai pas plus leur conflanpe que la
vôtre Laissez-moi m'abstenir de l'action et ne me préoc-
cuper que de l'idée. Réclamez mon témoignage quand vous
voudrez ; mais je réserve l'indépendance de mon épée.
Monsieur de Coligny réfléchit une minute, puis reprit :
— Mes paroles, Gabriel, n'étaient point des paroles vaines.
Vous êtes et serez toujours libre. Marchez seul dans votre
voie si -^ela vous convient. Agissez sans nous ou n'agissez
pas. Nous ne vous demanderons aucun compte. Nous savons,
ajouta-t-il. d'un air significatif, que c'est quelquefois votre
manière de ne vouloir ni associés, ni conseillers.
— Que voulez-vous dire? demanda Gabriel, surpris.
— Je m'entends, reprit l'amiral. Pour le moment, vous
demandez a ne pas vous mêler à nos conspirations contre
l'autorité royale? .Soit ! Notre rôle à nous se bornera à vous
avertir de nos mouvcmens et de nos projets. Suivez-nous
ou restez à l'écart, cela vous regarde et ne regarde que
vous. Vous saurez toujours, soit par lettre, soit par mes-
sager, quand et comment nous aurions besoin de vous, et
puis, vous ferez comme bon vous semblera. Si vous venez,
vous serez le bienvenu ; si vous vous abstenez, nul n'aura
de reproche à vous faire. Voilà ce qui était convenu à votre
égard entre les chefs du parti, même avant que vous
m'eussiez prévenu de votre position. Vous pouvez accepter
de telles conditions, ce me semble.
— .Aussi, je les accepte et vous remercie, dit Gabriel.
La nuit qui suivit ce jour-là, Gabriel, agenouillé dans le
caveau funéraire des comtes de Montgommery, devant 'a
tombe de son père, parlait à son cher mort, et lui disait ;
— Oui, sans doute, ô mon père ! j'avais juré, non seu-
lement de punir votre meurtrier dans sa vie, mais encore de
le combattre aiirès lui dans sa race. Sans doute, ô mon
père : sans doute. .Mais je n avais pas prévu ce qui arrive.
N y a-t-il pas des devoirs plus sacrés même que le serment?
Quelle obligation peut vous contraindre â frapper un ennemi
qui vous met l'épée dans la main, et s'offre, la poitrine
nue, à vos coups? Si vous viviez, mon père, vous me conseil-
leriez, j'en suis sûr, d'ajourner ma colère, et de ne pas
répondre â la confiance par la trahison. Pardonnez-mo'
donc, mort, de faire ce que vivant, vous m'ordonneriez ..
D'ailleurs, quelque chose me dit que ma vengeance n'est
pas iiour longtemps suspendue. Vous savez là-haut ce que
nous ue pouvons pressentir ici-bas. Mais la pâleur de
ce roi débile, le regard effrayant dont la menacé sa mère,
les prédictions, jusqu'ici fidèles, qui condamnent ma propre
viî à s'éteindre par ia rancune de cette femme, les conju-
rations déjà ourdies contre ce règne commencé d'hier,
tout me prouve que probablement lenfant de seize ans
trônera moins longtemiis encore que riiummc de quarante.
et que je pourrai bientôt, mon père, reprendre ma tâche et
mon serment d'e.xpiation sous un autre fils de Henri 11.
XC
R.APPORTS ET DÉNONCIATIONS
Sept ou huit mois se pas.sùi-ent sans grands événemcns,
ni pour les héros de ce livre, ni pour ceux de l'histoire.
Mais, du moins, dans cet espace de temps, se préparèrent
des événemens d'une certaine sravité
Pour les connaître et nous mettre au courant, nous n'avons
qu'à nous transporter, le 25 février 1560. dans l'endroit où
1 on est censé toujours savoir le mieux les nouvelles, c'est-
à-dire dans le cabinet de monsieur le lieutenant de police.
qui 5 aiipelait pour le moment monsieur de Braguelonne.
Donc, le 25 février 1560, un soir, monsieur de Brague-
lonne, nonchalamment assis dans son grand fauteuil de
cuir de Cordoue, écoutait le rapport de maître .Vrpion, l'un
de ses secrétaires.
Maître .Srpkin lisait :
n Ce jojrd'hui. le fameux voleur Gilles Rose a été arrêté
dans la grande salle du palais, coupant un bout de cein-
ture garnie d'or à un chanoine de la Sainte-Cliapelle »
— .\ un chanoine de la Sainte-Chapelle : vojez-vous cela !
s'écria monsieur de Braguelonne.
— C'est bien impie : dit maitre Arpion.
— Et bien adroit ! reprit le lieutenant de police, bien
adroit ; car le chanoine est défiant. Je vous dirai ;out à
l'heure, maître .\rpion, ce qu'il faudra faire de ce filou
retors. Passons.
■' Les demoiselles des clapiers de la rue du Grand-Heuleu,
continua .Arpion. sont en état de révolte ouverte . ■•
— Et pourquoi donc, Jésus?
— Elles prétendent avoir adressé directement une requête
au roi, notre Sire, pour être maintenues en leur logis, et,
en attendant, elles ont mis ou fait mettre le guet en
ilér'ottp
LE? DEUX DIANE
IÛ9
— C'est tort drôle ! dit en riant monsieur de Brague-
liniie On mettra aisément ordre à cela. Ces pauvres filles 1
Autre chose.
Maître Arpion reprit :
. Messieurs les députés de la Sorbonne s'étant présentés
à Paris, chez madame la luincesse de Condé. pour l'enga-
ger à ne plus manger de viande pendant le saint carême,
ont été reçus avec force brocards par monsieur de Sechelles,
lequel leur a dit. entre autres outrages, (juil les aimait à
peu près comme un clou sur son nez, et ciue c'étaient
d'étranges ambassadeurs que des veau.x commo eux. ■■
— Ah 1 voilà qui est grave ! dit le lieutenant de police en
se levant Refuser de faire maigre et insulter ces messieurs
Je la Sorbonne ! Ceci va grossir votre compte, madame de
Condé. et quand nous vous présenterons le total i. Arpion,
est-ce tout ?
— Mon Dieu, oui : pour aujourd'hui. Mais monseigneur ne
m'a pas dit ce qu'on ferait de ce Gilles Rose?
— Voici, dit monsieur de Braguelonne : Vous le prendrez
dans sa prison avec les plus adroits filous et tlre-laiue
que vous y trouverez avec lui, et vous enverrez ces bons
drilles à Blois. où l'on veut, dans la fête qu'on prépare au
roi. amuser Sa Majesté en leur faisant faire montre de leurs
tours et adresses
— r.Iais, monstisneur, s'ils retiennent les objets volés pour
rire.
— Ils seront pendus alors.
En ce moment, un huissier entra et annonça :
— Monsieur linquisiteur de la foi.
Maître Arpion n'eut pas même besoin qu'on lui dit de
ir. Il salua respectueusement et s'esquiva,
lui qui entrait était effectivement un imixirtant et rednu-
i.iiae personnage.
A ses titres ordinaires de docteur en Sorbonne et de cha-
noine de Noyon, il joignait le beau titre extraordinaire de
grand inquisiteur de la foi en France, .\ussi. pour avoir un
nom si sonore que son titre, se faisait-il appeler Démo-
charès. bien qu'il s'appelât simplement Antoine de Moucliy.
Le peuple avait baptisé ses émissaires moiiilionls.
— Kh bien : monsieur le lieutenant de police .' demanda
■Jiand inquisiteur.
Kh bien ! monsieur le grand inquisiteur? demanda le
lieutenant de police.
— Quoi de nouveau à Paris ?
— J'allais précisément vous adre.sser la même question.
— Cela veut dire qu'il n'y a rien, reprit Démocharès
avec un profond soupir. Ah '. les temps sont durs. Rien ne
va. Pas le moindre complot ; pas le plus léger attentat !
«}ue ces huguenots sont lâches ! Nos métiers s'en vont.
monsieur de Draguelonne :
— Non. non. répondit monsieur de Braguelonne avec con-
^"tion. Non. les gouverneinens pa,ssent. mais la police reste.
Cependant, reprit avec amertume monsieur de Mou-
voyez où vient d'aboutir votre descente a main armée
/ ces réformés de la rue des Marais. En les surprenant
ible au milieu de leur cène, on devait bien espérer les
.-m prendre mangeant du cochon en guise d'agneau pascal,
comme vous nous laviez annoncé. On n'a rajiporté de cette
bell» expédition qu'une pauvre poularde lardée. Est-ce cela.
monsieur le lieutenant de police, qui peut faire beaucoup
d'honneur à votre institution?
— On ne réussit pas toulours, dit monsieur de Brague-
lonne piqué. Avez-vous été plus heureux, vous, dans votre
affaire de cet avocat de la place Maubert, de ce Trouillard,
crois? Vous en attendiez pourtant des merveilles
Je l'avoue, dit piteusement Démocharès.
— Vous comptiez prouver clair comme le .jour, iioursulvit
monsieur de Braguelonne. que ce Tronillanl avait livré ses
deux filles â ses coreligionnaires à la suite d'une épouvan
table orgie, et voila que les témoins, que vous avez si chère
ment payés, ah : ah : ah : se rétractent tout à coup et vous
démentent.
— Les traîtres! murmura de Jlouchy.
— De plus, continua le lieutenant de police, j'ai reçu 'es
raïqiorts des chirurgiens et des matrones • il est établi le
|)lus nettement du monde que la vertu des deux jeunes filles
n'a pas reçu la moindre atteinte.
— C'est une Infamie : grommela Démorhan's
— Affaire mmquée ! monsieur le grand Inquisiteur de la
fol .\ffalre manquée : répéta monsieur de Braguelonne avec
complaisance.
— Eh : s'écria avec impatience Démocharès, si l'affaire
«st manquée, c'est de votre faute.
— Comment : de ma faute : reprit le lieutenant de police
stupéfait.
— Mais sans doute. Vous vous arrêtez à des rapports, à
des rétractations, â des niaiseries: Qu'importe ces échecs et
ces démentis! 11 fallait poursuivre tout de même: et,
inme si de rien n'était, accuser hardiment ces parpaillots
— Quoi : sans preuves ?
— Oui, et les condamner.
— Sans crimes?
— Oui : et les faire pendre.
— Sans juges?
— Eh : oui. cent fois oui : sans juges, sans crimes, sans
preuves : Le beau mérite de faire pendre de vrais coupa-
bles :
— .Mais quelles clameurs et iiuelles fureurs contre nous
alors : dit monsieur de Braguelonne.
— .\li : c'est là que je vous attendais: reprit Démocharès
triomphant. Là est la pierre d'assise de tout mon système,
monsieur. En effet, que produisent ces fureurs dont vous
parlez? des complots. Qu'amènent ces complots? des révol-
tes. Que ressort-il de ces révoltes ? l'évidente utilité de nos
fonctions
— 11 est certain qu'à ce point de vue ! . dit en riant
monsieur de Braguelonne.
— .Monsieur, reprit magistralement Démocharès. retenez
bien ce principe : Pour récolter des crimes, il faut en se-
mer. La iiersècntiou est une force.
— Eh : dit le lieutenant de police, il me .semble que. de-
puis le commencement de ce règne, nous ne nous en sommes
pas fait faute de la persécullon. II était difficile d'exciter
et de provoquer plus qu'on l'a fait les mécontens de toute
sorte.
— Penh: Qu'a-t-on fait? dit le grand inquisiteur avec
quelque dédain
— ilais d'abord comptez-vous pour rien les visites, atta-
ques et pillages de tous les jours, chez les huguenots inno
cens ou coupables ?
— Ma fol : oui. je compte cela pour rien, dit Démocharès,
vous voyez bien qu'ils supportent avec une patience calme
ces vexations par trop médiocres. •
— Et le supplice d'.^nne Dubourg neveu d'un chancelier
de France, brûlé, il y a deux mois, en place de Grève, n'est
ce rien aussi ;
— C'est peu de chose toujours, dit le difficile de Mou-
chy. Qu'a produit ce supplice? l'assassinat du président
.Minard. un des juges, et une prétendue conspiration, dont
on n'a pas retrouvé les traces. Voilâ-t-il pas de quoi faire un
grand fracas :
— Et le dernier édit, qu'en pensez-vous? demanda mon-
sieur de Braguelonne, le dernier édit qui s'attaque, non
seulement aux huguenots, mais a toute la noblesse du
royaume. Quant à moi, je l'ai dit sincèrement â monsieur
le cardinal de Lorraine, je trouve cela bien audacieux.
— Quoi : dii. Démocharès, parlez-vous de l'ordonnance qui
a supprimé les pensions?
— Non, vraiment, mais de celle qui enjoignait aux sol-
liciteurs, nobles ou vilains, de quitter la cour dans les vingt-
quatre heures, sous peine d'être pendus. La hart pour les
gentilshommes comme pour les mauans, convenez que c'est
assez dur et passablement révoltant. ,
— Oui. la chose ne manque pas de hardiesse, dit Démo-
charès avec un sourire de satisfaction. Il y a seulement cin-
quante ans. une ordonnance pareille, eut. je l'avoue, soulevé
toute la noblesse du royaume. Mais aujourd'hui, vous voyez,
ils ont crié, ils n'ont pas agi. Pas un n'a bougé.
~ C'est ce qui vous trompe, monsieur le grand inquisi-
teur, dit Braguelonne en baissant la voix, et s'ils ne bougent
pas à Paris, je crois qu'ils se remuent en province.
— Bah : s'écria de Mouchy avec empressement, vous avez
donc des nouvelles ?
— Je n'en ai pas encore, mais j'en attends h tonte minute
— Et d'où cela?
— De la Loire.
— Vous avez par là des émissaires?
— Un seul.
— fn seul : c'est bien chanceux, dit Démocharès d'un air
capable,
— J'aime mieux, moi, reprit monsieur de Braguelonne,
payer un seul affldé intelligent et silr aussi cher que vingt
coquins slupides. C est -ija manière, que voulez-vous:
— Oui. mais qui vous répond de cet homme?
— Sa tête, d'abord, et puis ses services pas.sès ; il a fait ses
preuves,
— N'importe, c'est bien chanceux! reijrit Démocharès.
Maître Arpion rentra doucement, comme monsieur de
Mouchy parlait encore, et vint dire un mot tout bas à
l'oreille de son maître.
— Ah; ah: s'écria le lieutenant de poliie triomphant.
' Eh bien : Arpion. introduisez Lignières. sur-li--cliamp... Oui.
en présence de monsieur le grand inquisiicur , n'estil jtas
un peu des nôtres?
.\rpion salua et sortit.
— Ce Lignières est justement lliomnie doiji .ii' vous par
lais, reprit monsieur de Hragneloiuic en se frottant les
mains. 'Vous allez l'entendre. Il arrive de Nantes à l'ins-
tant. Nous n'avons pas de .secrets l'un pour l'autre, n'est-
ce pas? et je suis aise de vous prouver que ma façon en vaut
bien une autre
Ici, maître Arpion ouvrit la jjorte au sieur Lignières.
C'était ce petit homme maigre, noir et chétif que nous
170
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
avons vu déjà à l'assemblée protestante de la place Mau-
bert. le même qui avait si hardiment montré la médaille
républicaine, et parlé de lis tranchés et de couronnes fou-
lées aux pieds.
On voit que si, dans ce temps-là, le nom d'agent provoca-
teur n'existait pas encore, la chose florissait déjà.
XCI
UN ESPION
Lignières, en entrant, jeta d'abord sur Démocharès un
regard froid et dénant, et après aroii- salué monsieur de
Bragiielonne, resta prudemment silencieux et immobile,
attend.aut qu'on l'inten'ogeât.
— Je suis enchanté de vous voir, monsieur Lignières.
dit monsieur de Braguelonne. Vous pouvez parler sans
crainte devant monsieur le grand iiiquisiteui- de la foi eu
France.
— Oh: certes! s'écria Lignières avec empressement, et si
j'avais su que j'étais eu présence de l'illustre Démocharès,
croyez, monseigneur, que je n'aurais pas ainsi hésité.
— Très bien : dit, en hochant la tète d'un air approba-
teur, de Jlouchy, évidemment flatté de la déférence respec-
tueuse de l'espion.
— Allons:... parlez, monsieur Lignières. parlez vite : dit
le lieutenant de police.
— Mais, reprit Lignières, monsieur n'est peut-être pas
parfaitement' au courant de ce qui s'était passé à l'avant-
dernier conciliabule des proteslans, à La Ferté?
— Je ne sais las grand'chose, en efitei, là-dessus, dit Démo-
charès.
— Je vais donc, si l'on me le permet, ajouta Lignières, re-
prendre de là en quelques mots rapides le récit des laits
graves recueillis par moi dans ces derniers jours : ce sera
plus clair et mieux assis.
Monsieur de iiraguelonne donna d'un signe l'autorisa-
tion que Lignières attendait Ce petit retard servait mal.
sans doute, l'impatience du lieutenant de police, mais flat-
tait sa fierté, en laissant briller devant le grand inquisi-
teur la capacité supérieure et même l'éloquence extraordi-
naire des ageii.^ qu'il savait choisir.
IL est certain que Démocharès était à la fois surpris et
charmé comme un connaisseur habile qui rencontre un
instrument plus irréprochable et plus complet que ceux dont
il s est jnsque-là servi.
Lignières, excité par cette haute laveui-, voulut s'en mon-
trer digne, et fut véritablement fort beau.
— Ce n'a pas été réellement bien grave cette première
assemblée de La Ferté, dit-il 11 ne s'y est fait et dit que des
choses assez fades, et j'ai eu beau proposer de renverser
Sa Majesté et d'établir en France la constitution des Ltats
suisses, je n'ai trouvé pour écho que des injures. On a seu
lemeut arrêté provisoirement qu on adresserait au iMi une
requête, pour mettre un terme aux persécutions contre les
religionnaires, et pour demander le renvoi des tiuise. le
ministère des princes du sang, et l'appel immédiat aux
Etats-ciénéraux Une simple pétition, pauvre résultat Cei>en-
dant on s'est compté et organisé. C'est 'luelque chose I»uis,
il s'est agi de nommer des chefs. Tant qu'il n'a été ques-
tion que des chefs secondaires de districts, on n'a trouvé
aucune difficulté. Mais le chef général, la tête de la cons-
piration, c'est Ut ce qui a donné de la peine : monsieur de
Coligny et le prime de Coudé mu récusé par leurs repré-
sentans le dangereux honneur qu on voulait leur faire en
les désignant. 11 valait mieux, a-ton dit en leur nom, choi-
sir un huguenot moins haut placé, pour que le mouvenK-ni
gardât plus évidemment le caractère d'une entreprise popu-
laire. l"n bon prélexte pour les niais : lis s'en sont contentés,
et après maint détai. ils ont enfin élu Godefroid de Barry
seigneur de La Renaudie.
— La Renaudie : répéta Démocharès. Oui. c'est en effet
un des ardents meneurs de ces parpaillots. Je le connais
pour un homme énergique et convaincu.
— Vous le connaîtrez bientôt pour un Catillna : dit Li-
gnières.
— Oh : oh : fit le lieutenant de police, il me semble que
c'est le surfaire un peu.
— Vous allez voir, reprit l'espion, vous allez voir si je le
surfais : J'en reviens à yiolio seconde assemblée, qui a eu
lieu à Nantes, le 5 de ce mois de février.
— Ah : ah : s'écrièrent en même temps Démocharès et
Braguelonne.
Et tous deux se rapprochèrent de maître Lignières. arec
une avide curiosité.
— C'est que là. dit Lignières d'uu air important, on ne
s'est pas liiirné aux discours, pour le coup: Ecoutez. . Donne-
rai-je à mesure à vos seigneuries les longs détails et les
preuves? ou bien courra'ie sur-le-champ aux résultats?
ajouta !e drôle, comme s'il eût voulu prolonger le plus pos
sible son espèce de possession de ces deux âmes.
— Des faits : des faits ! cria le lieutenant de police, avec
Impatience.
— En voici donc, et vous allez frémir Après quelque-
discours et préliminaires Insigniflaus, La Renaudie a pri^
la parole, et voici ce qu'il a dit en substance : • L an dei
nier, quand la reine d'Ecosse a voulu faire juger les mi
nistres à Stirling, tous leurs paroissiens ont résolu de le=
suivre dans cette ville, et, quoique sans armes, ee grand
mouvement a suffi pour intimider la régente et la faire
renoncer à la violence qu'elle méditait. Je propose qu'eu
France nous commencions de même, qu'une gi-ande multi-
tude de religionnaires se dirige vers Blois. où le roi pour!
le moment réside, et qu'elle s'y présente sans armes, pour
lui remettre une pétition par laquelle il sera supplié de
supprimer les édits de persécution, et d'accorder le libre
exercice de leur religion aux réformés ; et, puisque leurs
assemblées nocturnes et secrètes ont été calomniées, di
leur permettre de s assembler dans les temples, sous les
yeux de l'autorité.
— Eh bien ! quoi ! c'est toujours la même chose ! inter
rompit Démocharès d un air désappointé. Des manifesta
fions pacifiques et respectueuses qui n aboutissent à rien !
Des pétitions : des protestations ; des supplications : Sont-ce'
la les terribles nouvelles que vous nous annonciez, matt
Lignières 1
— .\ttendez : attendez : dit Lignières. Vous comprenez
bien que comme vous et plus que vous je me suis récrié à
l'innocente proposition de La Renaudie. Où avalent abouti,
où devaient aboutir ces démarches sans portée? D'autres
religionnaires se sont prononcés dans ce sens. Alors La Re-
naudie. enclianté, a découvert le fond de sa pensée et trahi
le hardi projet qu'il cachait sous ces humbles apparences
— Voyons ce hardi projet, dit Démocharès, en homme
disposé à ne pas s'étonner pour peu.
— Il vaut, je crois, la peine qu'on le déjoue, reprit Li-
gnières. Tandis que l'attention sera distraite par cette foule
de pétitionnaires timides et sans armes qui s'approcheront
du ti^ne en suppliant, cinq cents cavaliers et mille fan-
tassins, vous entendez, messieurs, quinze cents hommes
choisis parmi les gentilshommes les plus résolus et les plus
dévoués à la réforme et aux princes se réuniixjnt des
diverses provinces, sous trente capitaines élus, s'avance-
ront en silence sur Blois par différentes routes, péné
treront dans la ville, de gré on de force, je dis de gré ou
de force, enlèveront le roi. la reine-mijre e't monsieur île
Guise, mettront ceux-ci en jugement, et substitueront a leur
autorité celle des princes du sang, quitte à faire décider
ensuite par les Etats-Généraux la forme d'administration
qu'il convieudi-a d'adopter... Voila le complot, messieurs,
(^u'en dites-vous? Est-ce un enfantillage? Faut-il passer ou
tie sans autrement s en occuper? Suis-je enfin bou a rieu eu
utile à quklque chose?
Il s'arrêta triomphant. Le grand inquisitettr et le lieute-
nant de police se regardaient tout surpris et assez alarmes
Il y eut une assez longue riause remplie pour eux par
des réflexions de tout genre.
— Par la messe ! c'est admirable ! je l'avoue, s'écria en
fin Démocharès.
— Dites que c'est effrayant, reprit monsieur de Brague
lonne
— Il faut voir : il faut voir ! continua le grand inquisi
teur en hochant la tête d'un air capable.
— Eh ! dit monsieur de Braguelonne, nous ne savons
que les desseins que ce La Renaudie avoue : mais il est fa
elle de deviner qu'on ne doit pas s'en tenir là, que mes-
sieurs de Guise se défendront, qu'ils se feront tailler en
pièces, et que si Sa Majesté confie au prince de Coudé le
pouvoir ce ne sera que par la violence.
— Mais puisque nous sommes prévenus! reprit Démocha-
rès. Tout ce que ces pau\'res parpaillots vont faire con-
tre nous tourne dès lors contre eux, et ils se prennent à
leur propre piège. Je gage que monsieur le cardinal sera
ravi, et qu il aurait payé cher cette occasion d'en finir avec
ses ennemis.
— Dieu veuille qu il soit ravi jusqu au lH)Ut ! dit monsieur
de Braguelonne.
Et s'adressant à Lignières. qui devenait un homme à mé
nager, un homme précieux, un homme important :
— Quant à vous, lui dit-il, monsieur le marquis (il était
réellement marquis le misérable :t, quant à vous, tous avez
rendu à Sa Majesté et à l'Etat le plus éminent service.
Vous en serez dignement récompensé, soyez tranquille :
— Oui. ma foi. dit Démocharès. vous méritez une belle
chandelle, monsieur, et vous avez toute mon estime : .\
vous aussi, monsieur de Braguelonne. mes sincères com-
plimens sur le choix de ceux que vous employez ! Ah : mon-
sieur de Lignières a droit de compter sur ma plus haute
considération, en vérité:
LES DEUX DIANE
171
— Ce m'est un prix bien doux de ce que j'ai pu {aire, dit
Lignières en sinclinant avec modestie.
— Vous savez que nous ne sommes pas iugrats. monsieur
de Lignières, continua le lieutenant de police. Mais, voyons,
vous n'avez pas tout dit? A-ton ftxé une époque? un lieu
de rendez-vous?
— On doit se réunir autour de Blois le quinze mars, ré-
pondit Lignières.
— Le quinze mars : voyez-vous cela ! dit monsieur de Bra-
guelonne. Xous n'avons pas vingt jours devant nous :
Et monsieur le cardinal de Lorraine qui est à Blois l Près
de deux jours encore pour l'avertir et avoir ses ordres !
(Quelle responsabilité l
— Mais quel triomphe au bout ! dit Démocharès.
— Voyous, mon cher monsieur de Lignières, reprit le lieu-
tenant de police, avez-vous les noms des chefs?
— Oui, par écrit, répondit Lignières.
— Un homme unique : dit Démocharès avec admiration.
Ceci me réconcilie un peu avec l'humanité.
Lignières défit une couture intérieure de sou pourpoint,
en tira un petit papier qu'il déroula, et lut à voix haute :
" Liste des chefs avec les noms des provinces qu'ils doi-
vent diriger :
.. Casteinau de Chalosses, — Gascogne.
■' Mazères, — Béarn.
" Du Mesnil, — Périgord.
" Maillé de Brézé, — Poitou.
•■ ha Chesnaye, — ?.Iaine
» Sainte-Marie, — Normandie.
» Cocqueville, — Picardie.
" De Ferrières-Maligny, — Ile-de-France et Champagne.
" Chàteauvieux, — Provence, etc. »
— Vous lirez et commenterez cette liste à loisir, monsieur,
dit Lignières eu remettant au lieutenant de police la
pancarte de trahison.
— C'est la guerre civile organisée l dit monsieur de Bra-
guelonne.
— Et notez, ajouta Lignières, que, dans le même temps
que ces bandes se dirigeront vers Blois, d'autres chefs, en
chaque province, devront se tenir prêts à réprimer tout
mouvement qut s'y manifesterait en faveur de messieurs
de Guise.
— Bon ! nous les tiendrons tous comme en un vaste filet !
disait Démocharès en se frottant les mains. Eh ! comme
TOUS avez l'air atterré, monsieur de Braguelonne : Après
le premier moment de surprise, je déclare que je serais bien
fâché, pour mon compte, que tout ceci n'eut pas lieu.
— Mais vovez donc combien il nous reste peu de temps !
dit le lieutenant de police. En vérité, mon bon Lignières.
je ne voudrais, pour rien au monde, vous adresser un seul
reproche, mais, depuis le 5 février, vous auriez bien dii me
prévenir.
— Le pouvais-je? dit Lignières. J'ai été chargé par La
Renaudie de plus de vingt commissions depuis Nantes jus-
qu'à Paris. Outre que j'ai pu recueillir ainsi de précieux
renseignemens, négliger ou ajournor ces commissions c'eut
été exciter les soupçons ; vous écrire une lettre ou vous en-
voyer un messager c'eut été compromettre nos secrets.
— C'est juste : dit monsieur de Braguelonne. et vous avez
raison toujours. Ne parlons donc plus de ce qui est fait mais
de ce qui est à faire. Vous ne nous avez rien dit du prince
de Condé? N'était-il pas avec vous à Nantes?
— Il y était, répondit Lignières. Mais avant de prendre
un parti, il désirait avoir vu Chaudieu et l'ambassadeur
anglais, et il a dit qu'il accompagnerait dans ce but La
Reuaudle à Pai-is.
— Il viendra donc à Paris? La Renaudie y viendra donc?
— Mieux que cela, ils doivent y être arrivés, dit Lignières.
— Et oii logent-Ils? demanda monsieur de Braguelonne
avec empressement.
— Pour cela, je l'ignore. J'ai bien demandé, en manière
de rien, où je pourrais retrouver notre chef si j'avais
quelque communication à lui faire, mais on ne m'a en-
seigné qu'un moyen de correspondance indirect. Sans doute
La Renaudie ne veut pas compromettre le prince.
— Voilà qui est fâcheux, on ne saurait eu disconvenir,
reprit le lieutenant de police. Nous aurions eu besoin de
suivre Jusqu'au bout leurs Iraces !
Maitre Arplon rentra encore une fols, dans ce moment,
de son pied léger et mystérieux.
— Qu'est-ce que c'est, Arpion? dit avec impatience mon-
sieur de Braguelonne. Vous savez bien que nous nous
occupons de quelque chose d'Important, que diable :
— Aussi ne me serals-je pas permis d'enti-er sans quelque
chose de non moins Important, répondit Arplon.
— Voyons, qu'est-ce que c'est? Dites vite et dites tout
haut. Nous sommes entre nous Ici.
— Un nommé Pierre Des Avenelles... reprit Arpion.
De Braguelonne. Démocharès et Lignières interrompirent
Arplon par un seul et même cri ;
— Pierre des AYenelles :
— C'est cet avocat de la rue des Marmousets qui héberge
d'ordinaire les réformés â Paris, dit Démocharès,
— Et sur la maison duquel j'ai l'œil depuis longtemps,
reprit de Braguelonne. Mais le bonhomme est cauteleux et
prudent, et déjoue toujours ma surveillance. Que veut-il
Arpion ?
— Parler à monseigneur, sur-le-champ, dit le secrétaire.
Il m'a semblé tout effaré.
— Il ne peut rien savoir ! dit vivement Lignières avec
jalousie. D'ailleurs, ajouta-t-il avec dédain, c est un hon-
nête homme.
— Il faut voir ! 11 faut voir ! reprit le grand Inquisiteur
(c'était son mot).
— Arpion, reprit monsieur Braguelonne, introduisez tout
de suite cet homme.
— Tout de suite, monseigneur, dit Arpion en sortant.
— Pardon, mon clier marquis, continua de Braguelonne
en s'adressant à Lignières. ce Des Avenelles vous connaît,
et votre vue inattendue le pourrait troubler. Puis, ni vous
ni moi ne devons nous soucier qu'en tout cas il vous
sache des nôtres. Ayez donc l'obligeance, pendant cette
entrevue, de passer dans le cabinet d'Arpion, la-bas au fond
de ce couloir. Je vous ferai rappeler dès que nous aurons
terminé. Pour vous, restez, monsieur le grand inquisiteur.
Votre présence imposante ne peut que nous être utile.
— Soit, je demeure pour vous servir, dit Démocharès
satisfait.
— Et moi, je m'éloigne, reprit Lignières. Mais rappelez-
vous ce que je vous dis, monsieur le lieutenant de police .
Vous ne tirerez pas grandchose de ce des Avenelles. Une
pauvre cervelle ! esprit timoré mais probe : rien qui vaille !'
rien qui vaille !
— Nous ferons pour le mieux. Mais allez, allez, mon cher
Lignières. Voici notre homme.
Lignières n'eut eu effet que le temps de s'échapper..
Un homme entra tout pâle et agité d'un tremblement ner-
veux, ameué et presque porté par maître Arpion.
C'était l'avocat Pierre des Avenelles, que nous a%'ons
vu pour la première fols avec le sieur Lignières, au conci-
liabule de la place Maubert, et qui avait eu, si l'on s'en
souvient, le succès de la soirée avec son discours si brave-
ment timide.
-XCII
t'X DÉLATEI^R
Ce jour oii nous le retrouvons. Des Avenelles était tout â
fait timide, et n'était plus du tout brave.-
Après avoir salué jusqu'à terre Démocharès et de Brague-
lonne :
— Je suis sans doute, dit-il d'une voix tremblante, en pré-
sence de monsieur le lieutenant de police !..
-— Et de monsieur le grand inquisiteur de la foi, ajouta
de Braguelonne en montrant de Moucliy.
— Oli : Jésus ! s'écria le pauvre Des Avenelles. pâlissant
davantage encore s'il était possible. Messeigneurs, vous
voyez devant vous un bien grand coupable, un trop grand
coupable. Puis-je espérer ma grâce? je ne sais. Un aveu
sincère peut-il atténuer mes fautes? c'est à votre clémence
â répondre.
Monsieur de Braguelonne vit tout de suite à quel homme-
il avait affaire.
— Avouer ne suffit pas, dit-il d'une voix dure, il faut
réparer.
— Oh ! si je le puis, je le ferai, monseigneur ! reprit Des
Avenelles.
— (jui, mais pour le faire, continua le lieutenant de po-
lice, il faudrait avoir quelque service à nous rendre, quel-
iiue précieu.x renseignement à nous donner.
— Je tâctierai d'eu donner, dit l'avocat d'une voix étouf
fée.
— Ce sera difficile, reprit négligemment de Braguelonne,
car nous savons tout.
— Quoi! vous savez?...
— Tout : vous dis-je, et. dans la passe où vous vous
êtes mis, votre repentir tardif ne peut i)lus guère, je vous
en préviens, sauver votre tète.
— Ma tête 1 ù ciel! ma tète est en danger? Pourtant,
puisque je suis venu..
— Trop tard ! dit l'inflexible Braguelonne. Vous ne pou-
vez plus nous être utile, et nous savons d'avance ce que
vous pourriez nous révéler.
— Peut-être, dit Des Avenelles. Excusez ma question, que-
savez-vous ?
— D'abord, que vous êtes un de ces hérétiques damnés,
dit d'une voix tonnante Démocharès Intervenant.
— Hélas ! hélas : ce n'est que trop vrai ! répondit Des
172
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
ATenelIes. Oui. je suis de la religion. Pourquoi? je n'en
-sais rieu Mais j'abjurerai, monseigneur, si vous m'accor-
dez la vie. Le prêche a trop de périls. Je reviens â la
■messe.
— Ce n'est pas tout, dii Dêmocharés, vous logez chez vous
des huguenots.
— On n'a pu en découvrir un seul, dans aucune des per-
quisitions, reprit vivêmenr 1 avocat.
— Oui. dit monsieur de Braguelonne. vous avez proba-
blement dans votre domicile quelque issue secrète, quel-
que couloir caché, quelque communication inconnue avec
le dehors. Mais, un de ces jours, nous démolirons votre mai-
son jusqu a la dernière pierre, et il faudra bien quelle
•nous livi'e son secret.
— Je vous le livrerai moi-même, dit 1 avocat. Car, j en con-
viens, monseigneur, j'ai quelquefois reçu et hébergé des reli-
gionnaires. Ils paient de bonnes pensions, et les procès rap-
portent si peu : 11 tant bien vivre : Mais cela ne m arrivera
plus, et, SI j'abjure, entin : pas un luiguenot ne s'avisera
•plus, je pense, de venir Irapper û ma porte.
— Vous avez aussi, continua Démocliaiés, pris souvent la
parole dans le conciliabule des protestans.
— Je suis avocat, dit piteusement Des .■Vvenelles. Mais
j'ai toujours parlé pour les partis modérés. Vous devez savoir
cela, puisque vous savez tout...
El. s'enhardissant a lever les yeu.x sur les deux sinistres
personnages. Des .Weuelles reprit :
— Mais pardon, il me semble que vous ne savez pas tout :
car vous ne me parlez que de moi, et vous vous taisez
sur les affaires générales du parti, bien autrement impor-
■tanles en somme Donc, je vois avec plaisir que vous igno-
rez encore bien des choses.
— C'est ce qui vous trompe, dit le lieutenant de police,
■et nous allons vous prouver le contraire.
Uémocharès lui fit signe de prendre garde.
— Je vous comprends, monsieur le grand inquisiteur, lui
«lit-il. Mais il n y a point d imprudence à moi à montrer
notre jeu a monsieur ; car monsieur ne sortira pas d'ici
■de longtemps.
— Comment ! je ne sortirai pas de longtemps d'ici? s'écria
Pierre Des .■Vvenelles avec épouvante.
— Non. sans doute, dit monsieur de Braguelonne avec
<:alme. Vous figurez-vous donc que. sous couleur de venii'
.lalre des révélations, vous pourrez tranquillement voir où
nous en sommes, et vous assurer de ce que nous savons,
pour aller rapporter le tout a vos complices? 11 n en va
pas ainsi, mon clier monsieur, et vous êtes de ce moment
notre prisonnier.
— Prisonnier : répéta Des Avenelles, d'abord abattu.
Puis, avec la réflexion, il prit son parti. Notre homme, on
-se le rappelle, avait au plus haut point le courage de la
lâcheté.
— Eli bien: j'aime mieux cela, au fait: s écria-t-il. Je
suis plus en sûreté ici que chez moi, au milieu de tous
leurs comi)lots. Et. puisque vous me gardez, monsieur le
lieutenant de police, vous ne vous ferez plus scrupule île
vouloir bien répondre à quelques-unes de mes respectueuses
questions. M'est avis que vous n êtes pas tout à lait aussi
complètement informé que vous croyez I être, et que je troit
verai moyen de vnus prouver, par quelque utile révélation.
ma bonne foi et ma loyauté.
— llum : j'en doute, dit monsieur de Braguelonne.
— Des dernières assemblées des huguenots, d'abord, que
savez-vous, monseigneur? demanda l'avocat.
— Parlez-vous de celle de Nantes? dit le lieutenant de po-
lice?
— Aie : vous savez cela. Eh bien : oui, voyons, de celle
de Nantes. Que s'y est-il passé?
— Est-ce à la conspiration qu'on y a formée que. vous
faites allusion ? reprit monsieur de Braguelonne.
— Hélas ! nui. et je vois que je ne vous apprendrai pas
grand'chose lâ-dessus. reprit Des Avenelles. Cette conspira-
tion. .
— Est d'enlever le l'oi de Blois, de substituer violemment
les princes a messieurs de Guise, de convoquer les Etats-
Généraux, etc.. Tout cela c'est de l'histoire ancienne, mon
cher monsieur Des .\venelles. et qui date déjà du 5 février.
— Et les coiijuré> qui se croient si surs du secret : s'écria
l'avocat. Ils sont perdus ! et moi aussi. Car, sans nul doute,
vous connaissez les chefs du complot ?
— Les chefs occultes et les chefs avoués. Les chefs occul-
tes, c'est le prince de Condé. c'est 1 amiral. Les chefs avoués,
ce sont La Renaudie. Casteinau, Mazères .. Mais l'énumé
ration serait trop longue. Tenez, voici la liste de leurs
noms et celles des provinces qu'ils doivent soulever.
— Miséricorde ! que la police est habile et que les cons-
jiirateurs sont fous : s'écria encore Des Avenelles. N'aurai-
je donc pas le plus petit mot a vous apprendre? Le prince
■de Condé et La Uenaudie, vous savez oii ils sont ?
— A Paris, ensemble.
— C'est effrayant : et je n'ai plus qu'à recommander mon
ame à Dieu. Pourtant, un mot encore, de grâce: où ^, nt
ils à Paris?
Monsieur de Braguelonne ne répondit pas tout de su ne
mais, de son regard pénétrant et clair, sembla vouloir ^•'^
der l'âme et les yeux de Des .■Vvenelles.
Celui-ci respirant à peine répéta sa question :
— Savez-vous où sont â Paris le prince de Condé et L.i
Renaudie, monseigneur?
— Nous les trouverons sans peine, répondit monsieur de
Braguelonne. j
— Mais vous ne les avez pas encore trouvés' s'écria Des'
Avenelles ravi, .^h : Dieu soit loué; je puis encore gagnei
mon pardon. Je sais où ils sont, moi. niouseigneur !
L'oeil de Démocliarès étincela, mais le lieutenant de po
Vice dissimula sa joie.
— Où sont-ils donc ? dit-il du ton le plus indifférent pos-
sible.
— Chez moi, messieurs chez moi! dit fièrement l'av.
— Je le savais, répondit tranquillement monsieur de Li i
guelonne.
— Quoi ! comment : vous le saviez aussi î s'écria Des .Vvo
nelles, pâlissant.
— Sans doute!... Mais j ai voulu vous éprouver, vci; =
vous étiez de bonne foi. .-vllons : c'est bien' je suis contfin
de vous. C est que votre cas était grave au moins, .\vuii
donné refuge à de si grands coupables !
— Vous vous faisiez aussi coupable qu'eux; dit seintii
cieusement Démocharès.
— Oh: ne m'en parlez pas, monseigneur, reprit i'e-
Avenelles. Je me doutais bien des dangers que je cour:n^
Aussi, depuis que je connais les effrayans projets de me-
deu.K hôtes, je n'existe plus. Mais je ne les connais que le
puis ti'ois jours. Depuis trois jovu's seulement, je vou- h
jure. Vous devez savoir que je n'étais pas à l'assemblt-' !■
Nantes. Quand le prince de Condé et le seigneur de La !;■
naudie sont arrivés chez moi au commencement de '(■'<
semaine, je croyais bien recevoir des réformés, mais non i a-
des conspirateurs. J ai en horreur les conspirateurs et !-■
conspirations. Ils ne m ont rien dit d'abord, et c'est • •
dont je leur en veux. Exposer ainsi à son insu un pa')vn
homme qui ne leur avait jamais rendu que des servi, c~
c'est très mal. Mais ces grands personnages n'eu font jallull^
d'autres.
— Hein? dit monsieur de Braguelonne qui se reganl.iii
comme un très grand personnage.
— Je parle des grands personnages de la réforme; se hai:
de dire l'avocat. Donc, ils ont commencé par me < a
cher tout. Mais ils chuchotaient ensemble tout le l'ni
mais ils écrivaient le jour et la nuit; mais ils recevauu
des visites, à toute minute. J'ai guetté, j'ai écouté, lin'i
j'ai deviné le commencement, de sorte qu ils ont été •■lli
gés de me confesser la fin, leur assemblée de Nantes, ifui
grande conspiration, tout ce que vous savez enfin ii it
qu'ils croient si bien à labri. Mais depuis cette révélai i"
je ne dors plus, je ne mange plus, je ne vis plus. Cluniu.
fois qu'on entre chez moi, et Dieu sait comme on y entn
souvent : je m'imagine qu'on vient me chercher ji ''it
me traîner devant les juges. La nuit, dans mes rares iii~
de sommeil fiévreux, je ne rêve que tribunaux, échai
et bourreaux. Et je m'éveille, baigné d'une sueur fr
pour supputer, prévoir et mesurer les risques que je com
— Les risques que vous couriez ? dit monsieur de L
guelonne. Mais la prison d'abord...
— La tortui-e ensuite, reprit Démocharès.
— Puis, la pendaison probablement, ajouta le lleutenan
de police
— Peut-être le bûcher, continua le grand Inquisiteur
— Voire même d occasion, la roue, dit, pour terminei|
par un effet, monsieur de Braguelonne.
— Emprisonné ; torturé ! pendu ; brûlé ; rotié ; s'exclamai'
â chaque parole maître Des .Wenellcs comme s'il eût sub
chacun des supplices qu'on lui émimérait.
— Dame ; vous êtes avocat, vous savez la loi, reprit mon
sieur de Braguelonne.
— Je ne la sais que trop ! s'écria Des .\veneUes. Aussi
au bout de trois jours d'angoisses, je n'ai, pu y teniri
j'ai bien senti qu'un tel secret était un fardeau trop louri
pour ma responsabilité, et j'e suis venu le remettre entre vo,
mains, monsieur le lieutenant de police.
— C'était le plus sûr. reprit monsieur de Braguelonne
et. quoique votre révélation ne nous serve pas à grand
chose, comme vous voyez, nous aurons cependant égard
votre bonne volonté.
11 s'entretint quelques instans à voix basse avec de Mou|
chy. qui parut lui faire adopter, non sans quelque peine,
résolution à suivre.
— .\vaut tout, je vous demanderai en grâce, leur dit Uaf|
.\venelles suppliant de ne pas trahir ma défection vis-à-vii
de mes anciens., complices; car. hélas ! ceux qui ont massa
cré le président .Minard pourraient bien aussi me faire ur
mauvais parti
LES OilLX DIANE
173
— Nous vous garderons le secret, reprit le lieutenant de
police.
— Vous m'allPZ toutefois retenir prisonnier, n'est-ce pas?
dit Des .^venelles d un air humble et craintif.
— Non. vous pouvez rentrer librement cliez vous à l'Ins-
tant m<'rae. répondit de Braguelonne
— En vérité? dit l'avocat. .Mors ce sont mes hôtes, le
le vois, que vous aile? faire saisir.
— Pas davantage. Ils resteront libres comme vous.
— Comment cela? demanda Des .\venelles stupéfait.
— Ecoutez-moi. reprit monsieur de Ki'aguelonne avec
autorité, et retenez bien mes paroles. Vous allez retourner
chez vous sur 1 heure, de peur qu'une trop longue absence
n'excite quelque soupçon. Vous ne direz plus un mot a vos
hôtes ni de vos craintes ni de leurs secrets. Vous agirez et
les laisserez agir comme si vous n'étiez pas entré dans ce
cabinet aujourd hui Me comprenez-vous bien? N'empêche/
rien et ne vous étonnez de rien. Laissez faire
— C'est aisé cela, dit Des .\venelles.
— Seulement, ajouta monsieur de Uraguelonne. si nous
avons besoin do quelques renseignemens. nous vous les fe-
rons demander ou nous vous appellerons Ici. et vous vous
tiendrez toujours à notre disposition. Si quelque descente
dans votre maison est jugée nécessaire, vous y prêterez
la main.
— Puisque j'ai tant fait que de commencer. J'achèverai,
dit Des Avenelles avec un soupir.
— C'est bien. Un seul mot pour conclure. SI les choses
se passent de manière a nous prouver cpie vous avez obéi
A ces instructions bien simples, vous aurez votre grâce
Si nous pouvons soupçonner que la moindre indiscrétion
Tous est échappée, vous serez le premier et le plus cruel-
lement puni.
— Vous serez brûlé à petit feu. par Notre Dame ! dit
Démocharés de sa voix lugubre et profonde
— Cependant :... voulut dire l'avocat qui tressaillit.
— Il suffit, dit Braguelonne. Vous avez entendt). Souve-
nez-vous. Au revoir.
Il lui fit de la main un geste impérieux Le trop prudent
avocat sertit, à la fois soulagé et oppressé.
Après son départ, il y eut un moment de silence entre
le lieutenant de police et le grand imuisiteur
— Vous l'avez voulu, j'ai cédé, dit enfin le premier. Mais
J'avoue qu'il me reste des doutes sur cette façon de pro-
céder
— Non. tout est pour le mieux ! reprit Démocharés. Il
faut que cette affaire ait son cours, je vous dis. et. pour
cela, l'important était de ne point donner l'éveil aux con-
jurés Qu'ils se croient stirs du secret et qu'ils agissent.
Ils s'imaginent marcher dans la nuit, et nous suivons tous
leur mouvemens au grand jour. C'est superbe i une pareille
ociasion ne se présenterait pas. d'ici a vingt ans. de ter-
rifier par un grand coup Ihérésie. Et je connais là-dessus
les idées de Son Eminence le cardinal de Lorraine
— Mieux que moi. c'est vrai, dit de Braguelonne. Que
nous reste-t-il cependant à faire?
— Vous, dit Démocharés, vous demeurez à Paris, vous
surveillez, par Ligiiiêres et par Des .^venelles, vos deux chefs
de I onspiration. Moi. dans une lieure. .le jiars pour Blois
et j avertis messieurs de Guise. Le cardinal aura d'abord
un peu peur, mais le Balafré est auprès de lui pour le
rassurer; et. avec la réflexion, il sera ravi. C'est leur affaire
à tous deux de réunir en quinze jours a petit bruit autour
du roi toutes les forces dont ils pourront disposer Nos
huguenots cependant n'auront pu se douter de rien, lis
arriveront ensemble ou l'un après l'autre dans le piège
tendu. CCS étourneaux aveugles, et ils sont à nous ! nous
les tenons : Tuerie générale :
Le grand inquisiteur se promenait à granils pas dans la
chambre en se frottant les mains tout joyeux.
— Dieu veuille seulement, dit monsieur de Braguelonne.
qu'aucun retour imprévu ne vienne réduire â néant ce
magnifique projet !
— Impo.'islble i reprit Démocharés. Tuerie générale ! Nous
les tenons! Faites revenir, s'il vous plaît. Lignières, Cfu'il
achève de nous fournir les renseignemens que je vais repor-
ter au cardinal de I^orraine. Mais je tiens déjà- l'hérésie
pour morte. Tuerie générale !
XCIII
ROI Er REINE E.XFANS
En franchissant par la pensée deux jours et qu.aranle
lieues, nous serons au 27 février et dans le splendide châ-
teau de Elols. où la cour était pour le moment réunie.
II y avait eu la veille grande fête et réjouissance au
chAleau. fête ordonnée par monsieur Antoine de Baïf 1»
poète, avec Joutes, ballets et allégories.
Si bien qui- ce matin 'i le jeune roi et sa petite reine
pour l amusement desquels la féie av<iit été donnée se levè-
rent plus tard que dp coutume et un peu fatigués encore
de leur plaisir
Heureusement, aucune réception n'était indiquée- et
pour se délasser, ils purent à loisir deviser ensemble des
belles choses qu'ils avaient admirées.
— Pour moi. disait Marie Stuart, J'ai trouvé tous ces-
divenissemens les plus beaux et les plus singuliers du
monde.
— oui. reprenait François II, les ballets et les scène?-
Jouées surtout. Mais j'avouerai que les sonnets et madri-
gaux m'ont paru faire un peu longueur.
— Comment : se récria Marie Stuart. ils étaient fort
galans et spirituels, je vous assure.
— Mais trop perpétuellement élogieux. ronviens-on.
mignonne. Ce n'est pas très amusant, vois-tu, de s'entendre
ainsi louer pendant des heures, et je mimaginais hier au
soir que le hou Dieu devait avoir parfois des momens d'im-
patience dans son paradis. .\Joute a cela que ces messieurs,
surtout messieurs de Hait et de Maisonfleur, sèment leurs
discours de nombre de mots latins que je ne comprends
pas toujours.
— Mais c'est de fort bon air cela, dit Marie, c'est une
façon qui sent .son liomme docte et de goût choisi.
— Ah I c'est que tu es une savante. loi, Marie ! reprit le
jeune roi en soupirant. ïu fais des vers, et tu comprends
le latin auciuel je n'ai jamais pu mordre.
— -Mais c'est notre lot et notre récréation à nous autres
femmes, le savoir ! comme à vous autres hommes et princes
l'action et le commandement.
— C'est égal ! reprit François II, je voudrais, ne fût-ce
i|ne pour fégaler en quelque chose, être .seulement aussi
instruit, tiens! que mon frère Charles.
— A propos de notre frère Cliarles. interrompit Marie.
l'avez-vous remarqué hier dans son rôle de 1 allégorie de
la Iteliijioii ile/emlue par les trois Vertus thëolorjales ?
— Oui. dit le roi. il faisait un des chevaliers qui repré-
sentaient les Vertus, la Charité, je crois.
— C'est cela même, reprit Marie. Kli bien ! avez-vous
vu. Sire, avec quelle fureur il frappait la tête de l'Hérésie?
— Oui. vraiment, lorsqu'elle s'est avancée au milieu des
ilammes sur ce corps de serpent... Charles était hors de
lui. c'est la vérité.
— Et. dites-moi. mon doux sire, reprit la reine, est-ce
qu'elle ne vous a pas paru ressembler a quelqu'un cette
tête de l'Hérésie?
— En effet, dit François U. j'avais cru me tromper, mais
elle avait assurément de l'air de monsieur de Coligny, ii'est-
( e pas ?
— Dites que c'était monsieur l'amiral trait pour trait.
— Et tous ces diables qui l'ont emporté ! dit le roi.
— Et la joie de notre oncle le cardinal, reprit Marie.
— Et le sourire de ma mère !
— Il était presque effrayant ! dit la jeune reine. N'im-
porte ! François, elle était encore bien belle hier, votre
mère, avec sa robe d'or frisé, et son voile de crêpe tanné !
un magnifique accoutrement !
— Oui. reprit le roi : aussi, ma mignonne, ai-je fait deman-
der pour vous une robe semblal)le à Constantinople. par
monsieur de Cirandchamp. et vous aurez aussi un voile
de gaze romaine pareil a celui de ma mère.
— Oli ! merci, mon gentil roi ; merci ! Je n'envie pas cer-
tainement le sort de notre sœur Elisabeth d'Espagne, qui,
dit-on, ne met jamais deux fois la même robe. Cependant,
Je ne voudrais pas que femme en France, fût-ce votre mère,
semblât. :\ vous surtout, mieux parée que moi.
— Eh ! que l'importe au fonil ! dit le roi. ne seras-tu pas
toujours la plus belle?
— 11 n'y a guère paru hier, reprit Marie boudant ; car,
après le branle au flambeau que j'ai dansé, vous ne m avez
pas dit un seul mot. Il faut croire qu il ne vous a pas plu.
— Si fait bien ! s'écria François. Mais qu'aurais-je dit,
1)011 Dieu ! a côté de tous ces beaux esin-its de la cour qui
le complimentaient en prose et eu vers. Du Bellay préten-
dait que tu n'avais pas besoin d'un flambeau , comme les
autres dames, et que c'était bien assez de tes deux yeux.
Maisonll.-ur s effrayait du danger de ces deux vives lumières
de tes prunelles qui ne s'éteignaient pas. elles ! et qui pou-
vaient embraser la salle entière. Sur quoi Konsard ajoutait
que ces astres de tes regards devaient éclairer la nuit parmi
les ténèbres, et le Jour parmi le soleil. Fallait-ll donc,
après cette poésie, venir te dire toul uniment que je vous
avals trouvées charmantes, toi et ta da«.se ?
— Et pourquoi pas? reprit Marie Ce simi)le mot de vous
m'eût plus réjouie que toutes leurs fadeurs.
— Eh bien! ce mot Je te le dis ce matin, mignonne, et
de tout mon cœur ; car cette danse est toute parfaite et m'a
presque fait oublier la pavane d'Espagne que j'aimais Unt,
174
ALEXANDRE DUMAS ILLfSTRi:
et les pazzemeni d Italie que tu dansais si divinement avec
cette pauvre Elisabeth. C'est que ce que tu tais est toujours
mieux fait que ce que font les autres. C'est que tu es la
belle des belles, et que les plus jolies femmes paraissent
comme chambrières auprès de toi ) Oui. dans ton costume
royal comme dans ce simple déshabillé, tu es toujours ma
reine et mon amour. Je ne vois que toi i je n'aime que toi !
— Mon cher mi^on :
— Mon adorée !
— Ma vie !
— Mon bien suprême! Tiens! n'ensses-tu qu'un chape-
ron de paysanne, je t aimerais encore mieux que toutes
les reines de la terre.
— Et moi, reprit Marie, quand tu ne serais qu un simple
page, ce serait toi encore qui aurais mon cœur.
— Oh! Dieu: dit François, que j aime à passer mes doigts
dans ces cheveux si doux, si blonds, si Ans, â les maer.
à les brouiller. Je conçois bien que tes dames te deman-
dent souvent à baiser ce col si rond et si blanc, et ces
bras si gracieux et si potelés... Pourtant, ne le leur permet-
tez plus. Marie.
— Et pourqtioi ?
— J'en suis jaloux: dit le roi.
— Enfant': reprit Marie avec un geste adorable d'enfant.
— Ah : tiens, s'écria François avec passion, s'il fallait
renoncer à ma couronne .:a à Marie, mon choix serait bien-
tôt lait.
— Quelle folie ! reprit la jeune reine. Est-ce qu'on peut
renoncer à la couronne de France, la plus belle de toutes
après celle du ciel?
— Pour ce qu'elle fait sur mon front: . dit François
avec un sourire moitié gai, moitié mélancolique.
— Comment: reprit Marie, mais j'oubliais que nous avons
justement â régler une affaire... une affaire de haute impor-
tance que mon oncle de Lorraine nous a renvoyée.
— Oh ! oh ! s'écria le roi. cela ne Ivii arrive pas souvent.
— Il nous charge, dit gravement :Marie, de décider les
couleurs de l'habillement de nos gardes suisses.
— C'est une marque de confiance qui nous fait honneur.
Entrons donc en délibération. Quel est. madame, l'avis-
de Voue Majesté sur cette difficile question?
— Oh ! je ne parlerai qu'après vous, sire?
— Voyons ! je pense que la forme de l'habit doit rester
la mènie ; large pourpoint a larges manches tailladé aux
trois couleurs, n'est-il pas vrai?
— Oui, sire. Mais quelles seront ces couleurs? Là est la
question.
— Elle n'est pas aisée. Mais vous ne m'aidez pas, mon gen-
til conseil. La première couleur?...
— Il faut que ce soit blanc, ait Mai-ic, la couleur de
France.
— .\lors. reprit le roi, la seconde sera celle d'Ecosse : bleu
— .Soit! mais la troisième?
— Si c'était jaune?
— Oh : non. c'est la couleur d'Espagne. Vert plutôt.
— C'est la couleur de Guise, dit le roi.
— Eli bien! monsieur, est-ce donc un motif d'exclusion?
reprit Marié.
— Non pas ! mais ces trois couleurs s'harmoniseraient-eUes
bien?
— Une idée ! s'écria Marie Stuart. Prenons le rouge, la
couleur de la Suisse ; cela rappellera au moins un peu leiu
l^ays à ces pauvres gens.
— Idée excellente comme ton cœur. Marie ! reprit le roi.
Voilà donc cette importante affaire glorieusement terminée.
Ouf ! nous avons eu assez de peine ! Les choses sérieuses
nous en donnent moins, par bonheur. Et vos chers oncles,
Marie, veulent bien se charger pour moi de tout le poids
du gouvernement. C'est charmant ! Ils écrivent, et je n'ai
qu'à signer, parfois sans lire. Si bien que ma couionne sur
mon fauteuil royal me remplacerait fort suffisamment s'il
me prenait fantaisie... de faire un voyage.
— Ne savez-Tous pas bien, Sire, dit Marie, que mes oncles
n'auront jamais à cœur que votre intérêt et celui de la
France î
— Comment ne le saurais-je pas? reprit le roi, ils me le
répètent trop souvent pour que je l'oublie. Tenez, c'est
aujourd'hui jour de conseil, nous allons voir arriver mon-
sieur le cardinal de Lorraine, avec ses liumbles façons et ses
respects exagérés, qui ne m'amusent lias toujours, il faut
I avouer, et nous l'entendrons me dire, avec sa voix douce.
et en s'Incllnant à chaque parole : « Sire, la proposition
que je soumets à Votre Majesté n'a en vue que Ihonneur de
votre couronne. Votre Majesté ne peut pas douter du zèle
qui nous anime pour la gloire de son règne et le bien de
son peuple. Sire, la splendeur du trône et de l'Eglise est le
but unique, etc.. etc. "
— Comme vous l'imitez bien ! s'écria Marie, en riant et
battant des mains.
Mais, d'un ton plus sérieux, elle reprit ;
— II faut cependant être indulgent et généreux, Fran-
çois. Croyez-vous donc que votre mère, madame Catherine
de Médicis, me réjouisse beaucoup aussi, quand, avec sa
grande figure sévère et pâle, elle me fait des sermons sans
fin, sur ma parure, mes gens et mes équipages. Xe l'entendez-
vous pas d'ici, me disant, la bouche pincée : » Ma fille, vous
êtes la reine : je ne suis plus aujourd'hui que la seconde
femme du royaume ; mais si j'étais à votre place, j'exigerais
çue mes femmes ne perdissent jamais la messe, non plus
que les vêpres et le sermon. Si j'étais à votre place, je ne
porterais pas de velours incarnadin, parce que c'est une
couleur trop peu grave. Si j'étais à votre place, je réfor-
merais ma robe d'argent et colombin à la bourbonnaise,
parce qu'elle est trop décolletée. Si j'étais à votre place, je
ne danserais jamais de ma personne, et me contenterais de
voir danser. Si j'étais à votre place...
— Oii ! s écria le roi, en riant aux éclats, comme c'est
bien ma mère : Mais vois-tu. mignonne, elle est ma mère,
après tout, et je l'aii déjà offensée assez grièvement en ne
lui laissant aucune part dans les affaires de lEtat. que tes
oncles seuls administrent. Il faut donc lui passer quelque
chose, et supporter avec respect ses gronderles. Moi, de
mon côté, je me résigne à la tutelle doucereuse du cardinal
Je Lo'iaine, uniquement parce que tu es sa nièce, entends-tu ?
— Merci, clier Sire, merci de ce sacrifice! dit Marie, avec
un baiser.
— Mais réellement, continua François, il y a des momens
où je suis tenté d'abandonner jusqu'au titre de roi, comme
j'en ai déjà abandonné le pouvoir.
— Oh! que dites-vous là? se récria Marie Stuart.
— Je dis ce que je sens, Marie. Ah ! si pour être ton
époux, il ne fallait pas être roi <ie France ! Songe donc : je
n'ai que les ennuis et les contraintes de la royauté. Le der-
nier de nos sujets est plus libre que moi. Enfin, si je ne
m'étais fâché jxiur tout de bon, nous aurions eu chacun un
appartement séparé! Pourquoi? parce que, prétendait-on,
c'est l'usage des rois et reines de France.
— Qu'ils sont absurdes avec leur usage ! reprit Alarie.
Eh bien ! nous le changeons, l'usage ! et nous en établissons
un nouveau, lequel, Dieu merci ! vaut bien l'autre.
— .assurément. Marie. Dis-moi. sais-tu quel est le secret j
désir que je nourris depuis quelque temps, déjà?
— Xon. en vérité.
— Celui de nous évader, de nous enfuir, de nous envoler,
de quitter jiour un temps les soucis du trône, Paris, Blois.
la France même, et d'aller... où? je ne sais pas, mais loin,
d ici enfin : pour respirer un peu à l'aise comme les autres
hommes. Marie, dis. est-ce qu'un voyage de six mois, d'un
an. ne te ferait pas plaisir !
— Oh : j'en serai ravie, mon bien-aimé Sire, répondit Marie,
pour vous surtout dont la santé parfois m inquiète, et qui
trop souvent souffrez de ces fâcheux maux de tète. Le chan-
gement d air, la nouveauté des objets, tout cela vous distrai-
rait, vous fei'ait du bien. Cui. partons, partons!... Gli : mais
le cardinal, la reine-mère le souffriront-ils?
— Êh ! je siiis roi après tout, je suis le maître, dit Fran-
çois II. Le royaume est calme et tranquille, et, puisqu'on se
passe bien de ma volonté pour le gouverner, on pourra
bien se passer de ma présence. Nous partirons avant l'hiver,
Marie, comme les hirondelles. Voyons, où veux-tu aller?
Si nous visitions nos Etiits d'Ecosse?
— Quoi ! passer la mer ! dit Marie, .\ller dans ces brouil-
lards dangereux, mon mignon, pour votre délicate poi-
trine! non: j'aime encore mieux notre riante Touraine, et
Ci plaisant château de Blois. Mais pourquoi n'irions-nous
pas en Espagne rendre visite à notre sœur Elisabeth ?
— L'air de Madrid n'est pas bon pour les rois de France,
Alarie.
— Eh bien ! lllalie alors! reprit Mairie II y fait toujours
beau, toujours cliaud. Ciel bleu et mer bleue! des orangers
en fleurs, de la musique et des fêtes :
— Accepté lltalie ! s'écria gaiment le roi. Nous verrons
la sainte religion catholique dans sa gloire, les belles églises
et les saintes reliques.
— Et les peintures de Raphaël, dit Marie, et Saint-Pierre
et le Vatican :
— Nous demanderons au saint-père sa bénédiction, et nous
rapporterons force indulgences.
— Ce sera charmant ! dit la reine, et réaliser ce, doux
rêve ensemble, à côté l'un de l'autre, aimés, aimans, avoir
l'azur dans nos cœurs et sur nos têtes!...
— Le paradis : reprit François II avec enthousiasme.
Mais comme il s'écriait ainsi, bercé par ce ravissant ^-spoir,
la porte s'ouvrit brusquement, et le cardinal de Lorraine,
repoussant l'huissier de service qui n'eut pas même le
temps de l'annoncer, entra tout pâle et tout essoufflé dans
la chambre royale.
Le duc de Guise, plus calme, mais aussi sérieux, suivait
son frère à quelciue distance, et l'on entendait déjà son pas
grave retentir dans l'antichambre à travers la poète restée
ouverte.
LES DELX DIXSE
XCIV
FIN DU VOYAGE EN ITAUE
— Eh ; quoi, monsieur le cardinal, dit le jeune roi avec
vivacité, ne saurais-je donc avoir un momeul de loisir et
de liberté, même en ce lieu?
— Sire. répoiiUii Charles do Lorraine, j'ai regret de con-
trevenir aux ordres donnés par Voti-e ilajesté : mais laflaire
gui nous amène, mon Irère et moi, est de telle importance
ciu'elle ne soutire pas de délais.
En ce moment, le duc de Guise entra gravement, salua
en silence le roi et la reine, et resta debout derrière son
irère, muet, immobile et sérieux.
— Eli bien ! je vous écoute, parlez donc, monsieur, dit
Frani;ois au cardinal.
— s^ire, reprit celui-ci, une conspiration contre Votre
Majesté vient d Ctre découverte ; ses jours ne sont plus en
MUeté dans ce château de Blois : U importe de le quitter a
1 instant même.
— Une conspiration <. quitter Blois ! s'écria le roi, qu'est-ce
lue cela si^rnifle i
— Cela siguiiie. Sire, que les mécliaus en veulent au.x
j- lus et a la couronne de Votre Majesté.
— yuoi : dit François, ils m en veulent â moi si jeune,
moi assis d'hier sur le trône, à mol qui, sciemment et
voluuiairemeni du moins, n'ai jamais fait de mal a per-
sonne : Quels ?ont donc ces mechans, monsieur le cardinal?
— Et qui serait-ce, reprit Charles de Lorraine, sinon ces
maudits huguenots et hérétiques.
— Encore les hérétiqties ! s'écria le roi. Etes-vous bien sûr.
m'.nsieur, de ne pas vous laisser entraîner dontre eux â des
soupçons sans fondement ?
— Hélas ! dit le cardinal. U n'y a malUeureuseraent pas
lieu de douter cette fois.
Le jeune roi. si mal â propos interrompu dans ses rêves
de Joie par cette désolante réalité, paraissait vivement contra-
rié ; Marie était tout émue de sa mauvaise humeur, et le
. ardinal tout troublé par les nouvelles qu'il apportait. Le
Balafré, seul, calme et maître de lui. attendait l'issue de
toutes ces paroles dans une attitude impassible.
— <^u ai-je donc lait a mon peuple pour qu'il ne m'aime
pas ? reprit François dépité.
— .J ai dit, je crois, a Votre Majesté, que les révoltés ne
sont que des huguenots, dit le cardinal de Lorraine.
— Ce n'en sont pas moins des Français; reprit le roi.
Enfin, monsieur le cardinal, je vous ai conflé tout mon pou-
ir en espérant que vous le leriez bénir, et je ne vois autour
de mol que troubles, plaintes et méconteatemens.
— oh : Sire : Sire : dit Jlarie Stuart avec reproche.
Le cardinal de Lorraine reprit avec quelque sécheresse:
— 11 ne serait pas juste. Sire., de nous rendre respon-
sables de ce qui ne tient qu'aux malheurs du temps.
— Pourtant, monsieur, continua le jeune roi, je désire-
rais connaître une fois le fond des choses, et que pour tin
temps vous ne fussiez plus à mon côté, afin de savoir si c'est
i moi ou bien à vous qu on en veut.
— Oh : Votre Majesté ! s'écria encore Marie Stuart vive-
ment affectée.
François s'arrêta, se reprochant déjà d'avoir été trop loin.
Le duc de Guise ne manifestait pas le moindre trouble.
Charles de Lorraine, après un silence glacé, reprit de 1 air
digne et contraint d un homme injustement offensé.
• Sire, puisque nous avons la douleur de voir nos efforts
méconnus ou inutiles, il ne nous reste plus, en loyaux sujets
et en parens dévoués, qu'à nous éloigner pour laisser la place
i de plus dignes ou à de plus heureux. .
Le roi embarrassé se tut, et le cardinal continua après une
l'ause :
— Votre ^lajesté n'aura donc qu'à nous dire en quelles
mains nous devons remettre nos offices. En ce qui me
tcuche. rien ne sera plus aisé sans doute que de me rem-
placer, ei Votre Majesté n'aura qu'à choisir entre monsieur
le chancelier Olivier, monslenr le cardinal de Tournon, et
monsieur de L'HOpltal...
Marie Stuart désolée cachait son Iront dans ses mains, et
François repentant netlt pas mieux demandé que de reve-
nir sur sa colère d'enfant: seulement, le silence hautain du
grand Balafré l'Intimidait.
■ Mais, poursuivit Charles de Lorraine, la charge de
Lr:md-maltre et la direction des choses de la guerre exigent
des talens si rares et une illustration si haate. (|u après
mon frère. Je trouve à peine deux hommes qui puissent y
prétendre, monsieur de lirissac i)eut-étre...
— Oh ! Brissac, toujours grondant, toujours fâché dit le
Jeune roi, c'est impossible !
— El, en second Ueu. reprit le cardinal, monsieur de
Montmorency, qui, a dé'aui des qualités, a du i.noius le
renom.
— Eh ! dit encore François, monsieur le connétable e^t
trop vieux pour moi, et traitait autrefois trop légèrement le
dauphin poui- servU- respectueusement aujoui-d hui le roi
Mais, monsieur le cai-dlnal. pourquoi omettez-vous mes
auti-es parens, les princes du sang, le prince de Condé nar
exemple?... '
— Sire, dit le cardinal, c'est à regret que je l'apprends à
\ otre Majesté ; mais entre les noms des chefs secrets de
la conspii-atiou annou;t-e, le premier est celui de monsieur
le prince de Condé.
— Est-ce possible? dit le jeune roi stupéfait.
— Sire, c est certain.
— Mais c'est donc tout à fait grave ce complot tramé
contre l'Etat? denianla François.
— C'est presque une révolte. Sire, répondit le cardinal et
puisque Votre Majesté nous déchar^'e, mon frère et moi,
ûe la responsabilité plus terrible que jamais qui pesait
Mir nous, mon devoir m'oblige à la supplier de nommer
nos successeurs le plus iO: possible: car les réformés se-
ront dans quelques jours sous les murs de Blois
— Que dites-vous là, mou oncle? s'écria Marie effrayée.
— La vérité, madame.
— Et les rebelles sont nombreux? demanda le roi.
— Sire, ou parle de deux mille hommes, dit le cardinal
Des rapports, que je n'avais pu croire avant d avoir reçu
de Paris par monsieur de Mouchy avis de la conspiration,
signalaient déjà leur avant-garde auprès de La Carrelière .
Nous allons donc. Sire, monsieur fle Guise et moi...
— Eh : quoi, dit vivement François, c'est dans un dan-
ger pnreil que vous rn al andonneriez tcus les deux?
— Mais j'avais cru comprendre. Sire, reprit Charles de
Lorraine, que telle était 1 Intention de Votre Majesté
— Que voulez-vous? dit le roi, je suLs si triste quand je
vois que vous me faites... que j'ai des ennemis;... Mais,
tenez, ne parlons plus de cela, bel oncle, et donnez-moi plu-
lot des déiaUs sur cette insolente tentative des révoltés.
Que comptez-vous faire poui' la prévenir?
— Pardon, Sire : reprit le cardi;i;il encore piqué ; d'après
ce que m'avait lait entendre Votre Majesté, il me semblait
que d autres que nous...
— Eh : bel oncle, je vous prie, qu'il ne soit plus ques-
tion de ce mouvement de vivacité que je regrette, dit Fran-
çois II. Que puis-je vous dire de plus? Faut-il donc que Je
m excuse et vous demande pardon?
— Oh ! Sire, fit Charles de Lorraine, du montent que
Votre Majesté nous rend sa précieuse confiance.-
— Tout entière, et de tout mon cœur, ajouta le roi, en
tendant sa main au cardinal.
— Voilà bien du temps perdu : dit gravement le duc de
Guise.
C'était le premier mot qu'il eût prononcé depuis le
commencement de l'entrevue.
11 s'avança alors, comme si ce qui s'était pas-sé jusque
là n'eût *té que d insignifi.nns préliminaires, un ennuyeux
prologue où il avait laissé au cardinal de Lorraine le prin-
cipal rôle. Mais ces puérils débats vidés, il reprenait haute-
ment la parole et l'initiative.
— Sire, dit-il au roi. voici ce dont 11 s'agit : deux mille
révoltés, commandés par le baron de La Renaadie, et ap-
puyés en sous main par le prince de Coudé, vont descen-
dre ces jours-ci du Poitou, du Béarn et d'autres provinces,
et tenter de surprendre Blois et d'enlever Votre Majesté.
François fit un mouvement d'indignation et de surprise,
— Enlever le roi: .s'écria Marie Stuarl.
— Et vous avec lui. madame, continua le Balafré, mais,
rassurez-vous, nous veillons sur Vos Majestés.
— Quelles mesures allez-vous prendre? demanda le roi.
— Nous ne sommes prévenus que depuis une heure, dit
le duc de Guise, irais la rremière chase à faire. Sire, est
d'assurer votre personne sacrée. Il faut donc que, dès au-
jcurilhui, vous (piittlez cette ville ouverte de Blois, et son
château sans défense, pour vous retirer à .\niboise. dont
le château fortifié vous met à l'abri d'un coup de main.
— Quoi : dit la reine, nous enfermer dans ce vilain châ-
teau d'.Amboi.se, si haut perché, si sombre et si triste :
— Enfant : dit le Balafré à sa nièce, sinon avec la parole,
du moins avec son regard sévère.
Il reprit seulement :
— Madame, U le faut.
— Mais nous fuirons donc devant ces rebelles ! dit le
Jeune roi. tout frémissant de courroux.
— Sire, reprit le dur, de Guise, on ne fuit pas devant un
ennemi qui ne vous a pas encore attaqué, qui ne vous a
même pas dénoncé la guerre. Nous sommes censés Ignorer
les de.sséias coupables de ces factieux.
— Mais nous les savons cependant, dit François.
170
ALEXANDRE DUMAS ILLLSTRE'
— Que Votre Jlaje^té veuille bien s en rapporter â moi
sur les questions d'honneur, répondit François de Lorraine.
Nous n'évitons le combat que pour déplacer le champ de
bataille. Et j'esi)êre bien que les rebelles se donneront la
peine de nous suivre jusqu'à AmboUe
— Pourquoi dites-vous que vous 1 e?pêrez, monsieur? de-
manda le roi.
— Pourquoi ? dit le Balafré, avec son superbe sourire,
parte que ce sera une occasion d'eu finir une fois pour
toutes avec les hérétiques ït l'hérésie, parce qu'il est temps
de les frapper autrement que dans les fictions et allégé
ries, parce que j'aurais donné deux doigts de ma main...
de ma main gauche, pour amener sans 'torts de notre pan
cette lutte décisive que les imprudens provoquent pour notre
triomphe.
— Hélas : dit le roi, cette lutte, ce n'en est pas moins la
fuerre civile-
— Acceptons-la pour la terminer. Sire, reprit le duc de
Guise. En deux mots, voici mon plan : Que Votre Majesté
se rappelle que nous n'avons affaire ici qu'a des révoltés
Saut cette retraite sur Blois, qui ire me les ctfaroucher.t
pas trop, j'espère, nous feindrons à leur égard la plus com-
plète sécurité et la plus parfaite ignorance. Et quand ils
s'avanceront pour nous surprendre en traîtres, ce sera nous
qui les suipren<lrons et les saisirons dans leur propre
liège. Donc, nul air d alarme et de f.ilte, je vous le recom-
mande â vous surtout, madame, dit-il en s'adressant â Ma-
rie. Mes ordres seront donnés et vos gens prévenus, mai^
en secret. Qu on ne '^e doute au dehors ni de nos prépa-
ratifs ni de nos appréhensions, et je réponds de tout.
— Et quelle heure est fixée pour le départ? demanda
François avec uue sorte de résignât!. );i abattue.
— Sire, trois heui-es di: l'après-mMl, dit le duc de Guise :
j'ai fait prendre d'avance les dispositions nécessaires.
— Quoi ! d'avance ?
— Oui, Sire, d'avance, reprit avec fermeté le Balafré,
car d'avance je savais tien que Votre ilajesté .se rangerait
aux conseils de la raison et de l'honneur.
— A la bonne heure : dit avec un faible sourire le jeune
roi subjugué, nous serons prêt a 'rois heures, monsieur,
i.dus avons toute confiance en vous.
— Sire, reinit le duc. je vous remercie de cette confiance.
J'en serai digne. Mais que Votre Majesté m'excuse, dans
une telle circonst.ince les minutes sont comptées, et j'ai
vingt lettres à écrire, cent commissions à donner. Nous pre-
nons donc, mon frère et moi, humblement congé de Votre
Majesté.
Il salua assez sommairement le roi et la reine, et sortit
avec le cardinal.
François et Marie se l'egardérent un instant en silence,
tout attristés.
— EU bien : ma mie, dit enfin le roi, er notre beau
voyage rêvé à Kome?
— 11 se borne à une fuite â .\mboise. répondit en soupi-
rant Marie Stuart.
En ce moment entra madame Dayelle. la première femme
de la reine
— Est-ce donc vrai, madame, ce qn oc nous dit? fit-elle
après les salutations d'usage. 11 nous faut déménager sur
ri.euie. et quitter Blois peur Amboisi?
— Ce n'est que trop vrai, ma pauvre Dayelle, répondit
Marie.
— Mais savez-Tous bien, madame, qu'il n'y a rien, mais
rien dans ce château. Pas un miroir en état !
— Il faudra donc tout emporter d'ici. Dayelle, dit la
reine. Ecrivez là tout de suite une liste des choses indis-
pensables. Je vais vous dicter. D'abord, ma nouvelle robe
de damas cramoisi i passement d'or-
Et, revenant vei-s le roi qui était resté debout, pensif et
triste, dans l'embrasure de la croisée.
— Concevez-vous cela, cher Sire, lui dit-elle, l'audace de
ces réformés?... mais, pardon, vous devriez aussi vous occu-
per des objets dont vous aurez besoin la-bas, afin de n'être
pas pris au dépourvu.
— Non, dit François, je laisse ce soin à Aubert, mon
valet de chambre. Pour moi. je ne pense qu'à mon cha-
grin.
— Croyez-vous que le mien soit moins vif? dit Marie.
Madame Dayelle, écrivez ma veriugade couverte de came-
lot d'or violet, et ma rcbe de damas blanc avec passement
d'argent... Mais il faut se faire une raison, continua-t-elle
en s'adressant au roi. et ne pas s e.xposer à manquer des
choses de première iKcessité... Madame Dayelle. marquez
mon manteau de nuit, de toile d'argent plain, fourré de
loups cerviers... Il y a des siècles, r; est-il pas vrai. Sire.
que ce vieux château d'Amboise n'a été habité par la cour?
— Depuis Charles VIII. dit François, je ne crois pas qu'un
roi de France y ait demeuré plus de deux ou trois jours.
— Et (jul sait si nous n'allons pas y rester tout un mois:
dit Marie. Oh ! les vilains huguenots . PeLsez-vous, madame
Dayelle, que du moins la chambre a coucher ne soit pas
trop dépourvue?
— Le plus sûr, ;nadame, dit la première femme en se-
couant la lète, serait di: faire comme si nous n'y devions
rien trouver.
— Mettez donc ce miroir accoutré dor, dit la reine, ce
coffre de nuit de velours violet, ce tapis velu pour mettre
à lentour du lit... Mais avait-on déjà vu. Sire, reprit-elle
à demi-voix en revenant au roi, des sujets marcher ainsi
cùnti-e leur maître et le chasser de chez lui, pour ainsi
p;'rler?
— Jamais, je crois. Marie, répondit tristement François.
On a bien vu quelquefois des marauds résister au com-
mandement du roi. comme il y a quinze ans à Aférindol et
à La Cabrière ; mais attaquer les picmiers le roi... je ne
1 eusse pas même imaginé, je l'avoue.
— Oh ! dit .Marie, mon oncle de Guise a donc raison ;
nous ne saurions prei^dre trop de précautions contre ces
enragés rebelles. . Madame Dayelle, ajoutez une douzaine
de souliers, d'oreillers et douze linceuls... Est-ce tout? Je
crois vraiment que j'en perdrai l'esprit ; Tenez aussi, ma
clièie, cette pelote de velours, ce bougicr dor, ce poinçon,
cette aiguille dorée... Je ne ^ois plus rien.
— Madame n'emporte pas ses deux accoutremens de pier-
reries? dit Dayelle-
— Si fait : je les emporte : s'écria ^ ivemeut }darie. Les
l?isser ici : ils tomberaient peut-être aux mains de ces mé-
ciéaus : N est-ce pas. Sire? Je le crois bien que je les em-
porte :
— La précaution est bonne eii effet, dit François avec un
faible sourire.
— Je n'omets plus rien d importa:il, ce me semble, ma
chère Dayelle? reprit Marie Stuart cherchant des yeux
autour d'elle
— Madame pense, j'espère, à ses Uvres d'heures, reprit la
camérlste d un air un peu précieux.
— Ah: vous m y faites songer, dit naïvement Marie.
Emportez surtout les plus beaux, celui que m'a donné
mon oncle le cardiml. et celui de velours écarlate avec les
orfèvreries d'or. Madame Dayelle. je recommande tout cela
à vos soins. Vous voyez à quel point nous sommes absor-
Ses, le roi et moi, par la dure nécessité de ce départ
subit.
— Madame n'a pas besoin de stimuler mon zèle, dit la
duègne. Combien faudra-t-il commander de coffres, de
ba'huts pour emporter tout cela? Cinq suffiront, j imagine-
— Demandez-en six. allez : répondit la reine. Il ,ne faut
pas rester court dans ces déplorables extrémités. Six, sans
compter ceux de mes dames, bien entendu. Mais qu'elles
s ari'angent de leur côté, je n'ai certainement pas le cœur
de m occuper de pareils détails. . C'est vrai, je suis comme
vous. Ki'ançois, je n'ai l'esprit qu'à ces huguenots... hélas :
Vous pouvez maintenan; vous retirer, Dayelle.
— Pas d'ordre pour les laquais et muletiers, madame?
— Qu'ils mettent tout simplement leurs habits de drai^.
dit la reine. Allez, ma chère Dayelle, allez promptement.
Da.velle salua et fil trois ou quatre pas vers la porte.
— Dayelle ; fit Marie la rappelant ■ quand je dis que iios
gcns ne doivent mettre que leuis habits de drap, vous me
comprenez, c'est pour la route. Mais Ils auront soin d em-
porter leurs saies de velours violet et leurs manteaux vio
lets doublés de velours jaune, entendez-vous?
— Cela suffit, madame. Madame n'a plus rien à ordon
ner?
— Non. plus rien, dit Marie. Ma;s que tout ceci soit exé
cuté activement ; nous n'avons que jusqu'à trois heures
Et n'oubliez pas les manteaux des laquais.
Dayelle sortit pour tout de bon cette fois.
Marie alors se retournant vers le roi :
— Vous m'approuvez, n'est-il pas vrai. Sire, lui uit-
elle, pour ces manteaux de nos gens? Messieurs les réfor-
més nous permettront bien au moins de donner à ceux de
notre maison la tenue qui convient. Il ne faut pas non plu-
trop humilier la loyauté devant ces rebelles : J'espère même
Sire, que nous trouverons encore le moyen de donner a
leur barbe quelque petite fête dans cet Ambolse, t"Ut
afIreiLX qu'il es'.
François hocha tristement la tète.
— Oh : ne méprisez pas cette idée, reprit Marie Cela
les intimiderait plus qu'on ne pense, en leur faisant voir
qu'en fin de compte nous ne les craignons guère. Un ba
en ce cas-là serait, je ne crains pas de le dire, de 1 excel
lente politique, comme votre mère elle-même, qui fait
capable, n'en trouverait pas de meilleure. N'importe !
n'en ai pas moins le cœur navré de tout cela, mon pauvn
cher Sire Ah : les vilains réformés
:la,
alMÊ
i
r^
LES DEUX DIANE
177
xcv
DEUX APPELS
Depuis le tournoi fatal du 10 juillet, Gabriel avait mené
une vie calme, retirée et morne. Lui. cet liomme d'éner-
gie, de mouvement et d'action, dont les journées autrerols
chaudes de la lutte, et peut-être de la victoire, revien-
draient tôt ou tard dans sa destinée.
A tout bien considérer pourtant, il ne voyait plus que
deux cliances qui pussent le rendre ;1 sa vraie vie, à l'ac-
tion. — la guerre étrangère ou la persécution religieuse.
Si la France, si le roi se trouvaient engagés dans quei-
que guerre nouvelle, conquête .-l tcnfer ou invasion a
repousser, le comte de Montgommery se disait que sa juvé-
Le 13alafré inicrrogeail un homme de liaule taille
avalent été si pleines et si passionnées, il se complaisait
maintenant dans la solitude et loubli.
Jamais 11 ne se montrait à la cour, il ne voyait pas un
ami. i! .sortail à peine de son hôtel où il lai.ssait s'écouler
de longues heures tristes et .songeuses, entre sa nourrice
Aloyse et le page André, qui était revenu près de lui quand
Diane de Castro s'était tout à coup réfugiée au couvent
des Bénédictines de Saint-Quentin.
Gabriel. Jeune homme encore par l'âge, était un vieil-
lard par la douleur. Il se souvenait, 11 n'espérait plus.
Que de fols, durant ces mois plus longs que des années.
Il regretta de n'être pas mort: Que de fois 11 se demanda
pourquoi le duc de Guise et Marie Stuart s'étalent placés
entre lui et la colère de Catherine de Médicls et lui
avaient impo.sé cet amer bieniait de la vie l Que fal.sait-il
en effet en ce monde? A quoi était-il bon? La tombe
était-elle donc plus stérile que cette existence où il végé-
tait ! Si cela pouvait s'appeler une existence !
Il y avait cependant aussi des momens où sa Jeunesse et
sa vigueur protestaient en lui contre lui-même
Alors il tendait son bras, il relevait son front il regar-
dait son épée. ' "
Et II sentait vaguement que sa vie n'était pas terminée,
gu 11 y avait encore pour lui un avenir, et que les heures
LES DEUX DIANB
nile ardeur renaîtrait sans peine, et qull lui serait doux
de mourir comme il avait vécu, en combattant.
Et puis, il aimerait à payer ainsi la dette involontaire
contractée par lui envers le duc de Guise, envers le jeune
roi François 11...
Gabriel pensait encore qu'il serait beau aussi de donner
sa vie en témoignage pour les vérités nouvelles dont son
âme avait été dans ces derniers temps éclairée. La cause
de la réforme, c'est-à-dire, selon lui, la cause de la justice
et de la liberté, était aussi sans doute une noble et sainte
cause.
Le Jeune çomfa li-ait assidûment les livres Je contro-
verse et de prédication religieuse qui abondaient alors. Il
se passionnait pour ces grands principes révélés en paroles
magnifiques par Luther, Mélanchtoii. Calvin, Théodore de
Bèze et tant d'autres. Les livres de tous ces libres pen-
seurs l'avaient séduit, convaincu, entraîné. Il eût été heu-
rejix et fler de signer avec son sang l'attestation de sa
toi.
C'était toujours le noble Instinct de ce noble coeur de
dévouer sa vie à quelqu'un ou à quelque chose.
Naguère, Il avait cent fois risqué ses Jours pour sauver
ou pour venger soit .son père, soit sa bien-almée Diane...
(0 souvenirs éternellement salgnans dans cette Ame bles-
178
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
sée :) Maintenant, à défaut de ces êtres chéris, c'étaient des
Idées sacrées qu'il eût voulu défendre.
Sa patrie au lieu de son père, sa religion au lieu de son
amour.
Hélas ! hélas ! on a beau dire, ce n'est pas la même
chose ! et l'enthousiasme pour les abstractions ne vaut
pas, dans ses souffrances et dans ses joies, la tendresse
pour les créatures.
N'importe ! pour l'une ou pour l'autre de ces deux
causes, la réforme ou la France, Gabriel eût encore été
content de se sacrifier, et c'était sur l'un de ces sacrifices
qu'il comptait pour le dénoûment souhaité de son sort.
Le 6 mars au matin, par une pluvle«se matinée, Gabriel,
accoudé sur une chaise à l'angle de son loyer, méditait
sur ces pensées qui lui étaient devenues habituelles, quand
Aloyse introduisit auprès de lui un messager botté, êpe-
ronné et couvert de boue comme après un long voyage.
Ce courrier arrivait d'.\mboise. avec une forte escorte,
porteur de plusieurs lettres de monsieur de Guise, lieu-
tenant général du royaume.
Une de ces lettres était adressée à Gabriel, et voici ce
qu'elle contenait ;
« Mon bon et cher compagnon,
« Je vous écris ceci à la hâte sans avoir le loisir ni la
« possibilité de m'expliquer. Vous nous avez dit, au roi
« et à moi. que vous nous étiez dévoué, et que., quand
« nous aurions besoin de ce dévouement nous n'aurions
« qu'à vous appeler.
« Nous vous appelons aujourd'luii.
« Partez sur l'heure pour Amboise où le roi et la reine
« viennent de s'installer pour quelques semaines. Je vous
« dirai à votre arrivée de quelle façon vous pouvez les
« servii'.
« Il est bien entendu toutefois que vous resterez libre
" d'agir ou de ne pas agir. Votre zèle m'est trop précieux
•• pour que .je veuille en abuser ou le compromettre. Mais,
« que vous soyez avec nous ou que vous demeuriez neutre,
« en manquant envers vous de confiance, je croirais man-
ie quer à un devoir.
Il Venez donc en toute hâte, et vous serez, comme ton-
« jours, le bienvenu.
« Votre affectionné.
c. FRANÇOIS DE LORR,\IXE,
« Amboise, ce 4 février 1560, »
t. p.-S. — Ci-joint un sauf-conduit dans le cas où, par
« hasard, vous seriez interrogé sur la route par quelque
'• troupe royale. »
Le messager du duc de Ciulse était déjà reparti pour ses
autres commis.sions, quand Gabriel eut achevé cette lettre.
L'ardent jeune homme se leva aussitôt et, sans hésiter,
dit à sa nourrice :
— Ma bonne .\loyse, lais, je te prie, venir André, et dis
qu'on me selle le pommelé, et qu'on prépare ma valise de
campagne,
— Vous partez encore, monseigneur? dit la bonne femme,
— Oui, nourrice, dans deux heures, pour Amboise.
Il n'y avait pas a répliquer, et Aloyse sortit tristement.
mais sans mot dire, pour faire exécuter les ordres de son
jeune maître.
Mais, pendant les préparatifs, voici qu'un autre messa-
ger demanda à parler en secret au comte de Montgom-
mery.
Il ne faisait point de fracas et n'avait point d'escorte,
celui-là. Il était entré silencieusement et modestement, et
11 remit à Gabriel, sans prononcer une parole, une lettre
dont il était chargé pour lui.
Gabriel tressaillit en croyant reconnaître l'homme qui
lui -avait apporté autrefois de la part de La Renaud ie
l'invitation de se rendre an conciliabule protestant de la
place Maubert.
C'était le même homme en effet, et la lettre portait la
même signature : Cette lettre disait :
« Ami et frère,
« Je ne voulais pas quitter Paris sans vous avoir vu ;
Il mais le temps m'a manqué. les événements se pressent
« et me poussent ; il faut que je parte, et je ne vous ai pas
!■ serré la main, je ne vous ai pas raconté nos projets et
" nos espérances.
« Mais nous savons que vous êtes avec nous, et je sais
« quel homme vous êtes.
« Avec vos pareils il n'est pas besoin de préparations,
« d'assemblées et de discours. Un mot suffit.
« Ce mot le voici : — Nous avons besoin de vous. Venez
<• Soyez du lO au 12 de ce mois de mars à Noizai. près
>i Amboise. Vous y trouverez notre brave et noble ami de
■■ Castelnau, Il vous dira ce dont il s'agit et ce que je ne
« puis confier au papier
« Il reste convenu qv.e vous n'êtes nullement engagé,
o que vous avez le droit de demeurer à l'écart, et que
« vous pourrez toujours vous abstenir sans encourir lei
>i moindre soupçon et le moindre reproche.
■1 Mais enfin, venez à Noizai. Je vous y trouverai. Et, 1
11 défaut de votre aide, nous réclamerons vos conseils.
■1 Puis, qu«lque chose peut-il s'accomplir dans le parti
11 sans que vous en soyez informé !
1' Donc au revoir, à bientôt, à Noizai. Nous comptons au
11 moins sur votre présence.
« -L. E.
11 P.-S. — Si quelque troupe des nôtres vous rencontre en
11 chemin, notre mot d'ordre est encore cette fois Genève
11 et notre mot de ralliement Gloire de Dieu : »
— Dans une heure je pars, dit le comte de -Montgom-
mery au messager taciturne qui s'inclina et sortit.
Qu'est-ce que tout cela signifie? se demanda Gabriel
quand il fut seul, et que veulent ces deux appels venus
de deux parts si opposées et qui me donnent rendez-
vous presque dans le nifme lieu. C'est égal ! c'est égal :
envers le duc tout-puissant comme envers les religion-
naires opprimés, mes obligations sont certaines. Mon devoir
est de partir d'abord. Advienne ensuite que pourra ! Quel-
que difficile que devienne ma position, ma conscience sait
bien que je ne serai jamais un traître.
Et, une heure après, Gabriel se mettait en route, accom-
pagné du seul André.
-Mais il ne prévoyait guère l'alternative étrange et ter-
rible dans laquelle allait le placer sa loyauté même.
XCVl
UNE CONFIANCE PERILLEUSE
Au château d'Amhoise dans l'appartement du duc de
Guise, le Balafré lui-même était en train d'interroger un
homme de haute taille, nerveux et vigoureux, aux traits
accentués, à la mine flère et hardie, et qui portait le cos-
tume de capitaine d'arquebusiers.
— - Le maréchal de Brissac, disait le duc, m'a assuré, capi-
taine Richelieu, que je pouvais avoir en vous pleine con-
fiance.
— Monsieur le maréchal est bien bon, dit Richelieu.
— Il paraît que vous avez de l'ambition, monsieur, reprit
le Balafré.
— Monseigneur, j'ai du moins celle de ne pas rester capi-
taine d'arquebusiers 'toute ma vie. Quoique né d'assez
bonne souche, puisqu'on voit déjà des seigneurs du Plessis
à Bovines, je suis le cinquième de six frères, et j'ai besoin,
partant, d'aider un peu à ma fortune et de ne pas trop
faire de fonds sur mon patrimoine.
— Bien ! dit avec satisfaction le duc de Guise. Vous pou-
vez Ici. monsieur, nous rendre quelques bons offices dont
vous ne vous repentirez pas.
— Vous me voyez, monseigneur, prêt â tout entreprendre
pour vous satisfaire, dit Richelieu.
— Pour commencer, dit le Balafré, je vous ai fait donner
la garde de la principale porte du château.
— Et je promets d'en rendre bon compte, monseigneur.
— Ce n'est pas, continua le duc, que messieurs les réfor-
més soient assez mal avisés, je pense, pour faire leur atta-
que d'un côté où il leur faudrait emporter sept portes de
suite ; mais, comme rien ne doit plus entrer et sortir que
par là, le poste est des plus importans. Ne laissez dnm
passer personne, soit du dedans soit du dehors, que sur un
ordre exprès signé de ma main.
— Ce sera fait, monseigneur. Pourtant un jeune gentil-
homme appelé le comte de Montgommery s'est présenté
tout à l'heure sans ordre exprès mais avec un sauf-conduif
signé de vous. Il arrive. dit-Il, de Paris. Dois-je l'intro-
duire, comme il le demande, aupi'ès de vous, monseigneur':
— Oui, oui. sans plus de retard, dit vivement le duc d
Gùise. -Mais attendez ; je n'ai pas fini de vous donner mei
Instructions: .aujourd'hui, à cette porte dont vous avez la
garde, doit arriver vers midi le prince de Condé, que non.'
avons mandé pour avoir sous la main le chef présumé des
rebelles, et qui, j'en réponds, n'osera pas donner raison
aux soupçons en manquant à notre appel. Vous lui ouvri
rez. capitaine Kichelieu, mais à lui seul, et point à ceu.\
qu'il pourrait conduire avec lui. Vous aurez soin de fairf
garnir de vos soldats toutes les niches et casemates qiai
sont dans la longueur de la voûte, et aussitôt qu'il arri
vera, sous prétexte de lui rendre les honneurs, tous devront
se mettre en parade, arquebuse au bras et mèche allumée.
— Ce sera exécuté ainsi, monseigneur, dit Richelieu.
— En outre, reprit le duc de Guise, quand les réformé;
attaqueront et que l'action commencera, surveillez de prè;
LES DEUX DIANE
179
noire homme vous-même, capitaine, et, vous m'entendez,
s'il bouge d'un pas, s'il fait mine de vouloir s'unir aux
assaillans, ou seulement s'il hésite à tirer l'épée contre eux,
comme le lui ordonne son devoir... n'hésitez pas, vous, à
le frapper.
— Je ne verrais là aucune difficulté, monseigneur, dit
avec simplicité le capitaine Richelieu, si ce n'est que mon
rang de simple capitaine d'arquebusiers ne me rendra peut-
être pas facile d'être toujours aussi près de lui qu'il le
faudrait.
Le Balafré réfléchit une minute, et dit :
— Monsieur le grand prieur et le duc d'.\umale, qui ne
quitteront pas non plus d'un pas le traître supposé, vous
donueniut le signal, et vous leuj' obéirez.
— Je leur obéirai, monseigneur, répondit Richelieu.
— Bien ! dit le duc de Guise. Je n'ai pas d'autre ordre a
vous donner, capitaine, .\llez. Si l'éclat de votre maison a
commencé avec Philippe-Auguste, vous pourrez bien le re-
commencer avec le duc de Guise. Je compte sur vous,
comptez sur moi. Allez. Vous ferez, s'il vous plait, intro-
duire sur-le-champ auprès de moi monsieur de Jlontgom-
mery.
Le capitaine Richelieu s'inclina profondément et sortit.
Quelques minutes après, on annonçait Gabriel au balafré.
Gabriel était triste et pâle, et l'accueil cordial du duc de
Guise ne le dérida pas.
En effet, d'après ses conjectures et quelques paroles que
les gardes avaient laissé échapper sans scrupule devant un
gentilhomme porteur d'un sauf-conduit signé de Guise, le
jeune reljïionnaire avait pu deviner à peu près la vérité.
Le roi qui lui avait fait grâce et le parti auquel il
s'était dévoué étaient en guerre ouverte, et sa loyauté se
trouvait compromise dans le conflit.
— Eh bien I Gabriel. lui dit le duc de Guise, vous devez
savoir maintenant pour(|uoi je vous ai appelé?
— Je m'en doute, mais je ne le sais pas précisément,
monseigneur, répondit Galjriel. •
— Les réformés sont en pleine révolte, reprit le Balafré,
ils vont venir nous attaquer en armes dans le château
d'.Amboise, voilà les nouvelles.
— C'est une douloureuse et terrible extrémité, dit Gabriel,
.songeant à sa propre situation.
— Mon ami, c'est une occasion magnifique, reprit le duc
de Guise.
— Que voulez-vous dire, monseigneur? dit Gabriel étonné.
— Je veux dire que les huguenots croient nous surpren-
dre et que nous les attendons. Je veux dire que leurs plans
sont découverts, leurs projets trahis. C'est de bonne guerre,
puisqu'ils ont tiré les premiers l'épée, mais nos ennemis
vont se livrer eu.x-mêmes. Ils sont perdus, vous dis-je.
— Est-ce possible ! s'écria le comte de "Montgommery
anéanti.
— Jugez-en, continua le Balafré, jugez à quel point tous
les détails de leur folle entreprise sont à jour pour nous.
C'est le IG mars, à midi, qu'ils doivent se réunir devant la
ville et nous attaquer. Ils ont des intelligences dans la
garde du roi, cette garde est changée. Leurs amis doivent
leur ouvrir la porte de l'Ouest, cette porte est murée. Enfin,
leurs détachements doii'ent parvenir secrètement ici par
ces sentiers notés de la forêt de Châteala-Regnault ; le.S
troupes royales tomberont à l'improviste sur ces partis déta-
chés à mesure qu'ils se présenteront, et ne laisseront pas
arriver devant Amboise la moitié de leurs forces. Nous
sommes exactement informés et admirablement sur nos
frardes, j'espère !
— Admirablement ! répéta Gabriel terrifié. Mais ajouta-
t-il dans son trouble et sans trop savoir ce qu'il disait,
mais (|ui donc a pu vous instruire?,..
— Ah ! voilà, reprit le Balafré ; ce sont deux des leurs
qui nous ont dénoncé tous leurs projets : l'un pour de
l'argent, l'autre, par peur. Deux traîtres, je l'avoue, un
espion payé, un alarmiste effrayé. L'espion, que vous con-
naissez peut-être, hélas ! comme beaucoup d'entre nous, et
dont il faudra vous défier, se nomme le marquis de...
— Ne me le dites pas ! s'écria vivement Gabriel, ne me
dites pas ces noms ! Je vous les dem.mdais par mégarde ;
vous m'en avez bien assez dit déjà! Mais ce qu'il y a de
plus difficile pour un homme d'honneur, c'est de ne pas
trahir des traîtres.
— Oh ! dit le duc de Guise avec quelque surprise, nous
avons tous en vous une entière confiance, Gabriel. Nous
parlions de vous hier .soir encore avec la jeune reine ; je
lui disais que je vous avais mandé, et elle m'en félicitait.
— Et pourquoi m'avez-vous mandé, monseigneur? vous
ne me lavez pas encore appris.
— Pourquoi? dit le Balafré; mais le roi n'a qu'un petit
nombre de serviteurs dévoués et sûrs. Vous êtes de ceux-là
pour nous, vous commanderez un détachement contre les
rebelles.
— Contre les rebelles? impossible! dit Gabriel.
— Impossible ! et pourquoi donc ? reprit le Balafré ; vous
ne m'avez pas habitué à entendre de vous ce mot-là, Gabriel.
— Monseigneur, dit Gabriel, je suis aussi de la religion.
Le duo de Guise se dressa debout avec un brusque tres-
saillement, et regarda le comte avec une suprise presque
effrayée.
— Cela est ainsi, reprit en souriant tristement Gabriel.
Quand il vous plaira, monseigneur, de me mettre en face
des Anglais ou des Espagnols, vous savez que je ne recu-
lerai pas, et que je vous offrirai ma vie plus qu'avec dévotie-
ment, avec joie. Mais dans une guerre civile, dans une guerre
de religion, contre mes compatriotes, contre mes frères, je
suis obligé, monseigneur, de réserver la liberté que vous
avez bien voulu me garantir.
— Vous, un huguenot ! reprit enfin le duc de Guise.
— Et un huguenot convaincu, monseigneur, dit Gabriel :
c'est mon crime, mais c'est aussi mon e-xcuse. J'ai foi
aux idées nouvelles, et je leur ai donné mon âme.
— Et votre épée en même temps, sans doute? dit le Bala-
fré avec quelque amertume.
— Non, monseigneur, reprit gravement Gabriel.
— Allons donc '. reprit le Balafré, vous allez me faire
accroire que vous ignoriez le complot tramé contre le roi
par vos frères, comme vous les appelez, et que ces mêmes
frères renoncent de gaitc. de cœur au concours d un allié
aussi intrépide que vous.
— Il le faudra bien, dit le jeune comte plus sérieu.x que
Jamais.
— .\lors, c'est eux que vous déserterez, reprit le duc de
Guise ; car votre toi nouvelle vous place entre deux man-
ques de toi, voilà tout.
— Oh ! monsieur ! s'écria Gabriel avec reproche.
— Eh ! comment vous arrangeriez-vous autrement ? dit le
Balafré en jetant avec une sorte de colère sa toque sur
le fauteuil qu'il avait quitté.
— Comment je m'arrangerais autrement? reprit Gabriel
froid et presque sévère. Mais la chose est simple. Mon avis
est que plus la position est fausse, plus l'homme doit être
sincère. Quand je me suis fait protestant, j'ai hautement
et loyalement déclaré aux chefs huguenots que des obliga-
tions sacrées envers le roi, la reine et le duc de Guise,
m'empêcheraient toujours, pendant toute la durée de ce
règne, de combattre dans les rangs des protestans, s'il y
avait combat. Ils savent que la réforme est pour moi une
religion et non un parti. Avec eux comme avec vous-même,
monseigneur, j'ai stipulé le strict maintien de mon libre
arbitre. A eux comme à vous, j'ai le droit de refuser mon
concours. Dans ce triste conflit de ma reconnaissance et de
ma croyance, mon cœur saignera de tous les coups portés,
mon bras n'en portera aucun. Et voilà comment, monsei-
gneur, vous me connaissiez mal. et comment en restant
neutre. J'espère pouvoir rester honorable et honoré.
Gabriel parlait ainsi avec animation et fierté. Le Balafré
rappelé peu à peu au calme, ne pouvait s'empêcher d'ad-
mirer la franchise et la noblesse de son ancien compagnon
d armes.
— Vous êtes un homme étrange, Gabriel ! lui dit-il tout
pensif.
— Pourquoi étrange, monseigneur? Est-ce parce que je
dis ce que Je fais et fais ce que Je dis? J'ignorais cette
conspiration des protestans, je vous le jure. Pourtant, à
Paris, j'ai reçu, je l'avoue, en même temps que votre let-
ire, une lettre de l'un d entre eux; mais cette lettre, comme
la vôtre, n'entrait dans aucune explication et me disait
seulement: Venez. J'ai prévu la dure alternative où j'allais
me trouver, et Je suis néanmoins venu à ce double appel,
monseigneur. Je suis venu pour ne déserter aucun de mes
devoirs. Je suis venu pour vous dire à vous : Je ne puis pas
combattre ceux dont Je partage la croyance. Je suis venu
pour leur dire a eux : Je ne puis pas combattre ceux qui
ont épargné ma vie.
Le duc de Guise tendit la main au Jeune comte de Mont-
gommery.
— J'ai eu tort, lui dit-il avec cordialité ! .\ttribuez seule-
ment mon mouvement de dépit au chagrin que J'ai res-
senti en vous trouvant, vous sur qui je comptais tant,
parmi mes ennemis.
— Ennemi ! reprit Gabriel, je ne suis pas, je ne serai
Jamais le votre, monseigneur. Pour m'ètre déclaré plus
franchement qu'eux, suis-Je plus votre ennemi que le prince
de Coudé et que monsieur de Coligny, qui sont comme moi
des protestans non armés?...
— Armés, si fait, ils le sont, dit le Balafré, je le sais bien,
Je sais tout ! Seulement ils cachent leurs armes. Mais il est
certain que, si nous nous rencontrons, je dissimulerai
comme eux, les appellerai amis. et. au besoin, me porterai
officiellement garant de leur innocence. Comédie 1 c'est
vrai, mais comédie nécessaire !
— Eh bien ! monseigneur, reprit Gabriel, puisque a-^ec
moi vous êtes assez bon pour dépouiller quelquefois ces
conventions obligées, dites-moi qu'en dehors de la politique,
vous pouvez encore croire à mou diTt-.ji-ment et à mon
ISO
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
honneur, â moi huguenot ; dites-moi surtout que, si quel-
que jour la guerre étrangère éclatait de nouveau, vous me
feriez toujours la grâce de réclamer ma parole et de m'en-
voyer à l'armée mourir pour la patrie et le roi
— Oui, Gabriel, dit le duc de Guise, tout en déplorant la
différence qui maintenant nous sépare, je me fie et me
fierai à vous toujours, et pour vous le prouver et racheter
un instant de soupçon que je regrette, prenez ceci et faites-
en l'usage qu'il vous plaira.
Il alla à une table écrire un mot qu'il signa et remit au
jeune comte.
— C'est l'ordre de vous laisser sortir d'Amboise. en quel-
que endroit que vous vouliez vous rendre, lui dit-il. Avec ce
papier vous êtes libre. Et cette marque d'estime et de con-
fiance, sachez que je ne la donnerai pas au prince de Condé
que vous me citiez tout à l'heure, et que, du moment où
il mettra le pied dans ce château, il y sera surveillé de
loin comme un ennemi et tacitement gardé comme un pri-
sonnier.
— Aussi, cette marque de confiance et d'estime, je la
refuse, monseigneur, dit Gabriel.
— Comment ! et pourquoi, reprit le duc de Guise étonné.
— Monseigneur, savez-vnus, si vous me laissiez sortir
d'Amboise, où j'irais en en sortant?
— Cela vous regarde et je ne vous le demande pas. dit
le Balafré.
— Mais, mol, justement, je veux vous le dire, reprit Ga-
briel. En vous quittant, monseigneur, j'irais où mon autre
devoir me réclame, j'irais parmi les rebelles, retrouver l'un
d'eux à Noizai...
— A. Noizai? c'est Castelnau qui commande, dit le duc.
— Oui: oh! vous êtes bien informé, jusqu'au bout, mon-
seigneur.
'■'t qu'iriez-vous faire à Noizai, malheureux? reprit k'
Balafré.
— Ah I voilà ! qu'irais-ie en effet y faire? Leur dire : Vous
m'avez appelé, me voici, mais .'e ne puis rien pour vous,
et, s'ils m'interrogeaient sur ce que j'ai pu entendre et
remarquer en chemin, je devrais me taire, je ne pourrais
pas les avertir du piège que vous leur tendez, vos confiden-
ces même m'en ôtent le droit. Donc, monseigneur, je re-
quiers une grâce de vous ..
— Laquelle?
— Retenez-moi ici prisonnier, et sauvez-moi ainsi d'une
perplexité cruelle, car, si vous me laissez partir, je voudrai
aller du moins faire acte de présence parmi ceux qui vont
se perdre, et, si j'y vais, je ne serai pas libre de les sauver.
— Gabriel, reprit le duc de Guise, après avoir réfléchi,
je ne puis ni ne veux vous témoigner une telle défiance.
Je vous ai dévoilé tout mon plan de bataille, vous vous
rendez parmi des amis dont l'intérêt capital est de con-
naître ce plan, et cependant voici votre laissez-passer.
— Alors, monseigneur, reprit Gabriel abattu, accordez-
moi du moins une dernière faveur. Je l'implore au nom
de ce que j'ai pu laire pour votre gloire à Metz, en Italie,
à Calais, au nom de ce que j'ai souffert depuis, et depuis,
j'ai bien souffert !
— De quoi s'agit-il ? dit le duc de Guise. Si je le puis, je
le ferai, ami.
— 'Vous le pouvez, mon.scigneur. vous le devez peut-
être, car ce sont des Français que vous combattez. Eh bien !
permettez-moi de les détourner de leur fatal projet, non
pas en leur en révélant l'issue certaine, mais en les conseil-
lant, en les priant, en les conjurant.
— Gabriel, prenez garde ! dit .solennellement le duc de
Guise ; qu'un mot vous échappe sur nos dispositions, et les
révoltés persisteront dans leur dessein en en modifiant seu-
lement l'exécution, et alors c'est le roi, c'est Marie Stuart,
c'est moi qui serons perdus. Pesez bien cela. Maintenant
vous engagez-vous sur votre honneur de gentilhomme à
ne leur laisser deviner ou soupçonner ni par un mot, ni
par une allusion, ni par un signe, rien de ce qui se passe
ici?...
— Sur mon honneur de gentilhomme ! je m'y engage, dit
le comte de Montgommery.
— Allez donc, dit le duc de Guise, et essayez de les faire
renoncer à leur criminelle attaque, je renoncerai, moi, avec
joie à ma facile victoire, en songeant que c'est autant de
snng français d'épargné. Mais, si. comme je le crois, les
derniers rapports ne mentent pas. ils ont dans leur entre-
nrise une confiance trop aveugle et trop obstinée, et vous
échouerez. Gabriel. N'importe ! aller, et tentez ce dernier
effort. Pour eux. pour vous .surtout, je ne veux pas m'y
refuser...
— Pour eux et pour moi, je vous en remercie, monsei-
gneur, dit Gabriel...
Un quart d'heure après, il était en route pour Noizai.
La
XCVII
BELOTAUÏE DE LA LOYAUTÉ
Le baron Castelnau de Chalosses était un valeureux et
généreux jeune homme, auquel les protestans n'avaient pas
assigné le poste le moins difficile, en l'envoyant prendre
les devans au cliâteau de Noizai. lieu du rendez-vous géné-
ral de leurs détachemens pour le 16 mars.
Il fallait qu'il se montrât aux huguenots et se cachât aux'
catholiques, et cette délicate position voulait autant de
prudence et de sang-froid que de courage.
Grâce au mot d'ordre que lui avait confié la lettre de La
Renauflie, Gabriel put arriver sans trop d'obstacles jusqu
baron de Castelnau.
On était déjà au 15 mars, dans l'après-midi.
Avant dix-huit heures, les protestans devaient se ralliri-
à Noizai ; avant vingt-quatre heures, ils devaient attaqui r
Amboise.
On voit qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour le-*
détourner de leur dessein.
Le baron de Castelnau connaissait bien le comte de Moni-
gommery, qu'il avait vu maintes fois au Louvre, et dont
les principaux du parti avaient souvent parlé devant lui. i
Il alla à sa rencontre, et le reçut comme un ami et
comme un allié.
— Vous voilà, monsieur de Montgommery, lui dit-il. qn.iiiU
ils furent seuls. A la vérité je vous espérais, mais je ne
vous attendais pcs I.a r.enaudie a été blâiné par l'anii-
!■"! pour vous avoir écrit cette lettre.
. !; falkul, !ui'a-t-il dit, avertir de nos projets le comte
de ilontgommery, mais ne point le convoquer. Il aurait'
fait ce qu'il aurait voulu. Le comte ne nous a-t-il pas pré-;
venus que. tant que régnerait François II, son épée ne nous
appartiendrait pas, ne lui appartiendrait pas à lui-même? ».
A cela, La Renaudie a répondu que sa lettre ne vous eng.a-l
geait à rien, et vous laissait votre indépendance tout en-|
tière.
— C'est vrai, dit Gabriel.
— Néanmoins nous pensions bien que vous viendriez,
veprit Castelnavi, car la missive de cet enragé baron ne
vous disait pas de quoi il s'agissait, et c'est moi qui suis
chargé de vous apprendre et notre dessein et nos espérances.
~ .Je vous écoute, dit le comte de Montgommery.
Castelnaïf répéta alors à Gabriel tout ce que lui avaitj
déjà annoncé en détail le duc de Guise. I
Et Gabriel vit avec effroi à quel point le Balafré étaitj
bien informé. Pas un point du rapport des délateurs n'était'
inexact, pas une circonstance du complot n'avait été omise!
par eux.
Les conjurés étaient réellement perdus.
— Maintenant, vous savez tout, dit en terminant Castel-
nau à son auditeur anéanti, et il ne me reste plus qu'à
vous adresser une question dont je prévois d'ailleurs la ré-,
ponse. Vous ne pouvez marcher avec nous, n'est-il pas vrai?
— Je ne le puis, dit Gabriel en secouant tristement la
tête.
— Bien ! reprit Castelnau, nous n'en serons pas pour
cela moins bons amis. Je sais que c'est votre droit .stipulé
d'avance de ne pas vous mêler du combat ; et c'est surtout
votre droit en celte circonstance où nous sommes sûrs de
la victoire.
— En êtes-vous bien sûrs? demanda avec intention Ga-
briel.
— Parfaitement sûrs, répliqua le b.aron, l'ennemi ne se
doute de rien et sera pris à l'improviste. Nous avons eu
un moment de crainte quand le roi et la cour se sont trans-
portés de la ville ouverte de Blois au château fortifié d'Am-
boise. Evidemment on avait eu quelques soupçons.
— Cela sautait aux yeux en effet, dit Gabriel.
— Oui. mais, reprit Castelnau. nos hésitations ont bien-
tôt cessé, car il s'est trouvé que ce clxangement inopiné de
résidence, loin de nuire à nos projets, les servait à mer-
veille au contraire. Le duc de Guise s'endort à présent dans
une sécurité trompeuse, et figurez-vous, cher comte, que
nous avons des intelligences dans la place, et que la porte
de l'Ouest nous sera livrée dès que nous nous présenterons.^
Oh : le succès est certain, vous dis-je. et vous pouvez, sans
aucun scrupule, vous abstenir de la bataille.
— L'événement, reprit gravement Gabriel, trompe quel-
quefois les plus magnifiques e.spérances.
— Mais Ici nous n'avons aucune chance contre nous,
aucune ! répéta Castelnau en se frottant joveusement les
mains Demain verra le triomphe de notre parti et la chut?
des Guise.
— F,t la trahison? . dit avec effort Gabriel, navré aê
LES DEUX DIANE
ISl
voir tant de courag;e et de jeunesse se précipiter ainsi les
yeux fermés dans labime.
— La trahison est impossible, reprit imperturbablement
Castelnau. Les chefs seuls sont dans le secret et aucun
d'eux n'est capable... Or çû, monsieur de Slontgommery.
ajouta-t-il en s'interrompant. je crois, foi de gentilhomme !
que vous Êtes jaloux de nous, et vous me semblez vouloir
à toute force mal augurer de notre entreprise par la rage
que vous avez de n'y pouvoir prendre part. Fi, l'envieux !
puis vous dire pourquoi. Voulez-vous et pouvez-vous me
croire sm' parole?... Je inavance en ceci plus que je ne
devrais déjà Faites-moi la grâce de me croire sur parole,
ami.
— Ecoutez, reprit sérieusement Castelnau. si je prends
sur moi cette étrange résolution de tourner bride au der-
nier moment, j'en serai responsable vis-à-vis de La Renau-
die et des autres chefs. Pourrai-je au moins les renvoyer
à vous?
U traça sur un tambour les lignes rapides d'un billet.
— Oui, c'est vrai, je vous envie < dit Gabriel d'un air
sombre.
— Là, j'en étais sûr.' s'écria en riant le jeune baron,
— Cependant, voyons, vous avez en moi quelque con-
fiance? reprit Gabriel.
— Une confiance aveugle, si nous parlons sérieusement,
répondit Castelnau.
— Eh bien ! voulez-vous écouter un bon conseil, un conseil
d'ami?
— Lequel ?
— Renoncez à votre dessein de prendre demain Àmboise.
Envoyez sur-le-champ des messagers surs à tous ceux des
nôtres qui doivent vous rejoindre ici cette nuit ou demain,
et faites-leur dire que le projet est manqué, ou doit être
ajourné du moins.
— Mais pourquoi? pourquoi? dit Castelnau qui commen-
çait à prendre l'alarme. Vous avez sûrement pour me par-
ler ainsi quelqtie raison grave ?
— -Mon Dieu ! non, reprit Gabriel avec une douloureuse
contrainte.
— Enfin, dit Castelnau, vous ne me conseillez pas pour
rien d'abandonner et de faire abandonner à nos frères vJn
projet qui se présente sous d'aussi favorables auspices?
— Xon, ce n'est pas pour rien sans doute, mais je ne
— Oui, répondit Gabriel.
— Et vous leur direz, à eux, reprit Castelnau, les motifs
qui ont dicté votre conseil?
— Je n'en aurai pas le droit, hélas!
— Comment voulez-vous alors, dit Castelnau, que je cède
à vos instances? Ne me reprocherait-on pas cruellement
d'a%'oir ainsi anéanti, sur un mot, des espérances certaines?
Quelque confiance méritée que nous ayons tous en vous,
monsieur de Montgommery, un homme n'est qu'un liomme.
et peut se tromper avec les meilleures intentions du monde.
Si personne n'est admis â contrôler et à approuver vos rai-
sons, nous serons certainement obligés de passe;- outre.
— .\lors, prenez-y garde! reprit sévèrement Gnlr.-iel, vous
acceptez seul à votre tour la responsabilité de tout ce qui
peut advenir de funeste !
Castelnau fut frappé de l'accent avec lequel le comte
prononça ces paroles.
— Monsieur de Montgommery ! lui dit-il, éclairé d'une
lumière soudaine, je crois pressentir la vérité ! On vous a
confié ou vous avez surpris un secret qu'il vous est défend'i
de révéler. Mais vous savez quelque chose de grave sur
l'issue probable de notre entreprise par e.xemple, que nous
avons été trahis, n'est-ce pas?
— Je n'ai pas dit cela : s'écria vivement Gabriel
1^2
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
— Ou bien, continua Castelnau, vous avez vu, en venant
ici. le duc de Guise, qui est votre ami, et qui, ne vous sa-
chant pas des nôtres peut-être, vous a mis à même de savoir
le fond des choses.
— Rien dans mes paroles n'a pu vous faire supposer !...
se récria Gabriel.
— Ou bien encore, poursuivit Castelnau. vous aurez, en
passant par Amboise, surpris des préparatifs, entendu des
ordres, provoqué des confidences... Enfin, notre complot
est découvert i
— Est-ce donc moi, dit Gabriel effrayé, qui vous ai donné
lieu de le croire?
— Non, monsieur le comte, non, car vous vous serez
engagé au secret, je le vois. Aussi je ne vous demande
pas d'assurance positive, pas même un mot, si vous voulez.
Mais, si je ne me trompe pas, un geste, un clignement
d'yeux, votre silence même, peuvent suffire à m'éclairer.
Cependant Gabriel, plein d'anxiété, se rappelait les termes
mêmes de la parole donnée au duc de Guise.
Sur son honneur de gentilhomme, il s était engagé à ne
laisser deviner ou soupçonner ni par un mot, ni par une
allusion, ni par un signe, rien dç ce gui se passait à
Amboise.
Pourtant comme son silence se prolongeait :
— 'Vous vous taisez toujours? dit le baron de Castelnau
qui avait ses yeux rivés à son visage. Vous vous taisez,
je vous comprends et vais agir en conséquence.
— Et qu'allez-vous faire? demanda vivement Gabriel.
— Prévenir, comme vous me l'aviez d'abord conseillé. La
Renaudie et les autres chefs, arrêter tout mouvement, et
déclarer aux nôtres, quand ils arriveront ici, que quel-
qu'un en qui nous devons avoir toute confiance, m'a dé-
noncé... m'a dénoncé une trahison probable...
— Mais il n'en est rien! interrompit vivement le comte
de Montgommery. Je ne vous ai rien dénoncé, monsieur
de Castelnau
— Comte, reprit Castelnau en serrant avec une expres-
sion muette la main de Gabriel, est-ce que la réticence
même ne peut être un avis et notre salut? et une fois mis
en garde, alors..
— Alors? répéta Gabriel.
— Tout ira bien pour nous et mal pour eux, dit Cas-
telnau ; nous ajournons à des temps plus propices notre
entreprise, nous découvrons à tout prix les délateurs s'il
en est parmi nous, nous redoublons de précautions et de
mystère, et, un beau jour, quand tout est bien préparé,
certains cette fois de notre coup, nous renouvelons notre
tentative, et, grâce à vous, au lieu d'échouer, nous triom-
phons.
— Et voilà justement ce que je voulais éviter ! s'écria
Gabriel qui se vit avec terreur entraîné sur le bord d'une
trahison involontaire. Voila, monsieur de Castelnau, la
vraie raison de mes avertissemens et de mes conseils. Je
trouve, absolument parlant, votre entreprise coupable et.
dangereuse. Vous mettez, en attaquant les catholiques, tous
les torts de votre côté. Vous justifiez toutes leurs repré-
sailles. D'opprimés vous vous faites rebelles. Si vous avez
à vous plaindre des minisires, est-ce au jeune roi qu'il
faut vous en prendre? .\h ! je me sens triste à mourir en
songeant à tout cela Pour le bien, voyez-vous, vous devriez
renoncer à tout jamais à cette lutte impie. Eh ! laissez
donc plutôt vos principes combattre pour vous ! Point de
sang sur la vérité ! voilà seulement ce que j'ai voulu vous
dire. Voilà pourquoi je vous conjure de vous abstenir, vous
et tous nos frères, de ces funestes guerres civiles qui ne
peuvent que retarder l'avènement de nos idées.
— C'est réellement là le seul motif de tous vos discours?
demanda Castelnau.
— Le seul... répondit Gabriel dune' voix sourde.
— Alors, je vous remercie de l'intention, monsieur le
comte, reprit Castelnau avec quelque froideur, mais je n'en
dois pas moins agir dans le sens qui m'a été prescrit par
les chefs de la Réforme. Je conçois que, ne pouvant com-
battre, il vous soit douloureux, à vous, gentilhomme, de
voir les autres combattre sans vous. Néanmoins, vous ne
pouvez seul entraver et paralyser toute une armée.
—Ainsi, dit Gabriel pftle et morne, vous allez les lais-
ser donner suite à ce fatal dessein, et y donner suite vous-
même?
— Oui, monsieur le comte, répondit Castelnau avec une
fermeté qui n'admettait pas de réplique, et, de ce pas, je
vais, si vous le permettez, donner les ordres nécessaires
pour l'attaque de demain.
Il salua Gabriel et sortit sans attendre sa réponse.
XCVIII
LE COMMENCEMENT DE LA FIN
Gabriel ne quitta pas cependant le château de Noizai,
mais il résolut d'y passer cette nuit-Iù. Sa présence donne-
rait aux religlonnalres un gage de sa bonne fol, au cas
où ils seraient attaqués, et, de plus, il espérait encore pou
voir le lendemain matin convaincre, à défaut de Castelnau
quelque autre chef moins obstinément aveugle. Si La Re
natidle pouvait venir !
Castelnau le laissa entièrement libre, et parut avec quel- 1
que dédain ne plus faire attention à lui.
Gabriel le rencontra plusieurs fois ce soir-là dans les cor-
ridors et les salles du château, allant, venant, donnant
des ordres pour les reconnaissances et les approvislonne-
mens.
Mais, entre ces deux braves jeunes hommes, aussi fiers
et aussi nobles l'un que l'autre, il n'y eut plus une seule
parole échangée.
Durant les longues heures de cette nuit d'angoisse, le
comte de Montgommery. trpp inquiet pour pouvoir dor-
mir, resta sur les remparts, écoutant, méditant, priant
Avec le jour, les troupes des réformés commencèrent à
arriver par petites bandes séparées.
A huit heures, elles étaient déjà en assez grand nombre ;
à onze heures, Castelnau n'en attendait plus aucune.
Jfais Gabriel ne connaissait pas un seul des chefs. La
Renaudie avait fait dire qu'il prendrait, pour gagner
Amboise avec ses gens, la forêt de Château-Regnault.
Tout était prêt pour le départ. Les capitaines Mazère et
Raunai. qui devaient faire lavant-garde, étaient déjà des-
cendus sur la terrasse du château pour y former leurs
détachemens en ordre de marche. Castelnau triomphait.
— Eh bien: dit-il à Gabrie; qu'il rencontra, et auquel,
dans sa joie, il pardonnait la conversation de la veille, eh
bien ! vous voyez, monsieur le comte, que vous aviez tort,
et que tout va pour le mieux !
— Attendons ! dit Gabriel en secouant la tête.
— Mais que vous faut-il donc pour croire, incrédule !
dit en souriant Castelnau. Pas un des nôtres n'a manqué à
ses engagemens, ils sont tous arrivés à l'iieure dite avec
plus d'hommes qu'ils n'en avaient promis. Ils ont tous tra-
versé leurs provinces sans avoir été inquiétés, et, ce qui
vaut mieux encore peut-être, sans avoir inquiété. N'est-ce
pas. en vérité, un bonheur insolent ?
Le baron fut Interrompu par un bruit de trompettes et
d'armes et par un grand tumulte au dehors.
Mais, dans l'enivrement de sa confiance, il ne s'alarma
point et ne put croire qu'à une chance heureuse.
— Tenez ! dit-il à Gabriel, je gage encore que voilà de
nouveaux renforts inattendus. Sans doute Lamoihe et Des-
champs avec les conjurés de Picardie. Ils ne devaient arri-
ver que demain ; mais ils auront forcé leur marche, les
braves compagnons ! pour avoir leur part du combat et
de la victoire. Voilà des amis !
— Sont-ce bien des amis? dit Gabriel qui avait pâli en
entendant le son des trompettes.
— Et qui pourrait-ce être? reprit Castelnau. Venez dans
cette galerie, monsieur le comte. Par les créneaux, on y
a vue sur la terrasse d'où paraît provenir le bruit.
Il entraîna Gabriel ; mais en arrivant au bord de la
muraille il jeta un grand 'ri. leva le>; bras et resta pétrifié.
Ce n'étaient pas des troupes réformées, mais bien des
troupes royales qui avaient occasionné le tumulte. Ce
n'était pas Lamothe qui commandait les nouveaux venus,
mais bien Jacques de Savoie, duc de Nemours.
A la faveur des bois dont le château de NoIzaI étal
entouré, les cavaliers royaux avaient pu arriver presque à
l'improviste sur la terrasse ouverte où l'avant-garde des
rebelles se rangeait en ordre de bataille.
Il n'y avait pas même eu de combat, le duc de Nemours
.ayant d'abord fait mettre la main sur les faisceaux d'armes
Mazère et Raunai avaient dû se rendre sans coup férir
et, dans le moment où Castelnau regardait du haut de la
muraille, les siens, vaincus sans lutte, remeliaient aux
vainqueurs leurs épées. Là où il s'Imaginait trouver ses
soldats, Il ne voyait plus que des prisonniers.
Il ne pouvait en croire ses yeux. Il demeura un instant
immobile, stupéfait, atterré, sans prononcer une parole
Un tel événement était si loin de sa pensée qu'il avait d abord
peine à s'en rendre compte.
Gabriel, moins surpris par ce coup soudain, n'en était
pas moins accablé.
Comme ils se regardaient tous deux, aussi mornes et
aussi pâles l'un que l'autre, un enseigne entra précipitam-
ment, cherchant Castelnau.
— Où en sommes-nous? lui dit celui-ci, retrouvant la
voix à force d'anxiété.
— Monsieur le baron, répondit l'enseigne. Us se sontj
emparés du pont-levis et de la première porte ; nous n'avoni
eu le temps que de fermer la seconde ; mais elle ne résir
terait pas, et, dans un quart d'heure, ils seraient dam
la cour. Devons-nous néanmoins essayer de combattre ouj
bien parlementer? On attend vos ordres.
— Me voici, dit Castelnau. Le temps de m'armer, je des-,
cends.
LES DEUX DIANE
<S3
Il rentra en hâte dans la salle voisine pour prendre sa
ulrasse et ceindre son épée. Gabriel l'y suivit.
— Qu'allez-vous faire, ami? lui dit-il tristement.
— Je ne sais pas. je ne sais pas, répondit Castelnau avec
iganement. On peut toujours mourir,
— Hélas! reprii Uabriel. pourquoi ne m'avez-vous pas
ru hier/
— oui, vous aviez raison, je le vois, reprit le baron.
'DUS aviez prévu ce qui arrive ; vous le saviez d'avance
leut-etre ?
— Peut-être !... dit Gabriel. Et c'est là mon plus grand
upplice ; Mais pensez, Castelnau, il y a dans la vie des
ombinaisons du sort étranges et terribles ! Si je n'ai pas
•u la liberté de vous dissuader au moyen des véritables
alsons qui se pressaient sur mes lèvres?... SI j avais donné
na parole de gentilhomme de ne vous laisser soupçonner.
Il directement, ni indirectement la vérité...
— Vous auriez bien lait alors de vous taire, dit Castel-
lau ; j aurais agi comme vous â votre place. C'est moi,
nsensé, qui aurais dû vous comprendre, c'est moi, qui aurais
lu penser qu'un vaillant comme vous ne déconseille pas la
)ataille sans des motifs tout puissans... Mais je vais expier
na faute, je vais mourir.
— Je mourrai donc avec vous, dit Gabriel avec calme.
— Vous! et pourquoi? sécria Castelnau. Vous n'êtes con-
raint qu'à une chose: c'est de vous abstenir du combat.
— Aussi, ne combattral-je pas, dit Gabriel, je ne le puis.
Mais la vie m'est à charge : le rôle, double en apparence,
jue Je joue m'est odieux. J'irai au combat sans armes Je ne
uerai pas, mais je me laisserai tuer. Je pourrai me jeter
jeut-être au-devant du coup qui vous sera destiné. Si je
ne puis être une épée, je puis encore être un bouclier.
- Non, reprit Castelnau, restez. Je ne dois pas, je ne veux
pas vous entraîner dans ma perte.
- Eh ! dit Gabriel, vous allez bien y entraîner, sans uti-
lité et sans espoir, tous ceux des nôtres qui se sont enfermés
avec vous dans ce château. Jla vie est bien plus Inutile que
les leurs.
- Puis-Je faire autrement, pour la gloire de notre parti,
que de leur demander ce sacrifice? dit Castelnau. Des mar-
tyrs sont souvent plus utiles et plus glorieux à leur cause
que des vainqueurs.
— Oui, reprit Gabriel, mais votre devoir de chef n'est-il
pas d'abord d'essayer de sauver les forces qui vous ont été
confiées? Quitte à mourir ensuite à leur tête si le salut ne
peut se concilier avec l'honneur.
— Donc, dit Castelnau, vous me conseillez?...
— De tenter les moyens pacifiques, reprit Gabriel. Si vous
résistez, vous n'avez aucune chance d'éviter la défaite et
le massacre. Si vous cédez à la nécessité, ils n'ont pas, ce me
semble, le droit de punir un projet sans exécution. On ne
préjuge pas. on châtie encore moins des desseins. Vous
désarmez vos ennemis en vous désarmant.
— J'ai tant à me repentir de n'avoir pas suivi votre pre-
mier avis, dit Castelnau, que je voudrais vous obéir cette
fois. Pourtant, J avoue que j'hésite. Il me répugne de recu-
ler
- Pour reculer, il faudrait avoir fait un pas en avant, dit
Gabriel. Or, qui prouve votre rébellion jusqu'ici? C est
en tirant l'épée que vous vous déclareriez coupable. Tenez,
ma présence peut encore. Dieu merci ! vous être bonne à
quelque chose. Je n'ai pu vous sauver hier, voulez-vous que
je tâche de vous sauver aujourd hui?...
— Que ferlez-vous? demanda Castelnau ébranlé.
— Rien que de digne de vous, soyez tranquille 1 dit Ga-
briel. J'irai au duc de Nemours qui commande la troupe
royale. Je lui annoncerai qu'aucune résistance ne lui sera
faite, qu'on va lui ouvrir les portes, et que vcms vous ren-
drez à lui, mais sur parole. Il faudra qu'il engage sa fol
ducale qu'aucun mal ne sera fait ni a vous ni à vos cen-
tllshommes. et qu'après vous avoir conduits auprès du roi
pour exposer vos griefs et vos demandes, il vous fera mettre
en liberté.
— Et s U refuse? dit Castelnau.
— S'il refuse, répondit Gabriel, les torts seront de son
côté ; Il aura repoussé une conciliation Juste et lionorable.
et toute la responsabilité du sang versé retombera sur sa
tête. SU refuse. Castelnau, je reviendrai parmi vous pour
mourir à vos côtés.
— Croyez-vous, dit Castelnau, que La Renaudie. s'il était
à ma place, consentirait à ce que vous proposez ?
- Sur mon âme ! je crois que tout homme raisonnable y
consentirait.
- Faites donc! dit Castelnau: notre désespoir, si. comme
je le crains, vous échouez auprès du duc, n'en sera que plus
redoutable.
— Merci, dit Gabriel. J'espère, mol, réussir, et préserver
avec l'aide de Dieu tant de nobles et vaillantes existences.
11 descendit en courant, se fit ouvrir la porte de la cour,
et, un drapeau de parlementaire à la main, s'avança vers
le duc de Nemours qui, à cheval au milieu des siens, atten-
dait la paix ou la guerre.
— Je ne sais si monsergneur me reconnaît, dit Gabriel, au
duc ; je suis le comte de Montgommery.
— Oui, monsieur de Montgommery, je vous reconnais,
reprit Jacques de Savoie. Monsieur de Guise ma prévenu
que je vous trouverais ici, mais en ajoutant que vous y
étiez avec sa permission, et en me recommandant de vous
traiter en ami.
— Une précaution qui pourrait mô calomnier auprès
d'autres amis mallieuveux !.. dit Gal.riel en secouant triste-
ment la tête. Mais, monseigneur, oserals-je vous demander
un moment d entretien.
— Je suis à vous, dit monsieur de Nemours.
Castelnau qui, par une fenêtre grillée du château, suivait
avec angoisse tous les mouvements du duc et de Gabriel,
les vit se retirer à l'écart et s'entretenir quelques minutes
avec animation. Puis. Jacques de Savoie demanda de quoi
écrire, et traça sur un tambour les lignes rapides d'un billet
(Iiiil remit au comte de Montgommery. Gabriel parut le
remercier avec effusion.
Il y avait donc de l'espoir. Gabriel, en effet, revint préci-
pitamment vers le château, et, l'instant d'après, remettait,
sans mot dire et tout hors d'haleine, à Castelnau, la décla-
ration suivante :
<• Monsieur de Castelnau et ses compagnons du château
de Noizai, ayant consenti dès mon arrivée à poser les
armes et à se rendre à moi, je soussigné, Jacques de Savoie,
leur ai juré ma loi de prince, sur mon honneur et la dam-
nation de mon àme. qu'ils n'auraient aucun mal, et que je
les ramènerais sains et saufs, — quinze d'entre eux avec le
sieur de Castelnau devant seulement me suivre à Amboise,
pour faire au roi, notre Sire, leurs pacifiques remontrances.
i Donné au château de Noizai, ce 16 de mars 1560.
« JACQUES DE SAVOIE. »
— Merci, ami. dit Castelnau à Gabriel après cette lecture ;
vous nous avez sauvé la vie, et plus que la vie, l'honneur.
A ces conditions-là, je suis prêt à suivre monsieur de Nemours
à Amboise car, du moins, nous n'y arriverons pas en prison-
niers devant leur vainqueur, mais en opprimés devant leur
roi. Encore une lois, merci.
Mais en serrant la main de son libérateur, Castelnau
s'aperçut que Gabriel était redevenu aussi triste qu'aupa-
ravant.
— Qu'avez-vous donc encore? lui demanda-t-il.
— Je pense maintenant à La Renaudie et aux autres pro-
testans qui doivent attaquer Amboise cette nuit, répondit
Gabriel. Sans doute, hélas ! il est trop tard pour les sauver,
eux. Pourtant, si j'essayais? La Renaudie ne doit-il pas
prendre par la forêt de Château-Regnault ?
— Oui, dit Castelnau avec empressement et vous pourriez
encore l'y trouver peut-être, et le sauver comme vous
nous avez sauvés.
— Je le tenterai, du moins, dit Gabriel. Le duc de Nemours
va me laisser libre, je pense. Adieu donc, ami, je vais conti-
nuer, si Je puis, mon rôle de conciliation. Au revoir, A
Amboise.
— Au revoir ! reprit Castelnau.
Comme Gabriel l'avait prévu, le duc de Nemours ne s'op-
posa point à ce qu'il quittât Noizai et le détachement des
troupes royales.
L'ardent et dévoué jeune homme put donc s'élancer à
cheval dans la direction de la forêt de Château-Regnault.
Pour Castelnau et les quinze chefs qui marchaient avec
lui, ils suivirent, conflans et tranquilles. Jacques de Savoie
à Amboise •
Mais, à leur arrivée, ils furent sur-le-champ conduits en
prison. Ils devaient y rester, dit-on. jusqu'à ce que l'échauf-
fourée fût terminée, et qu'il n'y eût plus de danger à les
laisser pénétrer Jusqtraa roi.
XCIX
LA FOHÊT DE CHATEAU-REGNAULT
La forêt de Château-Regnault n'était pas. par bonheur,
distante de plus d'une lieue et demie de Noizai. Gabriel s'y
dirigea au galop de son bon cheval ; mais une fois qu'il y
fut arrivé, il la parcourut en tous sens pendant plus d'une
heure, sans rencontrer aucune troupe amie ou ennemie.
Enfin. 11 crut entendre, au tournant dune allée, le galop
régulier de la cavalerie. Mais ce ne pouvaient être des
réformés ; car on riait et on parlait, et les huguenots avalent
trop intérêt à dérober leur marche pour ne pas garder 1"
plus complet silence.
N'importe ! Gabriel s'élança de ce côté et découvrit bien-
tôt les écharpes rouges des troupes royales.
184
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
En s'aTançant vers le chef, il le reconnut et lut reconnu
par lui
C'était le baron de Pardaillan, un jeune et vaillant offi-
cier, qui avait combattu avec lui sous monsieur de Guise
en Italie.
— Eh ! c'est le comte de Montgommery ! s'écria Pardaillan.
Je vous croyais à Xoizai. comte.
— J'en arrive, dit Gabriel.
— Et que s'y est-il passé? Marchez donc un peu avec
nous, et contez-moi cela.
Gabriel fit le récit de l'arrivée soudaine du duc de
Nemours, de la surprise de la terrasse et du pont-levis, de
son intervention a lui-même entre les deux jjartis. et de la
soumission pacifique qui en avait été l'heureux résultat.
— Pardieu ! dit Pardaillan. monsieur de Nemours a eu
de la chance, et je voudrais bien en avoir autant. Savez-vous,
monsieur de Montgommery, contre qui je marche en ce
moment ?
— Contre La Renaudie, sans doute? dit Gabriel
— Justement. Et savez-vous ce qu'il m'est, La Renaudie?
— Mais, votre cousin, je crois, c'est vrai je m'en souviens.
— Oui. mon cousin, dit Pardaillan, et plus que mon cou-
sin, mon ami. mon compagnon d'armes. Savez-vous qtie
c'est dur de se battre contre celui qui s'est si souvent battu
a nos côtés ?
— Oh! oui! dit Gabriel... Mais enfin vous n'Êtes pas sûr
de le rencontrer ?
— Eh ! si fait ! j'en suis sûr ! reprit Pardaillan. mes ins-
iructions ne .^^ont (îue trop précises, et les rapports de ceux
ijui l'ont livré que trop fidèles. Tenez : encore un quart
d'heure de marche, dans la seconde allée à gauche je dois me
trouver en face de La Renaudie.
— Mais si vous preniez par cette allée? souffla Gabriel.
— Je manqvierais à mon honneur et a mon devoir de
soldat, reprit Pardaillan. Je le voudrais d'ailleurs que je ne
le pourrais pas. Mais deux lieutenans ont reçu aussi bien
que moi les ordres de monsieur de Guise, et ne me laisse-
raient pas y contrevenir. Non, mon seul espoir est que La
Itenaiulie consente à se rendre à mol. Espoir bien incertain !
car il est fier et brave ; car en champ ouvert il ne va pas
l'Ire surpris comme Castelnau : car nous ne lui serons pas de
beaticoup supérieurs en nombre. Enfin, vous m'aiderez tou-
jours, monsieur de Montgommery. â lui conseiller la paix?
— Hélas ! dit Gabriel, je ferai de mon mieux.
— .\u diable ces guerres civiles ! s'écria Pardaillan pour
conclure.
Ils marchèrent à peu prés dix minutes en silence
(M'and ils eurent tourné la deuxième allée de gauche :
— Nous devons approcher, dit Pardaillan, Le cœur me
bat. Pour la première fois de ma vie, je crois. Dieu me
damne! que j'ai peur.
Les cavaliers royaux ne riaient plus et ne causaient plus,
mais s avançaient lentement et avec précaution.
Ils n'eurent pas fait deux cents pas, qu'à travers un
fourré d'arbres, dans un sentier qui longeait le grand clie-
niiii. ils crurent voir briller des armes.
leur doute ne fut pas long d'ailleurs, car presque aussitôt
une voix ferme cria :
— Halte ! qui va là ?
— C'est la voix de La Renaudie, dit Pardaillan k Gabriel.
Et il répondit à l'appel :
— Valois et Lorraine!
Sur-le-champ, déboucha '\ cheval de la coutre-allée La
Itenaudie, suivi de sa troupe.
Néanmoins, il ordonna aux siens de s'arrêter, et fit quel-
ques pas seul en avant.
Pardaillan l'imita, cria à ses gens : halte ! et s'avança
vers lui avec le seul Gabriel.
On efll dit deux amis empressés de se revoir après une
longue absence, plutôt que deux ennemis prêts à se com-
battre,
— Je t'aurais déjà répondu comme je le dois, dit La Re-
naudie en approchant, si je n'avais cru reconnaître une voix
amje... Ou je me trompe bien, ou cette visière me cache les
traits de mon cher pardaillan.
~ Eh ! oui, c'est moi. mon pauvre La Renaudie. reprit
Pardaillan. et si j'ai un conseil de frère à te donner c'est de
renoncer à ton entreprise, amt. et de mettre tout de suite
Jvas les armes.
— ûul-(ia. e.st-ce vraiment là un conseil de frère? dit La
Renaudie avec cpielque ironie.
— Oui, monsieur de La Renaudie. reprit Gabriel en se
montrant, le conseil est d un ami loyal, je vous l'atteste.
Castelnau s'est rendu à monsieur de Nemours, re matin,
et, si vous ne limitez, vous êtes perdu
— Ah ! ah ! monsieur de Montgommery ! reprit La Re-
naudie, étes-vous aussi avec ceux-là ?
— Je ne suis ni avec ceux-là ni avec vous-même, dit gra-
vement et tristement Gabriel, je suis entre vous.
— Oh 1 pardonnez-moi, monsieur le comte, reprit La Re-
naudie ému par le noble et digne accent de Gabriel. Je n'ai
pas voulu vous offenser, et je douterais, je crois, de moi
plutôt que de vous.
— Croyez-moi donc alors, dit Gabriel, et ne risquez pas
un comliat inutile et funeste. Rendez-vous.
— Impossible ! dit La Renaudie.
— Mais sache donc, reprit Pardaillan. que nous ne som-
mes ici qu'une faible avant-garde.
— Et moi, répondit le chef réformé, crois-tu que j'aie
commencé avec cette poignée de braves que voilà ?
— Je te préviens, dit Pardaillan, que tu as dans tes rangs
des traîtres.
— Ils sont maintenant dans les vôtres, reprit La Renaudie
— Je me charge d'obtenir votre grâce de monsieui" de
Guise, dit encore Pardaillan qui ne savait que trouver.
— Ma grâce : s'écria La Renaudie. j'espère avoir bientôt à
en donner plutôt qu'à en recevoir, des grâces !
— La Renaudie : La Renaudie : tu ne voudras pas me con-
traindre à tirer le fer contre toi, (jodefroy, mon vieux
camarade, mon ami d'enfance.
— Il faut pourtant s'y préparer. Pardaillan ; car tu me
connais justement trop bien pour croire que je sols disposé
à te céder le champ.
— Monsieur de La Renaudie, s'écria Gabriel, encore une
fois vous avez tort...
Mais il fut brusquement interrompu...
Les cavaliers des deux partis, restés à distance, eu vue
les uns des autres, ne comprenaient rien à ces étranges
pourparlers de leurs chefs, et brûlaient d'en venir aux
mains.
— Que diable : se disent-ils donc là si longuement ? mur-
muraient les soldats de Pardaillan.
— Ah ! çà, disaient de leur côté les huguenots, croient-
ils donc que nous sommes venus ici pour les regarder cau-
ser de leurs affaires ?
— .\ttends : attends i dit un de ceux de la troupe de La
Renaudie. où tout soldat était chef, je sais un moyen d'abré-
ger leur conversation.
Et. au moment où Gabriel prenait la parole, il tira un
coup de pistolet contre la troupe de Pardaillan,
— Tu vois ! s'écria douloureusement celui-ci. le premier
coup est parti des tiens.
— Sans mon ordre ! dit vivement La Renaudie. Mais puis-
que le sort eu est jeté, tant pis ! .Allons ! mes amis, en
avant !
Il retourna vers ses gens, et Pardaillan. pour ne pas restei
en arrière, en fit autant, et cria aussi :
— En avant :
Le feu commença.
Cependant. Gabriel était resté immobile entre les rouges
et les blancs, entre les royaux et les réformés. 11 avait à
peine rangé son cheval de côté, et essuyait le feu des deux
liarts.
Dès les premiers coups, le plumet de son casque fut tra-
versé d'une balle, et son cheval tué sous lui.
11 se dégagea des étriers et demeura encore debout, sans
remuer, et comme pensif, au milieu de cette terrible mêlée-
La poudre était épuisée, les deux troupes s'élancèrent et
continuèrent le combat à l'épée.
Gabriel ne bougea toujours pas parmi le cliquetis des
armes, et sans seulement toucher la poignée de son épée
il se contenta de regarder les coups furieux qui se don
paient autour de lui, triste et morne comme l'eût été
l'image de la Erance entre ces Français ennemis.
Les réformés, inférieurs en nombre et en discipline, com-
mençaient d'ailleurs à plier.
La Renaudie. dans le tumulte, avait rejoint P.ardalllan.
— A moi : lui cria-t-il. que je meure du moins de ta main r
— Ah ! dit Pardaillan. celui qui tuera l'autre sera le plus
généreux !
Et ils s'attaquèrent avec vigueur. Les coups qu'ils se por-
taient résonnaient sur leurs armures comme des marteaux
sur l'enclume. La Renaudie tournait autour de Pardaillan.
qui, ferme sur .ses arçons, parait et ripostait sans se lasser,
neux rivaux altérés de vengeance n'eussent pas été plus
acharnés.
Enfin. La Renaudie enfonça son épée dans la poitrine de
Palllardan qui tomba
Mais ce ne fut point Pardaillan qui jeta un cri, ce fut La
Renaudie !..
llcuretiscment pour le vainqueur, il n'eut pas même le
temps d'envisager sa funeste victoire.
Montigny. le page de Pardaillan, tira sur lui un coup
d'arquebuse qui l'abattit de son cheval, mortellement
blessé.
Néanmoins, avant de mourir, La Renaudie ti-ouva encore
la force de renverser mort .«ur la place, du revers de son
épée, le page qui l'avait frappé.
Autour de ces trois cadavres, la mêlée se eoncentra plus
furieuse que jamais.
Mais les huguenots avaient évidemment le dessous, et
bientôt, privés de leur chef, ils furent en pleine déroule.
(
LES DEUX DIANE
185
Le plus grand nombre fut tué. Ou en fll quelques-uns
prisonniers, et quelques-uns prirent la fuite.
Cet atroce et sanglant combat n'avait pas duré dix minu-
tes.
Les cavaliers royau.K se disposèrent à revenir à Amboise.
tiu mit sur le même rheval. pour les rapporter ensemble,
les deux cadavres de Pardaillan et de La Kenauiiie.
Gabriel qui. malgré ses ai'dens souhaits, ménagé sans
doute par les aimes des deux partis, n'avait pas revu une
égratignure, contempla tristement ces deux corps qu'aiii-
Aussi. le jeune roi n'avait pas voulu se coucher, mais,
debout et inquiet, allait et venait d'un pas fiévreux par la
vaste salle dégarnie qu'on lui avait réservée pour chambre.
Marie Stuart. le duc de Guise et le cardinal de Lorraine,
veillaient et attendaient pies de lui.
— Quelle nuit éternelle ■ disait François 11. Je souffre,
ma tête est en feu. et ces insupportables douleurs d'oreille
recommencent à me torturer. Quelle nuit ! quelle nuit !
— Pauvre cher sire, reprit doucement Marie, ne vous agi-
tez pas ainsi, je vous eu conjure ; vous augmentez par là.
JC^iUiZ^VJ'
C e ne fut point Pardaillan qui jeta un cri.
matent encore, Il y avait à peine quelques instans, les deux
plus nobles cœurs qu'il eût connus peut-être.
— Lequel des deu\ était le plus brave ? se dlsait-il. Le-
quel des deux aimait le luieux l'autre ? Lequel des deux fait
perdre le plus à la patrie ?
DE LA r-OI.irrQLE AU SEIZIÈME SIÈCLE
Il s'en fallait cependant qu'après la reddition du cliftteau
de Noizai et l'escarmouche de la forêt de Chùieau-Reguault,
tout fut terminé.
La plupart des conjurés de Nantes n'avaient pas été aver-
tis des deux échecs successifs de leur parti, et continuaient
leur route vers Amboise, tctyours disposés à l'altatiuer cette
nuit-là.
Mais on sait que. grAce aux rapports précis de Lignlires,
ils y étaient attendus.
les maux de votre corps et les maux de votre âme. Prenez
donc plutôt quelques momens de repos, par grâce !
— Eh ! puis-je me reposer. Marie, dit le roi. i)uis-je res-
ter tranquille quand mon peuple se rebelle et s'arme con-
tre moi : .\h ; tous ces soucis vont sûrement abréger le peu
de vie que m'avait accordé Dieu.
Marie ne répondit plus ijne par les 'larmes qui inondèrent
son charmant visage.
— 'Votre Majesté ne devrait pas s'afTecter à ce point, dit
le Balafré. J'ai déjà eu l'honneur de lui affirmer que aos
mesures étalent pri.ses, et que la victoire était certaine: Je
vous réponds de vous à vous-même. sire.
— N"avons-nous pas bien commencé ? ajouta le cardinal
de Lorraine. Castelnau prisonnier. La Kenaudie tué. n'est-ce
pas W d'heureux augures pour 1 issue de cette affaire'?
— De bien heureux augures en effet, dit François awec
amertume.
— Demain, tout sera fini, continua le cardinal, les autres
chefs des rebelles seront en notre pouvoir, et nous pour-
rons effrayer, par un terrible e.xemple, ceux qui oseraient
tenter de les imiter 11 le faut, sire. reprit-Il en réjiondant
à un mouvement de répulsion du roi. Un Acte de loi solen-
nel, comme on dit en Espagne, est nécessaire à la gloire
outragée de la religion et à la sécurité menacée du trOne
IS6
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
Pour commencer, ce Castelnau doii mourù". Monsieur Je
.Nemours a pris sur lui de lui jurer qu'il serait épargné,
mais cela ne nous regarde pas, et nous n'avons rien promis,
nous, La Renaudle a échappé par la mort au supplice; mais
j'ai déjà donné l'ordre que demain au jour sa tète fut expo-
sée sur le pont d'Amljoise, avec cette inscription : Cliel des
rebelles.
— Ciief des rebelles : répéta le jeune roi ; mais vous dites
vous-même qu'il n'était pas ce chef, et que les aveux et la
correspondance des conjurés cliargent. comme le véritable
moteur de lentreprise, le seul prince de Condé.
— Au nom du ciel : ne parlez pas si haut, sire, je vous en
supplie, interrompit le cardinal. Oui, cela est vrai, oui,
le prince à tout conduit, tout dirigé, de loin. Ces parpail-
lots le nommaient le Cuiiitaiiir. muet, et. après le premier
succès, il devait se déclarer. Mais, faute de ce succès, 11 ne
s'est pas déclaré et il ne se déclarera pas. Ne le poussons
donc pas à quelque ilangereuse extrémité. Ne reconnais-
sons ras ostensiblement cette tête puissante â la révolte.
Faisons semblant de ne pas le voir afin de ne pas le montrer
— Monsieur de Condé n'en est pas moins le vrai rebelle'.
dit François, dont la jeune impatience s'arrangeait mal de
toutes ces fictions gouvernementales, comme on les a appe-
lées depuis.
— Oui, sire, reprit le Balafré ; mais le prince, loin
d avouer ses projets, les renie. Faisons semblant de le croire
.^ur parole. Le prince est venu aujourd'hui s'enfermer dans
.\mboise, où on le garde à vue, de la même façon q,uil a
conspiré, de loin. Feignons de l'accepter pour allié, cela
est moins périlleux que de l'avoir pour ennemi. Le prince,
enfin, va, s'il le faut, frapper avec nous ses complices cette
nuit, et assister à leur exécution demain. Ne subit-il pas
là une nécessité mille fois plus douloureuse que celle qui
nous est imposée ?
— Oui, certes, dit le roi ; mais fera-t-il cela ? et s'il le
lait, se peut-Il qu'il soit coupable ?
— Sire, dit le cardinal, nous avons dans les mains, et
nous remettrons à Votre Majesté si elle le désire, toutes
les preuves de la complicité occulte de monsieur de Condé.
.Mais, plus ces preuves sont flagrantes, plus nous devons
dissimuler, et j'ai un vif regret, pour ma part, de quelques
paroles qui me sont échappées, et qui. si elles lui étaient
rapportées, pourraient offenser le prince.
— Craindre d'offenser un coupable! s'écria François. Mais
qu'est-ce que ce bruit au dehors ? Jésus ! seraient-ce déjà
les rebelles ?
— J'y cours, dit le duc de Guise.
Mais avant qu'il eût franchi le seuil de la porte. Riche-
lieu, le capitaine des arquebusiers, entra, et dit vivement
au roi :
. — Pardon, sire, c'est monsieur de Condé qui croit avoir
entendu des paroles mal sonnantes pour son honneur, et
qui demande avec instance â se laver publiquement, une
fois pour toutes, en présence de Votre Majesté, de ces in-
jurieux soupçons.
Le roi allait refuser peut-être de voir le prince ; mais le
duc de Guise avait déjà fait un signe. Les arquebusiers du
capitaine Richelieu s'écartèrent, et monsieur de Condé en-
tra la têie haute et le teint animé.
Il était suivi de quelques gentilshommes, et de nombre
de chanoines de saint Floi'entin, commensaux ordinaires
du château d'.\mboise que le cardinal avait cette nuit-là
transformés eu soldats pour le besoin de la défense, et qui,
chose assez commune du reste en ce temps, portaient lar-
quebuse avec le rosaire et le casque sous le capuchon
- Sire, vous excuserez ma hardiesse, dit le prince après
« l'tre Incliné devant le roi; mais cette hardiesse est
d avance justifiée peut-être par l'audace de certaines accu-
sations que mes ennemis portent, à ce qu'il parait, dans
l'ombre, contre ma loyauté, et que je veux contraindre à
se produire au grand jour pour les confondre et les souf-
fleter.
— De quoi s'asit-il, monsieur mon cousin î demanda le
jeune roi d'un air sérlmx.
— Sire, reprit le prince de Condé, on ose dire que je
suis le véritable chef des rebelles dont la tentative folle et
impie trouble en ce moment l'Etat et consterne Votre
Majesté,
— .4111 l'on dit cela! repartit François, et qui donc dit
cela ?
— J'ai pu surprendre tout à l'heure moi-même ces odieuses
calomnies sire, dans la U.iuche de ces révérends frères
de saint Florentin qui, se croyant sans doute ici chez eux,
ne se gênent pas pour répéter tout haut ce qu'on leur a
M'Ufilé tout bas.
— Et accusez-vous ceux <ial ont répété ou ceux qui ont
soufflé l'offense 1 dit François.
— J'accuse les uns et les autres, sire, répondit le prince
de Condé, mais surtout les instigateurs de ces lâches impos-
tures...
Ce disant, il reg.nrdait clairement en face le cardinal de
Lorraine qui. tout embarrassé de sa contenance, se dissi-
mulait de son mieu.x derrière son frère.
— Eh bien ! mon cousin, reprit le jeune roi, nous vous
permettons et de confondre l'imposture et d'accuser les im-
posteurs. Voyons...
— Confondre l'imposture, sire? répéta le prince de Con-
dé. Eh : mes actions ne le font-elles pas mieux que ne pour-
raient le faire toutes mes paroles ? Ne suis-je pas venu, au
premier appel, dans ce château, y prendre ma place au mi-
lieu des défenseurs de Votre Majesté î Est-ce la démarche
d'un coupable, cela ? je vous le demande à vous-même. Sire?
— -\ccusez donc alors les imposteurs ! dit François qui
ne voulut pas autrement répondre.
— Je le ferai aussi, non par des mots. Sire, mais par des
actes, dit monsieur de Condé. Il faudra, s'ils ont du coeur
qu'ils m'accusent eux-mêmes et se nomment. Je leur jette
ici publiquement le gant en face de mon Dieu et mon roi.
L'homme, de quelque rang, de quelque qualité qu'il soit,
qui voudra maintenir que je suis l'auteur de la conjuration,
qu'il s'avance ! J'offre de le combattre quand et comment
il voudra, et, là où il me serait inégal, de m'égaler à lui
en toute chose pour ce combat.
Le prince de Condé jeta, en terminant, son gant à ses
pieds. Sou regard n'avait pas cessé de commenter son défi,
en s'attachant fièrement à celui du duc de Guise qui ne
sourcilla pas.
Il y eut ensuite un moment de silence, chacun songeant
sans doute à cet étrange sréctaolo de mensonge doMié par
un prince du sang à toute une cour où il n'y avait pas un
page qui ne le sût vingt fois coupable de ce dont il se dé-
fendait avec une indignation si bien jouée.
Mais à vrai dire, le jeune roi était le seul peut l'être qui
eût la n.alveté de s'en étonner, et personne ne suspectait
pour cela la bravoure et la vertu du prince.
Les idées des cours italiennes sur la politique, importées
par Catherine de Médicis et ses Florentins, étaient alors à
la mode en France. Celui qui trompait le mieux était ré-
puté le plus habile. Cacher ses idées et déguiser ses actions
'était le grand art. La sincérité eût passé pour de la sottise.
Les plus nobles et plus purs caractères du temps. Coli-
gny, Condé. le chancelier Olivier, n'avaient pas su se garan-
tir de cette lèpre.
-\ussi, le duc de Guise ne méprisa pas le prince de Condé.
il l'admira.
Mais il se dit à part lui. en souriant, qu'il était bien au
moins aussi fort que cela.
Et, faisant un pas en avant, il ôta lentement son gant et
le jeta à coté de celui du prince.
Il y eut un moment de surprise, et l'on crut d'abord qu'il
allait relever la provocation insolente de monsieur de
Condé.
Mais il n'aurait pas été alors le grand politique qu'il se
flattait d'être.
D une voix haute et ferme, et presque convaincue, vrai-
ment ! il dit :
— J'approuve et soutiens dans ses paroles monsieur le
prince de Condé, et je lui suis tellement serviteur, ayant
cet honneur de lui être parent, que moi-même je m'offre
Ici pour être son second, et prendrai les armes contre tout
venant pour l'assister en une si juste défense.
Et le Balafré promena hardiment sur tous ceux qui les
entouraient ses yeux inquisiteurs.
Pour le prince de Condé, il n'eut plus qu'à baisser Us
siens.
Il se sentait vaincu mieux qu'en champ clos.
— Personne, répéta te duc de Guise, ne relève ni le gant
du prince de Condé ni le mien ?
Personne, en effet, ne bougea, bien entendu.
— Mon cousin, reprit François II avec un mélancolique
sourire, vous voilà, à votre souhait, lavé de tout soupçou
de félonie, ce me semble.
— Oui, Sire dit avec une impudence naïve le capUainc
muet, et Je remercie Votre Majesté de m y avoir aidé...
Il se tourna avec quelque effort vers le Balafré et ajouta :
— J'en remercie mon bon allié et parent monsieur de
Guise. J'espère lui prouver et prouver à tous de nouveau,
en combattant cette nuit, s'il y a lieir, les rebelle.s. qu'il n'a
pas eu tort de me défendre.
Là-dessus le prince de Condé et le duc de Guise se sa-
luèrent profondément lun l'autre avec courtoisie.
Puis, le prince, bien et dûment justifié, n'ayant plus rien
à faire, s'inclina devant le roi et sortit, suivi des specta-
teurs qui 1 avaient accompagné à son entrée.
Il ne resta plus dans la chambre royale que les quatre
personnages dont cette singulière comédie avait distrait
im moment l'attente et les craintes-
Mais il appert toujours de cette scène chevaleresque que
la politique date du seizième siècle... au moins.
LES DEUX DIANE
187
CI
LE TIMIXTE D'AMBOISE
Après la sortie du prince de Condé. ui le roi. ni Marie
Siuart. ui les deux JrOres de Lorraine ne rameuèreut l'en-
iretlen sur ce qui venait de se passer. D'un tacite et com-
mun accoi'd. ils seniLilèreut éviter ce sujet dangereux.
Bans l'Impatient et morue silence de l'attente, des minu-
tes et des heures s écoulèrent.
François II portait souvent la main à. sa tète brillante.
Marie, assise a l'écart, regardait iristemeut la ligure pâle
et flétrie de son jeune époux, et essuyait de temps en temps
une larme. Le cardinal de Lorraine était tout entier aux
bruits du dehors. Pour le Balafré, qui n'avait plus d ordres
a donner, et que son rang et sa charge enchaînaient auprès
du roi, 11 paraissait cruellement souffrir de cette Inaction
forcée, et parfois frémissait et frappait du pied comme un
brave cheval de bataille rongeant le frein qui larrète.
Cependant la nuit s'avançait. L'horloge du château, puis
celle de Saint-l'lorentin. avaient sonné six lieures, puis six
heures et demie. Le jour commençait â poindre, et nul
bruit d'attaque, nul signal des sentinelles n'avait troublé la
nuit taciturne.
— Allons I dit le roi en respirant, je commence à croire
monsieur le cardinal, que ce Llgnières avait trompé votre
Eminence, ou bien que les huguenots ont changé d'avis.
— Tant pis ! en fin de compte, dit Charles de Lorraine ;
car nous étions surs de vaincre la rébellion.
— Oh ! non. tant mieu.\ : reprit François ; car le combat
seul était pour la royauté une défaite ..
Mais le roi n'avait pas achevé de parler que deux coups
d arquebuse, signe convenu de l'alarme, étaient tirés, et
qu'on entendit sur les remparts, répété de poste en poste,
le cri ;
— Arme ! arme ! arme !
— Il n'en faut pas douter, ce sont les ennemis: s'écria
le cardinal de Lorraine en pâlissant malgré lui.
Le duc de Guise se lev.^ j resque joyeux, et, saluant le loi
— Sire, à bientôt, comptez sur moi, dit-il seulement.
Et il sortit avec précipitation.
On entendit encore sa forte voix donner des ordres dans
1 antichambre quand une nouvelle arquebuse éclata.
— Vous voyez, sire, dit le cardinal, peut-être pour abu-
ser sa terreur du son de sa voix, vous voyez que Llgnières
était bien informé, et qu'il ne s'est trompé que de quelques
heures.
Mais le roi ne l'écoutait point, et, mordant avec colère
sa lèvre blanchie, ne prétait l'oreille qu'au bruit croissant
de l'artillerie et des arquebuses.
— Je puis à peine croire encore à tant d'audace! mur-
muralt-ir. Un tel affront à la couronne !..
— Va se résoudre en honte pour les misérables, Sire !
dit le cardinal.
— Hé ! reprit le roi, à en juger par le bruit qu'ils font,
messieurs de la réforme sont en bon nombre et ne craignent
guère !
— Cela va s'éteindre tout à l'beure comme un feu de
paille, dit Charles de Lorraine.
— Il n'y parait pas. car le bruit se rapproche, dit Fran-
çois, et le feu, je crois, s'allume au lieu de s'éteindre.
— .Jésus I s'écria Marie Stuart toute épouvantée, entendez-
vous les balles claquer contre les murs 1
— Il me semble pourtant, madame . balbutia le cardinal.
Je crois bien, Votre Majesté. Quant à mol, je n'entends
lias que le bruit s'accroisse... >
.Mais il fut interrompu par une terrible explosion.
— Voilà qui vous répondrait, lui dit le roi avec un sou-
rire amer, quand même votre figure pâle et effrayée ne
suffirait pas à vous contredire.
— Je sens déjà lodeur de ia pouOre reprit .Marie. Et
puis, voilà des cris tumultueux :
— De mieux en mieux ! dit Françol.'' .Mlons. messieurs
ICi réformés ont sans doute déjà franchi les murs de la ville,
i; vont, je présume, nous assiéger en règle dans notre châ-
teau.
— Mais, sire, dit le cardinal tremblant, dans cette situa-
tion, ne vaudrait-il pas mieux que Votre Majesté se retirât
au donjon. On peut être sûr du moins qu'ils ne s'en empa-
reront pas.
— Qui? mol! s'écria le roi, me cacher devant mes sujets!
devant des hérétiques! Laissez-les arriver jusqu'ici, mon-
sieur mon oncle, Je suis bien aise de savoir jusqu'où
ils pousseront l'audace Vous verrez qu'ils nous prieront
de chanter avec eux quelques psaumes en français, et de
faire un prêche de noire chapelle de Saint-Florentin?
— Sire, de grâce, consultez un peu la prudence, dit Marie.
— Non, reprit le roi, je veux aller jusqu'au bout, je les
attends ici ces sujets lidèh.ii et, nar mua nom royal ; le
premier qui manque au respect qu'il me doit, verra si cette
dague n'est que de parade à mon côté !...
Les minutes passaient, et les arquebusades continuaient
toujours de plus en plus vives. Le pauvre cardinal de Lor-
raine n'avait plus la force de prononcer une parole. Le
jeune roi ierrait les poings de coltre.
— Quoi I dit Marie Stuart, person:ie ne vient nous don-
ner de nouvelles: le dùiiger est-il dimc si grand que nul ne
puisse quitter la place d'un instant?...
— .\h : dit enfin le roi liors de lui, celte attente est insup-
portable, et tout vaudrait mieux, je crois ; Mais je sais un
moyen de savoir ce qui en est, c'est d'aller mol-même dans
la mêlée. Monsieur le lieutenant généial ne refusera pas
sans doute de me recevoir comme volontaire.
François fit deux ou trois pas pour sortir. Marie se jeta
au-devant de lui.
— Sire! y pensez-vous? Malade comme vous l'êtes:
s'écrla-t-elle.
— Je ne sens plus mon mal, dit le roi. L'indignation a
pris en mol la place de la souffrance.
— Attendez, sire ! dit le cardinal. Il me semble, cette
fois, que le bruit s éloigne véritablement. Oui, les coups
sont plus rares... Ah! voici un page avec des nouvelles sans
doute.
— Sire ! dit le page en entrant, monsieur le duc de Guise
me charge d'annoncei- à Votre Majesté que les réformés
ont lâché piise et sont eu pleine retraite..
— Enfin : voila qui est heureux ! s'écria le roi.
— Aussitôt que moiisieur le lieutenant général croira
pouvaft- quitter les murs, continua le page, il viendra
rendre compte de tout au roi.
Le page sortit.
— Eh bien : sire, dit le cardinal de Lorraine triomphant,
ne l'avais-je pas bien prévu que c était pure bagatelle, et
que monsieur mon illustre et vaillant frère vous aurait
bientôt fait raison de tt'us ces ch:iateiirs de cantiques?
— Oh: mon bel oncle, reprit Frrnçois, comme le cou-
rage vous est subitement revenu...
Mais, dans le mom-;nt, éclata une seconde explosion bien
plus effrayante que la première.
— Qu'est-ce encore que ce bruit? dit le roi.
— En effet... cela est singulier, dit le cardinal tremblant
de nouveau.
Heureusement, sa terreur ne fut pas de longue durée. Le
tppitaine des arquebusiers. Richelieu, entra presque aus-
sitôt, le visage noir de poudre, et une épée tailladée à la
main
— Sire, dit au roi Richelieu, les rebelles sont en pleine
déroute. .A. peine ont-ils eu le temps de faire sauter, sans
nous causer de dommage, un amas cie poudre qu'ils avaient
disposé auprès de l'u.ie des portes. Ceux qui n'ont pas été
pris ou tués ont repassé le pont et se sont barricadés dans
une des malsons du faubourg VeudOmois, où nous en aurons
bon marché... Votre Majesté peut même voir de celte fenêtre
ccmment on en use avec eux.
Le roi alla vivement à la fenêtre sui\i par le cardinal et
de loin par la reine.
— Oui. en effet, dit-il; les voilà assiégés à leur tour.
Mais que vois-je? Quelle fumée sort de cette maison!
— Sire, on y aura mis le feu, dit le capitaine.
— Fort bien ! à merveille ! s'écria le cardinal. Tenez,
5ire, en voilà qui sautei-.t par la fenêtre. Deux... trois...
quatre... Encore: encore! Entendez-vous d'ici leurs cris?
— Dieu ! les pauvres gens ! dit Marie Stuart joignant les
mains.
— Il me semble, reprit le roi. (fue je distingue, en tête des
nôtres, le panache et l'écharpe de notre cousin de Condé
Est-ce vraiment lui, capitaine :
— Oui, Votre Majesté, dit Richelie i. I! a été constamment
parmi nous, l'épée à la main, à côté de monsieur de Guise.
— Eh bien ; monsieur le cardinal, dit François, vous
voyez qu'il ne s'est pas fait prier.
— Il l'a certes bien fallu, sire! répondit Charles de Lor-
raine. Monsieur le prince eut frop risqué à faire autre-
ment.
— Mais, s'écria Marie, repoussée et attachée à la fols par
l'horrible spectacle du dehors, les flammes redoublent! la
maison va s'écrouler sur ces mallieuieux!
— Elle s'écroule! dit le roi.
— Vivat: tout est fini' s'écria le cardinal.
— Ah : quittons cette place, sire, cela fait mal, dit Marie
en entraînant le roi.
— Oui, dit François, voici la pitié qui me prend à cette
heure.
Et 11 s'éloigna de la fenêtre, où le cardinal demeura seul,
fort réjoui.
Mais 11 se retourna bientôt en entendant la voi.x du duc
de Guise.
18S
ALEXANDRE DLMAS ILLUSTRE
Le Balafré entra, calme et fler, accompagné du prince
de Condé. iiui avait, lui, bien de la peine à ne point pa-
raître triste et lionteux.
— Sire, tcut est termint, dit le duc de Guise au roi, et
les rebelles ont trouvé la peine de leur crime. Je rends
grâce à Dieu d'avoir délivré Votre -Majesté de ce péril ; car,
d après ce que J'ai vu, il a été plus grand cju on ne le
croyait d'abord. Nous arions des traîtres parmi nous.
— Se peut-il I s'écria le cardinal.
— Oui, reprit le Balafré ; a la première attaque, les ré-
formés ont été secondés par les hommes d'armes qu'avait
amenés La ilotte, et qui nous ont attaqués en tlanc. Ils ont
donc été un moment m; îires de la "llle.
— C'est effra.vant ! dit li.iiie se serrant contre le r.ii
— Ce l'eût été bien plus encore, madame, continua le
duc. si les rebelles avi'ieni été secondés, comme ils de-
vaient le croire, par une attaque que Chaudleu, le frère du
ministre, devait tenter sur la porte des Bous-Hommes.
— L'attaque a éclioué? d< manda h. roi.
— Elle n'a pas eu lieu, sire. Le capitaine Chaudieu,
grâce au ciel : s'est trouvé en retard et n arrivera que pour
trouver tous ses amis écrasés- -Maiii'enaut, qu'il attaque a
son aise : il aura a qui parler en dedans et au dehors des
murs. Kt, pour le faire rétlêchir, j'ai ordonné qu'on pendit
vingt ou trente de ses complices ai haut des créneaux
li .\mhoise. Ce spectacle l'avertira suffisamment, je pense.
— C est fort bien ti'ouvé, dit le cardinal de Lorraine. .
— Je vous remercie, mon cousin, dit le roi au Balafré.
Mais je vois que la prc.tection de Dieu a surtout éclaté
dons cette rencontre, puisque lui seul a permis que la con-
fusion se glis.sàt dans les conseils oe nos ennemis. Allons
donc tout d abord lui rendre gr;Ue .i la chapelle.
— Puis ensuite, dit le cardinal, donner ordre à la Tlbni-
tion des coupables qui survivent. Sire, vous assisterez a
leur exécution avec la reine et la reine-mère, n'est-ce pas?
— Mais... sera-ce donc bien nécessaire? dit en marchant
vers la porte le jeune roi contrarié.
— Sire, c'est indispensable, reprit avec insistance le car-
dinal en le suivant. Le glorieux roi François I" et votre
illustre père, .sire, n'ont jamais m.mqué d'assister au brù-
lement des hérétiques. Quant au roi d'Kspagne, sire...
— Les autres rois font comme il leur plait, dit François
marchant toujours, et moi. je veux agir aussi a ma guise.
— Je dois enfin avertir \'c>tre Majesté que le nonce de
Sa Sainteté compte absolument sur votre pré.sence au pre-
mier acte de toi de votre règne, ajouta l'impitoyable car-
dinal. Quand tous y assisteront, même monsieur le prince
de Condé. je gage, sied-11 que Votre Majesté s'en absente?
— Hélas ! mon Dieu, nous en reparlei'ons assez tôt, re-
prit François. -Les coupables ne sont seulement pas cou-
damné».
— Oh: si fait. Votre Majesté, ils le sont! dit avec convic-
tion Charles de Lorraine.
— Soit ! vous imposî.vz donc en temps et lieu cette néces-
sité terrible à ma faiblesse, reprit le roi. Pour le moment,
luunsieur le carditial, allons, je vous Ini dit. noas agenouil-
ler devant l'autel, et y remercier Dieu qui a daigné dé-
tourner de nous les périls ^le cette conspiration.
— Sire, dit à son tour le duc de Guise, il ne faut pas
grossir les choses et leur donner plus d'importance qu'elles
n'en méritent. (,Uie Votre Majesté veuille donc ne pas
appeler ce moiivrmciii une i oiispic-ition le n'était en vérité
qu un luiiiullr.
Cil
UK ACTE DK l'OI
Bien que le.s conjurés eu.ssent ins'^ré dans le manifeste
(ju'on saisit dans les paplei-s de La Kenaudie une protesta-
tion « de n'attenter aucune chose contre la majesté du
roi, ni les princes de son sang, ni l'état du royaume, " ils
n'en avaient pas été moins pris en révolte ouverte, et de-
vaient s'attendre à subir le sort des vaincus dans les guer-
res civiles.
La manière dont les religionnalres avalent été traités lors-
qu'ils se c(Miilnisaient tu sujets paciilques et soumis devait
leur laisser peu d esiioir de grAce.
En effet, le carilinal de Lorraitie poussa leur jugement
avec une passion toute ecclésiastique, sinon toute chré-
tienne.
Il chargea du procès des seigneurs impliqués dans cette
funeste affaire le parlement de Paris et le chancelier Oli-
vier. -\ussi la chose alla-t-elle grand train. Les interroga-
toires furent rapidement conduits, les sentences plus rapi-
dement prononcées.
On .se dispensa même de ces vaines formalités pour les
menus fauteurs de la rébellion, gens de peu d'importance
qu'on roua et qu'on pendit journellement à Amboise sans
vouloir en ennuyer le parlement. Les honneurs et les frais
dî la justice ne fuient accordés qu aux gens de quelque
qualité et de quelque renom. .
Enfin, grâce au zèle pieux de Charles de Lorraine, tout
fui terminé pour ceux-là aussi en moins de trois semai-
nes.
Le 15 avril fut fixé peur l'exécutioa publique à Amboise
de vingt-sept barons, onze comtes et sept marquis, en tout
cinquante gentilliommos et chefs de réformés.
On ne négligea rien d'ailleurs pour donn«r à cette sin-
gulière cérémonie leligieuse tout l'éclat et toute la pompe
désirables. D'immenses préparatifs fuient faits. De Paris à
Nantes, on stimula la curiosité publique par les moyens de
publicité en usage â cette époque, c'est-a-dire que l'e.xécu-
tion fut annoncée au prône par les prédicateurs et par les
curés.
.\u jour dit. trois tribunes éléga-iîes, parmi lesquelles
celle du milieu, la plus somptueuse, était réservée à la fa-
mille royale, furent adossées a la plrte-forrae du château
au pied de laquelle la sanglante repré.sentation devait avoir
lieu.
Autour de la place, des gradins eu planches furent gar-
nis de tous les fliii'les des environs, que de gré ou de force
oi! put réunir. Les bourgeois et manans qui auraient pu
avoir qtiebiue répugnan':e pour ce spectacle furent bien
loniialnis de s y vendre par mena e ou corruption. On
remit aux uns leurs amendes, on fit mine de reprendre aiiK
autres leurs places, leurs maîtrises et leurs privilèges
'fous ces motifs joints à la curiosité d'une part et au fana
tisme de rauli-e, amenèient â .\mboîso une afilnence telb
que la veille du jour fatal, plus de dix mille personnes du
rent camper tians les diamps.
Dès le matin du 15 avril, les toits de la ville furent
chargés de monde, et les croisées qui donnaient sur la
place se louèrent jusqu'à dix écus, somme énorme pour le
temps.
l'n vaste échafaud recouvert en drap noir était dressé
au milieu de l'enceinte. On y apporta le cliouiiuct. hiUoi
où chaque condamné devait poser sa tête en s'agenoulllant.
Auprès, un fauteuil drapé de noir était réservé au greltlei
chargé d'appeler tour â tour les gentilshommes et de lire
à voix haute leur sentence.
La place fut gardée par la compagnie écossaise et les
gendarmes de la maison du roi.
Après une messe solennelle entendue dans la chapelle
de Saint-Floi'eutin. on amena au pied de l'échafaud les
condamnés. Plusieurs d'entre eux avaient subi déjà la
torture. Des moines les assistaient et tâchèrent de les
faire renoncer à leurs principes religieux ; mais pas un
seul des huguenots ne consentit à cette apostasie devant la
mort, tous refusèrent de répontj^'é aux moines parmi les
quels ils soupçonnaient des espions du cardinal de Lor-
rjiine.
Cependant, les tribunes de la cour se remplirent, excepte
celle du milieu. Le roi et la reine, auxquels il avait fallu
presque arracher leur consentement d'assister à l'exécti
tion, avaient du moins obtenu de n'y paraître que vers
la fin, et seulement pour le supplice des principaux chels.
Enfin, ils devaient y venir c'est tout ce 'lue demandait
le cardinal. Pauvres enfans rois : pauvres esclaves conroii
nés ! a cjix aussi, comme aux maïuins on avait fait peut
I>our leurs pl;ices et privilèges.
-\ midi l'exécution commença.
(^uand le premier des réformés gravit les manlies de
l'échafaud. ses comiiagiioiis entonnèrent un psaume Iran-
çâis traduit par Clément Marot, autant pour envoyer une
dernière consolation â celui qu'on suppliciait que pour
marquer leur constance vis-a-vis de leurs ennemis et di
la mort.
Ils chantèrent donc an pied de l'échafaud :
Dieu nous soit doux et favorable.
Nous bénl-ssant par sa bonté.
Et de son visage adorable
Nous fasse luire la clarté :
Un verset accompagnait chaque tête qui tombait -Mais
chaque tête qui tombait faisait une voix de moins dans le
chœur.
A une heure, il ne restait plus qne douze gentilshommes,
les principaux chefs de la conjuration.
Il y eut une pause alors ; les deux bourreaux étaient las
et le roi arrivait.
François II était plus que pile, il était livide. -Marie
Stuart se plaça à sa droite, et Catherine de MéiUcis à sa
gauche.
Le cardinal de Lorraine se mit â cùté de la reine-mère,
et l'on mit le prince de Coudé â côté de la jeune reine.
Quand le prince parut sur l'estrade, presque aussi pale
(Iiie le jeune roi, les douze condamnés le saluèrent
Il leur rendit gravement ce salut.
I
LES DEUX DIANE
•189
— Je me suis toujoui-s incliné devant la mort, dit-il tout
baut. •
Le roi fut d'ailleurs reçu avec moins de respect, pour
ainsi dire, que le piiuce de Coudé. Aucune acclamation ne
s'éleva d'abord à son arrivée. 11 le remarqua bien, et, Iron-
Cant le sourcil :
— Ah : monsieur le cardinal, dlt-il, je vous veux du mal
de nous avoir fait venir ici...
Charles de Lorraine pourtant avait levé la main pour
Quant à Gabriel, il venait tenter encore un suprême
effort pour sauver au moins un des condamnés, que l:i
liaclie devait frapper le dernier, et qu'il se reproclinii
d'avoir involontairement conduit à cette extrémité par ses
conseils, à savoir le jeune et brave Castelnau de Clialosscs.
Castelnau, on s'en souvient, ne s'était rendu que sur la
parole écrite et signée du duc de Nemours qui lui avait
garanti la liberté et la vie.
Or. dés son arrivée à Amboise. il avait été jeté en pri-
H
Souvenez-vous, Sire.
donner le signal du dévouement, et quelques voix éparses
crièrent dans la foule :
— Vive le roi :
— Vous entendez, sire? reprit le cardinal.
— Oui, dit le roi en secouant tristement la tête, J en
tends quelques maladroits qui ne font que mieux remar-
quer le silence de tous.
Pendant ce temps, le reste de la tribune royale se rem-
plissait. Les frères du roi. le nonce du pape, la ducliesse
de Guise y étaient entrés tour â tour.
Puis vint le duc de Nemours, bien défait aussi, et comme
agité par un remords.
Enfin, se placèrent au fond deux hommes dont la pré-
sence n'était peut-être pas moins étrange, en ce lieu et en
ce moment, que celles du prince de Condé.
Ces deux hommes étaient Ambroise Paré et Galirlel de
Montgommery.
l'u devoir différent les amenait tous deux
Ambroiïe Paré avait été mandé depuis quelques jours a
Amboise par le duc de Guise, qu'inquiétait décidément la
santé de son royal neveu, et Marie Siuart, non moins
alarmée que son oncle, en voyant François si abattu a |
la seule pensée de l'auto-da-fé. pria le chirurgien de se
tenir à portée de secourir le roi en cas de deiaillance. 1
son, et aujourd'hui il allait être décapité le dernier comme
le plus coupable.
Il faut être juste néanmoins pour le duc de Nemours.
(juanU il vit sa sign.iture de gentilhomme ainsi compro-
mise, il ne se sentit plus de désespoir et de colère, ei.
depuis trois semaines, il allait du cardinal de Lorranie
au duc de Guise, et de Marie Suart au roi, sollicitant.
réclamant, implorant la délivrance de son créancier d'Iion-
neur. Mais le chancelier Olivier, auquel on le renvoyait,
lui déclarait, selon monsieur de Vieillevllle, que : « Un roi
n'est nullement tenu de sa parole a son sujet rebelle, m
de quelconque promesse qu'on lui avait faite de sa part. ■■
Ce qui causa un grand crève-cœur au duc de Nemours
•• lequel, ajoute naivenn-u' le clironiMueur. ne .se ti>i[r-
mentalt que pour sa signature ; car, pour sa parole, il
eût toujours donné un démenti à qui eût voulu la lui
reprocher, .sans nul excepter, fors Sa Majesté seulement,
tant était vaillant prince et généreux ! »
Comme Gabriel, le duc de Nemours avait été conduit au
spectacle de l'exécution, plus terrible pour lui que pour
tout autre, par un secret espoir de sauver encore CasioIi.au
â la dernière minute
Cependant, le duc de Guise, à cheval au bas de la tri-
bune, avec ses capitaines, avait fait un signe aux exCcu-
19(1
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
teurs. et le supplice et le cUant des psaumes un moment
interrompus recommencèrent.
En moins d'un quart d'heure, huit têtes tombèrent. La
jeune reine était prête de s'évanouir.
Il ne resta plus au pied de l'échafaud que quatre con-
damnés.
Le greffier qui faisait le cri lut à voi.x haute :
— Alhert Edmond Roger, comte de Macères, coupable
d'hérésie, de crime de lèse-majesté et d attaque à main
armée contre la personne du roi.
— C'est faux ! s'écria sur l'échafaud le comte de Mazères.
Puis, montrant au peuple ses bras noircis et sa poitrine
brisée par la torture :
— Voilà, reprit-il. l'état où l'on m'a mis au nom du roi.
Mais je sais qu'il l'ignore, et je n'en crie pas moins :
Vive le roi !
Sa tête tomba. Les trois derniers réformés, qui atten-
daient leur tour au pied de l'échafaud, répétèrent le
premier verset du psaume :
Dieu nous soit doux et favorable.
Nous bénissant par sa bonté,
Et de son visage adorable
Nous fasse luire la clarté :
Le greffier continua :
— .lean-LouJs Albéric, barou de Raunay. coupable d'hé-
résie, de crime de lèse-majesté et d'attaque à main armée
contre la personne du roi.
— Toi et ton cardinal, vous mentez comme deux cro-
quans, dit Raunay ; c'est contre lui et son frère seul que
nous nous sommes armés. Je leur souhaite de mourir tous
deux aussi tranquilles et aussi purs que moi.
Puis il mit sa tête sur le billot.
Les deux derniers condamnés chantaient :
Dieu, tu nous as mis à l'épreuve.
Et tu nous as examinés ;
Comme 1 argent que l'on épreure
Par feu tu nous as affinés.
Le greffier criminel reprit son appel sanglant :
— Jean-Robert-René Briquemaui, coEùte de Vilmongls.
coupable d'hérésie, de crime de lèse-majesté et d'attentat
a la personne du roi.
Villemongis trempa ses mains dans le sar.g de Raunay.
et les élevant au ciel :
— Père céleste, cria-t-il, voila le sang de tes enfans : tu
en feras vengeance !
Il tomba frappé à mort.
Castelnau, resté seul, chantait :
Tu nous as fait entrer et joindre
Aux pièges de nos ennemis ;
Tu nous as fait les reins astreindre
Des filets où tu nous as mis.
Le duc de Nemours, dans l'espoir de sauver Casteinau. •
avait répandu l'or. Le greffier, les exécuteurs eux-mêmes
avaient intérêt à son salut. Le premier bourreau se dit
épuisé, le second le remplaça. Il y eut forcément une
interruption.
Gabriel en profita pour exciter le duc à de nouveaux
efforts.
Jacques de Savoie se pencha donc vers la duchesse de
Guise avec laquelle il était, disait-on. du dernier bien, et
lui souffla un mot à l'oreille. La duchesse avait beaucoup
d'influence sur l'esprit de la jeune reine.
Elle se leva aussitôt comme ne pouvant plus supporter
' >-■ spectacle, et dit assez haut pour être entendue de
-Marie :
— Ali! c'est trop affreux pour des femmes: La reine
voyez, va se trouver mal. Retirons-nous.
Mais le cardinal de Lorraine fixa sur sa belle-sœur son
regard sévère.
— Un peu plus de fermeté, madame : lui dit-il dure-
ment. Songez que vous êtes du sang d'Esté, et eue vous
êtes la femme du duc de Guise.
— Eh I c'est justement ce qui me fait de la peine ; dit la
duchesse. Jamais une mère n'eut plus de raison de s'aftll-
ger. Tout ce sang et toutes ces haines retomberont sur nos
enfans.
— Ces femmes sont timides : murmura le cardinal oui
était lâche.
— -Mais, reprit le duc de Nemours, il n'est pas besoin
d être femme pour être ému devant eu lugubre tableau
\ous-même, prince, dlt-11 à monsieur de Condé n'êtes-
vous pas ému, dites?
— Oh : dit le cardinal, le prince est un soldat habitué
a voir de près la mort.
— Oui, dans les batailles, répondit courageusement le
prince ; mais sur l'échafaud l mais de sang-froid !
„ .7 n " .'"i'/"'^ ^^ ■^^"'>' ""'■" "'^"«^ «=»°' de pitié pour des
rebelles? dit encore Charles de Lorraine.
— J'ai pitié, reprit le prince de Condé, de vaillans offi-
ciers qui ont toujours dignement servi le roi et la France.
Mais, dans sa position, que pouvait dire et faire de plus
le prince soupçonné lui-même ? Le duc de Nemours le
comprit, et s'adressa à la reine-mère :
— Voyez, madame, il n'en reste plus qu'un seul, dlt-u
sans nommer Casteinau. Ne pourrait-on au moins le sau-
ver?
— Je ne puis rien, répondit Catherine de Jlédlcis en
détoui'nant la tête.
Cependant le malheureux Casteinau montait les marches
de l'escalier en chantant :
Dieu HIC soit doux et favorable,
Me bénissant par sa bonté.
Et de son visage adorable
Me lasse luire la clarté !
Le peuple, profondément touché, oublia la crainte que
lui inspiraient les espions et les mouchards, et cria tout
d'une voix :
— Grâce ! grâce !
Le duc de Nemours s'efforçait dans le moment d attendrir
le jeune duc d'Orléans.
— Monseigneur, lui disait-il. avez-vous oublié que c'est
Casteinau qui, dans cette même ville d'Amboise. a sauvé
les jours du feu duc d Orléans, dans l émeute où ils étalent
en péril?
— Je ferai, reprit le duc d'Orléans, ce que décidera ma
mère.
— Mais, dit le duc de Nemours suppliant, si vous vous
adressiez au roi? un seul mot de votre part...
— Je vous le répète, fit sèchement le jeune prince, j'at-
tends les ordres de ma mère.
— Ah ! prince i dit avec reproche le duc de Nemours.
Et il fit à Gabriel un geste de découragement et de
désespoir.
Le greffier lut alors lentement :
— Michel-Jean-Louis, baron de Castelnau-Chalosses. atteint
et convaincu du crime de lèse-majesté, d'hérésie et d'atten-
tat à la personne du roi.
— J'atteste mes juges eux-mêmes, dit Casteinau, que
l'énoncé est faux, à moins que ce ne soit un crime de lèse-
majesté de mètre opposé de tout mon pouvoir à la tyran-
nie des Guise. Si c'est ainsi qu'on l'entend, on aurait dû
commencer par les déclarer rois. Peut-être en viendra-t-on
là ; mais c'est l'affaire de ceux qui me survivront.
Et, s'adressant au bourreau :
— Toi, maintenant, ajouta-t-il d'une voix ferme, fais ton
ofBce.
Mais l'exécuteur, qui remarqua quelque mouvement dans
les tribunes, feignit d'arranger sa hache pour gagner du
temps.
— Cette hache est êmoussée, monsieur le baron, lui dit-
il tout bas, et vous êtes digne de mourir au moins d'un
seul coup... Et qui sait même si un moment de plus?... Il
me semble qu'il se passe là-bas quelque cliose de bon pour
vous.
Tout le peuple cria de nouveau :
— Grâce ! grâce !
Gabriel, perdant tout ménagement à cette minute suprême,
osa crier tout haut à Marie Stuart :
— Grâce : madame la reine !
Marie se retourna, vit le regard navrant, comprit le cri
désespéré de Gabriel, et. pliant un genou devant le roi;
— Sire I au moins cette grâce-ci, dit-elle, je vous la
demande à genoux !
— Sire ! s'écria de son côté le duc de Nemours, assez de
sang n'a-t-U pas déjà coulé? Et cependant, vous le savez,
visage de roi porte grâce.
François, qui tremblait de tous ses membres, parut frappé
de ces paroles. Il saisit la main de la reine.
— Souvenez-vous, sire, lui dit sévèrement le nonce pour
le rappeler à la rigueur, souvenez-vous que vous êtes le
roi très chrétien.
— Oui, je m'en souviens, reprit avec fermeté François II.
Que grâce soit faite ati baron de Casteinau !
Mais le cardinal de Lorraine, feignant de se méprendre
sur le sens de la première phrase du roi, avait fait un
signe impératif à l'exécuteur.
Au moment où François prononçait le mot : grâce ! la
tète de Casteinau roulait sur les planches de l'échafaud. .
Le lendemain, le prince de Condé partit pour la Navarre.
cm
AUTRE ÉCHANTILLON DE POLITIQUE
Depuis cette fatale exécution, la santé chancelante de
François II ne fit qu'empirer.
Sept mois après (fin novembre 1560), la cour étant à
LES DEUX DIANt:
191
Orléans, où les états-généraux avaient été convoqués par le
duc [le Guise, le pau\Te jeune roi de dix-sept ans avait été
obligé (le s'aliter.
.V coté de ce lit de douleur, où priait, veillait et pleurait
Marie Stuart. le drame le plus palpitant attendait son
*énouetnent par la mort ou par la vie du flls de Henri II.
La question, bien qu'engagée par d'autres personnages,
était toute entre une femme pùle et un homme sinistre.
leurs ennemis. Mais leur devoir les appelait, mais le cardi-
nal de Lorraine leur donnait la parole du roi pour gage do
leur silreté...
Ils vinrent donc à Orléans.
Le jour mOme de leur arrivée, Antoine de Navarre fut
consigne dans une maison de la ville où on le gardait a
vue. et le prince de Condé fut jeté en prison.
Puis une commission extraordinaire fit le procès du
Oli ! je souffle.
assi? l'un à côté de l'autre, dans la nuit du 4 décembre,
^t quelques pas du malade endormi et de Marie en larmes
à son chevet.
L'homme était Charles de Lorraine, et la femme Catherine
de Médicis.
La vindicative reine-mère, qui d'abord avait fait la
morte, s'était bien réveillée depuis huit mois, depuis le
tumulte d'Amboise !
Voici en deux mots ce qu'elle avait fait, dans son ani-
mosité toujours plus profonde contre les Guise :
Elle s'était secrètement alliée avec le prince de Condé et
Antoine de Bourbon ; elle s'était secrètement réconciliée
avec le vieux connétable de Montmorency. Il n'y avait que
la haine qui put lui faire oublier la haine.
Ses nouveaux et étranges amis, poussés par elle, avalent
fomenté des révoltes en diverses provinces, soulevé le Dau-
phiné avec Montbrun, la Provence avec les frères Mouvans,
et fait, par Maligny, une tentative sur Lyon.
Les Guise, de leur côté, ne s'étaient pas endormis. Ils
avaient convoqiié à Orléans les états généraux, et s y étaient
ménagé une majorité dévouée.
Pnls. à ces états généraux, ils avalent maniié. comme
c'était leur droit, le roi de Navarre et le prince de Condé.
Catherine de Médicis fit parvenir anx princes avis sur
avis pour les dissuader de venir se remettre aux mains de
prince, et condamna à mort, à Orléans, par l'inspiration
des Guise, celui dont, à .4mboise, le duc de Guise avait
garanti l'innocence sur son épèe.
Il ne manquait plus qu'une ou deux signatures, arrêtées
par le chancelier L'Hôpital, pour que l'aiTèt fiit exécuté.
Voilà, dans cette soirée du 4 décembre, où en étaient les
choses pour le parti des Gui.ses, dont le Balafré était le bras
et le cardinal la tète, et pour le parti des Bourbons, dont
Catherine de .Médicis était l'âme secrète.
Tout dépendait, pour les uns et pour les autres, du
souffle expirant de l'adolescent couronné.
Si François II pouvait vivre encore seulement quelques
jours, le prince de Condé était exécuté, le roi de Navarre
tué par occasion dans quelque rixe, Catherine de Médicis
exilée .'i Florence. I^ar les états généraux, les Guise étaient
maîtres, et au besoin, rois.
Si, au contraire, le jeune roi mourait avant que ses
oncles se fussent débarrassés de leurs ennemis, la lutte
recommençait avec des chances plutôt Inégales que favo-
rables pour eux
Donc, ce que Catherine de Médicis et Charles de Lorraine
attendaient et guettaient avec angoisse, en cette .roide
nuit du 4 décembre, dans cette chambre du bailliage d'Or-
léans, ce n'était pas tant la vie ou la mort de leur royal
flls et neveu, que le triomphe ou la défaite de leur cause.
11.'2
ALEXANDRE Dt.MA-S ILLUSTRÉ
Marie Stuart seule veillait son jeune époux aimé sans
songer à ce que sa mon pourrait lui faire perdre.
Il ne faudrait pas croire d'ailleurs que le sourd antago-
nisme de la reine-mère et du cardinal se tratiit au dehors
dans leurs manières et dans leurs discours. Au contraire,
Ils ne s'étaient jamais montrés plus conflans et plus affec-
tionnés l'un pour l'autre.
En ce moment encore, profitant de ce sommeil de Fran-
çois, ils s'entretenaient à voix basse, de la meilleure amitié
du monde, sur leurs intérêts les plus secrets et leurs plus
intimes pensées.
Car, pour se conformer tous deux à cette politique ita-
lienne dont nous avons précédemment vu des échantillons,
Catherine avait toujours dissimulé ses arrière-menées, et
Charles de Lorraine avait feint constamment de ne pas
s'en apercevoir.
De sorte qu'ils n'avaient pas cessé de se parler en alliés
et en amis. Ils étaient comme deux joueurs qui tricheraient
loyalement chacun de leur côté et se serviraient ouveite-
tement des dés pipés l'un contre l'autre.
— Oui, madame, disait le cardinal, oui, cet entêté chan-
celier de L'Hôpital s'obstine à refuser de signer l'arrêt de
mort du prince. Ah ! que vous aviez bien raison, madame,
il .V a six mois, de vous opposer si ouvertement à ce qu'il
succéd.-it à Olivier! Que ne vous ai-je alors coiiii-irisc .'
— Quoi ! ne peut-on donc absolument vaincre sa résis-
tance? dit Catherine qui avait dicté cette résistance.
— J ai employé les caresses et les menaces, reprit Char-
les de Lorraine, et je l'ai trouvé Inflexible.
— Mais si monsieur le duc essayait à son tour?
— Rien ne pourrait faire fléchir ce mulet d'Auvergne,
dit le cardinal. Mon frère a déclaré d'ailleurs qu'il ne se
voulait mêler en rien de cette aflaire.
— Voila qui devient embarrassant, lit Catherine de Médi-
cis ravie.
— Il y a pourtant, dit le cardinal, un moyen à l'aide
duquel nous nous passerions de tous les chanceliers du
monde.
— Se peut-il ! quel est ce moyen? s'écria la reine-mère
inquiète.
— De faire signer l'arrêt par le roi, dit le cardinal.
— Par le roi ! répéta Catherine. Cela se- pourrait-il ? Le
roi a-t-il ce droit?
— Oui, dit le cardinal, nous avons déjà procédé ainsi, et
dans cette affaire même, par le conseil des meilleurs légis-
tes, lorsqti'on a déclaré qu'il serait passé outre au juge-
ment, nonobstant le refus du prince de répondre.
— Mais que dira le chancelier? s'écria Catherine vérita-
blement alarmée.
— 11 grondera comme de coutume, répondit tranquillement
Charles de Lorraine, il menacera de rendre les sceaux .
— Et s'il les rend en effet?...
— Double avantage .' nous serons délivrés du censeur le
plus incommode, dit le cardinal.
— Et quand voudriez-vous donc que cet arrêt fat signé?
reprit Catherine après une pause.
— Cette nuit, madame.
— Et vous le feriez e.xécuter?...
— Demain.
Pour le coup, la reine-mère frémit
— Cette nuit! demain! vous n'y songez pas! reprit-elle
he Toi est trop malade, trop faible, et n'a pas l'esprit assez
libre pour seulement comprendre ce que vous lui demande-
riez.
— Il n'est pas besoin qu'il (ciinpreniio pourvu cpiil signe
dit le cardinal.
— Mais sa main n'est même pas assez forte pour tenir
une plume.
— On la conduira, reprit Charles de Lorraine, heureux
de 1 effroi qu'il voyait peint dans les regards de sa chère
ennemie
— Ecoutez, dit sérieusement Catherine. Je vous dois ici
un avertissement et un conseil. La fin de mon pauvre flis
est plus r>roci,e que vous ne croyez. Savez-vous ce que m'a
dit Chapelain, le premier médecin? qu'il ne pensait pas
qu à moins d'un miracle, le roi fût vivant demain soir.
— Raison de plus pour nous hâter, dit froidement le
prêtre.
— Oui, mais, reprit Catherine, si François II n'existe
plus demain, Charles IX règne, le roi de Navarre est régent
peut-être. Quel compte terrible ne vous demandera-t-il pas
du supplice infamant de son frère? Xe serez-vous pas à
votre tour jugé, condamné?...
— Eh ! madame, qui ne risque rien n'a rien ' s'écria
avec rbalour le cardinal dépité. D'ailleurs, qui prouve
qu'Antoiiip de Navarre .sera nommé Régent? qui prouve que
ce Chapelrun ne se trompe pas? Enfln ! le roi vit encore!
— Plus bas ! plus bas, mon oncle ! dit en se levant Marie
Stuart effrayée. Vous allez réveiller le roi !. Tenez vous
l'avez réveillé.
— Marie... où es-tu? dit en effet la voix faible de François.
— Là, tout auprès de vous, mon doux Sire, répondit
Marie.
— Oh ! je souffre ! reprit le roi, ma tête est comme du
feu ! cette douleur d'oreille comme un éternel coup de poi-
gnard. Je n'ai dormi qu'en souffrant encore. Ah ! c'est
fini de moi, c'est fini !
— Ne dites pas cela! ne dites pas cela! repartit M.n
contenant ses larmes.
— La mémoire me manque, reprit François. Ai-je reçu les
saints sacremens? Je veux les avoir au plus tôt.
— Tous vos devoirs seront remplis, ne vous tourmeni-
pas, cher Sire.
— Je veux voir mon confesseur, monsieur de Brichant :
— Tout à Iheiwe i! sera près de vous, dit Marie.
— ile dit-on au moins des prières? demanda le roi
— Je n'ai presque cessé depuis ce matin. ,
— Pauvre chère Marie!. . et Chapelain, où est il?
— La, dans la chambre voisine, tout prêt à votre appel.
Votre mère et mon oncle le cardinal sont aussi là, siie. les
voulez-vous voir?
— Non, non, toi seule Marie ! dit le mourant. Touri'
toi un peu de ce côté... là... que je te' voie encore une i -^
au moins.
— Courage ! reprit Marie Stuart. Dieu est si bon ! et je le
prie de si grand cœur.
— Je souffre, dit François. Je ne vois plus, j'entends i
peine. Ta main. Marie?
— La ! soutenez-vous sur moi, dit Marie, appuyant l.i
petite tête pâle de son mari sur son épaule.
— Mon àme a Dieu: mon cœur a toi. Marie. Toujours!
Hélas ! hélas ! à dix-sept ans mourir !
— Non, non ! vous ne mourrez pas ! s'écria Marie. Qu'avons-
nous fait au ciel pour iiu'i! nous punisse?
— Ne pleure pas Mniic, reprit le roi. Xous nous rejoin-
drons là-haut. Je ne regrette de ce monde que toi. Si je
t'emmenais avec moi. je serais heureux de mourir. Le
voyage du ciel est plus beau encore que celui d'Italie. Et
puis, il me semble que sans moi tu ne vas plus avoir de
joie. Ils te feront souffrir. Tu auras froid, tu seras .seule ;
ils te tueront, ma pativre âme ! C'est là ce qui m'afflige
plus enccre que de mourir.
Epuisé, le roi retomba sur son oreiller et garda un morne
silence.
— Mais vous ne mourrez pas ! vous ne mourrez pas, sire :
s'écria Jlarie. Ecoutez, j'ai un grand espoir. Lne chance, en
laquelle j'ai foi, nous reste.
— Qu'est-ce à dire? inten-ompit en s'approchant Cathe-
rine de Jlédicis étonnée.
— Oui. reprit Marie Stuart. le roi peut encore être sauvé
et sera sauvé. Quelque chose me criait dans mon cœur
que tous ce* médecins qui l'entourent et le fatiguent sont
des ignorans et des aveugles Jlais i! est un homme habile,
savant et renommé, un homme qui a préservé à Calais les
jours de mon oncle...
— Maure .^mbroise Paré? dit le cardinal.
— Maitre .\mbroise Part ! répéta Jlarie. On disait que cet
homme ne devait pas. ne voudrait pas lui-même avoir entre
ses mains la vie royale, que c'était un hérétique et un mau-
dit, et que. quand même il accepterait la responsabilité
d'ime telle cure, on ne pourrait La lui confier.
— Cela est certain, dit dédaigneusement la reine-mère
— Eh bien ! si je la lui confie, moi I s'écria Marie. Est-ce
qu'un lioinme de génie peut éti-e un traître? Quand on est
grand, madame, on est bon !
— Mais, dit !e cardinal, mon frère n'a pas attendu justpi'à
ce jour pour penser à .•\mbroise Paré. On l'a fait déjà sonder.
— Et qui lui a-t-on envoyé? reprit Marie, des indifférens,
peut-être des ennemis. Moi, je lui ai envoyé un ami silr, et
il viendra.
— Il faut le temps qu'il arrive de Paris, dit Catherine.
Il est en route, il doit même cire arrivé, reprit la
jeune reine. L'ami dont je vous parle à promis de l'ame-
ner aujourd'hui même.
— Et quel est donc cet ami, enfin'' demanda la reine-
mère.
— Le comte Gabriel de Montgommery. madame.
Avant que Catherine ait eu le temps de s'écrier, Dayélle.
la première femilie de Marie Stuart. entra et vint dire à sa
maîtresse
— Le comte Gabriel de Montgommery est là. qui attend
les ordres do madame.
— nh : qu'il entre! qu'il entre: s'écria vivement Jlarie.
CIV
LVEUR D'ESPOIR
— l'n instant ! dit alors Catherine de MédicJs, sèche et
froide. Pour que cet homme entre, madame, attendez au
moins que je sois sortie. S'il vous plaît de confier la vie
LES DEUX DI.\NE
103
du Qls à celui qui a tranché la vie du pire, il ne me plail
pas, à moi, de revoir et d'entendre encore le meurtrier de
mon époux. Je proteste donc contre sa présence en ce lieu,
et Je me retire devant lui.
Et elle sortit en ettet, sans donner à son fils mourant un
regard, un adieu de mère.
Etait-ce parce que ce nom .ithorré de Gabriel de Mont-
gommery lui rappelait la première otiense qu'elle eût eu à
supporter du roi? Cela peut être: toujours est-il qu'elle ne
redoutait pas autant qu'elle voulait bien le dire l'aspect et
la voix de Gabriel; car, en se retirant dans son logement,
voisin de la chambre royale, elle eut soin de laisser la
portière entrouverte, et n'eut pas plus tôt refermé la porte
donnant au dehors sur un corridor désert à cette heure
avancée de la nuit, qu'elle colla tour à tour à la serrure et
son œil et son oreille, pour voir et pour écouter ce qui
allait se passer après son brusque départ.
Gabriel entra, conduit par DaycUe. s'agenouilla pour
baiser la main que lui tendait la reine, et nt un profond
salut au cardinal.
— Eh bien ! lui demanda Marie Stuart impatiente.
— Eh bien ! madame, j'ai décidé maître Paré, dit Gabriel.
Il est Ik.
— Oh ! merci, merci, ami fidèle ! s'écria Marie
— Le roi va-t-11 donc plus mal, madame? reprit à voix
basse Gabriel, en portant un regard inquiet sur le Ut où
François U était étendu sans couleur et sans mouvement.
— Hélas ! il ne va pas mieux toujours ! dit la reine, et
j'avais bien besoin de vous voir. Mailre Ambroise a-t il fait
de grandes difficultés pour venir?
— Non, madame, répondit Gabriel. On le lui avait bien
demandé déjà, mais de fai.nn, m a-l-il dit. à provoquer de
sa part un refus. On voulait qu'il s'engageât d'avance sur
sa tête et son ho.ineur a sûuver le i*oi s;ins l'avoir vu. On
ne lui cachait pas que. comme protestant, il était suspect
d'en vouloir a la vie d'un ijersécuteur des protestans. On lui
témoignait enfin tant de méfiance injurieuse, on exigeait
de lui de si dures conditions, qu'a moins de n'avoir ni
cœur ni prudence, il devrait être nécessairement amené à
s'abstenir, ce qu'il a lai.', à son grand regret, sans être
dès lors autrement pressé par ceux qui lui étaient envoyés.
— Se peut-il qu'on ait ainsi interprété à maître Paré nos
Intentions? dit vivement le cardinal de Lorraine. Pourtant
c'est de la part de mon frère et de la mienne qu'on est
allé le trouver a deii^ '.u trois reprises. On nous rai.portait
à nous ses refus obstinés et ses doutes étranges. Et nous
croyions ceu.x que nous lui avions députés des gens tout à
fait sûrs !
— L'étaient-ils réellement, monseigneur? dit Gabriel. Maî-
tre Paré croit le contraire, maintenant que je lui ai dit
nos véritables sentimens à son égard et les bonnes paroles
de la reine pmir lui. Il en i)ersuadé qu'.î votre insu, on
s'est efforcé, dans un but coupable, de l'écarter du lit de
souffrance du roi.
— La chose est à présent certaine, reprit Charles de Lor-
raine. Je reconnais encore en ceci, murmiir.i-t-il, la main
de la reine-mère... Elle a tout intérêt, en elfet, à ce que son
flls ne soit pas sauvé... Mais corrompra-t-elle donc tous les
dévouemens sur le^que!'' rcus comp.ions? Voici encore un
pend.-int à la nomination de son L'Hôpital :... Comme elle
nous joue !...
Cependant Marie Stuart. laissant le cardinal aux ré-
flexions sur ce qui était accompli, et toute à sa sollicitude
présente, disait à Gabriel :
— Enfin, maître Paré vous a suivi, n'est-ce pas?
— A ma première réquisition, répondit le jeune comte.
— Est-il là?
— Attendant pour entrer votre gracieuse permission,
madame.
— Tout de suite : qu'il vienne donc tout de suite ! s'écria
Marie Stuart.
Gabriel de Montgommery alla un instant à la porte par
laquelle il était entré, et revint introduisant le chirurgien.
Derrière sa porte i elle. Catherine de Médicis guettait
toujours, plus attentive que jamais. -
:\rarie Stuart courut à, la rencontre d'Ambroise, prit sa
main, le conduisit elle-même au lit du cher malade, et,
comme iiour couper court aux compliments :
— Merci d'être venu, maître, disait-elle tout en marchant.
Je comptais sur votre zèle comme je compte sur votre
science .. Venez au lit du roi. vite, au lit du roi.
Ambroise Paré obéi.ssant. sans avoir le temps de pro-
noncer une parole, à l'impatience de la reine, fut bientôt
près du chevet où François II vaincu, pour ainsi dire, par
la douleur, n'avait plus de force que pour exhaler un gé-
missement faible et presque imperceptible.
Le grand chirurgien s'arrêta une minute à contempler
detiout ce'.te petite face amaigrie et comme rétrécie par la
souffrance
Puis il se pencha sur celui qui. pour lui, n'était plus
qu'un malade, et toucha et sonda le douloureux gonflement
LES DEUX DIANE
de l'oreille droite d'une main aussi légère et aussi douce
que celle de Marie.
Le roi sentit instinctivement un médecin et se laissa faire
sans même rouvrir ses yeu.x appesantis.
— Oh : je souffre ! murmura-t-il seulement d'une voix do-
lente, je souffre! Ne pouvez-vous donc me soulager?...
La lumière étant un peu trop éloignée au gré d'.\mbroise,
il fit signe à Gabriel d'approcher le flambeau ; mais Marie
Stuart s'en cmp.ira avant Gabriel, et éclaira elle-même le
chirurgien, tandis qu'il examinait longuement et attentive-
ment le siège du mal.
Cette sorte d'étude muette et minutieuse dura peut-être
dix minutes. Après quoi .Ambroise Paré se redressa, grave
et absorbé par un travail de méditation intérieure, et laissa
retomber le rideau du lit.
Marie Stuart palpitante n'osait l'interroger de peur de
troubler ses pensées. Mais elle épiait son visage avec an-
goisse. Quel arrêt allait-il prononcer?
L'illustre médecin secoua tristement la tête, et il sembla
à la reine éperdue que c'était un arrêt de mort.
— Eli 1 quoi, dit-elle Incap.able de maîtriser plus long-
temps son inquiétude; n'y a t-il donc plus aucune chance
de salut ?
— Il n'y en a plus qu'une, madame, répondit Ambroise
Paré.
— M.Tis il y en a une ! s'écria la reine.
— Oui, madame, et bien qu'hélas ! elle ne soll pas assu-
rée, cependant, elle existe, et j'aurais tout espoir, si...
— Si?... demanda Marie.
— Si celui qu'il faut sauver n'était pas le roi, madame...
— Eh ! s'écria Marie Stuart, traitez-le, sauvez-le comme
le dernier de ses sujets !
— Mais si j'échoue?... dit Ambroise, car enfin Dieu est
seul le maître. Ne maccusera-t-on pas. moi huguenot?
Cette lourde et terrible responsabilité ne va-t-elle pas peser
sur ma main et la faire trembler, alors que j'aurais besoin
de tant de calme et d'assurance?
— Ecoutez, reprit Marie, s'il vit, je vous bénirai toute
ma vie. mais si... s'il meurt, je vous défendrai jusqu'à ma
mort. Ainsi, essayez! essayez! je vous en conjure, je vous
en supjjlie. Puisque vous dites que c'est la seule et dernière
chance, mon Dieu ! ne nous la retirez pas ; c'est là que
serait le crime.
— Vous avez raison, madame, dit Ambroise. et j'essaie-
rai... si l'on me le permet, toutefois; si vous me le per-
mettez vous-même, car, je ne vous le cache pas, le moyen
auquel j aurai recours est extrême, inusité, et, en appa-
rence du moins, violent et dangereux.
— Vraiment? dit Marie toute tremblante, et il n'y en a
pas d'autre?
— Pas d'autre, madame ! Encore est-il temps de l'em-
ployer : dans vingt-quatre heures sûrement, dans douze
heures peut-être, il serait trop tard. Un dépôt s'est formé
à la tête du roi, et, si l'on ne donne pas une issue aux
humeurs par une opération très prompte, 1 épanchement
dans le cerveau doit causer la mort.
— Voudriez-vous donc opérer le roi sur-le-champ ? dit
le cardinal. Je ne prendrai pas cela sur moi seul, d'abord !
— Ah ! voilà déjà que vous doutez ! dit Ambroise. Non.
j'ai besoin du grand jour, et 11 me faut bien le reste de
cette nuit pour penser à tout cela, pour exercer ma main,
pour faire une ou deux expériences... Mais demain matin,
demain à neuf heures, je puis être ici. Soyez-y, madame,
et vous aussi, monseigneur; que monsieur le lieutenant
général y soit, que ceux dont le dévouement au roi est
bien éprouvé v soient ; mais pas d'autres. Le moins de
médecins possible. J'expliquerai alors ce que je compte
taire, et, si vous m'y autorisez tous, avec l'aide de Dieu,
je tenterai cette unique chance que Dieu nous laisse.
— Et jusqu'à demain, pas de danger? demanda la reine.
— Non madame, dit maître Paré. Seulement, il est es-
sentiel que le roi repose et prenne des forces pour cette
opération qu'il doit subir. Je mets dans la boisson Inof-
fensive que je vois sur cette table deux gouttes de cet elixir.
ajouta-t-il en joignant l'acte aux paroles. Faites que le roi
prenne cela tout de suite, madame, et vous le verrez tomber
dans un sommeil plus calme et plus profond. Veillez. veiUez
vous-même, si cela se peut, à ce que, sous aucun prétexte,
ce sommeil ne soit troublé.
— Sovez tranquille! de cela, j'en réponds, dit Marie
Smart "je ne quitterai pas cette place de la nuit.
-C'est très '"mportant. dit Ambroise Paré. Main enan.
je n'ai plus rien à faire ici. et je vous demanderai la per-
mission de me retirer, madame, pour m'occuper du roi
encore et me préparer à ma grande tache.
-i a'^Icz! maître, allez ! dit Marie, et soyez d'avance remer-
clé et béni. A demain. *„h,„i<„. Fsnérez '
_ A demain, madame, reprit Ambro se. Espérez .
Te vais prier toujours ! dit >farie Stuart.
Z vous aussi monsieur le comte, je vous remercie encore
reprlT-eUe en s'adressant à Gabriel. Vous êtes de ceux dont
13
194
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
parlait mallre Paré, et dont le dévouement au roi est
éprouvé. Soyez donc ici demain, je vous prie, pour appor-
ter à votre illustre ami l'appui de votre présence.
— J'y serai, madame, dit Gabriel en se retirant avec le
chirurgien, après avoir salué la reine et le cardinal.
— Et moi aussi, j'y serai ! se dit Catlierine de Wédicis
derrière la porte où elle guettait. Oui, j'y .serai; car ce
Paré est capable de sauver le roi, l'iuibile homme ! et de
perdre ainsi son parti, le prince et moi-même, l'imbécile !..
Mais j'y serai.
CV
SOMMEIL BIEN G.4RDÉ
Catlierine de Médicis resta quelfjue temps à épier, quoi-
qu'il n'y eût plus dans la chambre royale que Marie Stuart
et le cardinal. Mais elle ne vit et n'entendit plus rien d'in-
téressant. La reine fit prendre la potion calmante à Fran-
çois, <iui. selon la pronie.sse d'.^mbioise Paré, parut aussi-
tôt dormir plus paisiblement. Tout retomba dès lors dans
le silence. Le cardinal, assis, songeait ; Marie, agenouillée,
priait.
La reine-mcre .se retira doucement chez elle pour songer
comme le lardinal.
Si elle eut demeuré quelques instaiis de plus, elle eût
pourtant assisté à des clioses vraiment dignes d'elle.
Marie Stuart, se relevant de sa fervente prière, dit au
cardinal :
— Rien ne vous retient de veiller avec moi, mon oncle,
puisque je compte rester ici jusqu'au réveil du roi. Dayelle,
les médecins, et les gens de service à côté, suffiraient s'il
était besoin de quelque chose. Vous pouvez donc aller pren-
dre un peu de repos. Je vous ferai avertir s'il est néces-
saire.
— Xon, dit le cardinal, le duc de Guise, que nombre
d'affaires à expédier a dû retenir jusqu'à présent, ma dit
([u'avant de se retirer il viendrait savoir des nouvelles du
roi, et je lui ai promis qu'il me trouverait auprès de lui...
Et, tenez, madame, n'est-ce pas justement son pas que
j'entends?
— Oh ! qu'il ne 'fasse pas de bruit ! s'écria Marie, s'élan-
çant pour avertir le Balafré.
Le duc de Guise entra en effet tout pale et tout agité.
Il salua la reine, mais, dans sa préoccupation, il ne demanda
lias le moins du monde des nouvelles du roi, et alla droit
à son frère, qu'il prit à part dans la large embrasure
d'une fen.'trc :
— Une terrilple nouvelle ! un vrai coup de foudre ! lui dit-
il pour commencer.
— Qu'y a-t-11 encore? demanda Cliarles de Lorraine.
— Le connétable de Montmorency a quitté Chantilly avec
quinze cents genlilsliommes, dit le duc de Guise. Pour
mieux cacher sa marche, il a évité Paris en venant d'Ecouen
et de Corijeil à Pitliiviers par la vallée d'Essonne. Il sera
demain aux portes d'Orléans avec sa troupe. Je viens d'en
recevoir l'avis.
— C'est terrible, en effet ! dit le cardinal ; le vieux rou-
tier veut sauver la tète de son neveu. Je gage que c'est
encore la reine-mère qui l'a fait prévenir! Et ne pouvoir
rien contre cette femme !
— Ce n'est pas le moment d'agir contre elle, mais d'agir
pour nous, dit le Balafré. Que devons-nous faire?
— Allez avec les nôtres à la rencontre du connétable, dit
Charles de Lorraine.
— Répondez-vous de maintenir Orléans quand je n'y serai
plus avec mes forces? demanda le duc.
— Hélas ! non. c'est vrai, répondit le cardinal. Tous ces
gens d'Orléans sont mauvais, huguenots et Bourbons dans
r.'ime. Mais nous avons du moins pour nous les Etats.
— Et L'Ilôpilal contre nous, songez-y mon frère. Ah ! la
position est dure! Comment va le roi? dit-il enfin, le dan-
ger lui rappelant sa dernière re.ssource.
— Le roi va mal. répondit Charles de Lorraine; mais
.\mbroise Paré, qui est venu ;\ Orléans sur l'invitation de
l:i reine, je vous expliquerai cola, espère encore le sauver
demain matin par une opération hasardeuse, mais néces-
saire, qui peut avoir dlièurenx résultats. Soyez donc ici
il neuf heures, mon frère, pour soutenir .\mbroise, au besoin.
— Certes ! dit le Halafi'é. car là est notre unique e.spolr.
Notre autorité mourrait du coup avec François II ; et pour-
tant qu'il serait bon d'épouvanter et paut-être de faire
reculer le connétable en lui envoyant, pour sa bienvenue, la
tftte de son beau neveu de Condé !
— Oui, ce serait éloquent, c'est bien mon avis, dit le
cardinal réfléchissant.
— Mais ce maudit L'Ilûpital arrête tout ! reprit le Bala-
fré.
— SI. au lieu de sa signature, nous avions sur l'arrêt du
prince celle du roi. dit Charles de Lorraine, rien ne s'oppo-
serait, en somme, n'est-ce pas vrai, mon frère?... à ce
que l'exécution eût lieu demain matin, avant 1 arrivée de
Montmorency, avant la tentative d'Ambroise Paré?
— Ce ne serait pas très légal, mais ce serait possible
répondit le Balafré.
— Eii bien ! dit vivement Charles de Lorraine, laissez-moi
ici, mon frère ; il n'y a rien à faire pour vous cette nuit,
et vous devez avoir besoin de repos; deux heures vien-
nent de sonner à l'horloge du bailliage. H faut ménager
vos forces pour demain. Retirez-vous et laissez-moi. Je veux,
mol aussi, tenter la cure désespérée de notre fortune.
— Qu'est-ce que c'est? demanda le duc de Guise? Ne faites
rien de définitif sans me consulter au moins, monsieur mon
frère !
— Soyez tranquille! si j'ai ce que je veux, j'irai vous
réveiller demain avant le jour pour m'enlendre avec vous.
— A la bonne heure ! dit le Balafré. Sur cette assurance,
je me retire; car il est vrai que je suis épuisé. Mais de
la prudence !
Il alla adresser à Marie Stuart quelques paroles de con-
doléance, et sortit en faisant le moins de bruit possible
sur sa recommandation.
Cependant, le cardinal s'assit devant une table et écrivit
une copie de l'arrêt de la commission dont il avait gardé
l'expédition par devers lui.
Cela fait, il so lova et marcha vers le lit du roi.
Mais Marie Stuart se dressa deuout devant lui et l'arrêta
du geste.
— Où allez-vous? lui dit-elle d'une voix basse et pourtant
ferme et déjà courroucée.
— Madame, répondit le cardinal, II est important, il est
indispensable que le roi signe ce papier...
— Ce qui est important, ce qui est indispensable, dit
Marie, c'est que le roi repose tranquille.
— Son nom au bas de cet écrit, madame, et je ne l'im-
portunerai plus.
— Mais vous le réveillerez, reprit la reine, et je ne le
veux pas. D'ailleurs, il est incapable en ce moment de tenir
une plume.
— Je la tiendrai pour lui. dit Charles de Lorraine. '
— Je vous ai dit : Je ne veux pas ! reprit avec autorité
Marie .Stuart.
Le cardinal s'arrôta un moment, surpris par cet obstacle
auiiuel il n'avait pas songé.
Puis il reprit de son ton insinuant :
— Ecoutez-moi. madame. Ma chère nièce, écoutez-moi.
Je vais vous dire ce dont il s'agit. Vous comprenez bien
que je respecterais le repos du roi. si je n'étais contraint
par la nécessité la i)lus grave. C'est de notre fortune et
de la vôtre, de notre salut et du vôtre (lu'il est ici ques-
tion. Entendez-moi bien. Il faut que ce papier soit signé
par le roi avant que le jour se lève, ou nous sommes per-
dus ! perdus, je vous 1 avoue !
— Cela ne me regarde pas, dit tranquillement Marie.
— Mais si ! mais encore une fois notre ruine est votre
ruine, enfant que vous êtes !
— Eh bien ! que m'importe ! dit la reine. Est-ce que je
me soucie de vos ambitions, moi l Mon ambition, c'est de
sauver celui que j'aime, c'est de préserver sa vie si je puis,
et, en attendant, son précieux repos. Maître Paré ma con-
fié le sommeil du roi. Je vous défends de le troubler, mon-
sieur. Entendez-moi bien, à votre tour. Je vous le défends!
Le roi mort, meure ma royauté ! cela m'est bien égal !
Mais tant qu'il lui re.stera un souffle de vie. Je protéger;ii
ce dernier souffle contre les exigences odieuses de vos intri-
gues de cour. J'ai contribué, mon oncle, plus que je ne
l'aurais dû, je le crois, à raffermir dans vos mains le pou-
voir quand mon François était debout et bien portant ; mais
ce pouvoir je le reprends tout entier dès qu'il s'agit de
faire respecter les dernières heures de calme que Dieu lui
accorde peut-être en cette vie. Le roi. a dit maître Paré, aura
besoin demain du peu de forces qui lui restent. Personne
au monde, sous quelque prétexte que ce soit, ne lui déro-
bera une parcelle de ce sommeil réparateur...
— Mais quand le motif est tellement grave et urgent?... dit
le cardinal.
— Sous quelque prétexte que ce soit, personne au monde
ne réveillera le roi, reprit Marie.
— Ah : mais il le faut ! repartit Charles de Lorraine, hon-
teux à la fin d'être si longtemps arrêté par la seule résis-
tance d'un enfant, de sa nièce. Les intérêts de l'Etat ma-
dame, ne s'accommodent point de ces choses de sentiment.
La signature du roi m'est nécessaire sur-le-champ, et je
l'aurai.
— Vous ne l'aurez pas, monsieur le cardinal, dit Marie
Le cardinal fit un pas encore vers le Ut du roi.
Mais de nouveau, Marie Stuart se mit devant lui et lui
barra le passage.
La reine et le ministre se regardèrent un instant face à
face, aussi palpitaus. aussi courroucés l'un que l'autre.
LliS DEUX DIAXE
19 j
— Je passerai, dit Charles de Lorraine dune voix brève.
— Vous osez doue porter la main sur moi. monsieur?
— Ma nièce !..
— Non plus votre nièce, votre reine !
Ce fut dit d'un ton si ferme, si digne et si royal que le
iidinal interdit recula.
- Oui, votre reine : reprit Marie, et si vous faites encore
un pas, encore un geste, tandis que vous irez au roi. j'irai
a cette porte, moi ; jai>pelleiai ceux qui doivent y veiller, et
iiuit mou oncle, tout ministre, tout cardinal que vous êtes,
idoiinerai, moi la reine, qu'on vous arrête sur l'iieuie
■aime criminel de lèse -majesté.
— Cn tel scandale : .. murmura le cardinal épouvante.
— <Jui de nous l'aura voulu, monsieur V
L'œil étincelant, les niiriiios gonlltes, le sein ému. toute
I altitude déteruiiuèe de la jeune leiue disait assez qu'elle
i \ècuterail sa menace.
Kt puis, elle était si belle, si ttire et en même temps si
ucliante ainsi, que le prêtre au cœur de bronze se sentit
incu et remué.
L homme céda à leiifant ; la raison de lElat obéit au cri
la nature.
- .Mlous : dit le cardinal en soupirant pvofondémeut.
ittendrai donc que le roi s'éveille...
— Merci : dit Marie, revenant à l'accent triste et doux qui
depuis la maladie du roi lui était habituel.
— Mais du moins, reprit Charles de Lorraine, dès qu'il
veillera...
- .S'il est en état de vous entendre et de vous satisfaire,
mon oncle, je n'empêcherai plus rien.
Il fallait bien que le cardinal se contentât de cette pio-
messe. Il alla se remettre à sa table, et Marie revint à <-.-"
prie-dieu. lui. attendant : elle, espérant
Mais les heures lentes de cette nuit de veille passèrent
■ sans que François II se léveillAt. La piome.*se d'.^mbioise
Paré n'avait pas été vaine; il y avait Ijien des nuits ([ue le
roi u'aviMt pas reposé d'un sommeil si long et si profond.
De temps en temps, il fai.sait bien un niouvcmeiit, il i oi's-
salt une plainte, il prononçait un mol. un nom surtout,
celui de Marie.
Mais il t-etombail presque aussitôt dans son assounisse-
ment. Et le cardinal, qui s'était levé en hâte, devait l'Ctour-
ner. désappointé, à sa place.
Il froissait alors dans sa main avec impatience cet arrêt
inutile, cet arrêt fatal et qui. sans la slgnatuie du roi. de-
venait peut-être le sien...
11 vit ainsi peu à peu les flambeaux s'user et pâlir, et
l'aube froide de dfcembrf blanchir le- vilraux...
Enfin, coairae huit heu: es snnii.Ticni , le n.i s'ap-:t.i. ouvrit
les yeux et appela ;
— Marie, es-tu là. Marie?
— Toujours, dit .Marie Stuart.
Charles de Lorraine s'élança, son papier à la main. Il
était encore temps peut-être: un échafaud est vite dressé:...
.Mais, au mèrne instant. Catherine de Médicis rentra, par
SI porte à elle, dans la chambre royale.
— Trop tard : se dit le cardinal. .\li : la fortune rous
abandonne : et si .Xmbroise ne sauve pas le roi. r.ous sommes
perdus !
CVI
LE LU DE MOBT MES ItOIS
La reine-mère, pendant cette nuit, n avait pas perdu son
temps. Elle avait d'abord envoyé diez le roi de Navarre le
cardinal de Tournon. sa créature, et avait arrêté ses con-
ventions écrites avec les Bourbons. l"uis. avant le jour, elle
avait reçu le chancelier L'Hôpital, qui lui apprit l'arrivée
prochaine à Orléans de son allié le connétabe. L'iiôpital,
prévenu par elle, promit de se trouver à neuf heures dans
la (grande salle du Bailliage qui précédait la chambre du
roi, et d'y amener amant de partisans de Catherine qu'il
pourrait en trouver. Enfin, la reine-mère avait fait mander
pour huit heures et demie Chapelain et deux ou trois autres
médecins royaux dont la médiocrité était l'ennemie-née du
génie d'.\mbrolse Paré.
Ses précautions ainsi prises, elle entra la première, comme
nous l'avons vu. dans la chambre du roi qui venait de
sévelller. Elle alla d'abord au lit de son fils, le contempla
quelques lustans en hochant la tête comme une mère dou-
loureuse, mit un baiser sur sa main pendante, et. en es-
suyant une ou deux larmes, vint s'asseoir de façon à l'avoir
toujours en vue.
Elle aussi, comme Marie Stuart. voulait désormais veiller,
à sa manière, sur cette précieuse agonie.
Le duc de Guise entra presque aussitôt. Après avoir
échangé quelques mots avec Marie. Il alla vers son frère.
— Vous n'avez donc rien fait? lui demanda-t-il
— Hélas ; je n'ai rien pu faire, répondit le cardinal.
— La chance tourne contre nous alors, reprit le Ualafré
11 y a foule ce matin dans l'anticliambre d'.-\ntoine de Na-
varre.
— Et de Montmorency, avez-vous des nouvelles?
— Aucune. J'en ai vainement attendu jusqu'ici. 11 n'aura
pas pris la voie directe. Il est peut-être maintenant aux
portes de la ville. Si Ambroise Paré échoue dans son opé-
rartion. adieu notre fortune ! reprit avec consternation Char-
les de Lorraine.
Les médecins, avertis par Catherine de Médicis. arrivèrent
cn ce momenl.
La reine-mère les conduisit elIe-inOme au lit du roi, dont
les souffrances et les gémissemens avalent recommencé.
Les médecins exaiuinèreiit tour â lour leur royal malade,
^)uis se gioupcreut dans un coin pour se consulter. Ciiaj'c-
lalu proposait un cataplasme pour attirer au deliors les
humeurs; mais les deu.x autres se proiioncèrein pour l'injec-
tion dans l'oreille d'une certaine eau comiiosée.
Ils venaient de s'arrêter à ce dernier moyeu quand Am-
broise Vuré entra, accomnagné de Cabriel.
.\près avoir été e.\aminer l'état du roi, il rejoignit ses con-
frères.
.\mbroise Paré, chirurgien du duc de Guise, et dont la
renommée de science s'étiil déjà établie, était maintenant
une autorité avec laquelle il fallait compter. Les médecins
lui apprirent donc ce qu'ils venaient de résoudre.
— Le remède est insuffisant, je l'atrirme, dit Ambroise
l'are à voix haute, et cependant il faut se hâter; car le cer-
veau se remplira plutôt que je ne l'aurais cru.
— Oh: hàtez-vous donc, au nom du ciel i s'écria Marie
Stuart, qui avait entendu.
La reine-mère et les deux Cuises se rapprochèrent alors
des médecins et se mêleront à eux.
— Avez-vous donc, maître Paré, demanda Chapelain, un
moyen meilleur et plus prompt que le nôtre ?
— Oui, dit Paré.
— Et lequel?
— Il faudrait trépaner le roi, dit .\mhroi.se Paré.
— Trépaner le roi : s'écrièrent les trois médecins avec hor-
reur.
— En quoi donc consiste cette opération? demanda le
" duc de Guise.
— Elle est peu connue encore, mcnseignenr, dit le chi-
rurgien. Il s'agit, avec un instrument inventé r»ar moi et
que je nomme trépan, de pratiquer sur le sommet de la tète,
ou plutôt sur la partie latérale du cerveau, une ouverture
lie la largeur d'un angelot.
— Dieu de miséricorde! s'écria avec indignation Catherine
de Médicis. Porter le fer sur la tête du roi t Et vous l'ose-
riez :
— Oui, madame, répondit simplement Ambroise.
— Mais ce serait un assassinat ! reprit .Catherine.
— Eh ! madame, dit Ambroise, trouer la tête avec science
et précaution, n'est-ce pas faire seulement ce que fait joui'-
nellement sur le champ de bataille l'épée aveugle et vio-
lente? Pourtant, combien de blessures ne guérissons-nous
pas?
— Enfin, demanda le cardinal de Lorraine, répondez-
vous des jours du roi? maître Ambroise.'
— Dieu seul a la vie et la mort des Iiommes dans ses
mains, vous le savez mieux que moi. monsieur le cardinal
Tout ce que je puis assurer, c'est que cette chance est la
dernière et la seule de sauver le roi. Oui, c'est l'unique
chance : mais ce n'est qu'une chance.
— Vous dites pourtant que votre opération peut réussir,
n'est-ce pas. Ambroise ? dit le Balafré. Voyons, l'avez-vous
déjà pratiquée avec succès?
— Oui. monseigneur, répondit .ambroise Paré; il y a peu
de temps encore sui- monsieur de La Bretesche, rue de la
Harpe, à la Rose Rouge, et. pour parler de choses que mon-
seigneur pourra mieux connaître, je la lis au siège rie < •'
lais a monsieur de Pienne, qui avait été blessé sur la
brèche.
Ce n'était peut-être pas sans intention qu'Ambrolse Paré
rappelait les souvenirs de Calais. Toujours est-il qu'il réus-
sit et que le duc de Guise parut frappé :
— i;n effet, il m'en souvient, dit-il. Dès lors, je n'hésite
plus. mol... je consens à l'opération.
— Et mol aussi, dit Marie Stuart que son amour éclairait
sans doute.
— Mais non pas mol ! s'écria Catherine.
— Eh ; madame, puisqu'on vous dit que c'est notre seule
chance ! reprit Marie.
— Qui dit cela ? Ht la reine-mère. Maître Ambroise Paré.
un hérétique? Mais ce n'est pas l'avis des médecins.
— Non. madame, dit Chapelain, et ces messieurs et mol
nous protestons contre le moyen que propose maître Paré.
— Ah! voyez-vous bien? s'écria Catherine triomphante.
Le Balafré, hors de lui. alla à la reine-mère et l'emmena
.lans l'embrasure d'une croisée •
190
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Madame, écoutez ceci, lui dit il à voix basse et les
dents serrées, vous voulez que votre fils meure et que votre
prince de Coudé vive !... Vous êtes d'accord avec les Bour-
bons et avec les Montmorency !.. Le marché est conclu, le*
dépouilles sont partagées d'avance !... Je sais tout. Prenez
garde:... je sais tout, vous dis-je :...
Mais Catherine de Xlédicis n'était pas de celles qu on inti-
mide, et le duc de Guise se tourvosait. Elle ne comprit que
mieu.K la nécessité de l'audace, puisque son ennemi jetait
ainsi le masque avec elle. Elle lui lança un regard fou-
droyant, et, lui échappant par un mouvement soudain, elle
courut a la porte qu'elle ouvrit à deux battans elle-même.
— Monsieur le chancelier ) cria-t-elle.
L'Hôpital, selon les ord-e'; reçus, se tenait là dans la
grande salle, attendant. Il y avait rassemblé tout ce qu'il
avait pu rencontrer de partisans de la reine-mère et des
princes.
A l'appel de Cathei'ine, il s'avança en hâte, et les grou-
pes de seigneurs se pressèrent curieusement du coté de la
porte ouverte.
— Monsieur le chancelier, continua Catherine, à voix
haute pour être bien entendue, on veut autoriser sur la per-
sonne du roi uue opération violente et désespérée. Maître
Paré prétend lui percer la tête avec un instrument. Moi, sa
mère, ,!e proteste avec les trois médecins ici présens contre
ce crime .. Jlonsieur le cliancelier, enregistrez ma déclara-
tion.
— Fermez cette porte ! s'écria le duc de Guise.
Malgré lés murmures des gentilshommes réunis dans la
grande salle, Gabriel fit ce (pi ordonnait le duc
Le chancelier seul resta dans la chambre du i-oi.
— Maintenant, monsieur le chancelier, lui dit le Balafré,
sachez que cette opération dont on vous parle est néces-
saire, et que la reine et moi, le lieutenant général du
royaume, nous répondons, sinon de lopération, au moins
du chirurgien.
— Et moi, s'écria Ambroise Paré, j accepte en ce moment
suprême toutes les responsabilités qu'on voudra m'imposer.
Oui, je veux bien qu'on prenne ma vie si je ne parviens pas
â sauver celle du roi. Mais hélas ! il est bien temps ! Voyez le
roi ! voyez !
François II, en effet, livide, immobile, les yeux éteints,
semblait ne plus voir, ne plus entendre, ne plus exister. 11
ne répondait plus, ni aux caresses, ni aux appels de Marie.
— Oh ! oui, hâtez-vous ! dit celle-ci â Ambroise, hâtez-voiis,
au nom de Jésus ! Tâchez seulement de sauver la vie du roi,
je protéserai la vôtre.
— Je n'ai le droit de rien empêcher, dit le chancelier impas-
sible, mais mon devoir est de constater la protestation de
madame la reine-m' re.
— Monsieur de L'Hôpital, vous n'êtes plus chancelier, re-
prit froidement le duc de Guise. Allez, Ambroife, dit-il a-.i
chirurgien
— Nous nous retirons, nous, dit Chapelain an nom des
méde( ins.
— Soit, répondit Ambroise. J'ai besoin du plus gi'and
calme autour de moi. Laissez-moi donc, si vous voulez, mes-
sieurs. Tour être seul maître, je serai seul responsable
Depuis quelques instants, Catherine de Jlédicis ne pronon-
çait plus une parole, ne faisait plus un mouvement. Elle
s'était retirée près de la fenêtre et regardait dans la cour
du Bailliage, où l'on entendait un grand tumulte. Mais.
dans la crise de ce dénouement, per.sonne, hormis elle,
n'avait prêté d'attention au bruit du dehors.
Tous, et le chancelier lui-même, avaient les yeux rivés sur
Ambroise Paré, qui avait repris le sang-froid supérieur du
grand chirurgien, et qui préparait ses instrumens.
Mais au moment où il se penchait vers François II, le
tumulte éclata plus proche, dans la salle voisine même.
Un amer et joyeux sourire éclaira les lèvres pâles de Cathe-
rine. La porte s ouvrit avec violence, et le connétable de
Montmorency, armé comme en guerre, apparut menaçant
sur le seuil.
— J'arrive fi propos !.. s écria le connétable.
— Qu'est-ce que cela signifie? dit le duc de Guise en met-
tant la main sur sa dague.
Forcément. Ambroise Paré s'était arrêté. Vingt gentils-
hommes accompagnaient Montmorency et se répandaient
jusque dans la chambre. A son côté, on voyait Antoine de
Bourbon et le prince de Condé. De plus, la reine-mère et
L'Hôpital vinrent se ranger auprès de lui. Il n y avait même
plus moyen d'employer la force pour être les maîtres dans
la chambre royale.
— A mon tour, dit Ambroise désespéré, je me retire.,.
— Maître Paré, s'écria Marie .Stuart, moi, la reine, je
TOUS ordonne de poursuivre l'opération !
— Eh ! madame, reprit le chirurgien, je vous al dit que
le plus grand calme m'était nécessaire!... Et vous voyez!.,.
11 TOonti'a le connétable et sa suite.
— Monsieur Chapelain, dit-il au premier médecin, essayez
votre Injection.
— Ce serait l'affaire d'un instant, dit vivement Chapelain.
Tout est préparé.
Assis'.é de ses deux confrères, il pratiqua sur-le-champ l'in-
jection dans l'oreille du roi.
Marie Stuart, les Guises, Gabriel, .\mbroise laissaient
faire et se taisaient, écrasés et comme pétrifiés.
Le connétable bavardait sottement tout seul.
— A la bonne lieure ! disait-il. satisfait de la docilité for-
cée de maître Paré. Quand je pense que sans moi vous alliez
ouvrir comme cela la tète du roi. On ne frappe ainsi les
rois de France que sur les champs de bataille, voyez-vous!...
Le fer de I ennemi peut seul les toucher, mais le fer d'un
chirurgien, jamais !
Et, Jouissant de rabattement du dtic de Guise, il reprit :
— Il était temps que j'arrivasse. Dieu merci! .\h ! mes-
sieurs, vous vouliez, me dit-on, faire trancher la tète à.
mon cher et brave neveu, le prince de Condé ! Mais vous
avez réveillé le vieux lion dans son antre, et le voici! J'ai
délivré le prince; j'ai parlé aux Etats (lue vous opprimiez.
J ai, comme connétable, congédié les sentinelles que vous
aviez mises aux portes d'Orléans. Depuis quand est-il d'usa.ïe
de donner ainsi des gardes au roi, comme s'il n'était pas
en sûreté au milieu de ses sujets?. .
— De quel roi parlez-vous? lui demanda .4mbroise l'ai-é ;
il n y aura bientôt plus d autre roi que le roi Charles I.X ;
car vous voyez, messieurs, dit-il aux médecins, malgré votre
injection, le cerveau s'engage, 1 épanchement commence.
Catlierinc de .Médicis vit bien à I air désolé d'Ambroise que
tout espoir était perdu.
— ■ Votre règne s'achève donc, monsieur, ne put-elle s'em-
pêcher de dire au Balafré.
François 11, en ce moment, se souleva par un brusque mou-
vement, rouvrit de grands yeu.x effarés, remua les lèvres
comme pour balbutier un nom, puis retomba lourdement
sur l'oreiller.
Il était mort.
.\mbroise Paré, par un geste de douleur, l'annonça aux
assistans.
— Ah ! madame ! madame ! vous avez tué votre enfant !
cria Marie .Stuart à Catlierine en bondissant éperdue, effa-
rée, vers elle.
La reine-mère enveloppa sa bru d'un regard venimeux et
glacé, où déborda toute la haine qu'elle avait couvée pour
elle pendant dix-huit mois.
— Vous, ma chère, lui dit-elle, vous n'avez plus le droit
de parler ainsi, entendez-vous ; car vous n'êtes plus reine.
.•\h ! si fait ! reine en Ecosse. Et nous vous renverrons au
plus tôt régner dans vos brouillards.
Marie Stuart. par une réaction inévitable après ce premier
élan de la douleur, tomba, faible et sanglotante, à genoux,
aa pied du lit où gisait le roi.
— Madame de Fiesque, continua tranquillement Cathe-
rine, allez tout de suite chercher le duc d'Orléans.
— Messieurs, reprit-elle en regardant le duc de Cuise et
le cardinal, les Etats, qui étaient peut-être à vous il y a un
quart d'heure, sont maintenant à nous, vous vous en doute',
bien. Il est entendu entre monsieur de Bourbon et mol que
je serai régente et qu'il sera lieutenant général du royaume.
Mais vous, monsieur de Guise, vous êtes encore le grand-maî-
tre, accomplissez donc le devoir de votre charge, annoncez
la mort du roi François II.
— Le roi est inort ! dit le Balafré d'une voix sourde et
profonde.
Le roi d'armes répéta à voix haute sur le seuil de la
grand'sallo. selon le cérémonial d usage :
Le roi est mort ! le roi est mort ! le l'oi est mort 1 Priez
Dieu pour le salut de son ftme.
Et, tout de .suite, le premier gentilhomme reprit :
— Vive le roi !
Dans le même instant, madame de Fiesque amenait le
duc il'Orléans à la reine-mère, qui le prit par la main et
sortit avec lui pour le montrer aux courtisans criant autour
d'eux t
— A'ive notre bon roi Charles IX !...
— Voil.'l notre forltme échouée ! dit tristement le cardinal
à son frère resté seul en arrière avec lui.
— La nôtre peut-être, mais non pas celle de notre maison,
répondit l'ambitieux. Il faut songer à préparer les voles à
mon flls, maintenant.
— Comment renouer avec la reine-mère? demanda Charles jj
de Lorraine pensif. 1
— Laissons-la se brouiller avec ses Bourbons et ses hugue-
nots, dit le Balafré.
Ils quittèrent la chambre par une porte dérobée en conti-
nuant de cau.ser...
— Hélas ! hélas ! murmurait Marie Stuart baisant la main
glacée de François 11. il n'y a pourtant ici que moi qui
pleure pour lui. ce pauvre migpon qui m'a tant aimée !
— Et moi. madame, dit en s'avançant. les yeux pleins de
larmes. Gabriel de Montgommery. qui s'était jusque-là tetui
à l'écart.
LES DEUX DIANE
lî)7
— Oh : merci : lui dit Marie avec un regard où elle mit
son âme.
-- Et je ferai plus que de le pleurer, reprit ù deml-volx
Gabriel en suivant de loin d'un œil de colère Montmorency
qui se pavanait i coté de Catlierine de Jlédicis ... Oui. je le
vengerai peut-être, en reprenant l'œuvre inaclievée de ma
propre vengeance. PuiS(|ue ce connétable est redevenu puis-
sant, la lutte entre nous n'est pas finie !
Gabriel, en présence de ce mort, gardait donc, liélas ! lui
aussi, une pensée personnelle.
pour ainsi dire, heure par heure, à Catherine de Médicis
et même â ses oncles, pressés aussi, pour des motifs ditférens,
de lui voir quitter la France. Mais Marie ne pouvait se
résoudre, ei!e. â s'éloigner de ce doux pays où elle avait
été une reine si lieureuse et si aimée. Jusque dans les dou-
loureux souvenirs iiui lui rappelaient son veuvage préma-
turé, ces lieux cliéris avaient pour elle un charme et une
poésie auxquels elle ne pouvait s'arracher.
Marie Stuart ne sentait pas seulement cette poésie, elle
1 exprimait aussi Elle ne pleura pas seulement la mort de
Marie reconnut Gabriel.
Décidément, Régnier La Planche a raison de dire •■ qu il
fait mauvais être roi pour mourir ».
Et il n'a pas moins raison sans doute quand il ajoute :
• Durant ce règne de François deuxième, la France servit
de théâtre où furent jouées plusieurs terribles tragédie? que
la postérité, à juste occasion, admirera et détestera tout
ensemble. •
CVII
ADIEU, FRANCE;...
Huit mois après la mort de François If, le 15 août 1561,
Marie Stuart était sur le point de s'embarquer d Calais pour
son royaume d Ecosse.
Ces huit mois elle les avait disputés jour par jour et.
François If comme une femme, elle la chanta comme une
muse. Brantôme, dans son admiration pour elle, pous a
conservé la douce complainte qu'elle fit ;i cette occasion, et
qui se peut comparer au,x plus remarquables poésies de
cette époque :
En mon triste et dou.x chant.
D'un ton fort lamentable.
Je jette un deuil tranchant
De perte incomparable.
Et en soupirs croissans
Passent mes meilleurs ans.
Fut-U un tel malheur
De dure destinée.
Ni si triste douleur
De dame fortunée.
Que mon cœur et mon œil
Volent en bière et cercueil l
lOS
ALEWXDRE DUMAS ILLUSTRE
Que dans mon doux printemps,
A fleur de ma jeunesse
Toutes les peines sens
D une extrême tristesse
Et en rien n'ai plaisir
Qu'en regret et désir.
Ce qui m'était plaisant
lie devient peine dure !
Le jour le plus luisant
Est pour moi nuit obscure
Et n'est rien si exfiuis
(;ui de moi soit requis !
Si en quelque séjour,
Soit en liois, soit en prés,
Soit â l'aube du jour
Ou soit sur la vcsprée,
Sans cesse mon cœur sent
Le regret d'un absent.
Si parfois vers les cieux
Viens à dresser ma Tue,
Le doux trait de ses yeux
Je vois en une nue.
Si les baisse vers l'eau.
Vois c«mme en un tombeau.
Si je suis en repos
Sommeillant sur ma couche,
J oy qu'il me tient propos,
Je le sens qui me touclie !
En labeur, en recoy.
Toujours est près de moi.
Mets, clianson. ici fln
.\ ta triste complainte
Dont sera le refrain :
.\mour vraie et sans feinte
Qui pour séparation
N'aura diminution.
C'est à Reims oti elle s'était retirée d'abord, auprès de son
oncle de Lorraine, que Marie Stuart laissa échapper cette
plainte harmonieuse et touchante. Elle resta jusqu'à la fln
du printemps en Champagne. Puis, les troubles religieux
qui avaient éclaté en Ecosse exigèrent sa présence en ce
pays. Duu autre côté, l'admiration presque passionnée
que Charles IX enfant témoignait en parlant de sa belle-soeur
in(iuiétait l'ombrageuse régente Catlierine. Il fallut donc
que Marie Stuart se résignât â partir.
i;ile vint au mois de juillet prendre congé de la cour à
Saint-Germain, et les marques de dévouement et presque
d'adoration qu'elle y reçut augmentèrent encore, s'il était
possible, ses amers regrets.
Son douaire, assigné sur la Touraine et le Poitou, avait
été fixé à vingt mille livres de rente ; elle emportait aussi
eu Ecosse de riches joyaux, et cette proie pouvait tenter
quelque écumeur de mer. On craignait de plus pour elle
quelque violence de la part d'Elisabeth d'.\ngleterre. qui
voyait dans la jeune reine d'Ecosse une rivale. Nombre de
gentilshommes s offrirent donc â escorter Marie jusque
dans son royaume, et. (piand elle arriva â Calais, elle se
vit entourée, non seulement de ses oncles, mais de monsieur
de Damvllle. de lirantôme. enfla de la meilleure part de
cette cour élégante et clievaleresque.
Marie trouva dans le port de Calais deux galères qui
l attendaient, toutes prêtes à sou premier ordre. Mais elle
resta encore à Calais six jours, tant ceux qui l'avaient
accompagnée justiue-ia, arrivés au terme fatal, avaient
Iieine à se séparer d elle !
Enfin, le 15 août fui. comme nous l'avons dit. fixé pour
le départ. Le temps, ce jour-là, était gris et triste, mais
sans vent et sans pluie.
Sur le rivage même, et avant de mettre le pied sur la
planche du bateau qui l'allail emmener. Marie, pour remer-
cier tous ceux qui l'avaient escortée jusqu'aux limites de
la patrie, voulut donner à chacun d'eux sa main à baiser
dans un adieu suprême.
Tous vinrent donc, tristes et respectueux, s'agenouiller
devant elle, et poser tour à tour leurs lèvres sur cette main
adorée.
Le dernier de tous fut un gentilhomme qui n'avait pas
quitté depuis Saint-Germain la suite de Marie, mais qui
pendant la route était resté constamment en arrière, caché
par son manteau et son chapeau, et qui ne s'était montré
et n'avait parlé à personne.
Mais ciuand 11 vint à son tour s'agenouiller devant la
reine, son chapeau à la main, Marie reconnut Gabriel de
Montgommery.
— Quoi ! c'est vous, comte ! lui dit-elle. Ah : je suis heu-
reuse de vous revcïir encore, ami fidèle, qui avez pleuré
avec moi mon roi mort. Mais, si vous étiez parmi ces nobles
gentilshommes, pourquoi donc ne vous ètes-vous pas mon-
tré à moi î
— J'avais besoin de vous voir et non d'être vu, madame,
répondit Gabriel. Dans mon isolement, je recueillais mieux
mes souvenirs et savourais plus intimement la douceur
qu'il y avait pour moi à remplir envers vous un si clier
devoir.
— Merci encore une fois de cette dernière preuve d'atta-
chement, monsieur le comte, dit Marie Stuart. Je voudrais
vous en témoigner ma reconnaissance mieux qu'avec des
paroles. Mais je ne puis plus rien, et, à moins qu'il ne vous
plaise de me suivre dans ma pauvre Ecosse, avec messieurs
de DamviUe et Urantôme...
— Ah ! ce serait mon vœu le plus ardent, madame :
s'écria Gabriel. Mais un autre appel me retient en France.
Une personne, qui m'est aussi bien chère et bien sacrée et
que depuis plus de deu.x ans je n'ai pas revue, m'attend a
l'Iieure qu'il est ..
— S'àgirait-il de Diane de Castro? demanda vivemsiit
Marie.
— Oui, madame, dit Gabriel. Par un avis reçu à Paris
le mois dernier, elle me mandait à Saint-Quentin pour
aujourd'hui tô août. Je n'arriverai près d'elle que demain ;
mais, quel que soit le motif pour lequel elle me demande,
elle me pardonnera, jeu suis sur, quand elle saura que
je n'ai voulu vous quitter qu au moment où vous quittiez
la France.
— Chère Diane: reprit Marie pensive, oui, elle m'a aimée,
elle aussi, et elle a été pour moi une sœur. Tenez, monsieur
de Montgommery, reraettez-iui en souvenir de moi cet an-
neau, et allez la rejoindre bien vite. Elle a besoin de vous
peut-être, et, dès qu'il s'agit d'elle, je ne veux plus vous
reienir. Adieu, mes amis, adieu, tous. On m'attend. Il faut
que je parte, hélas I il le faut.
Elle s'arracha aux adieux qui voulaient la retenir
encore, mit le pied sur la planclie du bateau, et
passa sur la galère de monsieur de Mèvillon. suivie des
seigneurs enviés qui devaient l'accompagner jusqu'en
Ecosse.
Jlais de même que l'Ecosse ne pouvait consoler Marie de
la Fi-ance. ceux qui venaient avec elle ne pouvaient lui faire
oublier ceux qu'elle quit'au. Aus?i était-ce ceu.i-là qu'elle
semblait aimer le plus. Debout, à la proue de la galère,
elle ne cessait de saluer de son mouchoir qu'elle tenait à
la main, et dont elle essuyait ses larmes, les parens et
les amis qu'elle laissait sur le rivage.
Enfin, elle entra en pleine mer. et sa vue fut attirée mal-
gré elle vers un bâtiment qui allait rentier dans le pori
d'où elle sortait et qu elle suivait des yeux, enviant sa de-
tinée, lorsque tout à coup le navire se pencha en avant
comme s'il eût reçu un choc sous-mariu, et. tremblant
depuis sa quille jusqu'à sa mâture, commença, au milieu
des cris de son équipage, à s'enfoncer dans la mer ; '-e
qui se fit si rapidement ciu'il avait disparu avant que ' i
galère de monsieur de Mèvillon eût pu lancer s,a barque a
son secours. l"n instant on vit surnager, â l'endroit ou
s'était abimé le vaisseau, quelques points noirs qui se
maintinrent un instant sur la surface de l'eau, puis s'enfon
cèreiit les uns après les autres, avant qu'on put arriver jus-
qu'à eux. quoi(iue l'on fît force de rames : si bien que la
barque revint sans avoir pu sauver un seul naufragé.
— O mon Dieu ! Seigneur ! s'écria Marie Stuart, quel
augure de voyage est celui-ci !
Pendant ce temps, le vent avait Iraichi. et la galère
commençait de marcher à la voile ; ce qui permettait à la
chiourme de se reposer. Marie voyant quelle s'éloignait
rapiclcment de la terre, s appuya sur la muraille de l.i
poupe, les yeux tournés vers le port, la vue obscurcie par
de grosses larmes, et ne cessant de répéter :
— .\dieu. France ! adieu, France :...
Elle rest.a ainsi près de cinq heures, c'est-à-dire jusqu'au
moment où la nuit tomba, et sans doute elle n'eût poiiii
pensé à se retirer d'elle-même si Brantôme ne fù; venu
la prévenir qu'on l'attendait pour souper.
.\lors, redoublant de pleurs et de sanglots :
— C'est bien à cette heure, ma chère France, dit-elle, que
je vous perds tout à fait, imisque la nuit, jalouse de mon
dernier bonheur, apporte sou voile noir devant mes yeux
pour me priver d'un tel bien. Adieu donc, ma chère Franc,
je ne vous verrai jamais plus '
Puis, faisant signe à Brantôme qu'elle allait descendre
après lui. elle prit ses tablettes, en tira un crayon, s'assit
(
(
LES DEUX DIANE
liO
sur un banc, et, .lux derniers rayons du jour, elle écrivit
ces vers si connus :
Adieu, plaisant pays de France !
O ma patrie
La plus chérie.
Qui a nourri ma jeune enfance !
Adieu. France adieu, mes beaux jours I
La nef qui disjoint nos amours
N'a eu de moi que la moitié :
rne part te reste, elle est tienne.
Je la lie a ton amitié.
Pour que de l'autre il te souvienne.
Alors elle descendit enûn, et, s'approcliant des convives
qui lattendaient :
— J'ai fait tout le contraire de la reine de Carthage. dit-
elle ; car Didon, lorsqu'Enée s'éloigna d'elle, ne cessa de
regarder les Ilots, tandis que mol je ne pouvais détaclier
mes yeux de la terre.
On l'invita A s'asseoir et à souper, mais elle ne voulut
rien prendre, et se retira dans sa chambre en recomman-
dant au timonier de la réveiller au joiu' si 0:1 voyait en-
core la terre.
De ce côté du moins la fortune favorisa In pauvre Marie :
car. le vent étant tombé, le bâtiment ne marcha toute la
nuit qu'a 1 aide de rames ; de sorte que. lor.sque le jour
revint, on était encore en vue de la France.
Le timonier entra donc dans la chambre de la reine ainsi
qu'elle le lui avait ordonné ; mais il la trouva éveillée, as-
sise sur son lit, et regardant par sa fenêtre ouverte le rivage
bien-aimé.
Cependant cette joie ne fut pas longue, le vent fraîchit et
Ion perdit bientôt la France de vue. Marie n'avait plus
qu'un espoir, c'est qu'on apercevrait au large la flotte an-
glaise, et qu'on sei-ait obligé de rebrousser chemin. Mais
cette dernière cliance écliappa coiume les autres; un
brouillai-d si épais qu'on ne pouvait se voir d'un bout de
la galère à l'autre, s'étendit sur la mer, et cela comme par
miracle, puisqu'on était en plein été. On navigua donc au
hasard, courant le danger de faire fausse route, mais aussi
évitant celui d'être vu de l'ennemi.
En effet, le troisième jour, le brouillard se dissipa, et
1 on se trouva au milieu de rochers où, sans aucun doute,
la galère se fut brisée si l'on eiit fait deux encablures Je
plus. Le pilote alors prit Ixauteur, reconnut qu il était sur
les côtes d'Ecosse, et ayant tiré très habilement le navire
des récifs où il était engagé. Il aborda à Leith, près d'Edim-
bourg.
Les beairx esprits qui accompagnaient Marie dirent qu'on
avait pris terre par un brouillai'd dans un pays brouillé et
brouillon. Marie n'était nullement attendue ; aussi lui
fallut-il. pour gagner Edimbourg, se contenter, pour elle et
pour sa suite, de pauvres baudets mal harnacliés. dont quel-
ques-uns étaient sans selle, et n'avaient pour brides et pour
élriers que des cordes. Marie ne put s'empêclier de compa-
rer ces pauvres liaquenées aux magnifiques palefrois de
France, quelle était habituée û voir caracoler aux citasses
et aux tournois. Elle versa encore quelques larmes de re-
gret eu comparant le pays qu'elle quittait avec celui où
elle venait d'entrer. Mais bientôt, avec sa grâce charmante,
essayant de sourire a travers ses pleurs :
— Il faut bien prendre son mal en patience, dit-elle, puis-
que j'ai échangé mon paradis contre un enfer.
Telle fut l'ai-rivée de Marie Stuart en Angleterre. Nous
avons raconté ailleurs (I) le reste de sa vie et sa mort,
et comment l'Angleterre impie, ce bourreau fatal de tout
ce que la France eut de divin, tua avec elle la grâce, comme
elle avait déj.i tué rin.spiration en Jeanne d'Arc, comme
elle devait tuer dans Napoléon le génie.
CONCLUSION
Ce fut seulement le lendemain 'G août que Gabriel arriva
à Saint-Quentin.
A la porte de la ville, il trouva Jean Peuquoy qui l'atten-
dait.
— Ah! vous voilà donc enfin, moiisieur le comte! lui
dit le brave ti.sserand. J'étais bien sur que vous viendriez !
Trop tard, malheureusement! trop tard!
— Comment ! trop tard? demanda Gabriel alarmé-
— Hélas ! oui : la lettre de madame Diane de Castro ne
TOUS mandait-elle pas peur hier 15 août?
(1) Les Sluiirls
— Sans doute, dit Gabriel, mais sans insister sur cette
c'a'te précise, mais sans me dire pour quel objet madame de
Castro réclamait ma présence.
— Eh bien! monsieur le comte, reprit Jean Peuquoy,
c'est hier 15 août que madame de Castro, ou plutôt la soeur
Bénie, a prononcé les vœu.\ éternels qui la font désormais
religieuse, sans retour possible au monde.
— Ah ! fit Gabriel palissant.
— Et, si vous aviez été là, reprit Jean Penquoy, vous
seriez parvenu, peut-être, à empêcher ce qui est mainte-
nant accompli.
— Non, dit Gabriel, d'un air sombre, non, je n'aurais
pas pu, je n'auiais pas dCi. je n'.aurais pas voulu même
m'opposer à ce dessein. Et c'est la Proviilciice sans doute
qui m'a retenu à Calais! Mon cœui-, en effet, eût été brisé
de son impuissance devant ce sacrince, et la pauvre chère
àme qui se donnait à Dieu aurait eu elle-même, peut-être
à .souffrir plus de ma présence qu'elle n'a du souffrir de
son Isolemetit en ce moment solennel.
— Oli ! dit Jean Peuquoy, elle n'était pas seule!
— Oui, reprit Gabriel, vous étiez là. vous, Jean, et Ba-
bette, et les malheureux, ses obligés, ses amis...
— Il n'y avait pas que iicus, monsieur le comte, dit Jean
Peufjuoy. La .sœur Bénie avait aussi prés d'elle sa mère.
— (Vui? madame de Poitiers? s'écria Gabriel.
— Oui, monsieur I3 comte, mad.ime de Poitiei'S elle-
même qui, sur une lettre de sa fille, est accourue de sa
retraite de Chaumont-sur-Loire, a hier assisté à la céré-
monie, et doit encore être, à l'heure qu'il est, à côté de la
nouvelle religieuse.
— Oh ! dit Gabriel effrayé, pourquoi madame de Castro
a-t-elle fait venir cette femme?
— Mais, monseigneur, comme elle l'a dit à Babette cette
femme est, api'ès tout, sa mère.
— N'importe ! dit Ctabriel, je commence à croire que
j'aurais dû cti'e là hier. Si madame de Poitiers est venue,
ce ne saurait être pour faire le bien, ce ne saui-ait être pour
remplir un devoir. Allons au couvent des Bénédictines,
voulez-vous, maître Jean? J'ai hâte maintenant plus que
jamais de revoir madame de Castro. Il me semijle qu'elle
a be.soin de moi. Allo-is vite !
On introduisit sans difficulté au parloir du couvent Ga-
briel lie Moutgommery, dont l'arrivée était attendue depuis
la veille.
Diane était déjà dans ce parloir avec sa mère.
Gabriel, en la revoyant après un« si longue absence, em-
porté par un irrésistible élan, alla tomber, pâle et morne, à
genoux devant la grille qui les séparait a jamais l'un de
1 autre.
— Ma sœur ! ma sœur !... put-il dire seulement.
— Mon frère ! répondit avec douceur la sœur Bénie.
Une larme coulait lentement le Ion;; de sa joue. Mais,
en même temps, elle souriait, comme doivent sourire les
anges.
Gabriel, en détournant un peu la tête, aperçut l'autre
Diane, madame de Poitiers- Elle riait, elle, comme doivent
rire les démons.
Mais Gabriel, ,avec une méprisante insouciance, ramena
aussitôt vers la sceur Bénie et son regard et sa pensée.
— Ma sœur! répéta-t-il encore avuc ardeur et angoisse.
Diane de Poitiers reprit alors froidement :
— C'est sans doute comme votre sœur en Jésus-Christ,
monsieur, que vous saluez de ce nom celle qui s'appelait
hier encore madame de Castro'! ..
— Que voulez-vous dire, madame? Grand Dieu! que vou-
lez-vous dire ? demanda Gabriel en se levant tout fré-
missant :
Plane de Poitiers, sans lui répondre directement, s'a-
dressa à sa fille.
— Mon enfant, voici, je crois, le moment de vous révéler
co secret dont je vous parlais hier et que mon devoir, ce
me semble, me défend de vous cacher plus longtemps.
— Oh! qu'est-ce que c'est? s'écria Gabriel éperdu.
— Mon enfant, continua tranquillement mad.ime de
Poitiers, ce n'est pas seulement, je vous l'ai dit, pour vous
bénir que je suis sortie de la retraite où, grâce à monsieur
de Moutgommery, je vis depuis près de deux années. Ne
voyez aucune ironie dans mes paroles, monsieur, dit-elle
d'un ton Ironique potr répondre à un mouvement de Ga-
briel. Je vous sais gré, en vérité, de m'avoir arrachée,
violemment ou non, à un monde impie et corrupteur. Je
suis heureuse à présent : la grâce ma touchée, et l'amour
de Dieu remplit tout mon cœur. Poir vous remercier, je
veux vous épargner un péché, un crime peut-être.
— Oh! qu'est-ce que c'est? dit à :on tour la sœur Bénie
palpitante-
— Mon enfant, continua Diane de Fcltiers avec .son Infer-
nal sang-froid. J'imagine qu'hier j'aurais pu d'un mol
arrêter sur vos lèvr.'s les vœux sacrés que vous alliez pro-
noncer. Mais m'aripartenait-il, à mol pauvre pécheresse, si
200
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
heureuse d'être délivrée des chaînes terrestres, m'apparte-
nait-il de dérober à Dieu une âme t:ui se donnait à lui,
libre et chaste ? Non : et je me suis tue.
— Je n'ose pas deriner • >n n'ose pas ! murmurait Gabriel.
— Aujourd'hui, mon enfant, reprit l'ex-favorite, je romps
le silence parce que je vois, à la douleur et à 1 ardeur de
monsieur de Montgommery, que vous possédez encore sa
pensée tout entière. Or, il faut qu'il vous oublie, il le
faut. Et pourtant s il se berçait toujours de cette illusion
que vous pouvez être sa sœur, la Dlle du comte de Mont-
gommery, il laisserait sans remords ses souvenirs s'égarer
vers vous... Ce serait un crime: un ciirae dont je ne veux
pas. moi convertie d'hier, être la comi lice. Diane, sachez-
le dohc : vous n êtes pas la sœur de monsieur le comte,
mais [lien réellement la fille du roi Iienri II, que monsieur
le comte a si malheureusement frappé dans ce tournoi fatal.
— Horreur ! s'écria la sœur Bénie en se cachant le visage
de ses deux mains.
— Vous mentez, madame ! dit Gabriel avec vjolence...
vous devez mentir: la preuve que vous ne mentez pas?...
— La voici, répondit paisiblement Diane de Poitiers en
lui tendant un papier quelle prit dans son sein.
Gabriel saisit le papier d'une main tremblante eî le lut
avidement.
— C'est, continua madame de Poitiers, une lettre de vo-
tre père écrite quelques jours avant sa mort, comme vous
vrjez. Il s y plaint de mes rigueurs, comme vous voyez
encore. Mais il se résigne, comme vous pouvez voir aussi,
cil songeant qu'enfin je serai bientôt sa femme et que l'a-
mant n'aura gardé à l'époux qu'une part de bonheur plus
entière et plus pure- Oh ; les termes de celte lettre, signée
et datée, ne sont nullement équivoques, n'est-ce pas?
Vous voyez donc, monsieur de Montgommery, qu'il eût été
criminel à vous de penser à la sœur Eénie : car aucun lien
du sang ne vous unit à celle qui est maintenant l'épouse
de Jésus-Christ. Et. en vous épargnant une telle impiété,
j espère bien mètre acquittée envers vous, et vous avoir
pa.vé, et au delà, le bonheur dont je jouis par vous dans
ma .solitude. Nous sommes quittes, â présent, monsieur le
comte, et je n'ai plus rien à vous dire.
Gabriel, pendant ce discours railleur, avait achevé de
lire la lettre funeste et sacrée. Elle ne permettait aucun
doute, en effet. C'était pour Gabriel comme la voix de son
père sortant de la tombe pour attester la vérité.
Quand le malheureux jeune homme releva ses yeux
égarés, il vit Diane de Castro gisante, évanouie, au pied
d'un prie-dieu
11 sélança instinctivement vers elle. Les épais barreaux
de fer l'arrêtèrent.
En se retournant, il vit Diane de Poitiers sur les lèvres
de laquelle errait un sourire de satisfaction placide.
Fou de douleur, il fit deux pas vers elle, la main levée ..
Mais il s'arrêta épouvanté de lui-même, et se frappant
de la main le front c< mrae un insensé, cria seulement:
Adieu, Diane, adieu : et prit la fuite...
S'il fut resté une seconde de plus, il n'eût pu s'empêcher
d écraser cette mère impie comme une vipère !...
Hors du couvent, Jean Peuquoy l'attendait bien Inquiet.
— Ne m'interrogez pas ! ne me demandez rien ! lui cria
d'abord Gabriel avec une sorte de frénésie.
Et, comme le brave Peuquoy le regardait avec un éton-
nement douloursux :
— Pardonnez-moi, lui dit-il plus doucement, je touche, je
crois, à la démence. Je ne veux pas penser, voyez-vous.
C est pour échapper à ma pensée que je m'en vais, que je
fn'enfuls à Paris. Accompagnez-moi, si vous voulez bien,
ami, ju.squ'à la porte de la ville où j'ai laissé mon cheval.
Mais, par grâce, ne me parlez pas de moi, parlez-moi de
vt^us...
Le digue tisserand, autant pour otéir à Gabriel que
pour tâcher de le distraire, raconta alors comme quoi Ba-
bewe se portait à merveille, et l'avait récemment rendu
j.ère d'un jeuhe Peuquoy, de superbe venue ; comme quoi
leur frère Pierre allait venir s établir armurier à Saint-
Quentin : comme quoi enfin on avait reçu le mois précé-
dent, par un reitre le Picardie rentrant dans ses foyers,
des nouvelles de Martin-Guerre, toujours heureux avec sa
ntrtrande dulcifiée-
Mais il faut avouer que Gabriel, comme aveuglé par la
dr.uleur, ne comprit ou n'entendit même qu'imparfaitement
ce récit de joie.
Pourtant, quand il arriva avec Jean Peuquoy ,\ la porte
de Paris. Il serra cordialement la main du bourgeois
— Adieu, ami. lui dit-U. Merci de votre bonne afTectIon.
Rappelez mon souvenir à tous ceux que vous aimez. Je
suis heureux de vous voir heureux : pensez quelquefois
vous qui prospérez, à moi qui souffre.
Et sans attendre d'autre réponse que les larmes qui bril-
laient dans les yeux de Jean Peuquoy, Gabriel monta à
cheval et s'élança au galop
A son arrivée à Paris, comme si le sort eût voulu l'acca-
bler de tous les denUs à la fois, il trouva sa bonne nour-
rice, Aloyse, morte, sans l'avoir revu, après une courte
maladie...
Le lendemain, il alla chez l'amiral de Coligny.
— Monsieur l'amiral, lui dit-il, je sais que les persécu-
tions et les guerres religieuses ne vont pas tarder à recom-
mencer, malgré tant d'efforts pour les prévenir. Sachez
que désormais je puis offrir à la cause de la réforme, non
seulement ma pensée, mais aussi mon épée. Ma vie n'est
plus bonne qu'à vous servir, pren.-;z-la et ne la ménagez
pas C'est dans vos rangs, d'ailleurs, que je pourrai le
mieux me défendre contre un de mes ennemis, et achever
de châtier l'autre...
Gabriel pensait à la reine régente et au connétable.
Pas n'est besoin de dire que Coligny reçut avec enthou-
siasme l'inappréciable auxiliaire dont il avait éprouvé tant
de fois la bravoure et l'énergie
L'histoire du comte, à parUr de ce moment, fut donc
celle des guerres de religion qui ensanglantèrent le règne
de Charles IX.
Gabriel de Slontgoœmery joua un lôle terrible dans ces
guerres, et, à chaque événement grave, son nom prononcé
fit pâlir Catherine de Médicis.
Quand après le massacre de Va.s3y, en 1562 Rouen et
toute la Normandie se déclarèrent ouvertement pour les hu-
guenots, on nomma, comme le principal auteur de ce sou-
lèvement de toute une province, le comte de Montgommery.
Le comte de Montgommery était la même année, à la
bataille de Dreux, où il fit des prodiges de valeur.
Ce fut lui, dit-on, qui y blessa d'un coup de pistolet le
connétable de Montmorency, qui commandait en chef et
il l'eût achevé, si le i rince de Porcien n'eût protégé le con-
nétable, et ne l'eût reçu pi isonnier
On sait comment, un mois après cette bataille où le Ba-
lafré avait arraché la victoire aux mains inhabiles du con-
nétable, le noble duc de Guise fut tué en trahison devant
Orléans par le fanatique Poltrot.
Montmorency, débarrassé de son rival mais privé de son
allié, fut moins heureux encore à la bataille de Saint-De-
nis en 1567 qu'à, celle de Dreux.
L'Ecossais Robert Stuart le sommait de se rendre. Il
lui répondit en le frappant au visage du pommeau de son
épée. Quelqu'un alors lui tira un coup de pistolet qui l'attei-
gnit au flanc, et il tomba mortellement blessé.
A travers le nuage de sang qui se répandit sur ses yeux,
il crut reconnaître le visage de Gabriel.
Le connétable expira le lendemain...
Pour n'avoir plus d ennemis directs, le dômte de Mont-
gommery n'eu ralentit pas ses coups. Mais il semblait in-
vincible et imprenable.
Quand Catherine de Médicis demanda qui avait ramené
le Béarn sous la loi de la reine de Navarre, et fait recon-
naître le prince de Béarn généralissime des huguenots ; on
lui répondit : Montgommery.
Quand, le lendemain de la Saint-Barthélémy (1572), la
reine-mère, impatiente de vengeance, s'informa, pour avoir
plutôt fait, non de ceux qui avaient péri, mais de ceux
qui avaient échappé, le premier nom qu'on lui cita fut celui
du comte de Montgommery.
Montgommery se jeta dans La Rochelle avec Lanoue. La
Rochelle soutint neuf grands assauts et coûta quarante
mille hommes à l'armée royale. Elle garda sa liberté en
capitulant, et Gabriel put en sortir sain et sauf.
Il s'introduisit alors dans Sancerre, assiégé par le gou-
verneur du Berri. Il s'entendait assez bien, on s'en souvient,
à la défense des places. Une poignée de Sancerrois, sans
autres armes que des bâtons ferrés, résistèrent quatre mois
à un corps de six mille soldats. En capitulant, lis obtinrent,
comme ceux de La Rochelle, liberté de conscience et sûreté
de personnes.
Catherine de Médicis voyait avec une terreur croissante
lui échapper sans cesse son ancien et Insaisissable ennemi.
Montgommery laissa le Poitou qui était en feu, et revint
enflammer la Normandie qui se pacifiait.
Parti de Saint-Lô. il prit en trois jours Carentan et dégar-
nit Valognes de toutes ses munitions. Toute la noblesse
normande vint se ranger sous ses bannières.
Catherine de Médicis et le roi mirent aussitôt sur pied
trois armées, et firent publier dans le mans et au perche
le ban et l'arrière-ban. Le chef des troupes royales fut le
duc de Matignon.
Cette fois, Montgommery ne combattait plu:. Perdu dans
les rangs de ses religionnaires, il tenait tête directement et
personnellement à Charles IX, et avait son armée comme
le roi avait la sienne.
Il combina un plan admirable et qui devait lui assurer
une éclatante victoire.
Il laissa Matignon assiéger Saint-Lô avec toutes ses trou-
LES DEUX DIANE
201
pos, quitta secrf^tement la ville, et se rendit à Domfront.
La, François du Hallot devait lui amener toute la cavalerie
de Bretagne, d'Anjou et du pays de Caux. Avec ces forces
réunies, il tomberait à l'improviste sur l'armée royale de-
vant Salnt-Lû. qui, prise entre deux leux, serait exterminée.
Mais la trahison vainquit linvincible. Une enseigne aver-
tit Matignon du départ secret de Mongommery pour Dom-
Jront, où quarante cavaliers seulement l'accompagnaient.
Matignon tenait bien moins à la prise de Saiut-Lô qu'à
celle de Montgommery. Il laissa le siège à un de ses lieu-
teuans, et accourut devant Domfront avec deux régimeus,
six cents chevaux et une puis.-^ante artillerie.
Tout autre que Gabriel de Montgommery se fût rendu
sans essayer une résistance Inutile. Mais lui, avec quarante
hommes, voulut tenir tête à cette armée.
11 faut lire dans l'histoire de De Thou le récit de ce
siège incroyable.
Domfront résista douze jours. Le comte de Montgomme-
ry fit pendant ce temps sept sorties furieuses. Enfin, quand
les murailles de la ville, trouées et chancelantes, furent
comme livrées à l'ennemi. Gabriel les abandonna, mais
pour se retirer et combattre dans la tour dite de Guil-
laume de Bellëme
Il n'avait plus avec lui que trente hommes.
Matignon commanda pour l'assaut une batterie de cinq
pièces de grosse artillerie, cent gentilsliommes cuirassés,
sept cents mousquetaires, et cent piquiers.
L'attaque dura cinq lieures. et six cents coups de canon
furent tirés sur le vieux donjon.
Au soir, Montgommery n'avait plus que seize hommes,
mais il tenait encore. Il passa la nuit à réparer la brèche
comme un simple ouvrier.
L'assaut recommença avec le jour. Jlatignon avait reçu
pendant la nuit de nouveaux renforts. 11 y avait alors, au-
tour du donjrm de Belléme et de ses dix-sept combattans,
quinze mille Soldats et dix-huit pièces de canon.
Ce ne fut pas le courage qui manqua aux assiégés, ce
fut la poudre.
Montgommery, pour ne pas tomber vivant aux mains de
ses ennemis, voulut se passer son épée au travers du corps.
Mais Matignon lui envoya un parlementaire qui lui jura
au nom rtu chef: Qu'il aurait la vie sauve et la liberté de
se retirer.
Montgommery se rendit sur la foi de ce serment. Il eût
dû pourtant se rappeler Castelnau.
Le jour même, on l'envoyait garrotté à Paris, Catherine
de Médicis le tenait enfin ! C'était par une trahison, mais
que lui importait ? Charles IX venait de mourir ; en atten-
dant le retour de Henri III de Pologne, elle était reine-ré-
gente et toute-puissante.
Montgommery, traduit devant le parlement, fut condamné
à mort le 26 juin 1574.
Il y avait quatorze ans qu'il combattait la femme et les
fils de Henri II.
Le 27 juin, le comte de Montgommery, auquel, par un
raffinement de cruauté, on venait d'appliquer la question
extraordinaire, fut porté sur l'échafaud et décapité. Son
corps fut déchiré ensuite en quatre quartiers.
Catherine de Médicis assistait à l'exécution...
.\insi finit cet homme extraordinaire, une des âmes les
plus fortes et les plus belles qu'ait vues le seizième siècle.
Il n'av.Tit jamais paru qu'au second rang; mais il s'était
toujours montré digne du premier. Sa mort accomplit jus-
qu'au bout les prédictions de Nostradamus :
Enfin, l'aimera, puis las ! le tuera
Dame de roy.
Diane de Castro ne vit point cette mort. La sœur Bénie
éiait morte l'année précéuente. abhesse des Bénédictines de
Saint-Quentin.
TABLE DES MATIÈRES
DEUX DIANE
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
\ 11.
VIII.
\
.M.
\ll.
MU.
XIV.
\\.
\\ I.
Wll. .
\\ III.
.\l\. ■
.\\.
\XI.
X.MI.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI. ■
XXVII. -
XXVIII. -
XXIX.
XXX.
XXXI. ■
X.XXII.
XXXIII. -
XXXIV.
.XXXV.
Pages
L'n fils de comte et une fille de roi 5
Lne mariée qui joue ù la poupée 8
Au camp in
... l:!
... r.
. . I."l
. . . ir,
... I!l
La mailressc d'un roi
La chaml)re des Enfanis de France .
Diane de i;aslro
Les p.ilenôtres de M. le connélaljlc.
Un carrousel hfurcux
Qu'on peut passer a c6lé de sa deslinée surs
la connaître
Êléiïie pendant la comédie. 20
■ La paix ou la stuerrc 2h
Un double fripon 25
■ La cime lUi bonheur ^Jfj
Diane de Poitiers . a'i
■ Catherine de Médicis 30
Amant ou frère? 32
L'horoscope 33
Le pis aller d'une cotiuette :r>
Comment Henri II. du vivant de son père.
commença à recueillir son hcrilage 37
De l'ulililé des anus 38
- Où il est démontré que la jalousie a pu abolir
quebiuefois les litres avant la Révolution
française 30
- Quelle est la preuve la plus éclatante c|ue
puisse tlonner une femme qu'un homme
n'est [las son amant -'il
■ Un dévouement inutile i2
■ Que les taches de sang no s'effacent jamais
complètement ■'i^
- La rançon héroïque 'ilj
■ Jean Peuquoy le tisserand As
Gabriel A IVeuvrc .M
Où Martin-Guerre n'est pas adroit 51
• Où Martin-Guerre est maladroit 52
■ Ruse de guère e M
■ La mémoire d'Arnauld du Thill fx>
- Théologie 50
La sœur Bénie M
■ Une victorieuse défaite CO
- Arnaukl du Thill fait encoie ses pclites af-
faires
fa
X-XXVI. — .Suite des honorables négociations de mailre
Arnauld du Thill ;
XXXVII.
XXXVIII.
X.XXIX.
XL.
XM.
XLI I.
XLIII.
XLIV.
XLV.
XLVI.
XLVII.
XLMII.
XI.IX.
L.
Lord Wentworlh Cô
Le geôlier amoureux G7
La maison ilel'armuritr 68
Où de nombreux événements sont rassemblés
avec beaucoup ti'art CO
Comment Arnauld du Thill fit pendre .\rnauld
du Thill. à Noyon
Les rêves bucoliques d'Arnauld du Thill. . . .
Les armes de Pierre Peuquoy, les cordes de
Jean Peuquoy et les pleurs de Babette
Peuquoy . . . '.
Suite des tribulations de Martin Guerre
71
80
Où la vertu de Martin-Guerre commence à se
réhabiliter 82
■ l'n philosophe et un soldat 83
Où la grSce de Marie Stuart passe dans ce ro-
man aussi fugitivement que dans l'histoire
de France 80
L'autre Diane 88
Une grande idée pour un grand homme. ... 89
Divers profils de gens d'épée 00
Pages
LI. — Adicssc de la maladresse 0*3
LU. — Le 31 décembre l.%7 05
MIL — Pendant la canonnade 07
l.l\ . — Sous la lente 00
I.V.— Les pelilcs barques sau\enl Us grands navires. 11(1
L^ I. — Obicuri soLi sub noctc 1():i
L\II. — Entre deux abîmes lo'i
L\ III. — Arnauld du Thill absent exerce encore fur ce
pauvre Martin-Guerre une mortelle influence. lot;
Ll\. — Lord Wentworlh aux abois 108
I.X. — Amour dédaigné loî)
l.\l. — .\mour partagé .112
I.X 11. — Le Balafré . 113
LMIl. — Dénouement partiel . 115
LXl\ . — Heureux auspices . . 117
LXV. — Un qu.Tlrain .121
L\\ I — Le vicomte de Monigommery 123
LWII. — Joie et angoisse 125
!.X\ III. — Précaulions 12G
LXIX. — Prisonnier au secret 128
L.X.X. — Le comte de Monlgon^meiA . . 120
LXXI. — le gentilhcmnie errant 131
LXXII. — Où l'on retrouve Arnauld du Thill 133
LXXIIl. — La justice tians l'embarras 1^*5
LX.XIN. — Les méprises ont l'air de vouloir recommencer. 137
I.X.X\ . — Le rêquisitoîic d'un criminel conlre lui-méir.c. 139
LXXVI. — Justice l'.2
LXXVII. — Deux leltres IVi
LXXVm. — Un conciliabule protestant l'id
LXXIX. — Autre épreuve l'.O
LXX.X. — Une dangereuse démarche 151
LXXXI. — L'imprudence de la précaution 1.53
LXX.XII. — Occasions I5'i
L.X.XXIII. — Enlre deux devoirs l-'iO
I.XXXIV. — Présages ir^t
LXXXN . — Tournoi falal 1"''
BÉGNE DE FUANÇOIS II
, L\XX\ 1. — Nouvel élat de choses Ii.l
LXN.XVll.'— Suite des vengeances de Gabriel n;2
LXXXVIII. — Changement de tempéralure 10.
LXXXIX. — Guife et c;olignY I«;
XC. — Happoris et dénonciations h H
XCI. — Un espion 170
XCII. — Un délateur . . • 171
XCIII. — Roi et reine enfans 173
XCIV. — Fin du voyage en Itiilic . . .... 175
XCV. — Deux appels 177
XCVI. — Une confiance périlleuse 178
XCVII. — Déloyauté de la loyauté l^o
XCVIII. — Le commencement de la fin 182
XCIX. — La forêt de (.h.lleau-Hcgnault 18:t
G. — De la politique au seizième siècU . 185
CI. — Le tumulle d'Amboise 187
f'.ll. — Un acte de loi 18«
cm. — Autre échantillon de poliliqi c !'■«'
CIV. — Lueur d'espoir lOi
GV. — Sommeil bien garde lO'i
CVI. — Le lit de mort des rois 105
GVII. — Adieu, France! !!•''
Conclusion '3^
I
ALEXANDRE DUMAS
ILLUSTRE
Le
Page du Duc de Savoie
ILLUSTRATIONS
Gustave DORE
PARIS
A. LE VASSEUR ET C", É'DITEURS
33, rue de Fleurus, 33
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
PREMIÈRE PARTIE
CE QU'EUT Pn VOIR IN HOMME l'LACÉ SfR LA PLt.S HAUTE TOUR UIIESUINEERT. DANS LA JOURNÉE
DU 5 MAI 1555, VERS DEUX HEURES DE LAI'RÉS-MIDI
Transportons de plein saut, sans prèfat-e. sans préambule,
ceux de nos lecteurs qui ne craindrDni pas de faire, avec
nous, une enjambée de trois siècles dans le ijassé. en pré-
sence des hommes que nous avons a leur faire connaître, et
au milieu des événements auxquels nous allons les faire
assister.
Nous sommes au 5 mal de l'année 1355.
Henri II règne sur la Fi'ance ;
Marie Tudor, sur r.\n(rleterre ;
Cliarles-Qulnt, sur l'Espagne, l'Allemagne, les Flandres.
l'Italie et les deux Iodes, c'est-à-dire sur un sixième du
monde
La scène s'ouvre aux environs de la petite ville d'Hesdln-
Fert, qu'achève de rebâtir Emmanuel-I'hllihert. prince de
Piémont, en remplacement d'Jiesdin-le-Vieux, qu il a pris
et rasé l'année précédente, — Donc, nous voyagions dans
cette partie de l'ancienne France qu'on appelait alors l'Ar-
lois. et qu'on appelle aujourd'luii le département du Pas-de-
Calais.
Nous disons de l'ancienne France, car un instant l'Artois
a été réuni au patrimoine de nos rois par Philippe-Auguste,
19 vainqueur de Saint-Jean-d'Acre et de Bouvines ; mais,
entré, en 1180. dans la maison de France, donné, en 1237.
par saint Louis, à Uobert. son frère cadet, il s'égara, aux
mains de trois femmes. Maliaud. Jeanne I" et Jeanne II,
dans ti-ois maisons diirérenUs. Puis, avec Marguerite, sœur
de Jeanne II et fille de Jeanne l">. Il passa au comte Louis
de Mille, dont la nUe le fit entrer, en même temps que les
comtés de Flandres et de .Ncvers. dans la maison des ducs
de Bourgogne Enlln. f liarles le Téméraire mort, Marie de
liourgogne, dernière héritière du nom gigantesque et des
biens immenses de sou père, alla, le jour où elle épousa
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Maximiliea, fils de l'empereur Frédéric III, réunir nom et
richesses au domaine de la maison d'Autriche, lesquels s'y
engloutirent comme un neuve qui se perd dans l'Océan,
C'était là une grande perte pour la France, car l'Artois
était une belle et riche province. Aussi, depuis trois ans,
avec des chances capricieuses et des fortunes diverses,
Henri II et Charles-Quint luttaient-ils corps à corps, pied â
pied, front contre front, Charles-Quint pour la conserver,
Henri II pour la reprendre.
Pendant cette guerre acharnée, où le fils retrouvait le vieil
ennemi de son père, et, comme son père, devait avoir son
Marignan et son Pavie, chacun avait rencontré ses bons et
ses mauvais jours, ses victoires et ses défaites. La France
avait vu l'armée en désordre de Charles-Quint lever le siège
de Metz, et avait pris Alarienbourg, Bouvines et Dinant ;
l'Empire, de son côté, avait emporté d'assaut Thérouanne
et Hesdin, et, furieux de sa défaite de Jletz, avait brûlé
l'une et rasé l'autre.
Nous avons comparé Metz à Marignan, et nous n'exagé-
rons pas. Une armée de cinquante mille hommes d'infante-
rie, de quatorze mille chevaux, décimée par le froid, par
la maladie, et, disons-le aussi, par le courage du duc Fran-
çois de Guise et de la garnison française, s'évanouit comme
une vapeur, disparut comme une fumée, laissant, pour toute
trace de son existence, dix mille moi-ts, deux mille tentes
et cent vingt pièces de canon !
La démoralisation était telle, que les fuyards n'essayaient
pas même de se défendre. Charles de Bourbon poursuivait
un corps de cavalerie espagnole ; le capitaine qui comman-
dait ce corps s'aiTête et va droit au chef ennemi :
— Prince, duc ou simple gentilliomme lui dit-il, qui que
fu sois enfin, si tu combats pour la gloire, cherche une autre
occasion; car, aujourd'hui, tu égorgei'ais'des hommes trop
faibles, non seulement pour te résister, mais encore pour
prendre la fuite.
Charles de Bourbon remit son épée au fourreau, ordonna
à ses hommes d'en faire autant ; et le capitaine espagnol et
sa troupe continuèrent leur retraite sans être flavantage in-
quiétés par eux.
ChaflesQuint avait été loin d'imiter cette clémence. Thé-
rouanne prise, il avait ordonné que la ville fût livrée au pil-
lage, rasée jusqu'en ses fondements ; qu'on détruisit, non
seulement les édifices prof.lnes, mais encore les églises, les
monastères et les hôpitaux ; qu'on n'y laissât, enfin, aucun
vestige de muraille; et, de peur qu'il n'y restât pierre. sur
pierre, il requit les habitants de la Flandre et de l'Artois
pour en disperser les débris.
L'appel de destruction avait été entendu. Les populations
de l'Artois et de la Flandre, auxquelles la garnison de Thé-
rouanne causait de grands dommages, étaient accourues ar-
mées de pioches, de marteaux, de boyaux et de pics, et la
ville avait disparu comme Sagonte sous les pieds d'Annibal,
comme Carthage au souffle de Scipion.
II en était arrivé d'Uesdin comme de Thérouanne.
Mais, sur ces entrefaites. Emmanuel-Philibert avait été '
nommé commandant en chef des troupes de l'Empire dans
les Pays-Bas, et. s'il n'avait pu sauver Thérouanne, il avait,
du moins, obtenu de rebâtir Hesdin.
II avait accompli en quelques mois ce travail immense,
et une nouvelle ville venait de s'élever comme par enchan-
tement à un quart de lieue de l'ancienne. Cette nouvelle
Tille, située au milieu des marais du Mesnil, sur la rivière
de la Candie, était si bien fortifiée, qu'elle faisait encore,
cent cinquante ans après, l'admiration de Vauban, quoique
pendant lé cours de ces cent cinquante ans, le système de
fortifications eut entièrement changé.
Son fondateur l'avait appelé Ilesdin-rccl ; c'est-â-dire que.
pour forcer la ville nouvelle à se souvenir de son origine,
11 avait joint à son nom ces quatre lettres : F. E. K. T.
données avec la croix blanche par l'empereur d'Allemagne,
après le siège de Rhodes, à Amédée le Grand, treizième
comte de Savoie, et qui signifient; Forlituao ejiis Jtliodum
lenuil, c'est-â-dirc : Son courage a sauvé Ithodes.
Mais ce n'était pas le seul miracle qu'cfit opéré la pi-omo-
tlon du jeune général auquel Charles-Quint venait de confier
la conduite de son armée. Grâce i la discipline rigide qu'il
avait su établir, le mallieureux pays qui, depuis quatre ans,
était le théâtre de la guerre, commençait à respirer ; les
ordres les plus sévères avaient été donnés par lui pour em-
pêcher le pillage et môme la maraude ; tout clief contreve-
nant était désarmé et mis. sous sa tente, en vue de toute
l'armée, à des arrêts plus ou moins longs; tout soldat pris
en flagrant délit était pendu.
Il en résultait que, comme l'hiver de 1554 à 1555 avait â
peu près fait cesser les hostilités de part et d'autre, les ha-
bitants de l'Artois venaient de passer quatre ou cinq mois
qui, comparativement aux trois années écoulées entre le
siège de Metz et la reconstruction d'Hesdin, leur avalent
paru un échantillon de l'âge d'or.
Il y avait bien encore de temps en temps, par-ci par-lâ,
quelciue cliâteau incendié, quelque ferme pillée, quelque
maison dévalisée, sou par les Français, qui tenaient Abbe-
viUe. Doullens et Montreuil-sur-M?r, e( qui hasardaient des
excursions sur le territoire ennemi, soit par les pillards in-
corrigibles, reitres, lansquenets et bohèmes, que l'armée
impériale traînait à sa suite ; mais Emmanuel-Philibert fai-
sait si bonne chasse aux Français, et si rude justice aux
Impériaux, que ces catastrophes devenaient de jour en jour
plus rares.
Voilà donc où l'on en était dans la province d'Artois et
particulièrement dans les environs d'Hesdin-Fert, le jour où
s'ouvre notre récit, c'est-à-dire le 5 mai 1555.
Mais, après avoir donné à nos lecteurs un aperçu de
l'état moral et politique du pays, il nous reste, pour complé-
ter le tableau, à leur donner une idée de son aspect maté-
riel, aspect qui a totalement changé depuis cette époque
grâce aux envahissements de l'industrie et aux améliora-
tions de la culture
Disons donc, afin d'arriver à ce résultat difficUe que nous
nous proposons, et qui a pour but de reproduire un passé
presque évanoui, disons donc ce que, pendant cette journée
du 5 mai 1555, vers deux lieures de laprès-midi, eut vu une
homme qui, monté sur la plus haute tour d'Hesdin, et le
dos tourné à la mer, eût embrassé l'horizon s'étendant en
demi-cercle sous son regard, depuis l'extrémité septentrio-
nale de cette petite chaîne de collines derrière laquelle se
cache Béthune, jusqu'aux derniers mamelons méridionaux.
de cette mùme ciiaiiie au i.ied desquels s'élève Doullens.
Il eût eu d'abord, en face de lui, s'avançant en pointe verS'
les rives de la Candie, l'épaisse et sombre forêt de Sahit-
Pol-sur-Ternoise, dont le vaste tapis vert, jeté ainsi qu'un
manteau sur l'épaule des collines, allait, au bas du
versant opposé, tremper sa lisière aux sources de la Scarpe.
qui est à l'Escaut ce que la Saône est au Khône, ce que la
Moselle esl^ au Rhin.
A la droite de cette forêt, et, par conséquent, à la gauche
de lobservateur que nous supposons placé sur la plus haut
tour d'Hesdin-Fert, au fond de la plaine, sous l'abri de ce.
mêmes collines qui ferment l'iiorizon, les bourgs d'Enchin ei
de Fruges. perdus au milieu des fumées bleuâtres de leurj
cheminées, fumées qui les enveloppent comme une vapeu_
transparente, comme un voile diaphane, indiquaient que les'
frileux habitants de ces provinces septentrionales n'avaient
point encore, malgré l'apparition des premiers jours de
printemps, dit un adieu réel au feu, ce joyeux et fidèle ami
des jours d'hiver.
En avant de ces deux villages, et semblable à une senti-
nelle qui se serait hasardée à sortir de la forêt, mais qui,
mal rassurée encore, n'aurait pas voulu complètement aban-
donner sa lisière, s'élevait une joUe petite habitation, moi-
tié ferme, moitié château, appelée le Paçcq.
On voyait, pareil à un ruban doré flottant sur la robe
verte de la plaine, le cliemin qui, partant, uniiiue d'abord,
de la porte de la ferme, se séparait bientôt en deux branches,
dont l'une venait droit à Hesdin, et dont l'autre, contour-
nant la forêt, dénonçait les relations établies entre les habi-
tants du Parcq et les villages de Frévent, d'Auxy-le-Château
et de Xouvion en Pontliieu.
La plaine qui s'étendait de ces trois bourgs a Hesdin for-
mait le bassin opposé à celui que nous venons de décrire,
c'est-à-dire qu'elle était située à la gauche du bassin de la!
forêt de Saint-Pol, et, par conséquent, à la di'oite du spec-
tateur fictif qui nous sert de cicérone ou plutôt de pivot.
C'était la partie la plus remarquable du paysage, non
point par les accidents n;iturels du terrain, mais, au con-
traire, par la circonstance fortuite qui l'animait en ce
moment.
En effet, tandis que la plaine opposée n'était couverte que;
de verdi.ssanles moissons, celle-ci était presque entièrement
cacliée par le camp de l'empereur Charles-Quint.
Ce camp, entouré de fossés et garni de palissades, renfer-
mait toute une ville, non pas de maisons, mais de tentes.
Au centre de ces tentes, comme Notre-Dame de Paris dans
la Cité, comme le château des Papes au milieu d'Avignon
comme un vaisseau à trois ponts parmi les vagues mouton
neuses de l'Océan, surgissait le pavillon impérial de Cli.arles
Quint, aux quatre angles duquel flottaient quatre étendards!
dont un seul suffisait d'habitude à l'ambition humaine
l'étendard de l'Empire, l'étendard de l'Espagne, l'étendan
de Rome et l'étendard de la Lombardie ; car il avait éti
couronné quatre folSi ce conquérant, ce vaillant, ce victo-1
rieux. comme on l'appelait : à Tolède, de la couronne d
diamants, comme roi d'Espagne et des Indes; à Aix-la-Cha-:
pelle, de la couronne d'argent, comme empereur d'Alle-
magne ; enfin, à Bologne, de la couronne d'or, comme roi
des Romains, et de la couronne de fer, comme roi des Lom
bards. Et. lorsqu'on essayait de s'opposer à cette volonli
qu'il avait de se faire couronner à Bologne, au lieu d'aller,
selon la coutume, se faire couronner à Rome et à Milan
lorsqu on lui objectait le bref du pape Etienne, qui ne veul
pas que la couronne d'or quitte le Valic:in, et le décret
l'empereur Charlemagne, qui défend que la couronne de fi
sorte de Monza, il répondit hautainement, ce vainqueur cl(
François I«r, de Soliman et de Luther, qu'il était accoutuméi
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
:ion pas à courir après les couronnes, m^is i ce que les
couronnnes courussent après lui.
Et notez bien que ces quatre étendards étaient surmontés
de son étendard, ii lui, lequel présentait les colonnes d'Her-
cule, non plus comme les bornes de l'ancien monde, mais
comme les portes du nouveau, et laisait flotter à- tous les
vents du ciel cette ambitieuse devise, qui avait grandi par
sa mutilation : Plus ultra :
A la distance d'une cinquantaine de pas du pavillon de
l'empereur s'élevait la tente du général en chef. Emma-
nuel-Philibert, tente que rien ne distinguait de celles des
autres capitaines, sinon un double étendard portant, l'un
le.-! armes de Savoie, — une croix d'argent sur champ de
çueules.' avec ces quatre lettres, dont nous avons déjà
expliqué le sens : F. E. R. T., — et l'autre, ses armes par-
ticulières, à lui Emmanuel, représentant une main levant
au ciel un trophée composé de lances, dépées et de pisto-
lets, avec cette devise : Spolialis arma supersunt. c'est-à-
dire ; Aux dépouillés les armes restent.
Le camp, que dominaient ces deu.T tentes, était divisé en
quatre quartiers, au milieu desquels serpentait la rivière,
cLargée de trois ponts.
Le premier quartier était destiné aux Allemands; le
-^cond. aux Espagnols ; le troisième, aux .\nglais.
Le quatrième renfermait le parc d'artillerie, entièrement
renouvelé depuis la défaite de Metz, et que l'adjonction de
vîèces françaises, prises à Thérouanne et à Hesdin, avait
porté à cent-vingt canons et à quinze bombardes.
Sur la culasse de chacune des pièces prises aux Français,
l'empereur avait fait graver ses deux mots favoris : Plus
ultra !
Derrière les canons et les bombardes étaient rangés, sur
trois lignes, les caissons et les chariots contenant les muni-
tions ; des sentinelles, l'épée à la main, sans arquebuses
ni pistolets, veillaient à ce que personne n'approchât de
ces volcans dont une étincelle sufflsalt pour faire jaillir la
flamme.
D'autres sentinelles étaient placées en dehors de l'en-
ceinte.
Dans les rues de ce camp, ménagées comme celles d'une
ville, circulaient des milliers d hommes avec une activité
militaire, que tempéraient néanmoins la gravité allemande,
l'orgueil espagnol et le flegme anglais.
Le soleil se réfléchissait sur toutes ces armes, qui lui ren-
voyaient ses rayons en éclairs ; le vent se jouait au milieu
de tous ces étendards, de toutes ces bannières, de tous ces
pennons. dont 11 roulait ou déroulait, selon son caprice,
les plis soyeux et les brillantes couleurs.
Cette activité et ce bruit, qui flottent toujours à la sur-
face des multitudes et des océans, faisaient un contraste
remarquable avec le silence et la solitude de l'autre côté
de la plaine, où le soleil n'éclairait que la mosaïque mou-
vante des moissons, arrivées à différents degrés de matu-
rité, et où le vent ne faisait trembler que ces fleurs cham-
pêtres que les jeunes filles se plaisent à tresser, pour la
parure du dimanche, en couronnes de pourpre et d'azur.
Et. maintenant que nous avons consacré le premier cha-
pitre de notre livre à dire ce qu'eût embrassé le regard
d'un homme placé sur la plus haute tour d Hesdin-Fert,
pendant la journée du 5 mai 1555, consacrons le second
chapitre à dire ce qui eût échappé à ce regard, si perçant
qu'il fat.
II
LES AVENTURIERS
Ce qui eût échappé au regard de cet homme, si perçant
qu il fût, c'est ce qui se passait dans 1 endroit le plus épais
ei, par conséquent, le plus sombre de la forêt de Saint-Pol-
surTernoise. au fond dune grotte que les arbres cou^Taient
de leur ombre et que les lierres enveloppaient de leurs
réseaux, tandis que. pour la plus grande sécurité de ceux
qui occupaient cette grotte, une sentinelle cachée dans les
brous-sailles, et coutliée le ventre contre terre, aussi immo-
bile que l'eût été à sa place un <es troncs d'arbre dont
elle était entourée, veillait à ce qu'aucun profane ne vint
troubler l'important conciliabule auquel, en notre qualité
de romancier, c'est-à-dire de magicien à qui toutes portes
sont ouvertes, nous allons faire assister nos lecteurs.
Profitons du moment rapide où. préoccupée du bruit que
fait, en bondissant par les fougères, un chevTeuil effaré,
celte sentinelle, qui ne nous a point vus. et que nous avons
découverte, tourne les yeux du côté d'où vient ce bruit,
pour nous glisser Inaperçus dans la grotte, et suivr- dans
ses moindres détails l'action qui s'y passe, abrités que nous
sommes derrière la saillie d'un rocher.
C«tte grotte est occupée par huit hommes, aux visages,
aux costumes et aux tempéraments divers, bien que. d'après
les armes qu'ils portent sur eux. ou qui gisent à terre à
la portée de leurs mains, ils paraissent avoir adopté la
même carrière.
L'un d'eux, aux doigts tachés d'encre, à la figure fine et
rusée, trempant sa plume. — du bec de laquelle il extirpe,
de temps en temps, un de ces poils qui se trouvent à la
surface des papiers mal travaillés. — trempant sa plume,
disons-nous, dans un de ces encriers de corne comme en
portent à leur ceinture les bazochiens. les clercs et les
huissiers, écrit sur une espèce de table de pierre reposant
sur deux pieds massifs, pendant qu'un autre qui tient à la
main, avec la patience et l'immobilité d'un chandelier de
métal, une branche de sapin enflammée, éclaire, non seu-
lement l'écrivain, la table et le papier, mais encore, par
flaques de lumière plus ou moins larges, selon la proxi-
mité ou l'éloignement. lui-même d'abord, et ensuite ses six
autres compagnons.
Il s'agit, à n'en pas douter, d'un acte qui intére.sse la
société tout entière, ce qui est facile à voir par l'ardeur
avec laquelle chacun prend part à sa rédaction.
Cependant, trois de ces hommes paraissent moins occu-
pés que les autres de ce soin tout matériel.
Le premier est un beau jeune homme de vingt-quatre
a vingt-cinq ans. élégamment vêtu d'une espèce de cuirasse
de peau de buffle, à l'épreuve, sinon de la balle, au moins
d'un coup d'épée ou de dague. Un justaucorps de veloqrs
marron, un peu fané, il est vrai, mais encore fort présen-
table, après avoir montré, par l'ouverture des épaules, ses
manches tailladées à l'espagnole. c'est-à-dUe façonnées
d'après la dernière mode, dépasse de quatre doigis l'extré-
mité inférieure du buffle, et vient, avec une certaine ampleur
de plis, flotter sur une trousse de drap vert tailladée sui-
vant le même système, et qui va se perdre dans une paire
de grandes bottes assez hautes pour protéger la cuisse quand
on est à cheval, et assez souples pour se rabattre jusqu'au
dessous du genou lorsqu'on marche à pied.
Il chantonne un rondeau de Clément Slarot. tout en fri-
sant sa fine moustache notre d'une main, et en peignant,
de l'autre, sa chevelure, qu'il porte un peu plus longue
qu'il n'est de mode à cette époque, sans doute pour ne pas
perdre les avantages de la moelleuse ondulation dont la
nature l'a douée.
Le second est un homme de trente-six ans à peiiie : seu-
lement, il a le visage tellement balafré par les blessures
qui le sillonnent en tous sens, qu'il est impossible de lui
assigner un âge. Il a le bras et une portion de la poitrine
découverts, et, sur ce que l'on voit de son corps, on peut
reconnaître une série de cicatrices non moins nombreuses
que celles qui décorent .son visage. Il est en train de pan-
ser une plaie qui lui a dénudé une partie du biceps; heu-
reusement, la blessure est au bras gauche, et, par consé-
quent, elle n'aura pas d'inconvénients aussi graves que si
elle offensait le bras droit. 11 tient entre ses dents l'extré-
mité d'une bande de toile, avec laquelle 11 comprime une
poignée de charpie qu'il vient de tremper dans un certain
baume dont un bohémien lui a donné la recette, et dont
il prétend se trouver parfaitement bien. Au reste, pas une
plainte ne sort de sa bouche, et il parait aussi insensible
a la douleur que si le membre, de la guérison duquel 11
s'occupe, était de chêne ou de sapin.
Le troisième est un homme de quarante ans. grand et
mince, au visage pâle, à la tournure ascétique. Il est à
genoux dans un coin, roule un chapelet entre ses doigts et
expédie, avec une volubilité qui n'appartient qu'à lui, une
douzaine de Pater et une douzaine d'.iiic. De temps en
temps, sa main droite abandonne le chapelet, et retentit
sur sa poitrine avec le bruit que fait le maillet d'un ton-
nelier sur une futaille vide; mais, le double ou le triple
Mea culpd prononcé à haute voix, il revient à son chapelet
qu'il se remet à tourner entre ses mains aussi rapidement
qu'un rosaire aux mains d'un moine, ou le comboUo aux
doigts d'un derviche.
Les trois personnages qui nous restaient à décrire ont on
caractère non moins tranché. Dieu merci ! que les cinq que
nous avons déjà eu l'honneur de faire passer sous les yeux
de nos lecteurs.
L'un de ces trols-là est appuyé des deux mains sur la
table même où l'écrivain accomplit son office : 11 suit, sans
en perdre un trait, tous les circuits et toutes les ondula
lions de sa plume ; c'est lui qui a fait le plus d'observations
sur l'acte qui se rédige, et, il faut le dire, ses observations,
quoique un peu entachées d'égoisme, sont presqae toujours
pleines de finesse ou, chose étrange ! tant une qualité semble
opposée à l'autre, pleines de bon sens. Il a quarante-cinq
ans, des yeux fins, petits et enfoncés sous de gros sourcils
bl'inds.
un antre est couché à terre ; Il a trouvé un grès propre
au repassage des épées et à l'affilage des poignards :ll
profite de la circonstance pour faire, à grand renfort de
salive et par des frottements multipliés sur ce grès, une
LE PAGE DC Dec DE SAVOIE
6
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
nouvelle poinle à sa dague, complètement émoussée. Sa
lan'^ue (luil tient sei-rée entre ses dents, et qui sort du
coiiT dé sa Ijouclie, indique toute l'attention et nous-dirons
même tout lintérêt quil porte à laction qu'il accomplit.
Cependant cette attention n'est pas si absolue, qu'il n'ait une
oreille à la discussion. Si la rédaction est selon son cœur,
il se contente d'approuver de la tête; si. au contraire,
elle blesse sa moralité ou déroute ses calculs, il se levé,
s approche du scribe, pose la pointe de sa dagiie sur le
papier en disant ces trois mots: ■■ Pardon., vous dites? «
et ne lève sa dague que lorsqu'il est parfaitement satisfait
de l'explication ; ce qu'il exprime p.ir une salivation plus
abondante et par un frottement plus acharné de sa dague
contre le grès, frottement grâce auquel l'aimable instrument
promet de reprendre bientôt son acuité primitive.
Le dernier — et nous commençons par reconnaître le tort
que nous avons en de le ranger dans la catégorie de ceux
que préoccupent les intérêts matériels qui se débattent, à
cette heure, entre le scribe et les assi.stants, - le dernier,
le dos appuvé aux parois de la grotte, les bras pendants, les
yeux au ciel ou plutôt à la voûte humide et sombre sur
laquelle se jouent, comme des feux follets, les rayons mou-
vants de la torche résineuse, le dernier, disons-nous, semble
à la fois un rêveur et un poète. Que cherche-t-U en ce
moment" Est-ce la solution de quelque problème comme
ceux que viennent de résoudre Cliristoplie Colomb et Gali-
lée'' Est-ce la forme d'un de ces tercets comme les faisait
Dante ou de l'un de ces liuitains comme les chantait Tasse?
C'est ce que pourrait seul nous dire le démon qui veille en
lui et qui s'occupe si peu de la matière, - absorbe qu i
est' dans la contemplation des choses abstraites, — qu U
laisse aller en lambeaux toute la portion des vêtements du
digne poète qui n'est pas .de fer. de cuivre ou d'acier.
Voilà les portraits esquissés tant bien que mal. Mettons les
noms au-dessous de chacun d'eux.
Celui qui tient la plume se nomme Procope ; U est iNor-
mand de naissance, presque juriste par l'éducation ; il
larde sa conversation d'axiomes tirés du droit romain et
d'apliorismes empruntés aux Capitulaires de Cliarlemagne.
Du moment où l'on a passé un écrit avec lui. on doit s at-
tendre à un procès. Il est vrai que, si l'on se contente de
sa parole, sa parole est d'or: seulement, il n'est pas tou-
joui'S d'accord avec la moralité, comme le vulgaire l'entend,
dans sa manière de la tenir. Nous n'en citerons qu un
exemple, et c'est celui qui l'avait jeté dans la vie d aven-
tures où nous le rencontrons. Un noble seigneur de la cour
de François P"- était venu, un jour, lui proposer une affaire,
a lui et à trois de ses compasnons ; il savait que le tré-
sorier royal devait, le soir même, apporter de l'Arsenal
.au Louvre mille écus d'or: cette affaire était d'arrêter le
trésorier au coin de la rue Saint-Paul, de lui prendre les
mille écus d'or, et de les partager ainsi : cinq cents au
grand seigneur, qui attendrait, pl.'ice Royale, que le coup
fût fait et qui. en sa qualité de grand seigneur, deman-
dait la moitié de la somme ; l'autre moitié entre Procope
et ses trois compagnons, qui auraient ainsi chacun cent
vingt-cinq écus. La parole fut engagée de part et d'autre,
et la chose fut laite comme 11 avait été convenu ; seulement,
quand le tréscu-ier fut convenablement ('.".-alise, meurtri et
jeté à la rivière. les trois compagnons de Procope hasar-
dèrent cette proposition, de tirer vers Notre-Dame, au lieu
de gagner la place Royale, et de garder les mille écus
d'or, au lieu d'en remettre cinq cents au grand seigneur.
Mais Procope leur rappela la parole engagée.
— Messieurs, dit-il grarement, vous oubliez que ce serait
manquer à luitre traité, que ce serait frustrer un client !.. II
faut de la loyauté avant tout. Nous remettrons au duc (le
graïul seigneur était un duc) les cinq cents écus d'or qui lui
reviennent, et depuis le premier jusqu'au dernier. Mais, con-
tlnua-t-11, s'.'ipercevant que la proposition excitait quelques
murmures, lUsIiiinximus : quand il les aura empochés et
qu'il nous aura reconnus pour d'honnêtes gens, rien n'em-
pêche que nous ir:illions nous embusquer au cimetière
Saint-Jean, où j'ai la certitude qu'il doit passer ; c'est un
lieu désert et tout fi fait propice aux embuscades. Nous fe-
rons du duc ce que nous av(ms fait du trésorier, et, le
cimetière Saint-.lean n'étant pas très éloigné de la Seine,
on pourra les retrouver domain tous les deux dans les
filets de Saint-Cloud Ainsi, au lieu de cent vingt-cinq écus,
nous en aurons deux cent cinquante chacun, desquels deux
cent cinquante écus nous pourrons jouir et disposer sans
remords, ayant tenu fidèlement notre parole vis-à-vIs de ce
bon duc 1
La proposition acceptée avec enthousiasme, 11 fut fait
ainsi qu'il avait été dit. Par malheur, dans leur empresse-
ment il le jeter h la rivière, les quatre associés ne s'aper-
çurent pas que le duc respirait encore : la fraîcheur de
l'eau lui rendit des forces, et, au lieu d'aller jusqu'à Saint-
Cloud, comme l'espérait Procope, il aborda au quai de
Gèvres, poussa jusqu'au Chàtelet, et donna au prévôt de
Paris, qui, à cette époque, se nommait M. d'EstourvlUe, un
signalement si exact des quatre bandits, que. dès le lende-
main, ceux-ci. jugèrent à propos de quitter Paris, de peur
d un procès où. malgré la connaissance approfondie que
Procope avait du droit, ils eussent bien pu laisser la chose
à laquelle, si philosophe qu'on soit, on tient toujours peu
ou prou, c'est-à-dire l'existence.
Nos quatre gaillards avaient donc quitté Paris, tirant
chacun vers un des quatre points cardinaux. Le nord était
échu à Procope. De là vient que nous avons le bonheur de
le retrouver tenant la plume dans la grotte de Saint-Pol-sur-
Ternoise, rédigeant, par le choix de ses nouveaux compa-
gnons, qui avaient rendu cet hommage à son mérite, l'acte
important dont nous aurons à nous occuper tout à llieure.
Celui qui éclaire Procope se nomme Heinrich Schar-
feinstein. Cet indigne sectateur de Luther que les mau-
vais procédés de Charles-Quint à l'endroit des huguenots
ont poussé dans les rangs de l'armée française avec son
neveu Frantz Scharfeinstein, qui fait, en ce moment, senti-
nelle au deliors. Ce sont deux colosses que l'on dirait
animés par une même âme et mus d un seul esprit. Beau-
coup prétendent que ce seul esprit n'est pas suffisant pour
deux corps de six pieds chacun ; mais eux ne sont pas de
cet avis, et trouvent que tout est bien comme il est. Dans la
vie ordinaire, ils daignent rarement avoir recours à un
auxiliaire quelconque, soit liomme. soit instrument, soit
machine, pour arriver au but qu'ils se proposent. Si ce but
est de mouvoir une masse quelconque, au lieu de chercîier,
comme nos savants modernes, par quels moyens dynami-
ques Cléopâtre fit transporter ses vaisseaux de la Méditer-
ranée dans la mer Rouge, ou à l'aide de quels engins Titus
souleva les blocs gigantesques du cirque de Flavien. ils
entourent bravement de leurs quatre bras l'objet qu il faut
déplacer, ils nouent la chaîne infrangible de leurs doigts
d'acier, ils font un effort simultané avec cette régularité qui
distingue tous leurs mouvements, et l'objet quitte la place
qu'il avait pour celle qu il doit avoir. S'il s'agit d'escalader
quelque muraille ou d atteindre à quelque fenêtre, au lieu
de traîner, ainsi que le font leurs compagnons, une lourde
échelle qui embarrasse leur marclie, quand l'expédition
réussit, ou qu'il faut abandonner comme iiièce de convic-
tion, quand 1 entreprise échoue, ils vont, les mains vides, à
l'endroit où ils ont affaire. L'un deux, peu importe lequel,
s'appuie à la muraille, l'autre monte sur ses épaules, et, au
besoin, dans ses mains élevées au-dessus de la tête. Avec
l'aide de ses propres bras, le second atteint ainsi une hau-
teur de dix-huit à vingt pieds, hauteur presque toujours suf-
fisante pour gagner la crête d'un mur ou le balcon d'une
fenêtre. Dans le combat, c'est toujours le même système
d'association physique: ils marchent côte à côte et d'un pas
égal ; seulement, l'un frappe, et l'autre dépouille ; quand
celui qui frappe est las de frapper, il se contente de passer
l'épée, la masse ou la hache à son compagnon, en di.«ant
ces seuls mots : « A ton tour ! " .Mors, les rôles cliangent :
c'est celui qui frappait qui dépouille, et celui qui dépouillait
qui frappe. Au reste, leur façon de frapper, à tous deux.
est connue et fort estimée : mais, nous l'avons dit. en géné-
ral, on fait plus d'estime de leurs bras que de leur cer-
veau, de leurs forces (lue de leur intelligence. Voilà pour-
quoi l'un a été chargé de faire la sentinelle au dehors, et
l'auti'e le cliancelier au dedans.
Quant au jeune homme aux moustaches noires et aux
cheveux bouclés, qui frise ses moustaches et qui peigne ses
cheveux, il a nom Yvonnet ; il est Parisien de naissance et
Français de cœur. .-Vux avantages physiques que nous avons
déjà signalés en lui. il faut ajouter des mains et des pieds
de femme. Dans la paix, il se plaint sans cesse. Comme le
sybarite antique, le pli d une rose le blesse: il est paresseux
s'il faut marcher : il a des vertiges, s'il faut monter ; il a des
vapeurs, s'il faut penser. Impressionnable et nerveux, comme
une jeune fille, sa sensibilité exige les plus grands ménage-
ments. Le jour, il exècre les araignées, il a horreur des cra-
pauds, il se trouve mal à la vue d'une souris. Pour qu'il
s'aventure au milieu des ténèbres, qui lui sont antipathi-
ques, il faut qu'une grande passion le pousse hors de lui-
même. Au reste, rendons-lui cette justice, il a toujours
quelque grande passion : mais presque toujours, si c'est la
nuit que le rendez-vous lui est donné, il arrive près de sa
maîtresse tout effaré et tout tremb1:uit. et il a besoin, pour
se remettre, d'autant de paroles rassui'antes. de caresses
empressées et de soins attentifs que Héro en prodiguait
Léandre. lorsque celui-ci entrait dans sa tour tout ruisselant
de l'eau des Dardanelles ! Il est vrai que. dès qu'il entend
la trompette ; il est vrai que. dès qu'il respire la poudre : il
est vrai que. dès qu'il voit passer les étendards, 'ïvonnet
n'est plus le même homme ; il s'opère en lui une transfor
mation complète : plus de paresse, plus de vertiges, plus de
vapeurs! La jeune fille devient un soldat féroce, frappant
d'estoc et de taille, un véritable lion aux griffes de fer et
aux dents d'acier. Lui qui hésitait à monter un escalier poui
arriver à la chambre à coucher d'une jolie femme. U grimpe
à une écheUe, s'accroche à une corde, se suspend à un fli
LE PAOE DU DUC DE SAN'OIQ
pour arriver le premier s\ir la muraille. Le combat fini, il
lave a%ec le plus grand soin ses mains et son visage, change
de linge et d liaLilts : puis, peu il peu, redevient le jeune
homme que nous voyons en ce moment, frisant sa mous-
tache, peignant ses cheveux et secouant du hout des doigts
la poussière impertinente qui s'attache à ses vêtements.
Celui qui panse la blessure qu'il a reçue au biceps du bras
gauche s'appelle .Malemort. C'est un caractère sombre et
mélancolique qui n'a qu'une passion.qu'un amour, qu'une
Joie : la guerre : passion malheureuse, amour mal récom-
pensé, joie courte et tuneste ; car à peine a-t-il goûté au
carnage du bout des lèvres, que, grAce à celte ardeur aveugle
et furieuse avec laquelle 11 se jette dans la mêlée, et au peu
de soin qu il prend, en frappant les autres, de ne pas être
frappé lui-même, il altrape quelque effroyable coup de pique,
quelque terrible mousquetade qui le couche sur le carreau.
où il gémit lamentablement, non pas du mal que lui cause
sa blessure, mais de la douleur qu'il éprouve de voir les
autres continuer la fête sans lui. Par bonheur, il a la chair
prompte a la cicatrice, et les os faciles au raccommodage. A
l'heure qu il est, il compte vingt-cinq blessures, trois de
plus que César! et il espère bien, si la guerre continue, en
recevoir encore vingt-cinq autres avant celle qui doit Iné-
vitablement mettre fin à cette carrière de gloire et de
douleurs.
Le maigre personnage qui prie dans un coin, et qui dit
son chapelet à genoux, s'appelle Lactance. C'est un catho-
lique ardent qui soufTre a%ec peine le voisinage des deux
Scharfenstein. dont II craint toujours que l'hérésie ne le
souille. Obligé, par la profession qu'il exerce, à se battre
contre ses frères en Jésus-Christ, et à les tuer le plus pos-
sible, il n'est pas d'austérités qu'il ne s'impose pour faire
équilibre i cette cruelle nécessité. L'espèce de robe de diap
dont il est revêtu en ce moment, et qu il porte, sans gilet ni
chemise, directement sur la peau, est doublée d'une cotte
de mailles, si toutefois la cotte de mailles n'est pas l'étotTe.
et le drap la doublure. Quoi qu'il en soil, au combat, il porté
la cotte de mailles en dehors, et elle devient une cuirasse :
le comliai terminé, il porte la cotte de mailles en dedans, et
elle devient un cillce. C'est, au reste, une satisfaction que
d'être tué par lui : celui qui trépa.sse de la main de ce saint
homme est sûr. au moins, de ne pas manquer de prières.
Dans le dernier engagement. II a tué deux Espagnols et un
Anglais, et. comme il est en retard avec eux. surtout à cause
de l'héré.sie de l'Anglais, qui ne peut pas se contenter d un
De pro/iiiKlls ordinaire, il débite, comme nous l'avons dit.
force l'aler et force Aie. laissant ses compagnons s'occuper
pour lui des intérêts temporels qui se débattent en ce
moment. Son compte réglé avec le ciel, il redescendra sur
la terre, fera ses observations à Prorope. et signera les
renvois et les mois rayés nuls que pourra nécessiter sa tar-
• dive intervention i l'acte que l'on rédige.
Celui qui est appuyé des deux mains sur la table, et qui
tout au contraire de' Lactance. suit, avec une attention sou-
tenue, chaque trait de la plume de Procope. se nomme
Maldcnt. 11 est né à Xoyon. d'un père manceau et d'une
mère picarde. Il a eu une jeunesse folle et prodigue ; arrive
à .V)n Age mûr. il veut réparer le temps perdu, et soigne ses
affaires II lui est arrivé une foule d'aventures qu'il raconte
avec une naïveté qui ne manque pas de charme : mais il
faut le dire, cette naïveté disparait complètement lorsqu'il
attaque avec Procope queKjue question de droit Mors ils
réalisent la légende des deux Gaspard, dont ils sont peut-
être les héros, l'un manceau, lautre normand Au reste
.Maldent donne et reçoit bravement le coup d'épéc et quoi-
qu 11 soit loin d'avoir la force d'IIelnricli ou de Frantz
Scharfenstein. le courage d'Yvonnet, l'impétuosité de Male-
mort, c est, au besoin, un compagnon sur lequel on peut
compter, et qui, le cas échéant, ne laissera point un ami
dans rembarras.
J^/JT""IZ^ qui aiguise sa dague, et qui en éprouve la
pointe sur le bout de son ongle s'appelle Pllletrousse C'est
e routier pur sang. Il a tour à tour servi les Espagnols et
les Anglais. Mais les Anglais marchandent trop, et leVEspa-
gnols ne payent pas assez : Il s'est donc décidé à travailler
wor son compte. Pllletrousse rôde sur les grands chemins
la nuit surtout, les grands chemins sont remplis de plll.irrt
m.„f",f '*' "'"'""' ^ Pllletrousse pille les pillards seule
ment (1 respecte les Français, ses quasl-compatrlotes -
P etrousse est Provençal : - Pllletrousse a même du coeur
s Ils sont pauvres. Il les aide : s'ils sont faibles 11 les pro-
.n^v;,V' '""! î"'"^'^*'' " '** «"^"e' """S. SI rencontre
^, Zn, r""'.""'?'*' '=■«"■-■^-""•6 un homme qui soit né en ïc
s:m^ie"êri":bi'.;r " '"-' '•- --^-s;- Z'
Enfln le neuvième et dernier, celui oui est ados.sé \ i-,
muraille, qu. tient ses bras ballants, et qui lèvetes^u^ en
lar, s appelle Fracasso. C'esl. comme no,,., i-^vin/nT *"
poète et un rêveur
comme nous l'avons dit, un
bien loin de ressembler à Vvonnet
auquel l'obscurité répugne. Il aime ces belles nuits éclairées
par les seules étoiles : il aime les rives escarpées des fleuves ;
il aime les plages sonores de la mer. Malheureusement forcé
de suivre l'armée française où elle va, — car. quoique Ita-
lien, il a voué son èpée à la cau.so de Henri II. — il n'est
pas libre d'errer selon son inclination; mais qu'importe:
pour le poète, tout est Inspiration ; pour le rêveur, tout est
matière à rêverie ; seulement, le propre des rêveurs et des
poètes, c'est la distraction, et la distraction est fatale dans
la carrière adoptée par Fracasiio Ainsi, .souvent, au milieu
de la mêlée. Fracasso s'arrête tout à coup pour écouter un
clairon qui sonne, pour regarder un nuage qui pas,se, pour
admirer un beau fait d'armes qui s'accomplit. Alors I ennemi
qui se trouve en face de Fracasso profite de cette distraction
pour lui porler tout à son aise quelque coup terrible qui
tire le rêveur de sa rêverie, le poète de son extase. Mais
malheur à cet ennemi, si, malgré la facilité qui lui en a
été donnée, il a mal pris ses mesures, et n'a jîas du coup
étourdi Fracasso! Fracasso prendra sa revanche, non pas
pour se venger du coup qu il aura reçu, mais pour punir
1 importun qui l'a fait descendre du septième ciel, où il
planait emporté par les ailes diaprées de la fantaisie et de
l'Imagination.
Et, maintenant qu'à la manière de l'aveugle divin, nous
avons fait l'énumération de nos aventuriers, — dont quel-
ques-uns ne doivent pas être tout a fait Inconnus à ceux de
nos amis qui ont lu Ascanio et les Deux Dtanes. — disons
(|iiel hasard les a réunis dans cette grotte, et quel est l'acte
mystérieux a la rédaction duquel Ils donnent tous les soins.
m
'f LE LECTEUR FAIT 1>LUS AMPLE CO.N.NAISSANCE AVEC LES
HÉROS Ql'E NOUS VENONS DE Ll'I PRÉSENTER
Dans la matinée de ce même jour, 5 mai 1555, une petite
troupe composée de quatre hommes — lesquels semblaient
faire partie de la garnison de DouUens - avait quitté celte
ville en se glissant hors de la porte d'Arras, aussitôt que
cette porte avait été, nous ne dirons pas ouverte, mais
seulement entr'ouvTete.
Ces (luatre hommes, enveloppés de grands manteaux
qui pouvaient servir aussi bien à cacher leurs armes qu'a
les garantir de la bise du malin, avaient suivi, avec
t'>utes sortes de précautions, les bords de la petite rivière
d'.\uthie. qu'ils avaient remontée jusqu'à sa source. De là.
ils avaient gagné la chaîne des collines dont déjà plusieurs
fois nous avons parlé, avaient suivi, toujours avec les
mêmes précautions, .son versant occidental, et, après deux
heures de marche, étaient enfin arrivés à la lisière de la
forêt de Saiirt-Pol-sur-Ternoise. Là, l'un d'eux, qui parais-
sait plus familier que les autres avec les localités, avait
pris la direction de la petite troupe, cl, tantôt s'orientant
sur un arbre plus feuillu ou plus dénué de branches que
les autres, tantôt se reconnaissant à un rocher ou à une
naque d'eau. Il était arrivé, sans trop d'hésitation, à l'en-
trée de cette grotte où nous-mêmes avons conduit nos lec-
teurs, au commencement du chapitre précédent.
Alors, il avait fait signe a .ses compagnons d'attendre un
instant, avait regardé, avec une certaine inquiétude, quel
ques herbes qui lui paraissaient nouvellement froissées
quelques branches qui lui semblaient fraîchement rom-
pues; Il s'était mis à plat venire, et, en rampant comme
eût fait une couleuvre, 11 avait disparu dans l'intérieur.
Bientôt ses camarades, qui étalent restés à l'extérieur
avalent entendu retentir sa voix; mais l'accent de cette
voix n'avait rien d'inquétant. II interrogeait les profon-
deurs de la grotte, et, comme les profondeurs de la grotte
ne lui répondirent que lar la solitude et le silence, comme
Il n'avait entendu, malgré son triple appel, que le triple
écho de sa propre voix. 11 ne tarda pas a reparaître au
dehors en faisant signe à ses compagnons qu'ils pouvaient
le suivre.
Les trois compagnons le suivirent, et, après quelques
dlfnrultés facilement vaincues, se trouvèrent dans l'inté-
rieur du souterrain.
— Ah ! murmura celui qui avait si habilement servi de
guide en faisant entendre une aspiration de Joie, tandem
ad termlnum enmus I
— Ce qui veut dire?... demanda l'un des trois aventuriers,
avec un accent picard des plus prononcés.
— Ce qui veut dire, mon cher .Maldent, que nous appro-
chons, ou plutôt que nous sommes tout approchés du terme
de notre expédition.
— liarilon. monsié Drogobe, dit un autre aventurier mais
che n'afre bas plen gombris . Et dol, Helnrlchf
— Mol n'afre bas plen gombris non blus.
1
ALEXANDRE DLMAS ILLLSTRÉ
— Et pourquoi diable voulez-vous comprendre? répondit
Procope, — car le lecteur a déjà deviné que c'était notre
légiste que Fraatz Scharlensteiu enveloppait, dans son
accent tudesque, sous le pseudonyme de Brogobe —
pourvu que llaldent et moi comprenions, n est-ce pas tout
ce qu'il faut? ^ ^ , «
— la, répondirent philosophiquement les deux Scharlcns-
tein, cèdre dout ze qu'il vaut.
— Ainsi donc, dit Procope, asseyons-nous, mangeons un
morceau, buvons un coup pour faire passer le temps, et,
tout en mangeant ce morceau, tout en buvant ce coup,
je vous expliquerai mon plan.
— la ; ia : dit Frantz Sharfenstein, manchons un morzeau,
pufons un goup, et, bantant ze demps, il nous esbliguera
ion blan.
Les aventuriers regardèreni autour d'eux, et, grâce a
l'habitude que leurs yeux commençaient à avoir de l'obs-
curité, moins grande, d'ailleurs, à l'entrée de la grotte que
dans ses profondeurs, ils aperçurent trois pierres qu'ils
rapprochèrent l'une de l'autre, afin de pouvoir causer plus
confidontieilement.
Comme on n'en trouvait pas une quatrième, Henri Schar-
lenstein, offrit galamment la sienne à Procope, qui était
sans siège ; mais Procope le remercia avec la même cour-
toisie, étendit son manteau a terre, et se coucha dessus.
Puis on tira, des bissacs que portaient les deux géants,
du pain, de la viande froide, du vin ; on posa le tout au
milieu du demi-cercle dont les trois aventuriers assis
faisaient l'arc, et dont Procope couché faisait la corde ;
après quoi l'on se mit ù attaquer le déjeuner improvisé avec
un acharnement qui prouvait que la promenade matinale
qu'on venait de faire n'avait pas été sans produire son
effet sur l'appétit des convives.
Pendant dix minutes, à peu près, on n'entendit que le
bruit des mâchoires, broyant, avec une régularité qui eut
fait honneur à des mécaniques, le pain, la chair et même
les os des volailles empruntées aux fermes voisines, et qui
composaient la partie délicate du déjeuner.
Maldent fut le premier qui retrouva la parole.
— Tu disais donc, mon cher Procope, qu'eu mangeant
un morceau, tu nous expliquerais ton plan... Le morceau
est plus qu'à moitié mangé, pour mon compte, du moins.
Commence donc ton exposition. J'écoute.
— la ! dit Frantz la bouche pleine, nous égoudons.
— Eh bien î
— Eh bien, voici la chose... Ecce Tes judicanda. comme
6n dit au palais.
— Silence, les Scharfenstein ! fit Maldent.
— Mol n'afre bas tit un zeul mot, répondit Frantz.
— Ni moi non blus, dit Heinrich.
— Ah! j'avais cru entendre .
— Et moi aussi, dit Procope.
— Bon ! quelque renard que nous aurons dérangé dans
jon terrier . Va, Procope! va:
— Eh bien, je le répète donc, voici la chose ; il existe,
à un quart de lieue d'ici, une jolie petite ferme...
— Tu nous avais promis un château ! observa Maldent.
— Oh ! mon Dieu : que tu es méticuleux, dit Procope.
Eh bien, soit, je me reprends .. Il existe, à un quart de
lieue d'ici, un joli petit château.
— Verme ou jâdeau, dit Heinrich Scharfenstein, bcu im-
bordc, bourfu gu'il y ait de la pudin ù y faire !
— Bravo, Heinrich, voilà qui est parler : mais, ce diable
de Maldent, il ergote comme un procureur... Je continue.
— Foui, gondinuez. dit Frantz.
— Il existe donc, à un quart de lieue d'ici, une char-
mante maison de campagne habitée seulement par le
[.ropriétaire, par un domestique mâle et par une domes-
lique femelle . Il est vrai que. dans la commune, habitent
le fermier et ses gens.
— Gompien dout zela vaid-il? demanda Heinrich.
— Dix personnes, à peu près, répondit Procope.
— Nous nous jarchons tes tix berzonnes, endre moi et
Frantz... n'cst-ze bas, mon neteuî
— la, mon ongle, répondit Frantz avec le laconism» d'un
Spartiate.
— Eh bien, continua Procope, voilà donc l'affaire. Nous
attendons ici la nuit en mangeant, en buvant et en racon-
tant des histoires...
— En pufant et en manchant zurdout. dit Frantz.
— Puis, la nuit venue, continua Procope nous sortons
i'ici sans bruit, comme nous y sommes venus ; nous
gagnons la lisière du bols; de la lisière du bols, nous nous
glissons, par un chemin creux que je connais, Jusqu'au
pied de la muraille. Arrivé au pied de la muraille, Frantz
monte sur' les épaules de son oncle, ou Flcinrlch sur celles
de son neveu ; celui qui est sur les épaules de l'autre
enjambe la muraille, et vient nous ouvrir la porte... La
porte ouverte, — tu comprends bien. Maldent* — la porte
euverte, — vous comprenez bien, les Scharfenstein ? — la
forte ouverte nous entrons.
— Pas sans nous, j'espère bien ! dit, à deux pas derrière
le groupe des aventuriers, une voix si bien accentuée,
qu'elle fit tressaillir non seulement Procope, non seulement
Maldent, mais encore les deux colosses.
— Trahison : cria Procope en bondissant sur ses pieds,
et en faisant un pas en arrière.
— Trahison ; cria Maldent en essayant de sonder les
ténèbres du regard, mais en demeurant à sa place.
— Trahison : crièrent à la fois les deux Scharfenstein
en tirant leurs épées et en faîsanf un paê en avant.
— Ah ! bataille '? dit la même voix ; vous voulez la
bataille ? Eh bien, soit. A moi, Lactance : à moi. Fracasso !
à moi, Malemort :
Un triple rugissement retentit au fond de la caverne,
indiquant que ceux auxquels la voix venait de faire appel
étaient prêts à y répondre.
— Un instant ! un instant, PlUetrousse : dit Procope, qui
avait reconnu à sa voix le quatrième aventurier : que
diable! on n'est pas des Turcs ou des bohèmes pour
s'égorger ainsi au milieu de la nuit, sans avoir essayé
de s'entendre auparavant.
Faisons d'abord de la lumière, chacun de notre côté ;
examinons-nous le blanc des yeux, afin que nous sachions
à qui nous avons affaire ; arrangeons-nous, s'il est pos-
sible... et, si nous ne pouvons pas nous arranger, eh
bien, battons-nous :
— Battons-nous d abord, dit une voix sombre qui. sor-
tant des profondeurs de la grotte, semblait sortir de celles
de l'enfer.
— Silence, Malemort ! dit Pilletrousse ; il me semble que
Procope fait la une proposition des plus acceptables. —
Qu'en dis-tu, Lactance? — qu'en dis-tu, Fracasso?
— Je dis, répondit Lactance, que. si cette proposition .
peut sauver la vie à un de nos frères, je l'accepte.
— C'eût, cependant, été poétique, de combattre dans une
grotte qui eut servi de tombe aux trépassés ; mais, comme
il ne faut pas sacrifier les intérêts matériels à la poésie,
continua mélancoliquement Fracasso, je me range à l'avis
de Pilletrousse et de Lactance.
— Et moi, je veux me battre ! hurla Malemort.
— Voyons, panse ton bras, et laisse-nous tranquilles, dit
Pilletrousse. nous sommes trois contre toi, et Procope, qui
est un légiste, te dira que trois ont toujours raison contre
un.
Malemort poussa un rugissement de regret, eii voyant
s'échapper pour lui une si belle occasion d'attraper une
nouvelle blessure . mais, selon le conseil que venait de lui
donner Pilletrousse, il céda, s'il ne s'y rangea point, a
l'avis de la majorité.
Pendant ce temps, Lactance de son côté, et Maldent du
sien, avaient battu le briquet, et, comme chacune des deux
troupes avait prévu le cas o£i il serait besoin d'y voir
clair, deux torches de sapin garnies d'étoupe enduite de
poix brillèrent en même temps, et, de leur double flamme,
éclairèrent la grotte et ses habitants.
Nous avons exploré l'une et fait connaissance avec les
autres ; nous n'avons donc plus besoin de décrire le théâtre,
et d'indiquer les personnages, mais seulement de décrire et
d'indiquer la façon dont ils étaient groupés.
.\u fond de la grotte, se tenaient Pilletrousse, Malemort,
Lactance et Fracasso.
Sur le devant, les deux Scharfenstein. Maldent et Pro-
cope. %
Pilletrousse avait gardé sa position avancée ; derrière lui.
Malemort se rongeait les poings de colère ; près de Male-
mort, Lactance. tenant sa torche à la main, essayant de
calmer son belliqueux compagnon ; Fracasso. à genoux
comme l'.Xgnis du tombeau de Léonidas, rattachait, comme
lui, sa sandale, afin d être prêt à la guerre, tout en Invo-
quant la paix.
Du côté opposé, les deux Scharfenstein formaient, ainsi
que nous l'avons dit, lavant-garde ; à un pas derrière
eux se tenait Maldent, à un pas derrière Maldent se tenait
Procope.
Les deux torches éclairaient toute la partie circulaire
de la grotte. Un seul enfoncement situé près de la porte
et qui contenait un amas de fougères destiné, sans doute,
à devenir le Ut du futur anachorète auquel il prendrait
envie de I habiter, demeurait dans la pénombre.
Un rayon de lumière, glissant par l'ouverture de la
grotte, essayait, mais en vain, de lutter de sa teinte bla
f.irde avec les rayons presque sanglants que Jetaient les
deux torches.
Tout cela formait un ensemble sombre et belliqueux qui
aurait admirablement figuré dans la mise en scène d'un
drame moderne.
Nos aventuriers se connaissaient déjà pour la plupart :
ils s'étalent déjà vus à l'œuvre sur le champ de bataille,
mais luttant contre l'ennemi commun, et non prêts à
s'égorger entre eux.
Si Impénétrables à la crainte que fussent leurs cœurs.
Ils n'étalent point sans se rendre, chacun à part sol,
compte de la situation.
LE PAGE Dr DUC DE S.WOlt;
Mais celui dans J'esprjt duquel l'appréciation des coups
à donner et à recevoir se formulait de la façon la plus
claire et la plus impartiale était, sans contredit, le légiste
Procope.
Aussi savançat-il vers ses adversaires, sans cependant
dépasser la ligne que traçaient les deux Soharfenslein.
— Messieurs, dit-il. nous avons, d'un commun accord, dé-
siré nous voir et nous nous voyons c'est déjà quelque
chose, car, en se voyant, on apprécie ses chances. Nous
sommes quatre contre quatre ; mais, de ce côté, nous avons
potir nous ces deux messieurs que voici. . let 11 montrait
Frantz et Heinrich Scharfeinstein) ce qui m'autorise pres-
que à dire que nous sommes huit contre quatre.
A celle imprudente rodomontade, non seulement les cris
S'élancèrent instantanément des bouches de Pilletrousse, de
Maleniort. de Lactaiice et de Fracasso, mais encore les
épées sortirent de leurs gaines.
l'rocope s'aperçut qu'il avait dévié de son adresse ordi-
naire, et qu il faisait fausse route.
Il essaya de revenir sur ses pas.
— Messieurs, dit-il. je ne prétends pas que. fût-on huit
contre quatre, la victoire soit certaine, quand ces quatre
se UDininent Pilletrousse. Malemort, Lactance, Fi-acasso...
Cette 'manière de posl-scriptum parut calmer un peu les
esprits ; seulement, Malemort continuait de gronder sourde-
ment.
— Allons, au fait ! dit Pilletrousse.
— Oui. répondit Procope. ad cventum t<^stina... Eli
bien, je disais donc, messieurs, que. laissant de côté les
chances toujours aléatoires d'un combat, nous devons tâ-
cher a arriver â un arrangement. Or. une espèce de pro-
cès est pendant entre nous, iacens sub jiidice lis est : com-
ment terminerons-nous ce procès? D'abord, par 1 exposition
pure et simple de la situation, d'où ressortira notre droit.
— A qui est venue hier l'idée de s emparer, la nuit pro-
chaine, de la petite ferme ou du petit château du Parcq.
comme vous voudrez l'appeler? A moi et â ces messieurs.
Qui est parti ce matin de Doullens pour mettre ce projet
à exécution? Moi et ces messieurs. Qui est venu dans cette
grotte prendre position pour la nuit prochaine? Encore
moi et ces messieurs. Enfin, qui a mûri le projet, qui l'a
développé devant vous, et qui vous a donné ainsi le désir
de vous associer à l'association? Toujours moi et ces mes-
sieurs. — Répondez à cela. Pilletrousse. et dites si la con
duite d'une entreprise n'appartient pas sans trouble et sans
empêchement à ceux qui ont eu à la fols la priorité d'idée
et d'exécution. . Diii:
Pilletrousse se mit à rire. Fracasso haussa les épaules.
Lactance secoua sa torche 1 Malemort. murmura: « Ba-
taille ! ■
— Quelle chose vous fait rire. Pilletrousse? demanda
gravement Procope. dédaignant de s'adresser aux autres.
et consentant seulement à discuter avec celui qui, momen-
tanément, paraissait s'être érigé en chef de la troupe.
— Ce qui me fait rire, mon cher Procope. répondit l'aven-
turier à qui la question était adressée, c'est la profonde
confiance avec laquelle vous venez de faire l'exposé de
vos droits, exposé qui. si nous nous an rapportons aux
conclusions posées par vous-même, vous met à l'in>taiit hors
de cause, vous et vos compagnons . Oui, je conviens avec
vous que la conduite d'une entreprise appartient sans trou-
ble et sans empêchement ;i ceux qui ont eu à la fois la
pilorité d'idée et d'exécution...
— Ah ! fit Procope d'un air triomphant.
— Oui. mais j'ajoute: L idée de vous emparer de la petite
ferme ou du ch.'ileau du Parcq. comme vous voudrez l'ap-
peler, vous est venue hier, n'est-ce pas? Eh bien, elle nous
est venue avant-hier, à nous autres. Vous êtes partis ce
matin de noullens pour la mettre à exécution? Nous, nous
sommes partis dans ce même but, hier au soir, de Mon
treull-sur-Mer. Vous êtes arrivés" il y a une heure dans
cette grotte? Nous y étions, nous, arrivés depuis quatre
heures. Vous avez mûri et développe ce projet devant nous?
Mais nous avions déjà mûri et développé ce projet avant
vous. Vous comptiez attaquer la ferme cette nuit? Nous
comptions la prendre ce soir ! Nous réclamons donc la
priorité d'idée et d'exécution, et. jiar conséquent, le droit
de conduire notre entreprise sans trouble et sans empêche-
ment.
Et. parodiant la manière classique dont Procope avait
terminé son discours.
— Dixi ! ajouta Pilletrousse avec non moins d'aplomb et
d'emphase que le légiste.
— Mais, demanda Procope. un peu troublé de l'argu-
mentation de Pilletrousse. qui m'assure que tu viens de
dire la vérité?
— Ma parole de gentilhomme : dit Pilletrousse.
— .J'aimerais mieux une autre caution.
— Fol de routier, alors;
— Hum ! fit imprudemment Procope.
Les esprits étaient montés ; le doute émis par Procope sur
la parole de Pilletrousse exaspéra les trois aventuriers qui
relevaient de lui.
— Eh bien, bataille! crièrent d'une seule voix Fracasso
et Lactance.
— Oui. bataille! bataille! bataille! hurla Malemort.
— nataille donc : puisque vous le voulez dit Procope.
— nataille 1 puisqu'il n'y a pas moyen de s'entendre, dit
Maldent.
— Padaille ! répétèrent Frantz et Heinrich Scliarfensteia
en s apprêtant à espadonner.
Et. comme c'était l'avis de tout le monde, chacun tira
son épée ou sa dague, prit sa hache ou sa masse, choisit des
yeux son adversaire, et, la menace à la bouche, la fureur
sur le visage, la mort â la main, se mit en devoir de foudre
sur lui.
Tout à coup, on vit s'agiter le tas de fougères amassA
dans renfoncement situé près de l'entrée de la grotte ; un
jeune homme élégamment vêtu en sortit, et, s'élancaut bore
de l'obscurité, apparut dans le cercle de lumière, étendant
les bras comme Hersilie dans le tableau des Sahinea, et
criant :
— Allons ! bas les armes, camarades ! je me charge d'ar-
ranger cela à la satisfaction générale.
Tous les yeux se portèrent sur le nouveau personnage qui
venait d'entrer en scène d'une façon si bru.sque et si inat-
tendue, et toutes les voix s'écrièrciit :
— Yvonnet !
— Mais d'où diable sors-tu ? demandèrent à la fois Pillfr
trousse et Procope.
j — Vous voulez le savoir, dit Tvonnet ; mais, d'abord, les
épées et les dagues aux fourreaux... La vue de toutes ces
■ lames nues m'agace horriblement les nerfs.
Tous les aventuriers obéirent, excepté Malemort.
— Allons, allons, dit Yvonnet s'adressant a lui. qu'est-ce
que c'est que cela, camarade?
— Ah ! geignit Malemort avec un protond soupir, on ae
pourra donc jamais se donner tranquillement un pauvre
petit coup dépée ?
Et il remit sa lame au fourreau avec un geste plein de
dépit et de désappointement.
IV
L'ACTE DE SOLIÉfÉ
Yvonnet jeta un regard autour de lui, et, reconnaissant
que, si la colère n'était point sortie des cœurs, les épéec
et les dagues étaient au moins rentrées dans les fourreaux,
il se tourna alternativement vers Pilletrousse et Procope.
qui. on se le rappelle, venaient de lui faire l'honneur
de lui poser tous deux la même question.
— D'où je sors? répétat-il Pardieu ! belle demande! je
sors de ce tas de fougères, sous lequel je m'étais caché en
voyant entrer d'abord Pilletrousse, Lactance, Malemort et
Fracasso, et d'où je n'ai pas jugé à propos de sortir en
voyant entrer ensuite Procope, Maldeut et les deux Schar
fenstein.
— Mais que faisais-tu dans cette grotte, à une pareille
heure de la nuit? car nous sommes arrivés ici que le jour
n'était pas encore levé.
— Ah ! ceci, répondit Tvonnet, c'est mon secret, et je
vous le dirai tout à l'heure, si vous êtes bien sages ; mais,
d'abord, allons au plus pressé.
Alors, s'adressant à Pilletrousse :
— Ainsi donc, mon cher Pilletrousse, dit-il. vous étiez
venus dans l'intention de rendre une petite visite à la
ferme ou au château du Parcq. comme il vous plaira de
rappeler?
— Oui, dit Pilletrousse.
— Et vous aussi ? demanda Yvonnet à Procope.
— Et nous aussi, répondit Procope.
— Et vous alliez vous battre pour constater la priorité
de vos droits?
— Nous allions nous battre, dirent à la fois Pilletrousse et
Procope.
— FI ! dit Yvonnet, des camarades, des Français ou, tout
au moins, des hommes serv.ant la cause de la Fiance i
— Dame ! il le fallait bien, puisque ces messieurs ne
voulaient pas renoncer à leur projet, dit Procope.
— Nous ne pouvions faire autiement. puisque ces mes-
sieurs ne voulaient pas nous céder la place, dit Pilletrousse.
— II le fallait bien ! vous ne pouviez faire autre-
ment ! répéta Yvonnet en contrefaisant la voix de ses 1eui
interlocuteurs. Il fallait bien vous mas.sacrer entre vous,
n'est-ce pas? vous ne pouviez faire autremeni que d* vui:-.
égorger, dites? Et vous étiez là. Lactance. et vous avez vk
. ces préparatifs de carnage, et votre àme chrétleciio n'«n i
pas gémi?
III
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— Si fait, dit Lactance, elle en a gémi, e\ prorondément :
— Et Toilâ tout ce que votre sainte religion vous a ins-
piré : un gémissement?
-- Après le combat, reprit Lactance, un peu humilié des
reproches que lui faisait Yvonnet. reproches dont il sentait
la justesse, après le combat, j'eusse prié pour les morts.
— Voyez-vous cela !
— Queussiez-vous donc voulu que je fisse, mon cher mon-
sieur Yvonnet?
— Eh ! pardieu ! ce que je lais, moi qui ne suis pas un
dévot, un saint, un mangeur de patenôtres comme vous. Ce
que jeusse voulu? C'est que vous vous lussiez jeté entre
les glaives et les épées, tntcr gladios et eiises. pour parler
comme notre légiste Procope, et que vous eussiez dit à vos
frères égarés, avec cet air de componction qui vous va i
bien, ce que je vais leur dire, moi : « Camarades, quand il
y en a pour quatre, il y a en a pour huit ; si la première
affaire ne rapporte pas tout ce que nous en attendons, nous
en ferons une seconde. Les hommes sont nés pour se soute-
nir les uns les autres dans les rudes sentiers de la vie, et
non pour se jeter des pierres à travers les jambes dans les
chemins déjà si difficiles qu ils ont à parcourir. Au lieu de
nous diviser, associons-nous: ce que nous ne pouvons ten-
ter à quatre sans d énormes risques, nous l'exécuterons
à huit presque sans danger. Gardons pour nos ennemis nos
haines, nos dagues, nos épées, et n'ayons les uns pour les
autres, que de bonnes paroles et de bons procédés. Dieu,
qui protège la France quand il n'a rien de plus pressé a
faire, sourira â notre fraternité, et lui enverra sa récom-
pense ! a Voilà ce que vous eussiez dû dire, cher Lactance,
et ce que vous n'avez pas dit.
— C'est vrai, répondit Lactance en se frappant la poi-
trine : mea culpa ! mea culpa ! mca maxima culpa !
Et, éteignant sa torche, qui faisait double emploi, il
s'agenouilla et se mit à prier avec ferveur.
— Eh bien, &lors, je le dis à votre place, continua Yvon-
net : j'ajoute: La récompense divine que vous eût promise
Lactance, c'est moi qui vous l'apporte, camarades.
— Toi, Yvonnet? dit Procope avec un air de doute.
— Oui,>moi . moi qui ai eu la même idée qije vous, et
avant vous.
— Comment ! dit Pilletrousse. toi aussi, tu as eu l'idée de
pénétrer dans le château que nous convoitons?
— Non seulement j'en ai eu l'idée, dit Yvonnet, mais en-
core, cette idée, je l'ai mise à exécution.
— Bah ! nreut tous les assistants en prêtant une nouvelle
attention à ce qui disait -Yvonnet.
— Oui, j'ai des intelligences dans la place, répondit
celui-ci : une petite soubrette charmante, nommée Geruiicle,
ajouta-t-il en frisant sa moustache, qui, pour moi, est toute
prêle il renier père et mère, maître et maîtresse... une âme
que je perds.
Lactance poussa un soupir.
— Et tu dis que tu es entré au château ?
— J'en sortais celte nuit: mais vous savez combien ;es
courses de nuil me répugnent, surtout quand je les exécute
seul. Plutôt que de faire trois lieues pour regagner DouUens,
ou six lieues pour regagner Abbeville ou Montreuil-sur-
Mer. j'ai fait un quart de lieue, et je me suis trouvé dans
cette gi'otte, que je connaissais pour y avoir eu mes pre-
miers rendez-vous avec ma divinité. J'ai trouvé à tâtons <e
lit de fougères, dont je savais le gisement, et je commen-
çais à m y endormir, en me promettant, le jour venu, .le
proposer le coup aux premiers d entre vous que je rencon-
trerais, lorsque Pilletrousse est arrivé avec sa bande, puis
Procope avec la sienne. Chacune venait pour la même cause;
cette tendance vers le même but a amené la discussion que
vous savez, discussion qui allait finir, sans aucun doute.
d une manière tragique, quand j'ai jugé qu'il était temps
d'intervenir, et que je suis intervenu. Maintenant, je vous
dis: Au lieu de nous battre, voulez-vous nous associer? au
lieu d'entrer par force, voulez-vous entrer par ruse? au
lieu de briser les portes, voulez-vous qu'elles vous soient nu-
vertes? au lieu de chercher au hasard l'or, les bijoux, les
vaisselles, les argenteries, voulez vous y être conduits tout
droit? Alors, touchez là. Je suis votre homme! et, pour
donner l'exemple du désintéressement et de la fraternité,
malgré le service cpie je vous leiids, je ne demande qu'une
part égale aux autres paris. Que celui qui a quelque chose
de mieux à dire parle à son tour... Je lui cède la parole, et
j'écoute.
Vn murmure d'admiralîon se répandit dans l'assemblée.
Lactance. interrompant sa prière, s'appioclia d'Yvounet et
baisa IniMililement le bas de son manteau Procope. Pille-
tiousse, Maldent et Fracasso lui seri'èrent la main Les deux
Scharfeiistein pensèrent l'étouffer en lembrassant. Malc-
mort. seul, murmura dans son coin :
— Vous verrez qu'il n'y aura pas le plus petit coup d'épée
donné ou reçu . C est une malédiction !
— Eii bien donc, dit Yvonnet. qui depuis longtemps, rê-
vait ce'te association, et '■.i!i, voyant la fortune passer à
portée de sa main, ne voulait pas laisser échapper cette
occasion de la saisir aux cheveux, eh bien donc, ne perdons
pas un instant : Nous voici réunis au nombre de neuf com-
pagnons qui ne craignent ni Dieu ni diable ..
— Si fait ! Interrompit Lactance en se signant, nous crai-
gnons Dieu 1
— C'est vrai, c'est vrai !... manière de parler Lactance...
Je disais donc que nous étions ici neuf compagnons réunis
par le hasard...
— Par la Providence. Yvonnet : dit Lactance.
— Par la Providence, soit .. Le bonheur veut que nous
ayons parmi nous Procope, un légiste ; le bonheur veut en-
core que ce légiste ait à sa ceinture encre et plume, et, j'en
suis sûr, dans sa poche, du papier au timbre de notre bon
roi Uenri II...
— Ma foi 1 oui. fit Procope, j'en ai, et, comme Yvonnet le
dit bien, c'est un bonheur.
— Alors hàions-nous ... Dressons une table, et rédigeons
notre acte d'association, tandis que l'un de nous, placé en
sentinelle dans la forêt et à proximité de l'entrée de la
grotte, veillera à ce que nous ne soyons pas dérangés.
— Moi. dit Malemort, je vais me meure en sentinelle, et
autant d'Espagnols. d'.\nglais ou d'.\llemauds qui rôderont
dans la forêt, autant de tués 1
— Justement, dit Yvonnet. voilà ce qu'il ne faut pas, mon
cher Malemort. Dans notre situation, c'est-à-dire à deux
cents pas du camp de Sa Majesté l'empereur Charles-Quint,
avec un homme qui a l'oreille aussi fine et l'oeil aussi exercé
que monseigneur Emmauuel-Philiberi de Savoie. 11 ne faut
tuer que ce que I on ne peut se dispenser de tuer, attendu
que. si sûr que l'on soit de son coup, ou ne tue pas tou-
jours; que, quand on ne tue pas, on blesse; que les blessés
crient comme des aigles; qu'aux cris des blessés, on accour-
rait, et qu'une fois le bois occupé. Dieu sait ce qui advien-
drait de nous ! Non. mon cher Malemort, vous resterez Ici,
et lun des deux Scliarfenstein montera la garde. Tous deux
sont .\llemands ; si celui qui veillera sur nous est découvert,
il pourra se donner comme un lansquenet du duc d'Arem-
berg. ou comme une reitre du comte de Waldeck.
— Tu gomde te FaltecU il êdre mieux, dit Ueinrich Schar-
fenstein.
— Ce colosse est plein d'intelligence i dit Yvonnet. Oui,
mon brave, tu gonntc te Fallccli il êdre mieux, parce que
le comte de Waldeck est un pillard. C'est cela que tu veux
dire, «est-ce pas ?..
— la. moi fouloir tire zela.
— Et qu'on ne trouvera pas étonnant qu'un pillard soit
caché dans le bois?
— N'ein... bas étonnant tî dout.
— Seulement, que le Scharfenstein qui fera le guet prenne
garde, avec cet honorable titre de pillard, de tomber entre
les mains de monseigneur le duc de Savoie .. 11 n'entend
pas raillerie sur la maraude '■
— Foui, dit Heinrich, il afre engore banlu teux zoldats
hier !
— Drois : dit Franiz.
— Eh bien, lequel de vous deux se charge de faire le
guet ?
— Moi, répondirent ensemble l'oncle et le neveu.
— Mes amis, dit Yvonnet, ce dévouement est appi-éclé par
vos camarades; mais un seul factionnaire suffit. 'Tirez donc
à la courte-paille... Un poste d'honneur est réservé à celui
qui restera Ici.
Les deux Scharfenstein se consultèrent un Instant.
— Frantz il afre tes pons yeux et tes pons oreilles... 11
vera la zentinelle à nous, dit Heinrich.
— Bien ! dit Yvonnet ; que Frantz aille à son poste, alors.
Frantz se dirigea vers la sortie de la grotte avec son calme
ordinaire.
— Tu entends, Frantz, dit Yvonnet, si tu te laisses prendre
par les autres, ce n'est rien ; mais, si tu es pris par le duc
de Savoie, tu es pendu '.
— Clie ne laizerai prentre mol bar berzonne, zoyez dran-
guille, dit Frantz.
Et il sortit de la grotte pour aller se mettre à son poste
— Et le hoste t'onneur, demanda Heinrich, où est-il?
Yvonnet prit la torche des mains de Maldent, et, la pré-
sentant à Uéînrlch :
— Tiens, dit-il, place-toi Ici... éclaire Procope, et ne bouge
pas !
— Clie ne poucherai bas' dit Heinrich.
Procope s'assit, tira son papier de sa poche, son encrier de
sa ceinture et ses plumes de son encrier.
Nous l'avons vu à l'œuvre au moment où nous-même
sommes entrés dans la grotte de Saint-Pol-sur-Ternolse, «i
.solitaire d'habitude, et. par un concours de circonstances
étranges, si hantée ce jour-là.
Nous avons fait observer que ce n'était pas une œuvre
facile à accomplir ù la satisfaction de tout le monde que
l'œuvre à laquelle s'était voué Procope. entre onze heures
du matin et trois heures de l'après-midi de cette fameuse
journée du 5 mal 1555
LE FACE Dr DL'C DE SAVOIE
H
Aussi, comme on eût dit d'un projet de loi en discussion
dans une chambre moderne, chacun y avait-Il. selon son
uU(>iêt ou ses lumières, apporté ses amendements et ses
»ous-an:endemeuts.
Lesdils amendements et sous-amendements avaient été
votés à la majorité des voix. et. il laut le dire ;i l'honneur
de nos aventuriers, ils avaient été votés avec beaucoup de
justice, de calme ei d'impartialité.
Il y a de certains esprits de travers, calomniateurs effron-
tés des législateurs, des juges et de la justice, qui prétendent
qu un code rédigé par des voleurs serait beaucoup plus
complet, et surtout beaucoup plus équitable qu'un code
rédigé par des honnêtes gens.
Nous plaignons ces mallieureux de leur aveuglement,
comme nous plaignons les calvinistes et les luthériens de
leurs cireurs, et. aux uns comme aux autres, nous prions le
Seigneur de pardonner.
Enfin, au moment où la montre d'Yvonnet marquait trois
heures un quart, — si rare que fût un pareil bijou à cette
éi'oque. constatons ici que le coquet aventurier s'était pro-
curé une montre -- enfin, dlsons-uous. à trois heures un
quart. rrocoi)e releva la tête, posa la plume, prit son papier
a deux mains, et, le regardant avec un air de satisfaction en
laissant, échapper une e.\clamalion de joie:
— Ah .' dit-Il. je crois que c'est fini, et pas mal fini...
Excgl moitttnientam !
A cet averil>semeni, Heinrlch Scharfensteln, qui tenait la
torche depuis trois heures vingt minutes, fit un mouvement
pour étendre son bras, qui commençait à se fatiguer. Yvon-
net interrompit sa chanson, mais continua de friser sa mous-
tache : Malemort acheva de bander son bras gauche, et as-
sujettit l'aiiparcil avec une épingle; I.actance expédia un
dernier lie,- Maldent, appuyé des deux poings sur la table,
se rcdrc>:sa : PiUetrousse remit dans la gaine son poignard
suffisamment affilé, et Fracasso sortit de sa rêverie poétique,
satisfait d'avoir mis la dernière main à un sonnet qu'il
ruminait depuis plus d'un mois.
Tous s'approchèrent de la table, à l'exception de Frantz.
qui. se reposant sur .son oncle de la discussion de leurs
intérêts communs, s'était placé, ou plutôt, comme nous
l'avons dit. s'était couché en sentinelle à vingt pas de l'en-
trée de la grotte, avec la résolution bien arrêtée, non seule-
ment de faire bonne garde à ses compagnons, mais encore
de ne se laisser prendre par personne, et surtout par Emma-
nuel-Philibert de Savoie, le rude justicier.
— Messieurs, dit Procope. étendant un regard de satis-
faction sur le cercle qui venait de se former autour de lui.
avec autant et même plus de régularité que n'en présente
d'ordinaire celui qui se forme autour de l'officier appelant
des soldats a l'ordre; messieurs, tout le monde est-il là?
— oui. répondirent en chœur les aventuriers
— Tout le monde, reprit Procope, est-il prêt à entendre
la lecture des di.x-hult articles dont se compose l'acte que
nous venons de rédiger conjointement, et qui pourrait se
nommer acte de société? Car c'est, de fait, une espèce de
société que nous fondons, que nous établissons, que nous
régularisons.
La réponse fut affirmative et générale. Heinrlch Schar-
fensteln répondant, bien entendu, pour lui et son neveu
— Ecoutez donc, dit Procope.
Et. a.vant toussé et craché, 11 commença :
1 Entre les soussignés... »
— Pardon, Interrompit I,actance, je ne sais pas signer,
mol.
— Parbleu ! dit Procope, la belle affaire : tu mettras la
croix.
— Ah : murmura Lactance. mon eng.agement n'en sera
que plus sacré... Continuez, mon frère.
Procope reprit :
" Entre les soussignés :
L- • Jean-Chrysostome Procope... »
" Tu ne te gênes pas. dit Yvonnet, tu t'es mis en tète.
Il fallait bien commencer par quelqu'un, dit innocem-
nr lit Procope.
lion ! bon ! dit Maldent, continue,
l'rocope continua :
■• Jean-Chrysoslome-Procope. ex procureur légiste près le
barreau de Caen, agi-égé près ceux de Rouen, Cherbourg,
Valognes... »
— Corbleu l dit PiUetrousse, cela ne m'étonne plus que 'a
rédaction ait duré trois heures et demie, si. comme tu l'as
fait pour toi. tu as donné à chacun ses titres et qualités ..
Ce qui m'étonne, au contraire, c'est que ce soit déjà fini !
— Non. dit l'rocope. je vous ai compris tous sous un
même titre, et j'ai donné à chacun de vous une seule et
unique qualification ; mais J'ai cru que. pour moi. rédacteur
de l'acte, l'exposé de mes titres et qualités était chose non
seulement convenable, mais encore d'absolue nécessité.
— A la bonne heure ' dit PiUetrousse.
— Va donc ! hurla Malemort. Nous n'en finirons jamais, si
on l'Interrompt ainsi à chaque mot... Je suis pressé de ma
battre, moi.
— Uame. dit Procope, ce n'est pas moi qui m'interromps,
il me semble.
Et il continua :
« Entre les soussignés;
•' Jean-Chrysostonie Procope, etc , llonoré-,Ioseph Maldent,
Victor-l'éllx Yvonnet, Cyrille-Népomucèue L.aclance, César-
Annlbal Maleuiurt. .Martin PiUetrousse, Vittorio-Albanl Fra-
casso, et Heinrlch et Frantz Scharfensteln, — tous capitaines
au service du rui lleurl II... «
Un murmure flatteur interrompit Procope, et personne ne
songe;i plus a lui disputer les titres et qualités qn il s'était
donnés, occuiié que chacun était a rajuster le symbole —
soit écliarpe, serviette, mouclioir, loque ou cl)iffon, — qui
ju.stiliait la qu;ilification de capit:iuie au servica de la
France (lu'il venait de recevoir.
Procope laissa au murmure a|iiiri)b:itenr le temps de se
calmer, et continua ;
" ... .\ été arrêté ce qui suit... »
— Pardon, dit Maldent, mais l'acte est nul.
Coniment. nul? dit Procope.
■ Tu n'as oublié qu'une chose i ton acte.
— Laquelle?
— La date.
— La date est à la fin.
— Ali ! dit Maldent, c'est autre chose... Cependant, mieux
vaudrait qu'elle tiit au commencement.
— Le commencement ou la fin. c'est tout un. dit Procope.
Les Institutes de Juslinien disent positivement :
Omne actum quo lempore scriptiiin sll, tiidlcfito : seu lut-
lio, seu flne, ut paciscentlbus liOueiil.
C est-à-dire :
■> Tout acte sera tenu de porter sa date ; seulement, les
contractants seront libres de placer la date à la fin ou au
commencement dudit acte. »
— Quelle abominable langue que cette langue de procu-
reur ! dit Fracasso, et comme il y a loin de ce latin-ia au
latin de Virgile et d'Horace i
Et 11 se mit à scaiider amoureusement ces vers de la trol-
.sl'-me églogue de Virgile ;
Malo me GaUitea pelil, lasciva puclla.
Et Juglt ad sailccs, et se cupit unie vlderi...
— Silence, Fracasso ! dit Procope,
— Silence tant que tu voudras, répondit l'r;Kasso ; mais il
n'en est pas moins vrai que, si grand empereur que soit
Justinien premier, je lui préfère Homère second, et que j'ai-
merais mieux avoir fait les Bucoliques, les Eglogues et même
l'Enéide, que le Digeste, les Pandectes, les Institutes et tout
le Corpus juris civilis.
La discussion allait sans doute s'engager sur ce point
important entre Fracasso et Procope. — et Dieu sait où elle
eiH conduit les discuteurs ! — lorsqu'une espèce de cri
élouflé se fit entendre en dehors de la grotte, et attira de ce
côté l'attention des aventuriers.
Bientôt le jour extérieur, presque entièrement intercepté,
indiqua qu un corps opaque s'interposait entre la lumière
fai lice et éphémère de la torche et la lumière divine et inex-
tinguible du soleil. Enfin, un être dont il était impossible de
spécifier l'espèce, tant ses formes semblaient Incohérentes
dans la demi-obscurité où il s'agitait, apparut et s'avança
au centre du cercle, qui s'ouvrit spoiit;iiiômeiit devant lui.
Alors seulement, et à la lueur de la torche qui éclaira le
groupe Informe, on reconnut Frantz Scharfenstein, ten;iiit
entre ses bras une femme, sur la bouche de Laquelle il
appuyait sa large main en guise de puire d'aiiuoissc ou de
bâillon.
Chacun attendait l'explication de ce nouvel incident.
— Gamarates ! dit le *;éant, volzl un bedlte vemme gui
rôtalt à l'emboussure de la grodde ; che l'ai brlze, et che
vous l'aliborde . Gue vau; Il valre te elle?
— Pardieu ! dit PiUetrousse. ladie-la ... Elle ne nous man-
gera pas tous les neuf, peut-être l
— Oh I j'afre bas beur gu'elle nous manche dous les neuf,
dit Frantz en riant d'un gros rire ; che la mancherals blidôt
à moi dont zeul !.. la Wol !
Et. juste au milieu du cercle, il planta, comme l'y avait
invité PiUetrousse, la femme sur ses deux iiieds, et se retira
vivement en arrière.
I>a femme, qui était Jeune et Jolie, et qui, par son cos-
tume, paraissait appartenir à l'estimable classe des cuisi-
nières de bonne maison, jela autour d'elle et clrculairement
un regard effaré, comme pour se rendre compte de la société
au centre de laquelle elle se trouvait, et qui, au premier
coup d'œil, lui semblait peut-être un peu mêlée.
Mais son regaril n'accomplit pas même le périple entier,
et, s'arrêtant sur le plus Jeune et le plus élégant de nos
aventuriers ;
12
ALEXANDRE DUMAS ILLLSIRÉ
— Oh I monsieur ïvonnet, s'écria-t-elle, au nom du ciel,
protégez-moi ! détendez-moi !
Et elle alla toute tremblante jeter ses bras au cou du
jeune homme.
— Tiens ! dit Tvonnet, c'est mademoiselle Gertrude !
Et, serrant la jeune fille contre sa poitrine poui' la rassu-
rer :
— Pardieu l messieurs, dit-il, nous allons avoir des nou-
Telles fraîches du château du Parcq ; car voici une belle
enfant qui en vient.
Or, comme les nouvelles que promettait Tvonnet par la
bouclie de mademoiselle Gertrude intéressaient tout le
monde i un degré suprême, nos aventuriers, abandonnant,
momentanément du moins, ia lecture de leur acte de société,
se groupèrent autour des deux jeunes gens et attendirent
avec Impatience que l'émotion à laquelle mademoiselle Ger-
trude était en proie lui permit de parler.
LE COMTE DE WALDECK
Il y eut encore quelques minutes de silence, après les-
quelles mademoiselle Gertrude, suffisamment rassurée par les
bonnes raisons que lui donnait tout bas Tvonnet, commença
enfin son récit.
Mais, comme ce récit, fréquemment interrompu, tantôt
par un reste d'émotion, tantôt par les interrogations des
aventuriers, pourrait ne pas présenter à nos lecteurs une
limpidité satisfaisante, nous allons, s'ils le veulent bien,
substituer notre prose à celle de la narratrice, et, nous
emparant de la situation, raconter le plus clairement qu'il
nous sera possible le tragique événement qui avait forcé la
jeune flUe à quitter le château du Parcq, et qui l'avait
amenée au milieu de nos aventuriers.
Deux heures après le départ d'ïvonnet, au moment où
mademoiselle Gertrude, sans doute un peu fatiguée de sa
conversation nocturne avec le beau Parisien, se décidait
enfin à quitter son lit et à descendre près de sa maîtresse, qui,
pour la troisième fois, la faisait appeler, le fils du fermier,
jeune garçon de seize à dix-sept ans, nommé Philippin,
entrait tout effaré dans la chambre de la dame, et liil
annonçait qu'une troupe de quarante ou de cinquante hom-
mes, qu'à leurs écliarpes jaunes et noires il Jugeait appar-
tenir a l'armée de l'empereur Charles-Quint, s'acheminait
vers le château, après avoir fait prisonnier son père, qui
travaillait aux champs.
Philippin, qui tr.availlait lui-même à quelques centaines
de pas du fermier, avait vu le chef de la troupe s'emparer
de lui. et avait deviné, aux gestes des soldats et du pri-
sonnier, qu'ils parlaient entre eux du château. Alors, il
s'était glissé, en rampant, jusqu'à un chemin creux, et,
arrivé là, voyant que la disposition topographique du ter-
rain dérobait sa fuite à tous les regards, il était accouru à
toutes jambes pour annoncer à sa maîtresse ce qui se pas-
sait, et lui donner le temps de prendre une résolution.
La châtelaine se leva, alla vers la fenêtre, et vit effecti-
vement la troupe distante de cent pas à peine du château ;
elle était d'une cinquantaine d'hommes, comme l'avait dit
Philippin, et paraissait commandée par trois chefs Près (lu
cheval d'un de ces trois chefs marcliait le fermier, les mains
liées derrière le dos ; l'officier à côté duquel il marchait
tenait le bout de la corde, sans doute pour que le fermier
ne tentât point de s'échapper, ou, s'il tentait de s'échapper,
fut arrêté dès le début de la tentative.
Cette vue n'était rien moins que rassurante. Cependant,
comme les cavaliers qui s'apprêtaient à visiter le chAteau
eeignaient, ainsi que nous l'avons dit, l'écharpe de l'Empire ;
comme les «rois chefs qui marchaient en tétc portaient des
couronnes au cimier de leurs casques, et des armoiries au.
poitrail de leurs cuirasses : comme les ordres du duc Emma-
nuel-Philibert, à l'endroit du pillage et de la maraude,
étaient positifs; comme enfin il n'y avait, surtout pour une
femme, aucun moyen de fuir, la châtelaine s'était résolue
,i recevoir les arrivants du mieux qu'il lui serait possible.
En con.séqupnce de quoi, elle avait quitté sa chambre, et,
descendant l'escalier, elle était allée, comme signe de l'hon-
neur qu'elle leur faisait, les attendre sur la première marche
du perron.
Quant à mademoiselle Gertrude, sa frayeur, à la vue de
ces hommes, était si grande, qu'au lieu de marcher à la
suite de sa maîtresse, comme c'était peut-être son devoir,
elle s'était cramponnée à Philippin, le suppliant de lui indi-
quer quelque retraite sûre où elle pût se cacher pendant
tout le temps que les soldats séjourner.alent au château, et
où lui. Philippin, pût venir, de temps en temps, lui donner
des nouvelles des affaires de sa maîtresse, qui lui parais-
saient prendre une assez mauvaise tournure
Quoique mademoiselle Gertrude eût un peu rudoyé Phi-
lippin depuis quelque temps, et que celui-ci. qui cherchait;
en vain une cause à ce changement de manières envers lui.
se fût promis de lui tenir rigueur, si elle avait besoin de
ses bons offices, mademoiselle Gertrude était si belle quand
elle avait peur, si séduisante quand elle priait, que Philip-
pin se laissa fléchir, et, par l'escalier dérobé, conduisit
mademoiselle Gertrude dans la cour, et de la cour dans- le-
jardin ; et. là. la fit cacher dans le recoin d'une citerne,
où son père et lui serraient d'habitude les instruments de
jardinage.
Il n'était pas probable que des soldats dont l'intention
était, évidemment, de s'occuper du château, de ses offices-
et de ses caves, la vinssent chercher à un enclroit où.
comme le disait plaisamment Philippin, il n'y avait que
de l'eau à boire.
Mademoiselle Gertrude eût bien voulu garder Philippin,
et. peut-être, de son côté. Philippin n'eùt-il pas demandé
mieux que de rester près de mademoiselle Gertrude ; mais
la belle enfant était encore plus curieuse que peureuse ; de-
sorte que le désir d avoir des nouvelles l'emporta chez elle
sur la crainte de rester seule.
Pour plus gr.ande sûreté, d'ailleurs, Philippin mit la clef
de la citerne dans sa poche, ce qui inquiéta d'abord un peu
mademoiselle Gertrude, mais ce qui. après réflexion faite,
lui parut, au contraire, de nature â la rassurer.
Mademoiselle Gertrude retenait sa respiration et écoutait
de toutes ses oreilles; elle entendit, d'abord, un grand bruit
d armes et de chevaux, des clameurs et des hennissements ;
mais, ainsi que lavait prévu Philippin, hennissements et
clameurs paraissaient se concentrer dans le château et dans
ses cours
La prisonnière tremblait d'impatience, et grillait de-
curiosité. Plus d'une fois elle avait été à la porte, et avait
essayé de l'ouvrir. Si elle y eût réussi, elle eût. bien cer-
tainement, au risque de ce qui pouvait lui arriver de
fâcheux dans une pareille entreprise, essayé d'entendre ce
qui se disait, ou de voir ce qui se passait en écoutant aux
portes, et en regardant par-dessus les murailles.
Enfin, un pas aussi légèrement posé sur la terre que l'est
d'habitude celui de ces animaux nocturnes qui rôdent autour
des poulaillers et des bergeries, s'approcha de la citerne :
une clef introduite avec précaution grinça doucement dans
la serrure, et la porte, ouverte avec lenteur, se referma
vivement après avoir donné passage ;\ maître Philippin.
— Eh bien ? demanda Gertrude avant même que la porte
fût refermée.
— Eh bien, mademoiselle, dit Philippin. Il paraît que ce
sont effectivement des gentilshommes, comme l'avait re-
connu madame la baronne : mais quels gentilshommes, bon
Dieu ! si vous les entendiez jurer et sacrer, vous les pren-
driez pour de véritables païens.
— Mon Dieu! que me dites-vous là. monsieur Philippin?
s'écria la jeune fille tout effrayée.
— La vérité, mademoiselle Gertrude. la pure vérité du
bon Dieu ! A preuve que M. l'aumônier a voulu leur
faire des observations, et qu'ils lui ont répondu que. s'il ne
se taisait, ils allaient lui faire dire la messe penflu. la tête
en bas et les pieds en l'air, à la corde de la cloche ; tandis
que leur aumônier à eux. qui est une espèce de sacripant
portant barbe et moustaches, suivrait l'office sur son cuco-
loge. afin qu'il n'en fût passé ni une demande ni une
réponse,
— Mais, alors, dit mademoiselle Gertrude. ce ne sont pas
de vrais gentilshommes?
— Si lait, pardieu ! et des meilleurs de l'.Mlemagne mdme :
Ils n'ont pas eu honte de dire leurs noms; ce qui est. vous
en conviendrez, une fière aiuiace, après la manière dont Ils
se conduisent. Le plus vieux, qui est un homme de cin-
quante ans, à peu près, se nomme le comte de Waldeck, et
commande quatre mille reitres dans l'armée de Sa Majesté
Charles-Qulnt. Les deux autres, qui peuvent avoir, le pre-
mier, de vingt quatre â vingt-cinq ans, et, le second, de dix
neuf à vingt, sont, l'un, son fils légitime, et l'autre, son
bâtard. Seulement, d'après le peu que j'ai vu. — chose,
du reste, assez commune, — il paraît moins aimer son légi-
time que son bâtard Le fils légitime est un beau jeune
homme, au teint paie, avec de grands yeux bruns, des
cheveux et des moustaches noirs, et il m'est avis qu'à
celul-lâ, on pourrait encore lui faire entendre raison. Mais
il n'en est pas de' même de l'autre, du bâtard, de celui qui
est roux, et qui a des yeux de chat-huant... Celul-lâ, oh l
mademoiselle Gertrude, c'est un véritable -démon l Dieu
vous préserve de le rencontrer!.. Il regardait madame la
baronne . tenez, c'était â fairi frémir !
— - Ah ! vraiment ? dit mademoiselle Gertrude. qui était
évidemment curieuse de savoir ce que pouvait être un
regard à faire frémir.
— Oh ! mon Dieu. oui. dit Philippin en manière de péro-
raison, et vollâ où je les al laissés . Maintenant, je retourne
chercher des nouvelles, et, dès que j'en ai. je vous les apporte
LE PAGE DU DLC DE SA\01E
13-
— Oui, oui, dit Gertrude. allez ! et revenez vite ; mais
prenez garde qu'il ne vous arrive mallieur
— Oh ! soyez tranuuille. mademoiselle, répondit Philippin ;
Je ne me montre jamais que tenant une bouteille ii chaque
main, et, comme Je connais les bons tas, les brigands sont
pleins de considération iiour moi.
Philippin sortit et enlerma mademoiselle Gertrude, qui
se mit a songer incontinent au dedans d'elle même a ce que
pouvaient être des yeux qui lançaient des regards i laire
trémlr.
Elle ne s'était pas encore bien rendu compte de ce phéno-
mène, quoiqu'il y eût prés d'une heure qu'elle y songeât.
Quand la clef tourna de nouveau dans la serrure, et quand
le mess.iger reparut
Ce n était point celui de l'arche, et 11 était loin de tenir
un rameau d olivier à la main. — Le comte de Waldeck et
ses fils avalent, à force de menaces, et même de mauvais trai-
tements, contraint la baronne à leur donner ses bijou.T, son
argenterie et tout ce quelle avait d or au ch.^teau. Mais
cela ne leur avait pas sulfi, et, cette première rançon versée,
la pauvre femme, au moment oti elle croyait être quitte des
nobles bandits qui étaient venus lui demander 1 hospitalité,
la pauvre femme, au contraire, avait été prise, garrottée
au pied de son lit, et enfermée dans sa chambre, avec pro-
messe que. dans deux heures, le feu serait mis au château,
si, dans deux lieures, elle n'avait point trouvé, soit dans
sa bourse, soit dans celle de ses amis, deux cents écus à
la rose.
Mademoiselle Gertrude se lamenta convenablement sur le
sort de sa maîtresse : mais, comme elle n'avait point, pour
la tirer de l'embarras où elle se trouvait, deux cents éctis à
lui prêter, elle s'efforça Ue penser à autre cho.se. et demanda
i Philippin ce qne faisait cet infâme bâtard de Wakieck avec
ses cheveux roux et ses yeiLx terribles.
Philippin répondit que le bâtard de Waldeck était en train
de s'enivrer, occupation dans laquelle il était puissamment
secondé par monsieur son père. Seul, le vicomte de Waldeck
gardait, autant qu'il lui était possible, son sang-fioid au
milieu du pillage et de l'orgie.
Mademoiselle Gertrude avait une furieuse envie de se
rendre compte par ses yeux de ce que c'était qu'une orgie.
Quant au pillage, elle connaissait cela, ayant vu piller
Thérouanne -, — mais, dune orgie, elle n'en avait aucune
idée.
Philippin lui expliqua que c'était une réunion d'hommes
buvant, mangeant, tenant de mauvais propos, et faisant
toute sorte d'Insultes aux femmes qui leur tombaient sous
la main.
La curiosité de mademoiselle Gertrude redoubla A ce ta-
bleau, qui eilt fait, cependant, frémir un cœur moins coura
geux que le sien. Elle pria donc Philippin de la laisser
sortir, ne fût-ce que dix minutes ; mais celui-ci lui répéta
tant de fols, et si sérieusement, qu'à sortir elle courait risque
de la vie, qu'elle se décida à rester dans sa Cachette, et h
attendre nne troisième visite de Philippin pour prendre un
parti déOnitif.
Ce parti, il était pris avant le retour de Philippin C'était.
bon gré mal gré. de forcer le passage, de gagner le château,
de se glisser dans les corridors secrets et par les escaliers
dérobés, et de voir de ses yeux ce qui se passait, un récit,
si éloquent qu'il soit, étant toujours bien au-dessous du
spectacle qu'il est destiné a peindre.
.\ussl. dès qu'elle eut entendu, pour la troisième fols, la
clef tourner dans la serrure, s'apprêta-t-ellc à s'élancer hors
de la citerne, que ce fût ou non lavis de Philippin ; —
mais, en apercevant le jeune homme, elle recula dépou-
vante.
Philippin était p.lle comme un mort; sa bouche balbutiait
des paroles sans suite, et ses yeux avaient conservé cette
expres.sion hagarde que la terreur met dans le regard de
l'homme qui vient de voir quelque sombre et terrible évé-
nement.
iiiTtrude voulut l'Interroger; mais, au contact de cette
épouvante, elle se sentit glacée; la pâleur qui couvrait les
Jones de Philippin passa sur son visage, et. en face de ce
mutisme effrayant, elle devint muette elle-Toême.
Le Jeune homme, sans lut rien dire, mais avec cette force
de leffroi ,i laquelle on n'essaye pas même de résister, la
saisit par le iKjignet. et l'entraîna vers la petite porte du
Jardin qui donnait dans la plaine, en balbutiant ces seuls
mots :
— Morte . assassinée., poignardée:
Gertrude se laissa conduire : Philippin rabandonn.t un
Instant pour rrtermer la porte du Jardin derrière eux ; pré-
caution inutile, car on ne songeait ijas à les poursuivre.
Mais le choc avait été si rude pour Philippin, que le mouve-
ment imprimé au pauvre garçon ne devait s'arrêter que
lorsque les forces lui manqueraient. Au bout de cinq cents
pas. les forces lui manquèrent ; Il tomba sans haleine, mur-
murant d'une voix rauque. comme celle d'un homme à l'ago-
nie, ces mots effrayants, les seuls, an reste, qu'il eût pro-
noncés :
— Morte., .assassinée., poignardée:.
Alors, Gertrude avait Jeté les yeux autour délie: elle
n était plus qu a deux cents pas de la lisière de la forêt ;
elle connaissait la forêt, elle connaissait la grotte ; c'était
un double refuge. D ailleurs, dans la grotte, peut-être trou-
verait-elle Yvonnet.
Elle avait bien quelque remords de laisser ainsi le pauvre
Philippin évanoui sur le bord d un fossé ; mais elle aperce-
vait, venant de son côté, quatre ou cinq hommes à cheval.
Peut-être ces hommes étaient-ils des reitres de la troupe du
comte de Waldeck ; elle n'avait pas une seconde à perdre
pour leur échapper. Elle s'élança vers la forêt, et, sans
regarder en arrière, elle courut, folle, éperdue, échevelée.
jusqu'à ce qu'elle eût franchi la lisière du bols. Là seule-
ment elle s'arrêta, s'appuya à un arbre pour ne pas tomber.
et jeta les yeux sur la plaine.
Les cinq ou six cavaliers étaient arrivés à l'endroit oïl elle-
avait laissé Philippin évanoui. Ils lavaient relevé ; mais,
voyant qu'il lui était impossible de faire un pas, lun deux
l'avait posé en travers sur les arçons de sa selle, et, suivi
de ses camarades, 11 le transportait du cùté du camp.
Du reste, ces hommes ne paraissaient avoir que de bonnes
intentions, et Gertrude commença à croire que rien ne pou-
vait arriver de plus heureux au pauvre Philippin que de
tomber entre des mains qui semblaient si pitoyables.
Alors, rassurée sur son compagnon, ayant repris un peu
d haleine dans cette halte. Gertrude s'était remise à courir
dans la direction, ou plutôt vers le point qu'elle croyait
être dans la direction de la grotte ; mais sa tète était telle-
ment perdue, que les signes auxquels d habitude elle recon-
naissait son chemin passaient inaperçus à ses yeux. Elle
s'égara donc, et ce ne fut qu'au bout d'une heure que. par
accident, par hasard, par instinct, elle se trouva dans le
voisinage de la grotte, et à la portée de la main de Frantz
Schartenstein.
On devine le reste : Frantz étendit une main dont il enve-
loppa la taille de Gertrude. lui mit l'autre sur la bouche,
enleva la jeune fille comme une plume, rentra avec elle dans
la grotte et la déposa tout effarée au milieu des aventuriers,
au.xquels, rassurée par les bonnes paroles d'Yvonnet. elle fit
le récit que nous-mème venons de faire, et qui fut accueilli
par un cri général d'indignation.
Mais, qu'on ne s'y trompe pas. cette indignation avait une
cause tout égoï.ste. Les aventuriers n'étaient point indignés
du peu de moralité dont les pillards venaient de faire preuve
a l endroit du ch.iteau du Parcq et de ses habitants. Non,
ils étaient indignés de ce que le comte de Waldeck et son
fils eus.sent pillé le matin un château qu'ils comptaient, eux.
piller le soir.
11 résulta de cette indignation un hourra général, qui fut
suivi de la résolution, prise à l'unanimité, d'aller à la décou-
verte, afin de voir ce qui se passait à la fois du côté du
camp, où l'on avait transporté Philippin, et du côté du châ-
teau du Parcq, où s'était accompli le drame que Gertrude
venait de raconter avec toute l'éloquence et toute l'énergie
de la terreur.
Mais, chez les aventuriers, l'indignation n'excluait pas la
prudence; il fut donc décidé qu'un homme de bonne volonté
commencerait par explorer le bois, et viendrait rendre
compte aux aventuriers de l'état des choses. Selon les motifs
de sécurité ou de crainte que donnerait l'exploration, on
agirait.
Y'vonnet s'offrit pour battre le bois. C'était, au reste, bien
l'hMnme qu'il faliait pour cela : il connaissait tous les tours
et les détours de la forêt ; II était agile comme un daim et
rusé comme un renard.
Gertrude jeta les hauts cris, et tenta de s'opposer à ce que
son amant accomplit une si dangereuse mission : mais on
lui fit comprendre en deux mots que le moment était mal
choisi de sa part pour donner cours à des susceptibilités
amoureuses (lUi ne pouvaient qu'être mal appréciées par la
société un peu positive dans laquelle elle se trouvait. Elle
était lllle de bon sens, au fond ; elle se calma donc en voyant
que ses cris et ses larmes, non seulement seraient sans résul-
tat, mais encore pourraient tourner mal pour elle. D'ail-
leurs. Yvonnet lui expliqua tout bas que la maîtresse d'un
aventurier ne doit pas alTecter la sensibilité nerveuse d'une
princesse de roman, et, l'ayant remise aux mains de son
ami Fracasso, et sous la garde spéciale des deux .Sch<arfens-
tein. Il sortit de la grotte pour accomplir l'importante mis-
sion dont il venait de se charger.
nix minutes après, II était de retour.
La forêt était parfaitement déserte, et ne paraissait offrir
aucun danger.
Comme la curiosité des aventuriers était presque aussi
vivement excitée dans leur grotte par le récit de mademoi-
selle Gertrude. que la curiosité de mademoiselle Gertrude
avait été excitée dans sa citerne par le récit de Phllipidn.
et que de vieux routiers de leur trempe ne pouvaient convc
nablement avoir les mêmes motifs de prmlence que ceux
qui 'lirigent les ''actions d'une belle et timide Jeune flile,
ils sortirent du souterrain, laissant l'acte de société da-
14
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
Procope à la garde des génies de la terre, invitèrent Yvonnet
à se mettre â leur tête, et, guidés par lui, se dirigèrent vers
la lisière du bois, non sans que chacun, â part lui, se fût
assuré ijue sa dague ou son épée n'était pas rouillée au
fourreau.
VI
LE JLSTICIEE
A mesure que nos aventuriers s'avançaient vers cette
pointe de la lorèt que nous avons dit s allonger comme un
fer de lance jusqu'à un quart de lieue d'Hesdin, en séparant
les deux bassins de la plaine déjà connue de nos lecteurs, un
épais taillis succédait a la haute futaie, et, par le rappro-
chement de ses troncs, 1 entrelacement de ses branches, pré-
sentait un surcroit de sécurité a ceux qui se glissaient
sous son ombre. Ce fut donc sans être vue d aucun être
vivant que la petite troupe parvint jusqu à la lisière du
bols.
A quinze pas, à peu près, du fossé qui séparait la forêt de
la plaine, fossé qui contournait le chemin sur lequel nous
avons .arrêté l'attention du lecteur dès le premier chapitre
de ce livre, et qui établissait une communication entre le
château du Parcq, le camp de 1 empereur et les villages
voisins, nos aventuriers s arrêtèrent.
L endroit était bien choisi pour la halle . un chêne
immense, demeuré avec quelques arbres de la même essence
et de la même taille, pour indiquer ce qu'étaient autrefois
les géants tombés sous la cognée, étendait son dôme touffu
au-dessus de leur tête, tandis qu'en faisant quelques pas.
ils pouvaient, sans être vus, plonger leurs regards dans la
plaine.
Tous levèrent en même temps les yeux vers la puissante
végétation de 1 arbre séculaire. Yvonnet comprit ce qu'on
attendait encore de lui ; il fit de la tète un signe de consen-
tement, emprunta les tablettes de Fracasso, qui renfer-
maient une seule et dernière feuille immaculée, que le
poète lui montra en lui recommandant de respecter les
autres, qui étaient dépositaires de ses rêveuses élucubra-
tions. Il dressa un des deux Scharfenstein contre le pilier
rugueux qu'il ne pouvait éireindre de ses bras, monta dans
les mains croisées du géant, de ses mains gagna ses épaules,
de ses épaules les premières branches de 1 arbre, et en un
instant se trouva assis à cheval sur une de ses vigoureuses
ramures, avec autant d'aisance et de sécurité que l'est un
matelot sur la vergue de misaine ou sur le mât de beaupré.
Gertrude lavait, pendant cette ascension, suivi d'un oeil
inquiet ; mais elle avait déjà appris a renfermer ses craintes
et à contenir ses cris. D'ailleurs, en voyant la désinvolture
avec laquelle Yvonnet s'était établi sur sa branche, la faci-
lité qu'il avait à tourner la tète à droite et à gauche, elle
c( mprit qu'a moins d un de ces vertiges auxquels Yvonnet
était sujet quand on ne le regardait pas, 11 n'y avait aucun
danger pour son am:int.
Au reste, Yvonnet, la 'înain placée en abat-jour sur ses
jeux, reganlant tan'.i^t au nord et tantôt au midi, paraissait
partager son attention entre deux spectacles également
doués d'intérêt.
Ces mouvements de tète multipliés éveillaient fort la cu-
riosité des aventuriers, qui, perdus dans lépaLsseur du
taillis, ne pouvaient rien voir de ce que voyait Yvonnet des
régions élevées où 11 avait établi son domicile.
Aussi Yvonnet comprit-il de leur i ;ul cette 'mpalience.
dont ils donnaient des signes en levant la tète en l'air, en le
questionnant du regard, et même en se hasardant à lui crier
a demi-voix : ■. Mais qu y a-l-il donc ? »
Et, parmi les interrogateurs du geste et de la voix, ren-
dons cette justice a mademoiselle Gertrude, elle n'était pas
la moins animée.
Yvonnet fit de la main à ses. compagnons un signe de
promesse indiquant oue, dans quelques secondes, ils en
sauraient autant ipie lui. 11 ouvrit les tablettes de Fra-
casso, en déchira la dernière page blanche, écrivit sur cette
pages quelques ligaes au crayon, roula le papier dans ses
doigts, afin que le vent ne l'emportât point, et le laissa
tomber.
Toutes les mains s'étendirent pour le recevoir, même les
blanches et petites mains de mademoiselle Gertrude ; mais
ce fut entre les larges battoirs de Frantz Scharfenstein que
le papier tomba
Le géant se mit à rirs de sa bonne chance, et, passant le
papier à son voisin :
— A fous l'honneur, monsié Brogobe, dit-il : mol ne safre
bas lire le vranzais.
Procope, non moins curieux que les autres de savoir ce
qui se passait, déplia le papier, et, r.u milieu de l'attention
générale, il lut les lignes suivantes:
•■ Le château du Parcq est en feu.
» Le comte de Waldeck, ses deux fils et ses quarante
reitres se sont remis en campagne et suivent le chemin qui
conduit du château du Parcq au camp
« Ils sont â deux cents pas, à peu près, de la pointe du
bois où nous sommes cachés.
« Voilà pour ma droite.
.< Maintenant, une autre petite troupe suit, de son côté, la
route du camp au château.
" Cette troupe est composée de sept hommes, un chef, un
écuyer, un page et quatre soldats.
« Autant que j'en puis juger d ici, le chef est le duc Em-
n;anuel-Philibert
" Sa troupe est à la même distance, à peu près, sur notre
gauche, que celle du comte de Waldeck sur notre droite.
« Si les deux troupes marchent du même pas, elles doivent
sn rencontrer juste à la pointe du bois, et se trouver
face à face au moment où elles s'y attendront le moins.,
• Si le duc Emmanuel a été prévenu, comme c'est proba-
ble, par M. Philippin de ce qui s est p:.ssé au château, nous
allons voir quelque chose de curieux.
« Attention, camarales : — c'est bien le duc. ■■
Le billet d Yvonnet finissait la ; mai3 il était difficile de
dire plus de choses en moins de mots et de promettre avec
plus de simplicité un spectacle qui, eu effet, allait être des
plus curieux, si l'aventurier ne se trompait point sur l'iden-
tilé et l'intention des personnes.
.\ussi chacun des con'pagnous se r;tpprocha-t-il avec pré-
caution de la lisière du bois, afin d'assister avec le plus
d'agrément et le moins de danger possible au spectacle pro-
mis par Yvonnet, et auquel le hasard lui avait assigné la
meilleure place.
Si le lecteur veut suivre lexemple de nos aventuriers,
nous ne nous inquiéterons point du comte Wakleck et de
ses fils, que nous connaissons déjà par le récit de made-
moiselle Gertrude, et, nous glissant, nous aussi, sur la
lisière gauche du Bois, nous nous mettrons en communi-
cation avec le nouveau personnage annoncé par Yvonnet,
et qui n'est pas moins que le héros de notre histoire.
Yvonnet ne s'était pas trompé. Le ■^hei qui s'avançait entre
son page et son écuyer, précédant, ccmme s'il s'agissait
d'une simple patrouilla de jour, une petite troupe de quatre
himmes d'armes, était bien le duc Emmanuel-Philibert, gé-
néralissime des troupes de l'empereur Charles-Quint dans
le5 Pays-Bas.
Il était d'autant plus facile à reconnaître que, selon son
habitude, au lieu de porter son casque sur sa tête, il le por-
tait pendu au côté gauche de sa selle, ce qui lui arrivait
presque constamment, par la pluie ou rar le soleil, et même
aussi parfois pendant la bataille: d'où l'on disait que les
soldats, voyant son insi'nslbililé au froid, au chaud et au.\
coups, l'avaient surnommé Tête de /ci .
C'était, à l'époque où nous sommes arrivés, un beau jeune
homme de vingt-sept ans, de taille moyenne, .mais vigou-
reusement pris dans sa taille, aux cheveux coupés très
courts, au front haut et découvert, aux sourcils bruns bien
de.'islnés. aux yeux bleus, vifs et perçants, au nez droit, aux
moustaches bien fournies, â la barbe taillée en pointe, enfin,
au col un peu enfoncé dans les épaules, comme il arrive
I.resque toujours aux descendants des races guerrières, dont
les aieux ont porté le casque pendant plusieurs générations
lorsqu'il parlai!, sa voix était à la fois dune douceur
infinie et dune fermeté remarquable. Chose étrange: elle
pciivait monter à l'expression de la plus violente menace
sans s'élever de plus d'un ou deux ton^ : la gamme ascen-
dante de colère était cachée dans les nuances presque in-
saisissables de l'accent.
11 en résultait (pie lei personnes de son intimité devi-
naient seules" a quels périls étaient exposés les imprudents
qui éveillaient et bravaient cette colère, colère si bien com-
primée au dedans, qu'on ne pouvait comprendre sa force et
mesurer son étendue ou .tu moment on, précédée de l'éclair
de ses yeux, elle éclatait, tonnait, pulvérisait comme la
foudre : puis, de même que. la foudre une fois tombée,
.l'orage se calme et le temps se rassérène, l'e.xplosion pro-
duite, la physionomie du duc reprenait .son calme et sa séré-
nité liabituels ; ses yeux, leur regard placide et fort ; sa
bouche, son bienveillant et royal sourire.
Quant â l'écuyer qui marchait â sa dioite. et qui portait
la visière haute, c'était un jeune liomme blond du même
5ge à peu près, et exactement de la même taille que le dur
Ses yeux d'un bleu clair, pleins l'e puissance et de fierté.
Sd barbe et ses moustaches d'un blond plus chaud que ses
cheveux, son nez aux narines dili'.ées comme celles du
lions, ses lèvres dont le poil qui les couvrait ne pouvait ca-
cher ni le coloris ni 1 épaisseur, son teint riche à la fois du
double fard du hâle et de la santé : tout en lui indiquait la
force physique poussée au plus haut degré. Attachée non
pas a son flanc, mais ballottant sur .son dos. résonnait une
: de ces terribles épées à deux mains comme François I" en
I brisa trois à Marignan. et qu'à cause de leur longueur, on
I ne tirait que par-dessus lépaule. tandis qu à l'arçon do sa
I selle pendait une de ces haches d'armes offrant un tranchant
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
d'un côté, une masse de 1 autre, et un fer tnaugulaire et
aigu à sa pointe: de sorte qu avec cette seule arme, on pou-
vait tout il la fois, et selon l'occasion, fendre comme avec
une hache, assommer comme avec un marteau, percer
comme avec un poignard.
A la gauche du duc marchait son page. C'était un bel ado-
lescent de seize ou dix-liuit ans â (leine, avec des cheveux
bleus à force d être nvirs, taillés a lallemaiide, comme en
portent les chevaliers d llolbein et les anges de K.-iphaël. Ses
yeux, ombragés par de longs cils veloutés, étalent doués de
cette nuance insaisissable qui Hotte uu marron au violet, el
que l'on ne rencontre que dans les veux arabes ou siciliens.
Sou teint mat, de cette belle matité particulière aux con-
trées septentrionales de la péninsule italienne, semblait celui
d'un marbre de Carrare dont le soleil romain aurait lon-
guement et amoureusement bu la paieur. Ses mains, petites,
lilanclies et effilées, manoruvraienl, avec une adresse remar-
quable, un petit cheval de Tunis portant, pour toute selle,
une trousse faite d'une peau de léopard aux yeux d émad,
aux dents et aux griffes d'or. et. pour toute bride, un léger
niet de soie, yuant à son habillement, simple mais plein
d'élégance, il se composait d uu pourpuini de velouis noir
s ouvrant sur un justaucorps cerise, ,i crevés de satin blanc,
serré au bas de la taille par un cordonnet d'or supportant
une dague dont la loignée était faite d'une seule agate.
Son pied, gracieuscmen: modelé, était enfermé dans une
botte de maroquin dans l'extrémité «upérieuro de laquelle
se perdait, à la hauteur du genou, une trousse de velours
liarell à celui du pourpoint.
Enfin, son front était couvert d'une toque de la même
étoffe et de la même couleur que toute la partie extérieure
de son vêtement, et autour de laquelle, fixée au-dessus du
front par une agrafe de diamant, s'enroidait une plume
cerise dont l'extrémité, tloitant au moindre souffle d'air,
retombait gracieusement entre les deux épaules.
Nos personnages nou'.eaux posés t-.l mis en scène, reve-
nons à l'action, un moment interrompue, et qui va se re-
nouer avec encore plus de vigueur et de fermeté qu'aupa-
ravant.
En effet, pendant celte description, le duc Emmanuel-
Philibert, ses deux compagnons et les quatre liorames de
sa suite continuaient leur chemin sans presser ni ralentir
le pas de leurs chev-mx. Seulement, à mesure qu'ils appro-
chaient de la pointe du bois, le visage du duc se rembrunis-
sait, comme s'il se fût attendu d'avance an spectacle de dé-
solation qui allait s'offrir à ses yeux, une fois cette pointe de
bois tlépas?ée. Mais, lout à coup, en arrivant simultanément
à l'extrémité de l'angle, comme l'avait prévu Yvonnet. les
deux troupes se trouvèrent face à face, et chose singulière '.
ce fut la plus nombreuse des deux qui s'arrêta, clouée à. sa
place par un sentira.;nt de surprise auquel se mêlait visi-
blement un peu de crainte-
Emmanuel-Philibert, au contraire, sans indiquer par une
tressaillement de son corps, par un geste de sa main, par
ui mouvement de son visage, le sentiment, quel qu'il fût.
qui l'agitait, continua son chemin, marchant droit au comte
de Waldeck. qui l'attendait, placé entre ses deux fils.
A dix pas du comte, Emmanuel fit un signe â son écuyer,
à son page et à ses quatre soldats, qui s'arrêtèrent avec une
obéissance et une régularité toutes militaiies. et le laissèrent
continuer son chemin.
Lorsqu'il ne fut plus qu'à la portée de la main du vicomte
de Waldeck. qui se trouvait placé comme un rempart entre
lui et son père, le duc s'arrêta à son tour
Les trois gentilshommes portèrent la main à leur casque
en signe de salut ; seulcir.eiit, en portant la main au sien, le
bâtard de Waldeck en abaissa la visière comme pour être
prêt à tout événement.
Le duc répondit à leur triple salut par une inclination de
sa tête nue.
Puis s'adres.sant au vicomte de Waldeck avec cette voix
suave qui faisait de sa parole une harmonie:
— Monsieur le vicomte de W:il(leck. dit-il, vous êtes un
digne et brave gentilhomme comme je les aime, et comme
les aime mon auguste maître l'empereur Charles-Quint De-
puis longtemps, je songeais à faire quelque chose pour vous ;
11 y a un quart d'heure l'occasion s en est présentée, et je
l'ai saisie. .le recois :i l'instant la nouvelle qu'une compa-
gnie de cent vingt lances, dont j'ai au nom de Sa Majesté
l'empereur, ordonné la le\ée sur la rive gauche du Rhin, est
assemblée à Spire ; Je vous al nommé capitaine de cette
compagnie.
— Monseigneur... balbutia le jeune homme tout étonné
et rougissant de plaisir.
— Voici votre brevet, signé par moi et scellé du sceau de
l'Empire, continua le duc en tirant de sa poitrine un par-
chemin qu'il présenta au vicomte: prenez-le. pariez a l'ins-
tant même et sans une minute de retard... Nous allons
probablpjnent rentrer en campagne, eî j'aurai besoin de
vous et de vos hommes. Allez, monsieur le vicomte de
Waldeck: monirez-voas digne de la faveur qui vous est ac-
cordée, et que Dieu vous garde '
La faveur était grande, en effet. Aussi le jeune homme,
obéissant, sans commentaire. :i l'ordre qui lui était donné de
ptrtir a l'instant même, prit-il immodiatement congé de son
père et de son frère, et. se retournant vers Emm:inuel :
— Monseigneur, dit-il. vous êtes véritablement un justi-
cier, ainsi qu'on vous appelle, pour le mal comme pour le
bien, pour le bon comme pour le mauvais .. Vous avez eu
confiance eu moi; cette conliancè sera justifiée. Adieu,
monseigneur.
Et. mettant son cheval au galop, le jeune homme disparut
à l'angle du bols.
Emmanuel-Pliilibert le suivit du regard jusqu'à ce qu'il
l'eut enlicrement perdu" de vue.
Puis, se retournant et fixant un regard sévère sur le
comte de Waldeck :
— Et. maintenant, â vous, monsieur le comte ! dit-il.
— Monseigneur, interrompit le comte, laissez-moi d'abord
remercier Votre .Mtesse de la faveur qu'elle vient d'accorder
â mou Hls.
— La faveur que j'ai accordée au vicomte de Waldeck, ré-
pondit froidement Emmanuel, ne vaut pas un remerciment,
puis(iu'il l'a méritée.. .Seulement, vous avez entendu ce
iiuil a dit, je suis un justicier pour le mal comme pour le
bien, pour le bon comme pour le mauvais. Rendez-moi votre
épée, monsieur le comte !
Le comte tressaillit, et, avec un accent Indiquant qu'il
n'obéirait pas facilement à l'ordre qui venait de lui être
donné :
— -Moi, vous rendre mon épée ! Et pourquoi cela ?
— Vous connaissez mon arrêté défendant le pillage et la
maraude, sous peine des verges et du gibet pour les soldats,
sous peine des arrêts ou de la prison pour les chefs. Vous
avez contrevenu à mon arrêté, en vous introduisant de
force, malgré les observations de votre fils aine, dans le
château du Parcq. et en volant l'or, les bijoux, l'argenterie
de la châtelaine qui l'habitait... Vous êtes un maraudeur et
un pillard ; rendez-moi votre épée. monsieur le comte de
Waldeck !
Le duc avait prononcé ces paroles sans que le ton de sa
voix eût visiblement changé, excepté pour son écuyer et
son page, qui, commençant seulement à comprendre ce dont
il s'agissait, se regardèrent avec une certaine inquiétude.
Le comte de Waldeck pâlit ; mais, nous l'avons dit, il
était difficile à un étranger de deviner, au son de la voix
d'Emmanuel-Philibert, â quel degré de menace sa justice
ou sa colère en était arrivée.
— Mon épée. monseigneur? dit Waldeck. Oh! j'ai sans
doute encore commis quelque autre méfait... Un gentilhomme
ne rend pas son épée pour si peu !
Et il essaya de rire dédaigneusement.
— Oui. monsieur, répondit Emmanuel, oui, vous avez
fait autre chose: mais, pour l'honneur de la noblesse d'Al-
lemagne, je taisais ce que vous avez fait,,. Vous voulez que
je pai'le? Soit: écoutez donc. Quand vous avez eu volé or,
argenterie, bijoux, cel.a ne vous a pas suffi : vous avez fait
attacher la maîtresse de la maison au pied de son lit, et
vous lui avez dit : « ,Si, dans deux heures, vous n'avez pas
versé entre nos mains la somme de deux cents écus noble-
rose, je mettrai le feu â votre château ! » Vous avez dit
cela, et, au bout de deux heures, comme la pauvre femme,
vous ayant donné jusqu'à sa dernière pistole, se trouvait
dans l'impossibilité de vous remettre les deux cents écus
demandés, malgré les prières de votre fils aine, vous avez
mis le feu à la ferme, pour que la mallieureu.se victime eût
le temps de faire ses réflexions avant que le feu eût gagné
le château... Et tenez, vous ne direz point que cela n'est
pas vrai : on voit d'ici flamme et fumée. Vous êtes un
incendiaire : rendez-moi voire épée, monsieur le comte !
Le comte grinça des dents, car il commençait à compren-
dre ce qu'il y avait de résolution dans les paroles calmes
mais fermes du duc.
— Puisque vous êtes si bien instruit du commencement,
monseigneur, dit-il, vous êtes sans doute, non moins bien
renseigné sur la fin ?
— Vous avez raison, monsieur, je sais tout ; c'est que je
voulais vous épargner la corde, que vous méritez
— Monseigneur ! s'écria Waldeck du ton de la menace.
— Silence, monsieur ! dit Emmanuel-Philibfrt ; respectez
votre acrusaleiir. et tremblez devant votre juge!... La fin?
Je vais vous la dire. A la vue de la flamme qui commençait
de monter dans les airs, votre bâtard, qui avait la clef de
la chambre dans laquelle était garrottée la prisonnière, est
entré dans cette chambre. La mallieureu.se n'av.i't pas crié
en voyant le feu qui s'approchait d'elle ; ce n'était
que la mort. . Elle cria en voyant votre bâtard s'avancer
et la saisir dans ses bras, car c'était le déshonneur! Le vi-
comte de Waldeck entendit ces cris et accourut. Il somma
son frère de rendre la liberté â celle (lu'll outrageait: m.ds
lui, au lieu de répondre a cet appel d'honneur, jeta sa
prisonnière toute garrottée sur le Ht et tira son épée. Le
vicomte de Waldeck sortit, la sienne du fourreau, résolu
à sauver cette femme, môme au péril de sa vie. Les deux
16
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
Irères s'attaquèrent avec acharnement, car il y avait long- '
temps qu'ils se haïssaient. Vous entrâtes alors, et, croyant
que vos fils se battaient pour la possession de cette lemme :
« La plus belle femme du monde, dites-vous, ne vaut pas la j
goutte de sang qui sort des veines d'un soldat. Bas les ;
armes, enfants ! je vais vous mettre d accord. . • Alors, à !
votre voix, les deux frères abaissèrent leurs épées : vous pas- i
sâtes entre eux ; tous deux vous suivaient du regard, car
ils ne savaient ce que vous vouliez faire. Vous vous appro-
châtes de la femme garrottée et renversée sur le lit, et,
avant que ni l'un ni l'autre de vos fils eût eu le temps '
de s'opposer à cette action infâme, vous tirâtes votre dague
et la lui enfonçâtes dans la poitrine... Ne dites pas que cela
ne s'est point passé ainsi ; ne dites pas que cela n'est point
vrai : votre dague est encore humide et vos mains sont
encore sanglantes. Vous êtes un assassin ; rendez-moi votre
épée, comte de Waldeck :
— Cela est facile à dire, monseigneur, répondit le comte ;
mais un Waldeck ne vous rendrait pas son épée. tout prince
couronné ou découronné que vous êtes, quand il serait seul
contre vous sept : à plus forte raison quand il a son fils i
à sa droite et quarante soldats derrière lui. !
— Alors, dit Emmanuel avec une légère altération dans I
la voi.'C, si vous ne voulez pas me la rendre de bonne volonté,
c'est à moi de vous la prendre de force.
Et. faisant faire un bond à son clieval, il se trouva côte
à côte du comte de Waldeck.
Celui-ci, serré de trop près pour tirer son épée, porta la
main à ses fontes : mais, avant qu'il eût détaché le bouton
qui les fermait. Emmanuel-Philibert avait plongé la main
dans la sienne, ouverte d'avance, et en avait tiré un pisto-
let tout armé.
Le mouvement fut si rapide, que ni le bâtard de Waldeck.
ni l'écuyer, ni le page du duc. ni le comte de Waldeck lui-
même, ne purent le prévenir. Emmanuel-Philibert, d'une
main calme et sûre comme celle de la justice, lâcha le coup
à bout portant, brûlant le visage du comte avec la poudre
et lui faisant sauter la cervelle avec la balle.
Le comte eut â peine le temps de jeter un cri : il ouvrit
les bras, se renversa lentement sur la croupe de son cheval,
comme un athlète qu'un lutteur invisible fait pUcr en ar-
rière, perdit l'étrier du pied gauche, puis du pied droit,
et roula lourdement à terre.
Le justicier avait fait justice ; le comte était tué sur le
coup.
Pendant tout le temps qu'avait duré cette scène, le bâtard
de Waldeck, entièrement couvert de son armure de fer, était
resté debout et immobile comme une statue équestre ; mais,
en entendant le coup de pistolet, mais, en voyant tomber son
père, il poussa un cri de rage qui s échappa on grinçant ;i
travers la visière de son casque.
Puis, s'adressant aux reitres stupéfaits et terrifiés :
— A moi, compagnons ! s'écria-t-il en allemand ; cet homme
n'est pas des nôtres... A mort : à moi't, le duc Emmanuel !
Mais les reitres, pour toute réponse, secouèrent la tête en
signe de négation.
— Ah ! s'écria le jeune homme se laissant emporter de
plus en plus à sa colère ; ah ! vous ne m'écoutez pas ; Ah !
vous refusez de venger celui qui vous aimait comme ses
enfants, qui vous cliargeait d'or, qui vous gorgeait de
butin !.. Eh bien, ce sera donc moi qui le vengerai, puisque
vous êtes des ingrats et des lâclies !
Et il tira son épée pour s'élancer sur le duc ; mais deux
reitres sautèrent au chanfrein de son dieval, saisissant la
bride chacun d'un côté du mors, tandis qu'un troisième
l'étreignait entre ses bras.
Le jeune homme se débattait furieux, accablant d'injures
ceux qui le tenaient cnchainé.
Le duc regardait ce .spectacle avec une certaine pitié : il
comprenait le désespoir de ce nis qui venait de voir tomber
son père à ses pieds.
— Altesse, dirent les reitres, qu'ordonnez-vous de cet
homme et que faut-il faire do lui?
— Le laisser libre, dit le duc. iM ayant menacé, si je l'ar-
rêtais, il pourrait croire que j'ai oeur.
Les reitres arrachèrent l'épée dos mains du bfttard, et le
laissèrent libre.
Le jeune homme fit bondir son cheval, qui, d'un seul élan,
franchit la dislance qui le séparait d'Emmanuel-Philibert.
Celui-ci l'attendait, la main posée sur la crosse de son
second pistolet.
— Emmanuel-Philibert, duc de Savoie, prince de Piémont,
■cria le bâtard de Waldeck en étondani la main vers lui en
signe de menace, tu comprends, n'est-ce pas. ((ue. de moi a
toi. c'est, à compter d'aujourd'luii, une haine morielle?
Emmanuel-Philibert, tu as tué mon pèro ! fil abaissa la vi- I
sière de son casque.) Regarde bien mon visage, et. ch.aque '
fois que tu le reverras, soit la nuit, soit le jour, soit dans
une fêle, soit dans un combat, malheur ! malheur à toi i
Emmanuel-Philibert ! !
Et, faisant volter son cheval, il partit au galop en secouant I
la main, comme pour jeter encore une malédiction contre
le duc. et en lui criant une dernière fois : « Malheur ! »
— Misérable : s'écria l'écuyer d'Emmanuel en piquant son
cheval pour s'élancer à sa poursuite.
Mais le duc. faisant de la main un signe impératif :
. — Pas un pas de plus. .Scianca-Ferro : dit-il ; je te le
défends ;
Puis, se retournant vers son page, qui. pâle comme la
mort, semblait prêt à perdre les arçons :
— Qu'est-ce que cela. Leone? dit-il en s'approchant de
lui et en lui tendant la main. En vérité, en vous voyant
ainsi, blême et tremblant, on vous prendrait pour une
femme !
— Oh ! mon bien-aimé duc, murmura le page, redites-moi
que vous n'êtes pas blessé, ou je meurs...
— Enfant ! dit le duc. est-ce que je ne suis pas sous la
main de Dieu?
Aloi'S. s'adressant aux reitres :
— Mes amis, dit-il en leur montrant le cadavre du comte
de Waldeck. procurez une sépulture chrétienne à cet homme,
et que la justice que je viens d'exercer sur lui vous soit une
preuve qu'à mes yeux, comme à ceux du Seigneur, Il n'y a
ni grands ni petits.
Et. faisant un signe de la tête à Scianca-Ferro et à Leone,
il reprit avec eiLX le chemin du camp, sans que son visage
eût gardé d'autre trace de l'événement terrible qui venait
de se passer, que la ride habituelle qui semblait, un peu
plus profondément que de coutume, creuser sur son front
le sillon de la pensée.
VII
HISTOIRE ET ROMAN
Tandis que les aventuriers, témoins invisibles de la catas
trophe que nous venons de raconter, tout en jetant un
regard mélancolique sur les ruines fumantes du château du
Parcq. regagnent leur grotte, où ils vont mettre la dernière
main à l'acte de société, devenu inutile pour le présent,
mais qui ne peut manquer de porter dans l'avenir, au profit
de l'association naissante, les fruits les plus merveilleux ;
tandis que les reitres, obéissant à Tordre donné, ou plutôt
à la recommandation faite de procurer à leur ancien chef
une sépulture chrétienne, vont creuser, dans un coin du
cimetière d'Hesdin. la fosse de celui qui. ayant reçu la
punition de son crime sur la terre, repose maintenant dans
l'espérance de la miséricorde divine ; tandis qu'enfln Emma-
nuel-Philibert regagne sa tente entre son écuyer Sci<anca-
Fi'rro et son page Leone; abandonnant tout ce qui n'a été
jusciu'ici que prologue, mise en scène, et personnages secon-
d.iiros de notre drame, pour l'action réelle et les person-
nagos principaux qui viennent, enfin, de se produire, hasar-
dons, — afin de donner au lecteur une plus ample connais-
sance de leur caractère et de leur situation morale et poli-
ticaie. — une excursion à la fois historique pour les uns
et romanesque pour les autres, dans le domaine du passé,
splendide royaume du poète et de l'historien, qu'aucune
révolution ne peut leur enlever.
Troisième fils de Charles IH dit le Bon et de Béatrlx de
Portugal, Emmanuel-Philibert naquit au château de Cham-
lièry. le S juillet lôîS.
Il reçut ce double nom d'Emmanuel-Philibert, — celui
d'Emmanuel en considération de son aïeul maternel Emma-
nuel, roi de Portug.ll, et celui de Philibert, en vertu d'un
vœu que son père avait fait à Saint-Philibert de Tournus. —
II naquit à quatre heures après-midi, et apparut si faible
aux portes de cotte vio, que la rospiralion de l'enfant ne fut
soutenue c|ue par le souffle qu'introduisit dans ses poumons
une dos femmes de sa mère, et que. jusqu'à l'âge de trois
ans, il demeura la tête Inclinée sur sa poitrine, et sans pou-
voir se soutenir sur les jambes. Aussi, qnand l'horoscope
que l'on tirait, alors, à la naissance de tout fils de prince,
eut annoncé que celui qiii venait de naître serait un grand
guerrier, et ferait resplendir la maison de Savoie d'un lustre
supérieur à celui qu'avait attiré sur elle, soit Pierre sur-
nommé le Pelil Cliaricmagne. soit .\médé V dit le Grand,
soit .^médée VI vulgairement appelé le comte Vert, sa mère
ne put s'empêcher de verser des larmes, et son père prince
pieux et résigné, do dire en secouant la tête, avec l'expres-
sion du doute, au mathématicien qui lui faisait cette pré-
diction :
— Dieu vous entende, mon ami !
Eiumamiel-Phlllbert éiai; neveu de Charles V, par sa
mère Béatrix de Portugal, la plus belle et la plus accomplie
des princesses de son temps, et cousin de François I"''. par
sa tante Louise do Savoie, sous l'oreiller de laquelle le con-
nétable de Bourbon prétendait avoir Iai.ssé le cordon du
Saint-Esprit que François I^r lui faisait redemander.
C était aussi sa tante, cette spirituelle Marguerite d'Au-
LE PAGE DU DLC DE SAVOIE
17
liclie Qui laissa un recueil de cliausous manuscrites que l'on
leut voir encore aujourd'liui à la bibliothèque nationale de
i rance. et qui, assaillie par une tempête au moment où elle
.. rendit en Espagne, pour épouser l'infant flls de Ferdi-
and et d'Isabelle, après avoir été fiancée au daupliin de
France et au roi d'Angleterre, faisait sur elle-même, croyant
qu'elle allait mourir, cette curieuse épitapUe :
Pleurez. Amours l pleurez Margot la belle.
Qui lut trois lois promise, et qui mourut pucelle.
Quant 4 Emmanuel-Pbilibert. 11 était, comme nous l'avons
dit. si débile, que. malgré la prédiction de lastrologue qui
taisait de lui un pui.-^saut homme de guerre, sua père le des-
tina a l'Eglise. Aussi, à l'âge de trois ans. lut-il envoyé a
Bologne, pour baiser les pieds du pape Clément Vil. qui
venait y donner la couronne a son oncle lempereur fharles-
Qulnl, sur la recommandation duquel le jeune prince obtint
du pape la promesse d'un chaiieau de cardinal, ne la vint le
surnom de Ca rj i/i al iii qu on lui donna dans son enfance.
et qui le faisait fort enrager.
Pourquoi ce nom laisait-il si fort enrager l'enfant î Xous
allons le dire.
On se rappelle celte femme ou plutdt cette amie de la
duchesso de Savoie qui, près d'elle à l'heure de son ac-
couchement, avait, de son souille, alimenté celui du pitit
Emraaiiuel-Philihert près de s évanouir. Six mois aupara-
vant, elle avait eu un flls qui était venu au mimde aussi
lort, aussi vigoureux que le fils de la duchesse était venu
faible ei languissant. t)r, voyant son flls ainsi sauvé par
elle, la duchesse lui dit :
— .Ma chère Lucrezia, cet enfant est maintenant autant à
!ui qu à moi. je le le donne ; prends-le, nourris-le de ton
lait, comme tu l'as nourri de ton souffle, et je te devrai en-
core plus qu'il ne te devra lui-même, car il ne te devra que
la vie, et, moi. Je te devrai mon entant !
Lucrezia reçut l'enfant dont on la faisait mère, comme un
dépôt sacré. Cependant, 11 semblait que ce diit être au dé-
triment du petit Rinaldo, — c était le nom de son flls, à elle,
— que l'héritier du duc de Savoie reprendrait vie et force,
puisque la part de la nourriture qu allait réclamer le petit
Emmanuel diminuerait d autant celle de son frère de lait.
Mais llinalrto, â six mois, était fort comme uu autre l'eût
à peine été à un an. D ailleurs, la nature u ses miracles, et.
sans que la source du lait maternel tarit un Instant, les
deux enfants puisèrent la vie aux mêmes mamelles.
La duchesse souriait en voyant, pendus à la même treille
vivante, cet enfant étranger si fort, et cet enfant à elle si
languissant.
.\u reste, on eût dit que le petit Rinaldo comprenait cette
faiblesse de son frère et y compatissait. Souvent le capri-
cieu.K enfant ducal voulait la mamelle où buvait l'autre en-
fant, et celui-ci, tout souriant de ses lèvres blanches de lait,
cédait sa place à l'exigeant nourrisson.
Les deux enfants grandirent ainsi sur les genoux de Lu-
crezia. A trois ans, Rinaldo semblait en avoir cinq ; à
trois ans. comme nous l'avons dit. Emmanuel-Philibert mar-
chait à peine, et ne relevait qu'avec effort sa tête inclinée
sur sa poitrine.
Ce fut alors qu on lui fit faire le voyage de Bologne, et
que le pape Clément Vil lui promit le chapeau de cardinal.
On eût dit que cette promesse lui portait bonheur, et que
ce nom de Cardinalin lui valait la protection de Dieu ; car.
a partir de l'âge de trois ans. sa santé commença de se raf-
fermir et son corps de se renforcer.
Mais celui qui. sous ce rapport, faisait des progrès mer-
veilleux, c'était Rinaldo. Ses joujoux les plus solides volaient
en éclats sous ses doigts ; il ne pouvait toucher â aucun
d'eux qu il ne le brisât;' on eut l'idée de lui en faire faire
en acier, et il les brisa comme s'ils eussent été de faïence,
.\ussi le bon duc Charles III. qui s'amusait souvent à regar-
der jouer les deux enfants, n'appelait-ll le compagnon
d'Emmanuel que Sclanca-Ferro, ce qui, en patois piémontais.
signifie Brise-Fer.
• Le nom lui en resta.
Et, ce qu'il y avait de remarquable, c'est que Sclanca-
Ferro ne se servait jam.ais de cette force miraculeuse que
pour protéger Emmanuel, qu'il adorait, au lieu d'en être
jaloux comme 11 fut peut-être arrivé d un autre entant.
Quant au jeune Emmanuel, H enviait singulièrement cette
force de son frère de lait, et il eut bien volontiers échangé
son Sobriquet de Cardinalin contre celui de Scianca-Ferro.
Cependant, lui au.ssi semblait gagner une certaine vigueur
à cette fréquentation d'une vigueur plus grande que la
sienne Srianca-FeiTo. mesurant sa force â celle du jeune
prince, luttait avec lui. courait avec lui. et. pour ne pas le
décourager, se laissait parfois dépasser a la course et vain-
cre â la lutte.
Tous les exercices leur étaient communs, équitation. na-
tation, escrime. A tous, Scianca-Ferro était momentané-
ment supérieur ; cependant, on comprenait que ce n'était
qu'une affaire de chronologie, et que, pour être en retard,
Emmanuel n'avait pas dit son dernier mot.
Les deux enfants ne se quitfalqnt pas et s'aimaient comme
deux frères. Chacun d'eux était jalotix de l'autre comme une
maîtresse et'it été jalouse de son amant, et pourtant le mo-
ment approchait ort un troisième compagnon qu ils adopte-
raient d un amour égal allait se mêler i. Jeurs jeux.
Un jour que la cour du duc Charles 111 était a Verceil,
à cause de certains troubles qui avaient éclaté à Milan, les
deux jeunes gens sortirent u cheval avec leur maître d équi-
tation. firent une longue course sur la rive gauche de la
Sesia. dépassèrent Xovare et s'aventurèrent presque jus-
qu au Tessin. Le cheval du jeune duc Emmanuel marchait
le premier, quand tout ;\ coup uu taureau, enfermé dans un
pàlurage. enfonçant et brisant les barrières entre lesquelles
il était emprisonné, fit peur au cheval du prince, qui s'em-
porta à travers les prairies, franchissant les ruisseaux, les
buissons et les haies. Emmanuel montait admirablement
bien il cheval, il n'y avait donc rien à craindre; cependant
I Scianca-Ferro s'élança à sa poursuite, prenant le même
chemin que lui. et Iranchlssaut, comme lui, tous les obs-
tacles, qu'il rencontrait. Le maître d'éqnitation, plus pru-
dent, prit un détour qui. par une ligne circulaire, devait le
conduire à fendroit vers lequel s'étalent dirigés les deux
jeunes gens.
.\près un quart d'heure d'une course effrénée. Scianca-
Ferro. ne voyant plus Emmanuel, et craignant qu il ne lui
fût arrivé quelque accident, appela db toutes ses forces. Deux
de ces appels restèrent sans répouse ; enfin, il lui sembla
qu'il entendait la voix du prince dans la oireclion du vil-
lage d'Oleggio. 11 lança son cheval de ce côté, et bientôt
en effet, guidé par la voix d'Emmanuel, il trouva celui-ci
au bord d'un ruisseau affluant au Tessin.
K ses pieds était une femme morte, et, dans ses bras,
presque mourant, un petit garçon de quatre ù cinq ans.
Le cheval, qui s'était calmé, broutait tranquillement les
jeunes pousses des arbres, tandis que son maître essayait de
rendre la connaissance à l'enfant. Quant à la femme, il n'y
lallait pas songer, elle était bien morte.
Elle paraissait avoir succomljé â la fatigue, à la misère et
à la faim. L'entant, qui avait sans doute pariagé les fatigues
et la misère de sa mfere. semblait près de mourir d'inani-
tion.
Le village d'Oleggio n'était qu'à un mille de là. Scianca-
Ferro mit son cheval au galop et disparut dans la direction
du village.
Emmanuel y eût bien été lui-même, au lieu d'y envoyer
son frère ; mais l'entant s'était attaché â lui. et sentant que
la vie qui était sur le point de lui échapper, allait lui reve-
nir de ce côté, il ne voulait pas le lâcher.
Le pauvre petit 1 avait attiré tout près de la femme, et lui
disait, avec cet accent déchirant de l'enfance, à qui l'otj ne
peut pas donner la conscience de son malheur ;
— Réveille donc maman ! réveille donc maman !
Emmanuel pleurait. Que pouvait-il faire, pauvre enfant
lui-même, qui voyait pour la première fois le spectacle de
la mort ? 11 n'avait que ses larmes, il les donnait.
Scianca-Ferro reparut ; il apportait du pain et une flasque
de vin d'.\sti.
On essaya d'introduire quelques gouttes de vin dans la
bouche de la mère ; soin inutile : ce n'était plus qu'un ca-
davre.
Il n'y avait donc à s'occuper que de l'enfant.
L'enfant, tout en pleurant sa mère, qui ne voulait pas se
réveiller, but, mangea et reprit un peu de forces.
En ce moment arrivèrent des paysans que Scianca-Ferro
'avait prévenus. Ils avaient rencontré le maître d'équîtation,
tout effaré d'avoir perdu ses deux élèves, et l'avaient ra-
mené avec eux à l'endroit que leur avait indiqué Scianca-
Ferro.
Ils savaient donc qu'ils avalent affaire au jeune prince de
Savoie, et, comme le duc Charles était adoré de ses sujets,
lis s'offrirent tout de suite à exécuter, à l'endroit du mal-
heureux orphelin et de s.i mère, ce qu'il plairait à Emma-
nuel d'ordonner.
Emmanuel choisit parmi les paysans une femme qui lui
parut bonne et pitoyable ; U lui donna tout l'argent que lui
et Scianca-Ferro avalent sur eux. prit le nom de la femme
par écrit, et la pri.i de veiller aux funérailles de la mère, et
de pourvoir aux premiers besoins de l'enfant.
Puis comme il se faisait tard, le maître d'équitatton In-
sista pour que ses deux élèves reprissent le chemin de Ver-
ceil. Le petit oriihelin pleurait fort : U ne voulait pas quit-
ter son bon ami Emmanuel, dont il savait le nom, mais
dont 11 ne connaissait pas la qualité. Emmanuel promit de
revenir le voir; cette promesse le calma un peu; mais tout
en s'éloignant. il ne cès,salt de tendre les bras vers le sau-
veur que le hasard lui avait amené.
Et, en elTet, si le secours envoyé par le hasard, ou plutôt
par la Providence, au pauvre enfant, avait tardé de deux
heures seulement, on l'eût trouvé mort auprès de sa mère.
Quelque diligence que fit au retour le maître d'équitatlon,
I ses deux élèves n'arrivèrent au château de Verceil qu'assez
18
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
partit
avant dans la soirée. On était fort inquiet ; on avait fait
courir de tous côtés après eux, et la duchesse s'apprêtait à
les gronder, lorsque Emmanuel lui raconta r;.istoire avec
sa douce voix tout empreinte de la tristesse que ce sombre
événement avait imprimée dans son âme. Le récit terminé
a s agissait, non plus de gronder, mais de louer les enfants
et la duchesse, partageant linlérêt que son fils portait à
1 orphelin, déclara que, dès le surlendemain, cest-à-dire
aussitôt que seraient achevées les funérailles de sa mère
elle irait en personne lui faire une visite.
Effectivement, le surlendemain, on partit pour le village
d Oleggio, la duchesse en litiOre, les deux jeunes compagnons
a cheval.
En arrivant près du village. Emmanuel n'y put pas tenir-
il mit les éperons dans le ventre de son cheval, et
pour revoir un peu plus tôt le petit orphelin.
Son arrivée fut une grande .joie pour le malheureux en-
fant. Il avait fallu l'arracher du corps de sa mère ; il ne
voulait pas croire quelle fût morte, et ne cessait de crier ■
— Ne la mettez pas dans la terre, ne la mettez pas dans
la terre... Je vous promets quelle .se réveillera !
Depuis le moment où sa mère avait été emportée de la
maison, on avait été obligé de le tenir enfermé : il voulait
aller la rejoindre.
La vue de son sauveur le consola un peu. Emmanuel dit à
l'enfant que .'a mère avait voulu le voir, et qu'elle allait ar-
river.
— cih ! tu as ta maman, toi ? lui dit l'orphelin. Oh ! j<-
prierai bien le hon Dieu, qu'elle ne s'endorme point pour
ne plus se réveiller !
C'était une grande nouvelle pour les paysans, que celle
que venait de leur donner Emmanuel de l'arrivée de la du-
chesse dans leur maison. Aussi avaient-ils couru au-devant
d'elle, et, comme, en traversant les rues, ils disaient oii ils
allaient, tout le village s'était mis à leur suite, et cou-
rait après eux.
Enfin le cortège arriva, précédé de Scianca-Ferro, qui
était resté galamment pour servir d écuyer à la duchesse.
Emmanuel présenta son protégé à sa mère. La duchesse
demanda à l'enfant ce qu'avait oublié de lui demander
Emmanuel, c'est-à-dire comment il s'appelait, et quelle était
sa mère.
L'enfant répondit qu'il s'appelait Leone, et que sa mère
s'appelait Leona, mais il ne voulut pas donner d'autres
détails, répondant à toutes les questions qui lui étaient
faites : « Je ne sais pas, »
Et, cependant, chose étrange ! on devinait iiue c^ne igno-
rance était feinte, et qu'il y avait un secret là-dessous.
Sans doute, en mourant, .sa mère lui avait recommandé de
ne point répondre autre chose que ce qu'il répondait : et.
en effet, il fallait la dernière recommandation dune mère
mourante pour faire une pareille impression "or un enfant
de quatre ans.
Alors, la duchesse étudia l'orphelin avec une curiosité
toute féminine. Quoique vêtu d'habits grossiers, il avait les
mains fines et blanches ; on voyait que les soins d'une
mère, et d'une mère élégante, distinguée, avaient pas.sé sur
ces mains-là. En même temps, .son langage appartenait a
l'aristocratie, et. à quatre ans, il parlait également bien
l'italien et le français
La duche.sse se fit présenter les habits de la mère ; c'étaient
ceux d'une paysanne.
Mais les paysans qui l'avaient déshabillée dirent (lu'ils
n'avalent jamais vu peau plus blanche, mains plus délicates,
pieds plus petits et plus élégants.
D'ailleurs, un détail trahissait la classe de la société à
laquelle avait dû appartenir la pauvre femme : avec son
costume de paysanne, avec sa jupe de molleton, avec son
corsage de bure, avec ses gros souliers, elle portait des
bas de soie.
Sans doute, elle avait fui sous un déguisement; et, des
habits qu'elle avait abandonnés pour fuir, elle n avait cop
serve que ces bas de soie qui la trahissaient après sa mort
La duchesse en revint au petit Leone, l'interrogea sur tous
ces points: mais il répondit constamment: « Je ne sais
pas. » La duchesse n'en put tirer autre cho.se. Elle recom-
manda de nouveau, et en renchérissant sur les recomman-
dations d'Emmanuel, le pauvre orphelin aux braves paysans
qui en avaient pris .soin jusqu'alors, leur donna une somme
double de celle (|u'ils avaient déjà reçue, et les chargea
de faire, sur la mère et sur l'enfant, des recherches dans
les environs, leur promettant une bonne récompense, s'ils
arrivaient à lui donner sur eux quehiues éclaircissements
Le petit Leone voulait à toute force suivre Emmanuel, et
Emmanuel n'était pas non plus bien loin d'insister près
de sa mère afin de remmener avec lui, car il éprouvait
pour l'orphelin une véritable pitié. Il promit donc à Leone
de revenir le voir le plus tôt possible, et la duchesse elle-
même s'engagea à une seconde visite.
Malheureusement, vers cette même époque, arrivèrent des
événements qui forcèrent la duchesse de manquer à sa
parole. Pour la troisième fols. FrançcBs I" déclara la
guerre à Charles-Quint, à propos du duché de Milan dont
fL'.', ''TT^'' ""■"'^'■' '*" ^hef de Valentine V^conti
femme de Louis d'Orléans, frère de Charles VI
^n-^r,^\T^LVI''/'^"'!,°'' '''"'''■ 8^""* '■•' bataille de Mari-
gnan. La seconde fois, il avait perdu la bataille de Pavie
Apres le traité de Madrid, après la prison de Tolède'
mi^'ier^ 'v'-,-'""'^^ '"1'°"'' °" ""'^'''^ »" "■""'e «ue Fran:
r , î ' renoncé a toute prétention sur ce malheu-
reux duché, qui. S'il lui était rendu, faisait du roi de France
le ^assal de 1 Empire : mais, tout au contraire, il n'atten-
dait qu une occasion pour le revendiquer encore et il sai
sit la première qui se présenta.
Elle était bonne, - par hasard ! - mais elle eût été mau-
vaise, qu'il l'eût saisie de même.
François I", on le sait, n'était pas scrupuleux sur le fait
de toutes ces .sottes délicatesses qui enchaînent cette race
de mais qu'on appelle les honnêtes gens.
Voici, au reste, l'occasion qui lui était donnée.
Maria-Francesco Sforza, fils de Ludovic le More (I) régnait
sur Milan ; seulement, il régnait sous la tutelle complète
de l'empereur, auquel il avait acheté, le 23 décembre 1529
son duché, moyennant la somme de quatre cent mille ducats
payable pendant la première année de son règne et celle
de cinq cent mille, payable dans les dix années suivantes
Pour la sûreté de ces payements, le château de Milan,
Cômc et Pavie restaient entre les mains des impériaux.
Or, il arriva tiue, vers 1.5.34, François 1er accrédita près
du duc Sforza un gentilhomme milanais dont lui, Fran-
çois I»r, avait fait la fortune.
Ce gentilhomme s'appelait Franresco Maraviglia.
Devenu fort riche à la cour de France. Francesco Mara-
viglia avait été à la fois lieureux et fier de revenir dans
.sa ville natale avec toute la pompe d'un ambassadeur.
Il avait amené avec lui sa femme et sa fille, âgée de trois
ans, et il avait laissé à Paris, parmi les pages du roi
François Iw, son fils Odoart, âgé de douze ans.
rouniuoi cet ambassadeur porta-t-il ombrage à Charles-
Quint? Pourquoi celui-ci Invita-t-il le duc Sforza à s'en
défaire à la première occasion? C'est ce que l'on ignore,
et ce que l'on ne pourrait savoir que si l'on retrouvait la
correspondance secrète de l'empereur avec le duc de Milan,
comme on a retrouvé sa correspondance secrète avec Cosme
de Médicis, Jlais tant il y a, que, les domestiques de Mara-
viglia s'étant pris de querelle avec des gens du pays, et
nyaui eu le malheur, dans cette querelle, de tuer deux sujets
du duc Sforza. celui-ci fit arrêter Maraviglia, et le fit con-
duire dans le château de Milan, qui était tenu, comme nous
l'avons dit, par les impériaux.
Que devint Maraviglia? Personne ne le sut jamais bien
positivement. Les uns disaient qu'il avait été empoisonné :
les autres, que. le pied lui ayant manqué, il était tombé
dans les oubliettes, du voisinage desquelles on avait négligé
de le prévenir. Enfin, la version la plus probable et la
plus accréditée, c'est qu'il avait été exécuté ou plutôt assas-
siné dans sa prison. — La chose certaine, c'est qu'il avait
disparu, et que. presque en m^me temps que lui. avaient
disparu, sans qu on en eût jamais entendu parler, sa femme
et sa fille.
Ces événements étaient arrivés tout récemment, quelques
jours à peine avant la rencontre qu'avait faite Emmanuel
de cet enfant perdu et de cette femme morte au bord d'un
ruisseau. — Ils allaient avoir une influence terrible sur la
destinée du duc Charles.
François Ki" .saisit l'occasion aux cheveux.
Ce ne furent point les plaintes de l'enfant resté près de
lui. et demandant vengeance du meurtre de son père; ce
ne fut point la majesté royale, outragée dans la personne
d'un ambassadeur : ce ne fut point, enfin, le droit des gens,
violé par un assassinat, qui fit pencher la balance du côté
de la guerre : non, ce fut un vieux levain de vengeance
fermentant au cœur du vaincu de Pavie et du prisonnier
de 'l'olède.
Une ti'oisième expédition d Italie fut résolue.
Le moment . était bien choisi. Charles V guerroyait en
Afrique contre le fameux Khair-Eddin (-2), surnommé Bar-
beroiisse.
Seulement, pour accomplir cette nouvelle invasion, il
fallait passer par la Savoie. Or, la Savoie était tenue par
Charles le Bon. père d'Kmmanuel-Philibert, oncle de Fran-
çois lor, beau-frère de Charles-Quint.
Pour qui se déclarerait Charles le Bon? Serait-ce pour
son lieau-frère? serait-ce pour son neveu! C'est ce qu'il
était important de savoir.
(1) Nous éi-iivons Ludovic le- Slore pour nous coiifoniicrà rorlliogr.nplio
Iiisloriquc ; nous croyons, connue ccrt.-iins historiens, que cette q"iilifi-
raticui d'il Moi-» venait, non p.is de son feint b.-isnué, nl,iis du millier
'[u'il porliiil dans ses armes.
[2) Nous on avons fait <lhereddir
LE FACE nu DUC DE SAVOIE
11)
On s'en doutait, au reste : toutes les probabilités faisaient
du duc de Savoie lallié de l'Empire et l'ennemi de la
France.
En effet, le duc de Savoie avait donné A CliarlesQuint,
pour gage de sa foi, son fils aine Louis, prince de Piémont :
U avait refusé de rerevoir de François l^r le cordon de Saint-
Michel, et une compagnie d'ordonnance avec (li>uz<' mille
écus de pension : il avait occupé des terres du marquisat de
' Salace, qui était >m det mouvant du Daupliiné ; il refu.sait
à la couronne de France I hommage du Faucigny ; il s était
réjoui par lettres, avec l'empereur, de la défaite de ravie ;
enfin, il avait prêté de l'argent au connétahie de Uourbon,
au moment où celui-ci avait traversé ses Etats, pour aller
se faire tuer par Benvenulo CcUini au siège de Rome.
U fallait s'assurer, néanmoins, si les doutes étaient fondés.
Dans ce but. François 1" envoya à Turin Guillaume
Poyet. président du parlement de Paris Celui-ci était chargé
de demander au duc Charles 111 deux choses:
La première élait le passage de l'armée française à tra-
vers la Savoie et le Piémont ;
La seconde, la livraison, comme places de sûreté, de Mont-
meillan. de Veillane. de Chivas et de Verceil.
11 offrait, en échange, au duc Charles, de lui donner des
terres en France, et d'accomplir le mariage de sa fille Mar-
guerite avec le prince Louis, frère aîné d'Emmanuel-Phi-
libert.
Charles III. pour discuter avec Guillaume Poyet, président
du parlement de Paris, délégua Purpurat. président pié-
montais. Celui-ci avait atitorisation de permettre le passage
des troupes françaises à travers les deux provinces tie
Savoie et de Piémont ; mais il avait à répondre par des
atermoiements d'abord, et ensuite, si Poyet insistait, par
un refus absolu à la livraison des quatre places.
La discussion s'échauffa entre les deux plénipotentiaires,
si bien que. battu par les bonnes raisons que lui donnait
Purpurat. Poyet finit par s écrier :
— Cela sera ainsi, parce que le roi le veut !
— Pardon, répondit Purpurat. mais je ne trouve pas cotte
loi-là dans les lois du Piémont.
Et. se levant, il abandonna l'avenir à l'omnipotente
volonté du roi de France, et à la sagesse du Très-Haut.
Les conférences furent rompues, et. dans le courant du
mois de février de l'année 1535. le duc Charles étant en son
château de Verceil. un héraut fut introduit devant lui qui
lui déclara la guerre de la part du roi François 1".
Le duc l'écouta tranquillement ; puis, lorsqu'il eut achevé
son belliqueux message:
— Mon ami. lui dit-il d'une voix calme, je n'ai jamais
rendu que des services au roi de France, et je pensais que
les titres d'allié, d'ami, de serviteur et d oncle méritaient
des procédés tout différents. J'ai fait ce que j'ai pu pour
vivre avec lui en bonne intelligence; je n'ai rien négligé
pour lui faire comprendre combien il a eu tort de s'irriter
contre moi. Je sais bien qne mes forces ne peuvent nulle-
ment être comparées aux siennes: mais, puisqu'il ne veut.
en aucune manière, entendre raison, et qu'il parait déter-
miné â s'em[)arer de mes Etats, dites-lni qu il me trouvera
sur la frontière, et que. secondé par mes amis et par mes
alliés, j'espère me défendre et garantir mon pays. Le roi
mon neveu connaît, d'ailleurs, ma devise : Rien ne manque
à qui Dieu reste!
Et il renvoya le héraut en lui faisant donner un très
riche habit et une paire de gants pleins déçus
Après une pareille réponse, on n'avait plus qu'à se pré-
parer à la guerre.
La première résolution que prit Charles III fut de mettre
en sûreté, dans la forteresse de Nice, sa femme et son enfant.
Le départ de Verceil pour Nice tut donc annoncé comme
très prochain.
Alors. Emmanuel-Philibert jugea qu'il était temps d'ob-
tenir de sa mère une grilce qu'il avait tardé ju.sque-là à lui
demander, c'est-à-dire de tirer Leone de cette maison de
paysans où, du reste, on ne le laissait que provisoirement,
c'était déjà chose convenue, pour en faire, comme Scianca-
Ferro, un enfant de l'intimité du jeune prince.
La duchesse Béatrix, nous l'avons déjà dit, élait une
femme d'un esprit judicieux. Tout ce qu'elle avait remarqué
dans l'orphelin, délicatesse de traits, finesse de mains, dis-
tinction de langage, la portait à croire que quelque grand
mystère était caché sous les grossiers habits de la mère et
de l'enfant. La duchesse était, en 'outre, une femme <run
cœur religieux : elle vit la main de Dieu dans cette ren-
contre faite par Emmanuel à la suite de l'accident du tau-
reau, accident presque providentiel, puisqu'il n'avait eu
d'autre résultat (|ue de conduire le jeune prince près de
la femme morte et de l'enfant expirant. Elle pensa qu'au
moment où tout se retirait de sa famille, où le malheur
approchait de sa maison, et où l'ange des sombres jours
montrait à son mari, à elle et à son enfant, le chemin mys-
térieux de l'exil, ce n'était pas l'heure de repousser l'orphe-
lin, qui, devenu homme, serait peut-être un jour un ami
Elle se rappela l'envoyé de Dieu se présentant comme un
simple voyageur au seuil désolé de l'aveugle Tobie. auquel,
par les mains de son fils, il rendit plus tard la joie et la
lumière, et, loin de faire résistance à la demande d'Emma-
nuel, au premier mot qu'il lui en dit, elle alla au-devant
do cette demande, et, avec la permission du duc, autorisa
son fils à taire transporter à Verceil son jeune protégé.
De Verceil à Nice. Leone ferait le voyage avec les deux
aulres entants.
Emmanuel n'attendit pas plus longtemps que le lende-
main pour aller annoncer cette bonne nouvelle à Leone.
Des le point du jour. 11 descendit aux écuries, sella lui-
môme son petit cheval barbe, et. laissant à Scianca-Ferro
le soin du reste, il partit pour OUeggio de toute la vitesse
de sa monture.
Il trouva Leone bien triste. Le pauvre orphelin avait
entendu dire qu'à leur tour, ses riches et puissants pro-
tecteurs étaient visités par le malheur. Ou avait parlé du
départ de la cour pour Nice, c'est-à-dire pour un pays
dont le nom même était inconnu à Leone; et, quand arriva
Emmanuel, tout échauffé de sa course et tout souriant de
joie, Leone pleurait comme si, une seconde fois, il eût perdu
sa mère.
C'est a travers les larmes surtout que les enfants voieat
les anges. Nous n'exagérons pas en disant qu'Emmanuel
apparut comme un ange à travers les larmes de Leone.
En quelques mots tout fut dit. expliqué, convenu, et les
sourires succédèrent aux larmes. 11 y a chez 1 homme —
et c est son âge heureux — une époque où les larmes et le
sourire se touchent comme la nuit touche à l'aurore.
Deux heures après Emmanuel, Scianca-Ferro arriva avec
le premier écuyer du prince et deux plqueurs, tenant eu
bride la propre liaquenée de la duchesse. On donna une
bonne somme d'argent aux paysans qui. perhlant six semai-
nes, avaient pris soin de Leone. Celui-ci les embrassa en
pleurant encore ; mais, cette fois, il y avait bien quelques
pleurs de joie mêlés aux pleurs de regret. Emmanuel l'aida
a monter à cheval, et. de peur qu'il n'arrivât accident à
son cher protégé, 11 voulut lui-même conduire la hàquenée
par la bride.
Au lieu d'être jaloux de cette nouvelle amitié. Scianca-
Ferro galopait tout joyeux, allant et revenant, éclairant le
chemin comme eût fait un vrai capitaine, et souriant de ce
beau sourire d'enfant qui montre à la fois les dents et I~
cœur, à l'ami de son ami.
Ce fut ainsi que l'on îirriva à Verceil. La duclies.se et
le duc embrassiu-ent Leone, et Leone fut de la famille.
On partit dès le lendemain pour Nice, où l'on arriva sans
accident.
VIII
L'ÉCUÏER ET LE PAGE
Notre Intention n'est pas. — Dieu nous en garde ! d'au-
tres que nous l'ayant tait beaucoup mieux que nous ne
le ferions. — notre intention n'est pas, disons-nous, de ra-
conter les guerres d'Italie, et d'écrire l'histoire de la grande
rivalité qui désola le commencement du xvi» siècle. Non ;
Dieu nous a fait heureusement, dans cette circonstance du
moins, une tâche plus humble, mais en même temps, il faut
le dire, plus pittoresque pour nous et plus amusante pour
nos lecteurs. Nous ne verrons donc guère, dans le récit qui
va suivre, que la cime des grands événements qui, pareils
aux hauts sommets des Alpos, dressent au-dessus des nua-
ges leurs pics couverts de neiges éternelles
François 1er franchit la Savoie, traversa le Piémont, et
se répandit sur l'Italie.
Pendant trois ans, le canon de l'Empire et celui de la
France grondèrent, tantôt en Provence, tantôt dans le Mi-
lanais.
Belles plaines de la Lombardie et du Piémont, l'ange
de la mort sait seul ce qu il a fallu de cadavres pour vous
donner votre inépuisable fertilité !
Pendant ce temps-là, sous le beau ciel de Nice, tout
d'azur le jour, tout de flammes la nuit, où les insectes de
l'obscurité eux-mêmes sont des étincelles volantes, les
enfants grandissaient sous le regard de la princesse Beatrix
et sous l'œil de Dieu.
Leone était devenu un membre indispensable de la
joyeuse trlnité ; il partageait tous les jeux, mais non pas
tous les exercices. Les études trop violentes de l'art de
la guerre n'allaient point à ses petites mains, et ses bras
semblaient aux maîtres de cet art trop faibles pour porter
jamais d'une façon martiale la lance ou le bouclier. Il est
vrai que Leone était de (rois ans plus jeune que ses compa-
gnons : mais il semblait qu'en réalité il y eût dix ans de
.iO
ALEXANDRE Dl'MAS ILLUSTRE
différence entre eux, surtout depuis que — sans doute par
la grâce du Seigneur, qui le réservait à de grandes choses
— Emmanuel s'était mis à croître en force et en santé,
comme s'il eût pris à tâche de regagner l'avance que,
sous ce rapport, avait prise sur lui son frère de lait Scianca-
Ferro.
Aussi les rôles étaient-ils dévolus tout naturellement aux
compagnons du petit duc : Scianca-Ferro s'était fait son
écuyer ; Leone, moins ambitieux, s'était contenté d'être
son page.
Sur ces entrefaites, on apprit que le fils aîné du dnc, le
prince Louis, était mort à Madrid.
Ce fut une grande douleur pour le duc Charles et la
duchesse Béatrix. A la vérité, auprès de la douleur. Dieu
leur donnait la consolation, si toutefois il y a une conso-
lation pour un père et surtout pour une mère à la mort
de leur enfant : le prince Louis était, depuis longtemps,
éloigné de ses parents, tandis que. sous les yeux du duc et
de, la duchesse. Emmanuel-Philibert, qui semblait, chaque
jour, vouloir donner une plus grande créance à la pré-
diction de lastrologue, florlssait comme un lis, poussait
comme un chêne.
Mais Dieu, qui n'avait voulu, sans doute, qu'éprouver les
exilés, ne tarda pas à les frapper d'un coup bien autrement
cruel. La duchesse Béatrix tomba malade d'une maladie de
langueur, et, malgré l'art des médecins, malgré les soins
de son mari, de son enfant et de ses femmes, .elle expira
le g janvier 153S.
La douleur du duc fut profonde, mais religieuse ; celle
d Emmanuel toucha presque au désespoir. Heureusement,
l'enfant ducal avait près de lui cet autre orphelin qui
savait ce que c'était que les larmes! Que fût-il devenu sans
ce doux compagnon, qui n essayait pas de le consoler, et
qui se contentait, pour toute philosophie, de mêler ses
larmes aux siennes !
Sans doute. Scianca-Ferro souffrait aussi de cette perte ;
s'il eût pu rendre la vie à la duchesse, en allant provo-
quer quelque géant terrible dans sa tour, ou défier quelque
dragon fabuleux jusque dans son antre, le paladin de onze
ans fût parti à l'instant même, et sans hésiter, pour ac-
complir cet exploit, qui, dût-il y perdre la vie, eût redonné
la joie et le bonheur à son ami ! Mais là se bornaient les
consolations qu'il savait offrir: sa vigoureuse nature , se
prétait mal aux pleurs amollissants. Une blessure pouvait
faire couler son sang ; un chagrin ne savait pas faire cou-
ler ses larmes. Ce qu'il fallait à Scianca-Ferro. c'étaient des
dangers a vaincre, et non des malheui's à supporter.
Aussi que faisait-il, lui, tandis qu'Emmanuel-Philibert
pleurait, la tête inclinée sur l'épaule de Leone. H sellait
son cheval, ceignait son épée. suspendait sa masse à son
arçon, et. s'éparant sur cette belle rampe de collines qui
bordent la Méditerranée, comme le dogue qui prend rage
contre les pierres et les bâtons, et qui les broie entre ses
dents, il se figurait avoir affaire aux hérétiques d'.Xllema-
gne ou aux Sarrasins d'Afrique, se faisait des ennemis fan-
tastiques d objets insensibles et inanimés, et, à défaut de
cuirasses à enfoncer et de casques à fendre, il brisait les
roches avec sa masse, tranchait les sapins et les chênes verts
avec son épée, cherchant et trouvant un allégement
à «a douleur dans les exercices violents auxquels le pous-
sait sa rude organisation.
Les heures, les jours, les mois s'écoulèrent : les pleurs
se tarirent. La douleur, vivante au fond du cœur sous la
forme d'un doux regret et d'un tendre souvenir, disparut
peu à peu sur les visages ; les yeux, qui demandaient en
vain l'épouse, la mère et l'amie ici-bas, se levèrent pour
chercher l'ange au ciel.
Le coeur qui se tourne vers Dieu est bien près d'être con-
solé.
D'ailleurs, les événements continuaient de marcher, im-
posant à la douleur elle-même leur puissante distraction.
Vn congrès venait d être décidé entre le pape Paul III
(Alexandre Farnèse), François I" et Charles-Quint. Il s'agis-
sait à la fois de chasser les Turcs d'Europe, — de créer un
duché â Louis Farnèse, — et de rendre ses Etats au duc «le
Savoie.
Le congrès devait se tenir à Nice.
Xice avait été choisie par le pape et par Cbaries-Quint,
dans l'espoir qu'en reconnaissance de l'hospitalité qu'il
recevrait de son oncle, le roi François I« serait plus laciU
aux concessions.
Puis il y avait aussi une espèce de raccommodement à
opérer entre le pape Paul III et Charles-Quint. Alexandre
Farnèse avait donné à son fils aine Louis les villes de Parme
et de Plaisance, en échange des principautés de Camerino
et de Nepi, qu'il venait de lui 6ter pour les donner à son
second fils Octave. Cette investiture avait déplu à Charles-
Quint, lequel venait justement, Marla-Francesco Sforza
étant mort en 1535, de refuser au pape, quelque somme
qu a lui en offrit, ce fameux duché de Milan qui était, si-
non la cause, du moins le prétexte de cette interminable
guerre entre la France et l'Empire.
Au reste, Charles-Quint avait bien raison : le nouveau duc
de Parme et de Plaisance était cet infâme Louis Farnèse qui
disait qu'il ne se souciait pas d'être aimé, pourvu qu'il fût
craint, qui désarmait les nobles, fouettait les femmes, et
violait les évêques.
Les papes du xvie siècle n'étaient point heureux en en-
fants :
Le congrès de Nice avait donc pour but de réconcilier
non seulement le duc de Savoie avec le roi de France, mais
encore le pape avec l'empereur.
Cependant Charles III. que le malheur avait rendu pru-
dent, ne voyait pas sans crainte son neveu, son beau-frère
et leur saint arbitre s'installer dans sa dernière place for-
tifiée.
Qui lui assurait qu'au lieu de lui rendre les Etats qu'on
lui avait pris, on ne lui prendrait point la seule ville qu'on
lui eût laissée?
Il enferma donc, à tout hasard et pour plus de sécurité,
Emmanuel-Philibert, son dernier héritier, comme Nice était
sa dernière ville, dans la forteresse qui dominait la
place, recommandant au gouverneur de n'ouvrir le château
à quelque troupe que ce fût. cette troupe vint-elle de la part
de l'empereur, de la part du roi François I", ou de la part
du pape.
Puis il alla de sa personne au-devant de Paul III. qui,
selon le programme arrêté, devait précéder' de quelques
jours l'empereur et le roi de France.
Le pape n'était plus qu'à une lieue de Nice, quand
arriva une lettre, du duc adressée au gouverneur, laquelle
lui ordonnait de préparer dans le château les logements du
pape.
Cette lettre était apportée par le capitaine des gardes de
Sa Sainteté, qui. à la tète de deux cents hommes de pied,
demandait à être introduit dans le château, pour y faire
le service d'honneur près de sou souverain.
Le duc Charles III parlait du pape, mais il ne parlait ni
du capitaine ni de ses deux cents hommes.
La chose était embarrassante : le pape demandait expres-
sément ce qu'il était expressément défendu au gouverneur
d'accorder.
Le gouverneur assembla un conseil.
Emmanuel-Philibert assistait à ce conseil, quoiqu'il eût
onze ans à peine. Sans doute lavait-on appelé là pour
exalter encore le courage de ses défenseurs.
Pendant qu'on délibérait, l'enfant aperçut, attaché à la
muraille, le modèle en bois du château qui faisait l'objet
de ce grand désaccord près d'éclater entre Charles III et
le pape.
— Par ma foi ; messieurs, dit-il aux conseillers, qui dis-
cutaient depuis une heure sans avancer à rien, vous voilà
bien embarrassés pour peu de chose : Puisque nous avons
un château de bois et un château de pierre, donnons '.e
château de bois au pape, et gardons pour nous le château de
pierre l
— Messieurs, dit le gouverneur, notre devoir nous est
dicté par la parole d un enfant. Sa Sainteté aura, si elle
y tient, le château de bois ; mais je jure Dieu que, moi
vivant, elle n aura pas le château de pierre!
La réponse de lenfant et celle du gouverneur furent por-
tées au pape, qui n insista point davantage, et qui descen-
dit au couvent des Cordeliers.
L'empereur arriva, puis le roi de France.
Chacun se logea sous ses tentes, d'un côté et de l'autre
Je la ville, le pape au milieu.
Le congrès s'ouvrit.
Par malheur, il fut loin de donner les résultats qu'on
attendait.
L'empereur réclamait pour son beau-frère les Etats de
Savoie et de Piémont.
François l" réclamait le duché de Milan pour son se-
cond fils, le duc d Orléans.
Enfin, le pape, qui, lui aussi, voulait placer là son fils,
demandait qu'un prince qui n'appartiendrait ni à la famille
de François V. ni à celle de Charles-Quint, fût élu duc
de Milan, à la condition de recevoir de l'empereur l'inves-
titure de son duché, et de payer un tribut au roi de
France.
Chacun voulait donc l'impossible, puisqu'il voulait jus>e
le contraire de ce que voulaient les autres.
Aussi chacun, en se "refusant à rien arrêter de définitif,
conclut-il à une trêve.
Tout le monde, en effet, la désirait, cette trêve :
François I". pour donner â la fois un peu de repos à ses
soldats, qui étaient à moitié épuisés, et à ses finances, qui
l'étaient tout à fait ;
Charles-Quint, pour réprimer les incursions que les Turcs
faisaient dans ses deux royaumes de Naples et de Sicile ;
Paul III, pour assurer, au moins, son fils dans ses prln-^
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
21
.lilIC
pti»
cipauti^s de Parme et de Plaisance, puisqu'il ne pouvait
pas rétablir dans le duché de Milan.
Une trêve de dix ans lut conclue ; François I" Axa
lui-même le chiffre.
— Dix ans ou rien ) dit-il péremptoirement.
Et dix ans lui lurent accordés.
Il est vrai que cette trêve, ce fut lui qui la rompit au
bout de quatre ans.
Charles III, qui craignait que toutes ces conférences ne
finissent par la séquestration du peu de terres qui lui
restaient, vit s'éloigner ces illustres hoteà avec plus de
joie qu'il ne les avait vus arriver.
Ils le quittaient comme ils l'avaient trouvé, le laissant
seulement plus pauvre de toute la dépense qu'ils avaient
faite dans ses Etats, et qu'ils avaient oublie de payer.
Le pape était le seul qui eût tiré quelque chose de
tout cela ; il en avait tiré deux mariages :
Le mariage de son second fils Octave Farnèse avec Mar-
guerite d'Autriclie, veuve de Julien de Médicis, qui avait
été assassiné à Florence, dans l'Eglise de SainteMurie-des
Fleurs ;
Et le mariage de sa nièce Vittoria avec Antoine, fils aîné
de Charles de Vendôme.
Libre de préoccupations à l'endroit de François l^r,
Charles-Quint fit. à Gênes, ses préparatifs contre les Turcs ;
ces préparatifs étaient immenses : ils durèrent deux ans.
Au bout de ces deu.x ans, comme la flotte était sur le
point de mettre â la voile, le duc Charles 111 résolut
d'aller faire une visite à son beau-frère, et de lui présenter
son flls Emmanuel-Philibert, qui allait atteindre sa
treizième année.
II va sans dire que Scianca-Ferro et Leone lurent
du voyage : Emmanuel-Philibert ne marchait pas sans eux.
Depuis quelque temps, le jeune prince était fort préoc-
cupé. Il s'agissait de composer un discours dont il ne
voulait parler ni à monseigneur Louis ,41ardet, évêque de
Lausanne, son précepteur, ni à ses gouverneurs : Louis de
Chàtillon, seigneur de Musinens, grand écuyer de Savoie ;
Jean-Baptiste Provana, seigneur de Leyni, et Edouard de
Genève, baron de Lullens.
Il se contenta donc de s'ouvrir de ce discours à son écuyer
et à son page.
Il s'agissait de demander à l'empereur Charles-t^ulnt
la permission de l'accompagner dans son expédition contre
les Barbaresques.
Mais Scianca-Ferro se récusa en disant que, si c'était un
défi â porter, il .serait compétent dans la question, mais
que, pour un discours à faire, il reconnaissait son insuf-
fisance.
Leone se récusa en disant que la seule pensée des périls
que courrait naturellement Emmanuel-Philibert dans une
pareille expédition, troublait tellement son esprit, qu'il ne
pourrait assembler les deu.x premiers mots d'une pareille
demande.
Le jeune prince se trouva donc réduit ft ses propres
forces. .Alors, Tive-Live, Quinte-Curce, Plutarque, et tous
les faiseurs de discours de l'antiquité aidant, il composa
celui qu'il comptait adresser à l'empereur.
L'empereur logeait chez son ami .\ndré Doria. dans ce
beau palais qui semble le roi du port de Gènes, et il
suivait l'armement de sa Potte en se promenant sur ces
magnifiques terrasses d'où le splendide amiral, après avoir
donné a dîner aux ambassadeurs de Venise, faisait jeter
son argenterie à la mer.
Le duc Charles, Emmanuel-Philibert et leur suite furent
Introduits près de l'cmpei'eur aussitôt qu'annoncés.
L'empereur embrassa son beau-frère et voulut embrasser
de même son neveu.
Mais ICmmanuel-Philibert se dégagea respectueusement
de l'étreinte auguste, mit un genou en terre, et, de l'air
le plus grave du monde, son écuyer et son page â ses côtés.
sans que son père lui-même sût ce qu'il allait dire, pro-
nonça le discours suivant :
« Dévoué à soutenir votre dignité et votre cause, qui
sont celles de Dieu et de notre sainte religion, je viens,
librement et avec joie, vous supplier. César ! de me recevoir
comme volontaire parmi ce nombre infini de guerriers qui
Tiennent de tous côtés se ranger sous vos drapeaux, heu-
reux que je serais. César! d'apprendre, sous le plus grand
des rois et sous un invincible empereur, la discipline des
camps et la science de la guerre. »
L'empereur le Vegarda. sourit, et. tandis que Scianca-Ferro
exprimait tout haut son admiration pour le discours de
son prince, tandis que, p;Vlis.sant de crainte, Leone suppliait
Dieu d'inspirer a l'empereur cette bonne pensée de refiwer
l'offre qui lui était faite, il lui répondit avec gravité :
— Prince, je vous remercie de cette marque d'attache-
ment : persistez dans ces bons sentiments, ils nous seront
utiles à tous deux. Seulement, vous êtes encore trop jeune
pour me suivre à la guerre ; mais, si vous conservez
toujours cette même ardeur et volonté, soyez tranquille,
LE PAGE DU DLC DE SAVOIE
d'ici à quelques années, les occasions ne vous manqueront
pas !
Et, relevant le jeune prince, il l'embrassa ; puis, pour le
consoler, détachant sa propre Toison d'or, il la lui passa
au cou.
— Ah ! mordieu ! s'écria Scianca-Ferro. voilà qui vaut
mieux que le cliapeau de cardinal I
— Tu as là un hardi compagnon, beau neveu ! dit
Charles-Quint, et nous allons toujours lui donner une
chaîne, en attendant que, plus tard, nous y pendions une
croi.x quelconque.
Et, prenant une chaîne d'or au cou d'un des seigneurs
qui se trouvaient là, il la jeta à Scianca-Ferro, eu lui
disant :
— A toi, bel écuyer !
Mais, si rapide qu'eût été le mouvement de Charles-Quint,
Scianca-Ferro eut le temps de mettre un genou en terre :
de sorte que ce fut dans cette respectueuse position qu'il
reçut le présent de l'empereur.
— .Allons, dit le vainqueur de Pavie, qui était en belle
humeur, il faut que tout le monde ait sa part, même le
page.
Et, tirant un diamant de son petit doigt : __L>
— Beau page, dit-il. à votre tour !
Mais, au grand étonnement d'Emmanuel-Philibert, de
Scianca-Ferro et de tous les assistanis, Leone parut ne pas
avoir entendu, et resta immobile à sa place.
— Oh ! oh ! dit Charles-Quint, nous avons un page sourd,
à ce qu'il parait.'
Et, haussant la voix :
— Allons, beau page, dit-il, venez ici.
Mais, au lieu d'obéir. Leone fit un pas en arrière.
— Leone ! s'écria Emmanuel en saisissant la main de
l'enfant, et en essayant de le conduire à l'empereur.
Mais, chose étrange ! Leone arracha sa main de celle
d'Emmanuel, jeta un cri, et s'élança hors de l'appartement.
— Voilà un page qui n'est pas intéressé, dit Charles-
Quint, et il faudra que tu me dises où tu te les procures,
mon beau neveu... Le diamant que je voulais lui donner
vaut mille pistoles I
Puis, se tournant vers les courtisans :
— Bel e.xemple à suivre, messieurs ! dit Charles-Quint.
IX
LEONE-LEONA
Quelques instances qu'en rentrant au palais Corsi, où il
logeait avec son père, fît Emmanuel-Philibert à Leone
pour savoir, non-seulement la cause qui lui avait fait
refuser le diamant, mais encore celle qui, comme un
jeune faucon hagard, l'avait fait s'envoler, pour ainsi
dire, en poussant un cri de terreur, l'enfant resta muet,
et aucune prière ne put tirer, â ce sujet, une seule
parole de sa bouche.
C'était cette même obstination dont n'avait pu triompher
la duchesse Béatrix. à l'endroit des éclaircissements qu'elle
avait voulu obtenir de l'entant sur sa mère, et que l'enfant
s'était constamment refusé à lui donner.
Seulement en quoi l'empereur Charles-Quint pouvait-il
se trouver mêlé à la catastrophe qui avait frappé le page
orphelin'? Voilà ce qu'il était impossible à Emmanuel-
Philibert de deviner. Quoi qu'il en fût, 11 préféra donner
tort d'avance à tout le monde, même à son oncle, plutôt
que de soupçonner un instant Leone d'inconséquence et
de légèreté.
Deux ans s'étaient écoulés depuis la trêve de Nice.
C'était bien longtemps au roi François I" tenir sa parole.
Aussi tout le monde s'en étonnait-il. et surtout Charles-
Quint, qui, pendant cette entrevue qu'il avait eue avec son
beau-frère, ne cessait de se défier de ce que pourrait faire
le roi de France, aussitôt que lui, Charles-Quint, ne serait
plus là pour protéger le pauvre duc.
En effet, à peine l'empereur eut-il mis à la voile, que le
duc de Savoie, de retour à Nice, reçut un messager de Fran-
çois I".
François I" proposait à son oncle de lui rendre la Savoie,
pourvu que Charles III lui cédât le Piémont à l'effet de
l'annexer à la couronne de France.
Le duc indigné d'une pareille proposition, renvoya les
messagers de son neveu en leur défendant de reparaître
devant lui.
Q\il avait donné à François I" cette assurance de décla-
rer, pour la quatrième fois, la guerre à l'empereur?
C'est qu'il avait deux nouveaux alliés, Luther et Soliman,
les huguenots d'Allemagne et les Sarrasins d'Afrique.
Etranges alliés pour le roi très-chrétien, pour le flls aine
de VKrjlisel
15
22
ALEXANDRE DLMA5 ILLUSTRE
Chose singulière : pendant cette longue lutte entre Fran-
çois I" et Charles-Quint, cest celui qu'on appelle le roi
clieialier qui manque constamment u sa 1'^'''!'^ '. ^.P'!^^
avoir tout perdu, tors Ihonneur. sur le champ de hataïue
de Pavie, il fait à cet honneur, resté intact malgie la
défaite, une tache ineffaçable en signant dans sa prison un
traité qu'il ne doit pas tenir !
Et voyez-le, ce roi que les historiens devraient chasser de
l'histoire comme le Christ chassait les vendeurs du "mple ;
voyez-le. ce soldat fait chevalier par Bayard, et maudit
par Saint-Vallier, dès qu'il a manqué â sa P=»'Ole il semble
ombé en démence ; il est l'ami du Turc et de 1 hérétique ,
il donne la main droite a Soliman, la gauche a Luthei ;
il marche, lui, fils de saint Louis, avec le fils de Mahomet !
Aussi Dieu après lui avoir envoyé la défaite, la flUe de
sa colère lui envoie-t-11 la peste, la fille de sa vengeance !
Tout cela n'empêche pas que, dans les livres, dans ceux
des historiens du moins, il ne porte le titre de roi cheva-
li6r
11 est vrai que, nous autres poètes, nous l'appelons roi
infâme, parjure à sa parole envers ses ennemis, par-
jure à sa payole envers ses amis, parjure à sa parole
envers Dieu !
Cette fois, la réponse du duc de Savoie reçue, ce lut
Nice qu'il menaça.
Le duc de Savoie laissa à Nice un brave clievalier
savoyard nommé Odinet de Montlort, et, se retirant par le
col de Tende, il gagna Vercell, où il se mit à réunir le peu
de forces dont il pouvait encore disposer.
Emmanuel-Philibert avait sollicité de son père, la faveur
di- rester à Nice, et de faire ses premières armes, à la
fois, contre François I^' et contre .Soliman ; mais, seul et
dernier héritier de sa maison, il était trop précieux au
duc pour que celui-ci lui accordât une semblable demande.
U n'en fut pas de même de Scianca-Ferro : la permission
lui fut donnée, et il en usa.
A peine le duc. son fils et Leone étaient-ils. avec leur
suite, à quelques lieues de Nice, que l'on vit apparaître une
(lotte de deux cents voiles, aux pavillons turcs et fiançais,
laquelle débarqua, au port de Villefianche. dix mille
Turcs commandés par Khaïr-Eddin, et douze mille Français
commandés par le duc d'Enghien.
Le siège fut terrible ; la garnison se défendit pied à pied ;
chacun, bourgeois, soldat ou gentilhomme, fit des prodiges
de valeur. La ville fut éventrée en dix endroits différents ;
Turcs et Français entrèrent par dix brèches ; puis on défen-
dit chaque rue. chaque maison, chaque carrefour ; le feu
marchait du même pas que les assiégeants. Odinet de Mont-
fort se retira dans le château, ne laissant â 1 ennemi qu'une
ville en ruine.
Le lendemain, un héraut le somma de se rendre.
Mais lui. secouant la tète :
— L'ami, dit-il. tu fais fausse route en fadressant à moi
pour me proposer une pareille lâcheté... Je m'appelle Monl-
forl : mes armes sont des vais, et ma devise est : H laut
ti'nir!
Montfort fut digne de sa devise, de ses armes et de son
nom. Il tint jusqu'à ce que. le duc arrivant, d'un coté, pour
lui-même, avec quatre mille Piémontais, et .Mphonse d'Ava-
los arrivant, de l'autre, pour l'empereur, avec six mille
Espagnols, les Turcs et les Français levassent le siège
Ce fut une grande fête pour le duc Charles et pour ses su-
Jets, le jour où il rentra dans Nice, si ruinée que fût la
ville ; ce fut aussi une grande fête pour Emmanuel-Philibert
et son écuyer. Scianca-Ferro avait gagné le nom que lui
avait donné Charles 111. (Juand son frère de lait lui demanda
commeut il s'en était tiré, ayant à frapper sur de vraies cui-
rasses et de vrais boucliers:
— Bah ! répondit-il, ce n'est pas si difficile ^ fendre que
des chênes .. ce n'est pas si dur â broyer que des rochers.
— Oh ! que n'étais-je là ! murmura Emmanuel-Philibert,
sans s'apercevoir que Leone, cramponné à son bras, pâlissait
en songeant aux dangers qu'avait déjà courus Scianca-
Ferro ; et a ceux que courrait un jour Emmanuel.
Il est vrai que. quelque temps apris. notre pauvre page
fut pleinement rassuré par la paix de Crespy. résultat de
1 invasion de Charle.s-Quint en Provence, et, en même
temps, de la bataille de Cérisoles.
La paix fut signée le 11 octobre 1544.
Elle stipulait que Philippe d'Orléans, second fils de Fran-
çois l". épouserait, dans deux ans. la fille de l'empereur, et
recevr.àit pour dot le duché de Milan et les Pays-Bas ; que,
de son côté, le roi de France renoncerait à ses prétentions
sur le royaume de Naples, et rendrait au duc de Savoie
tout ce qu'il lui avait enlevé, à l'exception des forteresses
rie Pignerol et de Montmellian. qui resteraient unies au
territoire français comme places de sûreté.
Le traité devait recevoir son exécution dans deux ans,
c'est-à-dire lors du mariage du duc d'Orléans avec la fille de
l'empereur.
Comme on le voit, on était arrivé à l'année 1545. Les en-
fants avaient grandi : Leone, le plus jeune des trois, avait
quatorze ans ; Emmanuel en avait dix-sept ; Scianca-Ferro,
laine de tous, avait six mois de plu.5 qu Emmanuel.
Que se passait-il dans le cœur de Leone, et pourquoi le
jeune homme devenait-il de plus en plus triste? C'est ce
que se demandaient inutilement Emmanuel et Scianca-
Ferro; c'est ce qu'Emmanuel demandait aussi inutilement
à Leooe.
Cliose étrange, en effet : plus Leone avançait en âge,
moins le jeune page suivait l'e.\emple de ses deux compa-
gnons. Emmanuel, pour faire oublier tout a fait sou surnom
de Cardinalin. et 1 écuyer, pour mériter de plus en plus son
surnom de Scianca-Ferro. passaient leurs journées tout en-
tières dans des simulacres de combats ; toujours l'épée, la
lance ou la hache à la main, les jeunes gens luttaient de
force et d'adresse. Tout ce qu'on peut acquérir par l'habi-
leté dans le maniement des aimes. Emmanuel l'avait ac-
quis ; tout ce que Dieu donne de vigueur et de force à des
muscles humains, Scianca-Ferro l'avait reçu de Dieu.
Pendant ce temps. Leone se tenait rêveur sur quelque tour
d'où il pût voir les exercices des deux jeunes gens, et suivre
des yeux Emmanuel ; ou bien, si leur rage de simulacres
militaires devait les entraîner trop loin, il prenait un livre
se retirait daus quelque coin solitaire du jardin, et lisait
Lr. seule chose qu'eût apprise avec joie Leone. — et. sans
doute, parce qu'il y voyait un moyen pour lui de suivre Em-
manuel. — c'était a monter à cheval; mais, depuis quelque,
temps, et au fur et à mesure que sa tristesse augmentait,
le page renonçait même, peu à peu. à cet e.xerclce.
L'ne chose surtout qui étonnait toujours Emmanuel, c'est
que c'était ù cette idée qu'il allait redevenir un prince riche
et puissant, que le visage de Leone s'assombrissait davan-
tage.
Un jour, le duc reçut de l'empereur Charles-Quint une
lettre dans laquelle il était question, pour Emmanuel-Phili-
bert, d'un projet de mariage avec la fille de son frère le
roi Ferdinand. Leone assistait à la lecture de cette lettre ; Il j
ne put dissimuler l'effet qu'elle produisait sur lui. et. au
grand étonnement du duc Charles III et de Scianca-Ferro.
qui cherchaient en vain les motifs d'une pareille douleur, il
sortit en éclatant en .«anglois.
Le duc Charles ren'ré chez lui. Emmanuel s'élança sur
les traces de son page. Le sentiment qu'il éprouvait pour
Leone était étrange, et ne ressemblait en rien à celui que
lui inspirait Scianca-Ferro. Pour sauver la vie de Scianca-
Ferro. il eût donné sa vie ; pour épargner le sang de son
frère de lait, il eût donné sou sang ; mais, sa vie et son
sang, il eût tout donné pour arrêter une larme tremblant au
bord de la paupière veloutée et des longs cils noirs de)
Leone. j
Aussi, l'ayant vu pleurer, il voulut connaître la cause Jei
cette douleur. Depuis plus d'un an. il s'apercevait de la
tristesse croissante du jeune page, et souvent il lui avait
demandé la raison de sa tristesse; mais aussitôt. Leone
avait fait un effort sur lui-même, avait secoué la tête comme
pour en chasser une sombre pensée, et lui avait répondu en
souriant :
Je .suis trop heureux, monseigneur Emmanuel, et je
crains toujours qu'un pareil bonheur n>' dure pas :
Et. à sou tour. Emmanuel avait secoué la tête. Mais,
comme il s'apercevait que trop d'insistance semblait rendre
Leone Plus malheureux encore, il se contentait de lui pren-
dre les' mains dans les siennes et de le regarder fixement,
comme pour l'interroger â la fois par tous les .-^ens.
Mais Leone détournait lentement les yeux, et retirait dou-
cement SCS mains des mains d'Emmanue'..
Et Emmanuel alors s'en allait tristement rejoindre Scianca-
Ferro. qui ne songeait pas même à lui demander ce qu il
avait et à qui il ne serait jamais venu dans l'Idée de lui
prencire les mains et de l'Interroger du regard, tant l'amitié
qui unissait Emmanuel à Scianca-Ferro était différente de
celle qui unissait Emmanuel a Leone.
Mais ce jour-là. Emmanuel eut beau chercher le page
pendant plus d une heure, dans le château et dans le parc.
U ne le trouva point. 11 s'inf.)rmail â tout le monde; per
sonne u'avait vu Leone. Enfin, il s adressa à un valet d'écu
rie : selon celui-ci. Leone était entré dans l'église, et c'est là
qu'il devait être encore. .. . ,
Emmanuel courut à l'église, embrassa d'un regard toul
l'intérieur du sombre édifice, et vit efTectivement Leone f
genoux, à l'endroit le plus retiré de la chapelle la plus mys
n s'approcha de lui presque à le toucher, sans que le p.ige
plongé dans sa méditation, se fût même aperçu de sa pré
**Alors, il fît un pas de plus, et le toucha â l'épaule en pr»
nonçant son uoin.
Leone tressaillit, et regarda Emmanuel d un air presqu«
^"^"^Que fais tu donc dans cette égli.se. à cette heure
Leone lui demanda avec inquiétude Emmanuel.
- Je prie Dieu, répondit Leone avec mélancolie, de m ac
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
23
'-■crrter la force de mettre :i exécution le projet que je mé-
dite...
— Et quel est ce projet, enfant ? demanil;» Emmanuel; ne
puis-je le savoir?
— Au contraire. monsei?neur, répondit Leone, et c'est
vous qui le saurez le premier.
— Tu me le jures. Leone?
— Hélas • oui. monseigneur, répondit le jeune homme
avec un triste sourire.
Emmanuel lui prit la main, et essaya de l'attirer liors de
1 'egli.se.
.>:ai3 Leone dégagea doucement sa main, comme il avait
riiabitude de le faire depuis quelque temps, ei. se remettant
,1 genoux, en priant du geste le jeune duc de le laûsser seul :
— Tout à riieure : dit-il; J'ai besoin d'être encore un ins-
tant avec Dieu.
Il y avait quelque chose de si solennel et de si mélanco-
Jique dans l'accent du jeune homme. (lu'Emmanuel n'essaya
pas même de résister.
11 sortit de l'église; mais il attendit Leone a la porte.
Leone tressaillit en l'apercevant, et, cependant, ne parut
point étonné de le trouver là.
— Et ce secret, demanda Emmanuel. le saurai-je bientôt?
- Demain, j'espère avoir la force de vous le dire, mon-
seigneur, répondit Leone.
— Où cela ?
— Dans cette église.
— .A quelle heure 7
— Venez a la même heure qu'aujourd'liui.
— Et d'ici là, Leone?... demanda Emmanuel presque sup-
liliant.
— D'ici là, j'espère que monseigneur ne me forcera point
<le (initier ma chambre: j'ai besoin de solitude et de ré-
iie.\ion ..
Emmanuel regarda le page avec un inexprimable serre-
ment de copur, et le reconduisit jusqu'à sa porte. Arrivé In,
Leone voulut prendre la main du prince et la baiser ; Em-
manuel, a son tour, retira sa main, et étendit les deux bras
pour rapprocher l'enfant et lembra.sser au visage ; mais
Leone le repoussa doucement, se dégagea de ses bras, et,
avec un accent d'une douceur et d'une tristesse indicibles ;
— A demain, monseigneur : dit-îl.
Et il rentra chez lui.
Emmanuel resta un instant debout et immobile à la porte.
Il enten:!it Leone qui poussait le verrou.
Ou eij! dit que le froid de ce fer, griuçnut le long de ia
Iiorte. pénétrait jusqu'au fond de sa poitrine.
— Oh : mon Dieu ! murmura-t-ll tout bas. que m'arrive-
t il donc, et qu'est-ce que j'éprouve?
— Qpe diable fais-tu là? dit derrière Emmanuel une voix
rude, tandis qu'une main vigoureuse se posait sur son
épaule.
Emm;inuel poussa un soupir, prit le bras de Scianca-
Ferro. et l'entraîna dans le jardin
Tous deux s'assirent côte à côte sur un banc.
Emmanuel raconta à Scianca-Ferro tout ce qui venait de
se passer entre lui et Leone.
Scianca-Ferro réfléchit un Instant, regarda en l'air, se
mordit le poing.
Puis, tout à coup :
— Je parie que je sais ce que c'est ! dit-il.
— Qu'est-ce donc, alors?
— Leone est amoureux !
Il sembla a Emmanuel qu'il recevait un coup dans le cœur,
— Impossible I balbuti.a-t-il.
— Et pourquoi cela. Impossible ! reprit Scianca-Ferro. Je
le suis bien, mol !
— Toi!... Et de qui? demanda Emmanuel.
— Eh : parbleu ! de Gervaise, la (ille du concierge du châ-
teau... Elle avait très grand'peur pendant le siège, pauvre
enfant ! surtout la nuit venue, et je la gardais pour la ras-
surer...
ICmmanuèl fit un mouvement d'épaules qui signifiait qu'il
était bien sûr que Leone n'aimait pas la fille d'un con-
cierge.
S. ianca-Ferro se trompa au geste d'Emmanuel, qu'il prit
Iiour un signe de dédain.
— Ah I monsieur Cardinalin I dit-il (malgré son collier de
Ta Toison d'or, dans certains moments. .Scianca-Ferro don-
nait encore ce titre a Emmanuel), n'aliez-vous pas faire le
difficile ! F.h bien, moi. je vous déclare que je préfère (ler-
vaise à toutes les belles dames de la cour... Et. vienne un
tournoi. Je suis prêt à porter ses couleurs et à défendre sa
beauté contre tout venant :
— .Te plaindrais ceux qui ne seraient pas de ton avis, mon
cher Scianca-Ferro ! répondit Emmanuel.
— Et tu as rai.son ; car. pour la fille de mon concierge, je
frapperais aussi rude que pour la fille d'un roi.
Emmanuel se leva, serra la main de Scianca-Ferro, et
rentr.» chez lui.
Décidément, comme II l'avait dit. Scianca-Ferro frappait
trop rude pour comprendre ce qui se passait dans le cœur
d'Emmanuel, et deviner ce qui se passait dans l'âme rie
Leone.
Quant à Emmanuel, quoique doué d'une plus grande déli-
catesse de sens et d une plus exquise tines.se d'osprit. il cher-
cha vainement, dans la suliiude de sa chambre et dans ie
silence de la nuit, non seulement ce qui se passait dans
l'àme de Leone, mais encore ce qui s'agitait dans son propre
cœur.
11 attendit donc avec impatience le lendemain.
La matinée s'écoula lentement, sans qu'Emmanuel vit
Leone. L'henre venue, il s'adiemina tout tremblant vers
l'égli.se, comme si quelque chose de la plus liaute importance
allait se décider dans sa vie.
Le traité de Crespy. signé un an auparavant, et qui devait
lui rendre ou lui tnievei défiuilivement ses Etats, lui avait
paru d'une gravité bien moindre que le secret qu'allait lui
anpi'»!!dre Leone.
Il trouva le jeune homme A la même jdace que la veille.
■Sans doute, depuis longtemps il priait. Au reste, une rési-
gnation pleine de mélancolie était répandue sur son visage.
11 était évident que sa résolution, chancelante encore la
veille, était arrêtée.
Emmanuel alla vivement à lui : Leone l'accueillit avec un
doux mais triste sourire.
— Eh bien? dem.inda Emmanuel.
— Eh bien, monseigneur, répondit Leone, j'ai une grâce
à solliciter de vous.
— Laquelle, Leone?
— Vous voyez ma faiblesse et mon inaptitude à tous les
exercices du coriis. Dans votre avenir presque royal, vous
aitrez besoin dlirimmes forts comme Scianca-Ferro, et non
de faibles et timides entants comme moi, monseigneur...
Leone fit un effort, et deux grosses larmes coulèrent sur
ses joues.
— Monseigneur, je sollicite de vous la singulière faveur de
vous quitter.
Emmanuel fit un pas en arrière. Sa vie. commencée entre
Scianca-Ferro et Leone, ne s'était jamais otïerte à lui. dans
l'avenir, veuve de l'un ou lie l'autre de ces deu.x amis.
— Me quitter? dit-11 à Leone avec un suprême étonne-
ment.
Leone ne répondit point, et baissa la tête.
— Me quitter? répéta Emmanuel avec l'accent de la plus
vive douleur. Toi: me quitter, moi? Impossible!
— Il le faut, dit Leone d une voix- presque inintelligible.
Emmanuel, comme un homme qui se sent prêt à devenir
fou, porta .sa main à son front, regarda l'autel, et laissa
retomber ses deux bras inertes le long de son corps.
En quelques .secondes, il s'était interrogé lui-même. Puis
il avait interrogé Dieu, et. comïne il ne recevait de réponse
ni de la terre ni du ciel, il retombait découragé.
— Me quitter. Véprit-il pour la troisième fois, comme s'il
ne pouvait s'habituer à ce mot. moi qui t'ai ti-ouvé mou-
rant. Leone ! moi qui t'ai accueilli comme un envoyé de la
Providence ! moi qui t'ai toujours traité comme un frère !...
Obi
— C'est justement pour cela, monseigneur; c'est juste-
ment parce que je vous dois trop, et qu'en restant près de
vous, je ne puis rien vous rendre de ce que je vous dois ;
c'est pour cela que je voudrais prier toute ma vie pour mon
bienfaiteur
— Prier pour moi? fit Emmanuel de plus en plus étonné.
Et oi"i cela?
— Dans quelque saint monastère, qui me paraît bien
mieux être la place d'un pauvre ori)belin comme moi.
que celle (lue j'occuperais dans une cour brillante comme
va devenir la votre.
— Ma mère, ma pauvre mère ! murmura Emmanuel, toi
qui l'aimais tant, que dirais-tu, si tu entendais cela?
— En face de ce Dieu qui nous écoute, dit Leone en
pesant avec solennité sa main sur le bras du jeune prince,
en face de ce Dieu qui nous éi onte, elle dirait que j'ai raison.
II y avait une telle vérité d'accent, une telle conviction,
sinon de cœur, du moins de conscience, dans la réponse de
Leone, qu'Emmanuel en fut ébranlé.
— Leone, dit-il, fais ce que tu voudras, mon enfant, tu es
libre, .l'ai essayé d'enchaîner ton cœur, mais je n'ai jamais
eu l'intention d'enchaîner ton corps. Cependant, je te de-
mande de ne point hflter ta ré.solution ; prends huit jours
prends..
— Oli ! dit Leone, si je ne pars jias au moment où Dieu
me donne la force de vous quitter, Emmanuel, je ne partirai
jamais plus. et. je vous le dis. continua lenfant en écla-
tant en sanglots, il faut iine je parle !
— Partir!,., Mais pourquoi, pourquoi partir?
A cette Interrogation. Leone ne répondit que par un de
ces Inflexibles silences, comme il en avait déjà gardé dans
deux occasions: la première fois, quand, au village d'Oleg-
glo. la duchesse l'avait interrogé sur ses p.arenfs et sur sa
naissance ; la seconde fois, quand, à Gênes. Emmanuel av:ut
I
2'.
AI.EXANDr.E DUMAS IIXUSTRÉ
voulu savoir pourquoi il refusait le diamant de Charles-
cépendant il allait insister, lorsqu'il entendit dans l'église
un pas étranger. , .
C'était un des serviteurs de son père, qui accourait Im
dire que le duc Charles avait besoin de le voir a 1 instant ■
"oTvenait de recevoir d'importantes nouvelles de France.
_ Tu vois. Leone, dit Emmanuel à l'entant, il laut que je ,
te quitte ; ce soir. Je te reverrai, et, si tu persistes dans ta
résolution. Leone, eh bien, tu seras libre, mon enfant : tu
me quitteras demain, ou même ce .soir, si tu croîs ne pas
devoir rester plus longtemps près de mot.
Leone ne répondit pas ; il retomha â genoux avec uii pro-
fond gémissement ; on eiit dit que son cœur se brisait.
Emmanuel s'éloigna : mais, avant de quitter l'église, il ne
put S'empêcher de retourner deux ou trois, fois la tête, pour
savoir si l'enfant avait autant de peine a le sentir s éloi-
jtner qu'il en avait à s'éloigner lui-même.
Leone resta seul, pria encore une heure; puis, plus calme,
11 rentra chez lui. ICn l'absence d'Emmanuel, sa résolution,
chancelante tant que le jeune prince était là. lui revenait
conduite par cet ange au cœur de glace que l'on appelle
la raison. ^ ,
Mais une fois dans sa chambre, cette idée qu Emmanuel
allait apparaitre d'un moment à l'autre pour faire une der-
nière tentative .sur lui, troubla l'enfant.
A chaque bruit qu'il entendait dans les escaliers, il tres-
saillait ; les pas qui résonnaient dans le corridor semblaient,
en passant devant sa porte, marcher sur son cœur.
Deux heures s'écoulèrent ; un pas se fit entendre. Oh !
cette fois. Leone n'eut plus de doute, il avait reconnu ce pas.
La porte s'ouvrit ; Emmanuel parut.
Il était triste, et, cependant, dans son regard filtrait un
rayon de joie mal éteint par cette tristesse.
— Eh bien, Leone, demanda-t-il après avoir refermé la
porte. a.s-tu réfléclii ?
— Monseigneur, répondit Leone, lorsque vous m'avez
quitté, mis réflexions étaient déjà faites.
— De sorte que tu. persistes à me quitter?
Leone n'eut pas la force de répondre ; il se contenta de
faire avec la tête un signe affirmatif.
— Et cela, continua Emmanuel avec un sourire mélan-
colique, et cela surtout parce que je vais être un grand
prince, et avoir une cour brillante?
Leone inclina de nouveau la tête.
— Eh bien, dit Emmanuel avec une certaine amertume,
sur ce point. Leone, rassure-toi ! Je suis aujourd'hui plus
misérable que je ne l'ai jamais été.
Leone releva la tète, et Emmanuel put voir dans ses beaux
yeux l'étonnement briller a travers les larmes.
— Le second fils du roi de France, le duc d'Orléans, est
mort, dit Emmanuel ; de sorte que le traité de Crespy est
rompu.
— Et... et?... demanda Leone interrogeant Emmanuel avec
tous les muscles de son visage.
— Et, reprit Emmanuel, comme l'empereur Charles-Quint,
mon oncl^e. ne donne pas le duché de Milan à mon cousin
François I", mon cousin François l" ne rend pas les Etats
à mon père.
— Mais, demanda Leone avec un inexprimable sentiment
d'angoisse, le mariage avec la nile du roi Ferdinand, ce
mariage proiiosé par l'empereur lui-même... ce mariage a
toujours lieu ?
— Eh ! mon pauvre Leone, dit le jeune homme, celui que
l'empereur Charles-Quint voulait faire épouser à sa nièce,
c'était le comte de ltres.se, le prince de riémont. le duc de
Savoie; c'était un mari couronné, enlln, mais non pas le
pauvre Eminanuel-l'hilibert, qui n'a plus, de tous ses Etats,
que la ville do Nice, la vallée d'Aoste et trois ou quatre
bicoques éparses dans la Savoie et le Piémont.
— Oh ! s'écria Leone avec un sentiment de Joie qu'il lui
fut iniimssible d'étouffer.
Mais, presque aussitôt, ressaisissant cette puissance sur
lui-même qui menaçait de lui échapper :
— N'importe! dit-il, cela ne doit rien changer à ce qui a
été arrêté, monseigneur.
— Ainsi, demanda Emmanuel, plus triste et plus sombre
.^ cette résolution de l'enfant qu'il ne l'avait été à la nou-
velle de l.i perte de ses Etals, tu me quittes toujours, Leone?
— Comme 11 le fallait hier. Il le faut encore aujourd'hui,
Emmanuel.
— Hier, Leone, J'étais riche, j'étais puissant. J'.avais une
couronne ducale sur la tête; aujourd hui. Je suis pauvre, je
suis dèi.ouillé. et n'ai plus qu'une épée £i la main. En me
quittant hier, Leone, tu n'étais que cruel: en me quittant
aujourd Inil. tu es Ingrat!... Adieu, Leone!
— Ingrat? s'écria Leone. Oh! mon Dieu, vous l'entendez,
11 dit que je suis ingrat !
Puis, comme, l'œil sombre et les sourcils froncés, le jeune
prince s'apprêtait à sortir de la chambre :
— Oh ! Emmanuel, Emmanuel ! s'écria Leone, ne me quitte
pas ainsi. J'en mourrais! .
Emmanuel se retourna et vit l'enfant, les bras étendus
vers lui : il était pâle, chancelant, près de s'évanouir.
Il s'élança, le soutint dans ses bras, et, emporta par ut>
premier mouvement dont il lui était impossible de se ren-
dre compte, il appuya ses lèvres sur les lèvres de Leone.
Leone jeta un cri aussi douloureux que si un fer rouge
l'eût touché, se renversa en arrière et s'évanouit.
L'agrafe de son pourpoint serrait sa gorge : Emmanuel
l'ouvrit; puis, comme l'enfant étouffait dans sa fraise
empesée, il déchira la fraise, et, pour lui donner de l'air, fit
sauter en même temps tous les boutons de sa veste.
Mais, alors, ce fut lui qui à son tour Jeta un cri, non pas^
de douleur, mais de surprise, mais d'étonnement, mais de
Joie.
Leone était une femme I
En revenant à lui, Leone n'existait plus; seulement,
Leona était la maîtresse d'Emmanuel-Philibert.
Dès lors, il ne fut plus question, pour la pauvre enfant,
de se séparer de son amant, à qui, sans un mot d'explication,
tout était expliqué, tristesse, solitude, désir de fuite. En
s'apercevant quelle aimait Emmanuel-Philibert, Leona avait
voulu se séparer de lui ; mais, du moment où le jeune-
homme lui eut pris son amour, Leona lui donna sa vie.
Pour tous, le page continua d'être un Jeune homme, et
s'appela Leone.
Pour Emmanuel-Philibert seulement, Leone fut une belle-
jeune fille, et s'appela Leona.
Comme prince, Emmanuel-Philibert avait perdu la Bresse,
le Piémont et la Savoie, à l'exception de Mce, de la vallée-
d'Aoste et de la ville de Verceil.
Mais, comme homme, il n'avait rien perdu, puisque Die»
lui donnait Scianca-Ferro et Leona. c'est-à-dire les deux
plus magnifiques présents que, dans sa libéralité céleste.
Dieu puisse faire à l'un de ses élus.
Le dévouement et l'amour !
LES TItOIS MESS.\GES
Disons, maintenant, en peu de lignes, ce qui s'était pass*
pendant la période de temps écoulée entre cette époque et
celle où nous .sommes arrivés.
Emmanuel-Pliililiert avait dit à Leone qu'il ne lui restait
plus que son épée.
La ligue des protestants d'Allemagne, soulevée par Jean-
Frédéric, l'électeur de Saxe, qui s'inquiétait des empiéte-
ments successifs de l'Empire, avait, en éclatant, donné au
jeune prince une occasion d'offrir cette épée à Charles-Qulnt.
Cette fois, celui-ci l'accepta.
Le prétexte .saisi par les princes protestants fut que, tant
que vivait l'empereur, Ferdinand, son frère, ne pouvait être
roi des Romains.
La ligue se forma dans la petite ville de Smalkalde, située
dans le comté de Hennecery, et appartenant au landgrave
de Hesse : de là le nom de ligue de Smallialde, qu'elle prit,
et sous lequel elle est connue.
Henri VIH avait eu scrupule, et s'était abstenu ; Fran-
çois l", au contraire, y était entré de tout cœur.
La cho.se datait de loin : elle datait du 22 décembre 1530.
jour de la première réunion.
Soliman lui aussi, était dans cette ligue. De fait, il y avait
prêté son secours en 'venant mettre le siège devant Messine,
en 1532. , .
Mais- Charles-Quint avait marché contre lui avec une
armée de quatre-vingt-dix mille fantassins et de trente mille
chevaux, et l'avait forcé à lever le siège.
Puis la peste aidant. 11 avait détruit l'armée de Fran-
çois I" en Italie ; de sorte que, d'un cOté. était intervenu
le traité de Cambrai, le 5 .août 1529. et. de l'autre, le traité
de Nuremherg, le -23 juillet 1532, qui avaient pour quelques
instants rendu la paix à l'Europe.
On connaît déjà la durée des traités faits avec Fran-
çois I". Le traité de Nuremberg fut rompu, et la ligue de
Smalkalde, qui avait eu le temps de réunir toutes ses forces,
ér 1 A 1 1.
Lenipereur marcha en personne contre les smalkaldistes.
Ce qui se passait en Allemagne semblait toujours le toucher
plus particulièrement que ce qui se passait ailleurs.
C'est que Charles-Quint comprenait que, depuis la déca-
dence de la papauté, la plus grande puissance du monde,
c'était l'Empire. ,
Co fut dans ces circonstance que. le 27 mai 1o<d. Emma-
nuel-Phllibcrt partit pour 'Worms, où se tenait l'empereur.
Le Jeune prince était, comme toujours, accompagné de<
Scianca-Ferro et de Leone. '
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
'A était suivi de quarante gentilshommes.
C'était toute l'armée qu avait pu lever dans ses Etats, et
envoyer a son beau-frore. celui qui portail encore les titres
de duc de Savoie, de C'Iiablais et d'Aoste ; de prince de Pié-
mont, d .Vcliaie et de la Morée ; de comte de Genève, de Nice,
d'Asti, de Bresse et de Kouiont ; de baron de Vaud, de Ciex
et de Faucigny ; de seigneur de Verceil. de Beautort. du
luigey et de Kribourg ; de prince et de vicaire periiétuel du
Saint-Empire ; de marquis d'Italie, et de roi de Chypre ;
Cliarles-yuint reçut son neveu à merveille ; il permit qu'on
lui donnât en sa présence le titre de Majesté, à cause de
■ce royaume de Chypre sur lequel son père prétendait avoir
des droits.
Emmaiiuel-Plilllbert paya cette bonne réception en faisant
■des prodiges de valeur â la bataille d'iiigolstadt et à celle
•de Mîihlberg
Cette dernière termina la lutte. Dix des quarante gentlls-
Jiommes d Emmanuel-Philibert manquaient le soir a 1 appel
<le leur chel : ils étaient morts ou blessés.
(juant à Scianca-Fcrro, reconnaissant! au milieu du com-
iiat 1 électeur Jean-Frédéric à son puissant cheval frison, à
.sa taille gigantesque et aux coups terribles qu il frappait, il
■s'était particulièrement attaché i lui.
Certes, le jeune homme eût gagné là son nom de Sclanra-
l'iiro, si ce nom ne lui eût pas été donné depuis longtemps.
D'un coup de la masse de sa terrible hache d'armes. II
avait brisé d abord le bras droit du prince; puis, d'un coup
<lu tranchant. 11 lui avait coupé à la fois le casque et la
ligure ; si bien que. lorsque le prisonnier leva la visière
mutilée de ce casque devant l'empereur, il fut obligé de se
luimmer : son visage n était qu une effroyable plaie.
In mois auparavant. François I" était mort. En mourant,
il avait dit à son fils que tous les malheurs de la France lui
-étaient venus de son alliance avec les protestants et les
Turcs; et. reconnaissant que Charles-Quint avait pour lui
le Dieu tout-puissant, il avait recommandé au futur roi de
Fiance de se maintenir en paix avec lui.
11 y eut alors un instant de repos, pendant lequel Emma-
nuel-Philibert alla voir son père à Verceil. L entrevue fut
tendre et pleine d'un profond amour : sans doute. le duc de
Savoie avait le pressentiment qu'il embrassait son fils pour
l;i dernière fois I
La recitmmandatlon de François I^r à Henri II ne laissa
pas de profondes racines dans le cœur de ce roi sans génie
jnllilalre. mais aux Instincts belliqueux, et la guerre se ral-
luma en Italie à propos de l'assassinat du duc de Plaisance,
•ce Paul-Louis Farnése, flis aine de Paul III, dont nous
avons déjà parlé.
Il fut assassiné à Plaisance, en 15'iS. par Pallavicini. Landl.
.'\iieuisuola et Gonfalonieri. .qui. aussitôt après l'assassinat,
r.niirent la ville à Ferdinand de Gonzague. gouverneur du
.Milanais pour Charles-Quint.
De son côté. Octave Farnése. second fils de Paul III. s'était
<niparé de Parme, et. afin de n'être pas obligé de la rendre,
■avait invoqué la protection du roi Henri II.
Or, du vivant même de l'auI-Louis, Chavles-Quint n'avait
fessé de réclamer Parme et Plaisance, comme villes faisant
Tiaitle du duché de Milan.
(la se rappelle les démêlés qu il avait eus à Nice a ce sujet
avec le p.ape Paul III.
H n'en fallut pas davantage pour rallumer la guerre, qui
éilata en même temps en lialie et dans les Pays-Bas.
C est en Flandre, comme toujours, que Charles-Quint réunit
•son plus grand effort : c'est donc tout naturellement vers le
niird que nos yeux, qui cherchaient Emmanuel-Philibert, se
^ont tournés dès le commencement de ce livre.
Nous avons dit comment, après le siège de Metz et la
prise de Thérouanne et d liesdin. 1 empereur, en chargeant
ion neveu de rebâtir cette dernière ville, l'avait nommé
général en chef de ses armées de Flandre, et gouverneur des
Pays-Bas.
Alors, comme pour faire contre-poids à ce grand honneur,
tine douleur suprême était venue frapper au cœur Emmanuel-
T'hillbert.
Le 17 septembre 1553, son père, le duc de Savoie, était
mort ! .
C est avec cette qualité de général en chef, et avec ce deuil
de la mort de son père, sinon conservé sur ses habits, du
moins, tel que celui d'HamIet. encore empreint sur son
vi-^age. (lue nous l'avons vn apparaître sortant du camp
impérial ; et c'est après avoir tait respecter son autorité h
lii manière dont autrefois Romnlus avait fait respecter la
siPMTie. que nous ly voyons rentrer.
In messager.de Charles-Quint l'attendait devant sa tente:
lempereur désirait lui parler ;'i l'Instant même.
Emmanuel mit aussitôt pied à terre. Jeta la bride de son
cheval aux mains d'un de .«es hommes, fil ;i son écuyer et à ■
son page un signe de tête indiquant qu il ne s éloignait
d'eux que pour le temps qu allait lui prendre Charles-Quint,
dénoua le ceinturon de son épée. mit cette épée sous son
hras ainsi qu'il avait l'habitude de faire quand II marchait
à pied. — et. cela, afin que. s il était besoin de tirer cette
épée hors du fourreau, la poignée en fût toujours û la portée
de sa main ; — après quoi, il s'achemina vers la tente du
moderne César.
La sentinelle lui présenta les armes, et II entra précédé du
messager, qui allait annoncer à 1 empereur son arrivée.
La tente de campagne de l'empereur était divisée en
(juatre compartiments, sans compter une espèce d'anticham-
bre ou plutôt de portique soutenu par quatre piliers.
Ces quatre compariiments de la tente impériale servaient.
1 un de salle a manger, 1 autre de salon. 1 autre de chambre
à coucher, et l'autre de cabinet de travail.
Chacun d'eux avait été meublé par le don dune ville, et
orné par le trophée dune victoire.
Le seul tropliée de la chambre à coucher de l'empereur
était lépée de François I*'', suspendue au chevet de son it.
Ce trophée était simple, comme on voit ; mais il avait plus
de prix au.x yeux de Charles-Quint, qui emporta cette épée
jusque dans le monastère de .Saint-Just, que les trophées
I réunis de ses trois autres chambres.
Celui qui écrit ces lignes a souvent, avec un triste et
mélancolique regard vers le passé, tenu et tiré cette épée
qu'avaient tenue François I" qui la rendit, Charles-Quint qui
la reçut, et Napoléon qui la reprit.
Etrange néant des choses de ce monde : devenue à peu
près 1 unique dot d une belle princesse déchue, elle est au-
jourd'hui la propriété d'un serviteur de Catherine II.
() François pr ! ô Charle.s-Qnint ! ô Napoléon I
Dans 1 antichambre, quoiqu'il ne fit que la traverser.
Emmanuel-Philibert. — avec ce coup d'œil du chef qui voit
tout d'un regard et en une seconde. — Emmanuel-Philibert,
disons-nous, remarqua un homme dont les mains étaient liées
au dos, et qui était gardé par quatre soldats.
L'homme garrotté était vêtu en paysan; mais, comme sa
tête était découverte, Emmanuel-Philibert crut voir que ni
ses cheveux, ni son teint n'étaient d'accord avec ses vête-
ments.
H pensa que c'était un espion français que l'on venait d'ar-,
rêter, et qu'à propos de cet espion l'empereur le faisait de-
mander.
Charles-Quint était dans son cabinet de travail ; aussitôt
annoncé, le duc fut introduit près de l'empereur.
Charles-Quint, né avec le xyi» siècle, était alors un homme
de cin<iuante-cinq ans, petit de taille, mais vigoureux ; son
œil vif éiincelait sous ses sourcils, quand toutefois la dou-
leur n'en éteignait pas la lumière.
Ses cheveux grisonnaient ; mais sa barbe, plus épaisse
que longue, était restée d'un roux ardent.
11 se tenait couclié sur une csiièce de divan turc recouvert
d étoffes d Orient prises dans la tente de Soliman devant
Vienne.
A la portée de sa main brillait un trophée de kandjiars et
de cimeterres arabes. H était enveloppé dans une longue
robe de chambre de velours noir, fourrée de martre. Son
visage était sombre, et 11 paraissait attendre avec impatience
Emmanuel-Philibert.
Cependant .lorsqu'on lui eût annoncé le dur. cette expres-
sion d'impatience disparut a l'instant même, comme dispa-
raît, sous un souffle d'aquilon, un nuage qui obscurcissait la
clarté du jour.
Pendant quarante ans de règne, l'empereur avait eu le
temps d'apprendre à composer son visage, et. il faut le dire,
personne n était plus habile que lui dans cet art.
Au premier coup d'ieil qu'il jeta sur l'empereur, Emma-
nuel-Philibert comprit néanmoins que ceui-cl avait à l'entre-
tenir de choses graves.
Charles-Quint, en apercevant son neveu, tourna la tête de
son côté, et, faisant un effort imur changer de posiiion, il
lui adressa, de la m;iin et de la tête un salut amical.
Emmanuel-Philibert s'inclina respectueusement.
L'empereur attaqua la conversation en italien. Lui qui
regretta toute sa vie de n'avoir jamais pu apprendre le latin
ni le grec, parlait également bien cinq langues vivantes :
Vilnlfii. Vespitiinnl, Vnnijlnls. le llainand et le franrats. Il
expliquait lui-même 1 usage qu'il faisait de ces cin(| langues.
— J'ai appris l'italien, di.sait-il. pour parler an iiape ; l'es-
pagnol, pour parler à ma mère Jeanne: l'.anglais. pour par-
ler à ma tante Catherine ; le tl.amand. pour parler à mes
concitoyens et à mes amis ; enfin le français pour me parler
ù moi même.
Quelque li.'ile qu'il eOt de causer do ses affaires avec ceux
qu'il mandait près de lui, l'empereur commençait toujours
par leur dire quelques mots des leurs.
— Eh bien, demanda-til en Italien, quelles nouvelles du
camp?
— Sire, répondit Emmanuel-Philibert en employant la
même langue dont Charles-t^uint s'était servi, ei qui du
reste, était .sa lanirne maternelle, une nouvelle que Votre
Majesté ne tarderait pas à savoir, si je ne la lui apprenais
moi-même. Cette nouvelle, c'est que, pour qu'on respecte
26
.\U:\ WOnE DUMAS ILLUSTRE
mon titre et votre autorité, je viens d'être obligé de taire
un grand exemple.
— t'n grand exemple ! répéta distraitement lempereur,
qui rentrait déjà àans ses propres pensées ; et lequel?
Emmanuel-Philibert commença le récit de ce qui s'était
passé entre lui et le comte de Waldeck ; mais, quelque
importance qu'eiit la narration, il était évident que Charles-
Quint ne l'écoutait que des oreilles : l'esprit était ailleurs.
— Bien : dit pour la troisième lois 1 empereur, lorsque
Emmanuel-Philibert eut terminé.
Seulement, plongé comme il 1 était en lui-même, il n'avait,
selon toute probabilité, pas entendu un mot du rapport que
venait de lui faire son général.
En effet, pendant tout le temps qu'avait duré le récit,
l'empereur, pour cacher sa préoccupation sans doute, avait
regardé, en les faisant mouvoir avec difflculté, les doigts de
sa main droite, tordus et déformés par la goutte.
C'était la la véritable ennemie de Charles-Quint, ennemie
bien autrement acharnée contre lui que Soliman, Fran-
çois ler et Henri II !
La goutte et Luther, c'étaient les deux démons qui le visi-
taient incessamment.
Aussi les mettait-il tous deu.\ sur le même rang.
— Ah ! sans Luther et sans ma goutte, disait-il parfois en
prenant à poignée sa barbe rou.sse lorsqu 11 descendait de
cheval, rompu par la fatigue d'une longue route ou l'effort
d'une rude bataille, — ah ! sans Luther et sans ma goutte,
comme je dormirais cette nuit !
11 se fît un instant de silence entre le récit d Emmanuel-
Philibert et la reprise de la conversation par l'empereur.
Enfin, celui-ci, se retournant vers son neveu :
— Mol aussi, dit-il. j ai des nouvelles à f apprendre, et
de mauvaises nouvelles I
— D'où cela, auguste empereur?
— De Rome.
— Le pape est élu ?
— Oui.
— Et il a nom?
— Pierre Carafîa .. Celui qu'il remplace était justement de
mon âge, Emmanuel, né la même année que moi : Mar-
cel II. . Pauvre Marcel ! sa mort ne me dit-elle pas de me
préparer â mourir?
— Sire, dit Emmanuel, je crois qu'il ne faudrait pas arrê-
ter votre esprit sur cet événement, et juger la mort du pape
Marcel au point de vue d'une mort ordinaire. Marcel Cer-
vino, cardinal, était sain, robuste, et eût peut-être vécu jus-
qu'à cent ans : le cardinal Marcel Cervino, devenu le pape
Marcel II, est mort en vingt jours ;
— Oui, je le sais bien, répondit Charle.s-Quint tout pensif;
il était aussi trop pressé d'être i)ape. Il s'est fait couronner
de la tiare le jour du vendredi saint, c'est-.î-dire le même
jour où Notre-Seigneur a été couronné d'épines. Voilà ce qui
lui aura porté malheur . Aussi je me préoccupe moins de
cette mort que de lélection de Paul IV.
— Et. cependant, si je ne me trompe, sire, dit Emmanuel
Philibert. Paul IV est un Napolitain, c est-à-dire un sujet de
V<itre -Majesté?
— Oui, sans doute ; mais on m'a toujours fait de mauvais
rapports de ce cardinal, et, pendant tout le temps qu'il a été
à la cour d'Espagne, j'ai eu pL'rsonnellemem à m'en plain-
dre Ah: continua Charles-Quint avec l'expression de la fa-
tigue, il me va falloir recommencer avec lui la lutte que je
soutiens depuis vingt ans avec ses [irédécesseurs, et je suis
au bout de mes forces !
— Oh ! sire !
Charles-Quint tomba dans une espèce de rêverie dont il
sortit presque aussitôt.
— Au resie, ajou!a-til comme se i.arlant à lui-même, et
avec un Soupir, peut-être celui-là me trompera-t-ll ainsi que
m'ont Ininipé les autres papes; ils s<uit presque t.jujours
l'opposé de. ce qu'ils étalent étant cardinaux. J'avais cru le
Médicis. le Clément VU, un liom.'ne d un esiuit paisible,
ferme et constant : bon ! vciilà qu on le nomme pape, et il
se trouve que j'ai erré eu tous points, c'est un esprit inquiet,
brouillon et variable ! Tout au contraire. Je m étais imaginé
que Jules III négligerait les affaires pour les plaisirs, qu'il
ne s'occuperait i|ue de divertissements et de fêles : peccnlo !
Il ne s'est jamais trouvé de pape plus diligent, plus applique,
et se souciant moins des Joies de ce monde que celui-là !
Nous en a-t-il donné de la besogne, !ul et son cardinal Polus,
à propos du mariage de Philippe II avec sa cousine Marie
Tudor ! SI nous n'avions pqs arrêté cet enragé Polus à Augs-
bourg, qui .sait si aujourd'hui le raari.-ige serait consom-
mé?... Ah: pauvre Marcel! dit l'empereur en poussant un
second souiiir encore pins expre.^slf r.ue le premier, ce n'est
Iioint parce que tu t'es faii couronner le jour du vendredi
saint que tu n'.is survécu que vingt jours à ton intronisa-
tion, c'est parce que tu étais mon ami :
— Uilssons faire le temps, auguste empereur, dit Emnia-
nuel-Philibi II : Votre >iaj(-sté avoue elle-même s être imm-
pée sur Clément VII et sur Jules III, peut-être se tromjie-
t-elle aussi sur l'aul U"
— Dieu le veuille! mais J'en doute.
On entendit du bruit a la porte.
— Qu'y a-t-il? demanda Charles-Quint avec impatience^
J avais dit que l'on ne nous dérangeât point. Voyez donc à
qui on en veut, Emmanuel.
Le duc souleva la draperie qui nendait devant la pcu-te,
échangea une demande et une réponse avec les personnes,
qui se trouvaient dans Je compartiment voisin, et, se retour-
nant vers 1 empereur :
— Sire., dil-il, c est un coiurier qui arrive d Espagne, île
Tordesillas.
— Oh ! fais entrer, mon enfant : des nouv2Ues de ma
bonne mère, sans doute !
Le messager parut.
— Oui, n'est-ce pas. dit en espagnol Charles-Quint au
messager, des nouvelles de ma mère?
Le messager, sans répondre, tendit une lettre à Emmanuel-
Philibert, qui la lui prit des mains.
— Donne, Emmanuel ! donne ! dit 1 empereur. Et elle se
porte bien, n'est-ce pas?
Le messager continuait à garder le silence De son côté,.
Emmanuel hésitait à donner la lettre à Ch.-.rles-Quint : elle
était cachetée de noir. Cliarles-Quint vit le cachet, et fris-
scnna.
— Hein! dit-il, l'élection de Paul IV, voilà qu'elle me
porte malheur!... Donne, mon enfant, continua-t-il en ten-
dant la main à Emmanuel.
Emmanuel obéit ; tarder plus longtemps eût été puéril.
— Auguste, dit-il en remettant la lettre à Charles-Qulnf .
souviens-toi que tu es homme l
— Oui, reprit Chailes-Qulnt, c'est ce que l'on disait aut'
anciens triomphateurs. .
Et, tout tremblant, il ouvrit la lettre
Elle ne contenait que quelques lignes, et, cependant, poul-
ies lire, il s'y reprit .i deux ou trois fois.
Les larmes troublaient sa vue; ses yeux hâves, desséchés
par l'ambition, étaient étonnés eux-mêmes de ce miracle :
ils retrouvaient des pleurs.
Lorsqu'il eut fini, il tendit la lettre à Emmanu:I-Philibert.
qui la reprit de ses mains, et, se laissant aller à la renverse
sur son divan :
— Morte ! dit-il, morte le 13 avril 1555, juste le même
jour où Pierre Caraffa a été nommé pape!... Hein ! mon flis,
quand je te disais que cet homme me porterait malheur :
Emmanuel avait jeté les yeux sur la lettre. Elle était si-
gnée du notaire royal de Tordesillas ; elle annonçait, en
effet, la mort de Jeanne de Castille, mère de Charles-Quint,
plus connue dans l'histoire sous le nom de Jeanne la Folle.
Il resta un instant immobile devant cette grande douleur
qu'il ne savait par où toucher. Car Charles-Quint adorait sa
mère.
— Auguste, murmura-t-il enfln, rappelle-toi tout ce que
tu as eu la bonté de me dire quand, moi aussi, 11 y a deux
ans, j'ai eu le malheur de perdre mon père.
— Oui. l'on dit tout cela, reprit l'empereur: on trouve
ds bonnes raisons pour consoler les autres, et i uis, vienne»
notre tour, nous sommes impuissants à nous consoler nous-
mêmes !
— Aussi. Je ne te console pas, Auguste, dit Emmanuel ,
ai» contraire, je te dis: « Pleure, pleure, tu n'es qu'un hom-
me ! »
— Quelle vie douloureuse que la sienne, Emmanuel ! dit
Charles-Quint. ETn U95, elle épouse mon père Philippe le
Beau : elle 1 adorait : en I5(16, 11 Jieurt empoisonné d'un
verre d'eau (lu'U boit en Jouant à la paume: elle devient
folle de douleur ! Depuis dix ans, elle attendait la résurrec-
tion de son époux, que, pour la consoler, un chartreux lui
avait promise, et. depuis dix ans, elle n'était point sortie ne
Tordesillas. excepté, lorsqu'en 1516, elle vint au-devant l'e
moi à Villa-Viciosa, et me mit elle-même la couronne d'Ea
pagne sur la tête. Folle de l'amour qu'elle avait eu pour son
mari, elle ne repreniit sa raison que lorsqu'elle s'occu-
pait de son lils ! Pauvre mère tout mon règne, au moins,
attestera le respect que j'avais pour elle, .\ucune chose d'im-
portance ne s'est faite en Espagne, depuis qiMrante ans,
qu'on n'ait pris son conseil, — non qu'elle put le donner tou-
jours, mais c'était mon devoir de fils d'agir ainsi, et Je l'ac-
complissais. — Sals-tu que. toute Espagnole et bonne Espa-
gnole qu'elle était, elle est venue accoucher dans les Flan-
dres, afin que Je pusse être un jour en.pereur. à la place de
mon aieul Maximilien? Sais-tu que, toute mère qu'elle était,
elle a renoncé à me nourrir, de peur que, rien que pour
a\oir sucé son lait, on ne m'accusât d être trop Espagnol?
Et, en effet, avoir été le nourrisson d'.\nne SIerel. et être
bourgeois de Gand. v(ùl:i les deiiv rrlmlpaux litres aux-
quels j'ai dû la couronne impéria'e. Eh bien, dès avant
ma naissance, ma mère avait prévj tout cela : Que ptiis-je
lui faire après sa mort, mol? de belles funérailles? Elle les
aura. Mais, en vérité, être empereur cî'Allemagne, roi d'Es-
pagne, de Xaples. de f irile et des deux Indes : avoir un em-
pire sur lequel le soleil ne se couche jamais, comme disent
mes flatteurs, et ne pouvoir pas faire à sa mère morte autre
LE FACE DU DUC DE SAVOIE
chose que de belles funi^railles !.. Ah ! Emmanuel, la puis-
sance lU' 1 homme le plus imlssanl 'st bien boin^e :
En cf mumeiit. la ijoriiiie de la tente se soultva de nou-
veau, et 1 on vit. par l'ouverture, un officier tout couvert de
pi>ussiëre. et qui semblait, lui aussi, jorteur de nouvelles
jiressées.
L expression du vis.igo de l'empereur était si douloureuse.
Que l'huissier qui avait pris sur lui, vu l'importance des nou-
velles i|u apportait sans doute le troisième me-ssager. de vio-
ler la consigne en pi-nétrant dans le cabinet ds Charles-
voulut, s'arrêta court.
Jlals Charles-Quint avait vu l'officier couvert de poussière.
— Entrez! dit-il en t!."mand au messager; qu'y a-t-il?
— .\uguste empereur, dit celui-ci en sinclinant. le roi
Henri II vient de se metire en campagne avec trois corps
d'armée: le premier commandé par lui-même, ayant sous
ses ordres le connétable de Montmorency ; le second com-
mandé par le maréchal de Saint-André, et le troisième coui-
niiindé par le duc de Nevers.
— Kh bien, après? demanda l'empereur.
— Après, sire, le roi de France a mis le siège devant Ma-
rienbourg. et la prise ; à cette heure, il marche sur Bou-
vines.
— Et quel jour a-t-il mis le siège devant Marienbourg?
dit Charles-Quim.
— Le 13 .avril dernier, sire !
Charles-Quint se retourna vers Emmanuel-Philibert.
— Eh bien, lui demanda-t-il en français, que dis-tu de la
date. Emmanuel?
— Fatale, en effet, répondit celui-ci.
— C'est bien, monsieur, dit Cliaries-Qnint au messager,
laissez-nous.
Puis, à l'huissier :
— Qu'on prenne soin de ce capitaine, comme s'il appor-
tait une bonne nouvelle, dit 1 empermr. Allez !
Cette fois. Emmanuel-Philibert n'attendit pas que l'empe-
reur l'interrogeât ; avanc même que la portière fut retombée.
11 prit la parole.
— Par bonheur, dltil. si nous ne pouvons rien, auguste
enpereur, contre l'élenion de Paul IV. si nous ne pouvons
rien contre la mort de votre mère bien-aimée, au moins
pouvons-nous quelque chose contre l.i prise de Marien-
bourg.
— Et que pouvons-nous?
— La reprendre, pardieu !
— Oui. toi. mais non pas moi, Emmanuel.
— Comment, non pas vous? fit le prince de Piémont.
Charles-Quint se laissa glisser le Ion;; de son divan, et, se
dressant sur ses pieds avec peine, il essaya de marcher ;
mais ce ne fut qu'en boitant qu'il !it quelques pas.
Il .secoua la tète. et. s? tournant vers son neveu :
— Tiens, regarde mes jambes, dit-il ; elles ne me sou-
tiennent plus maintenant, ni û pied n) a cheval; regarde
mes mains : elles ne peuvent plus serrer une épée. C'est un
avis. Emmanuel : celui qui ne peut plus tenir l'épée, ne peut
plus tenir le sceptre.
— Que dites-vous, sire? s'écria Emmanuel stupéfait-
— Vne chose à laquelle j'ai pensé hien .souvent, et à la-
quelle je penserai enc-ue Emirianuel. to\it m'avertit qu'il est
temps de laisser ma place a un autre : l;i surprise d'Iiis-
pruck, d'où j'ai été obligé de fuir à demi-nu ; la retraite de
Metz, où J'ai laissé le tiers de mon armée et la moitié de ma
réputation, et, plus que tout cela, vois tu, ce mal auquel
les forces humaines ne sauraient résister longtemps, ce mal
que la médecine ne peut guérir, mal affreu.x, inexorable.
cruel, qui envahit le c<'rps depuis le sommet de la tète jus-
qu'il la plante des pieds, qui ne iaissc aucune partie saine,
qui contracte les nerfs par d'intolérables douleurs, qui pé-
nètre les os. qui glace la moelle, qui ccnvertit en craie so-
lide cette huile bienfaisante répandue par la nature dans
nos articulations pour en fat iliter les mouvements ; ce mal
qui niullle l'homme, membre à membre, plus cruellement,
plus sûrement que ne le fait le fer, que ne le fait le feu,
que ne le font toutes 'es destructions guerrières, et qui brise
la sérénité, la force ft la liberté de l'.^me sous les tortures
de la matière; ce mal me crie incessamment: « .\ssez do
pouvoir, assez de règne, assez de puissance comme cela!
Rentre dans le néant de la vie avait de rentrer dans le
néant de la tombe ! Charles, par la divine clémence, empe-
reur des Romains, Clirrles toujours auguste, Charles roi de
C;ermanie, de Castille. de Léon, de Grenade. d'Aragon, de
Naples. de Sicile, de Majorqtie. de Sardaigne. des Iles et des
Indes de la mer Océane et de la mer Allantlque, a un autre !
à un autre I »
Emmanuel voulut parler
L'empereur l'arrêta d un geste.
— Et puis, et puis, reprit Charles-Onlnt. autre chose en-
core que j avais oublié de te dire! Comme si la dissolution
de ce pauvre corps était trop lente au gré des désirs de me?
ennemis, comme si je n'avais pas assez des défaites, des
hérésies, de la goutte, voila le poignard qui s'en mêle : 1
— Comment, le poignard? s'écria Emmanuel.
La figure de Cliarles-Quint se rembrunit.
— On a tenté de m'assassincr aujourd'hui, dit-il.
— On a voulu assassiner Votre Majesté? fit Emmanuel
avec épouvante. ,
— Pourquoi pas? répondit Charles-Qr.int avec un sourire.
Ne m as-tu pas dit tout a 1 heure de nio rappeler que j'étais
homme ?
— Oh ! s'écria Emmanuel, encore mal remis de rérootion
que lui avait causée cette nouvelle, et quel est le miséra-
ble?...
— Ah! voilà, dit l'empereur, quel est le misérable?... Je
tiens le poignard, non la main !
— En el'fet, dit Emmanuel, cet homme que tout à l'heure
j'ai vu garrotté dans l'antichambre.
— C'est ce misérable, comme tu l'appelles, Emmnnuel.
Seulement, par qui m'est-il dépêché? Est-ce par le Turc?
Je n'en crois rien : Soliman est un ennemi loyal. Henri III?
Je ne le soupçonne même pas. Paul IV? Il n'y a pas encore
assez longtemps qu'il est élu. et puis les papes... cela
préfère, en général, le poison au poignard : Ecclesia ablior-
ret n sanguine. Octave Farnèse? C'est un bien petit compa-
gnon pour s'attaquer à mol. oiseau impérial que Maurice
n'osait prendre, ne connaissant pas, disait-il, de cage assez
grande pour l'enfermer ! Est-ce par les luthériens d'Augs-
bourg, les calvinistes de Genève? Je m'y perds! Et, cepen-
dant, je voudrais bien savoir... Ecoute, Emmanuel, cet
homme a refusé de répondre à mes interrogations ; prends-
le. emmène-le dans ta tente, interroge-le à ton tour, fais
de lui ce qu'il te plaira: je te le donne; mais, tu m en-
tends? il faut qu'il parle! Plus l'ennemi est puissant et
rapproché de moi, plus il m'importe de le connaître.
Puis, après une pause d'un instant, 11 fixa son regard
sur Emmanuel-Philibert, qui, pensif, tenait les yeux baissés
vers la terre.
— A propos, dit-il, ton cousin Philippe II est arrivé à
Bruxelles.
La transition était si brusque, qu'Emmanuel tressaillit.
Il releva la tête, et son regard rencontra celui de l'empe-
reur.
Cette fois, il frissonna.
— Eh bien? demanda-t-il.
— Eh bien, reprit Charles-Quint, je serai heureux de
revoir mon fils!... Ne dirait-on pas qu'il devine que le
moment est favorable, et que l'heure est venue pour lui de
me succéder? Mais, avant que je le revoie, Emmanuel, je
te recommande mon assassin.
— Dans une heure, répondit Emmanuel, Votre Majesté
saura tout ce qu'elle désire savoir.
Et. s'inclinant devant l'empereur, qui lui tendait sa main
mutilée, Emmanuel-Philibert se retira, convaincu que la
chose dont Charles Quint ne lui avait parlé qu'à titre
d'annexé à la conversation, était, de tous les événements de
cette journée, celui auquel, en réalité, il attachait le plus
d'importance.
XI
ODO-4RDO M.iR.WIOLIA
En se retirant. Emmanuel-Philibert jeta tin nouveau
regard sur le prisonnier, et ce regard le confirma dans son
idée première, c'est-à-dire qu'il allait avoir affaire à ui(
gentilhomme.
Il fit signe au chef des quatre soldats de s'approcher
de lui.
— Mon ami, dit-il. dans cinq minutes tu amèneras, par
ordre de l'empereur, cet homme sous ma tente.
Emmanuel eût pu se di.spenscr d'invoquer le nom de
Charles-Quint: on savait que celui-ci lui avait délégué tous
ses pouvoirs, et, en général, les soldats, qui l'adoraient, lui
obéissaient comme ils eussent obéi à l'empereur lui-même.
— Votre ordre sera exécuté, Alte.sse, répondit le sergent.
Le duc reprit le chemin de son logis.
La tente d'Emmanuel n'était point, comme celle de l'em-
pereur, un splendlde pavillon dlvl.se en quatre comparti-
ments; c'était la tente d un soldat, coupée en deux par une
simple toile.
Sclanra-Ferro était assis à la porte.
— Reste où tu es. lui dit Emmanuel ; seulement, prends
une arme quelconque.
— Pourquoi faire? demanda Sclanca-Ferro.
— On va amener ici un homme qui a tenté d'assassiner
l'empereur. Je compte l'interroger seul à seul. Uegarde-le
quand II va entrer, et, s'il manquait a la parole ipill me
donnera sans doute, en e.ssayant de fuir, arrête-le, Jials
vivant, tu entends? 11 est important qu'il vive!
— Alors, dit Sclanca-Ferro, je n'ai pas besoin d'armes,
mes bras suffiront.
28
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
— Fais comme il te plaira ; te voilà prévenu.
^ Sois tranquille, dit Scianca-Ferro.
Scianca-Ferro avait continué a tutoj-er son frère de lait,
ou plutôt celui-ci. fidèle aux traditions saintes de l'enfance,
avait exigé que .Scianca Ferro continuât à le tutoyer.
Le prince entra dans sa tente, et trouva Leone ou plutôt
Leona qui l'attendait.
Comme il rentrait seul, et comme le rideau de la tente
était retombé derrière lui. Leona vint à sa rencontre, les
deux bras ouverts.
— Ami, dit-elle, te voici enfin ! Quelle scène terrible, mon
Pieu, nue celle à lariuelle nous avons assisté!... Hélas ! tu
avais bien raison en me disant qu'à mon émotion et à ma
pâleur, on m'eût prise pour une femme.
— Que veux-tu. Leona .' ce ."îont les scènes liabituelles de
la vie d'un soldat, et tu de\Tais y être accoutumée main-
tenant.
Puis, en souriant :
— Vois Scianca-Ferro, ajouta-t-il, et prends modèle sur
lui.
— Comment dis-tu de ces paroles-li même en riant, Em-
manuel? Scianca-Ferro est un. liomme : il t'aime autant
qu'un homme peut aimer un autre lio'mme. je le sais bien ;
mais. moi. Emmanuel, je t'aime comme je ne saurais dire
que je t'aime, comme la chose sans laquelle on ne peut
\ivre ! Je t'aime comme la fleur aime la rosée, comme l'oi-
seau aime les bois, comme l'aurore aime le soleil... Avec
toi. je vis, j'existe, j'aime! Sans toi. je ne suis plus!
— Clière bien-aimée, dit Emmanuel, oui. je sais que tu
es à la fois la grâce, le dévouement et l'amour; je sais que
tu marches à côté de moi, mais que c'est réellement en moi
que tu vis ; c'est pour cela que je n'ai avec toi ni restric-
tion ni secrets.
— Pourquoi me dis-tu cela?
— Parce qu'on va amener un liomme ici ; parce que cet
homme est un grand coupable que je vais interroger : ]iarce
qu'il fera peut-être des révélations importantes, qui sait?
compromettant les plus grands personnages, l'asse de ce
côté-ci de ma tente. Ecoute si tu veux, peu m'importe !
ce que j'aurai entendu, je sais que je l'aurai entendu seul.
Leona haussa doucement les épaules.
— Excepté toi, dit-elle, que me fait le reste du monde?
Et la jeune flile. envoyant de la main une caresse ù. son
amant, disparut derrière le rideau.
Il était temps : les cinq minutes étaient écoulées, et, avec
une ponctualité toute militaire, le sergent arrivait, condui-
sant son prisonnier.
Emmanuel le reçut assis, et à moitié perdu dans l'ombre.
Du milieu de cette ombre, il put jeter un troisième regard
plus profond et plus prolongé sur le meurtrier.
C'était un homme de trente à trente-cinq ans. Sa taille
était haute, et sa figure si distinguée, que son déguise-
ment, comme nous l'avons dit, n'avait point empêché qu'Em-
manucl-Philibert ne le reconnût pour un gentilhomrhe.
— Laissez monsieur seul avec moi, dit le prince au ser-
gent.
Le sergent ne savait qu'obéir, il sortit avec ses trois
hommes.
Le prisonnier fixa son œil vit et perçant sur Emmanuel-
Philibert.
Celui-ci se leva et alla droit à lui.
— Jlonsieur, dit-il. ces gens-là ne savaient point à qui ils
avaient affaire, et ils vous ont garrotté. Vous allez me don-
ner votre parole d'honneur de gentilhomme de ne pas
essayer de fuir, et je vais vous délii^r les mains.
— Je suis un paysan et non un gontillKirarae. dit le meur-
trier ; je ne puis, par conséquent, vous donner ma parole
d'honneur de gentilhomme.
^ Si vo\is êtes un paysan, cette parole d'honneur de gen-
tilhomme ne vous oblige à rien. Donnez-la donc, puisque
c'est le seul gage que j'exige de vous.
Le prisonnier ne répondit rien.
— Alors, dit Emmanuel, je vous délierai les mains sans
parole d'honneur. Je ne crains pas de me trouver téte-
à-tcte avec un homme, cet homme n'eùl-il pas d'honneur à
, engager !
lit le prince commença de délier les mains de l'Inconnu.
Celui-ci fit un mouvement en arrière.
— Attendez, dit-il : fol de gentilliomme, je n'essayerai pas
de fuir !
— Allons donc, dit Emmanuel-Philibert en .souriant, que
diable ! on se connaît en chiens, en chevaux et en hommes.
Et 11 acheva de dénouer la corde.
— Là ! vous voilà libre ; maintenant, causons.
Le prisonnier regarda froidement ses mains meurtries,
et les laissa retomber près de lui.
— Causons ! répéta-t-11 avec ironie ; et de quoi ?
— Mais, répondit Emmanuel-Philibert, de la cause qui
vous a porté à commettre ce crime.
— Je n'ai rien dit, reprit l'Inconnu ; donc. Je n'ai rien
à dire.
— Vous n'avez rien dit à l'empereur, que vous avez voulu
tuer, cela se conçoit ; vous n'aviez rien à dire aux soldats
■qui vous ont arrêté, je le comprends ; mais à moi gentil-
liomme, qui vous traite, non pas en assassin vulgaire, mais
en gentilhomme, à moi vous direz fout.
— A quoi bon ? t
— A quoi bon ? Je vais vous le dire, monsieur : à ce que
je ne vous regarde pas comme un homme payé par quelque
lâche qui a mis votre bras au bout du sien, n osant pas
frapper lui-même. A quoi bon ? A ce que vous ne soyez pas
pendu comme un larron et un assassin de coin de bois,
mais décapité comme un noble et comme un seigneur.
— On m'a menacé de la torture pour me faire parler,
dit le prisonnier, qu'on me la donne !
— La torture serait une cruauté inutile : vous la subi-
riez et ne parleriez pas ; vous seriez mutilé et vous ne
seriez pas vaincu ; vous garderiez votre secret, et laisse-
riez la lionte à vos tourmenteurs ; non. ce n'est point cela
que je veux : je veux une confidence, je veux la vérité ; je
veux que vous me disiez, à moi gentilhomme, général et
prince, ce que vous diriez à un prêtre, et, si vous me jugez
indigne de me parler, c'est que vous êtes un de ces misé-
rables avec lesquels je ne voulais pas vous confondre, c'est
que vous avez agi sous l'influence de quelque basse passion
que vous n'osez point avouer, c'est que...
Le prisonnier se redressa, et. l'interrompant :
— Je me nomme Odoardo Jfaraviglia. monsieur ! Rappe-
lez vos souvenirs, et cessez de m'insulter.
A ce nom d'Odoardo Jlaraviglia, Emmanuel crut entendre
comme un cri mal étouffé dans l'autre compartiment de la
tente ; mais ce dont il ne put douter, ce fut du mouvement
imprimé à la toile qui en formait la séparation.
De son côté. Emmanuel avait senti vibrer profondément
ce nom dans ses souvenirs.
En effet, ce nom avait servi de prétexte à la guerre qui
l'avait dépouillé de ses Etats.
— Odoardo Maraviglia ! dit-il. Seriez-vous le fils de l'am-
bassadeur de France à Jlilan, de Francesco Maraviglia?
— Je suis son fils.
Emmanuel fixa sa pensée vers les lointains de sa jeunesse.
Ce nom y était inscrit, mais il n'éclaircissait en rien la
situation présente.
— Votre nom, dit Emmanuel, est bien le nom d'un gentil-
homme, mais il ne me rappelle aucun souvenir qui se lie au
crime dont vous êtes accusé.
Odoardo sourit dédaigneusement.
— Demandez au très auguste empereur, dit-Il, s'il existe
dans ses souvenirs la même obscurité que dans les vôtres.
— Excusez-moi, monsieur, dit Emmanuel : à lépoque où
le comte Francesco Maraviglia disparut, j'étais encore un
enfant, j'avais huit ans à peine; il n'est donc pas éton-
nant que j'ignore les détails d'une disparition qui, ainsi
que je crois me le rappeler, est restée un mystère pour tout
le monde.
— Eh bien, monseigneur, ce mystère, je vais l'éclairclr.
moi... Vous savez quel misérable prince c'était que ce dernier
Sforza, flottant incessamment entre François I" et Charles-
(Ouint. selon que le génie de la victoire favorisait l'un ou
l'autre. Mon père Francesco Maraviglia était envoyé extraor-
dinaire du roi François If près de lui. C'était pendant l'an-
née ir.3i. L'empereur était occupé en .\frique ; le duc de
Saxe, allié de François l^'. venait de faire sa paix avec le
roi des Romains ; Clément VII. autre allié de la France,
venait d'excommunier Henri VIII. roi d'Angleterre : tout
tournait donc au détriment de l'empereur en Italie. Le
Sforza tourna coniuie tout le monde, ahaiidonna Charles-
Quint, auquel il avait encore quatre cent mille ducats à
p.ayer. et remit toute sa fortune politique aux mains de
renvoyé extraordinaire du roi François It. C'était un grand
triomphe : Francesco Maraviglia eut l'Imprudence de s'en
vanter. Les paroles qu'il avait dites traversèrent les mers,
et allèrent devant Tunis faire tressaillir Charles-Quint. —
Hélas ! la fortune est changeante ! Deux mois après. Clé-
ment VII, qui était la force des Français en Italie, vint
à mourir; Tunis fut prise par Charles-Quint. et l'empereur,
avec son armée victorieuse, aborda en Italie. 11 fallait une
victime expiatoire; Francesco Maraviglia fut marqué du
destin pour être cette victime. A la suite d'une querelle
avec des gens de bas étage, deux Milanais furent tués par
les domestiques du comte :Maraviglia. Le duc n'attendait
qu'un prétexte pour acquitter la parole engagée ù l'auguste
empereur; l'homme qui. depuis un an. était plus maître
à :viilan que le duc lui-même, fut arrêté comme un m.al-
faitcur vulgaire, et conduit à la citadi'lle. Ma mère était
là ; çlle avait près d'elle ma sœur, enfant de quatre ans.
Mol, Jetais à Paris, au Louvre: Je faisais partie des pages
de François lor. On arracha le çomt* des bras de ma mère ;
on l'enlraina sans dire à la pauvre femme ni ce qu'on vou-
lait à son mari, ni où on le conduisait. Huit jours se p.as-
sèrent. pendant lesquels, malgré toutes les démarches qu'elle
fit. la comtesse ne put rien découvrir sur le sort de son
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
20
époux Maraviglla était immensément riche, on le «savait-
sa femme pouvait acheter sa liberté au poids de lor Une
nuit, un homme vint frai.per à la porte du palai.s de ma
mère; on alla ouvrir à ,et homme; il demandait à parler
sans témoins à la comtesse. Tout était important dans
la circonstance où Ion se trouvait. Par ses amis par les
Français, ma mère avait fait répandre dans la ville (luelle
donnerait cinq cents ducats A la personne i|.ii lui dirait
<1 une façon certaine oil était son mari. Probablement cet
homme, qui demandait à lui parler sans témoin, venait
lui apiwrier des nouvelles du comte, et, craignant détre
trahi, voulait, par le téte-atéte. sassurer le secret
" Elle ne se trompait pas : cet homme était un des geôliers
de la forteresse de Milan, où mon père avait été conduit ■
non-seulement il venait dire où était mon père, mais encore
Il apportait une lettre de lui. En reconnaissant lécriture
de son mari, ma mère compta les cinq cents ducats à cet
homme.
- La lettre de mon père annonçait son arrestation sa
mise au secret, mais, du reste, n'exprimait pas de trop
vives inquiétudes. Ma mère répondit â son mari de dis-
poser délie; sa vie et sa fortune étaient ù lui. Cinq autres
jours se passèrent. .Vu milieu de la nuit, le même homme
vint frapper au palais ; on lui ouvrit ; sou signalement était
donné, il fut à linstaut mi^me introduit près de la comtesse.
I.a situation du prisonnier s'était aggravée, il avait été
transporté dans un autre cachot, et mis au secret le plus
absolu.
« Sa vie. disait le geôlier, était en péril.
•' Cet homme voulait-il tirer de la comtesse quelque
trrosse somme, ou disait-il la vérité? L'une ou l'autre de ces
deux hypothèses pouvait être juste. La crainte l'emporta dans
le coeur de ma mère. D'ailleurs, elle interrogea le geôlier, et
1-s réponses de celui-ci, tout en portant le caractère de la
cupidité, avaient aussi l'accent de la franchise.
« Elle lui donna la même somme que la première fois,
et lui dit de rêver, à tout hasard, aux moyens de faire fuir
le comte. Le projet d'évasion arrêté, le" geôlier recevrait
cinq mille ducats comptant, et une fois le comte hors de
péril, vingt mille autres ducats lui seraient comptés.
•• C'était une fortune ! — Le geôlier quitta la comtesse en
promettant de songer à ce qu'il venait d'entendre. De son
côté, la comtesse s'enquit de la situation ; elle avait des
amis près du duc ; elle sut par eux que cette situation était
pire encore que ne lavait dit le geôlier. — Il s'agissait de
faire le procès au comte comme espion. Elle attendit impa-
tiemment la visite du geôlier; elle ne savait pas même son
nom, et. l'eùt-elle su, n'était-ce pas perdre cet homme et
se perdre elle-même que de demander un geôlier de la part
de la comtesse Maraviglla? Cependant, une chose la rassu-
rait un peu : c'était le procès dont il était question. De quoi
pouvait-on accuser mon père? De la mort de ces deux Mila-
nais? C'était une affaire entre domestiques et paysans, dans
laquelle un gentilhomme, un ambassadeur n'avait rien à
faire. Seulement, quelques voix disaient tout bas qu'il n'y
aurait point de procès, et ces voix étaient les plus sinistres
de toutes, car elles laissaient à entendre que le comte n'en
serait pas moins condamné. Enfin, une nuit, ma mère tres-
saillit au bruit du marteau de la porte : elle commençait à
rei-onnaitre la manière de frapper de son nocturne visiteur ;
elle l'attendit sur le seuil de sa chambre a coucher. Il
l'aborda avec plus de mysière encore que d'habitude; il
avait trouvé un moyen de fuite, et venait le proposer à
la comtesse. Voici quel était ce moyen de fuite.
" Le cachot du prisonnier était séparé du logement du
geôlier par un seul cabanon, donnant, au moven d'une
porte (le fer dont le haut était grillé, dans le cachot du
comte. Le geôlier avait la clef de ce second cachot comme
celle du premier. Il proposait de percer le mur de sa
chambre, derrière le lit. i un endroit qui pût rester caché
ù tous les yeux. Par cette ouverture, on entrerait dans le
cabanon vide ; du cabanon vide, on entrerait dans le cachot
où était le comte. Les fers du comte détachés, celui-ci pas-
serait de son cachot dans le cabanon voisin, et, de ce caba-
non, dans la chambre du geôlier.
Là, il trouverait une échelle de corde, i laide de laquelle
11 descendrait dans les fossés, à l'endroit le plus sombre et
le plus solitaire de la muraille ; une voiture attendrait le
comte il cent pas des fossés, et l'emporterait hors des Etats
du duc de toute la vitesse de deux chevaux. — Le projet
était bon, la comtesse l'accepta; seulement, craignant qu'on
ne la trompAt au sujet du comte, et qu'on ne lui dit qu'il
était sauvé quand 11 resterait captif, elle exigea d'être pré-
sente ù cette fuite. Le geôlier objecta la difficulté de l'In-
troduire dans- la forteresse : mais, d'un seul mot, la com-
tesse leva cette difficulté. Elle avait obtenu pour elle et
SI nile une permission de voir son mari, dont elle n'avait
point usé encore : cette permission était donc valable. Le
jour arrêté pour la fuite du comte, elle entrerait dans la
forteresse à la nuit tomt)ante ; elle verrait le comte ; puis,
en le quittant, au lieu de sortir de la forleres,se. elle profi-
terait de l'obscurité pour entrer chez le geôlier. Là, elle
v-!vV^n?V^o T"""', "' ''*^''"'"' "" prisonnier Le geôlier,
panant avec le comte, recevrait de celui-ci même le reste
féal? rt'i^iriSs."^ '-'"'"'' ""^ ^"^"^"^ ^-^^" --
« Le geôlier était de bonne foi dans ses offres ; il accepta
La une fut arrêtée pour la nuit du surlendemain Ivant
quitter la comtesse, le geôlier reçut ses cint mille ducats e
indiqua l'endroit où devait stationner la voiture --la
garde de cette voiture, la comtesse la connaît à un de ses
serviteurs, homme dune fidélité éprouvée.
MÀ\Tn i^"!',",""' """"^^'sneur, dit en s'interrompant
Odoardo j oublie que ..e parle à un étranger, et que tous
llLfï ; ^'^"" "" '''" '■' l'émotion pour moi. sont indiffé-
rents à celui qui m'écoute.
— Vous vous trompez, monsieur, dit Emmanuel- ie dé-
sire, au contraire, que vous fassiez appel a votre mémoire
ann que je puisse participer moi-même â tous vos souve-
nirs... J écoute.
Odoardo continua.
cè7em 'rt-'î,?h',^H"''v'''ï''"'^'''™' "^^"^^ '«' angoisses qui pré-
cèdent d habitude 1 exécution d'un pareil protêt. Au reste
une chose tranquillisait un peu la comtesse : c'était l'intérêt
f^Tn "«'f-T^/i '^ ^''°-'^'' -■ " ""^ "»<= f"»e réussît; cent
ans de fidélité ne donnaient pas à cet homme ce que lui
rapportait un quart d'heure de trahison. Dix fois la com-
tesse se demanda pourquoi elle avait tant tardé en fixant
cette fuite à quarante-huit heures, au lieu de la fixer à
vingt-quatre. Il lui semblait que ces vingt-quatre dernières
heures ne s écouleraient jamais, ou amèneraient, pendant
leur durée, quelque catastrophe qui ferait échouer le plan
^ bien conçu et si ingénieux qu'il fût... Le temps s'écoula!
mesuré par la main de l'éternité. Les heures sonnè^
rent avec leur impassibilité ordinaire. Enfin arriva celle de
se rendre a la prison. En présence de la comtesse, la voiture
lut chargée de tous les objets nécessaires à la fuite du comte
pour qu'il ne fût pas obligé de s'arrêter en route- deux
chevaux avaient été conduits au delà de Pavie. de manière
à ce qu'il put faire une trentaine de lieues sans éprouver
de retard. A onze heures, la voiture serait attelée ; à minuit
elle attendrait à l'endroit convenu.
•■ Une fois hors de danger, le fugitif préviendrait la com-
tesse, et celle-ci irait le rejoindre partout où il serait
L heure sonna. En face de l'exécution, la comtesse trouvait
alors qu'elle était venue bien vite! Elle prit sa petite fille
par la main, et s'achemina vers !a prison. Pendant le trajet
une crainte l'agita: c'est que. comme le permis avait déjà
plus de huit jours de date, on ne refusât de la laisser com-
muniquer avec son mari.
« La comtesse se trompait : elle fut sans difficulté aucune
introduite près du prisonnier. On ne lui avait rien dit de
trop, et, à la façon d'un homme de la condition du comte
était traité, il n'y avait pas à se faire illusion sur le sort
qui l'attendait. L'ambassadeur du roi de Fr.ince avait une
chaîne au pied comme un vil forçat. L'entrevue eut été bien
douloureuse, si la fuite n'eût pas été imminente et certaine.
Pendant cette entrevue, tout ce qui n'était point encore
arrêté le fut définitivement.
« Le comte était résolu à tout ; il savait qu'il n'avait point
de quartier à attendre : l'empereur avait positivement de-
mandé sa mort...
Emmanuel-Philibert fit un mouvement.
— Vous êtes sûr de ce que vous dites Ii>. monsieur? de-
manda-t-il avec sévérité. C'est une grave accusation, savez-
vous, que celle que vous riortez contre un aussi grand prince
que l'empereur Charles-Quint!
— Votre Altesse ordonne-t-elle que je m'arrête, ou per-
met-elle que je poursuive?
— Poursuivez ! Mais pourquoi ne pas répondre d'abord à
ma question 7
— Parce que la suite de mon récit rendra, à ce que Je
présume, cette réponse inutile.
— Continuez donc, monsieur, dit Emmanuel-Philibert.
xn
CE QUI SB PASSAIT DANS l'N CACHOT DE LA FORTERESSE
DE MILAN- PENDANT LA NUIT DU l'i AU 15 NOVEÎHnRE 1534
— A neuf heures moins quchpies minutes, rei.rit Odoardo,
le geôlier vint prévenir la i-omtessc qu'il était temps de se
retirer. On allait changer les sentinelles, et 11 était bon que
la sentinelle qui l'avait vue entrer la vit sortir La .sépara-
tion fut cruelle, et, cependant, on devait, dans trois heures,
se revoir encore, et bientôt être réunis pour ne plus se
quitter. L'enfant jetait des cris douloureux, et ne voulait
pas abandonner son pèi'e ; la comtesse l'emporta piesiiue
30
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
de force. On repassa devant la sentinelle, et le geôlier, la
femme et Tentant s'enfoncèrent dans les prolondeuis les
plus obscures de la cour. De l'endroit où ils étaient, avec
des précautions infinies, ils parvinrent à gagner, sans être
vus la maison du geôlier. Une fois là, on enferma la com-
tesse et sa fille dans un cahinet, en leur enjoignant de ne
pas prononcer une seule parole, de ne pas faire un seul mou-
vement, quelque inspecteur pouvant, d'un moment a 1 autre
entrer chez le geôlier. La comte.'sse et l'enfant se tinreiit
immobiles et muettes : un mouvement hasardé, une parole
dite à demi-voix, il n'en fallait pas davantage pour oter la
vie à un mari et à un père.
.. Les trois heures qui la séparaient encore de m;nuit pa-
rurent aussi longues à la comtesse que lui avaient paru les
quarante-huit heures qui venaient de s'écouler. Enfin, le
geôlier rouvrit la porte.
. _ Venez • dit-il si bas, que la comtesse et sa fille devi-
nèrent au souffle qui passsait, non pas ce que cet homme
disait, mais ce qu'il avait l'intention de dire.
.. La mère n'avait pas voulu quitter son enfant, pour que
son père, en fuyant, pût lui donner un dernier baiser. D'ail-
leurs, il y a des moments où, pour un empire, on ne se
séparerait pas de ce que l'on aime.
«Savait-elle ce qui allait arriver, cette pauvre mère
nul disputait la vie de son mari aux bourreaux? ne pou-
vait-elle pas, elle aussi, être forcée de fuir, soit avec le
comte, soit de son côté? et, si elle devait fuir, était-il pos-
sible quelle partit sans son entant?
,, Le geôlier tira le lit : une ouverture de deux pjeds et
demi de hauteur et de deux pieds de largeur était pratiquée
tî6rrièr6
.. C'était plus qu'il n'en fallait pour faire évader, les uns
après les autres, tous les prisonniers de la forteresse. -
Précédées par le geôlier, la mère et l'enfant entrèrent dans
le premier cachot. Après leur passage, la femme du geôlier
repoussa contre la muraille le lit, où dormait un petit gar-
çon de quatre ans. Le geôlier, comme je lai dit, avait la
clef de ce premier cachot ; 11 en ouvrit la porte, dont il
avait eu soin de graisser la serrure et les gonds, et 1 on
se trouva dans le cachot du comte. Celui-ci, une heure aupa-
ravant avait reçu une lime pour scier sa chaîne ; mais, inha-
bile â ce travail, craignant, d'ailleurs, d'être entendu par
la sentinelle qui se promenait dans le corridor U était a
peine a la moitié de son travail. Le geôlier prit la lime a
son tour et, tandis que le comte serrait dans ses bras sa
iemme et son enfant, il se mit à limer la chaîne. Tout à coup
il releva la tête, et resta un genou en terre, le corps appujé
sur la main qui tenait la lime, l'autre main étendue dans
la direction de la porte, et écoutant. Le comte voulut 1 in-
terroger.
. - Silence ! dit-il. il se passe quelque chose d inaccou-
tumé dans la forteresse! „.„„».
« — Oh ! mon Dieu ! murmura la comtesse effrayée.
« — Silence I répéta le geôlier.
,, Tout le monde se tut : les respirations suspendues sem-
blaient arrêtées pour toujours. Les quatre personnages si-
mulaient un groupe de bronze, représentant toutes les
nuances de la crainte, depuis l'étonnement jusqu a la ter-
reur on entendait un bruit lent et prolongé qui allait s ap-
prochant : c'était celui de plusieurs personnes en marche;
à la façon mesurée dont retombaient les pas, on compre-
nait que, parmi ces personnes, il y avait un certain nom-
bre de soldats.
., — Venez ' dit le geôlier en prenant à bras-le-corps, la
comtesse et sa fille, et en les entraînant avec lui, venez!
C'est sans doute, quelque visite de nuit, quelane ronde du
gouverneur ; mais, en tout cas, vous ne devez pas être vues.
Les visiteurs sortis du cachot de M. le comte, - si toute-
fois ils entrent dans son cachot, — nous reprendrons la be-
sogne où nous l'avons laissée.
« La comtesse et sa fllle n'opposèrent qu'une faible résis-
tance ■ d'ailleurs, le prisonnier lui-même les poussait vers
la porte. Elles franchirent cette porte suivies du geôlier,
qui la referma derrière elles. Comme je l'ai dit a \otre Al-
tesse il y avait à ce second cacliot une ouverture grillée qui
donnait sur le premier, et par laquelle, grâce à l'obscurité
et au rapprochement des barreaux, on pouvait tout voir
sans être vu.
« La comtesse tenait sa fille entre ses bras. La mère et
l'enfant respirant à peine, collèrent leur visage aux barreaux
pour voir ce qui allait se passer.
« L'espérance qu'un instant on avait eue, que les nou-
veaux arrivants n'avaient point affaire au comte, venait
<!e s'évanouir. Le cortège s'était arrêté à la porte du cachot,
et l'on entendait la clef grincer dans la serrure. La porte
s'ouvrit. Au spectacle qui s'offrit à ses yeux, la comtesse
fut sur le point de jeter un cri de terreur ; mais on eut
dit que le geôlier devinait ce cri.
..-Pas un mot, madame! pas une syllabe! pas un
g.-îste. quoi qu'il arrive ! ou. .
. Il chercha quelle menace il pouvait faire à la comtesse
pour lui imposer silence, et. tirant de sa poitrine une lame
étroite et aiguë :
.. — Ou je poignarde votre enfant ! dit-il.
o — ilaUieureux!... balbutia la comtesse.
„ _ Oh ! répondit le geôlier, chacun est ici pour sa vie,
et celle d'un pauvre geôlier, aux yeux de ce pauvre geôlier,
vaut celle d'une noble comtesse !
« La comtesse mit une main sur la bouche de sa fllle, afin
que l'enfant se tùt. Quant a elle, après la menace du geôlier,
elle était bien sûre de ne pas laisser échapper un souffle :
I. Voici ce que la comtesse avait vu de l'autre côté de la
porte, et ce qui lui avait arraché ce cri étouffé par la me-
nace du geôlier.
« D'abord, deux hommes vêtus de noir, et tenant chacun
une torche à la main ; derrière eux, un homme portant un
parchemin déroulé, au bas duquel pendait un grand sceau
de cire rouge ; derrière cet homme, un autre homme mas-
qué, enveloppé dans un manteau brun ; derrière l'homme
masqué, un prêtre... Ils entrèrent un a un dans le cachot,
sans que la comtesse trahit son émotion par un mot ou par
un geste, et, cependant, au fur et â mesure qu'ils entraient,
la pauvre femme voyait se dessiner dans la pénombre du
corridor un groupe bien autrement sinistre ! En face .le
la porte était un liomme portant un costume mi-parti noir
et rouge, les deux mains appuyées sur la poignée d une
longue et large épée droite et sans fourreau ; derrière lui.
six frères de la Miséricorde, vêtus de cagoules noires avec
des ouvertures aux yeux seulement, portaient une bière sur
leurs épaules ; enfln, au-dessus de tout cela, on voyait luire
le bout des mousquets dune dizaine de soldats rangés le
long du mur. Les deux hommes tenant des torches, 1 homme
tenant un parchemin, Ihomme masqué et le prêtre entrè-
rent, comme je lai dit, dans le cachot; puis la porte se
referma, laissant en dehors le bourreau, les frères de la Mi-
séricorde et les soldats.
.. Le comte était debout, appuyé au mur sombre de la
prison, sur lequel se détachait sa tête pâle. Son oeil cher-
chait, derrière les barreaux de la porte, à croiser un regard
avec les yeux effarés qu'il ne voyait pas, mais qu'il devinait
collés à ces barreaux. L'apparition, si inattendue et si
muette qu'elle fût, ne lui laissait pas de doute sur le sort
qui lui était destiné. D ailleurs, eût-il eu le bonheur de
douter, ce doute n'eût pas été de longue durée.
.. Les deux hommes portant des torches se placèrent l'un à
sa droite, l'autre à sa gauche ; l'homme masqué et le prêtre
restèrent près de la porte : l'homme tenant un parchemin
s'avança.
.. — Comte, demanda-t-il, croyez-vous être bien avec Dieu?
.. — .\ussi bien qu'on peut l'être, répondit le comte d'uue
voix calme, quand on n a rien à se reprocher...
.1 — Tant mieux ! reprit l'homme au parchemin, car
vous êtes condamné, et je viens vous lire votre sentence de
mort.
« — Prononcée par quel tribunal? demanda le comte avec
ironie.
.1 — Par la toute-puissante justice du duc.
.. — Sur quelle accusation?
« — Sur celle du très auguste empereur Charles-Quint.
.. — C'est bien.,, je suis prêt .à entendre la sentence.
.. — A genoux, comte ! c'est û genoux qu il convient qu'un
homme près de mourir entende l'arrêt qui le condamne.
.1 — Quand il est coupable, oui. mais non pas quand il
est innocent.
.1 — Comte, vous n'êtes pas en dehors de la loi com-
mune : â genoux ! ou nous serons contraints d'employer la
force.
.. — Essayez ! dit le comte.
.. — Laissez-le debout, dit l'homme masqué; qu'il se
signe seulement, afin de se mettre sous la protection du Sei-
gneur !
.. Le comte tressaillit au- son de cette voix.
„ — Duc Sforza. dit-il. en se tournant vers l'homme mas-
qué, je te remercie.
.1 — Oh ! mais, si c'est le duc, murmura la comtesse, on
pourrait peut être obtenir qu'il fasse grûce.
.. — Silence, madame, si vous tenez à la vie de votre
enfant ! dit Liiit bas le geôlier.
.. La comtesse poussa un gémissement qui lut entendu du
comte, et le fit tressaillir. Il hasarda un geste de !a
main qui voulait dire ■■ Courage ; >• puis, comme l'y avait
invité l'homme masqué :
.. — Au nom du Père, du Fils et du Sainf-Esprit. dit-il
tout haut en se signant.
„ — Amen .' murmurèrent les assistants.
.. Alors l'homme au parchemin commença de lire la sen-
tence Elle était rendue au nom du duc Francesco-Maria
Sforza a la requête de l'empereur Cli.arles-Quint. et elle
condamnait Francesco Maraviglia. agent du roi 'lè France. ;i
être exécuté la nuit dans un cachot, comme traître, espion
'\, î^n'rndUis^S ^^ à l'oreiUe du comte, gé-.
LE TACE Dr DUC DE SAN OIE
31
missement si faible, que lui seul pouvait, non pas le per
cevoir. mais le deviner.
« Il tourna son regard Ju coté duii venait ce souMe
douloureu.x.
• — Tout inique qu'est la sentence du duc. je la recois,
dit-il, sans trouble et sans colère; cependant, comme
Ihomme qui ne peut plus défendre sa vie doit encore défen-
dre son honneur, j'appelle de la sentence du duc.
• — Et à qui? demanda l'homme mas(|ué.
nie de sa victime. Un instant., ce fut le condamné qui triom-
pha et le jupe qui trembla, devant lui.
" — C'est bien, dit le duc. tu as un quart d'heure à pas-
ser avec ce .saint liotnnie avant de subir ton jugement.
« Et il montra le prélre.
« — Tache d'avoir llui dans un quart d'heure, car il ne
t'est pas accordé une minute de plus.
•i Puis .se tournant vers l'homme de Dieu :
™ — Mou père, dit-il, faites votre devoir.
L'épéede l'exécuteur llamboya.
« — A mon maître et à mon roi François V d abord, et
ensuite, à 1 avenir et â Dieu ! à Dieu, dont relèvent tous
les hommes, et particulièrement les princes, les rois et les
empereurs.
• — C'est le seul tribunal auquel tu te recommandes?
dit Ihomme masqué.
« — Oui, répondit le comte, et je t'assigne à comparaître
devant ce tribunal, duc Francesco-Maria Sforza !
•' — Et quand cela ? reprit l'homme masqué.
" — Dans le même terme que Jacques de Molay. grand
mailre des templiers, assigna a son juge, c'esl-à-dlre dans
un an et un jour. Nous sommes aujourd'hui au 15 novem-
bre 153'. ; ainsi, au 10 novembre 1535, duc Francesco-.Maria
Sforza, tu m'entends?
" Et il étendit la main vers l'homme' masqué en signe A
la fols d'assignation et de menace. Sans le masipic qui rou-
vrait son visage, on eût vu rerlainement la pâleur <lii duc,
car c'était lui, a n en pas douter, qui assistait ainsi a l'ago-
« Et il sortit, enimeuant les deux porteurs de torches et
Ihomme au parcliemin.
" Mais, derrière lui, il laissa la porte toute grande ouverte,
afin que sa vue et celle des soldats pussent plonger dans
rintéiieuir du cachot et suivre chaque mouvement du
condamné, dont 11 s'était éloigné, par respect pour la con-
fession, de manière à être hors de la portée de la voix.
« Un nouveau soupir passa a travers les b.'i.rreaux. et
alla efllenrer le cœur palpitant du condamné. La comtesse
avait espéré que la porte se refermerait sur lui et le prêtre,
et, qui sait? peut-être alors, à force de supplications et de
larmes, en voyant à ses genoux une femme priant pour son
mari, une enfant priant jiour son |)ère. peut-être l'hon.mi;
de Dieu eùt-il consenti ù détourner la tête, et à laisser fuir
le comte.
" C'était la suprême espérance tje ma pauvre mère : elle lui
échappa .
Emmanuel-Philibert tressaillit. Parfois, il oubliait que -e
32
ALEXANDRE DUMAS ILLUSIRE'
récit lui était fait par un fils qui lui racontait les derniers
moments de son père. 11 lui semblait seulement lire quelques
I)ages d une légende terrible.
Puis, tout à coup, un mot le rappelait a la réalité, et lui
faisait comprendre que le récit ne sortait pas de la plume
d'un froid liistorien, mais qu'il tombait de bouche d'un fils,
chronique vivante de l'agonie de son père.
— C'était la suprême espérance de ma pauvre mère:
«lie lui échappa : reprit Odoardo, arrêté un moment dans
son récit par le mouvement qu'il avait vu faire à Emma-
nuel. Car. continua-t-il, de l'autre côté de la porte, éclairé
par les deux torches et par la lueur des lampes fumeuses
du corridor, demeurait le spectacle funèbre, terrible comme
une vision, mortel comme la réalité. Le prêtre seul était
re.sté près du comte, je vous l'ai dit. Le comte, sans s'in-
quiéter de quelle part le dernier consolateur lui était en-
voyé, s'agenouilla devant lui. .Mors commença la confession ;
confession étrange, dans laquelle celui qui allait mourir ne
semblait pas songer a lui-même, et ne se préoccupait que
des autres; où les paroles qui paraissaient dites au prêtre
étaient, en réalité, adressées a la femme et à l'enfant, et
ne montaient â Dieu qu'après avoir passé par le cœur d'une
mère et de sa fille ! Ma sœur seule, si elle vit encore, pour-
rait dire les larmes avec lesquelles cette confession fut
reçue ; car, moi, je n'étais pas la ; car, moi. joyeux enfant,
ignorant ce qui se passait à trois cents lieues de moi. je
jouais, je riais, je chantais peut-être en ce moment même
où mon père, au seuil de la mort, parlait de son fils ab-
sent à ma mère et â ma sœur en larmes.
Oppressé par ce souvenir, Odoardo s'interrompit un ins-
tant ; puis il reprit en étouffant un soupir :
— Le quart d'iieure fut bientôt passé. L'homme masqué
suivait, une montre à la main, les progrès de la confession'
sur le visage du prêtre et du patient ; puis, quand les quinze
minutes furent écoulées :
« — Comte, dit-il, le temps qu'il t'a été donné de demeu-
rer parmi les vivants est expiré. Le prêtre a fini sa beso-
gne : c'est au bourreau de faire la sienne.
" Le prêtre donna l'absolution au comte, et se leva. Puis,
en lui montrant le crucifix, il recula vers la porte, tandis
que. du même pas que reculait le prêtre, s'avançait le bour-
reau. Le comte était resté â genoux.
" — As-tu quelque recommandation suprême à adresser au
duc Sforza ou à l'empereur Charles-Quint ? demanda
l'iiomme masqué.
« —Je n'ai de recommandation â adresser qu'à Dieu, ré-
pondit le comte.
« — .\lors, tu es prêt? demanda le môme homme.
" — Tu le vois, pui.sque je suis à genoux.
» En effet, le comte était à genoux, le visage tourné vers
les barreaux de cette porte sombre â travers lesquels le
regardaient sa femme et son enfant. Sa bouche, qui semblait
continuer de prier, leur envoyait des paroles d'amour; ce
qui était encore une dernière prière.
" — Si vous ne voulez pas que ma main vous souille,
comte, dit une voix derrière le patient. ral)attez vous-même
le col de votre clieraise. Vous êtes gentilhomme, et je n'ai le
droit de vous toucher qu'avec le trancliant de mon épée.
« Le comte, sans répondre, rabattit sa cliemise jusque sur
ses épaules, et resta le cou découvert,
« — Recommandez-vous à Dieu ! dit le bourreau.
" — Seigneur lion et miséricordieux, dit le comte. Sei-
gneur tout-puissant, je remets mon Ame entre tes mains I
" II avait à peine achevé le dernier mot. que l'épée de
l'oxéiuteur flamboya et siffla dans h's ténèlires. pareille â
un éclair, et que la tête du patient, di^lai li"e de ses épaules,
alla comme par un dernier élan d'amour, frapper en roulant
le bas de la porte grillée.
« Un cri sourd se fit entendre en même temps que le
bruit d'un corps qui tombait à la renverse.
" Mais, ce cri, les assistants crurent que c'était le dernier
rille du patient ; le bruit de ce corps, ils pensèrent que
c'était celui que faisait le cadavre en se couchant sur la
dalle du cachot,,.
« Pardon, monseigneur, dit Odoardo, en s'Interrompant,
mais, si vous voulez savoir le reste, il faudrait me faire don-
ner un verre d'eau, car je me sens défaillir.
Et. en elïet. Emmaïuu'lPhilibert. voyant piMir et chance-
ler celui qui venait de lui raconter celle terrible histoire,
s'élança pour le soutenir. le lit asseoir sur une pile de cous-
sins, et lui présenta lui-même le verre d'eau qu'il deman-
dait, '
La sueur coulait sur le front du prince, et. soldat habitué
aux champs de bataille, il semblait aussi près de s'évanouir
que le malheureux auquel il poS-talt secours.
Au bout de cinq minutes, Odoardo revint à lui.
— Voulez-vous en savoir davantage, monseigneur? de- :
manda-t-il. I
— Je veux savoir tout, monsieur, dit Emmanuel ; de pareils
récils sont de grands enseignements pour les princes qui
i doivent régner un jour. I
— Soit, dit le jeune homme ; d'ailleurs, le plus terrible
est passé.
Il sécha du creux de sa main son front couvert de sueur,
et peut-être aussi en même temps ses yeux mouillés de
larmes, et continua :
— Lorsque ma mère reprit ses sens, tout avait disparu
comme une vision, et elle eût pu croire qu'elle avait fait un
mauvais rêve, si elle ne se fût pas retrouvée couchée sur le
lit du concierge. De si terribles recommandations avaient été
faites par elle à ma sœur de ne pas pleurer, de peur que ses
sanglots ne fussent entendus, que. quoique la pauvre enfant
crût avoir perdu tout â la fois son père et sa mère, elle
regardait celle-ci avec de grands yeux effarés d où coulaient
des larmes ; mais ces larmes continuaient de couler des
yeux de l'enfant aussi silencieuses pour la mère qu'elles
l'avaient été pour le père. Le geôlier n'était plus là, il ne
restait que sa femme: elle eut pitié de la comtesse, elle lui
fit mettre un de ses vêtements ; elle habilla ma sœur d'un
des habits de son flis, et, au point du jour, elle sortit avec
elles, et les conduisit jusque sur la route de Novare ; puis
là, elle donna deux ducats a la comtesse, et la recommanda
â Dieu.
<' Ma pauvre mère semblait poursuivie par une vision ter-
rible.
■■ Elle ne songea ni à rentrer au palais pour prendre de
l'argent, ni à s'informer de la voiture qui devait emmener
le comte : elle était folle de terreur. Son seul souci était de
fuir, de traverser la frontière, de quitter les terres du duc
Sforza. Elle disparut avec son enfant du côté de Novare, et
1 on n'entendit plus parler d'elle... Qu'est devenue ma mèret
qu'est devenue ma sœur? Je n'en sais rien! — La nouvelle
de la mort de mon père marriva a Paris. Ce fut le roi lui-
même qui me rapprit, en m annonçant que sa protection ne
me manquerait pas, et qu'une guerre allait venger l'assas-
sinat du comte.
« Je demandai au roi la permission de l'accompagner. La
fortune commença par favoriser les armes de la France :
nous traversâmes les Etats du duc votre père, dont le roi
s'empara; puis nous arrivâmes à Milan.
■i Le duc Sforza s'était réfugié à Itome, près du pape
Paul III
« On fit des recherches sur le meurtre de mon père ; mais
il fut impossible de retrouver aucun de ceux qui avaient
assisté à ce meurtre, ou qui y avaient participé. Trois jours
après l'exécution, le bourreau était mort subitement. On
ignorait le nom de l'huissier qui avait lu la sentence. Le
prêtre qui avait reçu la confession du condamné était In-
connu. Le geôlier, sa femme et son fils avaient pris la fuite.
n Ainsi, malgré mes roclierches. je no pus pas même décou-
vrir où rcposiiit le corps de mon père. — Vingt ans s'étaient
écoulés depuis ces recherches inutiles, lorsque je reçus une
lettre datée d'Avignon.
11 Un homme qui se contentait de signer avec une initiale
m'invitait à me rendre immédiatement â .Wignon. si je
voulais avoir des révélations sûres et entières touchant la
mort de mon père, le comte l'rancesco Maraviglia. Il me
donnait le nom et l'adresse d'un prêtre qui avait mi.ssion de
me conduire près de lui. si je me rendais à cette invitation.
« Ce que m offrait cette lettre, c'était le désir de toute ma
vie: je partis à l'instant même; j'allai droit chez le prêtre:
le prêtre était prévenu. 11 me conduisit chez l'homme qui
m'avait écrit. C'était le geôlier de la forteresse de Milan.
Voyant mon père mort, et sachant l'endroit où attendait la
voiture avec les cent mille ducats, le mauvais esprit l'avait
tenté. Il avait déposé ma mère sur le lit en la recomman-
dant à sa femme; puis il était descendit au moyen de
l'échelle de corde ; il avait été rejoindre le cocher, qui
attendait sur son siège, s'était glissé jusqu'auprès de lui.
disant qu'il venait au nom de mon père, l'avait poignardé,
et, après l'avoir jeté dans un fossé, avait continué son che-
min en emmenant la voiture.
.< Une fois à la frontière, il avait pris la poste, avait gagné
.Wlgnon, avait vendu la voiture, et, comme personne n'avait
jamais rien réclamé du ce qu'elle contenait, il s'était appro-
prié les cent mille ducats, et avait écrit à sa femme et à
son fils de venir le rejoindre.
11 Mais la main de Dieu était sur cet homme. Sa femme
mourut d'abord ; puis, après dix ans de langueur, le llls
alla rejoindre la mère; enfin, il sentit que son tour alUiit
bientôt venir d'aller rendre à Dieu compte de ce qu'il avait
fait pendant son passage sur cette terre. C'était à cet appel
d'en haut qu'il s'était repenti et avait .songé à moi. Vous
comprenez dès lors dans quel but il voulait me voir.
•■ C'était pour me tout raconter, pour me demander mon
.pardon, non pas de la mort de mon père, car il n'était pour
rien dans cette mort, mais de l'assassinat du cocher, mais
du vol des cent mille ducats. Quant à l'homme assassiné,
Il n'y avait point de remède an crime: l'homme était mort.
11 Mais, quant aux cent mille ducats, il en avait, à Ville-
neuve-lez-.Avignon, acheté un cli:'lteau et une terre magni-
li(|ue, du revenu de laquelle il vivait. '
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
3i
• Je commençai par me (aire raconter tous les détails de
la moit de mon père, non pas une lois, mais dix fois. Au
resle. lette nuit lui avait paru si terrible à lui-mémo, qu'au-
cun incident ne lui était échappé, et qu'il se rappelait les
moindres détails de ce tuneste événement, comme s'il se fût
passé la veille. Malheureusement, de ma mère et de ma sœur
il ne savait rien, que ce que lui en avait dit sa femme, qui
les avait perdues de vue toutes deu.v sur la route de Novare.
Elles seront mortes de fatipue ou de faim ;
" J'étais riche et n'avais point besoin de cette augmenta-
tion de fortune; mais un jour pouvait arriver où reparaî-
trait soit ma mère, soit ma sœur. Ne voulant pas désho-
norer cet homme par un aveu public de son crime, je lui
fis faire une donation de ce château et de celle terre à la
comtesse Maraviglia et â sa fille ; puis, autant qu il était en
moi. et dans la mesure des pouvoirs que j avais reçus du
Seigneur, je lui pardonnai.
« Mais lii se borna ma miséricorde. Francesco-Maria Sforza
était mort en 1535, un an et un jour après l'assignation qui
lui avait été donnée par mon père de comparaître au tri-
bunal de Dieu. Il n'y avait donc pas à s'occuper de celui-là ;
celui-lA était puni de sa faiblesse, sinon de son crime.
« Mais restait l'empereur Charles-Quint, l'empereur au
faite du pouvoir, au sommet de la gloire, au comble des
prospérités ! C'était celui-là qui était demeuré impuni ; ce
fut celui-là que je résolus de frapper.
« Vous me direz que les hommes qui portent sceptre et
couronne ne sont justiciables que de Dieu ; mais parfois
Dieu semble oijblier.
• C'est au.x hommes alors de se souvenir : je me suis sou-
venu, voilà tout. Seulement, j'ignorais que l'empereur jior-
t.'it sous ses habits une cotte de mailles. Lui aussi se souve-
nait ! — Vous avez voulu savoir qui j'étais, et pourquoi
j'avais commis ce crime. Je suis Odoardo Maraviglia. et
j'ai voulu tuer l'empereur, parce qu'il a fait nuitamment
assassiner mon père, et mourir de fatigue et de faim ma
mère et ma sœur !
» J'ai dit. Maintenant, monseigneur, vous savez la vérité.
J'ai voulu tuer, je mérite d'être tué : mais je suis gentil-
homme, et je réclame la mort d'un sentilhomme.
Emmanuel-Philibert inclina la tête en signe d'assentiment.
— C'est juste, dit-il. et votre demande vous sera accor-
dée. Désirez-vous rester libre jusqu'à l'heure de l'e.xécution ?
J'entends, par rester libre, ne pas être lié.
— Que faut-il faire pour cela?
— Me donner votre parole de ne pas essayer de fuir.
— Vous l'avez déjà.
— Me la renouveler, alors.
— Je vous la renouvelle; seulement, hâtez-vous . Le crime
est public, l'aveu est complet. .\ quoi bon me faire attendre?
— Ce n'est point à moi de fixer l'heure de la mort d'un
homme. Il sera fait sur ce point selon le Don plaisir de
l'empereur Charles-Quint.
Puis, appelant le sergent :
— Conduisez monsieur à une tente particulière dit Emma-
nuel, et que rien ne lui manque ! Une seule sentinelle suffira
pour le garder : j'ai sa parole de gentilhomme. Allez I
Le sergent sortit, emmenant le pri.wnnier.
Emmanuel-Philibert le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il
tùt sorti de sa tente.
Alors, comme il crut entendre un faible bruit derrière lui.
il se retourna.
Leona se tenait debout au seuil du second compartiment,
dont la tapisserie était retombée derrière elle.
C'était le hrult qu'avait fait cette tapisserie en retombant
qui avait attiré l'attention d'Emm.anuel-PhillLert.
Leona avait les mains jointes ; son visage portait la trace
des larmes qu'elle venait sans doute de verser au récit du
prisonnier.
— Que veux-tu ? demanda le prince.
— Je veux te dire. Kmmanuel, répondit Leona. je veux
te dire qu'il est impossible que cet homme meure !
Le visage d'Emmanuel-Philibert se rembrunit.
— Leona, dit le prince, tu n'as pas réfléchi à ce que tu
demandes. Ce jeune homme a commis un crime horrible,
sinon par le fait, du moins par l'intention.
— N'Importe, dit Leona en jetant ses deux bras au cou du
prince. Je te répète que ce jeune homme ne mourra pas !
— L'empereur prononcera sur son sort, Leona. Ce que je
puis faire, la seule chose que je puisse faire même, c'est
de tout rapporter à l'empereur.
— Et moi. je te dis, mon I-Immanuel. que, lor.^que l'em-
pereur condamnerait ce jeune homme au dernier supplice,
tu obtiendrais sa grâce n'est-ce pas? ,
— Leona, tu me crois sur l'empereur un pouvoir que Je
n'ai pas. 11 faut que la justice Impériale suive son cours. SI
elle condamne
— Drtt-elle condamner. Il faut qu'Odoardo Maraviglia vive,
entends-tu bien ? Il le faut, mon Emmanuel blen-almé :
— Et pourquoi cela le faut-ll?
— Parce que, reprit Leona, parce que c'est mon frère !...
Emmanuel jeta un cri d étonnement.
Cette femme mourante île fatigue et de faim au bord de
la Sésia. cet enfant gardant ol)siiiièment le secret de sa nais-
sance et de son sexe, ce i)age refusant le diamant de Charles-
Quint, tout lui était expliqué par ces trois mots que Leona
venait de laisser échapper sur odoardo .Maraviglia : ■• C'est
mon frère ! »
XIII
LE dEmu.n nu Miui
En même temps que la scène que nous venons de racon-
ter se passait sous la tente d'Kmmnnuol-rhilibert. un grand
événement. ariiKuicé par les fanfares des trompettes el les
vivats des soldats, mettait en rumeur tout le camp impérial.
Une petite troupe de cavaliers avait été signalée du côté
de Bruxelles ; on avait envoyé des coureurs au-devant de
cette troupe, et les coureurs étaient revenus au galop, fai-
sant de grands signes de joie, et annoncent i:ue le chef de
la cavalcade n'était autre que le ills unique du très-au-
guste empereur. Philippe, prince d'Espagne, roi de Naples,
et mari de la reine d'.-\ngleterre.
.\u bruit des fanfares, au.x vivats des premiers qui aper-
çurent le prince, chacun sortit des tentes et se précipita
sur le passage de l'auguste arrivant.
Philippe était monté sur un beau cheval blanc qu'il
manœuvrait avec assez de grâce. Il était vêtu d'un man-
teau violet et d'un pourpoint noir. — double couleur de deuil
chez les rois, — de trousses violettes comme le maiiteau,
chaussé de grandes bottes de buffle, et coiffé d'un petit
toquet noir, comme on les portait a cette époque, entoure
vers sa coiffe d'une torsade de soie, et orné d'une plume
noire.
Il avait au cou le collier de la Toison d'or.
C'était alors un homme de vingt-huit ans. de taille
moyenne, plutôt gras que maigre, aux joues un peu bouf-
fies, garnies d'une barbe blonde, à la bouche serrée,
rarement souriante, au nez droit, aux yeux tremblants
.sous leurs paupières comme ceux des lièvres. Quoiqu il
fût plutôt beau que laid, l'ensemble de sa physionomie
n'avait rien de sympathique, et l'on comprenait que. sous
ce front plissé avant l'âge, il s'agitait plus de sombres que
de riantes pensées.
L'empereur avait une grande tendresse pour lui. Comme
il avait aimé sa mère, il aimait son fils; mais, au moment
où une caresse allait rapprocher leurs deu.x cœurs, il
avait toujours senti celui du prince d'Espagne enveloppe
de cette couche de glace qui n'avait jamais fondu dans
aucun embrassement.
Parfois, quand il y avait longtemps qu'il n'avait vu
son fils, quand il avait perdu des yeux la pensée cachée
derrière le regard trouble et clignotant du jeune prince,
il s'inquiétait de quel côté le ténébreux mineur, éternel-
lement occupé d'intrigues souterraines, menait la sape de
son ambition. Etait-ce contre leurs ennemis communs?
était-ce contre lui-même? Et, dans le doute de son cœur,
il laissait alors échapper de ces terribles paroles comme 11
en avait dit. le matin même, à Emmanuel-Philibert a
propos du pri.soiinier.
La naissance du jeune prince avait été sombre comme •
devait être sa vie. Il y a de lugubres aurores qui se
rcfièteiit sur toute une journée. L'empereur avait reçu
la nouvelle de sa naissance, qui avait eu lieu le mardi
31 mal 1027. en même temps que celle de la mort du con-
nétable de Hourbon. du .sac de Rome et de la captivité du
pape Clément VII. Toute réjouissance avait donc été défen-
due à l'occasion de cette nai.'isance, de peur qu'elle ne fît
contraste avec le deuil de la chrétienté.
l'n an après seulement, le royal rejeton avait été reconnu
prince d'Espagne. Alors, il y avait eu de grandes fêtes ;
mais l'enfant, qui, devenu homme, devait faire verser
tant de larmes, l'enfant, pendant ces (êtes n'avait fait
que pleurer.
Il venait d'atteindre sa seizième année, lorsque l'em-
pereur, voulant essayer de lui à la guerre, le chargea de
faire lever aux Français, commandés par le dauphin, le
siège de Perpignan ; mais, pour qu'il ne courût risque
d'aucun échec dans celte entreprise, on l'avait fait accom-
pagner de six grands d'Espagne, de quatorze barons, de
huit cents gentilshommes, de deax mille chevaux et de
cinq mille hommes de pied.
Contre un pareil renfort de troupes fraîches, 11 n'y avait
rien à faire. Les Français levèrent le siège, et l'Infant
d'Espagne débuta dans la carrière mllllaire par une vic-
toire.
Mais, d'après le compte qu'il s'était fait rendre de cette
3'.
ALEXANDHE DUMAS ILLUSmÉ
campagne, l'empereur Charles-Quint avait facilement
reconnu que les instincts de son fils n'étaient point belli-
queux : 11 avait donc réservé iiour lui-même les hasards de
la guerre et les diverses fortunes des batailles, laissant a
l'héritier de sa puissance l'étude de la politlilue, pour
laquelle il semblait plus spécialement né. i
A seize ans, le jeune prince avait fait de tels progrès
dans ce grand art du gouvernement, que Charles-ljulnt
n'hésita point â le nommer gouverneur de toas les
royaumes d'Espagne.
En 1543, il avait épousé dona Maria de Portugal, sa cou-
sine germaine, née dans la même année que lui, le même
jour que lui et a la même heure que lui.
11 avait eu un fils, don Carlos, héros d'une lamentable
histoire et de deu.x ou trois tragédies. Ce fils était né en
1545.
Enfin, en 1518. Philippe avait, pour visiter l'Italie, quitté
Barcelone au milieu d'une effroyable terapfie qui avait
dispersé la flotte de Doria. et lavait forcée de rentrer
momentanément dans le port ; puis, avec un vent contraire,
il avait tenté de nouveau le voyage, avait abordé a Gênes,
de Gênes avait gagné Milan, e.xploié le cliamp de bataille
de Pavie. s'était fait montrer la place même où Fran-
çois l'r avait rendu son épée, avait mesuré des yeux la
profondeur du fossé où avait failli s'ensevelir la monarchie
française : puis, toujours silencieux et taciturne, il avait
quitte Milan, traversé l'Italie centrale, et était venu
rejoindre l'empereur à Worms.
Alors Charles-Quint, Flamand de naissance et de coeur,
l'avait présenté à ses compatriotes de Namur et de
Bruxelles.
A Namur. Emmanuel-Philibert l'avait reçu et lui avait
fait les honneurs de la ville. Les deux cousins s'étaient
■embrassés tendrement en se rencontrant ; puis Emmanuel
lui avait donné le spectacle d'une petite guerre, a laquelle,
bien entendu. Philippe n'avait pris aucune part.
Les fêtes ne furent pas moins somptueuses à Bruxelles
qu'il Namur. Sept cents princes, barons et gentilshommes,
vinrent recevoir hors des portes l'héritier de la plus grande
monarchie du monde. Puis, cet héritier bien vu, bien
reconnu, son père le renvoya en Espagne.
F.mniaiuiel-Philibcrt l'accompagna jusqu';''. Ciênes. — Ce
fut pendant ce voyage que le prince de Piémont vit pour
la dernière fois son père. .
Trois ans après le retour de Philippe en Espagne, le roi
Edouard VI d'.\ngleteri'e était mort, laissant la couronné
à sa sœur .Marie, fille de Catlierine. cette tante de l'em-
pereur que l'empereur aimait tant, qu'il avait appris
l'anglais, disait-il, rien que pour lui parler.
La nouvelle reine était pressée de choisir un mari : elle
avait quarante-six ans ; par conséquent, pas de temps à
perdre. Cliarle.s-Quint proposa son fils Pliillppe.
Philippe était devenu veut de cette cliarmante dofla
Maria de Portugal, qui n'avait vécu que l'àge des fieurs.
Quatre jours après la nais-iance de don Carlos, les femmes
de la reine, curieuses de voir un magnifique autodafé de
huguenots, avaient lai.ssé la nouvelle accoucliée .seule, en
face d'une table couverte de fruils Ces fruits, on avait
défendu à la malade d'en manger. Fille d'Eve sur tous les
points, la pauvre princes.se désobéit à la recommandation :
elle se leva, mordit, à belles et jeunes dents, non pas
dans une pomme, mais dans un melon, et, vingt-quatre
heures après, elle était morle !
Rien n'empêchait donc l'infant don Philippe d'épouser
Marie Tudor. de lier l'Angleterre a l'Espagne, et. enti-e
Vile du Nord et la péninsule du Midi, d'élouffer la France.
C'était le grand but de cette union.
Philippe avait deux concurrents à la main de sa cousine :
Le cardinal Polus. cardinal sans être prêtre. — fils de
Georges, duc de Clarence, frère d'Edouard IV ; — cousin,
par conséquent, de la reine au même degré à peu près
que Philippe :
Et le prince de Courtenay. neveu de Henri VIII ; par
conséquent, aussi proche parent que les deux autres de la
reine Marie.
Charles-Quint commença par s'assurer l'appui de la reine
Marie elle-même, et stlr de cet appui, qu'il avait conquis
par rinlliience du père Henri, confesseur de la royale
veuve. 11 n'hésita point ;\ agir.
,La princesse Marie était ardente catholique. Le titre de
la sanglante Marie, que les uns après les autres lui ont
donné tons les historiens d'Angleterre, en fait fol.
L'empereur commença donc par écarter d'elle le prince
«le Courtenay. jeune homme de tienledeux ans, beau
comme un ange, brave comme un Courtenay. en l'accusant
d'être un protecteur passionné de Ihérésie : cl. en effet, la
reine Marie remarqua que ceux de ses ministres qui lui
conseillaient ce mariage étaient ceux qu'elle regardait
comme entachés de cette fausse religion dont son père.
Henri VIII, pour n'avoir plus rien à faire désormais avec
les evdiues de Rome, comme il les appelait, s'était déclaré
le. pape.
Ce point bien arrêté dans l'esprit de la reine, le prince
de Coui'tenay n'était plus à craindre.
Restait le cardinal Polus, peut-être moins brave que
Courtenay, mais aussi beau que lui. et, à coup sur. plus
fort politique, élevé qu'il avait été à l'école des papes.
Le cardinal Polus était d'autant plus a craindre qu avant
d'être couronnée. Marie Tudor. avec ou sans intention,
avait écrit au pape .Iules 111 pour qu'il lui envoyât le
cardinal Polus en qualité de légat apostolique, afin que
celui-ci travaillât avec elle à la sainte œuvre du rétablis-
sement de la religion. Par bonheur pour Charles-Quint,
le pape, qui savait ce que Polus avait eu a souffrir sous
llenii VIll, et quels dangers il avait courus, hésita à envoyer
tout d'abord, au milieu de la fermentation qui régnait
en .•Vngleterre. un prélat de cette considération. Il le fit
donc précéder par Jean-François Commendon. maître de la
chambre. Mais c'était Polus et non Commendon. que Marie
avait demandé ; elle renvoya ce dernier, le priant de pres-
ser la venue du cardinal.
Polus partit ; mais l'empereur avait ses espions à Rome :
il fut informé de ce départ, et, comme le légat à lalere
devait traverser l'.^llemagne, et passer par Inspruck.
Charles-Quint donna l'ordre a .Mendoza. qui comman lait
un corps de cavalerie dans cette ville, d'arrêter le cardinal
Polus au passage, sous prétexte qu'il était trop proche
parent . de la reine pour lui donner des conseils désinté-
ressés dans l'aflalre de son mariage avec l'infant don Phi-
lippe.
Mendoza était un vrai capitaine comme il en faut au.\
princes en pareilles circonstances. 11 ne connaissait que
.sa consigne. Sa consigne était d'arrêter le cardinal Polus :
il l'arrêta et le retint prisonnier jusqu'à ce que les articles
du contrat de mariage entre Pliilippe d'Espagne et Marie
d'.-Vngleterre fussent signés.
Ces articles signés, on le relâcha. Polus prit son parti
en liomme de sens, et remplit sa charge de légat c lulcre,
nor.-seulemenî auprès de Jlarie. mais encore près de Phi-
lippe.
l'n des articles portait que Marie Tudor, reine d'An-
gleterre, ne pouvait épouser qu'un roi. Ce n'était point un
embarras pour Charles-Quint : il fit son fils Philippe roi
dé Naples.
Ce succès consola un peu l'empereur, attristé des deux
échecs qu'il venait d'éprouver, l'un â Inspruck, où. surpris
la nuit par le duc Maurice, il s'était enfui si précipitam-
ment, qu'il ne s'était pas aperçu qu'il avait mis son bau-
drier, oubliant son épée; l'autre devant Metz, dont H
avait été forcé de lever le siège en laissant, dans les houes
d'un dégel, .ses canons, ses caissons, son matériel de guerre
et le tiers de son armée
— Oh : s'était-il écrié, la fortune me revient donc !
Enfin, le 2i juillet 1554. c'est-à-dire neuf mois avant
l'époque où nous sommes arrivés, le jour même de la fête
de saint Jacques, protecteur de l'E.^pagne. Marie d'.Vngle-
teri'e avait été unie à Philippe II. Celle qu'on pouvait
appeler la Tigicsse du .Vord avait épousé celui qu'on devait
appeler le IXmon du Midi.
Philippe était parti d'Espagne, accompagné de vingt-deux
bâtiments de guerre, montés par six mille hommes. Mais,
avant d'entrer dans le port de Hampton, il avait renvoyé
tous ces vaisseaux, afin de n'aborder en .Angleterre qu'avec
ceux que la reine Marie, sa fiancée, avait expédiés au-
devant de lui.
Ceux-ci étaient an nombre de dix-huit. Ils étaient pré-
cédés du plus grand vaisseau que les Anglais eussent jamais
construit, et qui avait été lancé à la mer en cette occa-
sion.
Ces vai.sseaux s'avancèrent à la rencontre du prince
d'Espagne jusqu'à trois lieues dans la haute mer, et, la,
au milieu des riérliarges d'artillerie, au roulement des
tambours, aux fanfares des cl.âirons. Philippe passa de son
bâtiment sur celui que lui envoyait sa fiancée.
Il était suivi de soixante gentilshommes, dont douze
étalent grands d'Espagne ; quatre d'entre eux, l'amirante
de Castllle, le duc de .Médina-Cadi, Riiy Gomez de Silva
et le duc d'Albe avaient chacun quarante pages et valets.
« Enfin, on compta, chose merveilleuse, et qui ne s'était
jamais vue, dit Gregorio Leti, histiu'ien de Charles V, que
ces .soixante seigneui-s avalent entre eu.x douze cent trente
pages et csiaficrs.
Les épousailles eurent Heu à Wincester. Ceux qui vou-
dront savoir comment la reine .Marie Tudor vint au-devant
de son fiancé, de quelle robe elle était vêtue, de quelle
parure elle était ornêi'. de quelle forme était l'amphithéâtre
surmonté de deux troncs qui attendaient les deux époux;
ceux qui voudront pénétrer pins avant encore, et connaître
la manière dont la messe tut célébrée, celle dont on se mit
à table, celle enfin dont Leurs Majestés " se levèrent si
adroilemci,t de table, que. quoiqu'il y eût devant elles
quantité de seigneurs et de dames, elles disparurent lar
une fausse p^nte et se retirèrent dans leur chambre, *
LB P.VliE DU DUC DE S.WOIE
33
trouveront ces détails, et bien d'autres encore, dans l'iiis-
torien que nous venons de citer.
Quant a nous, si intéressants et surtout si pittoresques que
soient ces détails, ils nous mèneraient trop loin, et nous
reviendrons au roi dAnprleteire et de Naples. riiilippe II,
qui, aprL'S neuf mois de mariage, reparaissait sur le conti-
nent, et, au moment où lou s y attendait le moins, venait,
comme nous lavons dit. d'apparaître aux barriùres du camp,
salué par le roulement des tambours, par les fanfares des
trompettes, et par les vivats des soldats allemands et espa-
gnols qui lui faisaient cortège.
Cliarles-ijuint avait été prévenu un des premiers de larri-
vée inopinée de son fils, et joyeux de ce que Philippe
n'eut (cela paraissait ainsi du moins) aucun motif de lui
cacher sa présence dans les Flandres, puisqu'il le venait
trouver dans son camp, il lit un effort, et, appuyé sur le bras
<1 un de ses officiers, il se ti'aina jusqu'à la porte de sa
lente.
11 y était à peine, qu'il aperçut don Philippe s avançant
vers lui avec cris, tambours et trompettes, comme s'il était
déjà le maiti'e et seigneur.
— AUon.-;. allons, miirmur^ Charles-Quint, Dieu le veut!
Mais, dés <|uil aiierçut son père. Philippe arrêta son
cheval et mit pied â terre ; puis, s'approohant, l<s bras ten-
dus, la tète découverte et inclinée, il se jeta aux pieds de
l'empereur.
Cette humilité chassa toute mauvaise pensée de lesprit de
Charles-Quint.
11 releva Philippe, le serra dans ses bras, et, se retournant
vers ceux qui avaient fait cortège au prince ;
— Merci, messieurs, dit-il. d'avoir deviné la joie qu'allait
me causer la présence de mon fils bien-aimé, et de me lavoir
annoncée d'avance par vos cris et vos vivats !
Puis, à son fils :
— Don Pliilippe, dit-il, il y a près de cinq ans que nous
ne nous sommes vus ; venez ! nous devois avoir bien des
choses à nous dire.
Et, saluant toute cette foule, soldats et officiers assemblés
devant sa tente, il s appuya au bras de son fils, et rentra
dans le pavillon aux cris mille fois répétés de « Vive le roi
d'.\iigleterre !» et « Vive 1 empereuir d'.AUemagne ! » de
« Vive don Philippe 1 » et « Vive Charles-Quint ! »
Eu effet, comme l'avait présumé l'empereur, Philippe et
lui avaient bien des choses ù se dire.
Et. cependant, après que Charles-Quint se fut assis sur
le divan, et que, refusant l'honneur de s'asseoir aux côtés
de son père, Philippe se fut assis sur une chaise, il se fit un
instant de silence.
Ce fut Charles-Quint qui rompit le premier ce silence,
que Philippe gardait peut-être par respect pour son père.
— Mon fils, dit l'empereur, il ne fallait pas moins que
votre chère présence pour dissiper la mauvaise impression
qu'ont produite sur moi les nouvelles reçues aujourd hui.
— L'une de ces nouvelles, et la plus fatale de toutes,
m'est déjà connue, comme vous pouvez le voir à mon habit,
mon père, répondit Pliilippe ; nous avons eu le malheur de
perdre, vous une mère, moi une aïeule !
— Vous avez appris celte nouvelle en Belgique, mon fils?
Philippe s inclina.
— En Angleterre, sire ; nous avons avec l'Espagne des
communications tout à fait directes, tandis que le courrier
que Votre .Majesté a reçu a dû être forcé de venir, par terre,
de Gênes Ici, ce qui l'aura retardé.
— En effet, dit Charles-Quint, cela doit être ainsi : mais,
à part ce sujet de douleur, mon flls, j'en ai un autre d'in-
quiétude.
— Votre Majesté voudrait-elle parler de l'élection du pape
Paul IV et de la ligue ciu'il a proposée au roi de France, et
qui doit être signée a cette heure.
Charles-Quint regarda don Philippe avec étonnement.
— Mon fils, dit-il, est-ce encore un vaisseau anglais qui
vous a aussi bien renseigné que vous 1 êtes ? Le trajet est
cependant long de Clvita-Vecchla à Portsmouth !
— Xon. sire, la nouvelle nous est arrivée à travers la
France: de là vient que j'ai pu la connaître avant vous. Les
pas.sages des .\lpes et du Tyrol sont encore encombrés de
neige et ont retardé votre messager, tandis que le nôtre est
venu tout droit d'Ostie à Marseille, de Marseille à Boulogne,
et de Boulogne à Londres.
Charles-Quint fronça le sourcil ; 11 avait cru longtemps
qu'il était de son droit d'être informé- le premier de tout
grave événement qui se pa.ssalt en ce monde, et voilà que son
fils, non seulement avait connu avant lui la mort de la
reine .Jeanne et l'élection de Paul IV. m.iis encore lui annon-
çait une chose qu'il ignorait, c'est-à-dire la ligue signée
entre Henri II et le nouveau pape.
Mais Philippe ne parut pas remarquer l'étonnèment de
son père
— Au reste, continua-t-il, toutes les mesures étalent si
bien prises par les Caraffa et leurs partisans, que le traité
a été envoyé au roi de France pendant le conclave. Cela
explique la hardiesse avec laquelle, après avoir pris Marien-
bouig, Henri 11 a marclié sur liouviiies et sur Dînant, dans
le but. sans doute, de vous couper la retraite.
— Oh ! oh ! fit Cliarlcs-Quint, est-il donc au.ssi avancé que
vous le dites, et serais-je nieiiacè d une nouvelle surprise
dans le genre de celle d'inspruck ■/
— Non, dit Philippe, car, je l'espère. Votre Majesté ne
refusera pas de conclure une tr^ve avec le roi Henri II.
— Par mon àme ! s écria l'empereur, je serais bien fou si
je la refusais, et même si je ne la ju'oposais pas !
— Sire, dit Philippe, cette trêve proposée par vous ren-
drait le roi de France trop orgueilleux. Voilà pourquoi nous
avons eu l'idée, la reine Marie et moi. de nous mettre a cette
œuvre dans l'Intérêt de votre dignité
— Et tu viens me demander mon autorisation pour agir?
.Soit ! agis, ne perds pas de temps, envoie en France les plus
adroits ambassadeurs ; ils n'y arriveront jamais -assez tôt.
— C'est ce que nous avons pensé, sire, et nous avons, en
réservant à Votre Majesté toute liberté de nous démentir,
envoyé le cardinal Polus au roi Henri, pour lui demander
une trêve.
Charle.s-Quint secoua la tête.
— 11 n'arrivera pas à temps, dit-il, et Henri sera à Bruxel-
les avant que le cardinal Polus soit débarqué à Calais.
— Aussi le cardinal Polus était-il venu par Ostende, et
a-t-il joint le roi de France à Dinant.
— Si habile négociateur qu'il soil. dit Charles-ijuint avec
un soupir, je doute qu il réussisse dans une pareille négo-
ciation.
— Je suis alors tout heureux d'annoncer à Votre Majesté .
qu'il a réussi, dit Philippe. Le roi de France accepte, sinon
une trêve, du moins une suspension d'armes pendant laquelle
se régleront les conditions de cette trêve. Le monastère de
Vocelles. près Cambrai, a été choisi par lui comme le lieu
des conférences, et le cardinal Polus, en venant m'annoncer
à Bruxelles le résultat de sa mission, ma dit qu'il n'avait
pas cru devoir faire de difficulté sur ce point.
Cliarles-t^uint regarda don Philippe avec une certaine
admiration : celui-ci, le plus humblement du monde, venait
de lui annoncer 1 heureux dénouement d Une négociation
que lui, Charles-Quint, regardait comme Imiiossible.
— Cette trêve, dit-il, quelle serait sa durée?
— Réelle ou convenue?
— Convenue.
— Cinq ans, sire !
— Et réelle?
— Celle qu'il plairait à Dieu !
— Et combien de temps, don Philippe, croyez-vous qu'il
plairait à Dieu qu'elle dur.it?
— Mais, dit le roi d'Angleterre et de Kaples avec un imper-
ceptible .sourire, le temps qu il faudrait pour que vous puis-
siez tirer d'Espagne un renfort de dix mille Espagnols, et
pour que je pus?e vous envoyer d'Angleterre un secours de
dix mille Anglais.
— Mon flls, dit Charles-Quint, cette trêve était mon vœu
le plus cher, et... et. comme c'est vous qui l'avez obtenue,
eh bien. Je vous promets que c'est vous qui la tiendrez ou
qui la romprez, selon votre plaisir.
— Je ne comprends pas ce que veut dire l'auguste empe-
reur, dit Philippe, dont la puissance sur lui-même ne put
aller jusqu'à empêcher ses yeux de lancer un éclair d'espé-
rance et de convoitise.
Il venait d entrevoir, presque à la portée de sa main, le
sceptre de l'Espagne et des Pays-Bas, et. qui savait? peut-
être la couronne impériale.
Huit jours après, une trêve était signée en ces termes :
« Il y aura trêve pour cinq ans, tant par mer que par
terre, de laquelle jouiront également tous les peuples. Etals,
royaumes et provinces tant de 1 empereur que du roi de
France et du roi Philippe.
« Pendant tout cet espace de temps de cinq ans, il y aura
suspension d'armes, et, ceiieiulant. chacun de ces potentats
gardera tout ce qu 11 a pris durant tout le cours de la
guerre.
" Sa Sainteté Paul IV est comprise dans cette trêve. »
Philippe pré.senta lui-même le traité à l'empereur, qui
jeta un regard presque effrayé sur le visage impassible de
son fils.
Il ne manquait plys à ce traité que la signature de Char-
les-Quint.
Charles-Quint signa.
Puis, lor.sque, avec une peiné infinie, il eut tracé les sept
lettres de son nom :
— Sire, dit-il, donnant pour la première fols ce titre à
son flls. reliiurnez a Londres, et teriiz-vons prêt à revenir à
Bruxelles a mon premier commandement.
3G
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
XIV
ou CHARLES-QUIM TIENT LA PROMESSE
FAITE A SON FILS DoX PHILIPPE
Le vendredi 25 octobre de l'année 1555, il y avait grande
aftluence dans les rues de la ville de Bruxelles, non seule-
ment du peuple de la capitale du Brabant méridional, mais
encore de celui des autres Etats flamands de I empereur
Charles-Quint.
Toute cette foule se pressait vers le palais royal, qui
n'e.xiste plus aujourd'hui, mais qui alors s élevait en haut
ai la ville vers le sommet du Caudenberg.
C'tsv qu'une grande assemblée, dont on ignorait encore
la cause, avait été convoquée par l'empereur, et, déjà remise
une fois, devait avoir lieu ce jour-là.
A cet effet, l'intérieur de la grande salle avait été orné et
tapissé à l'occident, c'est-à-dire du côté des barrières, et l'on
y avait dressé une espèce d'écliataud de six à sept degrés,
couvert de magnifiques tentures, et surmonté d un dais aux
armes impériales abritant trois fauteuils vides, mais évidem-
ment destinés, celui du milieu à l'empereur, celui de droite
au roi don Philippe, arrivé depuis la veille, celui de gauche
à la reine douairière de Hongrie, Marie d'Autriche, sœur de
Charles-Quint.
Des bancs placés parallèlement accompagnaient ces trois
fauteuils, et formaient avec eux une sorte d'hémicycle.
D'autres sièges étaient rangés en face de l'estrade, comme
le sont dans une salle de spectacle, les banquettes en face
du théâtre.
Le roi Philippe, la reine Marie, la reine Eléonore. veuve
de François 1", Maximilien. roi de Bohème, Christine, du-
chesse de Lorraine, avaient pris leurs logements au palais.
Charles-Quint seul avait continué d'habiter ce qu'il appe-
lait Sa petite maison du Parc.
A quatre heures de l'après-midi, il quitta cette petite mai-
son monta sur une mule dont la douce allure le faisait moins
souffrir que tout autre moyen de locomotion. Quant à aller
à pied, il n'y fallait pas songer: les accès de goutte avaient
redoublé de violence, et l'empereur ne savait même pas s il
pourrait marcher du seuil de la porte à l'écliafaud de la
grande salle, ou si l'on ne serait pas obligé de le porter
pendant ce faible parcours.
Rois et princes suivaient à pied la mule do l'empereur.
L'empereur était vêtu de la chape impériale, toute de drap
d'or, et sur laquelle retombait le grand cordon de la Toison.
Il avait la couronne sur la tète ; mais on portait devant lui,
sur un coussin de velours rouge, le sceptre que sa main
n'avait plus la force de soutenir.
Les personnages qui devaient occuper les bancs placés aux
deux côtés des fauteuils, et en face de l'estrade, avaient été
d'avance introduits dans la salle.
C'étaient, à droite des fauteuils, les chevaliers de la Toi-
son, assis sur un banc tapissé.
Sur le banc de gauche, tapissé pareillement, c'étaient les
princes, les grands d'Espagne et les seigneurs.
Derrière ceux-ci, c'étaient, sur d'autres bancs non tapis-
sés, les trois con.'iells : le conseil d'Etat, le conseil privé et
le conseil des finances.
C'étaient enfin, .sur d'autres bancs placés en face, d'abord
les états du Brabant, puis les états de Flandre, puis chacun
des autres états selon le rang qu'il devait tenir.
Des galeries régnant tout autour de la salle étaient, de-
puis le matin, encombrées de spectateurs.
L'empereur entra vers qu.itre heures un quart ; il était
appuyé sur l'épaule de Guillaume d'Orange surnommé plus
tard le Tarllurnr. .
Près de Guillaume d'Orange marchait Emmanuel-Phili-
bert, accompagné de son écuyer et de son page.
De r.autre côlé. avant rois et princes, a quelques pas à la
droite de lempereur, venait un homme de trente à trente-
cinq ans. inconnu à tout le monde, et qui paraissait aussi
étonné de se trouver là que les spectateurs paraissaient
étonnés de l'y voir.
C'était Odoardo Maraviglia. que l'on avait tiré de sa pri-
son, revêtu d'un magnifique costume, et conduit à cette
place sans qu'il sût où il allait, ni ce qu'on voulait de lui.
A l'apparition de l'empereur et de cette suite auguste qu'il
menait derrière lui. chacun se leva.
L'empereur Cliarlcs-Quint s avança sur l'échafaud. mar-
chant à grand'pelne, tout soutenu qu'il était. On pouvait
voir facilement qu'il lui fallait un suprême courage, et sur-
tout une grande habitude de la souffrance, pour ne pas jeter
un cri à chaque pas qu'il faisait.
Il s'assit, ayant don Philippe à sa droite et la reine Marie
à sa gauche.
Puis, sur un signe de lui, chacun en fit autant, hormis
d un côté, le prince d'Orange, Emmauuel-Pliilibert et les'
deux personnes qui formaient sa suite, et de l'autre Odoardo
ilaraviglia, qui, libre, revêtu comme nous lavons dit de
magnifiques habits, promenait sur ce spectacle un reéard
étonné.
Quand tout le monde fut assis, l'empereur fit «jt-ne au
conseiller Philibert Brussellius de prendre la parole."
Chacun attendait avec anxiété. Le seul visage de Philippe
demeurait calme et impassible. Son œil voilé semblait ne
rien voir ; à peine devinait-on que le sang circulait sous cet
épidémie pâle et inanimé. L'orateur expliqua en peu de
mots que les rois, princes, grands d'Espagne, chevaliers de
la Toison d'or, membres des états de Flandre présents
dans la salle, y avaient été convoqués pour assister à l'ab-
dication de l'empereur Charles-Quint en faveur de son fils
don Philippe, qui, à partir de ce moment, lui succédait dans
ses titres de rpi de Castilie, de Léon, de Grenade, de Na-
varre, d'Aragon, de Xaples, de Sicile, de .Majorque, des
lies, Indes et terres de la mer Océaue et Atlantique, et dans
ceux d'archiduc d'Autriche, de duc de Bourgogne, de Lo-
thier, de Brabant, de Luisbourg. de Luxembourg, de Que-
lières ; de comte de Flandre, d'.^rtois et de Bourgogne ; de
palatin de Hainaut, de Zélande. de Hollande, de Feurette,
de Haguenau. de Namur, de Zutphen ; enfin dans ceux de
prince de Zwane, de marquis du Saint-Empire, de seigneur
de Frise, de Salmi, de Malines, et des cités, villes et pays
d'Utrecht, d'Overyssel et de Groeningen.
La couronne impériale était réservée à Ferdinand, déjà
roi des Romains.
A cette réserve seulement, une pâleur livide passa sur le
visage de don Philippe, et un léger tremblement fit fris-
sonner les muscles de ses joues.
Cette abdication, qui suspendait d'étonnement toutes les-
haleines, fut attribuée par l'orateur au désir que l'empereur
avait de revoir l'Espagne, qu'il n avait pas vue depuis douze
ans, et surtout aux souffrances que lui faisait endurer la
goutte, souffrances qui s'augmentaient encore de la rigueur
du climat des Flandres et de la Germanie.
11 achevait en priant, au nom de l'empereur, les états
de Flandre de prendre en bonne part cette cession qu'il
faisait d'eux à son fils don Philippe-
Ce discours prononcé, et ayant adjuré Dieu, en forme de
péroraison, de vouloir bien garder toujours l'auguste empe-
reur sous sa protection et sauvegarde, Philibert Brussellius
se tut et reprit sa place sur son siège.
Alors, l'empereur se leva à son tour ; il était pâle, et la
sueur de la souffrance humectait son visage ; il voulait
parler et tenait a la main un papier .«ur lequel était écrit son
discours, pour le cas où la mémoire lui manquerait.
Au premier signe qu'il manifesta du désir qu'il avait de
parler, l'immense rumeur qui avait parcouru la salle à la fin
du discours du couselUer Brussellius cessa comme par e"-
'chantement, et, si faible que fût la voix de l'empereur, du
moment où il ouvrit la boucl'.e, on ne perdit pas un mot de
ce qu'il disait. 11 est vrai qu au fur et à mesure qu'il avan-
çait dans son discours, et que. jetant un rc,gard sur sa vie
passée, il rappelait ses travaux, ses dangers, ses actions,
ses desseins, sa voix s'élevait, son geste grandissait, son
œil prenait une animation .singulière, et son accent retrou-
vait de ces intonations solennelles comme en ont les der-
nières paroles des mourants.
«Chers amis, dit-il d), vous venez d'entendre les motifs
pour lesquels je me suis décidé à résigner le sceptre et la
couronne aux mains du roi mon flls. Laissez-moi ajouter
quelques paroles qui rendront encore plus claires à vos yeux
ma résolution et ma pensée. Chers amis, plusieurs de ceux
qui mècoutent aujourd'hui doivent se souvenir qu'il y
a eu juste quarante ans, le 5 janvier dernier, que mon
aïeul l'empereur Maximilien. de glorieuse mémoire, m'af-
franchit de sa tutelle, et, dans cette même salle, ici, à c.ette
même heure, lorsque je comptais à peine quinze ans, me
rendit maître de tous mes droits. L'année suivante, le roi
Ferdinand le Catholique, mon grand-père maternel, étant
mort, je ceignis la eouronne. n'étant âgé que de seize ans.
.. Ma mère vivait ; mais, toute vivante et jeune encore
qu'elle était, elle avait eu, comme vous le savez, l'esprit tel-
lement frappé de la mort de son époux, qu'elle ne se trouva
point en état de i-égir par elle-même les royaumes de ses
père et mère, et qu'il me fallut, à dix-sept ans. commencer
mes voyages à travers les mers pour aller prendre posses-
sion du rovaume d'Espagne. Enfin, lorsque mon aïeul l'em-
pereur Maximilien mourut. U y a trente-six ans. — j'en avais
dix-neuf alors. — j'osai briguer la couronne impériale qu il
avait portée, non point par envie de dominer sur un plus
grand nombre de pays, mais iwur veiller plus efficacement
lll \<)us n'avons lien i-li!ini;i'- inl ilisconls lie l'i-iniicrcur. ipii' n.ms
■-ni|.ninlons à une iinl.liialion bilo en ISiO. ;. Il^l\<•ll.•^^. par riu.m.i'.il'l-
et savanl conscnalcur acijohll ilcs aroliivcs ilu royaunu'. M L.-IV l.ath..r.l.
LE PAGE DU DUC DE SA\OIE
37
aa salut de l'Allemagne, de mes autres royaumes, et surtout
de mes Flandres bien-aimées. C'est à cet effet que j'ai en-
trepris et achevé tant de voy.ages ; comptons-les, et tous serez
vous-mêmes étonnés de leur nombre et de leur étendue.
• J'ai passé neuf fois dans la haute Allemagne, six fols en
Espagne, sept fois en Italie, dix fois en Belgique, quatre fols
eu France, deux fois en .\ngleterre et deux fois en .\frique -,
ce qui fait en tout quarante voyages ou expéditions.
- Et, dans ces quarante voyages ou expéditions, ne sont
point comprises les courses de moindre importance que J'ai
faites pour visiter des lies ou des provinces soumises.
" Pour accomplir celles-ci, j'ai traversé huit fois la mer
Méditerranée, trois fols celle de l'Occident, que je m'ap-
prête à franchir aujourd'hui pour la dernière lois.
• Je passe sous silence mon voyage à travers la France,
que j'ai accompli venant d'Espagne et allant aux Pays-Bas,
voyage gue me commandaient, vous le savez, de graves
motifs (1).
• J ai été forcé, à cause de ces nombreuses et fréquentes
al'senccs, de préposer au gouvernement de ces provinces
madame ma bonne sœur, la reine ici présente. Or, je sais,
et les différents ordres de l'Etat savent, ainsi que mol, com-
ment elle s'est acquittée de ces fonctions.
■< J ai, en même temps que je faisais ces voyages, soutenu
plusieurs guerres ; toutes ont été entreprises ou acceptées
contre ma volonté, et, aujourd'hui, ce qui m'afflige en vous
quittant, chers amis, c est de ne pas vous laisser une paix
plus stable, un repos plus assuré... Toutes ces choses ne se
sont pas faites, comme vous le pensez bien, sans de longs
travaux, sans de grandes fatigues, et l'on peut apprécier, à
ma pâleur et à ma faiblesse, la gravité de ces fatigues, la
lourdeur de ces travaux. Aussi, que l'on ne me croie pas si
ignorant de moi-même, qu'en mesurant la charge que me
donnaient les événements à la force que Dieu m avait accor-
dée, je n'aie pas compris que je fusse insuffisant a la mission
qui m'était donnée Mais il me parait qu'à cause de la
folie qui tenait ma mère et du jeune Age qu'avait mon fils,
c eût été un crime de déposer avant l'heure le fardeau, si
lourd qu'il fût, dont la Providence, en me donnant la cou-
ronne et le sceptre, avait chargé ma tête et mon bras.
> Cependant, quand je quittai dernièrement les Flandres
pour aller en .\llemagne. j'avais déjà 1 intention d accomplir
le projet que j'e.xécute aujourd hui ; mais, voyant l'état
misérable des affaires, mais me sentant un reste de forces,
mais me trouvant commandé par les bouleversements qui agi-
taient la république chrétienne, attaquée à la fois par les
Turcs et par les luthériens, j'ai ci'u qu'il élait de mon de-
voir de remettre le repos â plus tard, et de sacrifier à mes
l>eupks ce qui me restait de force et d'existence. J'étais en
bon chemin d'an Iver au but, quand les princes allemands et
le roi de France, violant la parole donnée, me rejetèrent au
'milieu des troubles et des batailles. Les uns s'attaquèrent à
ma personne, et faillirent me faire prisonnier :i Inspruck ;
I autre s'empara de la ville de Metz, qui était du domaine
de l'Empire. Ce fut alors que j'accourus pour l'assiéger
moi-même avec une armée nombreuse. Je fus vaincu, mon
armée fut détruite, mais ce ne fut point par les hommes,
ce fut par les éléments. En échange de Metz perdue, j'enle-
vai aux Français Thérouanne et Hesdln. Je fis plus, j'aUai
jusqu'à Valenciennes au-devant du roi de France, et je le
contraignis de se retirer, fajsant ce que je pouvais à la ba-
taille de Renty, désespéré de ne pouvoir faire mieux.
■' Mais, aujourd'hui, outre l'insuffisance que j'ai toujours
reconnue en mol, voilà que la maladie redouble et m'ac-
cable. Par bonheur, au moment où Dieu m'enlève ma mère,
II me donne en échange un fils en âge de gouverner. .Vain-
tenant que les forces me manquent, et que j'approche de la
mort, je n'ai garde de préférer l'amour et la passion de
régner au bien et au repos de mes sujets. Au lieu d'un vieil-
lard infirme qui a déjà vu descendre dans la tombe la meil-
leure partie de lui-même, je vous donne un prince vigou-
reux et reiommandable par une jeunesse et une vertu flo-
rissantes. Jurez-lui donc, à lui, celte affection et cette fidélité
que vous m'aviez jurées à mol, et que vous m'avez si loya-
lement conservées. Surtout, prenez garde que, troublant la
fraternité qui doit vous réunir, les hérésies qui vous envi-
ronnent ne se glissent chez vous, et, si vous voyez qu'elles
poussent quelques racines, hâtez-vous de les extirper, de les
mettre hors de terre, et de les jeter au loin.
« Et, maintenant, pour dire un dernier mot sur moi-
même, à tout ce que j'ai déjà dit. j ajouterai que je su!."!
tombé dans bien des fautes, soit par ignorance dans ma jeu-
nesse, soit par orgueil dans mon âge mflr, soit par toute
autre faiblesse Inhérente à la nature humaine. Toutefois, Je
déclare ici que jamais ^e n'ai fait sciemment ou volontaire-
ment Injure ou violence a qui que ce lût, ou que, lorsque
violence ou Injure a été faite, et que Je l'ai su. je l'ai tou-
jours réparée, comme, en face de tous, je vais le faire tout
à l'heure à l'endroit d'une des personnes Ici présentes, et
ili La révolte des Gantois.
que je prie d'attendre la réparation avec patience et misé-
ricorde. 1
-Alors, se tournant vers don Philippe, qui. à la fin de son
discours, était venu se jeter à ses pieds :
•• Mon fils, dit-il, si, par ma mort seulement, vous étiez en-
tré dans la possession de tant de royaumes et de provinces,
j'aurais déjà, sans doute, mérité quelque chose de vous,
pour vous avoir laissé un héritage si riche et augmenté par
moi de tant de biens. Mais, puisque cette grande succession
ne vous vient pas aujourd hui de ma mort, mais seulement
de ma volonté ; puisque votre père a voulu mourir avant
que son corps descencUt dans la tombe, pour vous faire
jouir, lui vivant, du bénéfice de sa succession, je vous de-
mande, — et j'ai le droit de vous demander cela, ~ je vous
demande de donner aux soins et à l'amour de vcis peuples
tout ce que vous semblez me devoir pour vous avoir avancé
la jouissance de l'empire.
« Les autres rois se réjouissent d'avoir donné la vie à
leurs enfants, et de leur laisser des royaumes: moi, j'ai
voulu ôter à la mort la gloire de vous faire ce présent,
m'imaginaut recevoir une double joie, si, de même que je
vous vois vivre par mol, je vous vois régner par moi. Peu se
trouveront pour imiter mon exemple, .comme peu j'en ai
trouvé dans les siècles passés dont les exemples fussent bons
à Imiter ; mais au moins louera-t-on mon dessein lorsqu on
verra que vous méritez qu'on eu ait fait eu vous la première
expérience ; et vous obtiendrez cet avantage, mon fils, si
vous conservez cette sagesse que vous avez jusqu'ici em-
brassée, si vous avez toujours dans l'âme la crainte du
maître souverain de toutes choses, si vous prenez la défense
de la religion catholique et la protection de la justice et
des lois, qui sont les plus grandes forces et les meilleurs
appuis des empires. Enfin, il me reste maintenant à souhai-
ter en votre faveur que vos enfants croissent si heureuse-
ment, que vous puissiez leur transporter votre empire et
votre puissance librement, et sans y être autrement con-
traint que je ne le suis ! »
En disant ces mots, soit qu'ils tussent, en réalité, la fin du
discours, soit que le discours fût interrompu par l'émotion,
la voix de Charles-Quint s'arrêta daus sa gorge, et, posant
la maiu sur la tète de son fils agenouillé devant lui, il de-
meura un instant immobile, muet, les larmes de ses yeux
coulant abondamment et silencieusement sur ses joues.
Puis, après une minute de ce silence plus éloquent encore
que le discours qu'il venait de prononcer, comme les forces
semblaient près de lui manquer, il étendit la main vers sa
sœur, tandis que don Philippe, se relevant de ses genoux,
ou il s'était courbé, lui passait pour le soutenir, le bras au-
tour du corps.
Alors la reine Marie tira de sa poche un fiacon de cristal
contenant une liqueur rose, et elle en versa le contenu dans
un petit calice d'or qu'elle présenta à l'empereur.
Pendant que l'empereur buvait, chacun dans l'assemblée
donna cours à son émotion. Il y avait parmi les assistants,
que leur rang les éloignât ou les rapprochât du trône, peu
de cœurs qui ne lussent touchés, peu de regards qui ne fus-
sent obscurcis par les larmes.
C'était, en effet, un grand spectacle donné au monde que
celui de ce souverain, de ce guerrier, de ce César qui, après
quarante ans d'une puissance telle, que peu d'hommes
avaient reçu la pareille de la Providence, descendait volon-
tairement du trône, et. las de corps, accablé d'esprit, pro-
clamait à haute voix le néant des grandeurs humaines de-
vant le successeur auquel il les abandonnait.
Mais un spectacle plus grand encore était attendu, qui
venait d'être promis par l'empereur. C'était celui d'un
homme reconnaissant publiiiuement une faute commise, et
en demandant pardon à celui auquel elle avait porté pré-
judice.
L empereur comprit que c'était cela que l'on attendait, et.
rappelant ses forces, il écarta doucement de lui son fils.
On vit qu'il allait parler une seconde fois, et l'on se tut
— Chers ajnls, reprit l'empereur, j'ai promis tout â l'heure
une réparation publique à un homme que j'avais offensé.
Soyez donc tous témoins qu'après mètre vanté de ce que je
croyais .ivolr fait de bien, je me suis accusé de ce que j'avais
lait de mal.
Alors, se tournant vers cet inconnu aux magnifiques habits
que chacun avait déjà remarqué :
— Odoardo MaravigUa, dit-il d'une voix ferme, approchez.
Le jeune homme à qui s'adressait cette formelle invitation
pâlit, et. tout chancelant, s'approcha de Charles Quint.
— Comte, dit l'empereur, je vous al gravement fait tort.
soit volontairement, soit Involontairement, dans la per-
sonne de votre père, lequel a subi dans les prisons de Milan
une mort cruelle. Souvent cet acte s'est représenté à ma nié
■moire avec le voile du doute. Aujourd'hui, spectre, 11 m'ap-
parait avec le linceul du remords. Comte MaravigUa. en
(ace de tous, sous le regard des hommes et sous celui de
Pieu, au moment de déposer le manteau impérial qui. de-
puis trente-six ans, pèse sur mes épaules, je m'humilie de-
vant vous, et vous prie, non seulement de m accorder mon
I E PAGE DU DUC DE PAVOIE
3b
alen:a>;dre dumas illustré
pardou. mais encore de le demander pour moi au Seigneur.
qui raccordera plutôt aux instances de la victime qu aux
supplications du meurtrier.
Odoardo MaravigUa jeta un cri et tomba à genoux.
— Magnifique empereur, dit-il. ce nes! pas saus raisol
que le monde ta donné le nom d'Auguste. OU : oui, oui, je i
te pardonne en mon nom et au nom de mon père ! Oh !
oui. Dieu te pardonnera i Mais, moi. moi, auguste empereur,
à qui demanderal-je un pardon que je ne maccorde plus à
moi-même ;
Puis se levant :
— Messieurs, dit Maraviglia en se tournant vers l'assem-
blée, messieurs, vous voyez en moi un homme qui a voulu
assassiner l'empereur, et â qui l'empereur vient non seule-
ment de pardonner, mais encore de me demander pardon.
— Roi don Pliilippe. ajouta-t-il en se courbant devant celui
qui, à partir de ce moment, devait s'appeler Pliilippe II, le
meurtrier se remet entre vos mains.
— Mon fils, dit Charles-Quint, â qui les lorces manquaient
pour la seconde lois, je vous recommande cet homme ; que
sa vie vous soit sacrée i
Et il retomba presque évanoui sur son fauteuil.
— o mon Emmanuel blen-aimé ! dit le page du duc de
Savoie en se glissant près de son maître à la faveur du
mouvement qu'occasionna l'accident arrivé à l'empereur,
que tu es bon ! que tu es grand ! et comme je te reconnais
â ce qui vient de se passer !
Et, avant qu'Emmanuel-Philibert etit pu s'y opposer, le
cœur 2-ros démotion, les yeux pleins de larmes. Leone-
Leona lui avait baisé la main avec presque autant de res-
pect que d'amouï.
La cérémonie, un instant interrompue par l'Incident im- |
prévu que nous venons de raconter, et qui ne fut pas une
des scènes les moins émouvantes de cette solennelle jour-
née, devait reprendre son cours ; car. pour que l'abdication
fût complète, après que Cbarles-Quint avait donné, il fallait
que Philippe II acceptât. .
Philippe, qui avait répondu par un signe de promesse a 1
la recommandation que lui avait faite son père, s'inclina
donc de nouveau humblement devant lui, et, en espagnol,
langue que beaucoup des assistants ne parlaient point, :
mais que presque tous entendaient, il dit dune voix dans
laquelle, pour la première fois peut-être, se glissait une
nuance d'émotion :
— Je n'ai jamais mérité, très invincible empereur, mon
très bon père, ni n'aurais jamais cru pouvoir mériter un
amoft paternel si grand, qu'il n'y eu a jamais assurément
eu de pareil au monde, jamais, du moins, qui ait produit de
pareils effets ; ce qui à la fois me couvre de confusion à l'en-
droit de mon peu de mérite, et me remplit de reconnaissance
et de respect en face de votre grandeur. Mais, puisqu'il vous
a i)lu de me traiter si tendrement et si généreusement par
un effet de votre auguste bonté, exercez encore cette même
bonté, mon très cher père, en demeurant persuadé que je
ferai, de mon côté, tout ce qui sera eu mon pouvoir afln
(lue votre résolution en ma faveur soit généralement approu-
vée et agréable, metforçant de gouverner en sorte que les
états puissent être convaincus de l'affection que j'ai tou-
jours eue pour eux.
A ces paroles, il baisa à plusieurs reprises la main de son
père, tandis que celui-ci, le pressant contre sa poitrine, lui
disait ; , . . „ X
— Je te soulialte, mon cher fils, les plus précieuses béné-
dictions du ciel et sa divine assistance.
\lors don Phinppc appuya une dernière fois la main de
son père contre ses lèvres, essuya une larme probablement
absente de sa paupière, se leva, se retourna vers les états,
les salua, et, le chapeau à la main, attitude dans laquelle se
trouvaient tous ceux qui l'écoutaieut, û l'exception de l'em-
pereur, qui était seul couvert et assis. — il prononça en
français les quelques paroles suivantes, auxquelles nous con-
servons leur forme, pour ne point leur enlever de leur
caractère.
— .Alessieurs. je voudrais bien que Je susse mieux parler
le langage de ce pays que Je ne le sais, afin de vous faire
d'autant mieux entendre la bonne affection et faveur que je
vous porte ; mais, comme je ne le sais si bien qu'il serait
nécessaire, je m'en rapporterai à l'évéque d'Arras, qui le
fera pour mol. .
aussitôt Antoine Perrenot de GranvcUe. le même qui fut
depuis cardinal, servant d'interprèie aux sentiments du
prince prit la parole, vanta le zèle de don Pliilippe pour \e
bien de ses sujets, et exposa la résolution où 11 était de se
, ontornier exactement aux bonnes et sages Instructions que
l'empereur venait de lui donner.
puis la reine Marie, sœur de l'empereur, gouvernante,
pendant vingt-six ans, des provinces des Pays-Bas. se leva
à son tour, et résigna en quelques mots dans les mains de
son neveu la régence dont elle avait été chargée par son
frère. , ....
\près quoi, le roi Philippe lit le serment de maintenir les
droits et privilèges de ses sujets, et tous les membres de
l'assemblée, princes, grands d'Espagne, chevaliers de la Toi-
son d'or, députés des états, soit en leur nom. soit au nom
de ceux qu'ils représentaient, lui jurèrent obéissance.
Ce double serment prononcé, Charles-Quint se leva, fit
asseoir le roi don Philippe sur son trône, lui mit la couronne
sur la tète, et dit à hante voix :
— Mon Dieu, faites que cette couronne ne soit pas pour
votre élu une couronne d'épines !
Puis il fit un pas vers la porte.
Aussitôt don Philippe, le prince d'Orange Emmanuel-Phi-
libert et les princes et seigneurs, tous tant qu'ils étaient
là, s'élancèrent pour soutenir l'empereur dans sa marche ;
mais, lui, il fit un signe à Maraviglia, qui s'approcha en
hésitant, car il ne pouvait comprendre ce que lui voulaii
l'empereur.
L'empereur voulait n'avoir d'autre appui dans sa retraite
que celui que lui prêterait ce même Maraviglia dont il avait
fait mourir le père, et qui. en expiation de cette action san-
glante, avait tenté de l'assassiner.
Mais, alors, comme le second bras de 1 empereur i-etom-
bait inerte près de lui :
— Sire, dit Emmanuel-Philibert, permettez que mon page
Leone soit le second soutien sur lequel Votre Majesté se re-
pose, et l'honneur que vous lui ferez, je me le tiendrai pour
fait à .moi-même.
Et il poussa Leone vers l'empereur.
Charles-Quint regarda le page, et le reconnut.
— Ah: ah: dit-il en soulevant son bras, afln que celui-i i
pût lui présenter sou épaule, c'est le jeune iiomme au dia-
mant... Tu veux donc te réconcilier avec moi. mon beau
page?
Alors, regardant sa main, au petit doigt de laquelle seule
ment, à cause des douleurs qu'il éprouvait, il avait pu con-
server un anneau d'or :
— Tu auras perdu pour attendre, mon beau page, reprit-
il ; au lieu d'un diamant, tu n'auras que cette simple
bague.. Il est vi'ai qu'elle est a mon chiffre; ce qui te sem
blera. je l'espère, une compensation.
Et, tirant la bague de son petit doigt, il la passa au pouce
de Leone, le pouce étant le seul doigt de cette main délicate
qui fût assez fort pour retenir l'anneau.
Puis il sortit de la salle sous les regards et au milieu des
acclamations de l'assemblée, regards qui eussent été bien
autrement curieux, acclamations qui eussent été bien autre
ment enthousiastes, si les assistants eussent pu deviner que
cet empereur qui descendait du trône, que ce chrétien qui
marchait vers la solitude, que ce pécheur qui s'inclinait
sous le pardon, s'avançait vers sa tombe prochaine, appuyé
non seulement sur le tils. mais encore sur la fille de ce m.n!
heureux Francesco Maraviglia qu'il avait, par une somluL'
nuit de septembre, lait égorger, vingt ans auparavant, dans
un cachot de la forteresse de Milan.
C était le repentir soutenu par la prière, c'est-à-dire, s il
en faut croire les paroles de Jésus-Christ, le spectacle qui
soit ici-bas le plus agréable aux yeux du Seigneur.
Mais arrivé à la porte de la rue solitaire où l'attendait la
mule qui l'avait amené. 1 empereur ne voulut point que ni
l'un ni l'autre des deux jeunes gens fit un pas de plus, et il
renvoya Odoardo à son nouveau seigneur don Philippe, et
Leone à .son ancien maître Emmanuel-Philibert.
Puis sans autre garde, sans autre suite, sans autre cor
, tège que le palefrenier qui tenait la bride de sa paisible mon-
ture il reprit le chemin de sa petite maison du Parc ; si
bien' que nul de ceux qui le voyaient cheminer ainsi dans
l'obscurité ne devina que cet humble pèlerin était celul-la
< même dont l'abdication à cette heure occupait Bruxelles, e;
bientôt allait occuper le monde. ,-, „
Charles-Quint, en arrivant à la porte de cette petite m,.i
! son du Parc, qui occupait alors la place où s'élève aujour
I d'hui le palais de la chambre des représentants, en irouv..
la grille ouverte.
' Le palefrenier n'eut donc qu'à pousser cette grille pour
que la mule, le cavalier et lui pussent entrer.
I Alorî avant, sur Tordre de lempereur. fait approclier saf
I monture au plus près de la seconde porte, afln qu'une
descendu, le trajet à parcourir pour se rendre de cette i
au salon fût le plus court possililc. il reçut l'empereur d^
ses bras, et le déposa sur le seuil,. (
^ Cette seconde porte était ouverte comme la première.
' L'empereur ne fit point attention à cette circonstance, toui
: Dlongé qu'il était dans des réflexions qu'il est plus facile
, nos lecteurs de comprendre qu'A nous de rapporter. Appuya-
; d'un côté, sur son bâton, qu'il retrouva au même endroit m
il l'avait laissé deux heures auparavant, c est-à-dire aei
rière la porte. - de l'autre sur le bras du domestique. .
regagna le salon, tendu de chaudes courtines, garni depai
i tanis et dans la cheminée duquel brûlait un grand feu
' Le sa on n'était éclairé que par la lueur de la flamm
1 qui en les dévorant, se tordait avec avidité autour de~ _ =
' sons • mais cette demi-lumière convenait mieux qu ui.
, grande clarté à la situation d'esprit où se trouvait l augus.
; empereur.
LK PAGE DU DUC DE 5.A\ OIE
39
Il se coucha donc sur un canapé, et, renvoyant le pale-
frenier à son écurie, il rappela ;\ son souvenir cliacune des
phases de cette vie «lu'avaient encombrée les événements de
tout un ilemi-slècle et de quel demi-siècle ! de celui où
avaient vécu Henri VIII. Maximilien, Clément VII, Fran-
çois l", Soliman et Luilicr ! Il forva sa mémoire à repasser
par la route accomplie, remontant le cours de ses années
comme un voyageur qui, à la lin de sa vie, remonterait le
neuve aux rives fleuries et parfumées qu'il a descendues
dans sa Jeunesse.
Le voyage était immense, magniQtiue, merveilleux ; il <e
faisait a travers les adorations des courlisans. les acclama-
tions du monde, les génuflexions des peuples accourus sur
le passade de cette gigantesque fortune.
Tout a coup, au milieu de ce rêve, qui était moins d'un
homme que d'un dieu, un des tisons du loyer vint ;i -se
rompre, et un morceau tomba dans les cendres tandis que
l'auire roulait sur le tapis, duquel s'éleva aussitôt une
épaisse fumée.
Cet incident, si vulgaire qu'il fût. et p^ut-être à cause
de sa vulgarité même, ramena Charles-Quint à la réalité.
— Hé I util en appelani ; eh ] qui donc est de service
ici? Vite quelqu'un près de moi I
Nul ne répondit.
— N'y a-t-il donc personne dans les antichambres? cria
l'ex-empereur s'impatientant et frappant le parqutl de
sou bâton.
Ce second appel n'obtint pas plus de réponse que le
premier.
-- Voyons, que l'on vienne donc accommoder ce feu, et
que l'on se dépêche : cria Charles-Quint avec plus d'impa-
tience encore que les deux premières fois.
Même silence.
— Oh : murmura-t-il en se traînant de meuble en meuble
pour atteindre la cheminée, — déjà seul, abandonné ... Si
la Providence a voulu m'inspirer le repentir de ce que j'ai
tait, la leçon est venue bien vite
l£i lui-même alors, de ses mains endolories, prit les pin-
cettes, et. avec de pénibles eiïorts. rajusta ce feu que per-
sonne n était là pour accommoder.
Tous, depuis les princes jusqu'aux valets, étaient, occupés
autour (lu nouveau roi don Philippe.
i.iii 1. Lir repoussait du pied les dernières braises fu-
i .le tapis, lorsqu'un pas se fit entendre dans l'an-
.......i...,.c. et qu'une forme humaine apparut dans l'enca-
drement de la porle et se dessina dans la pénombre.
— Enfin : murmura l'empereur.
— Sire, dit le nouveau venu, qui vit que Charles-Quint se
trompait sur son Identité, je demande pardon à Votre
.Majesté de me présenter ainsi devant elle ; mais, ayant
trouvé toutes les portes ouvertes, et ne voyant personne
dans les antichambres pour mannoncer, je me suis liasardé
4 m annoncer moi-même.
— Annoncez-vous donc alors, monsieur, répondit Charles-
Quint, ([ui faisait rapidement, comme on le voit l apprentis-
sage lie simple p.irticulier. Voyons, qui ètes-vous?
— >ire. répondit l'inconnu avec l'accent le plus respec-
lu !i\, et en slncUnant jusqu a terre, je suis Gaspard de
Cl. . illon, sire de Coligny, amiral de France, et envoyé ex-
:rF,. rdinnire de Sa llajesté le roi Henri II.
— .Monsieur l'envoyé extraordinaire de Sa Majesté le roi
Henri II. dit Charles-Quint en souriant avec une certaine
amertume, vous vous êtes trompé de porte. Ce n'est plus à
moi que vous avez affaire ; c'est au roi Philippe II mon
successeur au trône de Naples depuis neuf mois, et au trOne
d'Espagne et des Indes depuis vingt minutes.
— S:!" dit Coligny avec le même accent respectueux, et
ant une seconde fois, quelque cliangement qui
SI - 1. (lu dans la fortune du roi Philippe II depuis neuf
mois ou depuis vingt minutes, vous êtes toujours pour moi
lélu de l'Allemagne, le très grand, très saint et très au-
gu-t,. empereur ( liarles V, et, comme c'est à Votre .Majesté
que la lettre de mon roi est adressée, permettez que ce soit
a \..ire .Majesté <iue je la remette.
— En ce cas, monsieur l amiral, dit Charles-Qulnt, aldez-
moi a allumer ces bougies, puisque l'avènement au trône
rta mon tils Philippe II m'a enlevé, a ce qu'il paraît jus-
qu a mon dernier laquais.
Et l'empereur, aidé de l'amiral, se mit à alUinjer les cires
préparées dans les candélabres, alln de pouvon- lire la lettre
que lui adressait le roi Henri II, et, peut-être bien aussi
presse quil était de voir l'homme qui, depuis trois ans
lui avait été un si rude adversaire
Gaspard de Châtillon, sire de Coligny, était, ^ l'époque
ou nous sommes arrivés, un homme de trente-huit a trcnte-
nei.f ans, .-i l'œil vif, à la figure martiale, à la taille haute
et bien prise. Cceur loyal et Intrépide, 11 avait été en aussi
«rande estime auprès du roi François !« qu'il l'était auprès
pZ '.,""""• " ?"■"" '■*"■« ^"^''' "" roi FAnçols' II
Pour assa.ssiner misérablement un pareil homme si Im-
men.se que fut le massacre du 2i août 1572, il fallait la
haine héréditaire de Henri, duc de Guise, jointe à l'hypo-
crisie de Catherine de Médicis et à la faiblesse de Char-
les IX.
Cette liainc. qui. le jour où nous mettons en «-cène l'il-
lustre amiral, commençait à le séparer de son a.;cien ami
François de Guise, avait pris naissance sur le champ de ba-
t.ulle de Renty. Dans leur jeunes.se, ces deux grands capi-
taines, dont le génie réuni eût pu faire tant de merveil-
leuses clioses, avaient été intimement liés : point de plai-
sirs, point de travaux, point d'exercices, qui ne leur fussent
communs. Dans leurs études de l'antiquité, ils se propo-
saient pour modèles non-seulement les hommes qui ont
laissé de beaux exemples de courage, mais, encore ceux qui
ont laissé aussi de beaux exemples de fralcrnite.
Cette tendresse mutuelle des deux jeunes gens allait si
loin, qu'ils portaient, dit Urantùme, mêmes parures et
même livrée. Le roi Henri U envoyant un messager à l'em-
pereur Charles-Quint, et ce messager n'étant point le con-
nétable de .■Montmorency, ce ne pouvait être que l'amiral de
Coligny ou le duc de Guise.
L'empereur regarda l'amiral avec une certaine admira-
tion. Il était impossible, assurent tous les historiens con-
temporains, de voir un homme qui donniU mieux l'idée
d'un grand capitaine.
Seulement, à l'instant môme il vint à l'esprit de Charles-
Quint que Coligny avait été envoyé à Bru.xelles. non pas
précisément pour lui remettre la lettre qu il tenait à :a
main, mais bien plutôt pour reporter à la cour de France
ce qui s'était passé au palais de Bruxelles dans cette fa-
meuse journée du 25 octobre 1555, Aussi la première de-
mande de l'empereur à Coligny, lorsqu'un long regard
jeté sur le messager de Henri U lui eut permis de satisfaire
sa curiosité, fu^t celle-ci :
— Depuis quand êtes-vous arrivé, monsieur l'amiral?
— Depuis ce matin, sire, répondit Coligny,
— Et vous m'apportez?...
— Cette lettre de Sa Majesté le roi Henri H.
Et il présenta la lettre â l'empereur. •
L'empereur la prit, et fit. pour en briser le cacliet quel-
ques efforts inutiles, tant ses mains étaient endolories et
tordues par la goutte.
Alors, l'amiral s'ol'trit à lui rendre ce service
Charles-Quint lui tendit la lettre en riant.
— En vérité, monsieur l'amiral, dit-il, ne suis-je pas un
bon cavalier pour courir et rompre une lance, moi qui ne
puis plus même briser un cachet?
L'amiral rendit à Charles-Quint la lettre ouverte.
— Non, non, dit l'empereur, lisez, monsieur l'amiral ■ la
vue est aussi mauvaise que la main. Je. pense donc que
\ous reconnaîtrez comme moi que j'ai bien fait de tout ré-
d'utf%uradr*' puissance, aux mains d'un plus jeune et
L'empereur appuj-a sur ce dernier mot
,i/''f°V''.V "V*PO"'l" I'"lnt. mais il commença la lecture
le la ettre. Pendant cette lecture, Charles-Quint, qui pré
Le message était tout simplement une lettre d'avis du roi
de 1. lance a 1 empereur, dans laquelle le premier aunoii-
çal au second qu'il envoyait le travail défii it r^es rtve ■
iît mofs "'•^P^'=''°"'« «'ait déjà accompli depuis cinq ou
La -lettre lue, Coligny tira de son pourpoint les narche-
" France P'«"'""'«"«'-"-es, et scellés du sceau *yal
oéS^i^t^t^s'^r^sSe^^uiî^ff^rr^;!:
l:r=rS™?^iS9^-^^
de ma puissance, a ;a,Ht„,e";.e,',verse;?'"'' ^" "'"' '°''
-m^ent prouver l^tj^^^^:^ l^.::^^-^^
ne'u;r':^:;;^;;^î,t:^;^Mf [ait évident que le compliment
.^^:^:^r!.^^vsiui%î^-,^---e..
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRC
avec la flatterie. Changeons donc de conversation. Comment
se porte mon frère Henri ?
— A merveille, sire ! réiiondlt l'amiral obéissant à l'invi-
tation de s'asseoir, que répétait pour la troisième fois l'em-
pereur-
— Ah! que j'en suis donc aise! dit Cliarles-Quint ; si
aise, que le cceur me rit, et non sans cause ; car je tiens à
grand honneur dëtre sorti, du côté maternel, de ce fleu-
ron qui porte et soutient la plus célèbre couronne du monde.
Mais, continua-t-il affectant de ramener la conversation
aux choses communes de la vie, on m'a dit toutefois que
ce bien-aimé frère commençait à grisonner, lorsqu'il me
semble qu'il n'y a que trois jours que, tout enfant et sans
un poil de barbe, il était en Espagne. Ali ! tantôt vingt ans,
cependant, se sont écoulés depuis lors!
Et Charles-Quint poussa un soupir, comme si ces seuls
mots échappés â sa bouche venaient de lui rouvrir le vaste
horizon du passé.
— Le'fait est, sire, reprit l'amiral répondant à la question
de l'empereur, que Sa Majesté le roi Henri commence à
compter les cheveux blancs, mais par deux et trois tout au
plus. Or, qui n'a pas, plus jeune que lui, ses cheveux blancs?
— Oh : que ce que vous me dites là est vrai, mon cher
amiral ! s écria l'empereur. Moi qui vous interroge sur les
premiers cheveux blancs de mon frère Henri, je veux vous
raconter l'histoire des miens. J'avais presque le même âge
que lui, trente-six ou trente-sept ans à peine ; c était à
mon retour de la Goulette, et en arrivant à Xaples... Vous
connaissez la gentillesse de cette admirable ville de Xaples,
monsieur l'amiral, la beauté et la grâce des dames qui
1 habitent?
Coligny s'inclina en souriant.
— Je suis homme, continua Charles-Quint, je voulus mé-
riter une faveur comme les autres. Aussi, dés le lendemain
de mon arrivée, je fis appeler mon barbier pour me friser
et parfumer. Cet homme me présenta un miroir, afln que je
suivisse l'opération tandis qu'il l'accomplissait. 11 y avait
longtemps que je ne m'étais regardé. C'était une rude
guerre que cette guerre que je faisais contre les Turcs, les
alliés de mou bon frère François l'r ! Tout à coup je
m'écriai: .< Eh: barbier, mon ami. qu'est-ce que cela? —
Sire, me répondit le frater. ce sont deux ou trois poils
blancs. » Or. il faut vous dire que le flatteur mentait ; il
y en avait, non pas deux ou trois comme il le prétendait,
mais bien, au contraire, une douzaine. « Eh vite ! eh vite :
maître barbier, repris-je. ôtez-mol ces poils, et surtout n'en
laissez aucun, .i Ce fut ce qu'il fit; mais savez-vous ce qui
arriva? C'est que. quelque temps après, me voulant de nou-
veau regarder au miroir, je m'aperçus que, pour un fll
d'argent que je m'étais fait ôter, il en était revenu dix ; de
sorte que. si j eusse oté ceux-ci à leur tour, en moins d une
année j'eusse été blanc comme un cygne : Dites donc a mon
frère Henri, monsieur l'amiral, de garder précieusement ses
trois poils blancs, et de ne point permettre qu'ils lui soient
ôtés, même par les belles mains de madame de Valenti-
nois.
— Je n'y manquerai pas, sire, répondit Coligny en riant.
— Et, a propos de madame de Valentlnois, continua
Charles-Quint prouvant par cette transition qu'il n'était
pas étranger aux mauvais propos de la cour du roi Henri II,
quelles nouvelles, monsieur l'amiral, de votre cher oncle!
le grand connétable?
— Mais excellentes, répondit l'amiral, quoique lui ait la
tête toute blanche.
— Oui. dit Charles-Quint, il a la tête blanche; mais il
est fle la nature des poireaux, qui, eux aussi, ont la tète
blanche, mais le reste du corps vert. Et il lui faut cela pour
servir encore, comme il fait, les belles dames de la cour...
Ah çà ! voyons, — car je ne veux pas vous laisser partir,
mon cher amiral, sans vous demander des nouvelles de
tout le monde. — comment se porte la flUe de notre vieil
ami François l"?
Et Charles-Quint appuya en souriant sur ces trois mots
noire vieil ami.
— Sa Majesté veut parler de madame Marguerite de
France?
— L'appelle-t-on toujours la quatrième Gr.lce la dixième
Muse ?
— Toujours, sire, et chaque jour davantage elle mérite
ce double titre, par la protection qu'elle accorde à nos
grands esprits, tels que MM. de l'Hospila!. Ronsard. Dorât.
— Eh ! eh ! dit Charles-Quint, il semblerait que notre frère
Henri II, jaloux des rois ses voisins, veut garder pour lui
seul cette belle perle : je n'entends point encore parler de
mariage pour madame Marguerite, et elle doit avoir..
(Charles-Quint fit semblant de chercher) bien près de trente-
deux ans, dit-il.
— Oui, sire ; mais à peine parait-elle en avoir vingt : elle
est chaque jour plus belle et plus fraîche :
— C'est le privilège des roses, de reverdir et de bou-
tonner chaque printemps, reprit Charles-Quint. — Mais, à
propos de roses et de boutons, dites-mo-i, mon cher amiral,
que fait-on à la cour de France de notre jeune reine
d'Ecosse? Xe pourrais-je pas vous aider à arranger ses
affaires avec ma bru la reine d'.\ngleterre?
— Oh ! sire, il n'y a rien de pressé, répondit l'amiral, et
■Votre Majesté, qui sait si bien l'âge de nos princesses,
n'ignore pas que la reine Marie Stuart est â peine âgée de
treize ans; or. elle est, — je ne crois pas révéler un secret
d'Etat en faisant cette confidence â Votre Majesté, — elle
est destinée au dauphin François II, et le mariage ne peut
et ne doit avoir lieu que dans un an ou deux.
— -\ttendez donc, attendez donc, mon cher amiral, que
je me rappelle, dit Cliarles-Quint. car il me semble que j'ai
au fond de la mémoire quelque chose comme un bon avis à
donner â mon frère Henri II, quoique ce soit une simple
supposition de la science cabalistique . .\h ! m'y voici.
Mais, d'abord, pouvez-vous me dire, mon cher amiral, ce
qu'est devenu un jeune seigneur nommé Gabriel de Lorges,
comte de Montgomery?
— Oui. certes : il est à la cour du roi, en grande faveur
près de lui, et occupe le grade de capitaine dans sa garde
écossaise.
— En grande faveur, oui-da '. fit Charles-Quint pensif.
— Avez-vous quelque chose a dire contre ce jeune sei-
gneur, .sire? demanda re.'^pectueusement l'amiral.
— Non... Seulement, écoutez une histoire.
— J'écout«, sire.
— Lorsque Je traversai la France, avec la permission de
mon frère François 1", pour aller châtier la révolte de mes
blen-aimés compatriotes et sujets les Gantois, le roi de
France me fit, — comme vous pouvez vous le rappeler,
quoique vous fussiez une bien jeune barbe à cette époque,
— le roi de France me fit toute sorte d'honneurs ; par
exemple, il envoya au-devant de moi. jusqu'à Fontaine-
bleau, le dauphin avec une foule de jeunes seigneurs et de
pages. II faut vous dire, mon cher amiral, que c'était la
dure nécessité qui me forçait à traverser le royaume de
France, et que j'eusse mieux aimé prendre tout autre che-
min. On avait fait tout ce que Ion avait pu pour me mettre
en défiance contre la loyauté du roi François I". et. moi-
même, je vous l'avoue, j'avais quelque peur ibien à tort,
l'événement l'a prouvé) que mon frère de France ne profi-
tât de l'occasion pour prendre sa revanclie du traité de
Madrid. J'avais donc emmené avec moi, comme si la science
humaine pouvait quelque chose contre les décisions divines,
un homme très habile, un astrologue très v.anté, qui, à
la première inspection du visage des gens, jugeait, d'après
les signes de ce visage, s'il y avait menace pour la liberté
ou pour la vie de celui qui hasardait devant ces gens sa
vie et sa liberté.
L'amiral sourit
— C'était une bonne précaution, dit-il. digne d un auss;
sage empereur que vous êtes ; mais Votre Majesté a vu que.
parfois, bonne précaution peut devenir précaution inutile.
— .attendez, vous allez voir... Nous étions donc sur la
route d'Orléans à Fontainebleau, quand, tout à coup, nous
vîmes venir à notre rencontre un grand cortège. C'était,
comme je vous l'ai dit, M. le dauphin de France avec une
foule de seigneurs et de pages — D'abord, de loin, et en
ne voyant que la poussière qui montait sous les pieds des
chevaux, nous crûmes que c'était une troupe de gens d'armes,
et nous nous arrêtâmes: mais bientôt, à travers le nuage
gris que formait cette poussière, nous vîmes miroiter le
salin, briller le velours, et étinceler l'or. Il était évident
que cette troupe, au lieu d'être hostile, était une escorte
d'honneur. Xous continuâmes donc notre chemin, pleins de
confiance dans la parole du roi François I". Bientôt les
ca\alcades se rencontrèrent, et M. le dauphin, s'avançani
vers moi. me fit compliment, de la part de son père. Le
compliment était si gracieux, et venait tellement à point
pour tranquilliser, non pas moi. — Dieu auquel je vais con-
sacrer ma vie. m'est témoin que je n'ai jamais une seconde
soupçonné mon bon frère ! — le compliment, dis-je. était si
gracieux, que je voulus sur-le-champ embrasser le Jeune
prince qui me l'avait fait. Or. tandis que Je lui donnais
une accolade si tendre, qu'elle dura, je crois, une bonne
minute, les deux troupes s'étalent mêlées, et les jeunes sei-
gneurs et les pages de la suite de M. le dauphin, curieux,
sans doute, de me voir, à cause de ce peu de bruit que
J'ai fait dans le monde, m'avalent complètement enveloppé,
«approchant de moi le plus qu'ils pouvaient. Alors, je
m'aperçus que mon astrologue, qui s'.appelait -\ngelo Pnli-
castro. et qui était un Italien de Milan, avait poussé son
cheval de telle façon, qu'il flanquait complètement ma
gauche Cela me parut audacieux que cet homme se mêlât
ainsi à une si belle et si riche noblesse.
« — Oh ! signor Angelo. lui dis-je. que faites-vous là?
« — Sire, me répondit-il. je suis à ma place.
« — N'importe ! rangez-votis un peu. signor Angelo.
« — Je ne puis, ni ne dois, mon auguste seigneur, me
répondit-il. ■
" Alors, je me doutai qu'il y avait quelque chose qui le
LE PAGE DU DUC DE SAN OIE
'it
dérangeait dans l'harinonic de mon voyage: aussi, crai-
gnant qu'il n'obéit à ma première injonction :
« — Restez donc, signor Angelo. lui dis-je. restez, puisque
c'est ù bonne intention que tous vous êtes mis là. Seule-
ment, en entrant au chittau. vous me direz pourquoi vous
vous y êtes mis, n'est-ce pas?
" — OU : sire, je ny manquerai pas, la chose étant mon
devoir ; mais tournez la tète à votre gauche, et regardez
bien ce jeune blond qui est près de moi. et qui porte des
cheveux longs.
« Je regardai du coin de l'œil ; le jeune homme était d'au-
tant plus remarquable, et il était d'autant plus difficile que
mon regard s'égarât, que ce jeune homme, qui avait un air
étranger, un air anglais, était le seul qui portât ses che-
veux longs.
« — Bien, je le vols, répondis-je.
« — .\Iors. c'est tout pour le moment du moins, dit
l'astrologue: plus tard, j'en parlerai à Votre Majesté.
.. En effet, à peine entré au château, je me retirai dans
mon appartement sous prétexte de changer de toilette ;
il signor .\ngeio m'y suivit.
» — Eh bien, lui demandai-je, qu'avez-vous à me dire de
re jeune homme?
" — Avez-vous remarqué, sire, le pli que, tout jeune, il
perte entre les deux sourcils?
« — \on. ma foi ! lui dis-je, ne l'ayant pas regardé d'aussi
près que vous.
« — Eh bien, ce pli, c'est ce que. nous autres, hommes
de la cabale, nous appelons la ligne de mort . Sire, ce jeune
homme tuera un roi.
" — Un roi. ou un empereur? demandai-je,
•■ — Je ne puis le dire, mais il frappera une tète portant
couronne
" — Ah : ah ! et il n'y a pas moyen que vous sachiez si
cette tête qu'il frappera est la mienne?
• — Si fait, sire : mais, pour cela, il me faudrait de ses
cheveux,
— — Bon: de ses cheveux, et comment s'en procurer?
" — Je ne sais, mais il en faudrait.
« Je me mis â réfléchir. Juste en ce moment, la fille du
jardinier entra, portant une brassée des plus belles fleurs
du jardin qu'elle venait placer dans les vases de la che-
minée, et dans ceux des consoles. Quand elle eut fini. Je
la pris par la main et l'attirai à moi : puis, prenant dans
ma poche deux beaux maximlllens d'or tout neufs, je les
lui donnai. Elle me remercia, et, moi, l'embrassant au
front :
" — Ma belle fille, lui dIs-je, en veux-tu gagner dix fols
autant ?
« Elle baissa les yeux, et rougit.
" — Oh : non, lui dis-je, ce n'est point cela... il ne s'agit
point de cela •
" — De quoi s'agit-il donc, alors, sire empereur? me de-
manda-t-elle,
• — Tiens, lui dIs-je en la conduisant aux vitres de la
fenêtre, et en lui montrant le jeune blond qui s'amusait
à courir la quintaine dans la cour : tu vois bien ce jeune
seigneur ?
'■ — Oui. je le vois
" — Comment le trouves-tu?
■ — Je le trouve très beau et très galamment vêtu.
« — Eh bien, il faut m'apporter de ses cheveux demain
matin, et, au lieu de deux maximiliens d'or, lu en auras
vingt !
" — Mais comment ferais-je pour avoir des cheveux de
le jeune homme? demanda-t-ellc en me regardant avec
naïveté.
" — Ah : dame, la belle enfant, ce ne me regarde point :
c'est à toi de trouver le moyen ,. Tout ce que je puis faire,
mol, c'est de te donner une Bible.
« — Une Bible?
« — Oui, afin que tu voies de quelle façon Dalila s'y
prit pour couper les cheveux de .Samson .,
" La belle fille rougit encore, mais il paraît que les Ins-
tructions suffisaient : car elle sortit toute pensive et toute
souriante à la fols: et, le lendemain, elle revint avec une
boucle de cheveux blonds comme de l'or, — Ah ! la plus
naive femelle est plus adroite que le plus rusé de nous,
monsieur lamiral !
— Et Votre Majesté n'achève pas l'histoire?
— Oh ! si fait. Je remis la boucle de cheveux blonds al
signor Angelo, qui fit sur cette boucle ses expériences caba-
listiques, et qui me dit que c'était, non pas moi. mais un
prince portant fleur de lis dans ses armes que l'horoscope
menaçait. Eli bien, mon cher amiral, ce jeune homme blond,
qui a entre les sourcils la ligne de mort, c'est le seigneur
de Lorges. comte de Montgomery. capitaine de la garde
écossaise de mon frère Henri.
— Comment! Votre Majesté pourrait soupçonner?...
— Moi. dit Charles-QuInt se levant pour Indiquer â l'ami-
ral que son audience était finie, je ne soupçonne rien. Dieu
m'en garde ! Je vous répète seulement mot à mot, comme
chose pouvant être utile â mon frère Henri II, l'horoscope
del signor Angelo Policastro. et je dis â Sa Majesté Très-
Chrétienne de faire bonne attention â cette ligne qui se
«•ouve entre les deux sourcils de son capitaine de la garde
écossaise, et qu'on appelle la ligne de mort, lui rappelant
qu'elle menace tout particulièrement un prince portant
fleurs de lis dans ses armes,
— Sire, dit Coligny, ce bon avis sera donné de votre part
au roi de France.
— Et voici pour que vous ne l'oubliiez pas. mon cher
amiral '. dit Charles-Quint en passant au cou de l'ambas-
sadeur la magnifique cliaine d'or qu'il portait au sien, et
à laquelle pendait cette étoile de diamants qu'on appelait
Vétotte (lu couchant, en souvenir des possessions occiden
taies des rois d'Espagne,
Coligny voulut recevoir le présent ;i genoux ; mais Charles-
Quint ne permit point qu'il lui donnât cette marque de
respect, et. le retenant dans ses bras, il le baisa sur les
deux joues.
.\ la porte, on rencontra Emmanuel-Philibert, qui. la
cérémonie à peine achevée, quittait tout pour venir mettre
ses hommages aux pieds de cet empereur, d'autant plus
grand à ses yeux qu'il venait d'abdiquer toute grandeur
Les deux capitaines se saliicrent avec courtoisie ; tous
deux s'étaient vus sur le champ de bataille, et s'estimaient
à leur valeur, c'est-à-dire hautement et grandement
— Votre Majesté, dit Coligny. n'a-t-elle rien autre chose à
me dire pour le roi mon maître?
— Non. rien .
Il regarda Emmanuel-Phililjert. et sourit
— Sinon, mon cher amiral, que. si les soins de notre salut
nous laissent un instant de loisir, nous nous occuperons
de lui chercher un mari pour madame Marguerite de
France.
Et, s'appuyant au bras d'Emmanuel :
— Viens, mon bien-aimé Emmanuel! lui dit-il en rentrant
avec lui dans le salon : il me semble qu'il y a un siècle
que je ne t'ai vu !
XV
APRÈS L'ABDICATION
Pour ceux de nos lecteurs qui veulent voir le couronne-
ment de toute chose et la philosophie de chaque événement,
nous nous décidons à écrire le présent chapitre, qui entrave
peut-être pendant quelques instauts la marche de notre ac-
tion, mais qui permet au regard, momentanément arrêté
sur l'empereur Charles-Quint, de poursuivre cette grande
fortune éteinte à travers l'obscurité de sa vie nouvelle, de-
puis le jour de son abdication jusqu'à celui de sa mort,
c'est-à-dire du 25 octobre 1555 au 21 septembre 155S.
Après le vainqueur de François I"' déposé dans le sépul-
cre, où son rival l'a précédé depuis neuf ans, nous revien-
drons à la vie, aux combats, aux fêtes, aux haines et aux
amours, à tout cet immense bourdonnement enfin qui va.
dans l'attente de la résurrection éternelle, bercer les tré-
passés jusqu'au fond de leurs tombeaux.
Les différentes affaires politiques que Charles-Quint avait
à régler dans les Pays-Bas, l'abdication de l'empire en fa-
veur de Ferdinand, son frère, — abdication que devait suivre
celle des Etats héréditaires en faveur de don Philippe, son
fils, — retinrent, près d'une année encore, l'exempereur .'i
Bruxelles : de sorte que ce ne fut que dans les premiers
jours de septembre L'iôG qu'il put quitter cette ville, et par-
tir pour Gand. escorté de tous les grands, les ambassadeurs,
les nobles, les magistrats, les capitaines et les officiers de
la Belgique,
Le roi 'don Philippe arait expressément voulu conduire
son père jusqu'au lieu de roml)arquement. c'est-à-dire jus
qu'à Fle.sslngue. où l'ex-empereur se rendit en litière, et
où raccompagnèrent les deux reines ses sœurs avec leurs
dames, le roi don Philippe avec sa cour, et Emmanuel-Phili-
bert avec ses deux Inséparables compagnons Leone et
Sclanca-Ferro.
Les adieux furent longs et tristes : non seulement cet
homme qui avait étreint le monde entre ses deux bras se
séparait de ses deux sœurs, de son flls, d'un neveu recon
naissant et dévoué, mais encore 11 se séparait du monde
presque de la vie, son intention étant, aussitôt son arrivée
en Espagne, de se retirer d.ins un monastère.
Aussi l'ex-empereur voulut-il que ces adieux s'accomplis-
sent la veille du départ, disant que, slls avaient lieu le
lendemain, a l'heure où il devait s'embarquer. Jamais 11 n-
se sentirait le courage de mettre le pied sur le bâtiment
Le premier dont Charles-Quint prit congé - peut-èti"
parce que, au fond du cœur, c'était celui qu'il aimait l"
moins — fut son fils don Philii>jc, Après avoir reçu le bai
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTnÉ
ser de son père, !e roi d'Espagne se mit i. genoux, et lui
demanda sa bénédiction.
Ch -rles-Quint la lui donna avec cette majesté qu'il savait
me; ire clans ces sortes de circonstances, lui recommanda la
paix avec les puissances alliées, et particulièrement, s'il était
possible, avec la France.
Don Plailippe promit à son père de se conformer â ses
intentions, tout en doutant que la chose lût possible à l'en-
droit de la France, et jurant néanmoins de tenir, de son
côté, fidèlement les trêves tant que le roi Henri II, son cou-
sin, ne les romprait pas.
Après quoi. Charles-Quint embrassa Emmanuel-Philibert,
le tenant longuement serré entre ses bras, ne pouvant se
décider à se séparer de lui.
Enfin, appelant don Pliilippe avec des larmes dans les
yeux et dans la voi.x :
— Mon cher fils, lui dit-il, je vous ai donné bien des
choses... Je vous ai donné Naples. les Flandres, les deux
Indes; je me suis dépouillé pour vous, enfin, de tout ce que
j'avais; mais retenez bien ceci: ni Naples et ses palais, ni
les Pays-Bas et leur commerce, ni les deux Indes et leurs
mines d'or, d'argent et de pierres précieuses ne valent le
trésor que je vous donne en vous laissant votre cousin Em-
manuel-Philibert, homme de tt^te et d'exécution, bon poli-
tique et grand capitaine ! Je vous recommande donc de le
traiter, non pas comme un sujet, niais comme un frère, et
.à peine encore, je vous le dis, sera-t-il traité par vous selon
ses mérites.
Emmanuel-Philibert voulait baiser les genoux de son
oncle, mais celui-ci le retint entre ses bras ; puis, bientôt,
le poussant doucement, de ses bras, entre ceux de don Phi-
lippe :
— Partez, dit-il, partez ! i! est honteux pour des hommes
de gémir et de larmoyer ainsi à cause d'une courte sépa-
ration dans ce monde: .\rrangeons-nous de "manière, à force
de bonnes actions, de belles vertus et de vie chrétienne, â
nous trouver un jour réunis dans l'autre : c'est là le princi-
pal !
Et, se détournant des deux jeunes gens pour aller rejoin-
dre ses so?urs, en leur faisant de la main signe de s'éloi-
gner, il resta le dos tourné jusqu'à ce qu'ils fussent sortis
de l'appartement.
Don l'iulippe et Emmanuel-Philibert montèrent à cheval,
et partirent incontinent pour Bruxelles.
Quant à l'ex-empereur, il s'embarqua le lendemain.
10 septembre 1556, sur un vaisseau « véritablement royal
en grandeur et en ornements. » dit Gregorio Leti. historien
de Charles V ; mais, à peine en mer, on fut accosté d'un
bâtiment anglais. Le bâtiment portait le comte d'Arondel,
envoyé par la reine Marie à. son beau-père, pour le prier de
ne pas passer si près des côtes de la Grande-Bretagne sans
lui faire une visite.
Mais, à cette invitation, Charles-Quint haussa les épaules,
et, avec un ton de voix qui n'était pas exempt d'amer-
tume :
— Eh : dit-il au comte, que', plaisir pourra prendre une si
grande reine à se voir la belle-fllle d'un simple gentil-
homme ?
Malgré cette réponse, le comte d'.\rondol insista avec tant
de courtoises supplications et de respectueuses prières, que
Charles-Quint, ne sachant plus comment se défendre de ses
instances, lui dit :
— Monsieur le comte, tout dépendra des vents.
Les deux reines étaient embarquées avec leur frère.
Soixante vaisseaux escortaient le vaisseau impérial, et,
voyant que, quoique les vents fussent loin d'être défavora-
bles, l'empereur passait sans s'arrêter devant Yarmouth.
devant Londres et devant Portsmouth, le comte d'Arondel
n'insista pas davantage : il se mit respeetueu.sement à la
suite du vaisseau impérial, et l'accompagna jusqu'à Loredo.
port de Biscaye, où Charles-Quint fut reçu par le grand
connétable de Castille
Mais, il peine eut-il touclié cette terre d'E.spagne sur la-
quelle il avait si glorieusement régné, qu'avant de rien
écouter du discours que le grand connétable s'apprêtait à
lui faire, il se mit a genoux, et. baisant le sol de ce royaume
devenu ixiur lui une seconde patrie:
— Je te salue avec toute sorte de respects, dit-il. ô mère
commune ! et, comme je suis sorti nu du venlr<i de ma mère
pour recevoir du monde tant de trésors, je veux aussi, main-
tenant, rentrer nu dans ton sein, ma très clière mère! Et.
si co fut alors un devoir de la nature, c'est aujourd'hui
un effet de la grâce sur ma volonté.
Il n'avait pas achevé cette prière, que le vent commença
de souffler, et qu'une tempête s'éleva avec tant de violence,
que toute la flotte qui venait de l'accompagner périt dans
le port, avec le 'vai.sseau impérial lui-même, tout rliargê
de ses trésors et des dons magniflques que l'emiiereur rappor-
tait de Belgique et d'Allemagne pour les offrir aux églises
d'Espagne ; — ce qui fit dire par un des peisonnages de la
suite de Charles-Quint que le bâtiment, prévoyant que ja-
mais une gloire pareille n»rillustrerait. s'était enfoncé dans
la mer afin de marquer â la fois son respect, son regret et
sa douleur.
11 n'y avait pas de mal. en vérité, à ce que les choses ina-
nimées donnassent de semblables preuves de respect, de
regret et de douleur à Charles-Quint ; car les hommes étaient
bien froids devant cette fortune déchue. A Burgos, par
exemple, 1 ex-empereur traversa la ville sans qu'aucune dé-
putation vint au-devant de lui, et sans que les citadins se
donnassent même la peine d'accourir jusque sur leur porte
pour le regarder passer.
Ce que voyant l'empereur, il secoua la tête en murmu-
rant :
— En vérité, il semblerait que les habitants de Burgos
m'eussent entendii quand je disais, à Loredo, que je rentrais
nu en Espagne !
Le jour même, cependant, un noble seigneur nommé don
Bartolomeo Mirande étant venu lui rendre visite, et lui
ayant dit : " Il j^ a aujourd'hui précisément un an accom-
pli, sire, que Votre Majesté impériale a commencé d'aban-
donner le monde pour pouvoir s'appliquer tout entier au
service de Dieu... »
— Oui, répondit Charles, et il y a aujourd'hui précisé-
ment un an que je m'en suis repenti :
Charles-Quint se rappelait cette triste et solitaire soirée de
son abdication, où il n'avait eu personne que l'amiral Coli-
gny pour l'aider à remettre au foyer les tisons qui avaient
roulé des chenets sur son tapis.
De Burgos, l'empereur gagna Valladolid, qui était alors la
capitale de l'Espagne. A une demi-heure de la ville, il ren-
contra un cortège qui venait au-devant de lui : c'étaient les
nobles et les seigneurs, conduits par sou petit-fils, don Car-
los, alors âgé de onze ans.
L'enfant maniait admirablement son cheval, et marchait a
la portière gauclie de la litière de l'empereui'. C'était la
première fois qu'il voyait son grand-père,, et celui-ci le re-
gardait avec une attention qui eût embarrassé tout autre
que le jeune prince. Don Carlos ne baissa pas même les
yeux, se contentant, chaque fois que le regard du vieil em-
pereur se fixait 3ur lui, doter respectueusement sa toque
qu'il remettait sm- sa tête quand Charles-Quint cessait de le
regarder.
.Viissi, à peine entré dans son appartement, l'empereur le
fit-il venir pour le voir de plus près, et causer avec lui.
L'enfant se présenta respectueux d'attitude, mais sans em-
barras aucun.
— C'est bien à vous, mon petit-flls. lui dit Charles-Quint,
d'être venu au-devant de moi.
— C'était mon devoy', répondit l'enfant, comme étant
deux fois votre sujet, car vous êtes mon grand-père ut mon
empereur.
— Ah ! ah ! fit Charles-Quint, étonné de trouver tant
d'aplomb et de fermeté dans un âge si tendre.
-— D'ailleurs, je n'eusse point été par devoir au-devaiit de
Votre Jlajesté impériale, continua l'enfant, que j'y eusse été
par curiosité.
— Et poui'quoi cela ?
— Parce que j'ai entendu dire souvent que vous étiez un
illustre empereur, et que vous aviez fait de grandes choses.
— Ah ! vraiment ! dit Charles-tjuint. qui s'amusait du sin-
gulier naturel de l'enfant ; et veux-lu que je te les raconte,
ces grandes choses?
— Ce serait un vit plaisir et un immense honneur pour
moi ! répondit le jeune prince.
— Eh bien, assieds-toi là.
— Avec la permission de Votre Majesté, dit l'enfant,
j'écouterai debout.
Alors. Charles-Quint lui raconta toutes sfes guerres contre
le roi François I"^!". contre les Turcs et contre les protestants.
Don Carlos l'écouta avec une grande attention, et. quand
son grand-père eut achevé, prouvant que le récit n'était pas
nouveau pour lui :
— Oui, dit l'enfant, c'est bien cela.
— Mais, reprit l'empereur, vous ne me dites pas, mon-
sieur mon petit-fils, ce qu'il vous semble de mes aventures,
et si vous trouvez que je me sois comporté en brave.
— Oh ! dit le jeune prince, je suis assez content de ce que
vous avez fait; 11 n'y a qu'une chose que je ne saurais vous
pardonner...
— Bah 1 fit l'empereur étonné: quelle chose donc?
— C'est de vous êli'e. une nuit, sauvé d'Inspruk. à moitié
nu, devant le duc :Maurire.
— Oh ! pour cela, dii l'empereur en riant, ce tut bien mal-
gré moi, mon fils, je vous jui-e... Il me surprit, et je n'avais
que ma maison.
— Mais moi, je n'eusse pas fui. dit don Carlos.
— Comment, vous n'eussiez pas fui?
— Non.
— Mais il fallait bien fuir, puisque je ne pouvais pa-
lui résister.
— Moi, je n'eusse pas 'fui, répéta le jeune prince
— Il fallait donc, alors, me laisser prendre? C'eut été une ^
grande imprudence dont j'eusse encore été blâmé d.ivantage
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
V.i
— N'importe: moi, je n'eusse pas lui, répéta pour la troi-
sième fois l'enfant.
— Dites donc ce Que vous eussiez fait en iiareille occa-
sion, et, pour vous aider a me léponilre. que fericz-vous
actuellement, par exemple, si Je mettais une trentaine (le
pages a vos trousses'.'
— Je ne fuirais pas, se contenta de rf^pondre l'enfant. .
L'empereur fronça le sourcil, et, appelant le gouverneur
du jeune prince : *
— Monsieur, lui dit-il. emmenez mon petit-flls : je vous
fais compliment de léducation qu'il reçoit ; s'il continue, ce
sera le jilus grand guerrier de notre famille !
Le même soir, il dls.n: a sa sœur, la reiue Eléonore, qu'il
laissait A Valladolid :
— Il me semble, m.i soeur, que !e roi don Philippe est
mal pourvu de tils en don Carlos ; sou air et son naturel en
cette première jeunes ;p ne me plaisent point, n'étant pas
eeu.\ de son âge. Je ne sais ce qui pourra arriver dans la
suite, quand il aura vingt-cinq ans. Etudiez donc les paroles
et les actions de cet enfont, et dites-moi sincèrement, lorsque
vous m'écrirez, votre pensée sur ce sujet.
Le surlendemain, Cliarles-cjuint partait pour Palencia, et,
le jour d'ensuite, la reiue Eléonore lui écrivait :
• Mon frère, si les manières de notre i)etit neveu Carlos
vous ont déplu pour ne l'avoir vu qu'un jour, elles me dé-
plaisent beaucoup plus, à moi qui l'ai vu trois. »
Ce petit bonliomme, qui n'eut pas lui à Inspruk, était ce
même don Carlos que son père Philippe II lit tuer, douze
.nns plus tard, sous prétexte qu il conspirait avec les révoltés
des Pays-Bas.
A Valladolid, l'empereur avait congédié toute sa cour, à
l'e.xcepîion de douze domestiques et de douze chevaux, ne
sardant pour lui, que qielques meubles rares et précieux, et
distribuant tout le reste aux gentilshommes qui lavaient
.iccompagiié ; puis il avait dit adieu aux deux reines, et était
parti pour Palencia.
Palencia n'étaif située qu'à dix-huit milles du monastère
de Saint-Just, de l'ordre des hiéronimites. que Charles-Quint
avait choisi pour sa retraite, et où. dès l'année précédente,
il avait envoyé un architecte chargé de lui bâtir six cham-
bres de plain-pled. dont quatre pareilles â des cellules de
moine, et deux un peu plus hautes. L'.irtiste devait, en
outre, dessiner un jardin sur le dessin que l'empereur en
avait tracé lui-même.
Ce jardin, c'était le côté charmant de la retraite impé-
riale ; il était arrosé a ses deux flancs par une petite rivière
d eau limpide et murmurante, et tout planté d'orangers, de
limoniers et de cèdres dont les branches venaient ombrager
•>t parfumer les fenêtres de l'illustre solitaire
En I5r2. Charles-Quint avait visité ce monastère de Saint-
Just. et l'avait quitté, disant :
— Voilà un véritable lieu de retraite pour un autre Dio-
clétien.
L'emperetir prit possession de son appartement au monas-
tère de Saint-Just le ïl février 1557. C'était le jour anniver-
saire de sa nal.<sance, et ce jour lui avait constamment été
heureux.
— Je veux, dit-Il, franchissant le seuil du couvent, re-
naître pour le ciel, ce même jour où je suis né pour la terre.
Sur les douze chevaux qu'il avait gardés, il en renvoya
onze: le dernier lui servit à se promener quelquefois dans
la délicieuse v.illée de Serandllla. éloignée seulement d'un
mille, et qu'on appelle le paradis de l'Estremadure.
A partir do ce moment, il conserva peu de communica-
tions avec le monde, ne recevant que de rares visites de ses
anciens courtisans, ei, une lois ou deux par année, des
lettres du roi Philippe, de l'empereur Ferdinand et des deux
reines ses sœurs: sa seule distraction était les promenades
lue nous avons dites, les dîners qu'il donnait par liasard A
quelque.s-uns des gentilshommes qui le venaient voir, cl
qu'il retenait jusqu'au soir en disant: « Mes amis, restez
avec moi pour faire la vie de religieux, « et le plaisir qu'il
prenait à soigner des petits oiseaux de toute sorte d'espèces
qu il tenait enfermés dans des volières.
Cette vie dura un an ; mais au bfut d'une année, elle
parut encore trop mondaine â l'auguste reclus, et, le jour
anniversaire de .sa naissance, qui était aussi, on se rap-
pelle, celui de l'entrée de l'empereur au couvent, l'archevê-
que de Tolède étant venu lui faire une yisi'e de féllcita-
tion, 11 lui dit :
— Jlonsieur, J'ai vécu cinquante-sept ans pour le monde,
un an pour mes plus intimes amis et serviteuys dans ce lieu
désert, et. maintenant. Je veux donner au Seigneur le peu
de mois qui me restent à vivre.
Et, en conséquence, tout en ramertiant le prélat de sa
visite, il le pria de ne plus se donner la peine de venir
le voir que lorsqu'il le fei'ait appeler pour le salut de son
Âme.
En effet, à partir d\t 25 février 155S, l'empereur vécut
dans une austérité qui égalait presque celle des moines,
mangeant avec eux, se donnant la discipline, allant exac-
tement an chœur et ne se permettant d'autre distraction
que celle de (aire dire des messes pour cette innombrable
quantité de soldats, de marins, d'officiers et de capitaines
qui étaient morts u son service, dans les différents com-
bats qu'il avait livrés ou fait livrer dans les quatre parties
du monde.
Pour les généraux, les conseillers, les ministres et les am-
bassadeurs, des anniversaires de la mort desquels 11 tenait
un registre parfaitement exact, U faisait dresser des autels
particuliers, et célébrer des messes nominatives ; de sorte
qu'on eut dit qu'après avoir mis autrefois sa gloire à régner
sur les vivants, il mettait maintenant sa religl.in à régner
sur les morts.
Enhn. vers le commencement du mois de juillet de cette
même année 15.5S, lassé d'assister aux funérailles des autres,
et blasé sur cette funèbre distraction, Charles-ijumi résolut
d'assister aux siennes. Ceiiendant, il lui fallut quelque temps
pour s'habituer à celte idée quelque peu bizarre : il craignait
d'être taxé d'orgueil ou de singularité en cédant à ce désir :
mais l'envie en devint si irrésistible chez lui, qu'il s'en ou-
vrit à un moine du même monastère, nommé le père Jean
Regola.
Ce fut en tremblant, tant il craignit que le monde ne vit
quelque inconvénient ;i l'exécution de ce projet, ciue Charles-
Ijuint en risqua la confidence ; mais le moine, tout au con-
traire, à la grande joie de l'empereur, lui répondit que,
quoique ce tut là une action extrao''dinaire et sans exemple
il n'y voyait aucun mal, et qu'il la considérait même comme
pieuse et exemplaire.
Toutefois, cette adhésion d'un simple moine ne parut
point, dans une circonstance aussi grave, suffisante à l'em-
pereur : le père Regola lui offrit alors de prendre l'avis de
l'archevêque de Tolède.
Charles-Quint trouva le conseil bon. et. nommant le
moine ambassadeur près du prélat, il le fit partir à mulet,
et avec une escorte, pour aller chercher cette permission
tant désirée.
Jamais, aux jours de la puissance temporelle de Charles-
Quint, et si important ipie fut le mess.age, jamais retour
de messager ne fut attendu par lui avec une telle impa-
tience.
Enfin, au bout de quinze jours, le moine revint ; la ré-
ponse était favorable : l'archevêque de Tolède regardait le
désir de J'empereyr comme très saint et très chrétien.
A partir de ce retour, qui fut une véritable fêle, on ne
s occupa iilus, dans tout le couvenr. (,ue de prépai'er la céré-
monie funèbre, et de la rendre digue du grand empereur
qu'on allait enterrer vivant.
La première chose que l'on entreprit fut la construction
d'un magnifique mausolée au milieu de l'égliçe ; le père Var-
gas, qui était ingénieur et sculpteur, en fit un dessin que
l'empereur trouva à sa convenance, sauf quelques détails
qu'il retoucha.
Le dessin approuvé, on fit venir .1e Palencia des maîtres
charpentiers et des peintres qui, pendant cinq semaines, oc-
cupèrent à la confection de <'e mausolée vingt personnes
par jour. Au bout de cinq semaines, grâce à l'activité que
donnaient à chacun la présence et Icï encouragements de
l'empereur, le monument fut achevé, fl avait quarante pieds
de long, cinquante de haut et trente de large ; tout alentour
11 existait des galeries auxquelles on montait par divers
escaliers : on y voyait une suite de tableaux représentant les
plus illustres empereurs de la maison d'Autriche, et les prin-
cipales batailles de C!'.arles-<juint lui-même ; enfin tout en
haut gisait la bière, sans couvercle, ayant â sa gauche la
Renommée, et à sa droite l'Immortalité.
Tout étant achevé, on fixa pour ces feintes funérailles, le
Jour du 24 août au matin.
Dès cinq heures, c'est-à-dire une heure et demie après le
lever du soleil, quatre cents grosses bougies teintes en noir
furent déposées et allumées sur le sarcophage, autour du-
quel se tenaient tous les domestiques de l'ex-empereur habil-
lés de*deuil, la tête nue, et portant une torche :'i la main. A '
sept heures, Charles-Quiiil entra, vêtu d'une longue robe de
deuil, ayant à chacun de ses côtés, c'est à dire à sa droite et
à sa gauche, un moine vêtu de deuil comme lui. 11 alla,
portant aussi une torche à- la main, s'asseoir sur un siège
préparé pour lui devant l'autel. Là, Immobile, sa torche
appuyée à terre. Il écouta, vivant, 'ous ces chants faits pour
les trépassés, depuis le UC(tuian Jusqu'au iicquUscnt, tandis
que six moines de différents ordres di.saient si.\ messes basses
aux six autels latéraux de l'église.
Puis, à un moment donné, se levant, il alla, toujours es-
corté de ses deux moines, s'incliner devant le maître-autel,
et, s'étant mis aux genoux du prieur :
— Je te demande et supplie, 0 arbitre et monarque de
notre vie et de notre mort, dlt-lL,que, de même que le prêtre
prend de mes mains avec les jfcnnes. ce cierge que je lui
offre en toute humilité, de même lu veuilles agréer mon.
ftme, que Je recommande à ta divine Indulgence, et la rece-
voir, quand il te plaira, dans le iseln de la bouté et de ta
miséricorde infinies I
Alors, le prieur mit le cierge dans un chandelier d'argent
\r "-\v\nnF, dumas illustre
massif que le faux trépassé avait donné au couvent pour
cette grande occasion.
Après quoi, Cliarles-Quint se releva, et. accompagné tou-
jours des deux moines qui le suivaient comme son ombre,
il alla se rasseoir sur son siège.
La messe finie, Temijcreur jugea qu'il lui restait quelque
chose à faire et que Ion avait oublié le plus important de la
cérémonie ; il fit donc lever une dalle du chœur, et, au
tond dune fosse creusée ù cet effet, 11 ordonna qu'on étendit
une couverture de velours noir, avec un oreiller aussi de
velours pour former un clievet. Alors, aidé des deux moines,
il descendit dans la fesse, se coucha icide, les mains jointes
sur la poitrine et les yeux fermés, contrefaisant le mort du
mieux qu'il lui était possible.
Aussitôt, le prêtre officiant entonna 1° Ce vrotundis cla-
mavi, et, tandis que tout le choeur continuait à le chanter,
tous ces moines vêtus de noir, tous ces gentilshommes et
tous ces serviteurs ei\ habits de deuil, le cierge à la main,
versant des larmes, se mirent û défiler autour du défunt, le
prêtre officiant en tète, et chacun à son tour lui jetant de
leau bénite, et souhaitant le repos à son âme.
I.a cérémonie dura plus de deux heures, tant ceux qui je-
taient l'eau bénite étaient nombreux : aussi l'empereur fut-
il tout trempé à travers sa robe noire, ce qui, joint au vent
que laissaient passer les fentes de ia pierre, vent froid et
funèbre montant des caveaux mortuaires de l'abbaye, fit
qu'il se releva tout grelottant, quand, resté le dernier dans
l'église avec ses deux moines, il voulut regagner sa cellule.
Aussi, se sentant si ergourdi et frissonnant :
— Mes pères, dit l'empereur, je ne sais pas si, en vérité,
il vaut la peine que je me relève.
En effet, en entrant dans sa cellule, force fut à Charles-
Quint de se mettre au lit, et, une fois au lit, il ne se
releva plus ; de sorte que. moins d'un mois après la céré-
monie feinte, on célébrait la cérémonie réelle, et que tout ce
que l'on avait préparé pour la fausse mort servit à la
mort véritable.
Ce fut le 21 septembre 1558 que l'empereur Charles-Quint
rendit le dernier soupir entre les br.is de l'archevêque de
Tolède, qui se trouvait par bonheur à Palencia, et qu'il
envoya chercher une dernière fois, selon la promesse qu'il
lui avait faite, six mois auparavant, de l'appeler à l'heure
de sa mort.
Il avait vécu cinquante-sept ans, sept mois et -vingt et un
jours ; 11 avait régné quarante-quatre ans, gouverné l'Em-
pire trente-huit, et, de même qu'il était né le jour de la
fête d'un apôtre, saint Mathias. le 24 février, il mourut le
jour de la fête d'un autre apôtre, saint Mathieu, c'est-à-
dire le 21 septembre.
Le père Strada raconte, dans son nisloire des Flandres.
que, la nuit même de la mort de Charles-Qnint, un Us fleurit
dans le jardin du monastère de Saint-Just ; de quoi les
religieux ayant été avertis, ce lis fut exposé sur le grand
autel comme une preuve évidente de la candeur de l'âme
de l'empereur.
C'est une bien belle chose que l'histoire ! aussi, ne nous
jugeant pas digne d être historien, nous sommes-nous fait
romancier.
DEUXIEME PARTIE
LA COUR DE FRANXE
Un peu plus d un an après l'abdication de Cliarles-Qulnt
à Bruxelles ; vers l'époque où l'ex-empereur se renfermait
dans le monastère de .Saint-Just ; au moment où. des hau-
teurs de Saint-Germain, on voyait jaunir au loin les mois-
sons de la plaine, et comme les derniers jours de juillet
roulaient leurs nuages de fiamme dans un ciel d'azur, une
brillante cavalcade sortait du vieux château, et s'avançait
dans le parc, dont les grands et beaux arbres commençaient
à revêtir ces teintes chaudes, amour de la peinture.
livillajile cavalcade, s'il en fut I car elle se composait Ou
roi Henri II, de sa soeur madame Marguerite de France, de
la belle duchesse de Valenlinois, sa maîtresse, du dauphin
François, son fils aîné, de sa fille Elisaheth de Valois, de la
jeune reine d'Ecosse Marie .Siuart et des principales daines
et des principaux seigneurs qui faisaient, à cette époque,
l'ornement et la gloire de la maison de Valois, parvenue au
trône dans la personne du roi François I", mort, comme
nous l'avons dit. le 31 mal I5'i7.
En outre, au balcon aérien du ch.lteau, appuyée sur uno
espèce de dentelle de fer merveilleusement travaillée, se
tenait la reine Catherine, avec les deux jeunes princes qui
lurent plus tard, l'un le roi Charles IX. et l'autre le roi
Henri 111 : — ,''igés K» prince ("h.Trles de sept ans. le prince
Henri de six ; — et la petite Marguerite, qui devait être
reine de Navarre, et qui ne comptait encore que cinq an-
nées. Tous trois trop jeunes, comme on le voit, pour accom-
pagner le roi Henri, leur père, à la chasse à courre qui se
préparait.
Quant à la reine Catherine de Médicis, elle avait, pour ne
point être de cette chasse, prétexté une légère indisposition,
et, comme la reine Catherine était *ine de ces femmes qui
ne font rien sans raison, très certainement elle avait, sinon
une Indisposition réelle, du moins une raison d'être indis
posée.
Tous les personnages que nous venons de nommer étant
appelés à jouer un rôle des plus actifs dans l'histoire que
nous avons entrepris de raconter, le lecteur nous permettra,
avant que nous reprenions le fll rompu des événements
contemporains, de mettre sous ses yeux un portrait physique
et moral de chacun de ces personnages.
Commençons par le roi Henri II. qui marchait le premier,
ayant à sa droite madame Marguerite, sa sœur, et à sa
gauche la duchesse de Valenlinois.
C'était alors, un beau et fier chevalier de trente-neuf an^
aux sourcils noirs, aux yeux noirs, à la barbe noire, au
teint basané, avec un nez aqullin et de belles dents blanches ;
moins grand, moins vigoureusement musclé que son père,
mais admirablement pris dans sa taille, qui était au-dessus
de la moyenne ; tellement amoureux de la guerre qu>.
lorsqu'il n'en avait point la réalité dans ses Etats ou dans
ceux de ses voisins, 11 voulait en avoir 1 image à sa cour
et au milieu de ses plaisirs
Aussi, même en temps de paix, le roi Henri II, — n'ayant
de lettres que juste ce qu il en fallait pour lécompenser
honorablement les poètes, sur lesquels il recevait ses opi-
nions toutes faites de sa sœur madame Marguerite, de sa
maltresse la belle Diane, ou de sa charmante petite pupille
Marie .Stuart, — aussi, même en temps de paix, disons-nous,
le roi Henri II était-il 1 homme le moins oisif de son
royaume.
Voici comment il partageait ses journées :
Ses matins et ses soirs, c'est-à-dire son lever et son cou-
cher, étaient consacrés aux affaires ; deux heures, le matin,
lui suffisaient d ordinaire à les expédier. Puis il entendait
la messe fort dévotement ; — car il était bon catholique,
comme il le prouva en déclarant qu'il voulait voir brûler de
ses yeux le conseiller au parlement Anne Dubourg, plaisir
qu'il ne put cependant avoir, étant mort six mois avant que
lé pauvre huguenot fût conduit au bûcher. — A midi son-
nant, il dinait ; après quoi, il rendait visite, avec les sei-
gneurs de sa cour, à la reine Catherine de Médicis, cher
laquelle il trouvait, comme dit Brantôme, une foule de
df esses humaines, les unes plus belles que les autres. Alors,
là, tandis que lui entretenait la reine ou madame sa sœi:r,
ou la petite reine dauphine Marie Stuart, ou les princesses
ses filles aînées, chaque seigneur et gentilhomme en faisait
autant que le roi, causant avec la dame qui lui plaisait le
mieux. Cela durait deux heures, à peu près ; puis le loi
passait à ses e.xercices.
Pendant l'été, ces exercices étaient la. paume, le ballon
ou le mail.
Henri II aimait passionnément la paume, et y était très
fort joueur ; non pas qu'il tînt jamais le jeu, mais 11 secon-
dait ou tierçait : c'est-à-dire qu'il choisissait toujours, en
vertu de son caractère aventureux, les places les plus dan-
gereuses et les plus difficiles ; aussi était-il le meilleur
second et^le meilleur tiers de son royaume, comme on disait
en ce temps-là. Du reste, quoiqu'il ne tînt pas le jeu.
c'était lui que regardaient toujours les frais du jeu . s'il
gagnait, il abandonnait le gain à ses partenaires; si, ceu.vci
perdaient, il payait pour eux.
Les parties étaient d'ordinaire de cinci à six cents écus. et
non point, comme sous les rois ses successeurs, de quatre
mille, de six mille, de dix mille écus. « Mais, dit nrantômc.
du temps du roi Henri II. les payements étaient-ils beaux
et comptants, tandis que, de nos jours, on est obligé de faix'e
grand nombre d honnêtes compositions. .•
Les autres jeux favoris du roi, mais venant après la
paume étaient le ballon et le mail, exercices dans lesquels il
était aussi de première force.
Si c'était l'hiver, qu'il fit grand froid et qu'il eût gelé,
on partait pour Fontainebleau, et l'on allait glisser soit
dans les avenues du parc, soit sur les étangs ; s'il y avait
trop de neige pour qu'on glissât, on faisait des l>astlons,
et l'on combattait à coups de pelote ; enfin, si, au lleif
de geler ou de neiger, il pleuvait, on se répandait dans les
salles basses, et l'on faisait des armes
De ce dernier exercice avait été victime M. de Boucard :
étant dauphin, et tirant avec lui. le roi lui avait crevé un
œil, accident dont il lui avait honnviemcnl demaiidé pardon,
dit l'auteur auquel nous empruntons ces détails.
Les dames de la cour assistaient à tous ces exercices d'été
et d'hiver. l'avis du roi étant que la présence des dames ne
gâtait jamais aucune chose, et en embellissait beaucoup
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
/i^
Le soir, après souper, on retournait chez la reine, et, lors-
iiu il n'y avait point bal, — divertissement, du reste, assez
rare ;i cette époque, — on restait deux heures à causer.
C'était le moment où l'on introduisait les poètes et les
hommes de lettres, c'est-à-dire MM. Ronsard, Dora'î et Mu-
ret, aussi saiants Limousins qui Jamais croquùreiit raves,
dit Brantôme, et MM. Danesius et .\myot, précepteurs, l'un
du prince François, et l'autre du prince Charles; et, alors,
il se faisait entre ces illustres jouteurs des assauts de science
et de poésie qui réjouissaient fort les dames.
Une seule chose — quand, par hasard, on y pensait —
jetait un voile de deuil sur cette noble cour : c'était une
malheureuse prédiction faite le jour de l'avènement au
trône du roi Henri.
Un devin appelé au château pour composer sa nativité
avait annoncé, devant le connétable de Montmorency, que
le roi devait mourir en combat singulier. Alors, celui-ci,
tout joyeux qu une pareille mort lui fût promise, s'était
retourné vers le connétable en lui disant :
— Oyez-vous, compère, ce que me promet cet homme?
Le connétable, croyant le roi effrayé de la prédiction, lui
avait répondu avec sa brutalité ordinaire.
— Eh : sire, voulez-vous croire ces marauds, qui ne sont
que menteurs et bavards ! Faites-moi jeter la prédiction de
ce drôle dans un bon feu, et lui avec, pour qu'il apprenne
à venir nous conter de pareilles bourdes !
Mais le roi :
— Point du tout, compère, répondit-il ; il arrive parfois,
au contraire, que de telles gens disent la vérité. Et, d'ail-
leurs, la prédiction n'est point mauvaise, à mon avis : je me
soucie mieux de mourir de cette mort que d'une autre.
pourvu, toutefois, que je succombe sous un brave et vaillant
gentilhomme, et que la gloire m'en demeure.
Et, au lieu de jeter au feu la prédiction et l'astrologue.
il avait grandement récompensé celui-ci, et avait donné la
prophétie à garder à M. de l'Aubespine, un de ses bons
conseillers, qu il employait particulièrement dans les affaires
diplomatiques.
Cette prédiction avait été un instant remise sur le tapis
quand M. de Châtillon était revenu de Bruxelles ; car on se
rappelle que. à sa petite maison du Parc, l'empereur Charles-
(Juint avait invité l'amiral à donner avis à son beau cousin
Henri que le capitaine de la garde écossaise Gabriel de
Lorges, comte de Montgomery, avait entre les deux j'eux
ceriain signe néfaste présageant la mort d'un des princes
de la fleur de lis.
Mais, en y réfléchissant, le roi Henri II avait reconnu le
peu de probabilité qu'il eiit jamais un duel avec son capi-
taine des gardes, et, après avoir rangé la première prophétie
au nombre des choses possibles et qui méritent attention,
il avait rangé la seconde au nombre des choses impossibles
et qui ne méritent pas qu'on s'occupe d'elles ; de sorte que,
au lieu d'éloigner de lui Gabriel de Lorges, comme eût peut-
être fait un prince plus timide, 11 avait, au contraire,
redoublé envers lui de familiarité et de faveur.
Nous avons dit que, à la droite du roi, chevauchait
madame Marguerite de France, fille du roi François I".
Occupons-nous un instant de cette princesse, une des plus
accomplies de son temps, et qui, plus qu'aucune autre, se
rattache à notre sujet.
La princesse Marguerite de France était née le 5 juin
1523, dans ce même château de Saint-Germain dont nous
venons de lui voir franchir la porte : d'où il résulte que,
au moment où nous la faisons passer .sous les yeux du
lecteur, elle avait trente-trois ans et neuf mois.
Comment une si grande et si belle princesse était-elle
demeurée Jusque-là sans époux? Il y avait eu pour cela
deux raisons : la première, qu'elle avait dite tout haut et
devant tous ; la seconde, qu'elle n'osait peut-être point se
dire tout bas à elle-même.
Le roi François pr l'avait, toute jeune fille, voulu marier
à M. de Vendôme, premier prince du sang; mais elle, fière
jusqu'au dédain, avait répondu qu'elle n'épouserait jamai.s
un homme qui serait, un jour, le sujet du roi son frère.
Voilà la raison qu'elle avait donnée tout haut pour res-
ter fille, et ne pas déchoir de son rang de princesse de
France.
Voyons maintenant celle qu'elle se donnait tout bas, et
qui avait probablement été la véritable cause de son refus.
Lors de l'entrevue qui eut lieu à Nice entre le papt
Paul III et le roi François I", par le commandement du roi,
la reine de Navarre alla voir feu M. de .Savoie, le père,
au château de .Nice et y mena madame Marguerite,
sa nièce. Or, le vieux duc avait trouvé la Jeune princesse
charmante, et avait parlé d'un mariage entre elle et Emma-
nuel-Philibert, Les deux enfants s'étaient donc vus : mais
Emmanuel, tout entier aux exercices de son ûge. à sa ten-
dresse pour Leona. à son amitié pour Sclanca-Ferro, avait
à peine remarqué la Jeune princesse. Il n'en avait pas été
de même de celle-ci : l'Image du jeune prince était entrée
fort avant dans son cœur, et, lorsque les négociations
avaient été rompues, et que la guerre s'était engagée de
nouveau entre le roi de France et le duc de Savoie, elle en
avait éprouvé un désespoir réel, désespoir d'enfant auquel
personne n'avait fait attention, et qui, longtemps nourri
de ses larmes, s'était changé en une douce mélancolie, entre-
tenue par ce vague espoir qui n'abandonne jamais les cœurs
tendres et croyants.
Vingt ans s'étaient écoulés depuis cette époque, et, tan-
tôt sous un prétexte, tantôt sous un autre, la princesse Mar-
guerite avait refusé tous les partis qui s'étalent offerts à
elle.
En attendant que les hasards du sort ou les décrets de ia
Providence secondassent ses désirs secrets, elle avait grandi,
avait avancé en âge, et était devenue une charmante prin-
cesse pleine de grâce, d'aménité et de miséricorde, avec de
beaux cheveux blonds couleur d'épis dorés, des yeux châ-
tains, le nez un peu fort, les lèvres grosses, et la peau d'un
beau blanc de lait teinté de rose.
Pe l'autre côté du roi. nous l'avons dit, était Diane de
Poitiers, comtesse de Brézé, fille de ce sieur de Saint-Vallier
qui, complice du couuétable de Bourbon, avait été con-
damné à être décapité eu Grève, et qui, déjà sur l'échafaud.
agenouillé sous l'épée du bourreau, avait obtenu pour
grâce — si toutefois la chose peut s'appeler une grâce — !a
commutation de sa peine en une prison perpétuelle « com-
posée de quatre murailles de pierres maçonnées dessus et
dessous, auxquelles il ne devrait y avoir qvi'une petite fenê-
tre par où on lui administrerait son boire et son manger. »
Tout était mystère et merveille chez Diane, qui, née en
I'i99, avait, à l'époque où nous sommes arrivés, cinquante-
huit ans. et qui, par sa jeunesse apparente et sa beauté
réelle, effaçait les plus belles et les plus Jeunes princesse de
la :our ; si bien que le roi l'aimait avant toutes et par-
dessus toutes.
Voici ce que l'on disait de mystérieux et de merveil-
leux sur cette belle Diane, qui avait été faite duchesse de
Valentiuois en 1548, par le roi Henri II :
D'abord, elle descendait, assurait-on, de la fée Mélusine,
et l'amour que le roi lui portait, et cette beauté singulière
qu'elle avait conservée, étaient un effet de cette descen-
dance. Diane de Saint-Vallier avait hérité de son aïeule, la
grande magicienne, le double secret, secret rare et magique
d'être toujours belle et toujours aimée.
Cette beauté éternelle, Diane la devait, disait-on, à des
bouillons composés d'or potable. — On sait le rôle que
Jouait l'or potable dans toutes les préparations chimiques
du moyen âge.
Cet amour sans fin. elle le devait à une bague magique
que le roi avait reçue d'elle, et qui avait la vertu de la
faire aimer du roi, tant que celui-ci la porterait.
Ce dernier bruit surtout avait pris une grande créance,
car madame de Nemours racontait à qui voulait l'entendre
l'anecdote que nous allons raconter à notre tour.
Le roi étant tombé malade, la reine Catherine de Médicis
avait dit à madame de Nemours :
— Ma chère duchesse, le roi a pour vous une grande af-
fection ; allez le voir dans sa chambre, seyez-vous près de
son lit, et, tout en causant avec lui, tachez de lui tirer
du troisième doigt de la main gauche la bague qu'il y
porte, et qui est un talisman que lui a donné madadie
de Valentiuois pour se faire aimer de lui.
Or, personne â la cour n'avait en profonde affection ma-
dame de Valentinois, non pas quelle fût méchante, mais les
jeunes ne l'aimaient pas parce que, comme nous l'avons dit,
elle s'obstinait à rester jeune, et les vieilles la détestaient
parce qu'elle ne voulait pas devenir vieille. Madame de
Nemours se chargea donc volontiers de la commission, et,
ayant pénétré dans la chambre du roi, et s'étant assise près
du lit, elle était parvenue, tout en Jouant, à tirer du doigt
de Henri la bague, dont lUi-mêmc ne connaissait point la
vertu ; mais à peine la bague était-elle hors du doigt du
malade, que celui-ci avait prié madame de Nemours de sif-
fler son valet de chambre. — On sait que. Jusqu'à madame
de Maintenon, qui inventa les sonnettes, le sifllet d'or ou
d'argent était, pour les rois, les princes et les grands sei-
gneurs, la manière d'appeler leurs gens. — Le malade avait
donc prié madame de Nemours de siffler son valet de
chambre, lequel, étant Incontinent entré, reçut du roi l'or-
dre de fermer sa porte à tout le monde.
— Même à madame de Valentinois? demanda le valet de
chambre étonné.
— A madame de Valentinois comme aux autres, répondit
aigrement le roi ; l'ordre n admet pas d exception.
Un quart d heure après, madame de Valentinois s'était
présentée à la porte du roi, et la porte lui avait été refusée.
Elle était revenue au bout d'une heure ; même refu: ;
enfin, au bout de deux heures, et, cette fols, malgré un
troisième refus, elle avait forcé la porte, était entrée, avait
marché droit au roi, lui avait pris la main, s'était aperçue
que la bague lui manquait, avait obtenu laveu de ce qui
s'était passé, et, séance tenante, avait exigé de Henri qu'il
ALEXANDRE DUMAS ILLl > i H'.:
fit redemander sa bague à madame de Nemours. L'ordre
du roi de rendre le précieux bijou était si péremptoire, que
madame de Nemours, (jui ne lavait point encore remis a ta
reine Catherine, dans l'appréhension de ce qui arrivait,
avait renvové la bague. Une lois lanneau au doigt du roi.
la tée avait repris tout son pouvoir, (lui, du reste, depuis ce
jour, n'avait lait qu'aller croissant.
Malgré les graves autorités qui rapportent 1 hibtoire. —
et notez qu'il ne sagit pas moins, pour les bouillons d or
potable que du témoignage de Brantôme, et, pour 1 aflaire
de lanneau. que des attestations de M. de Thou et de
Nicolas Pasquier, — nous sommes tenté de croire qu au-
cune magie n'existait dans ce miracle de la belle Diane de
Poitiers, que, cent ans plus tard, devait renouveler Mnon
de Lenclos: et nous sommes disposé â accepter, comme sa
«eule et véritable magie, la recette quelle donnait elle-
même à qui la lui demandait, c'est-à-dire, quelque temps
qu'il m et même dans les plus grands froids, un bain d eau
de puits En outre, tous les matins, la duchesse se levait
avec le jour faisait une promenade de deux heures à che-
val, et revenait se remettre au lit, où elle restait jusqu'à
midi a lire ou à causer avec ses femmes.
Ce n'était pas le tout ; chaque chose était matière a dis-
cussion chez la belle Diane, et les plus graves historiens
semblent, a son propos, avoir oublié cette première con-
dition de l'histoire, qui est d'avoir toujouis la preuve de-
bout derrière l'accusation.
ilézeray raconte. — et nous ne sommes pas fâché de
prendre Mézeray en défaut, — Mézeray raconte que Fran-
çois I«i' n'aurait accordé la grâce de Jean de Poitiers, père
de Diane, qu'après avoir pris de sa fille te qu'elle avait 'te
plus précieux: or. cela se passait en 1523; Diane, née en
U99, avait vingt-quatre ans, et, depuis dix ans, était mariée
à Louis de Brézé : Nous ne disons pas que François I"
fort coutumier du fait, n'ait point imposé certaines condi-
lions à la belle Diane ; mais ce n'était pas, comme le dit
Mézeray, à une jeune fille de quatorze ans qu'il impo-
sait ces conditions, et, à moins de bien fort calomnier ce
pauvre M. "de Brézé. à qui sa veuve fit élever ce magnifique
tombeau que l'on admire encore à Rouen, on ne peut rai-
sonnablement pas supposer qu'il ait laissé le roi prendre à
la femme de vingt-quatre ans ce que la jeune flUe de
quatorze avait eu de plus précieux.
Tout ce que nous venons de dire, au reste, n'a pour but
qu'une chose ; c'est de prouver à nos belles lectrices que
mieux vaut l'histoire écrite par les romanciers que l'histoire
écrite par les historiens, d'abord parce qu'elle est plus
vraie, et ensuite parce qu'elle est plus amusante.
En somme, a cette époque, veuve depuis vingt-six ans
de sou mari, maîtresse du roi Henri 11 depuis vingt et un
ans, Diane, malgré ses cinquante-huit ans bien comptés.
avait le teint le plus uni et le plus beau que l'on put voir,
de beaux cheveux bouclés du plus beau noir, une taille
admirablement prise, un cou et une gorge sans défauts.
C était au moins lavis du vieux connétable de Montmo-
rency, qui, bien (lu'àgé lui-même de soixanie-(luatre ans,
prétendait jouir auprès de la belle duchesse de privilèges
tout particuliers, qui eussent rendu le roi fort jaloux, s'il
n'était pas bien convenu que ce sont toujours les gens Inté-
ressés à savoir les premiers une chose qui ne la savent ja-
mais que les derniers, et qui quelquefois même ne la savent
pas du tout.
Qu'on nous pardonne cette longue digression liistorico-
criiique ; mais, si une femme de cette cour si gracieuse, si
lettrée et si galante en méritait la peine, c était assurément
celle qui avait fait porter ses couleuis de veuve, le blanc
et le noir, à son royal amant, et qui lui avait, grâce a son
beau nom païen de Diane, inspiré l'idée de prendre pour
armes un croissant avec cette devise : Donec totuin Impleat
orbem ■'
Nous avons dit que. derrière le roi Henri II, ayant à sa
droite madame Marguerite de France, et a sa gaudie la
duchesse de Valentinois, venait le dauphin François, ayant
lui, à sa droite sa sœur Elisabeth, et a sa gauche sa fiancée
Marie Stuart. •
Le dauphin avait quatorze ans ;' Elisatoeth, treize ; Marie
Stuart, treize : — quarante ans à eux trois.
Le dauphin était un entant faible et maladif, au teint
pâle, aux clieveux châtains, aux yeux atones et sans expres-
sion bien déterminée, excepté lorsqu'ils regardaient la
jeune Marie Stuart ; car alors ils s'animaient et prenaient
une expression de désir qui faisait de l'enfant un jeurte
homme. Au reste, peu enclin aux exei'cices violents qu'af-
fectionnait le roi sou père, il semblait en proie à une lan-
gueur incessante dont les médecins cliercbaient inutilement
la cause, que, guidés par les pamphlets du temps, ils eus-
sent trouvée peut-être dans le chapitre des Douze Césars.
où Suétone raconte les promenades en litière de Néron
avec sa mère .Xggriplne. Toutefois, liAtons-iious de dire que
eu sa double qualité d'étrangère et de catholique, Catherine
de Médjcis était fort détestée, et qu'il ne faudrait pas croire
sans examen à tout ce que disaient d'elle les pasquins, les
iiocls et les satires du temps, presque tous sortis des presses
calviniste's. La mort prématurée des jeunes princes François
et Charles, auxquels leur mère préférait Henri, ne contri-
bua pas peu à donner créance à tous ces méchants bruits
qui ont traversé les siècles, et sont arrivés jusqu'à nous
revêtus d une authenticité presque historique.
La princesse Elisabeth, quoiqu'elle eut un an de moins
que le dauphin, était bien plus une jeune fille qu'il n était
un jeune homme. Sa naissance avait été à la fois une joie
privée et un bonheur public ; car, au moment même où
elle vit le jour, la paix se signait entre le roi François I" et
le roi Henri Vlll. Ainsi celle qui devait, en se mariant,
apporter la paix avec l'Espagne, apportait, en naissant, la
paix avec l'.^ngleterre. Du reste, son père Henri II la tenait
en si grande estime de beauté et de caractère, que, ayant
marié \vant elle sa sœur cadette, madame Claude, au duc
de Lorraine, il répondit à quelqu'un qui lui remontrait le
tort que ce mariage faisait â son aînée : « Ma flUe Elisa-
beth n est point de celles qui se contentent d avoir un
duché pour dot; il lui faut, a elle, un royaume, et qui ne
soit pas des moindres, mais des plus grands et des plus no-
bles, au contraire, tant elle est noble et grande en tout! »
Elle eut le royaume promis, et avec lui, le malheur et la
mort.
Hélas ! un sort meilleur n'attendait pas cette belle Ma-
rie qui marchait à la gauche du dauphin, son fiancé!
Il y a des infortunes qui ont eu un tel retentissement,
qu'elles ont éveillé un écho par tout le monde, et qu'après
avoir attiré sur ceux qui en était l'objet les regards de leurs
contemporains, elles attirent encore sur eux, à travers les
siècles, chaque fois qu un nom prononcé les rappelle, les
yeux de la postérité.
Ainsi sont les malheurs un peu mérités de la belle Marie,
malheurs qui ont tellement dépassé la mesure ordinaire, que
les fautes, que les crimes même de la coupable ont dis-
paru devant l'exagération du cliatiment.
Mais, alors, nous l'avons dit, la petite reine d'Ecosse
poursuivait joyeusement sa route dans une vie attristée au
début par la mort de son père, le chevaleresque Jacques V :
sa mère portait pour elle cette couronne d'Ecosse pleine
d épines qui, selon la deruièi'e parole de son père, « par
fille était venue, et par fille s'en devait aller ! » Le 20 août
1548, elle était arrivée à Morlaix, et, pour la première fois
avait touché la terre de France, où se passèrent ses seuls
beaux jours. Elle apportait avec elle cette guirlande de
roses écossaises que l'on appelait les quatre Marie, qui
étaient du même âge, de la même année, du même mois
quelle, et qui avaient nom Marie Fleming. Marie Seaton.
Marie Livlngston et Marie Beaton. C'était, à cette épo-
que, une adorable enfant, et, peu à peu. en grandissant,
elle était devenue une adorable jeune fille. Ses oncles, les
Guise, qui croyaient voir en elle la ré.alisation de leurs vas-
tes projets ambitieux, et qui. non contents détendre leur
domination sur la France, retendaient, par Marie, sur
l'Ecosse, peut-être même sur l'Angleterre, l'entouraient d'un
véritable culte. .Vlnsi le cardinal de Lorraine écrivait à sa
sœur Marie de Guise :
« Votre fille est crue et croît tous les jours en bonté,
beauté et vertu ; le roi passe sou temps à deviser avec
elle, et elle le sait aussi bien entretenir de bons et sages
propos, comme ferait une femme de viugt-cinq ans. ■'
Au reste, c'était bien le bouton de cette rose ardente qui
devait s'ouvrir à l'amour et à la volupté. Ne sachant ri'ii
faire de ce qui ne lui plaisait pas, elle faisait, au Contran.',
avec passion tout ce qui hii plaisait: dansait-elle, c •
jusqu'à ce qu'elle tombât épuisét ; chevauchait-elle. c.
au galop, et jusqu'à ce que le meilleur coursier fût renilti :
assistait-elle à quelque concert, la musique lui causait des
frémissements électriques. Etincelante de pierreries, caressée.
adulée, adorée, elle était, à l'âge de treize ans. une des
merveilles de cette cour des '\"alois. si pleine de merveilles.
Catherine de Médicis. qui n'aimait pas grand'cliose à iiart
son fils Henri, disait: « Notre petite reinette écossaise n'a
qu'à sourire pour faire tourner toutes les tètes françaises: »
Ronsard disait :
Au milieu du printemps, entre le lis naquit
Son coi-ps. qui de blancheur les lis même vainquit;
Et les i-oses. qui sont du sang d Adonis teintes.
Furent, par sa couleur, de leiu- vermeil dépeintes;
Amour de ses beaux traits lui composa les yeux.
Et les Gi'âces, qui sont les trois filles des deux.
De leurs dons les plus beaux cette princesse ornèrent,
Et, pour la mieux servir, les cieux abandonnèrent.
Et. toutes ces charmantes louanges, elle pouvait, la royalef
enfant, en comprendre le? finesses: prose et vers navai'nit
peint de secrets poiir elle: elle parlait le grec, le 1 mu.
l'italien, l'anglais, l'espagnol et le français: de même Mie
la poésie et la science lui faisaient une couronne, les ami. s
arts réclamaient s. mi emi'nr:i;remrni I);ins ses voyag--^ 'f''
LE PAGE DU DUC DE SA\OIE
cour. .|ui la promenaient de résidence en vé'^idence pIIb
allait de Salm-Gcrmain a Chambord, de Chambord a Fon
ta.ncb eau. de Fontainebleau au Louvre : la "le (Teurls^aU
au n>,l,eu des plafonds du Primatke. des toUos . u T e"
des f.esques du Rosso., des cliefs-dceuvre de Léonar ,1e
Vlnc. des statues de Germain Pilon, des scul,m.res de Jean
n....j|... des monuments, des portiques, des chapelles de Ph
r, Delorme: s, men qu'on était tenté de cro re. la vo ™ t
c..' me'ëniet' ^f •"'''""'• ^' P'»'-'^"*. au m.l.eu de tome
.i> meiveilles du génie, que c était, non pas une création
a ppa.tenan a l'espèce bumaine. mais qielque métam r
pbose pareille a celle de Galatée. quelque Vénus dé"cée de
sa to.le. quelque Hébé descendue de son piédestal
..fj- ™«'"*«"a"'- "ous à qui manque le pinceau du peintre
r^eu'; e^n^rnt:'-beTuà.'-^ '"'""' "" '•'""^-'-' ^^^
HIe allait avoir quatorze ans. comme nous l'avons dit
-em tenait du lis. de la pêche et de la rose. ,?n peu
- du l,s peut-être que de tout le reste. Son front hiit
. u,l,é dans la partie supérieure, semblait le siè^e dune
■-".lé ftére. a la fois - mélange singulier! - pleine de
du.ueur. d intelligence et d'audace. On sentait que la voïonté
comprimée par ce front, tendue vers l'amour et le pla^s r'
bondirait au delà des passions ordinaires et s il le fanàu
pour contenter ses instincts voluptueux et deipotiqi.e'^ l'a
é^ramilUnTin'"' ""'■ """■ "'"^'"' ^'^'^ -.'end.^nrferm:
aait aquilm ainsi que ceux des Guise. Son oreille se dessi-
nait petite et enroulée comme une coquille de nacre irisée
do rose, sous sa tempe palpitante. Ses veux bruns de cette
e.nte qui flotte entre le marron et le violet, élaien d'uni
. eÛrfcr H A"""*"' "' •'""'••■^"' '""'"^ "^ flamme, sous
lleuis cils ohAtains. sous leurs sourcils dessinés avec une
Wte antique. Enfin, deux plis charmants achevaient A
«es deu.\ angles, une bouche aux lèvres pourpres f.émis-
antes, entrouvertes, qui, en souriant, .semblait répandre
joie autour d'elle, et qui surmontait un menton frais
,}^r\.T''"lf' ''' "*'■''" ^"""^ ""^^ contours dont l'impercep^
il le rebondissement se rattachait à urt cou onduleux et
^ '1 iité comme celui du cygne.
: Ile était celle que Ronsard et du Bellay nommaient leur
.,'."„'. '.""!;■• '""' *'•''" '^ "'•'' '"" devait, trente et un
ans plus tard, se poser .sur le billot de Fortheringav et que
dev.nit séparer du corps la hache du bourreau d'Elisabeth
Hélas ! SI un magicien fat venu dire à toute cette foule
..". regardait la ..nllante cavalcade s'enfoncer .^ns les
gr.inds arbres du parc de Saint-r.ermain le sort qui atten-
dait ces rois, ces princes, ces princesses, ces grands sei-
gneurs ces grandes dames, est-il une ve.ste de toile ou une
robe de bure qui ertt voulu échanger sa destinée contre
celle de ces beaux gentilshommes à pournoint de sole et
de velours ou de ces belles dames à corsage brodé de perles
et il jupe de brocart d'or? i^cjics
Laissons-les se perdre sous les voûtes sombres des marron-
mers et des hêtres, et revenons au château de Saint-Ger-
main, où nous avons dit que Catherine de .Médicis était
restée, sous le prétexte d'une légère indisposition
hA CH.ISSE DU ROt
A peine les pages et les écuyers, formant les derniers
rangs du cortège, eurent-ils disparu dans l'épaisseur des
taillis oui succèdent aux grands arbres, et qui à cette
époque, faisaient comme une ceinture au parc de Salnt-
'^■- iiiiain, que Catherine se relira du balcon, tirant .'i elle
' ' l'S et Henri, et. renvo.vant l'aîné à son professeur et
!■ ii,;t a SCS femmes, elle resta avec la petite Marguerite
•une encore pour que l'on s'Inquiétât de ce qu'elle
it voir et entendre.
venait d'éloigner ses deux fils, lorsque son valet de
: le de confiance entra, lui annonçant que les deux
. . iiiies attendues par elle étaient à ses ordres dans son
cabinet.
Elle se leva aussitôt, hésita un Instant pour savoir si elle
ne l'enverrait pas la princesse comme elle avait renvoyé les
petits princes; mais, jugeant sans doute sa présence peu
dangireuKe, elle la prit par la main, et s'avança vers son
cabinet.
Catherine de Médicis était, alors, une femme de trente-
Hit ans. de belle et riche taille et de grande ma.te.slé. Elle
• valt le visage agréable, le cou très be.111. les milii-- nngnl-
Ses yeux noirs étalent presque toujours à deml-vol-
epté lorsqu'elle avait besoin de lire au fond du cu'iir
adversaires : alors, leur regard avait le double bril-
i int et la double acuité de deux glaives tirés du fourreau
I plongés en même temps dans la même poitrine, où Ils
àbl" deTuretTe'r '"""'^ '"^ """ '"■''""« et rplTiri, e 'ô:
en -.' . ^ l*' raisons, contre la raison d'Etat Knlin
\: V^iucTrTnlTs '"'" "'^ "^ "'■^'•^••''-' ^'"^ -'' - ""'^^
Di^nfr^ittr'^ """ ""■ ^"" -"^^ *'^" '•»"-" ""
«,^^^l\T7' *'■ "*' '^ commencement de son mariage, elle
em été heureuse mère, épouse féconde, peut-être t'ût-elle
lutte, comme femme et comme reine, contre la belle du
chesse; mais sa stérilité l'abaissait au-dessous du rang dune
maîtresse : au lieu de lutter, elle .se courba, et, par soi,
humilité, acheta la protection de sa rivale
De plus, toute cette belle seigneurie d'épée, tous ces bru-
ants hommes de guerre qui n'estimaient la noblesse nue
lorsque c était une fleur pous.sée dans le sang, et cueillie
sur un champ de bataille, faisaient peu de cas de la race
commerçante des Médicis. On joiulK sur le nom et sur
les armes: leurs ancêtres étaient des médecins tnfdici ■
leur.s armes étaient, non pas des boulets de canon, comme
lis disaient, mais des pilules. .>rarie Stuart elle-même qui
caressait de sa Jolie main d'enfant la duchesse de Vaienti-
nois. en faisait parfois une griffe pour égratianer Catherine
— Venez-vous avec nous chez la marchniicle norentlne?
disait-elle au connétable de Montmorency.
Catherine dévorait tous ces outrages: elle attendait
Qu attendait-elle? Elle n'en savait certes rien elle-même.
Henri II. son royal époux, était du même âge qu'elle, et
d'une santé qui lui promettait de longs jours. N'importe
elle attendait avec l'entêtement du génie qui. .sentant et
appréciant sa propre valeur, comprend que. Dieu ne fai-
sant rien d'inutile. 1 avenir ne saurait lui manquer.
Elle s'était tournée, .nlors. du côté des Guise.
Henri, caractère faible, ne savait jamais être le maître
seul : tantôt il était le maître avec le connétable, et c'étaient
les Guise qui avaient le dessous: tantôt il était le maître
avec les Guise, et c'était le connétable qui était en défaveur.
Aussi avait-on fait sur le roi Henri II le quatrain suivant :
Sire, si vous laissez, comme Charles désire.
Comme Diane veut, par trop vous gouverner.
Fondre, pétrir, mollir, refondre et retourner ;
Stre, vous n'êtes plus, vous n'êtes plus que cire.
quant :\ Charles, c'était le car-
On sait quelle était Diane ;
dinal de Lorraine.
Au reste, noble et fière famille que celle de ces Guise,
rn jour que le duc Claude était venu, accompagné de ses
six fils, rendre hommage au roi François fer, à son lever
du Louvre, le roi lui avait dit : . Mon cousin, je vous tien*
pour un homme bien heureux de vous voir renaître, avant
que de mourir, dans une si belle et si riche postérité. ..
Et en effet, le duc Claude, en mourant, laissait après xiii
la famille la plus riche, la plus habile et la plus ambliieuse
du royaume. Ces six frères, présentés par leur père a F^.^n-
cois jer. avaient. A eux six. environ huit cent mille livres
de rente, c'est-à-dire plus de quatre millions de notre mon-
naie actuelle.
D'abord venait l'aîné, celui que l'on appela le duc Eraii-
çois. le nalafré. le grand duc de Guise enfin. Sa situation
à la cour était presque celle d'un prince du .sang. II avait
un aumônier, un argentier, huit .secrétaires, vingt pages,
quatre-vingts officiers ou gens de service, une vénerie dont
les chiens ne le cédaient qu'à la race grise du roi, dite
race royale : des écuries pleines de chevaux barbes qu'il
tirait d'Afrique, de Turquie et d'Espagne: des perchoirs
pleins de gerfauts et de faucons sans prix, lesquels lui
étalent envoyés par Soliman et par tous les princes infidèles.
qui lui en faisaient hommage sur sa renommée Le roi
de Navarre lui écrivait pour lui annoncer la naissance de
son flls, qui fut. depuis. Henri IV. Le connétable de Mont-
morency lui-même. le plus orgueilleux baron de .son temps,
lui écrivait, commençant sa lettre p;ir Morisrii/nfur, et la
terminant par Vntrc tri's humble et tri-s rihffssaul servlleitr :
et lui répondait : Mniisleur le eniuirlnble. et : Votre bien
1)011 ami; ce qui n'était pas .vrai, au reste, la maison de
Guise et la maison de Montmorency étant en guerre éter-
nelle.
Il faut avoir lu les chroniques du temps, soit qu'elles se
déroulent sous la plume aristocratique du sieur de Bran-
lôme. soit qu'elles s enregistrent, heure par heure, au jou"-
nal du grand auiliencler Pierre de l'EstolIIe. pour se faire
une Idée de la puissance de cette race privilégiée et tra-
gique, forte dans la rue comme sur le champ de bataille,
écoutée au milieu des carrefours des halles comme rians
les cabinets du Louvre, de Wlml'sor ou du V.ilir.Tii l,,is
•8
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
qu'elle parlait par la bouche du duc François surtout.
Faites-vous montrer au Musée d'artillerie la cuirasse que
cet aine des Guise portait au siège de Metz, et vous y ver-
rez la trace de cinq balles, dont trois eussent certainement
été mortelles, si elles ne fussent venues s'amortir contre
le rempart d'acier.
Aussi, était-ce une joie pour la population de Paris lors-
qu'il sortait de l'hôtel de Guise, et que. plus connu et plus
populaire que le roi lui-même, monté sur Fleur-de-Lis ou
Mouton — c'étaient ses deux chevaux favoris — avec son
pourpoint et ses chausses de soie cramoisie, son manteau
de velours, sa toque surmontée dune plume de la couleur
de son pourpoint, suivi de quatre cents gentilshommes, il
traversait les rues de la capitale. Alors, tous accouraient
sur son passage, les uns brisant des branches d'arbre, les
autres arrachant des fleurs, et jetant branches d'arbre et
fleurs sous les pieds de son cheval en criant :
— Vive notre duc !
Et lui, se dressant sur ses étriers, comme il faisait les
jours de bataille, pour voir plus loin et attirer les coups
à lui. ou se penchant à droite et â gauche, saluant cour-
toisement les femmes, les hommes et les vieillards, souriant
aux jeunes filles, caressant les enfants, lui était le vrai
roi, non pas du Louvre, de Saint-Germain, de Fontainebleau
ou des Tournelles. mais le roi des rues, des carrefours, des
halles ; vrai roi. roi réel, puisqu'il était le roi des cœurs !
Aussi, au risque de rompre la trêve dont la France avait
si grand besoin, quand le pape Paul III. — à propos dune
querelle particulière avec les Colonna, que l'appui qu'ils
avaient espéré trouver dans Philippe II avait rendus assez
hardis pour prendre les armes contre le saint-siège, —
quand le pape, disons-nous, à propos de cette querelle, dé-
clara le roi d'Espagne déchu de sa royauté de Xaples. et
offrit cette royauté a Henri II. le roi n'hésita pas à nommer
général en chef de l'armée qu'il envoyait en Italie le duc
François de Guise.
Il est vrai que, à cette occasion, et pour la première fois
peut-être. Guise et Montmorency se trouvaient d'accord.
François de Guise hors de France. Anne de Montmorency se
trouvait le premier personnage du royaume ; et. tandis "que
le grand capitaine poursuivait au delà des monts ses pro-
jets de gloire, lui, qui se croyait un grand politique, pour-
suivait û la cour ses projets d'ambition, dont le plus ardent
était, pour le moment, de marier son fils à madame Diane,
fille légitime de la duchesse de Valentiuois. et veuve du duc
de Castro, de la maison de Faruèse, tué à l'assaut d'Hesdin.
.\I. le duc Françoise de Guise était donc à Rome, guer-
royant contre le duc d'Albe.
Après le duc François de Guise venait le cardinal de
Lorraine, grand seigneur d'Eglise qui le cédait de bien peu
à son frère, et que Pie V appelait le pape d'au delà des
monts C'était, comme dit l'auteur de l'Histoire de Marin
Sluart, un négociateur à deux trancliants. fier comme un
Guise, délié comme un Italien. Plus tard, il devait conce-
voir, mtirir et mettre à exécution cette grande idée de la
Ligue, qui fit monter pas à pas à son neveu les degrés du
trône, jusqu'au moment ov1 oncle et neveu furent frappés
par l'épée des quarante-cinq. Lorsque les six Guise étaient
à la cour, les quatre plus jeunes, le duc d'Aumale. le grand
prieur. le marquis d'Elbeuf et le cardinal de Guise, ne man-
quaient jamais de venir d'abord au lever du cardinal Char-
les ; puis ensuite, tous cinq allaient au lever du duc Fran-
çois, qui les conduisait chez le roi.
Au reste, tous deux avaient, l'un en homme de guerre,
l'autre en homme d'Eglise, dressé leurs batteries pour l'ave-
nir : le duc François s'était fait Je maitre du roi. le cardinal
Charles s'était fait l'amant de la reine. Le grave l'Estoille
raconte le fait de manière à ce que le plus incrédule lecteur
ne conserve aucun doute sur ce point. .. Un de mes amis,
dit-il, m'a conté que. estant couché avec le valet du cardinal
dans une pièce qui entroit en celle de la royne mère, il
vit, vers le minuit, ledit cardinal, avec une robe de cham-
bre seulement sur les épaules, qui passoit pour aller voir
la royne, et que son ami lui dit que, s'il parloit de ce qu'il
avûit vu, il y perdroit la vie. »
Quant aux quatre autres princes de la maison de Guise,
qui jouent un rôle presque nul dans le courant de cette his-
toire, leur portrait nous mènerait trop loin. Bornons-nous
donc, tout insuffisants qu'ils sont, a ceux que nous venons
de tracer du duc François et du cardinal Charles.
C'était ce cardinal Charles que l'on avait vu. la nuit, se
rendant ihe.z ta rinjnc arec une robe de el(aml)re seulement
sur les éiiaules, qui attendait Catherine de Médicis dans son
cabinet.
Catherine savait le trouver là ; mais elle ignorait qu'il n'y
ffit point seul.
En effet, il était accompagné d'un jeune homme de vingt-
cinq à vingt-six ans. élégamment vêtu, quoiqu'il fût visible-
ment en habit de voyage.
— Ah ! c'est vous, monsieur de Nemours : s'écria la reine
en apercevant le jeune homme ; vous arrivez d'Italie
Quelles nouvelles de Rome ?
— Mauvaises, madame ! répondit le cardinal, tandis qu?
le duc de Nemours saluait la reine.
— Mauvaises !.-.. Notre cher cousin le duc de Guise aurait-
il été battu? demanda Catherine. Prenez garde! vous me
diriez oui, que je répondrais non, tant je tiens la chose
pour impossible !
— Non, madame, répondit le duc de Nemours, M. de
Guise n'a point été battu; comme vous dites, c'est chose
impossible ! Mais il est trahi par les Caraffa, abandonné par
le pape lui-même, et il m'a dépêché au roi afin de lui dire
que la position n'était plus tenable pour sa gloire, ni pour
celle de la France, et qu'il demandait ou des renforts ou son
rappel.
— Et. selon nos conventions, madame, dit le cardinal, je
vous ai d'abord conduit M. de Nemours.
— Mais, dit Catherine, le rappel de M. de Guise, f"st
l'abandon des prétentions du roi de France sur le royaume
de Naples, et de mes prétentions, à moi. sur le duché de
Toscane
— Oui. dit le cardinal : mais, remarquez bien, madame,
que nous ne pouvons tarder à avoir la guerre en France,
et que. alors, ce n'est plus Naples et Florence qu'il s'agit de
reconquérir, c'est Paris qu'il s'agit de protéger,
— Comment. Paris? Vous riez, monsieur le cardinal! Il
me semble que la France peut défendre la France, et que
Paris se protège tout seul.
— .Je crains que vous ne soyez dans l'erreur, madame,
répondit le cardinal. Le meilleur de nos troupes, comptant
sur la trêve, a passé en Italie, avec mon frère, et. certes,
sans la conduite ambiguë du cardinal Caraffa. sans la tra-
hison du duc de Parme, qui a oublié ce qu'il devait au roi
de France pour passer au parti de l'empereur, les progrès
que l'on eijt faits du côté de Naples. et le besoin que le roi
Philippe II eût eu de se dégarnir à son tour pour protéger
Naples. nous eût sauvegardés d'une attaque ; mais, aujour-
d'hui que Piiilippe II est assuré que ce qu'il a d'hommes en
Italie suffit pour nous tenir en échec, il tournera les yeux
du côté de la France, et ne manquera pas de profiter de s.'i
faiblesse ; sans compter que le neveu de M. le connétable
vient de faire une équipée qui donnera à cette rupture de
trêve par le roi d'Espagne une apparence de justice.
— Veus voulez parler de son entreprise sur Douai? dit
Catherine.
— .Justement.
— Ecoutez, dit la reine, vous savez (fue je n'aime pas
l'amiral plus que vous ne l'aimez vous-même; ainsi, démo-
lissez-le de votre côté, je ne vous en empêcherai pas ; mais.
au contraire, j'y aiderai de toute ma puissance.
— En attendant, que décidez-vous? dit le cardinal.
Et voyaut que Catlierine hésitait :
— Oh : continua-t-il. vous pouvez parler devant M. de Ne-
mours : lui aussi est de Savoie, mais autant notre ami que
le prince Emmanuel-Philibert, son cousin, est notre ennemi
— Décidez vous-même, mon cher cardinal, répondit Ca-
terine en jetant un regard oblique au prélat ; je ne suis
qu'une femme dont le faible esprit n'entend pas grand -
chose à la politique... Ainsi décidez.
Le cardinal avait compris le coup d'ceil de Catherine :
pour elle, il n'y avait pas d'amis, il n'y avait que des com-
plices.
— N'importe, dit Charles de Cuise, avancez toujours un
avis, madame, et je me permettrai de le combattre, s'il se
trouve en contradiction avec le mien.
— Eh bien, je pense, dit Catherine, que le roi, étant le
seul chef de l'Etat, est le seul qui doit être prévenu avant
tous des choses importantes... A mon avis donc, si M. le duc
n'est pas trop fatigué, il doit prendre un cheval, rejoindr.-
le roi, quelque part qu'il se trouve, et lui trausmeltre. avant
personne, les nouvelles dont votre bienveillante amitié pour
moi. mon cher cardinal, m'a faite, à mon grand regret,
maltre.sse avant lui.
Le cardinal se retourna vers le duc de Nemours comme
pour l'interroger.
Jlais celui-ci. s'inclinant :
— Je ne suis jamais fatigué, monseigneur, dit-il, lorsqu'il
s'agit du service du roi.
— En ce cas. dit le cardinal, je vais vous faire donner
un cheval, et. à tout hasard, prévenir les secrétaires qu'il y
aura conseil citez le roi à son retour de la chasse... Venez,
monsieur de Nemours.
Le jeune duc .salua respectueusement la reine, et il s'ap-
prêtait à suivre M. le cardinal de Lorraine, lorsque Cathe-
rine toucha légèrement le bras de ce dernier.
— Passez devant, monsieur de Nemours, dit Charles de
Guise.
— Monseigneur... fit Jacciues de Nemours hésitant.-
— Je vous en prie.
— Et moi. dit la reine en lui tendant sa belle main, je
vous l'ordonne, monsieur le duc
Le duc, comprenant que, sans doute, la reine avait un
f
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
49
dernier mot à dire au cardinal, ne fit plus de difficulté
(inbéir, et. baisant la maia de la reine, il sortit le premier,
; ■..■~ant à dessein retomber la tapisserie derrière lui.
yue vouliez-vous me dire, ma chère reine? demanda
le cardinal.
— Je voulais vous dire, répondit Catherine, que le bon
roi Louis onzième, qui, en échange de cinq cent mille écus
qu il lui avait prêtés, a donné à notre aïeul Laurent de
Médicis la perroission de mettre trois Heurs de lis dans nos
armes, avait l'habitude de répéter ; .< Si mon bonnet de nuit
Ce cavalier était un chasseur qui essayait évidemment de
s'orienter.
Si perdu que fût ce chasseur, il devait en savoir, sur
l'endroit probable où Ion trouverait le roi. encore plus que
le jeune duc. arrivé d'Italie depuis une demi-heure à peine
Aussi .\1. de Nemoui's all;i-t-il droit au chasseur.
Celui-ci, voyant, de son côté, un cavalier se rapprocher
de lui, et pensant avoir affaire à quelqu un qui pourrait le
renseigner sur la marche de la chasse, fit aussi quelques pas
en av,int.
'il
La lame s'enfonça jusqu'il la garde dans le corps du sanglier.
avait mon secret, je brûlerais mon bonnet de nuit : » Médi-
tez cette maxime du bon roi Louis onzième, mon cher car-
dinal... Vous êtes trop confiant :
Le cardinal sourit de l'avis qui lui était donné : lui qui
passait pour le politique le plus défiant de l'époque, avait
rencontré défiance plus grande que la sienne.
Il est vrai que c'était dans la Florentine Catherine de
Médicis.
Le cardinal franchit à son tour le rempart de tapisserie,
et vit le prudent jeune homme, qui, afin de ne pas être ac-
cusé de curiosité, l'attendait à di.t pas en avant dans le
corridor.
Tous deux descendirent jusque dans la cour, où Charles
de Guise donna l'ordre a un page des écuries d'amener à
1 instant même un cheval tout équipé.
Le page revint cinq minutes après, conduisant le cheval
Nemours se mit en selle avec l'élégance d'un cavalier con-
M-imme. et s'élança au galop par la grande allée du parc.
Le jeune homme s'était informé de la direction qu'avait
I ri'e la chasse, et il lui avait été répondu que l'on avait dû
anaquer l'animal pr?s de la route de Poissy.
11 avait donc dirigé sa course de ce côté, espérant que,
une fois arrivé au lancer, le bruit du cor le guiderait vers
le point où serait le roi.
Mais, aux environs de la route de Poissy, il ne vit et n'en-
tendit rien.
In biicheron interrogé lui dit que la chasse s'était em-
|.. .rtée du côté de Conflans.
11 tourna aussitôt son cheval du côté Indiqué.
.■\u bout d'un quart d'heure, en croisant une route trans-
versale, il aperçut, au milieu d'un carrefour voisin, un ca-
valier qui se dressait sur ses* étriers pour voir de plus loin,
et qui approchait sa main de son oreille pour mieux enten-
dre.
Mais bientôt tous deux, d'un même mouvement èperon-
nèrent leurs chevaux : ils venaient de se reconnaitre.
Le cha.sseur perdu, qui essayait de s orienter en se levant
sur ses étriers pour voir, et en rapprochant sa main de
son oreille pour entendre, était le capitaine de la garde
écossaise.
Les deux cavaliers s'abordèrent avec cettç familiarité cour-
toise qui distinguait les jeunes seigneurs de l'époque. D'ail-
leurs, l'un, le duc de Nemours, était de maison priuiière,
c'est '\Tai ; mais l'autre, le comte de Montgomery, était de
la plus vieille noblesse normande, descendant de ce Roger
de Montgomery qui avait accompagné Guillaume le Bâtard
à la conquête de l'Angleterre.
Or, a cette époque, il existait en France quelques vieux
noms qui se croyaient les égaux des noms les plus puissants
el les plus glorieux, malgré 1 infériorité des titres qu'ils por-
taient. Ainsi était-il des Montmorency, qui ne se titraient
que de baron ; des Rolian, qui n'étaient que seigneurs ; des
Coucy, qui n'étaient que sires, et des Montgomery, qui
n'étaient que comtes.
Comme l'avait pensé le duc de Nemours. Montgomery
avait perdu la chas.çe. et cherchait à s'orienter.
Au reste, l'endroit où ils se trouvaient était bien choisi
pour cela, puisque c'était un carrefour placé sur une hati-
teur vers laquelle tous les bruits devaient monter, el domi-
nant cinq ou six roules par lesquelles, en se faisant battre,
ne pouvait manquer de passer l'animal.
Les deux jeunes gens, qui s'étaient quittés depuis plus de
six mois déjà, avaient, au reste, mille questions importantes
a se faire : Montgomery au sujet de l'armée et des beiles
entreprises de guerre que devait naturellement tenter M de
Guise : l'autre au sujet de la cour de France et des belles
aventures d amour qui devaient s'y accomplir.
. Ils étaient au plus chaud de cette intéressante conversation,
50
ALEîCAXDRE DUMAS ILLUSTRÉ
lorsque le comte de Monlgomery posa sa main sur le bras
du duc.
Il avait cru entendre les abois éloignés de la meute.
Tous deux écoutùrent. Le comte ne sétali uns trompé: à
l'extrémité dune allée immense, ils virent tout a coup pas-
ser, rapide comme une Hèche, un énorme sanglier ; puis, à
cinquante pas derrière lui, les plus arcleius des chiens, puis
le gros de la meute, puis les traînards.
A l'instant même, Montgomery porta son cor a sa bouche
et sonna la vue, afui de rallier ceux qui, comme lui. pou-
vaient être égarés ; et le nombre devait en être grand, car
sur la trace de l'animal passèrent trois personnes seulement,
un homme et deux femmes.
Dans 1 liomme, à lardeur avec laquelle il poussait .son che-
val, les deux officiers crurent reconnaître le roi : mais la
distance était si grande, qu'il leur tut impossible de dire
quelles étaient les deux hardies amazones qui le suivaient
de si près.
Tout le reste de la chasse semblait égaré.
Le duc de Nemours et le comte de ilontgomery s'élancè
rent dans une allée qui, vu la direction suivie par l'animal,
leur permettait de couper la chasse à angle droit-.
Le roi avait, en effet, attaqué, près de la route de Poissr
la Ijôte. <iui. en termes de vénerie, était ce qu cm appelle un
raijol. Celle-ci avait débûché avec cette roideur qui caracté»
rise les vieux animaux, et avait piqué droit sur Conllans
Le roi était parti aussitôt sur sa trace en sonnant le lancer
et toute la cour avait suivi le roi.
Mais les sangliers sont mauvais courtisans : celui auquel
on avait, pour le moment, affaire, au lieu de choisir les
gi-andes futaies et les belles routes, s'était lancé dans les
taillis les plus fourrés, et dans les ronciers les plus épais ■
d'où II était résulté que. au bout d'un quart d'heure il n'y
avait plus, derrière le roi, que les chasseurs les plus achar-
nés, et que, de foutes les dames, trois seulement tenaient
bon: c'étaient madame .Marsrueiiie, sœur du roi Diane de
Poitiers et la petite reinette ilai-ie Stuart, comme lappelaft
Catherine.
-Malgré le courage' des illustres chasseurs et chasseres-ses
■me nous venons de nommer. les difficultés du terrain
1 épaisseur du bois, qui obligeait les cavaliers à faire des
détours, la hauteur des ronciers, qu'il était impossible de
franchir, avaient bientôt permis au sanglier et aux chiens
de se perdre dans l'éloignement : mais, à l'extrémité de la
foret, l'animal avait trouvé le mur, et force lui avait été
de revenir sur ses pas.
Le roi, un instant distancé, mais sûr de sa race de chiens
gris. S'était donc arrêté ; ce qui t.vait donné le temps a quel-
ques, chasseurs de le rejoindre ; mais bientôt les abois
s étaient fait entendre de nouveau.
La portion de forêt vers laquelle se dirigeait l'animal était
mieux éclaircle que l'autre ; il en résulta que, cette fois le
roi put reprendre sa poursuite avec chance de la mener â
Seulement, 11 arriva ce qui était arrivé dix minutes aupa-
ravant : chacun ne tint que selon sa force et son courage
D'ailleurs, au milieu de cette cour, toute composée de beaux
seigneurs et de galantes dames, beaucoup peut-être restaient
en arrière, qui n'y étaient pas absolument forcés par la
pares.se de leurs chevaux, par l'épaisseur du bois ou par les
inégalités du terrain, et c'est ce que prouvaient clairement
les groupes, que Ion rencontrait arrêtés à l'angle des allées
et au milieu des carrefours, et qui semblaient plus attentifs
a suli-re les conversations engagées qu à écouler l'alioi de^
chiens ou le cor des piqueurs.
Voilà comment, lorsque l'animal avait passé en vue de
-Montgomery et de Nemours, II se trouvait n'être suivi que
(1 un cavalier dans lequel les jeunes gens avaient cru recon-
naître le roi, et de deux dames qu'ils n'avaient pas recon-
C'était, en effet, le roi qui, avec son ardeur ordinaire
vou ait arriver le premier à l'acculée, c'est-à-dire au moment
ou le .sanglier s'acculerait à quelque arbre, à quelque ron-
cier, à quelque roc. et ferait têie aux chiens
Les deux amazones qui le suivaient étalent madame de
\alentliiois et la petite reine Marie, lune la meilleure
I autre la plus hardie cavalière de toute la cour.
Au reste, le sanglier commençait à se lasser; il était évi-
dent qu'il ne tarderait point a tenir ; déjà les chiens les plus
ardents lui soufflaient au poil.
Pendant un quart d heure encore, cependant il essaya
d'échapper par la fuite à ses ennemis ; mais, se sentant de
plus en plus rejoint, il résolut de faire une belle mort une
véritable mort de sanirller. el. ayant trouve une r.icine
d arbre à sa commodité, il s'y accula en grognant et en
faisant claquer ses m.àchoires lune contre l'autre.
A peine y fut-il, que toute la meute se rua sur lui et
indiqua, par ses abois redoublés, que l'animal f:usait léle
A ces abois se mêla bientôt le cor du roi Henri était
arrivé, suivant d'anssi prés les chiens que les chiens eux-
mêmes suivaient 1 animal.
11 regarda autour de lui tout en sonnant, cherchant son
porte-arquebuse ; mais il avait distancé jusqu'aux plus achar-
nés piqueurs, jusqu'à ceux-là mêmes dont le devoir était de
ne jamais le quitter, et ne vit, accourant de toute la vitesse
de leurs chevaux, que Diane et Marie Stuart. qui avalent
nous l'avons dit, tenu l)on.
Pas une boucle de la chevelure de la belle duchesse de
Valentinois u était dérangée, et son toquet de velours était
fixé au sommet de sa tète avec autant de fermeté qu au mo-
ment du départ.
Quant à la petite Marie, elle avait perdu voile et toque!
et ses beaux cheveux châtains, épars au vent, attestaieiu
comme le pourpre charmant de ses joues, de I ardeur de ~:.
course.
Aux sons prolongés que le roi tirait de son cor. l'arque-
busier accourut, une arquebuse à la main, l'autre à l'arçon
de sa selle.
Derrière lui, à travers l'épaisseur des bois, on voyait bril-
ler, se rapprochant, les broderies d'or et les vives couleurs
des robes, des pourpoints et des manteaux.
C'étaient les chasseurs qui arrivaient de tous côtés.
L'animal faisait de son mieux : attaqué a la fois par
soixante chiens, il tenait tête a tous ses ennemis. Il est vrai
que, tandis que les dents les plus aiguës Sémoussaient sur
son poil ruguevLx, chacun de ses coups de boutoir, à lui,
faisait une blessure profonde à celui de ses adversaires qui
en elait atteint ; mais, quoique mortellemeut blessés, quoique
perdant tout leur sang, quoique les entrailles traînantes, les
an$ du roi. comme on les appelait, étaient de si noble race,
qu'ils ne revenaient cpie plus acharnés au combat, et qu'oii
ne connaissait les blessés qu'aux taches de sang plus nom
breuses qui marbraient ce mouvant tapis.
Le roi comprit qu'il était temps de mettre fin à la bou-
cherie, ou qu'il allait y perdre ses meilleurs chiens.
Il jeta son cor, et fit signe qu'on lui dounât son anpu
buse.
La mèche était allumée d'avance; l'arquebusier n'eut dnu
qu'à présenter l'arme au roi.
Henri était excellent tireur, et manquait rarement son
coup.
L'arquebuse à la main, il s'avança à la distance de vingt
cinq pas à peu près du sanglier, dont les yeux brillaien
comme deux charbons ardents.
Il visa entre les yeux de l'animal, et lâcha le coup.
L'animal avait reçu la décharge à la tête : mais un mouv
ment qu'il avait fait au moment où le roi appuyait sur hi
défente, avait présenté son front de biais : la balle avait
glissé sur 1 os, et avait été tuer un des chiens.
On^ pouvait voir sur la hure du sanglier, entre l'oeli et
l'oreille, la traînée du sang indiquant le passage de la
balle.
Henri demeura un instant étonné que l'animal ne fût pas
tombé sur le coup, tandis que son cheval, tout frissonnant,
plié sur les jarrets de derrière, piétinait des pieds de devant.
Il tendit au piqueur l'arquebuse déchargée en demandant
l'autre.
L'antre était tout amorcée et tout allumée ; le piqueur la
lui donna.
Le roi la prit et porta la crosse à son épaule.
Mais, avant qu'il eût eu le temps de viser, le .sanglier, ne
voulant, sans doute, pas attendre le hasard d'un second couji.
donna une violente secousse aux chiens qui 1 entouraient.
ouvrit au milieu de la meute un sillon sanglant, et, rapide
comme 1 éclair, passa entre les jambes du cheval du roi, qui
se dressa sur sfs pieds de derrière en poussant un hennis-
sement de douleur, montra son ventre ouvert d'où ruisselait
le sang et tombaient les entrailles, et, s'abalssant aussitôt,
engagea le roi sous lui.
Tout cela avait été si instantané, que pas un des specta-
teurs n'avait songé à s'élancer au devant du sanglier, qui
était revenu sur le roi. avant même que celui-ci eût eu le
temps de tirer son coutern de chasse
Henri essaya d'y porter la main : mais la chose était
impossible : le couteau de chasse était engagé lui-même sous
le côté gauche du roi.
Si brave qu'il fût, le roi ouvrait déjà la bouche pour crier
à laide, — car la tête hideuse du sanglier, avec .ses yeux de
braise, sa gueule sanglante et ses délenses acérées, n'était
plus qu'à quelques pouces, — quand, tout à coup, il enten-
dit â son oreille une voix qui. de cet accent ferme auquel
11 n'y a point à se méprendre, lui disait :
— Ne bougez pas, sire : je réponds de tout !
Puis il sentit un bras qui soulevait le sien, et il vit p.asser.
comme un éclair, une lame large et aiguë qui. au défaut de
l'épaule, alla s'enfoncer jusqu'à la garde dans le corps du
sanglier.
En même temps, deux br.is vigonretix tiraient Henri fii
arriére, ne laissant exposé aux coups de l'animal expira;.:
que le nouvel adversaire qui venait de le frapper au cceur
Celui qui tirait le roi en arrière, c'était le duc de Nenioin-
Celui qui, un genou en terre et le bras tendu, venait ik
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
Gl
trapper an cœuT le saugliei-. c'était le comte de Monlgomery.
Le comte de Mongomeiy lira sou épée du corps de l'ani-
mal. 1 .s-iuya sur le prazou vert et touffu, la remit au loiir-
reau. et, s'approchant de Henri II, comme si rien d'extra-
ordinaire ne se lût passé:
— sire, dît-il. J'ai l'honneur de présenter au roi M. le duc
de Nemours, qui vient de par delà les monts, et qui apporte
au roi tlci nouvelles de M. le duc de Guise et de sa brave
armée d Italie
111
CO.NSÊT.\BLE ET CARDINAL
Uiux lieuri-5 après la scène que nous venons de décrire ;
1 émotion privée ou offlcielle apaisée dans le cœur des assis-
tants. les félicitations faites à Gabriel de Lorges, comte de
Montgomery. et à Jacques de Savoie, duc de Nemoiu-s. les
deux sauveurs du roi. sur le courage et l'adresse qu'ils
avaient déployés dans cette occasion ; la curée, — chose
imiiortante, que les plus graves afTaires ne permettaient pas
■ !•■ n.jliger, — accomplie dans la grande cour du château on
I !■ ■ lice du roi, de la reine et de tous les seigneurs et dames
I 1 •lits a Saint-Germain, Henri II, le visage souriant
Lûmme 1 est celui d'un homme qui vient d'échapper a tin
danser de mort, et qui se sent d'autant plus plein de vie
et de -.TTité que ce danger a été plus grand, Henri II, disons-
ru. n- .:, . •it dans son cabinet, oti l'attendaient, outre ses
conseili. I- ordinaires, le cardinal Charles de Lorraine et le
connétable de Montmorency.
Nous avons deux où trois fois déjà nommé le connétable
de Montmorency ; mais nous avons négligé de faire pour lui
ce que nous avons fait pour les autres héros de cette his-
toire, c'est-a-dire de lexhumer de sa tombe, et de le faire
poser devant nos lecteurs ainsi que ce grand connétable de
Dourbon que ses soldats portèrent, après sa mort, chez un
peintre, afin que celui-ci leur en fît un portrait debout et
tout armé, comme s il efit été vivant.
.\nne de Montmorency était, alors, le chef de cette vieille
famille de barons chrétiens ou barons de France, comme Ils
s'intitulaient, issue de Bouchard de Montmorency, et qui
a fourni dix connétables au royaume.
Il s'appelait et se qualihaii Anne de Montmorency, duc,
inir. mii-'clial, grand-maître, connétable et premier baron
di- Iri. chevalier de Saint-Michel et de la Jarretière:
c.TiiKiiir (le- cent hommes des ordonnances du roi; gouver-
neur et lieutenant général du Languedoc ; comte de Beau-
mont, de Dammanin. de la Fère-en-Tardenois et de Châ-
tiTiiiliriant : vicomte de Melun et de Montreuil : baron d'Am-
vill. de Préaux, de Montbron, d'Offemont. de Mello. de
Cil it -aunenf, de la Rochepot, de Dangu, de Méru, de ïhoré,
(le S:ivoisy, de Gourville. de Derval, de Chanceaux, de
U.ii_.- d'Vspremonf. de Maintenay. seigneur d'Econen, de
rii:i;! ; ■ nsle-.\dam. de Conflans-Sainte-Honorine, de
N,... ii.ionilois. de Complègne, de Gandelu, de Ma-
ri-1,> ù- ...i.urout.
r. inme on volt par celte nomenclature de titres, le roi
II. r.iit être rol dans Paris, mais Montmorency était duc.
I i:i haron. tout autour de Paris: si bien que la royaiii.'
Si iiililait emprisonnée dans ses duchés, comtés et baron-
nie-
Xé en 14s)3. c'était, à l'époque où nous sommes arrivés.
lin vieillard de soixante-quatre ans qnl. tout en paraissant
son âge. avait la force et la verdeur d'un homme de trente.
Vi.l.Mt et brutal, il avait toutes les grossières qualités du
^ il lî !" miiage aveugle. l'Ignorance du danger. 1 Insou-
. I iii • : i iirue. de la faim et de la soif. Plein d'orgeull,
II i :: ! .Il , i iii'. 11 ne cédait le pas qu'an duc de Guise, mais
I >• o comme nj-ince de Lorraine, car, comme général et
ciiiniandant d'expédition, 11 se croyait bien au-dessus du
dil. i.scur de .^^ct^ et du vaincpieur de Renty. Pour lui.
M '; II n él.Tit que le ]ii'til i/inilre : François I"" avait été
I.- ijiiiKd maître, et il n'en voulait pas reconnaître d'autre.
Courtisan étrange, ambitieux obstiné, 11 obtenait, au profit
de sa fortune et de sa grandeur, à force de rebuffades et de
!.. . ' .' qu'un autre eiit obtenu à force de souplesse
. le. .\u reste, Diane de Valenllnols l'aidait fort
lit; i.esoamc, où, sans elle, il eût échoué: venant
il. 1 11 sa douce voix, son doux regard et son doux
VI. immodalt tout ce ffue la colère éternelle du
^.,11 I 11. I iviit brisé. Il s'était déjà trouvé A quatre grandes
|.r:!illes. et dans chacune II avait fait l'ouvrage d'un
vi;;. ureux homme d'armes, mais dans aucune l'œuvre
il un chef intelligent. Ces (luatre batailles, c'étaient,
d'abord, relie de Ravenne : il avait, alors, dix-hult ans.
et suivait pour son plaisir, et en amateur, ce que l'on
appelait l'éiendard général, et qui n'était rien autre chose
que le guiilon des volontaires; la seconde était celle de
Marignan il y commandait une compagnie de cent hommes
d'armes, et il aurait pu se vanter (jue les plus vigoureux
I coups d'épéê et de mas.se. y avaient été donnés de sa main.
! s'il n'eût eu près de lui. et souvent devant lui, son grand
martre Fi'ançois 1-r, cette espèce de géant centlmane qui.
de son cOté, eût fait la conquête du monde, si cette con-
quête eût été dévolue a celui qui frappait le plus fort et
le plus dru, comme on disait dans ce temps-là : la troi-
sième était celle de la Bu oque. où il était colonel des
Suisses, où il combattit la pique au poing, et où H lut
laissé pour mort ; enlin, bi quatru'me était celle de Pavie : il
était alors devenu maréchal de France par la mort de M. de
Chatillon, son beau-frère ; ne se doutant pas que la bataille
dût avoir lieu le lendemain, il était parti la nuit pour
faire une reconnaissance ; au bruit du canon, 11 revint et
fut pris comme les autres, dit Brantôme; — et, en effet,
à cette fatale défaite de Pavie. tout le monde fut pris,
même le roi.
Tout au contraire de M. de Guise, qui avait dans la
bourgeoisie et dans la robe de glandes sympathies, le coniié-
lable delesialt les boui-geois, et exécrait les robins. Eu
aucune occasion, il ne manquait de rabrouer les uns et les
autres, .\ussl. un jour qu'il faisait très chaud, un prési-
dent étant venu lui parler au sujet de sa charge, M. de
Montmorency le reçut le bonnet a la main, et lui dit :
— Voyons, monsieur le président, dégoisez-moi ce que
vous avez à me raconter, et couvrez-vous.
Mais le président, croyant que c'était pour lui lalre
honneur <iue M. de Montmorency se tenait lui-même la
tète découverte, répondit :
— Monsieur, je ne me couvrirai pas, croyez-le bien, que
vous ne soyez couvert vous-même.
Alors, le connétable :
— Que vous êtes un grand sot. monsieur! lui dlt-u
Croyez-vous, par hasard, que je me tienne de-couvert pour
l'amour de vous? Non point, et c'est pour mon aise, mon
ami. attendu que je meurs de chaud... Je vous écoute;
parlez.
Sur quoi. le président, tout ébahi, ne fit que balbutier ;
et, alors. M. de Montmorency :
— Vous êtes un imbécile, monsieur le président ! lut
dit-il. Retournez chez vous, apprenez-y votre loi.on. et. quand
\uus la saurez, revenez nie trouver mais point auparavant.
Et II lui tourna les talons.
Les gens de Bordeaux s'étant révoltés et ayant tué leur
gouverneur, le connétable fut envoyé contre eux. Eux, le
sentant venir, et tremblant que les représailles ne fiis.*ent
terribles, allèrent au-devant de lui jusqu'à deux Journées,
lui portant les clefs de la ville.
Mais lui, à cheval et tout armé :
— Aile?, messieurs de Bordeaux, dit-il, allez avec vos
clefs; je n'en ai que faire.
Et. leur montrant ses canons :
— Tenez, en voici que je mène avec moi. et qui feront
■ une autre ouverture que les vôtres... Ah! Je vais vou>
apprendre à vous rebeller contre le roi. et à tuer son
, gouverneur et son lieutenant ! Sachez que je vous ferai
tous pendre l
Et il tint parole.
A Bordeaux. M. de Strozzi, qui avait manœuvré, la
veille, avec ses gens devant lui, le vint voir pour lui
rendre hommage, quoiqu'il fût parent de la reine. Dès qu'il
l'apeiTui. M. de Montmoi-ency lui cria:
— Eh ! bonjour, Strozzi : vos gens ont fait merveille hier.
et étalent vraiment beaux à voir ; aussi toucheront-us
aujourd'hui de l'argent, je l'ai commandé.
— Merci, monsieur le connétable, répondit M. de Strozzi ;
je suis on ne iieut plus content de vous trouver satisfait
d'eux, car J'ai une prière à vous adresser de leur part.
— Laquelle. Strozzi ? Dites ?
— C'est que le bols est cher en cette ville, et qu'Us se
ruinent pour en acheter, attendu le froid qu'il fait ; ils
vous prient donc de leur donner un navire qui est sur la
grève, qui ne vaut plus rien, et qu'on appelle le Montréal.
pour le mettre en pièces, et s'en chauffer.
— Oui-da : je le veux ; dit le connétable ; qu'ils y aillent
au plus vite, menant avec eux leurs goujats, et qu'ils K-
mettcnt en morceaux, et s'en chauffent très-bien, car c'est
mon plaisir.
.Mais voilà que. pendant qu'il dînait, MM. les Jurais de
la ville et les con.selllers de la cour vinrent à lui. Soit
que M. de Strozzi eût mal vu. soit qu'il s'en fût rapporté
au dire de ses sold.ats. soit qu'il ne se connût pas en vieii>;
n.avires ou en navires neufs, celui dont il avait demandé
la démolition était encore en état de faire un long et bon
usage. Aussi ces dignes magistrats venaient-Ils représenter
au connétable le dommage qu'il y aurait à dépecer un si
beau b.ltlment, qui n'avait encore fait que deux ou trois
courses, et qui Jaugeait trois cents tonneaux.
Mais le connétable, .avec ,son ton ordinaire, les interrom-
pant à la quatrième parole-:
— Bon ! bon ! bon : . Qnl éle.s-vous, messieurs les sots.
leur demanda-t-il. [lour me vouloir contrôler? Vous êtes
1 encore d'habiles veaux d'être si hardis que d'oser m en
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
remontrer ! Si je laisais bien, — et je ne sais à quoi cela
tient, — j'enverrais tout à l'heure dépecer vos maisons,
au lieu du navire ; et c'est ce que je ferai, si tous ne tour-
nez pas prestement les talons. Allons, rentrez chez vous
pour vous mêler de vos affaires, et non des miennes :
Et, le même jour, le navire fut mis en morceaux.
Depuis qu'on était en paix, M. le connétable passait ses
plus grandes colères sur les ministres de la religion réfor-
mée, contre lesquels 11 nourrissait une haine féroce. Un de
ses délassements était d'aller dans les temples de Pans, et
de les chasser de leur chaire; et, ayant, un jour, appris
qu'avec permission du roi, ils avaient un consistoire, il se
rendit à Popincourt, entra dans l'assemblée, renversa la
chaire, brisa tous les bancs, et en fit un grand feu ; expé-
dition d'où il fut surnommé le capitaine Biûle-Bdiics.
Et toutes ces brutalités se faisaient de la part du conné-
table en marmottant des prières, et surtout roraison domi-
nicale qui était sa prière favorite, et qu'il emmanchait
de la plus grotesque façon avec les ordres barbares qu'il
donnait, et sur lesquels on ne le vit jamais revenir.
Aussi, malheur 1 quand on l'entendait marmotter le com-
mencement de sa prière.
— Notre Père qui êtes aux deux, disait-il ; — allez-moi
prendre un tel ! — que votre nom soit sanctifié ; pendez-
moi celui-là â cet arbre!— que votre règne arrive; —
liasse:-moL cet autre par les piques ; — que votre volonté ,soit
faite. — arquchusez ces drûles-là devant moi! —sur la terre
comme au ciel I — taillez-moi en pièces tous ces marauds
qui ont voulu tenir ce clocher contre Le roi! — donnez-nous
notre pain de chaque jour ; — brûlez-moi ce village ! —
pardonnez-nous nos effenses, comme nous les pardonnons à
ceux qui nous ont offensés ; — mettez-y le feu aux quatre
cotns, et que pas une maison n'en échappe! — et ne nous
induisez point en tentation ; — si les manants crient, jetez-
les dans le leu ! — mais délivrez-nous du mal. Amen !
Cela s'appelait les patenôtres du connétable.
Tel était l'homme qu'en entrant dans son cabinet, le roi
Henri II trouva assis en face du fin. du spirituel, de l'aris-
tocrate cardinal de Lorraine, le gcnlilliomrae d'Eglise le
plus courtois, et le prélat politique le plus habile de son
temps.
cm comprend l'opposition que se faisaient l'une à l'autre
ces deux natures si absolument contraires, et le trouble
que devait jeter dans l'Etat ces ambitions rivales.
Et cela d'autant dus que la famille de Montmorency
n'était guère moins nomnreuse que la famille de Guise, le
connétable ayant eu de sa femme, madame de Savoie, fille
de messire René, bâtard de Savoie et grand maître de
France, cinq fils : MM. de Montmorency, d'.\mville, de
Méru, de Montbron et de Thoré, et cinq filles, dont quatre
furent mariées à MM. de la Trémouillo, de Turenne, de
Ventadour et de Caudale ; et dont la cinquième, la plus
belle de toutes, devint abbesse de Saint-Pierre de Rheims.
Or, il fallait placer toute cette riche lignée, et le conné-
table était trop avare pour pourvoir au placement, quand
le roi était là.
En apercevant Henri, tous se levèrent et se découvrirent.
Le roi salua Montmorency d'un geste amical et presque
soldatesque, tandis qu'il adressa à Charles de Lorraine
une inclination de tête pleine de déférence.
Je vous ai fait appeler, messieurs, dit-il, car le sujet sur
lequel j'ai à vous consulter est grave : M. de Nemours est
arrivé d'Italie, où les affaires vont mal, vu le manque de
parole de Sa Sainteté et la trahison de la plupart de nos
alliés. Tout, d'abord, avait été à merveille : M. de Strozzi
avait pris Ostie ; il est vrai que nous avions perdu dans
les fossés de la ville M. de Montluc, un brave et digne
gentilhomme, messieurs, pour l'âme duquel je vous
demande vos prières ... Puis M. le duc d'.^lbe, sachant la
prochaine arrivée de votre Illustre frère, mon cher cardi-
nal, s'était retiré à Naples. Toutes les places des environs
de Rome avalent, en conséquence, été successivement occu-
pées par nous. En effet, après avoir traversé le Milanais,
le duc s'avança vers Reggio, ou l'attendait son beau-père,
le duc de Ferrare, avec six mille hommes d'infanterie et
huit cents chevaux. J.ii, un conseil fut tenu entre le car-
dinal Caraffa et Jean de Lodève, ambassadeur du roi. Les
uns pensaient que l'on devait attaquer Crémone ou Pavie,
tandis que le maréchal de Brissa,- tiendrait les ennemis
en haleine; d'autres représentèrent qu'avant qu'on eût
eu le temps de s'emparer de ces deux places, qui sont des
plus fortes de l'Italie, le duc d'Albc aurait doublé son
armée en faisant des levées dans la Toscane et dans le
royaume de Naples. Le cardinal Caraffa était d'un autre
avis: il proposait, lui, d'entrer dans la marche d'Ancône
par la terre de Labour, dont toutes les places, mal forti-
fiées, se rendraient, disait-il. à la première sommation ;
mais le duc de Ferrare, de son côté, remontrait que. la
défense du saint-siège étant le principal objet de la cam-
pagne, le duc de Guise devait marcher droit à Rome. Le
duc de Guise se décida pour ce dernier parti, et voulut
éprendre avec lui les six mille hommes d'infanterie et les
huit cents chevaux de M. de Ferrare ; mais celui-ci les
retint, disant qu'il pouvait être attaqué d'un moment â
l'autre, soit par le grand-duc Côme de Médicis, soit par le
duc de Parme, qui venait de tourner à 1 Espagne. M. 1«
duc de Guise, messieurs, fut donc obligé de continuer sa
route avec le peu de troupes qui l'accompagnaient, n'ayant
plus d'autre espoir que dans le rassemblement qui, au dire,
du cardinal Caraffa, attendait, afin de se joindre a elle,
l'armée française â Bologne. Arrivé â Bologne avec M. le
cardinal neveu, le duc chercha en vain le rassemblement.
Le rassemblement n'existait pas. 'V'otre frère, mon cher
cardinal, continua le roi, se plaignit hautement ; mais il
lui fut répondu qu'il allait, dans la marche d'Ancône.
trouver dix mille hommes nouvellement levés, par Sa Sain-
teté. Le duc voulut bien croire i cette promesse, et pour-
suivit son chemin par la Romagne. Aucun renlort ne
l'y attendait ; il y laissa notre armée sous la conduite du
duc d'Aumale, et s'achemina directement vers Rome, afin
d'apprendre du saint-père lui-même ce qu'il comptait faire.
Le pape, mis au pied du mur par M. de Guise, répondit
qu'il devait, en effet, un contingent de vingt-qtiatie mille
hommes pour cette guerre, mais que parmi ces vingt-quatre
mille hommes étaient compris les gens d'armes gardant les
places fortes de l'Eglise ; or, dix-huit mille papalins. répar-
tis dans les différentes places, étaient occupés a ce soin.
M. de Guise vit qu'il ne pouvait compter que sur les
hommes qu'il avait amenés avec lui ; mais, au dire du
pape, ces hommes devaient lui suffire, les Français n'ayant
échoué, jusque-là, dans leurs entreprises sur Naples, quf
parce qu'ils avaient contre eux le souverain pontife. Or,
cette fois, au lieu d'être contre les Français, le souverain
pontife était avec eux, et, grâce à cette coopération, toute
morale et spirituelle qu'elle était, les Français ne pouvaient
manquer de réussir... M. de Guise, mon cher connétable,
continua Henri, est un peu comme vous, sous ce rapport :
il ne doute jamais de sa fortune tant qu'il a sa bonne
épée au côté, et quelques milliers de braves gens qui mar-
chent derrière lui. 11 pressa la venue de son armée, et, dès
qu'elle l'eut rejoint, il sortit de Rome, attaqua Campli. prit
la ville d'assaut, et. liommes. femmes, enfants, passa tout
au fil de l'épée :
Le connétable accueillit la nouvelle de cette exécution
par le premier signe visible d'approbation qu'il eût encore
donné.
Le cardinal restait impassible.
— De Campli. reprit le roi, le duc alla mettre le siège de-
vant Civitella, qui est bâtie, à ce qu'il paraît, sur une col-
line escarpée munie de bonnes fortifications. On commença
par battre la citadelle : mais, avant que la brèche fût prati-
cable, notre armée, dans son impatience ordinaire, voulut
risquer l'assaut. Par malheur, l'endroit qu'elle tentait de
forcer était défendu de tous côtés par des bastions ; il en ré-
sulta que nos gens furent repoussés, avec perte de deux
cents tués et de trois cents blessés !
Un sourire de joie effleura les lèvres du connétable : l'in-
vincible avait échoué devant une bicoque !
— Pendant ce temps, poursuivit le roi. le duc d'.Albe,
ayant rassemblé ses troupes à Chieti, marcha au secours
des assiégés avec une armée de trois mille Espagnols, de
six mille Allemands, de trois mille Italiens et de trois cents
Calabrais. C'était plus du double de ce que possédait le duc
de Guise ! Cette infériorité détermina le duc à lever le siège,
et à aller attendre l'ennemi en rase campagne, entre Fermo
et .\scoIi. — Il espérait que le duc d'.\lbe accepterait la ba-
taille qu'il lui présentait ; mais le duc d'.\lbe. sûr que nous
nous ruinerons de nous-mêmes, continue de tenir la cam-
pagne et n'accepte ni rencontre, ni combat, ni bataille, ou
les accepte dans de telles positions, qu'ils ne nous laissent
aucune chance de succès. Dans cette situation, sans espoir
d'obtenir du pape ni hommes ni argent, M. de Guise m'en
voie M. le duc de Nemours pour réclamer de moi un renfort
considérable, ou son congé de quitter 1 Italie, et de revenir.
Votre avis, messieurs? Faut-il faire un dernier effort, en-
voyer à notre bien-aimé duc de Guise les hommes et l'ar-
gent dont il a absolument besoin, ou bien faut-il le rappeler
près de nous; et, en le rappilant près de nous, renoncer
â toute prétention à l'endroit de ce beau royaume de Naples
que, sur la promes.se de Sa Sainteté, J'avais déjà destiné à
mon fils Charles ?
Le connétable fit un geste comme pour demander la pa-
role, tout en indiquant, cependant, qu'il était prêt à céder
la priorité au cardinal de Lorraine ; mais, celui-ci par un
léger mouvement de tête, lui donna à entendre qu il pouTalt
p.arler.
C'était, du reste, une tactique habituelle au cardinal, que
de laisser son adversaire parler le premier.
— Sire, dit le connétable, mon avis est, qu'il ne faut pa';
abandonner une affaire si bien emmanchée, et qu'il n'y a
point d'effort qui doive coûter à Votre Majesté pour soute-
nir, en Italie, son armée et son général.
— Et vous, monsieur le cardinal ? dit le roi.
— Mol. dit Charles de Lorraine, j'en demande bien par-
LE PAGE DL DUC DE S.WdlE
53
don à M. le connétable, mais je suis d'un avis absolument
opposé au sien.
— Cela ne métonne pas, monsieur le cardinal, répondit
le connélalile avec aigreur ! ce serait la première lois que
nous nous trouverions a accord. Ainsi, à votre avis mon-
sieur, votre Irère doit revenir ?
— Il serait, je croi.<, dune bonne politique de le rappeler.
— Seul, ou avec son armée ? demanda le connétable.
— Avec Son armée, jusqu'au dernier homme !
— Et poui-Quoi laire ? Trouvez-vous qu'il n y ait pas
assez de bandits courant par les grands chemins ? Moi,
je trouve qu il y en a à foison :
— 11 y a peut-être assez de bandits courant par les grands
cliemins, monsieur le connétable : il y en a peut-être à foison !
même, comme vous dites; mais, ce dont il n'y a pas à foi-
son, c'est de braves hommes d'armes et de grands capitaines.
— Vous oubliez, monsieur le cardinal, que nous sommes
en pleine paix, et que, en pleine paix, on n a que faire de
si sublimes conquérants.
— Je prie Votre Majesté, dit le cardinal en s'adressant au
roi, de demander à M. le connétable s'il croit sérieusement à
/a durée de la pai.\.
— Morbleu ! si j'y crois, dit le connétable, belle de-
mande !
— Eh bien, moi. sire, dit le cardinal, non seulement je
n y crois pas, mais encore je pense que, si Votre Majesté ne
veut pas laisser au roi d'Espagne la gloire de l'attaquer, il
faut qu'elle se hâte d'attaquer le roi d Espagne.
— Malgré la trêve jurée solennellement ? s'écria le con-
nétable avec une ardeur qui eut pu faire croire qu'il était
de bonne foi; mais oubliez-vous, monsieur le cardinal, que
c est un devoir de tenir son serment ? que la parole des rois
doit être plus inviolable qu'aucune autre parole, et que la
France ne s'est jamais relâchée de cette fidélité, même à
1 égard des Turcs et des Sarrasins ?
— -Mais, alors, puisqu'il en est ainsi, demanda le cardinal,
pourquoi votre neveu M de Châtillon, au lieu de se tenir
tranquille dans son gouvernement de Picardie, a-t-il fait
sur Douai une tentative de surprise et d'escalade dans la-
quelle il eût réussi sans une vieille femme qui passait, par
hasard, près du lieu où l'on plantait les échelles, et qui
donna l'éveil aux sentinelles ?
— Pourquoi mou neveu a lait cela ? s'écria le connétable
donnant dans le piège. Je vais vous le dire, pourquoi il a
fait cela !
— Ecoutons, dit le cardinal
Puis, se tournant vers le roi, et avec une intention mar-
quée :
— Ecoutez, sire.
— Oh ! Sa Majesté le sait aussi bien que moi, mordien I dit
le connétable ; car, tout occupé qu'il parait de ses amours,
apprenez, monsieur le cardinal, que nous ne laissons pas le
roi ignorant des affaires de l'Etat.
— Nous écoutons, monsieur le connétable, . reprit froide-
ment le cardinal. Vous en êtes à nous dire quelle cause pou-
vait motiver 1 entreprise de M. l'amiral sur Douai.
— Les causes ! je vous an dirai dix, et non pas une, mur-
dieu !
— Dites, monsieur le connétable.
— D'abord, reprit celui-ci la tentative qu'avait faite lui-
même M. le comte de .Mègue, gouverneur du Luxembourg,
par l'entremise de son maître d'hôtel, qui corrompit, moyen-
nant mille écus comptant et promesse dune pension de pa-
reille somme, trois soldats de la garnison de Metz, lesquels
devaient livrer la ville.
— que mon frère a si glorieusement défendue, c'est vrai,
dit le cardinal ; nous avons entendu parler de cette tentative,
qui, comme celle de votre neveu l'amiral, a heureusement
échoué... Mais cela ne fait qu'une excuse, et vous nous en
avez promis dix, monsieur le connétable.
— Oh ! attendez... Ne savez-vous point encore, monsieur
le cardinal, que ce même comte de Mègue avait suborné un
soldat provençal de la garnison de Marienbourg. qui, moyen-
nant une grosse somme qu'il a reçue, s'était engagé à em-
poisonner tous les puits de la place, et que l'entreprise n'a
manqué que parce que le comte a craint qu'un seul homme
ne suffit pas à toute la besogne, et que, le comte s'étant
adressé à d'autres, les autres ont éventé la mèche 7 .Mordieu !
vous ne direz pas que la chose est fausse, monsieur le cardi-
nal, puisque le soldat a été roué!
— Ce ne serait pas tout à lait une raison pour moi d'être
convaincu : vous avez fait rouer et pendre dans votre vie,
monsieur le connétable, pas mal de gens que je tiens pour
aussi Innocents et aussi martyrs que ceux que firent mourir
dans leurs cirques ces empereurs païens que l'on nommait
Néron. Commode et Domitlen.
— Mordieu ! monsieur le cardinal, nleriez-vous, par ha-
sard, cette entreprise de M. le comte de Mègue sur les puits
de .^f,l^ienbourg ?
— Au contraire, monsieur le connétable. Je vous al dit
que Je l'admettais ; mais vous nous avez promis dix excuses
LE PAGE »U nue DE SAVOIE
à l'entreprise de monsieur votre neveu, et n'en voici aua
deux encore !
— On vous les trouvera, mordieu ! ou vous les trouverai
Ignorez-vous, par exemple, que M. le comte de Uerlaimont
miendant des finances do Flandre, ait fait, avec deux sol-
dats gascons, un complot par lequel ceux-ci s'engageaient
aidés du sieur de Vcze, capitaine d une en.seigne de gens dà
pied, u livrer au roi d Espagne la ville de Bordeaux, pourvu
qu'ils fussent secondés par cinq ou six cents lionimes 7 Dites
un peu non à ce nouveau complot du roi catholique, et je
vous répondrai, moi. qu'un de ces deux soldais, arrêté près
lie Saint-ljuentin par le gouverneur de la place, a tout dit,
jusqu'à avouer qu'il avait reçu la récompense promise en
présence d'Antoine Perrenot, évèque d'Arras. Voyons, mor-
dieu ! dites non. monsieur le cardinal, dites non!
— Je m'en garderai bien • lit le cardinal souriant, vu que
c'est, en effet, la vérité, monsieur le connétable et que je
ne m'amuserai pas à mettre mon âme en péril pour un si
srand mensonge : mais cela ne fait, de la part de Sa Ma-
jesté le roi d'Espagne, que trois infractions au traité de
Vaucelles, et vous en avez promis dix.
— Encore une fois, on vous les fournira, vos dix, mor-
dieu ! et, s'il le faut, on ira jusqu'à la douzaiuo !.. Ah ! par
exemple, niailre Jacques la Flèche, un des meilleurs ingé-
nieurs du roi Philippe II. n'a-t-il pa.s été surpris sondant les
gués de la rivière d'Oise, et conduit â la Fêre. où il a con-
fessé que le duc de Savoie, Emmanuel-Philibert, lui avait fait
compter de l'argent par M. de Berlaimont pour tracer les
plans de Monlreuil, de Roye, de Doulens. de Saiut-Quentia
et de Mézières : autant de places dont veulent s'emparer les
Espagnols pour brider Boulogne et .\rdres, et empêcher de
ravitailler Marienbourg ?
— Tout cela est parfaitement exact, monsieur le conné-
table ; mais nous ne sommes pas à dix.
— Eh ! mordieu ! est-il besoin d'être à dix pour voir que,
en réalité, la trêve est rompue de la part des Espagnols, et
que, si mon neveu, M. l'amiral, a fait une tentative sur
Douai il avait bien le droit de la faire 7
— Aussi n'avais-je pas l'intention de vous amener à dire
autre chose, monsieur le connétable, et me contenferai-je
de ces quatre preuves pour être convaincu que la trêve est
rompue par le roi Philippe II. Or, la trêve étant rompue, non
pas une fois, mais quatre fois, c'est le roi d'Espagne qui a
manqué â sa parole en rompant la trêve, et non le roi de
France qui manquera à la sienne en rappelant d'Italie son
armée et son général, et en s'apprêtant à la guerre.
Le connétable mordit ses moustaches blanciies : T'esprit
lu.sé de .son adversaire venait de lui laire avouer juste le
contraire de ce qu'il avait voulu dire.
Au reste, le cardinal avait à peine cessé de parler, et le
connétable de mordre ses mimstaches, que le son d'une
trompette sonnant un air étranger retentit dans la cour du
château de Sainl-Germain.
. — Oh I oh ! dit le roi, quel est le mauvais plaisant de page
qui vient me déchirer les oreilles avec un air anglais 7
Informez-vous donc, monsieur de l',\ubespine, et que le
petit drôle reçoive une lionne fessée pour cette joyeuseté.
.M. de r.Aubespiue sortit pour accomplir les ordres du roi.
Cinq minutes après, il rentra.
— Sire, dit-il, ce n'est ni un page, ni un écuyer, ni un
piqueur qui a sonné l'air en question : c'est un véritable
trompette anglais qui accompagne un héraut que vous en-
voie votre cousine la reine Marie.
M. de l'Aubespine avait à peine achevé ces mots, qu'un
autre air se fit entendre, et que l'on reconnut une sonnerie
espagnole.
— Ah ! ah ! dit le roi, après la femme, le mari, à ce qu'il
parait !
Puis, avec cette majesté que, dans l'occasion, savaient
si bien puiser en eux-mêmes tous ces vieux rois de France ;
— Messieurs, dit-il dans la salle du trône ! Prévenez vos
officiers ; moi, Je vais prévenir la cour. Quelque chose que
nous mandent notre cousine Marie et notre cousin Philippe,
il faut faire honneur à leurs messagers !
IV
1.A oi'i;rre
Le double bruit île la iionipette anglaise et espagnole
avait retenti, non seulement dans la salle du conseil, mais
encore par tout le palais, comme un double écho du noid
et du midi.
Le roi trouva donc la cour à peu près avertie; toutes
les dames étalent aux fenêtres, les yeux curieusement fixés
sur les deux hérauls et sur leur suite.
.\ la porte du conseil, le connétable fut abordé par un
jeune officier que lui envoyait son neveu M. l'amiral, le
n
ALEXANDRE DLMAS ILLUSTRE
même que nous avons vu pénétrer chez l'empereur Charles-
Quint, le soir de son abdication.
M. l'amiral était, nous croyons l'avoir déjà dit, gouver-
neur de la Picardie ; il allait donc, en cas d'invasion, être
exposé au premier feu.
— Ali! c'est vous. Théligny (l)? dit le connétable à demi-
voix.
— Oui, monseigneur, répondit le jeune officier.
— Et vous m'apportez des nouvelles de M. l'amiral?
— Oui. monseigneur.
— Vous n'avez encore vu personne, et ne les avez dites à
qui que ce soit ?
— Ces nouvelles sont pour le roi. monseigneur, répondit
le jeune officier ; mais j'ai recommandation de vous les com-
muniquer d'abord.
— Bien, dit le connétable, suivez-moi.
Et de même que le cardinal de Lorraine avait conduit le
duc de Xemours cliez Catherine de Médicis. le connétable
conduisit JI. de Tliéligny chez la ducliesse de Valentinois.
Pendant ce temps, on se réunissait dans la salle de récep-
tion.
Au bout d'un quart d'heure, le roi. — ayant â sa droite
la reine ; sur les marches du trône, les grands officiers de la
couronne; autour de lui. assises sur des fauteuils, madame
Marguerite et madame Elisabeth de France. Marie Stuart,
la duche.sse de Valentinois. les quatre Marie ; enfin toute
cette cour brillante des Valois; — le roi donna l'ordre que
le héraut anglais fût introduit.
Longtemps avant qu'on le vit paraître, on entendit dans
la chambre précédente le l>ruit de ses éperons et de ceux
des hommes d'armes qui lui faisaient escorte ; puis, enfin,
il franchit le seuil de la salle, et. vêtu du tabard aux armes
d'Angleterre et de France, il s'avança la têfe couverte, ne
s'arrètant qu à dix pas du trône du roi.
Mais, arrivé là. il se découvrit, et. mettant un gînou à
terre, il dit à haute voix les paroles suivantes :
— Marie, reine d'Angleterre, d'Irlande et de France, à
Henri, roi de France, salut ! — Pour avoir entretenu rela-
tion et amitié avec les protestants anglais, ennemis de notre
personne, de notre religion et de notre Etat, et pour leur
avoir promis secours et protection contre les justes pour-
suites exercées sur eiLx : nous. Guillaume N'orry. héraut de
la couronne d'Angleterre, te dénonçons la guerre sur terre
et sur mer, et, comme signe de défi, te jetons ici le gant
de bataille.
Et le héraut jeta aux pieds du roi son gantelet de fer. qui
résonna sourdement sur le parquet
— C'est bien, répondit le roi sans se lever, j'accepte cette
déclaration de guerre ; mais je veux que tout le monde sache
que j'ai observé de bonne foi. à l'égard de votre reine, ce
que je devais à la bonne amitié que nous avons ensemble ;
et, puisqu'elle vient attaquer la France en si injuste cause,
j'espère que Dieu me fera cette grâce qu'elle n'y gagnera
rien, non plus que ses prédécesseurs ont fait, quand ils se
sont attaqués aux miens. .\u reste, je vous parle doucement
et civilement de la sorte, parce que c'est une reine cui
vous envoie; si c'était un roi, je vous parlerais d'un autre
ton !
Et, se tournant vers Marie Stuart :
— Ma gentille reine d'Ecosse, dit-il, comme cette guerre
vous regarde non moins que moi. et f|ue vous avez, sur la
couronne d'Angleterre, tout atitant de droits, sinon plus,
que notre .sfipur Jlarie en a sur celle de Franco, ramassez,
je vous prie, ce gant, et faites don au brave sir r.uillaume
Norry de la chaîne d'or que vous avez au cou. chaîne d'or
que ma chère duchesse de Valentinois voudra bien rem-
placer par le fil de perles qn'elle a au cou. et que je rem-
placerai moi-même de manière à ce qu'elle n'ait pas trop
à y perdre. Allez : pour ramasser le gant d'tine femme. 11
faut des mains de femme !
Marie Stuart se leva. et. avec sa gr.ice toute charmante,
détacha la chaîne de son beau cou et la passa à celui du
héraut ; puis, de cet air de fierté qui allait si bien à son
visage :
— Je ramasse ce gant, dit-elle, non seulement au nom
de la France, mais encore au nom de l'Ecosse ! Héraut,
dites cela à ma sœur Marie.
Le héraut se feleva. la tête légèrement inclinée, et, en
se retirant à la gauche du trône :
— II sera fait selon les désirs du roi Henri de France et
de la reine Marie d'Ecosse, dit-il.
— Introduisez le héraut de notre frère Philippe II. dit
Henri.
Le même bruit d'éperons se fit entendre, annonçant le
héraut espagnol, lequel entra plus fièrement encore que ne
r.avait fait son collègue, et. tout en frisant sa moustache
castillane, vint se poser à. dix pas du roi. et dit. mais sans
se mettre à genoux, et se contentant de s'incliner.
0 (I) Ce Thiligny n'.i rioii île rniiiniiin .ivcv !.■ gpntiro i\e l'aiiiirul. qni
fui Un- le jour ci*' la Saiiit-Bnrdiélciny.
— Philippe, par la divine clémence, roi de Castille. Léon,
Grenade. ÎN'avarre. Aragon. Xaples. Sicile. Majorque, Sar-
daigne, des îles, indes et terres de la mer Océane : archiduc
d'Autriche ; duc de Bourgogne. Lothier. Brabant, Limbourg.
Luxemixjurg et Gueldre ; comte de Flandre et d'Artois ;
marquis du Saint-Empire ; seigneur de Frise, Salins, Mati-
nes, des cités, villes et pays d'Utrecht. d'Overyssel et de
Grœningen ; dominateur en Asie et en Afrique. — à toi.
Henri de France, faisons savoir qu'à cause des entreprises
tentées sur la ville de Douai, et du pillage de la ville de
Sens, qui ont eu lieu par l'ordre et sous la direction de
ton gouverneur en Picardie, regardant la trêve jurée entre
nous à Vaucelles comme rompue, nous te dénonçons la guerre
sur terre et sur mer ; en gage de ce défi, au nom de mon-
dit. roi. prince et seigneur, moi. Guzman d'Avila. héraut de
Castille, Léon. Grenade. Navarre et Aragon, je jette ici mon
gant de bataille.
Et. dégantant en effet sa main droite, il jeta insolemment
son gant aux pieds du roi.
Alors, on put voir, à travers la couche de bistre qui le
couvrait, pâlir le mâle visage de Henri II, et, d'une voix
légèrement altérée :
— Notre frère Philippe II prend les devants, et nous
adresse les reproches qui lui .sont dus. répondit Henri ; mais
il eût mieux fait, puisqu'il a tant de griefs personnels con-
tre nous, de nous faire une querelle personnelle. Nous
eussions bien volontiers répondu corps pour corps de nos
actes, et le Seigneur Dieu eut alors jugé entre nous. Dites-
lui, don Guzman d'Avila, que nous acceptons, cependant,
de grand cœur la guerre qu'il nous dénonce, mais que, s'il
veut revenir sur ses pas. et sutîstituer une rencontre per-
sonnelle à celle de nos armées, j'accepterai encore avec plus
de plaisir.
Et. comme le connétable lui touchait le bras avec inten-
tion :
— Et vous ajouterez, continua Henri, qu'A cette proposi-
sition que je vous faisais, vous avez vu mon bon ami M. le
connétable me toucher le bras, parce qu'il sait qu'une pré-
diction a dit que je mourrais dans un duel . Eh bien, au
risque que la prédiction s'accomplisse, je maintiens la pro-
position, quoique je doute que cette prédiction rassure assez
mon frère pour le décider à l'accepter. — Monsieur de Mont-
morency, comme connétable de France, ramassez, je vous
prie, le gant du roi Philippe.
Puis, au héraut :
— Tenez, mon ami. dit-il en prenant derrière lui un sac
préparé à cet effet, et qui était rempli d'or, il y a loin d'ici
à Valladolid. et, m'étant venu apporter une si bonne nou-
velle, il n'est pas juste que vous dépensiez dans cette longue
route l'argent de votre maître ou le vôtre. Prenez donc ces
cent écus d'or pour vos frais de voyage.
— Sire, répondit le héraut, mon maître et mol sommes
du pays où l'or pousse, et nous n'avons qu'à nous baisser
quand nous en avons besoin.
Et, saluant le roi, il fit un pas en arrière.
— Ah ! ah ! fier comme un Castillan i murmura Henri. —
M. de Montgomery, prenez ce s.ac, et faites, par les fenê
très, largesse de l'or qu'il renferme.
Montgomery prit le sac. ouvrit la fenêtre, et jeta l'or aux
laquais qui encombraient les cours, et qui le recurent avec
des hourras de joie
— Messieurs, continua Henri en se levant, il y a d'habi-
tude fête chez le roi de France quand un roi son voisin lui
déclare la guerre : il y aura double fête ce soir, puisque
nous avons reçu à la fois la déclaration d'un roi et
celle d'une reine.
Puis, se retournant vers les deux hérauts, qui se tenaient,
l'un à gauche. l'autre à droite :
— Sir Guillaume Norry, don Guzman d'.Vvila. dit le roi.
attendu que c'est vous qui êtes les causes de la fête, vous y
êtes, comme représentants de la reine Jlarie. ma sœur, et
du roi Philippe, mon frère, invités de droit.
— Sire, dit tout bas le connétable au roi Henri, vous
plairait-il d'entendre des nouvelles fraîches de Picardie que
m'envoie mon neveu, par un lieutenant de la compagnie du
dauphin nommé Théligny?
— Oui-da : dit le roi. amenez-moi cet officier, mon cousin,
et il sera le bienvenu.
Cinq minutes après, le jeune homme, conduit dans le
cabinet des armes. s'inclin.ait devant le roi. et attendait
ensuite respectueusement que colni-ci lui adress.1t la parole.
— Eh bien, monsieur, lui demanda le roi. quelles nou-
velles apportez-vous de la santé de M. l'amiral ?
— De ce côté. sire, d'excellentes, et jamais M. l'amiral ne
s'est mieux porté.
— .Mors, que Dieu lui garde cette bonne santé, et tout
ira bien ! Où lavez-vous quitté?
— .\ la Fère, sire.
— Et qlielles nouvelles vous a-t-il chargé de me trans
mettre.
— Sire, il m'a chargé de dire ù Votre Majesté de se pré-
LE PAGE DU DlC DE SA\ OIE
parer A une rude guerre. L'ennemi a rassemblé plus de
cinquante mille hommes, et .M. l'amii^il croit que tout ce
qu'il a tenté jusqu'à présent n'est qu'une fausse démons-
tration pour cacher ses véritables projets.
— Et qu'a fait l'ennemi justiu'à présent? demanda le roi.
— Le duc de Savoie, qui commande en chef, répondit le
jeune lieutenant, s est avancé, accompa^é du duc d'Aer-
scliott. du comte de Maiisfeld. du comte d'Iîgmont et des
principaux officiers de son armée jusqu'à Glvet. oii était
le rendez-vous général des troupes ennemies.
— J'ai su cela par le duc de N'evers. gouverneur de la
rapagne. dit le roi: il ajoutait même, dans la dépêche
I ma écrite à ce sujet, qu'il croyait qu'Emmanuel-
; ...Ubert en voulait principalement à Rocroy ou â Mézières,
et. sur ce que j'avais cru Rocroy. nouvellement fortifiée,
mal en état de soutenir un long siège, j'ai recommandé au
duc de Xevers de voir s'il ne fallait point l'abandonner.
Depuis ce temps, je n'ai pas en de ses nouvelles.
— J'en apporte à Votre Majesté, dit Théligny. sar de Ja
force de la place, M. de Xevers s'y est enfermé, et, à l'abri
derrière ses murailles, il a si bien reçu l'ennemi, qu'après
plusieurs escarmouches où il a perdu quelques centaines
d'hommes, celui-ci a été forcé de se retirer par Je gué de
Houssu. entre le village de Nismes et Hauteroche ; de là,
il a pris sa route par Chimay, Glaynn et Montreuil-aux-
Dames ; il a passé ensuite près de la Chapelle, qu il a
pillée, et près de Vervins, qu'il a réduite en cendres ; enfin,
il s'est avancé jusqu'à Guise, et M. l'amiral ne doute pas
que son dessein ne soit d'assiéger cette place, où M. de
Vassé s'est enfermé.
Quelles troup»s commande M. le duc de .Savoie? de-
manda le roi.
Des troupes flamandes, espagnoles et allemandes, sire :
quarante mille hommes d'infanterie et quinze mille chevaux
lieu près.
— Et de combien d'hommes peuvent disposer M. de Châ-
tillon et il. de Xevers?
Sire, en réunis.sant tout leur monje, à peine s'ils dis-
poseront de dix-huit mille fantassins et de cinq à six mille
chevaux ; sans compter, sire, qu'il y a, parmi ces derniers,
quinze cents ou deux mille Anglais dont il faudrait se
défier, en cas ûe guerre avec la reine Marie.
— C'est donc, y compris la garnison que l'on sera forcé
de laisser dans les villes, douze ou quatorze mille hommes
à peine que nous pouvons vous donner, mon cher connéta-
ble, dit Henri se tournant vers Montmorency.
— Que voulez-vous, sire : avec le peu que vous me don-
nerez, je ferai de mon mieux. J'ai entendu dire qu'un fa-
meux général de 1 antiquité, nommé Xénophon, n'avait que
iix mille soldats sous ses ordres lorsqu il accomplit, pendant
l'espace de près de cent cinquante lieues, une magnifique
retraite, et que Léonidas. roi de Sparte, commandait un mil-
lier dh.immes tout au plus, lorsqu'il arrêta, pendant huit
iours, aux Thermopjles, larmée du roi Xerxès. qui était
bien autrement noml)reuse que celle du duc de Savoie]
J — .^insl, vous ne vous découragez pas, mon bon conné-
table? dit le roi.
- Tout au coniraire. sire : Et, mordieu : je n'ai jamais été
loyeux et si plein de bon espoir : Je voudrais seulement
).\uir un homme (jui put me donner des renseignements sur
état de la ville de .Saint-Quentin.
— Pourquoi cela, connétable? demanda le roi.
- Parce que, avec les clefs de Saint-Quentin, on omTe
portes de Paris, sire ; c'est un proverbe de vieux rou-
— Connaissez-vous Saint-Quentin, monsieur de Théligny?
— Non, monseigneur; mais, si j'osais...
— 0-i'Z. mordieu : osez : le roi le permet.
— Eli bien, monsieur le connétable, je vous dirai que j'ai
vec moi une espèce décuyer que ma donné M. l'amiral, et
ul pourrait fort bien renseigner, s'il le veut. Votre Sel-
neurie sur l'état de la ville.
— Comment, s'il le veut? s'écria le connétable. Il faudra
len qu'il veuille!
Sans doute, dit Théligny. II n'osera pas refuser de
Spondre aux questions de monsieur le connétable ; seule-
lent, comme c'est un gaillard fort habile, 11 répoudra à sa
ulae.
— A sa guise T c'esl-à-dlre à la mienne, monsieur le lleu-
nant :
— Ah : voilà justement le point sur lequel Je prierais Votre
Igneurie de ne pas s'abuser. Il répondra à sa guise, et
an point à la vôtre, vu que, ne connaissant point Saint-
aeniin, monseigneur ne pouiTa pas savoir s'il dit ou
jn la vérité.
S'il n'a pas dit la vérité, je le ferai pendre !
Oui. c'est un moyen de le punir, mais ce n'e>i p.-l^ un
oyen de l'utiliser. Croyez-moi. monsieur le connétable,
est un garçon fin. adroit, très brave quand il veut .
— Comment, quand il veut? Il n'est pas brave, tou-
'Urs? interrompit le ci-i^Détable.
— Il est brave quand on le regarde, monseigneur, ou
quand on ne le regarde pas, et qu'il est de son intérêt de
se battre 11 ne faut pas exiger autre chose d'un aventui-ier
— Mou bon connétible. dit le roi. qui veut la fin veut
les moyens. Cet homme peut nous remire des services ; M. de
Théligny le connaît ; laissez M. de Théligny conduire l'inter-
rogatoire.
— Soit, dit le connétable ; mais je vous réponds, sire, que
jal une manière de parler aux gens...
— Oui, monseigneur, répondit en souriant Théligny, nous
connaissons celle manière-là : elle a son bon côté ; mais,
avec maître Yvonnet, elle aurait pour résultat de le faire
passer, a la première occasion, du tôté de l'ennemi, auiiuel
il l'eudrait contre uo.is tous les services qu'il peut nous
rendre contre lui.
— A l'ennemi, morbleu? à l'ennemi, sacrebleu? cria le
connétable. Mais alors, il faut le i)endre tout de suite ! C'est
donc un marouHe, c'est donc un bandit, c'est donc un traî-
tre, que cet écuyer, monsieur de Théligny?
— C'est un aventurier tout simplement, monseigneur.
— Oh : oh ! et mon neveu se sert de ces drôles-là ?
— .\ la guerre comme à la guerre, monseigneur, répondit
en riant Théligny.
Puis, se tournant vers le roi :
— Je mets mon pauvre Yvonnet sous la sauvegarde de
Votre Majesté, et je demande, quelque chose qu'il dise ou
lasse, à l'emmener sain et sauf, comme je l'ai amené.
— Vous avez ma parole, monsieur, dit le roi. Allez cher-
cher votre écuyer.
— Si le roi permet, reprit Théligny, je me contenterai de
lui fa're un signe, et il montera.
— Faites.
Théligny s'approcha de la fenêtre qui donnait sur la pe-
louse du pare, l'ouvrit et fit un signe d'api el.
Cinq minutes après, maître Yvonnet parut sur le seuil de
la porte, vêtu de sa même cuirasse de buffle, de son même
justaucorps de velours marron, de ses mêmes bottes de peau,
sous lesquels nous l'avons présenté au lecteur.
Il tenait à la main la même toqne, ornée de la même
plume.
Seulement, le tout avait vieilli de deux ans.
Une chaîne de cuivre, qui avait été dorée autrefois, pendait
à son cou. et se jouait galamment sur sa poitrine.
Le jeune homme n'eut besoin que d'un coup d œil pour
juger à qui il avait affaire, et sans doute reconnut-il ou le
roi ou M. le connétable, peulêtre mime tous les deux, car
il se tint respectueusement près de la oorte.
— Avancez, Y'vonnet ! avancez, mou ami, dit le lieutenant,
et sachez que vous êtes en présence de Sa Majesté Henri II
et de M. le connétable, les(iuels sur l'éloge que je leur ai
fait de vos mérites, ont désiré vous voir
Au grand ébahissement du connétable, maître Yvonnet ne
parut pas le moins du monde étonné que ses mérites lui
eussent valu une pareille faveur.
— Je vous remercie, mon lieutenant, dit Yvonnet en fai
sant trois pas, et en sarrêtant moitié par défiance, moitié
par respect ; mes mérites, si petits qu'ils soient, sont aux
nieds de Sa Majesté et au service de M. le connétable.
I.e roi remarqua la différence que le jeune homme avait
su mettre entre 1 hommage rendu a lu majesté royale, et
l'obéissapce offerte à M. de Montmorency.
Sans doute, cette dif.érence frappa-t-elle aussi le conné-
table.
— C'est bien, c'est tien, dit-il, pas de phrases, mon beau
muguet ! et répondez-moi carrément, ou sinon ..
Y'vonnet lança de côté à M. de Théligny un regard qui
voulait dire: - Est-ce un danger que je cours? est-ce un
honneur que l'on me fait? ..
Mais, fort de la promesse du roi, Théligny s'empara de
l'interrogatoire.
— Mon cher YvonncI, dit-il. le roi sait que vous êtes un
galant <avallcr fort aimé des belles et qui consacrez à
votre toilette tous les revenus que peuvent vous procurer
votre intelligence et votre courage. Or, comme le roi veut
mettre à l'épreuve votre Intelligence tout de suite, votre
courage plus tard, il me charge de vous offrir dix écus d'or,
si vous consentez à lui donner, ainsi qu'à M. le connétable,
quelques renseignements positifs sur la ville de Saint-Quen
tin.
— Mon lieutenant a-t-il eu la bonté de dire au roi que je
fais partie d une association dhonnêies gens qui ont tous
juré de verser la moitié des gains laits par chacun deux,
.soit à l'aide de Ilntelligence, soit à l'aide de la force, dans
une masse commune : de sorte que, des dix écus d'or qui
me sont offerts, cinq seulement m appartiendraient, les cinq
auti'es étant la part de la communauté?
— Et qui t empêche d» les garder tons les dix. Imbécile:
reprit le connétable, et de ne rien dire de la bonne fortune
qui t arrive?
— Ma parole, monsieur le connétable ! Peste : nous sommes
de trop petites gens pour y manquer, à notre parole!
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRE
— sire, dit le coiuiélable, je me défie fort de ceux-là qui
ce font les choses que pour de largeat
Yvonnet s'inclina devant le roi.
— Je demande â Sa Majesté la permission de dire deux
mots.
— Ah ça ! mais ce diCle.
— Connétable, dit le roi. je vous prie ..
Puis, souriant :
— Parlez, mon ami. dit-il à Yvonnet.
Le connétable haussa les épaules, fit trois pas en arrière
et se mit a se promener de long en large comme un homme
qui ne veut pas premlre part a la conversation.
— Sire dit Yvonnet avec un respect et une grâce qui eus-
sent fait' honneur à un courtisan raffiné, je prie Votre Ma-
jesté de vouloir bien se rappeler que je n'ai fixé aucun prix
aux services petits ou grands que non seulement je puis, mais
encore je dois lui rendre comme son humble et obéissant
sujet ■ c'est mon lieutenant, M. de rhêligny, qui a parle de
dix éius d'or. .Sa Majesté ignorant u'ês certainement l'asso-
ciation qui existe eutre mol et huit de mes cam.'irades entrés
également au service de M. l'amiral, j ai cru devoir la pré-
venir qu'en pensant me donner dix éius d'or, elle en don- |
liait seulement cinq a mol, les cinq autres étant pour la
communauté. Jlaintenant, que Sa .Majesté veuille bien m'm-
terroger : je suis prêt à lui répondre, et, cela, sans qu'il soit
question ni de cinq, ni de dix, ni de vingt écus d or ; mais
purement et simplement à cause du respect, de l'obéissance
et du dévouement que je dois à mon roi.
Et l'aventurier s'inclina devant Henri avec autant de di-
gnité que s'il eût été ambassadeur d'un prince italien ou
d'un comte du Saint-Empire
— A merveille', dit le roi; vous avez raison, maître Y'von-
net, ne comptons pas ensemble d'avance, et vous vous en
tro'.iverez bien.
Yvonnet fit un sourire qui signifiait : « Oh ! je sais a qui
j'ai affaire 1 »
Mais, comme tous ces petits retardements irritaient 1 hu-
meur impatiente du connétable, il revint se placer en face
du jeune liomme, et, frappant du pied :
— Voyons, maintenant que les conditions sont faites, vou-
dras-tu bien me dire ce que tu sais de Saint-Quentin, ma-
roufle?
Yvonnet re.çarda le connétable, et. avec cette expression
goguenarde qui n'appartient qu'au Parisien :
— Saint (.lueiitin, monseigneur? dit-il, Saint-Quentin est
une ville située sur la rivière de Somme, à six lieues de la
Fère, à treize lieues de Laon, a trente-quatre lieues de Paris ;
elle a vingt mille habitants, un corps de ville composé d<.
vingt-cinq officiers municipaux, à sn\oir: un maieur en
charge, le maïeur sortant, onze jurés, douze écbevius: ces
magistrats élisent et créent euv-mêmes leurs successeurs,
qu'ils prennent parmi les bourgeois par suite d un arrêt du
parlement du 16 décembre 1335. et d'une charte du roi
Charles VI en date de ril2.
— Ta ta ta ta ta! s'écria le coun.MariIe. que diable nous
chante là cet oiseau de malheur?... .!e te demande ce que tu
sai.s de Saint-tjuentin. animal :
— Eh bien, je vous le di<. ce que j'en sais, et je puis
vous garantir les renseignements : .je les tiens de mon ami
Maldent, qui est natif de Noynn. et qui a passé trois ans a
Saint-Que'-'.in, en qu.ilité de clerc de procureur
— Tenez, sire, dit le connétable. cro>ez-moi. nous ne ti-
rerons rien de ce maroufle, tant qu'il ne sera pas sur un
bon cheval de bois, avec quatre boulets de douze à chaque
jambe
Yvonnet demeura impassible.
— Je ne suis pas précisément de votre avis, connétable ;
.1e crois que nous ne tirerons rien de lui. tant que nous voti-
ilrons le faire parler; mais je crois qu'il nous dira tout ce
que nous désirons savoir, tant que nous le laisserons inter-
roger par M. de Tliéligny. S'il sait cî qu'il nous a dit, —
ce qui est justement ce qu'il ne devrait pas savoir. — soyez
certain, qu'il sait encore autre chose N'est-ce pas, maitre
Yvonnet. que tu n'as pas étudié seulement la géographie,
la population et la constitution de la ville de Saint-()uentin,
mais que tu connais encore l'état dans lequel sont ses rem-
parts, et les dispositions où se trouvent ses habitants"!
— Que mon lieutenant veuille bien m'intcrroger, ou que
le roi me fasse l'honneur de m adresser les questions aux-
quelles il désire avoir une réponse, et je ferai de mon mieux
pour contenter mon lieutenant ou pour obéir au vol.
— r,e drôle est tout miel, murmura lo connétable.
— Voyons, mon cher Yvonnet, dit Tliéligny. prouvez à Sa
Majesté que je ne l'ai pas induite eu erreur, lorsque je lui
al vaille votre intelligence, et dites-lui. ainsi qu'à M. le con-
nétable, en quel état se trc«ivent les remparts de la ville en
ce moment.
Yvonnet secoua la tête
— Ne rtirait-on pas que le drôle s'y connaît ? grommela le
connétable
— Sire, répondit Yvonnet sans s'inquiéter de la repartie
de M de Montmorency, j'aurai l'honneur de dire a Votn
Majesté que la ville de Saint-Quentin, ignorant qu elle cou
rut un danger quelconque, et. par conséquent, n'ayant pré
paré aucun moyen de défense, est à reine à labri d'un couj
de main.
— Mais, enfin, demanda le roi, elle a des remparts?
— Oui, sans doute, dit Yvonnet, munis de tours rondes e
carrées reliées par des courtines, avec deux ouvrages
cornes dont l'un défend le faubourg d'isle ; mais le boule
vard n'a pas même de parapets, et n'est protégé que par m
fo'Sé creusé en avant : son terre-plein, qui ne s'élève pas au
dessus des terrains environnants, est dominé, dans beaucou]
d'endroits, par les hauteurs voisines, et même par plusieur
maisons situées sur le bord du fossé extérieur; et, à droit
du chemin de Guise, entre la rivière de Somme et la port
d'isle la vieille muraille, — c'est le nom du rempart sur c
point' — la vieille muiaille est tellement dégradée, qu'u;
liomme, pour peu qu'il soit adroit, peut facilement 1 escal?
Lier. ... 1
— Mais, drôle ! s'écria le connétable, si tu es Ingénieur, 1
faut le dire tout de suite :
— Je ne suis pas ingénieur, monsieur le connétable.
— Et qu'es-tu donc, alors?
Yvonnet baissa les yeux avec une modestie affectée.
— Yvonnet est amoureux, monseigneur, dit Tliéligny, e
pour arriver jusqu'auprès de sa belle, qui demeure au fai
bourg d'isle, près de la porte dudit faubourg, 11 a et
obligé d'étudier le fort et le faible de la muraille.
— Ah ! ah ! murmura le connétable, voilà une raison I
— Voyons, continue, dit le roi. et je te donnerai un
belle croix d'or à porter à ta maîtresse, la première fo.
que tu liras voir à ton retour.
— Et jamais croix d'or, je puis le dire avec assurant
n'aura brillé sur un plus beau cou que celui de C.udul'
sire !
— Allons, ne voilà-t-il pas l'animal qui va nous faire
portrait de sa maîtresse ! dit le connétable.
— Et pourquoi pas, si elle est jolie, mon cousin? dit e
riant le roi. — Tu auras ta croix, maître Yvonnet.
— Merci, sire !
— Et maintenant, y a-t-il une garnison, au moins, dar
la ville de Saint-Quentin';
— Non, monsieur le connétable.
— Non ! s'écria Montmorency ; et comment cela, non
— Parce que la ville est franche de logements militaire
et que la défense de la ville est un droit que la bourgeois
lient fort à conserver.
— La bourgeoisie! des droits!... Sire, croyez-moi ble
les choses iront tout de travers, tant que la bourgeoisie, 1
communes, réclameront je ne sais quels droits qu'elles tie
neuf vraiment je ne sais de qui !
— De cpii? Je vais vous 1» dire, mon cousin: des ro
mes prédécesseurs.
— Eh bien, que Votre Majesté me charge de les lui i
prendre, ces droîts-là, à la bourgeoisie, et ce sera cho
vite faite.
— Nous aviserons à cela plus tard, mon cher connétabl.
en attendant, occupons-nous de l'Espagnol, c'est le prini
pal. 11 faudrait une bonne garnison à Saint-Quentin.
— C'est ce (|ue .M. l'amiral était en train de négocl
au moment de mon départ, dit Tliéligny.
— Et il doit avoir réussi, à cette heure, observa Yvo
net. attendu qu'il avait pour lui maitre Jean Pauquet.
— Qu'est-ce que maitre Jean Pauquet? demanda le roi
— C'est l'oncle de Gudule. sire, répondit Yvonnet avec
accent qui n'était pas exempt dune certaine fatuité.
— Comment, drôle! s'écria le connétable, tu fais la co
à la nièce d'un magistrat?
— Jean Pauquet n'est point un magistrat, monsieur le co
nétable. ,
— Et qu'est-ce donc que Ion Jean Pauquet?
— C'est le syndic de tous les ti.sserands.
— Jésus : dit le connétable, dans quel temps vivons-noi
(|ue l'on soit obligé de négocier avec un syndic des tia
rands. quand il plaît au roi de mettre une garnison dans
ville!... Tu lui diras, à ton Jean Pauquet. que je le fei
pendre, s il n'ouvre pas, non seulement les portes de
ville, mais encore celles de sa maison aux gens d'ara
qu'il me plaira de lui envoyer.
— Je ci'ois que M. le connétable fera bien de laisser men
l'affaire par M. de Châtillon. dit Yvonnet en secouant
tête: il sait mieux que Sa Seigneurie la façon dont
parle à Jean Pauquet.
— Il me semble que tu raisonnes? s'écria le connétal
avec un geste de menace.
— Mon cousin, mon cousin, dit Henri, laissez-nous,
grâce, achever ce que nous avons commencé avec ce bra
garçon. Vous serez en mesure de juger vous-même de
vérité de ses assertions, pui.sque l'armée est sous vos ord»
et que vous la rejoindrez le plus tôt possible.
— Oh ' dit le connétable, pas plus tard que demain ! J
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
57
hâte de mettre à la raison tous ces bourgeois: Un syn-
dic de tisserands, mordicu : le beau sire, pour négocier
a»ec un amiral ; .. Peuli !
Et il alla ronger ses ongles dans lembrasure de la fenê- .
tre,
— Maintenant, demanda le roi. les abords de la ville
sont-ils faciles T
— De trois cotés, oui, sire : du côté du faubourg dlsle,
du coté de Uémicourt. et du côté de la chapelle d Epargne-
maille : mais, du côté de Tourrival. il faut traverser les
marais de Grosnard, qui sont pleins de puisards et de fon- ,
drières. 1
Le connétable s'était rapproché peu à peu pour écouter '
ce détail, qui I intéressait.
— Et. en cas de besoin, dit-il. te chargerais-tu de con-
duire à travers ces marais un corps de troupes gui entre
fait dans la ville ou qui en sortirait?
— Sans doute; mais j'ai déjà dit à M. le connétable que
1 uo de nos associés, nommé Maldent, ferait bien mieux son
affaire, ayant habité pendant trois ans Saint-tjuentin. tau-
dis iiue moi, je n'y ai guère été que de nuit, et ai toujours
fait le chemin très vite.
— Et pourquoi cela, très vite?
— Parce que. la nuit, quand'je suis seul, j'ai peur: i
— Comment, s écria le connétable, tu as peur?
— Certainement j'ai peur,
— Et tu avoues cela, drôle?
— Pourquoi pas. puisque cela est î i
— Et de quoi as-tu peur? !
— J ai peur des leux follets, des revenants et des loups- !
garous.
Le connétable éclata de rire,
— Ah : tu as peur des feu.x follets, des revenants et des ;
loupsgarous?. !
— Oui. je suis horriblement nerveux :
■ Et le jeune homme tourna sa peau comme s'il avait <e |
frisson,
— Ah : mon cher Théllgny, reprit le connétable, je vous
fais mon compliment sur votre écuyor .Me voilà prévenu ;
je ne le prendrai pas pour mon courrier de nuit,
— Le fait est que mieux vaut ra'rniployer le jour
— Oui, et te laisser la nuit pour aller voir Ciudule, n'est-
ce pas? '
— Vous voyez, monsieur le connétable, que mes visite^ ,
n'ont pas été inutiles, et le roi en juge ainsi, puisqu'il a eu !
la bonté de me promettre uue croix. '
— Monsieur le connétable, faites remettre quarante écus
d'or à ce jeune homme pour les bons renseignements qu'il
nous a donnés, et les services qu il s'offre de nous rendre.
Vous ajouterez dix écus à part pour acheter une croix û
mademoiselle Cudule. 1
Le connétable haussa les épaules. i
— Quarante écus grommela-t-11 ; quarante coups de ver- |
ges : (quarante coups de canne I quarante coups de man- j
che de hallebarde sur les épaules ! '
— Vous m entendez, mon cousin? Ma parole est donnée
ne me faites pas manquer à ma parcle !
Puis, à Tbéligny :
— Monsieur le lieutenant, continua le roi, M. le conné-
table vous donnera des ordres («mr prendre des chevau.x de
mes écuries au Louvre et à Compiègiie. afin que vous
puissiez marcher vite. Ne craignez pas de les crever, et
t&cbez d arriver demain à la Fcre, M. l'amiral ne saurait
être trop tOt prévenu que la guerre est déclarée, — Bon [
voyage, monsieur, et bonne chance : |
Le lieutenant et son écuyer saluéi'ent respectueusement
le roi Henri II. et suivirent le connétable.
riix minutes après, ils prenaient au galop la route de f
Paris, et le connétable venait rejoindre le roi, qui n'avait ;
point quitté son cabinet.
OO LE LECTEL'H SE BETROCVE E.N PAYS DE CONNAISSANCE
Henri II attendait le connétable pour donner, sans dé-
semparer, des r.rdres de la plus haute importance.
M de .Monigomery, qui avait déjà, quelques années
auparavant, conduit des troupes françaises au secours de
la régente d Ecosse, fut envoyé à Edimbourg, pour deman-
der que. conformément au traité signé entre ce royaume
et la France, les Ecossais déclarassent la guerre à l'Angle-
terre, et que les seigneurs composant le conseil de régence
envoyas.sent en France des députés munis de pouvoirs pour
conclure le mariage de la jeune reine Marie avec le dau-
phin.
Eo même temps, on rédigeait un acte par lequel Marie
Stuart, de l'aveu des c;uise, transmettait au roi de France
son royaume d Eco.sse, et les droits qu'elle avait ou pou-
vait avoir sur le royaume d'.Vngleterre. dans le cas où elle
mourr.iit sans liéritier m:Ue,
Aussitôt le mariage célébré, Marie Stuart devait prendra
le titre de reine de France. d'Eco.sse et d'Angleterre. En
attendant, on gravait sur la vaisselle de la jeune souve-
raine le triple blason des Valois, des Stuarts'et des Tudors.
Le soir, comme lavait dit le roi Henri II, il y eut une
fête splendide au château de Saiiit-Creimain, et les deux
hérauts, de retour, l'un près de sa maîtresse, l'autre près
de son maître, purent leur dire de (|uelle joyeuse façon
on recevait les déclaïalions de guerre à la cour de France.
.Mais, bien avant que la piemièie fenêtre du château le
Saint t'iermain s'illuminât, deux cavaliers montés sur .le
magnifiques chevaux s'élançaient hors des cours du réou-
vre, et, gagnant la barrière de la Villette, suivaient au
grand trot la route de la Fère.
,\ Louvres, ils s arrêtèrent un instant pour laisser souf-
fler leurs chevaux, qu'ils changèrent à Compiègne. comme
la chose était convenue ; après quoi, malgré l'heure avan-
cée de la nuit, et le peu de repos qu'ils avaient pris, ils
se remirent en route, atteignirent Noyon au point du
Jour, s'y reposèrent une heure, et repartirent aussitôt
pour la Fère. où ils entrèi'ent à huit heures du matin.
Rien de nouveau n'y était arrivé depuis le départ de
ïhéligny et d'ïvonnet.
Si peu de minutes que ce dernier eût passées à Paris, il
avait trouvé le temps de renouveler sa garde rohe chez un
fripier de sa connaissance, qui demeurait rue des Prêtres-
Saint-Germain-FAuxerrois. Le justaucorps et la trousse mar-
ron avaient donc fait place à un pourpoint et à un haut-
de-chausses de velours vert tout passcmentês d or. et à une
toque cerise oruée d'une plume blanche. Un maillot cerise
s'assort issant à la toipie se perdait dans des bottes à peu près
irréprochables, armées de gigantesques éperons de cuivre.
Si ce nouveau vêtement n'était pas tout à fait neuf, il avait
du moins été pcn-té si peu de temps, et par un maître si
soigneux, qu'il eut fallu être de bien mauvaise compagnie
pour en faire la remarque, et surtout pour s'apercevoir
qu'il sortait de la boutique d'un fripier, et non de l'atelier
d'un tailleur.
(juant à la chaîne, après l avoir tournée en tous sens.
Yvounel avait décidé qu'il y restait as.sez de dorure pour
faire illusion à ceux qui la regarderaient à la distance de
quelques pas.
C'était a lui de ne point permettre qu'on la regardât de
trop près.
Hâtons-nous de dire que la croix d'or avait été scrupuleu
sèment achetée; seulement, nul ne sut jamais si Yvonuet y
avait bien scrupuleusement appliqué les dix écus d or qui
avaient été alloués par Sa Majesté Henri II pour faire .;e
présent â la nièce de Jean Pauquet.
Notre croyance, à nous, est que, dans les rognures .le
cette croix. Yvonnet avait trouvé moyen de se tailler, non
seulement le pourpoint et le liaut-de-chausses de velours
vert, la toque cerise et la plume blanche, les bottes de
bufP.e et les éperons de cuivre, mais encore une élégante
cuirasse qui, placée en porlemanleau sur la croupe de son
cheval, faisait, à chaque mcmvement de celui-ci, entendre
un petit bruit de ferraille tout à fait guerrier.
Mais il faut dire que, comme tout cela avait pour but
d'orner ou de défendre sa personne, et que sa personne
appartenait à mademoiselle Gudule, Yvonnet eùt-il ainsi uti
lise les rognures de la cioix de sa maîtresse, l argent de
Sa Majesté le roi de France n'eut point été détourné de
sa destination.
Au reste, à peine eut-il franchi ia porte de la Fêre, qu il
put juger de l'effet qu'était appelé à produire sa nou
velle toilette. Frantz et Heinrich Scharfenstein étal9-it., en
leur qualité de pourvoyeiiis de la .société, occupés :'i eon I il;'3
au camp un ba'iif dont ils venaient de faire l'acquisition,
et, avec cet instinct de con erv.ition <iul éloigne les animaux
de la boucherie, celui-ci refusait de marcher, — autant qu il
était en lui ; car Helnrich .Scharfenstein le tirait par une
corne, tandis que Frantz le poussait par derrière.
Au bruit que flient les fers des chevaux résonnant sur le
pavé, Helnrich leva la tète, et. reconnaissant notre écuyer :
— O Frantz : s'écria-t-il. recarle tonc melnherr Yfonnelte,
gomme 11 êdre pelle :
Et. dans son admiration, il lâcli.i la corne du bœuf, lequel
prohlant de la liberté qui lui était donnée, fil m dcibi-
tour, et eût regagné retable d une seule course, si Frantz,
qui, ainsi que nous lavons dit, slalioniialt dans le voisinage
de la queue, ne* se fijt emparé de ce membre, et, se roldls-
sant avec sa force herculéenne, n eût arrêté tout court
l'animal fugitif.
Yvonnet envoya, de la main, un salut protecteur, et
passa.
On arriva chez Coligny.
Le Jeune lieutenant se Qt reconnaître, et pénétra aus
ALEXANDRE DLMAS ILLUSTRÉ
sitôt dans le cabinet de l'amiral, suivi dïvonnet, qui, avec
son tact habituel, et malgré le cliangement qui s'était
opéré en lui, demeura respectueusement à la porte.
M. de Cliàtillon, penclié sur une de ces cartes géogra-
phiques incomplètes comme on les faisait à cette époque, es-
sayait de la compléter par les renseignements que lui don-
nait un homme à la figure fine, au nez pointu, â 1 œil intel-
ligent, debout devant lui.
Cet homme, c'était notre ami le Picard Maldent, qui, ainsi
que lavait dit ïvonnet, ayant été trois ans clerc de pro-
cureur à Saint-Quentin, connaissait comme son écritoire la
ville et ses environs.
.M. l'amiral, au bruit que fit Théligny en entrant, leva
la tête, et reconnut son messager.
-Maldent tourna doucement les yeux du côté de la porte,
et reconnut 'S'vonnet.
M. lamlral tendit la main à Théligny ; Maldent échan-
gea un regard avec Yvonnet. lequel tira de sa poche les
cordons de l'orifice supérieur d'une bourse, pour indiquer
à son associé que le voyage n'avait pas été sans Iruit.
Théligny rendit compte en deu.x mots à M. l'amiral de
son entrevue avec le roi et avec M. le connétable, et remit
au gouverneur de la Picardie les lettres de son oncle.
— Oui. dit Coligny tout en lisant, j'y ai pensé comme lui :
Saint-Quentin est, en effet, la ville importante à garder.
.Aussi, mon cher Théligny, depuis hier, votre compagnie y
est-elle entrée. Vous irez la rejoindre aujourd hui même
et y annoncerez mon arrivée procliaine.
Et, tout entier aux renseignements que Maldent lui don-
nait, il se courba de nouveau sur la carte, et continua ses
annotations.
Théligny connaissait l'amiral, esprit sérieux et profond
qu'il fallait laisser à ce qu'il faisait, et, comme, selon
toute proljabilité, ses notes prises. Coligny aurait, à l'en-
droit de Saint-Quentin, de nouveaux ordres à lui donner le
lieutenant s'approclia d'Tvonnet.
— .\llez m'attendre au camp, lui dit-il tout bas -, je tous
y prendrai en passant, lorsque j'aurai reçu les dernières
instructions de M. l'amiral.
Yvonnet s'inclina silencieusement, et sortit.
11 retrouva son cheval à la porte, et en un instant il fut
hors de la ville.
Le camp de M. l'amiral, qui avait d'abord été posé à Pier-
repont, près Marie, avait ensuite été transporté près de ia
Fere. 'Irop fail)le pour tenir en rase campagne avec quinze
ou dix-huit cents liommes qu'il commandait, l'amiral dans
la crainte dune surprise, avait gagné le voisinage 'd'une
ville fortifiée, pensant que, si peu nombreuse que fat sa
troupe, uiie fois derrière de bonnes murailles, elle tiendrait
La ligne du camp franchie, Yvonnet se dressa sur ses
étners pour tacher de reconnaître quelqu'un de =es com-
pagnons, et savoir où ils avaient élabli leur domicile '
Bientôt son regard fut attiré par un groupe au milieu du-
quel Il crut reconnaître Procope, assis sur une pierre et
écrivant sur un genou.
Procope avait utilisé sa science cléricale: au moment où
1 on était exposé à rencontrer l'ennemi d uu iiisiant a lau-
ti-e, il faisait des testaments ù cinq sons parisis la pièce
Yvonnet comprit qu'il en était de l'ancien huissier comme
de .... 1 amiral, et qu'il ne fallait point le déranger dans
cetio grave occupation il jeta un nouveau regard autoui-
'if., !'• ^' '''Pf''-'" "einrich et Fiantz Scharfenstein, qui.
a>ant renoncé au dessein de conduire leur bœuf au camp
ui avaient lié les pieds, et l'y apportaient à l'aide d un
timon de voiture dont chacun d eux soutenait une e\(ré
mité sur son épaule.
Vn homme qui n'était autre que Pilletrousse leur faisait
aes signes a la porte d'une tente en assez bon élat
Ivonnet reconnut le domicile au.piul il avait droit pour
un neuvième, et en quelques secondes 11 fut près de PiUe-
trou.sse, lequel, avant de souhaiter aucune bienvenue à son
compagnon, commença par faire une première fois puis
une seconde fois, puis une troisième fois, le tour dïvonnet
qui, pareil au cavalier d'une statue équestre, le regardait
accomplir son périple avec un sourire de satisfaction
Au troisième tour, Pilletrousse s'arrêta, et, avec un clap-
pement de langue qui indiquait son admiration :
— Peste ! dit-il. voilà un joli cheval, et qui vaut bien
quarante écus d'or; Où diable as lu volé cela?
— Chut '. dit Yvonnet, parlons avec respect de ranimai ■
il sort des écuries de Sa Majesté, et ne m'appartient qu'à
titre de prêt.
— C'est fâcheux ! dit Pilletrousse.
— Et pourquoi cela?
— Parce que j'avais un acquéreur.
~ .Ah ! fit Yvonnet; et quel était cet acquéreur?
— Moi. dit une voix derrière Yvonnet.
Yvonnet se retourna et jeta un coup d'œil rapide sur
celui qui se présentait avec ce fier monosyllabe, lequel fit
réussir, cent ans plus tard, la tragédie de Médée.
L'amateur du cheval était un jeune homme de vingt-trois
à vingt-quatre ans. moitié armé, moitié désarmé, comme
avaient l'habitude de se tenir les gens de guerre lorsqu ils
étaient au camp.
ïvonnet n'eut besoin que de laisser tomber son regard
sur ces épaules carrées, sur cette tête encadrée dans une
chevelure et dans une barbe rousses, sur ces yeux bleu clair
pleins d entêtement et de férocité, pour reconnaître celui
qui lui adressait la parole.
— Mon gentilhomme, dit-il, vous venez d'entendre ma
réponse : le cheval appartient effectivement à Sa Majesté le
roi de France, qui a eu la bonté de me le prêter pour
revenir au camp ; s'il le réclame, il est trop juste que je
le lui rende : s'il me le laisse, il est à votre disposition,
son prLx, bien entendu, étant d'avance débattu et arrêté
entre nous.
— C'est comme cela que je l'entends, répondit le gentil-
homme ; gardez-le-moi donc : je suis riche et de bonne com-
position.
Yvonnet salua.
— D'ailleurs, continua le gentilhomme, ce n'est pas la
seule affaire que je compte traiter avec vous.
Yvonnet et Pilletrousse saluèrent ensemble.
— Combien étes-vous de %'t)tre bande?
— De notre troupe, vous voulez dire, mon gentilliomme,
reprit Yvonnet, un peu blessé de la quafiflcation .
— De votre troupe, si cela vous plaît.
— .\ moins que. en mon absence, il ne soit arrivé malheur
à quelqu'un de mes camarades, répondit Yvonnet interro-
geant Pilletrousse. nous sommes neuf.
fn regard de Pilletrousse rassura Yvonnet, en supposant
même qu'Yvonnet fût inquiet.
— Et neuf braves? demanda le gentilliomme.
Yvonnet .sourit ; Pilletrousse haussa les épaules.
— Le fait est que vous avez là un joli échantillon, dit
le gentilliomme montrant Frantz et Heinrich, si ces deux
braves font pa;'lie de la troupe...
— Us en font partie, répondit laconiquement Pilletrousse.
— Eh bien, on pourra traiter...
— Pardon, dit Yvonnet, mais nous appartenons à M. l'ami-
ral.
— Sauf deux jours de la semaine où nous pouvons tra-
vailler pour notre compte, observa Pilletrousse. Procope
a introduit cette clause dans le traité, prévoyant les deux
cas, 1» où nous aurions quelque entreprise à tenter pour
nous-même, 2» où quelque honorable gentilliomme nous
ferait une proposition dans le genre de celle que monsieur
parait disposé à nous faire.
— Ce n'est que pour un jour ou pour une nuit ; ainsi
cela tombe à merveille ! Maintenant, en cas de besoin, où
vous retrouverai-je?
— A Saint-Quentin, probablement, dit Yvonnet : je sais
que, personnellement, j'y serai aujourd'hui même
— Et deux de nous, continua Pilletrousse, Laclance et
Malemort. y sont déjà. Quant au reste de la ti-oupe ...
— Quant au reste de la troupe, reprit Yvonnet, Il ne peut
pas tarder à nous y suivre, attendu que M. l'amiral, d'après
ce que je lui ai entendu dire à lui-même, doit y être dans
deux ou trois jours.
— Bien ! dit le gentilhomme. Ainsi donc, à Saint-Quentin,
mes braves !
— A Saint-Quentin, mon gentilhomme!
Ce dernier fit un léger mouvement de tête, et s'éloigna.
Yvonnet le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il se fût perdu
dans la foule : puis, appelant un goujat qui servait les
neuf associés, et qui. en échange de ses services, recevait
de la communauté sa nourriture temporelle et spirituelle,
il lui jeta au bras la bride de son cheval.
Le premier mouvement d Yvonnet avait été de s'approcher
de Pilletrousse pour lui faire part de ses réminiscences :\
propos de l'inconnu : mais sans doute, réfléchissant que
Pilletrousse était d'une bien matérielle organisation pour
recevoir un secret de cette importance, il ravala les paroles
qui s'étaient déjà avancées jusqu'au bord de ses lèvres et
parut donner toute son attention à l'œuvre qu'accomplis-
saient Heinrich et Frantz Scharfenstein.
Heinrich et Frantz. après avoir, comme nous l'avons dit.
à l'aide du timon de voiture qu'ils lui avalent passé entre
les quatre jambes, apporté leur bœuf récalcitrant jusqu'au
milieu du camp. l'avaient déposé, tout soufflant et les yeux
enflammés, en (ace de leur tente.
Puis Heinricli était entré dans la tente pour y oliercher
sa masse d'armes, qu il avait eu quelque peine à trouver,
Fracas.so. saisi d'une inspiration poétique, s'étant couché
sur un matelas pour rêver tout à son aise, et s'étant fait
de cette masse un oreiller pour soutenir sa tète.
Cette masse, simple dans sa forme et humble par sa
matière, était tout uniment un boulet de douze emmanché "
à une barre de fer ; c'était, avec une gigantesque épée à
deux mains, l'arme habituelle des deux Scharfenstein.
Heinrich avait fini par la trouver, et, malgré les gémisse-
LE PAGE DU DUC DE SA\OIE
menls de Fracasso. qu'il surprenait justement dans le plus
beau feu de la composition, il lavait tirée de dessous la
léte du poète, et était revenu rejoindre Frantz, qui l'atten-
dait.
A peine Frantz eut-il délié les jambes de devant du bœuf,
que l'animal nt aussitôt un effort et se trouva à moitié
redressé Ueiiirich profita de ce moment : il leva la masse
de fer jusqu'à ce que, renversée en arriére, elle touchât
ses reins, et de toute sa force l'abattit entre les deux cornes
du bœuf.
L'animal, qui avait commencé à pousser un mugissemeiit,
s'Interrompit et tomba comme foudroyé.
Pilletrousse. qui, l'œil ardent, et pareil à un dopue en
arrêt, n'attendait (pie ce moment, s'élança sur le bœuf
abattu et lui ouvrit lartère du cou. Après quoi, il le fendit
depuis la lèvre inférieure jusqu'à l'extrémité opposée, et
se mit à le découper.
Pilletrousse était le bouclier de la société ; Heinricli et
Frantz, les approvisionneurs, achetaieni et tuaient l'animal,
ciuel qu il fût; Pilletrousse le dépouillait, le dépeçait, met-
tait de coté, pour la société, le meilleur morceau ; puis,
sur une espèce d'étal placé à quelques pas de la tente
commune, il exposait, parés avec tout l'art qui le carac-
térisait, les différents morceaux dont il désirait se défaire.
Or. Pilletrousse était un si adroit détailleur, et un si habile
nianliand, qu'il arrivait rarement que, la part de l'asso-
liation faite pour deux ou trois jours, il ne tirât point des
trois quarts de l'animal un ou deux écus de plus que celui-
ci n avait coûté.
Tout cela profitait à l'association, qui. comme on le voit,
ne devait pas faire de mauvaises affaires, pourvu qu'elle
fût secondée par chacun de ses membres comme elle l'était
|iar ceux qui viennent de repasser sous nos yeux.
Le dépècement était fini, et la vente à la criée commen-
çait, lorsqu'un cavalier se fit jour au milieu de toute cette
cohue qui encombrait l'étal de maître Pilletrousse, et qui
- chacun faisant selon ses moyens — aclietait depuis le
lilet ju.squ aux tripes.
Ce cavalier, c était Théligny, qui. muni des lettres de
M. l'amiral pour le maïeur, pour le gouverneur de la
ville et pour Jean Pauquet, syndic des tisserands, venait
cliercher son écuyer Yvonnet.
Il apportait aussi la nouvelle que, dès que M. l'amiral
aurait réuni autour de lui les troupes qu'il attendait, et
aurait pris langue avec son oncle M. le connétable, il par-
tirait, accompagné de cinq ou six cents hommes, pour Saint-
(Juentln.
.Maldent, Procope, Fracasso, Pilletrousse et les deux
Scharfensteln feraient partie de la garnison, et rejoindraient,
dans la ville, Malemort et Lactance, qui y étaient déjà, et
■Yvonnet, qui, devant partir avec M. de Tliéligny, y serait
dans deux ou trois heures.
Les adieux furent courts, Fracasso n'ayant pas encore fini
son sonnet, et cherchant au verbe perdre une rime qu'il ne
pouvait pas trouver ; les deux Scharfenstein aimant beau-
coup Yvonnet. mais étant de leur naturel peu démonstra-
tifs, et, enfin. Pilletrousse s'étant contenté de dire au jeune
homme en lui serrant la main, tant il était occupé de sa
•vente :
— Tâche que le cheval te reste !
Vf
SAINT-QUENTIN
Comme l'avait dit Y'vonnet à M. le connétable, il y a six
lieues de la Fère U Saint-Quentin.
Les chevaux avaient déjà fait une bonne course depuis
la veille au soir, et, cela, sans autre halte qu'une heure
passée à Noyon. Us venaient de se reposer deux heures, il
est vrai ; néanmoins, comme rien ne pressait autrement les
cavaliers, si ce n'est le désir d'Yvonnet de revoir Gudule,
ils employèrent près de trois heures a faire les six lieues
qui les séparaient du terme de leur voyage.
Enfin, après avoir franchi le boulevard extérieur, après
avoir laissé à droite le chemin de Guise, qui se bifurque
a cent pas de la vieille muraille, après s'être fait reconnaître
A la porte, après avoir traversé la voûte qui s'enfonce sous
le rempart, les deux cavaliers se trouvèrent dans le fau-
bourg d'Isle.
— Mon lieutenant veut-il me donner congé pour dix
minutes? demanda Yvonuet, ou veut-il, en se détournant de
quelques pas, avoir des nouvelles de ce qui se passe dans
la ville?
— Ah ! ah ! fit Théligny en riant, il parait que nous som-
mes dans le voisinage du logis de mademoiselle Gudule?
— Justement, mon lieutenant, dit Yvonnet.
— Y at-11 indiscrétion?... demanda Théligny.
— Pas le moins du monde i Le Jour, Je suis, à l'endroit de
mademoLselle Gudule, une simple connaissante qui échange
avec elle un mot et un salut. J'ai toujours eu pour principe
de ne pas nuire à l'établissement des belles filles.
Et. se détournant à droite, 11 s'avança dans une petite
ruelle bordée, d'un côté, par un long mur de Jardin, et,
de lautre, par plusieurs maisons dont une seule était percée
duno fenêtre toute garnie de capucines et de volubilis.
En se dressant sur ses étriers. Yvonnet atteignait juste à
la fenêtre, au-dessous de laquelle était plantée une borne
pouvant donner aux piétons, pour cause d'amour ou d'af-
faires, la même facilité que trouvait Yvonnet étant à cheval.
Au monu'iit où il arriva, la fenêtre s'ouvrit comme par
magit, et une charmante tête toute rose de joie apparut
au milieu des fleurs.
— Ah I c'est vous, Gudule ! dit Yvonnet. Comment avez-
vous deviné mon arrivée?
— Je ne l'ai pas devinée ; j'étais à mon autre fenêtre,
qui, par-dessus la muraille, plonge sur la route de la Fère
J'ai vu venir de loin deux cavaliers, et, quoiqu'il fût peu
probable que vous fussiez l'un ou l'autre, je n'ai p.is pu
détourner mes regards de ces deux voyageurs. Au fur et
à mesure que vous vous êtes rapprochés, je vous ai reconnu.
Alors, je suis accourue ici, toute tremblante de peur ; car
Je craignais de vous voir passer sans vous arrêter, d'abord
parce que vous n'êtes pas seul, et ensuite parce que vous êtes
si brave et si beau, que j'ai craint que vous n'eussiez fait
fortune.
— La personne que j'ai l'honneur d'accompagner, ma
chère Gudule, et qui a permis que Je vous entretinsse un
instant, est M. de Théligny, mon lieutenant, qui, tout à
l'heure, va avoir, ainsi que moi, quelques questions i vous
faire sur 1 état de la ville.
Gudule jeta timidement un regard sur le lieutenant, qui
lui fit un gentil salut, auquel la Jeune fille répondit par
un •. Dieu vous garde, monseigneur ! » prononcé d'une voix
émue.
— Quant au costume sous lequel vous me revoyez, Gu-
dule. continua Yvonnet, c'est l'effet de la liliéralité du roi,
qui même, sachant que j'avais le bonheur de vous connaî-
tre, a bien voulu me charger de vous remettre de sa part
cette belle croix d'or.
Et, en même temps. 11 tira la croLx de sa poche et l'offrit
• à Gudule. qu). hésitant à la nrendre, s'écria :
— Que dites-vous là, Yvonnet ! et pourquoi vous moquer
d'une pauvre fille?
— Je ne me moque aucunement de vous, Gudule, reprit
Yvonnet ; et voici mon lieutenant qui vous affirmera que Je
dis la vérité.
— En effet, ma belle enfant, dit Théligny. J'étais là quand
le roi a chargé Yvonnet de vous faire ce cadeau.
— Vous connaissez donc le roi ? demanda Gudule toute
ébahie.
— Depuis hier. Gudule. et. depuis hier, le roi vous con-
naît, ainsi que votre brave homme d'oncle, Jean Pauquet,
auquel mon lieutenant apporte une lettre de il. l'amiral.
Le lieutenant fit un nouveau signe d'affirmation, et Gu-
dule, qui avait hésité d'abord, comme nous avons dit, passa
à travers les fleurs sa main tremlilante, qu'i'vonnet prit et
baisa en lui remettant la croix.
Alors, Théligny, s'approchant ;
— Et. maintenant, mon cher monsieur Y'vonnet, dil-11. von-
lezvous demander à la belle Gudule où est son oncle, et
dans quelles dispositions nous le trouverons?
— Mon oncle est à l'hôtel de ville, monsieur, dit la jeune
fille, ne pouvant se décider à détacher ses yeux de la croix,
et, je pense, en disposition de bien détendre la ville.
— Merci, ma belle enfant ! — Allons, Yvonnet...
Gudule fit un petit signe de prière, et, rougissant Jusqu'au
blanc des yeux :
— Ainsi donc, monsieur, dit-elle s'adressant à Théligny,
si mon père me demande d'où me vient cette croix...
— Vous pourrez lui dire qu'elle vous vient de Sa Majesté,
reprit en riant le jeune officier, qui comprit la crainte de
Gudule ; qu'elle vous a été donnée par le roi en reconnais-
sance des bons services que lui ont déjà rendus, et que vont
sans doute encore lui rendre votre oncle Jean et votre père
Guillaume. Enfin, si vous ne voulez pas — ce qui est pos-
sible — ' nommer M. Yvonnet, vous ajouterez que c'est mol.
Théligny. lieutenant <i la compagnie du Dauphin, qui vous
ai remis cette croix.
— Oh ! merci ! merci ! s'écria Gudule toute Joyeuse et
frappant ses deux mains l'une coiitre l'autre; sans cela, Je
n'eusse jamais osé la porter !
Puis, tout bas et vivement à Yvonnet :
— Quand vous reverral-je? demanda-t-elle.
— Lorsque J'étais à trois ou quatre lieues de vous, Gudule.
vous me voyiez toutes les nuits, répondit Yvonnet ; ainsi
Jugez, maintenant rpie J'habite la même ville...
— Chut ! fit Gudule.
Puis, plus b'as encore :
— Venez de bonne lieure ! dit-elle ; Je crois que mon père
passera toute la nuit à l'hôtel de ville.
60
ALEXANDlîE DUMAS iLLUSTHÉ
Elle rentra sa tète, qui disparut derrière le rideau de
verdure et de fleurs.
Les jeunes gens suivirent la chaussée qui passait entre la
Somme et la fontaine Ferrée. A moitié route de cette chaus-
sée, ils laissèrent à leur gauche l'abbaye et l'église de
Saint-Quentinen-Isle, et traversèrent un premier pont qui
les conduisit à la chapelle où devaient être retrouvées les
reliques du saint martyr, un second pont qui les mena au
détroit Saint-Pierre, enfin un troisième qui les mit. lui fran-
chi, en face des deux tours dont était flanquée la porte d'Isle.
La porte était gardée par un soldat du régiment de Théli-
gny, et par un bourgeois de la ville.
Cette fois. Théligny n'eut pas besoin de se faire recon-
naître : ce fut le soldat (jui vint à lui pour lui demander
des nouvelles. On disait 1 ennemi fort proche, et cette petite
compagnie de cent cinquante hommes, sous les ordres d'un
lieutenant en second, se trouvait un peu isolée au milieu de
tous ces bourgeois, qui couraient effarés à droite et ï gau-
che, ou qui perdaient leur temps en réunions à l'hôtel de
ville, réunions où l'on discutait beaucoup, mais où l'on
agissait très peu.
Au reste, Saint-Quentin paraissait en proie i un effroyable
tumulte. L'artère principale — qui coupe la ville dans les
deux tiers de sa longueur, et où. cqmme des ruisseaux
affluant à un fleuve, se jetaient, a droite, la rue Wager. la
rue des Cordeliers, la rue d'issenghien, la rue des Ligniers.
et, à gauche, la rue des Corbeaux, la rue de la Truie-qui-
tile et la rue des Brebis, — était encombrée de monde ; et
cette multitude, devenue plus épaisse encore dans la rue de
la Sellerie, se présentait, sur la grande place, tellement com-
pacte, qu'elle devenait, même pour les cavaliers, une mu-
raille presque Impossible à percer.
Il est vrai que, lorsque Yvonnet eut mis sa toque au bout
de son épée, et que, se dressant sur ses étriers. il eut crié :
1 Place ! place aux gens de SI. l'amiral '. » la foule, espérant
que c'était un renfort qui allait lui être annoncé, réagit
tellement sur elle-même, quelle finit par ouvrir aux deux
cavaliers un chemin qui, à partir de l'église Saint-Jacques,
les conduisit au perron de l'hôtel de ville, au liant duquel les
attendait le maieur, messire Aarlet de Gibcrcourt.
Les deux cavaliers arrivaient au bon moment : il venait
d'y avoir assemblée, et. grâce au patriotisme des habitants,
surexcité par l'éloquence de maitre Jean Pauquet et de son
frère Guillaume, il avait été unanimement décidé que la
ville de Saint-Quentin, fidèle à son roi et confiante dans
son saint patron, ae défendrait jusqu'à la dernière extrémité.
La nouvelle qu'apportait Théligny de la prochaine arrivée
de l'amiral avec un renfort porta donc l'enthousiasme à son
comble.
A l'instant même, et séance tenante, les bourgeois s'orga-
nisèrent en compagnies qui nommèrent leurs chefs. —
Chaque compagnie était de cinquante hommes.
Le maieur ouvrit l'arsenal de l'hôtel de ville ; par malheur,
il était pauvrement garni : on y trouva quinze pièces de ca-
non, tant bâtardes que coulevrines, dont quehiucs-unes en
assez mauvais état, et seulement <iuinze arquebuses ordi-
naires et vingt et une à croc ; mais des hallebardes et des
piques à foison !
Jean Pauquet fut nommé capitaine de l'une de ces com-
pagnies, et Guillaume l'auquet. son frère, lieutenant d'une
autre. On le voit, les honneurs pleuvaient sur la famille;
mais ces honneurs étaient dangereux.
Le total des troupes se composait donc, pour le moment,
de cent vingt ou cent trente hommes de la compagnie du
Dauphin, commandée par Théligny; de cent hommes, a peu
près, de la compagnie de M. de Breuil, gouverneur de Saint-
<Juentin. lequel était arrivé depuis huit jours d'Abbeville ;
enfin, de deux cents bourgeois organisés en quatre compa-
gnies de cinquante hommes chacune. — Trois de ces com-
pagnies se composaient d'arbalétriers, de piquiers et de
liallebardiers : la quatrième était armée d'aniuebtises.
Tout a coup, on en vit apparaître une cinquième que l'on
n'attendait pas, et qui, â cause de son apparition InaltenUne
€t des éléments dont elle était formée, provoqua des cris
d'enthousiasme.
Elle arrivait par la rue Croi.x-Belle-Porte. et était com-
posée de cent moines jacobins, portant tous des piques ou
des hallebardes.
Un homme couvert d'une robe sous laquelle on aperce-
vait les mailles d'une cuirasse les conduisait, une épée nue
à la main.
Aux cris que l'on poussait sur leur passage. Yvonnet se
retourna, et, regardant leur capitaine avec attention :
— Que le diable me brûle, s'écria-t-il, si ce n'est point
Lactance !
C'était Lactance, en effet. Soupçonnant que la campagne
allait Être rude. Il s'était retiré riiez les jacobins de la rue
des Rosiers pour y faire ses pénitences, et se mettre, autant
que possilile, en état de grâce. Les bons pères lavaient
reçu â bras ouverts, et Lactance, tout en se confessant et
tout en communiant, ayant remarqué le patriotisme qui les
animait, avait jugé à propos de l'utiliser. En conséquence.
il leur avait communiqué, comme une inspiration du ciel,
cette idée qui lui était venue de les organiser en compagnie
militaire : ceux-ci avaient accepté. Lactance avait obtenu
du prieur qu'on prit une heure sur les matines, et une
demi-heure sur les vêpres, pour faire l'exercice, et, au
bout de trois jours, jugeant ses hommes suffisamment ins-
truits dans la manœuvre militaire, il les avait tirés du
couvent, et, comme nous l'avons dit. les avait, aux grandes
acclamations de la multitude, amenés sur la place de
1 Hôtel-de-Ville.
Saint-Quentin pouvait donc compter, pour le moment, sur
cent vingt hommes de la compagnie du Dauphin, sur cent
hommes de la compagnie du gouverneur de la ville, sur
deux cents bourgeois et sur cent moines jacobins. En tout,
cinq cent vingt combattants.
A peine le maieur, le gouverneur de la ville et les autres
magistrats venaient-ils de faire le relevé de leurs forces, que
de grands cris s'élevèrent des remparts, et que l'on vit arri-
ver, par la rue de l'Orfèvrerie et par la rue Saint-André, des
gens qui levaient les bras au ciel d'une façon désespérée.
On s'enquit, on questionna, on s'informa. Us avaient vu
accourir, dans la plaine qui s'étend de llomblières au Mes-
nil-Saint-Laurent, une grande quantité de paysans courant
â travers les moissons, et donnant, autant qu'on en pouvait
juger à la distance où ils étaient encore de la ville, des
signes non équivoques de terreur.
A l'instant même, on ordonna de fermer les portes et de
garnir les remparts.
Lactance. qui, au milieu des dangers, gardait le sang-froid
d'un vrai chrétien, ordonna aussitôt à ses jacobins de s'atte-
ler aux canons, d'en conduire huit sur la muraille qui
s'étend de la porte d'Isle Jusqu'à la tour Dameu.se. deux sur
la muraille du Vieux-Marché, trois depuis la grosse Tour
jusqu'à la poterne du petit Pont, et deux sur la vieille mu-
raille, au faubourg d'Isle.
Théligny et Yvonnet, qui étaient i cheval, et qui sentaient
que. malgré l'effroyable course qu'ils avaient fournie de-
puis la veille, leurs chevaux possédaient encore bonnes jam-
bes et longue haleine, sortirent par la porte de Rémicourt,
traversèrent la rivière à gué, et s'élancèrent à travers la
plaine pour savoir qui causait la fuite de toute cette popu-
lation.
Le premier individu qu'ils rencontrèrent tenait son nez
et une partie de sa joue dans sa main droite, à. l'aide de
laquelle il maintenait tant bien que mal ces deux objets
précieux â la place qu'ils avaient occupée, et, de la gauche,
faisait de grands signes â Yvonnet.
Yvonnet se dirigea vers lui, et reconnut Malemort.
— Ah ! hurla celui-ci de toute la force de ses poumons,
aux armes ! aux armes !
Yvonnet redoubla la rapidité de sa course, et, voyant son
associé tout ruisselant de sang, sauta à terre, et s'informa
de sa blessure.
Elle était terrible, au point de vue du ravage qu'elle eut
fait sur un visage vierge ; mais celui de Malemort était
tellement couturé en tous sens, que c'était une couture de
plus, et voilà tout.
Yvonnet plia son mouchoir en quatre, lit un trou au mi-
lieu pour donner passage au nez de Malemort ; puis, ayant
couché le blessé à terre et lui ayant renversé la tête sur son
genou, il lui banda le visage aussi lestement et aussi adroi-
tement qu'eût pu faire le plus habile chirurgien.
Pendant ce temps, Théligny recueillait les renseignements
Voici ce qui était arrivé :
Le matin, l'ennemi avait paru en vue d'Origny-Sainte-Be-
noite. Malemort. qui se trouvait l'i, ayant, avec son instinct
habituel, flairé (|ue c'était de ce côté que devaient venir les
coups, avait excité les habitants i se défendre. En consé-
quence, ils s'étaient retirés dans le château avec tout ce
qu'ils avaient pu réunir d'armes et de munitions. Là. ils
avaient tenu près de quatre heures. Mais, attaqué par toute
l'avant-garde esp;ignoIe. le château avait été emporté d'as-
saut. Malemort avait fait merveille; cependant, il lui avait
fallu se décider à !a retraite. Pi'ossé de trop près par trois
ou quatre Espagnols, il s'était retourné, en avait tué un d'un
coup de pointe, le .second d'un coup d'estoc ; mais, pendant
qu'il atl.-iquait le troisième, le quatrième lui avait, d'un
coup de revers, fendu le visage un peu au-de.ssous des yeux
Alors. Malemort. comprenant l'impossibilité de se défendre
avec une blessure qui l'aveuglait, avait jeté un grand cri et
s'était laissé tomber à la renverse, comme s'il eilt été tué
sur le coup. Les Espagnols l'avaient fouillé, lui avaient pris
les trois ou quatre sous parisis qu'il possédait, et avaient
été rejoindre leurs compagnons, occupés d'un pillage plus
fructueux. Sur quoi. Malemort s'était relevé, avait rappro-
ché son nez et sa joue de leur place naturelle, les avait
de son mieux maintenus avec sa main, et avait pris sa
course vers la ville, afin de donner l'alarme. Voilà com-
ment Malemort. qui était d'ordinaire le premier à l'attaque
et le dernier à la retraite, se trouvait, cette fois, contre
toutes ses habitudes, en tête des fuyards.
Théligny et Yvonnet savaient ce qu'ils voulaient savoir.
LE PAGE DU DUC DE SAVUlE
61
\vonnet prit Malemort en croupe, et tous trois rentrèrent
dan» la vlUc en criant : « Aux armes ! »
La ville tout entière les attendait. En un instant on sut
que l'ennemi n'était plus (pi a quatre ou cinq lieues ; mais la
résolution des habitants était telle, que cette nouvelle, au
lieu d'abattre les courages, les exalta.
Par bonheur, au nombre des cent hommes qu'avait ame-
nés M. de Hreuil. se trouvaient quarante canoiinlers ; on les
distribua au.\ quinze pièces que les fntes jacobins venaient
de traîner sur les remparts. 11 manquait trois servants tar
pièce : les moines s'otlrirent pour compléter les batteries, et
furent acceptés. Au bout d'une heure d'exercice, on eût (iit
qu'ils n avaient jamais fait autre chose de leur vie.
11 était temps, car, au bout d une heure, on commençait
à apercevoir les premières colonnes espagnoles.
Le conseil de la ville résolut d envoyer un courrier à l'ami-
ral pour le prévenir de la situation ; mais c'était à qui ne
voudrait pas quitter la ville au moment du danger.
Yvonnet offrit .Malemort.
Malemort jeta les hauts cris : depuis qu'il était pansé, il se
sentait, disait-il. bien plus gai qu'auparavant ; il y avait
i|uiny.e mois qu il ne s'était battu : le sang létouffait. et le
peu qu'il en avait perdu l'avait grandement soulagé.
Mais Yvonnet lui fit observer qu'on allait lui donner un
(lieval ; que ce cheval, il le garderait ; que, dans trois on
quatre jours, il rentrerait dans la ville a la suite de M. 1 ami-
ral, et que, griice â ce cheval, il pourrait, dans les sorties
qu'il ferait, al'.er bien plus loin que les hommes à pied.
Cette dernière considération décida Malemort.
.\joutoiis, d'ailleurs. qu'Yvonnet avait sur lui cette
iniluence qu'ont toujours les natures faibles, nerveuses, sur
les natures puissantes.
Malemort monta â cheval, et partit au galop dans la
direction de la Fère.
On pouvait être tranq'jiUe ; au train dont laventurier
menait son cheval, avant une î^eure et demie. M. 1 amiral
serait prévenu.
Cependant, on avait ouvert les portes pour recevoir les
IKiuvres liabitants d'Origny-Sainte-Benoite. et chacun, dans
la ville, s'était empressé de leur offrir l'hospitalité. Puis on
avait envoyé dans tous les villages environnants, à Harly
a Rémicourt, à la Chapelle, à Rocourt. à l'Abbiette. pour
requérir toute la farine et tout le grain qu'on y pourrait
trouver.
L ennemi s'avançait sur une ligne immense, et sur une
profondeur qui faisait supposer qu'on allait avoir affaire à
toute l'armée espagnole, allemande et wallone, c'est-à-dire
a cinquante ou .soixante mille hommes.
De même que, quand la lave descend dn cratère du Vésuve
et de l'Etna, avant que le torrent de flamme les ait atteints,
les maisons s'écroulent et les arbres s'enflamment ; de même
on voyait, en avant de toute cette ligne noire qui s'avançait,
les maisons flamber et les villages prendre feu.
La ville tout entière regardait ce spectacle du haut des
remparts de Rémicourt. les galeries de l'église collégiale
qui domine la cité, et du sommet de la tour .Saint-.Jean. de
la tour Rouge et de la tour à l'Eau, et. » chaque incendie
nouveau qui éclatait, un concert d imprécations s'élevait
et semblait, comme une nuée d'oiseaux de malheur, prendre
son vol pour aller s'abattre sur l'ennemi
.Mais lennemi s'avançait toujours, chassant devant lui les
liopulations comme le vent chassait la fumée des incendies.
Pendant quehpie teniiis. les portes de l.a ville continuèrent à
recevoir les fuyards ; mais bientôt elles furent obligées de
.se fermer, tant l'ennemi était proche. Et l'on vit alors les
pauvres paysans des villages enflammés forcés de tourner
la ville, et d'aller chercher un refuge du côté de Vermand.
de l'ontru et de Caulaincourt.
liientùt encore le tambour battit.
C'était le signal pour que tout ce qui n'était point combat-
tant quittât le rempart et les tours.
Enfin, il ne resta plus sur toute la ligne que les combat-
tants, silencieux, comme sont toujours les hommes réunis,
a l'approche d'un péril.
On commençait à distinguer parfaitement ravant-garde
Elle se composait de pistoliers qui. ayant traversé la
Somme entre Roiivroy et Haiiy, se répandirent avec célé-
rité sur toute la circonférence de la ville, occupant les
abords des portes de Rémicourt, de Saint-Jean et de Pon-
thoille.
nerriére les pistoliers, trois ou quatre mille hommes que.
.1 la régularité de leur marche, on pouvait reconnaître jour
faire partie de ces vieilles bandes espagnoles <iui avaient la
réputation d'être les meilleures troupes du monde, iiassaient
la Somme à leur tour, et se dirigeaient du côté du faubourg
d Isle.
■—Tout bien calculé, mon cher monsieur Yvonnet. dit
Théligny. j'ai lieu de croire que c'est du côté de la maison
de votre belle que la musique va commencer. Si vous voulez
.oir comment l'air s'en joue, venez avec moi.
— Bien volontiers, mon lieutenant, dit Yvonnet, sentant
déjà passer par tout son corps les frissonnements nerveux
qui, chez lui, signalaient les approches de toute bataille.
El les lèvres serrées, la jou» légèrement blêmissante, il
prit la direction de la porte dlsle, vers laquelle Théligiiy
conduisait la moitié de ses liomnics a peu près, laissant le
reste pour soutenir les bourgeois, et. au besiun, leur donner
l'e.xemple.
Nous verrons plus tard que ce furent les bourgeois qui
donnèrent l'e.xemple aux soldats, au lieu de le recevoir
; d eux.
On arriva au faubourg d'Isle. Yvonnet devançait la troupe
I d une centaine de pas, ce qui lui donna le temps de frapper
à la fenêtre de Gudule, laquelle accourut toute tremblante,
et de donner à la jeune fllle le conseil de descendre dans
les salles basses, atleiulu i|ue, selon toute probabilité, les
boulets n'allaient point tarder a jouer aux quilles avec les
cheminées des malsons
11 n avait pas achevé, que, comme pour appuyer ses paro-
les, un biscaïen passa en sifflant, et renversa un pignon
dont les éclats tombèrent comme une pluie d'aérolithes
autour du jeune homme.
Yvonnet s'élança de la rue sur la borne, se cramponna
des deux mains au rebord de la fenêtre, alla, de ses lèvres,
chercher au milieu des Heurs les lèvres tremblantes de la
jeune fllle, y appuya un baiser bien tendre, et, se laissant
retomber dans la rue .
— S'il m'arrive malheur, Gudule, djt-il, ne m'oubliez pas
trop vite, et, si vous m'oubliez, que ce ne soit pas pour un
. Espagnol, pcuir un Allemand ou pour un Anglais !
Et, sans attendre la protestation qu'allait lui faire la jeune
fille de l'aimer toujours, il prit sa coiu-se vers la vieille
muraille, et se trouva derrière le parapet, a quelques pas
de 1 endroit qu'il avait l'habitude d escalader dans ses
courses nocturnes.
Comme l'avait prévu Théligny, qui, du re^, n'arrivait
sur le théâtre du combat que derrière son écuyer, c'était
là, en effet, que commençait la musique
La musique était bruyante, et flt plus d'une fois courber
la tète à ceux qui lécoutaient ; mais, peu à peu, les bour-
geois, qui avaient commencé par prêter à rire aux soldats,
sy habituèrent, et, une fols qu'ils y furent habitués, devin-
rent plus acharnés que les autres.
Cependant, les Espagnols se succédaient par rangs si nom-
breux, que force fut aux bourgeois d'abandonner le boule-
vard extérieur, qu'ils avaient d'abord tenté de défendre,
mais qui, sans parapet, et dominé de tous côtés par les hau-
teurs environnantes, n'était pas tenable. Protégés par les
deux pièces de canon et par les arquebusiers de la vieille
muraille, ils opérèrent leur retraite en bon ordre, laissant
trois hommes tués, mais rapportant leurs blessés.
Yvonnet traînait un Espagnol à qui il avait passé sa fine
épée au travers du corps, et dont il avait pris l'arquebuse :
mais, comme il n'avait pas eu le loisir de prendre en même
temps les cartouches pendues au baudrier du mort, il tirait
le tout à lui, espérant bien, d'ailleurs, que sa peine ne serait
pas perdue, et que les poches seraient aussi bien garnies que
le baudrier.
Cette confiance fut récompensée : outre leur solde de trois
mois qu'on avait distribuée, la veille, aux Espagnols, afin
de leur donner bon courage, chacun d'eux avait quelque
peu pillé, depuis cinq ou six jours que l'on tenait la cam-
pagne. Nous ne saurions dire si l'Espagnol d'Y'vonnet avait
plus ou moins pillé que les autres ; mais, visite faite de
ses poches, Yvonnet parut tort satisfait de ce qu'il y avait
trouvé.
Derrière les soldats de Théligny et les bourgeois de la
ville, les deux chefs espagnols, qui se nommaient .Tnlien
Romeron et Carondelet. prirent pos.session du boulevard exté-
rieur, et s'emparèrent de toutes les maisons qui bordaient
la chaussée de Guise, ainsi que celle de la l'ère, et qui for-
maient ce qu on apiH'lait le haut faubourg; mais, lorsqu'ils
voulurent franchir lespace compris entre le boulevard e.\té-
rieur et la vieille muraille, ils furent reçus par un feu si
bien nourri, qu'ils durent regagner les maisons, des fenêtres
desquelles ils continuèrent à tirer, jusqu'à ce que l'obscu-
rité croissante vînt mettre fin au combat,
A celte heure seulement. Yvonnet crut qu'il lui était per-
mis de retourner la tête Alors, à dix pas derrl^'ie lui. dépas-
sant à peine le talus du rempart, il vit la tête pâle d une
charmante jeune fille (pii, sous prétexte de s'assurer
si son père était là. avait, malgré la défense faite, empiété
sur le terrain des combattants
.Son oeil se reporta de la jeune fille à son lieutenant.
-- Mon cher monsieur Yvonnet. lui dit celui-".!, comme
voilà tantôt deux Jours et deux nuits que vous tenez la cam-
pagne, vous devez être fatigué ; laissez donc à d'autres le
soin de veiller sur le rempart, et tâchez de trouver, Jusqu'.i
demain, un bon et agréable repos. Vous me trouverez où sera
le feu.
Yvonnet ne se le flt pas dire deux fols : il salua son lieu-
tenant. Jeta un regard du côté de Gudule. et, sans paraître
s'occuper de la jeune fille, 11 prit la route de la chaussée,
comme pour rentrer en ville.
«2
ALEXAXDHE DUMAS ILLUSTRE
liais, sans doute, à cause de l'obscurité, s'égara-t-il dans le
faubourg ; car. dLx minutes «près, il se retrouvait dans cette
petite ruelle, en face de cette petite fenêtre, et un pied sur
cette borne du haut de laquelle on pouvait faire tant de
choses.
Ce que fit Yvonnet, ce fut de se cramponner à deux petites
mains blanches qui sortirent bientôt par cette fenêtre, et qui
l'attirèrent si bien et si adroitement à l'intérieur, qu'il était
facile de voir que ce n'était point la première fois qu'elles
se livraient à cet exercice.
Les choses que nous venons de raconter se passaient le
2 août 1557.
vil
L'AMIRAL TIENT SA PAROLE
Ainsi ijuon avait pu le prévoir, Malemon avait fait rapi-
dement les six lieues qui séparaient Saint-Quentin du camp
de la Fère.
Au bout dune heure et demie à peine, il était à la porte
de M. l'amiral.
En voyant cet homme qui arrivait d'un galop enragé avec
ses habits ensangl.intés, son visage caché sous des linges,
s il était impossible de reconnaître Malemort, à cause du-
masque qui ne lui laissait à découvert que les yeux et la
bouche, était-il au moins facile de reconnaître en lui un
messager de sombres nouvelles.
Il fut donc introduit à l'instant même près de Coligny.
L'amiral^tait avec son oncle : le connétable venait d'arri-
ver.
Xlaleraort raconta la prise d'Origny-Sainte-Eenoite, le mas-
sacre de ceux qui avaient voulu défendre le château, lin-
cendie de tous les viU.iges sur la ligne que suivait l'armée
espagnole, laquelle laissait derrière elle comme un sillage de
feu et de fumée.
A l'instant même, les rôles furent distribués entre l'oncle
et le neveu.
Coligny, avec cinq ou six cents hommes, partirait immé-
diatement pour se renfermer dans Saint-Quentin, et y tenir
jusqu à la dernière extrémité.
Le connétable, avec le reste des soldats présents au camp,
rejoindrait l'armée du duc de Nevers, qui, forte de huit 4
neuf mille hommes seulement, et. par conséquent, trop
faible pour attaiiuer l'armée espagnole, qui comptait plus
de cinquante mille combattants, la côtoyait, l'observait, se
tenait prêt a profiter de ses fautes
Cette petite troupe manœuvrait sur les confins du Lyon-
nais et de la Thiérache.
L'amiral fit aussitôt sonner le boute-selle, et battre le
départ ; mais sur l'avis de Jlaldent, qu'il avait choisi pour
guide, l'amiral se décida ù prendre le chemin de Ham. au
lieu de suivre le chemin direct. D'après les renseignements
recueillis, il comptait que les Espagnols attaqueraient Saint-
Quentin par Rémicourt, le faubourg Saint-Jean et le fau-
bourg d Isle.
Par conséquent, de ces trois côtés, Coligny trouverait une
opposition à son pi-ojet.
Le seul chemin qui, au dire de Maldent, eût chance d'être
encore libre, c'était celui de Ham à Saint-Quentin, passant
à travers des marais presque impraticables, excepté pour
ceux qui en connaissaient les passages.
L'amiral prit avec lui trois bandes de gens de pied.
Ces bandes étaient commandées par les capitaines Saint-
André. Rambouillet et Louis Poy.
Mais la troisième, arrivée de Gascogne dans la Journée
même, était si fatiguée, qu'elle resta sur la route de la
Fère à Ham.
Au moment où le connétable et l'amiral sortaient de la
Fère, — l'amiral se rendant à Ham. le connétable lui faisant
. la conduite, ils trouvèrent au milieu de la route, assis
sur son derrière et barrant le cliemin. un gros chien noir,
lequel se mit à hurler de toutes ses forces On chassa le
chien ; mais il fit cent pas en avant, s'assit comme d'alrard
par le travers de la route, et hurla d'une façon plus funèbre
encore que la première fols. Chassé de nouveau. 11 recom-
mença pour la troisième fois le même manège, hurlant tou-
jours plus fort et plus désespérément.
Alors, le connétable, regardant M. de Coligny :
— Que diable vous semble ceci, mon neveu ? lui demanda-
t-il.
— Mais, répondit l'amiral, que c'est une musique fort
déplais,ante. monsieur ; et je crois Qve nous allons fournir
la comâdtc.
— Oui. el peut-être bien aussi la Iragéate, répliqua le con-
«létable (l).
1 1 ilcniaircs de .Mci gcy, folio îoO
Et. sur cette prophétie, l'oncle et le neveu s'embrassèrent,
lamiral continuant son cliemin vers Ham, le connétable
revenant vers la Fère, qu il quitta le soir même.
Mais, à sa sortie de la ville, un autre présage l'attendait
à son tour.
A peine eut-il fait une lieue sur la route de Laon, qu'une
espèce de pèlerin portant une longue robe et une longue
barbe se Jeta a la bride de son cheval, lui criant :
— Montmorency ! Montmorency : Je t'annonce que, dans
trois Jours, toute ta gloire sera en poudre l
— Soit, dit le connétable; mais. Je t'annonce, moi, qu'au-
paravant ta mâchoire sera en cannelle !
Et il lui donna un si rude coup de poing, que le pauvre
propliète tomba, en effet, évanoui sous le coup, et la
mâclioire toute disloquée (1).
Le connétable continua son chemin comme avait fait
l'amiral, chacun emportant son présage funeste.
L'amiral arriva à Ham vers cinq heures du soir.
Sa résolution était de poursuivre sa route sans s'arrêter
Jusqu'à Saint-Quentin. En conséquence, après un repos
d'une heure donné aux soldats, il se remit en marche avec
ses gendarmes et deux compagnies de pied seulement.
.\ Ham, MM. de Jarnac et de Luzarches avaient fait tout
ce qu'ils avaient pu pour le retenir, lui remontrant tous les
services qu'il pouvait rendre en rase campagne, et lui oCtrant
daller s'enfermer dans Saint-Quentin à sa place ; mais il
avait répondu :
— J'aimerais mieux avoir perdu tout ce que J'ai vaillant
que de ne pas porter ù ces braves gens, si bien disposés à
défendre leur ville, le secours que Je lear ai promis !
Et. comme nous l'avons dit, il partit, sans une minute de
retard, à l'heure qu'il avait indiquée.
Aux portes de Ham. il rencontra l'abbé de Saint-Prix.
C'était un très noble prélat nommé Jacques de La Motte ; il
était à la fois clianoine de Saint-Quentin, de Chartres, de
Paris et du Mans: il possédait, en outre, deux prieurés, et,
lorsqu'il mourut, il avait été chanoine sous cinq rois, en
commençant par François I".
Coligny, se doutant que l'illustre voyageur venait de
Saint-Quentin, alla à lui ; homme de guerre et homme
d'église se firent reconnaître l'un à l'autre.
L'abbé, aux premiers coups de canon tirés à la porte
d'isie, avait quitté la ville, par le faubourg de Pontlioille.
et allait en toute diligence informer le roi de la position
de Saint-tjuentin. et lui demander des secours. Ainsi donc,
comme l'avait prévu l'amiral, le dernier chemin resté libre
était celui qu'il suivait.
— Monsieur l'alibé. dit l'amiral au prélat, puisque vous
allez trouver le roi. faites-moi le plaisir de dire à Sa Majesté
que vous m'avez rencontré A la tète d'une bonne troupe,
comptant, avec l'aide de Dieu, entrer cette nuit dans Saint-
Quentin, où J'espère lui faire un bon service.
Et, ay.ant salué l'abbé, il continua son chemin.
Une lieue plus loin, il commença à apercevoir les fuyards
d'Origny-Sainte-BenoIte et des autres villages plus rappro-
chés de Saint-Quentin, lesquels, n'ayant pu trouver un refuge
dans la ville, avaient été forcés de s'enfuir au delà. Les
malheureux étaient har.assés de fatigue, les uns se traînant
encore, les autres couchés au pied des arbres, et mourant
de faim et de lassitude. .
L'amiral leur distribua quelques secours et continua son
chemin.
A deux lieues de Saint-Quentin, la nuit le prit ; mais Mal-
dent était là : il répondait de tout à ceux qui voudraient
le suivre, et, dans l'espoir qu'il y aurait bonne récompense
au bout du chemin, il offrait, comme preuve de sa bonne
foi. de marcher devant le cheval de M. l'amiral avec une
corde au cou.
La bande du capitaine Rambouillet prit la roule indiquée ;
mais le capitaine Saint-.\ndré prétendit avoir un bon guide,
et demanda ;i_raarcher de son côté.
Cliaciui était la tellement pour son compte, que l'amiral
n'osa point exiger que tout le monde s'en rapportât, comme
il le faisait, â Maldent.
M. de Saint-André tira donc de son côté, et l'amiral du
sien.
Aucun obstacle ne se présenta sur la route de Saint-
Quentin. La ville n'avait point été cernée entièrement ; on
avait réservé une de ses faces, celle du faubourg de Pon-
tlioille. à l'armée anglaise, qui devait arriver d'un moment
à l'autre, et c'était justement par cette face que se présen-
tait l'amiral.
A la hauteur de Savy. c'est-à-dire à trois quarts de lieue
en avant de Saint-Quentin, on avait Jet* un regard de pré-
caution sur la place, et l'on avait aperçu les feux de larmée
ennemie s'étendant depuis la chapelle d'Epargnemaille Jus-
qu'aux prés OaiUard ; on eût dit qu'un chemin avait été
ménagé exprès pour la petite troupe de l'amiral.
(I) Mciiioh-es de Mvlvil.
LE PAGE DU DUC DE SAVOIE
(Ï5
Ce lut au point uuc celui-ci s'en inquiéta ; il craignait
une embuscaile.
Procope. auquel ses fréquentes conférences avec JlalJent
a\nient rendu familier lo patois picard, s'offrit pour aller
ù la découverte.
L'amiral accepta, et fit halte en l'attenilant.
.•\u bout de trois quarts d'heure, l'aventurier revint : le
chemin était parfaitement libre, et il avait pu s'approcher
si près du rempart, qu'il voyait se promener la sentinelle,
L'amiral fit taire les cris, fit éteindre les lumières
11 craignait que l'armée ennemie ne prit l'éveil et ne
redoubhit de surveillance. D'ailleurs, Saint-André et sa
troupe n'étaient pas encore arrivés.
Vers trois heures du malin, on n'avait point encore en-
tendu parler deux.
Alors, comme le jour était près de se lever, et qu'il était
urgent (juils n'.illassent point donner dans quelque parti
espagnol, Lactance s'avança avec six ou huit de ses jacobins.
lis ircuvcrenl au milieu de la route un gros chien noir.
qui allait de la porte de l'onthoille à la tour faisant face
au pré aux Oisons.
.Mors, par-dessus l'espèce de petit bras de rivière qui. ù
cette époque, coulait au pied de la muraille. Procope avait,
sifflé la sentinelle, qui s'était arrêtée, et avait cherché à
percer l'obscurité du regard.
Procope siffla une seconde fols. et. sûr qu'il avait été vu,
il annonça à demi voix l'approche de M. l'amiral.
ne cette façon, le poste de la porte de Ponthoille serait
prévenu, et l'amiral serait Introduit aussitôt après son
arrivée.
Coligny applaudit à l'Intelligence de Procope, approuva
tout ce qu'il avait fait. et. plus tranquille, se mit en route,
toujours sous la conduite de .Maldent.
A trente pas (le la porte, un homme se leva d'un fossé ;
11 tenait un pistolet a la main, tout prêt à faire feu, si,
au Heu d'une troujie amie, la troupe qui s'approchait était
une troupe ennemie.
On voyait sur les remparts comme une ombre plus
épaisse : cent hommes avalent été appelés sur ce point pour
le cas où les confidences de Procope à la sentinelle eussent
caché quelque surprise.
L'Iiomme au pistolet, qui jaillissait, pour ainsi dire, du
fossé, était le lieutenant Théllgny.
Il s'avança en disant :
--France et Théllgny!
— France et Coligny! répondit l'amiral.
La reconnaissance étainalte : c'était bien le renfort prn.
mis qui arrivait ; on ouvrit les portes.
L'amiral et ses cent vingt hommes entrèrent.
.\ l'Instant même, le bruit de cette arrivée se répandit par
la ville : les habitants sortirent à demi vêtus de leurs mal-
sons, en pou.siiant des cris de joie. Beaucoup voulaient lllu-
iDlner ; quelques-uns avalent déjà commencé
I^es |]ons pères, que Uuv liuliit meitait à labri de tout
soupçon, offraient de se répandre dans la campagne sur une
largeur d'une lieue ou deux, et de ramener la compagnie
égarée.
Leur offre fut acceptée, et ils partirent, les uns par la
porte de Ponthoille, les autres par la poterne Sainte-Cathe-
rine,
Entre quatre et cinq heures du matin parut une première
troupe d'une soixantaine d'hommes conduite par deux pères
jacobins. )
Puis, vers six heures, une seconde troupe de cinquante-
cinq à soixante soldats conduite aussi par un moine.
Le capitaine Saint-André était avec cette seconde troupe.
Leur guide s'était éfsaré. et les avait égarés avec lui.
Les autres pères rentrèrent les uns après les autres, et
Dieu, qui les protégeai;, permit que, pour cette fols, il n'ar-
riVcIt malheur à aucun d'eux.
Au.ssiiftt les derniers hommes rentrés dans la ville. Ce
gny fit l'appel.
Il se trouvait que. grâce à lui. la garnison était renforcée
de deux cent cinquante hommes. C'était numériquement un
bien faible secours; mais la présence de celui (|ui l'amenait
en rendant le courage aux plus timides, avait produit un
immense effet moral.
Théllgny. le maïeur et le gouverneur de la ville firent à
l'amiral un récit exact de ce qui s'était pa.ssé la veille. Con-
vaini u jilus que Jamais qu'il fallait. Jusqu'à la dernière
extrémité, défondre le bourg d'isie. ce fut vers ce ;)olnt que
Coligny se dirigea d'abord .Au haut de la vieille muraille,
au milieu des balles qui sifflaient autour de lui. il décida
que, dès le soir, n la niilt tombante, on ferait une sortie,
afin d'Incendier les malsons voisines, de l'intérieur desqiielles
les Espagnols inquiétaient continuellement les soldats qui
gardaient les remparts. SI l'on réussissait et si l'on repre-
ALEXANDRE DUMAS ILLUSTRÉ
nait aux assiégeants le boulevard dont ils s'étaient emparés
la veille, on pourrait alors creuser une tranchée en avant
de la vieille muraille, pour la cou^Tir par un masque, et
garantir les courtines du leu des assiégeants (1).
En attendant, et pour concentrer sur ce point tous les
moyens de défense possibles, lamiral ordonna d'ouvrir ù
chaque flanc du rempart une embrasure â laquelle on plaça
deux pièces de canon.
Puis, ces premières dispositions prises, comme mesures
d'urgence, Coligny pensa qu'il était temps d'examiner la
qualité et la quantité d'ennemis auxquels il allait avoir
affaire.
.\u reste, il était facile, d'après les bannières de leurs
tentes, de reconnaître la nation à laquelle appartenaient les
soldats et les princes qui les commandaient.
De l'endroit où il était, c'est-à-dire de l'angle le plus
avancé de la vieille muraille, l'amiral apercevait â sa droite,
trois camps parfaitement distincts, placés chacun sur une
colline.
Le plus éloigné était celui du comte de Schwartzbourg.
Le camp intermédiaire était celui du comte d'Egmont et
du comte de Horn, ces deux inséparables que la mort même
ne devait pas séparer.
Le camp le plus rapproché était celui d'Emmanuel-Phi-
libert.
En face de lui, l'amiral avait les troupes espagnoles contre
lesquelles on avait combattu la veille, et qui étaient com-
mandées par don Julien Romeron et le capitaine Carondelet
Enfin, â gauche, s'avançait le point extrême du camp
principal
Ce camp, qui couvrait près d'une demi-lieue de terrain,
et dans lequel le duc de Savoie vint plus tard placer ses
tentes, était presque entièrement enveloppé par la rivière de
Somme, qui forme un demi-cercle depuis l'endroit où elle
prend sa source jusqu'à celui où elle passe entre Saint-
Quentin et le faubourg d'isle.
Il s'étendait sur toute une 'face de la muraille, de la ri-
vière au faubourg Saint-Jean.
Dans ce camp étaient enfermés les quartiers du feld-maré-
chal de Binincourt, du margrave de Berg. du margrave de
Valle. du duc de Saimona. du comte de Schwartzbourg, du
comte de Jlansfeld. de Bernard de Mendoza. de Ferdinand
de Gonzague, de l'évèque d'.\rras. du comte de Ferla, du
comte Uinago, du maréchal de Carcheris. du duc Eric de
lîrunswick. du duc Ernest de Brunswick, de don Juan >Ian-
rique, de messire de Bo.ssu. de messire de Berlaimont, du
comte de Mégue, du sieur Lazori de Scluvendy ; enfin, le
quartier de la grosse cavalerie, le quartier des hallebardiers
et le "quartier des mutins.
De la tour Saint-Jean â la grosse tour, c'est-à-dire sur le
point diamétralement opposé au faubourg d'isle. s'étendait
le camp flamand et se dressait une batterie qui fit un' tel
feu. que. depuis ce jour. le chemin d'où elle tirait s'appelle
la ruelle d'Enfer.
Enfin, restait cette face de la ville qui s'étend du faubourg
de Poutlioille à Tourival, laquelle, comme nous lavons dit,
était complètement dégarnie, dans l'attente de l'armée an-
glaise, à qui l'on avait consei-vé cette position
Cette espèce de revue préparatoire passée, l'amiral des-
cendit à l'hôtel de ville. Là. il ordonna qti'il lui fût donné
une liste de tous les hommes valides : que l'on fit la recherche
de toutes les armes qui pouvaient se trouver encore dans la
ville ; que l'on dress.'it un rôle d'inscription pour les ou-
vriers, hommes et femmes, qui voudraient travailler aux
terrassements; qu'une perquisition fut faite dans le but de
réunir tous les outils, hottes, pelles, paniers, pics, hoyaux.
bêches et pioches; qu'un compte fût dres.sé de tous les
grains, farines, vins, bétails et provisions de toutes sortes
renfermées tant dans les magasins publics que dans les mai-
sons particulières, afin d'établir de l'ordre dans la consom-
mation et d'éviter le pillage. Enfin, il demanda un état exact,
non seulement de lartillerie. mais encore de la quantité de
poudre, de boulets, et du nombre d'hommes qui faisaient le
service des pièces.
Dans la tournée qu'il venait d'accomplir, rarairal n'avait
vu que deux moulins : un moulin à vent situé au bout de I.i
rue du r.illon, près de la tour U^nstc. et un moulin à eau sur
la Somme, dans le bas faubourg d Isle. Ce n'était point assez
de ces deux usines pour moudre le blé nécessaire à la con-
sommation d'une ville de vingt mille âmes.
Il exprima cette crainte.
Mais aussitôt les échevins le ra.ssurèrent. en lui affirmant
que l'on trouverait dans la ville quinze ou seize moulins à
bras que l'on ferait constamment fonctionner à l'aide de
chevaux, et qui. dans le ras d un travail continu, suffiraient
à l'alimentation de la ville et de la garnison.
Puis Coligny organisa le logement des compagnies, adop-
tant la division de la ville en quatre quartiers, mais en sub-
divisant ces quatre quartiers en seize parties, à la surveil-
(I) Voir, sur le siigc de Sainl-Qiiniliu, le bo.nu li»T.iil do M Charles
Goiiiarl
lance desquelles il affecta seize bourgeois et seize officiers,
afin que toutes décisions se prissent de concert. La troupe
fut répartie à la garde des murailles conjointement avec les
milices bourgeoises, chacun ayant â protéger son quartier
respectif. L'éclievinage se constitua en permanence, afin
d être prêt à répondre sans retard aucun a toutes les réqui-
sitions qui lui seraient adressées.
Enflu, l'amiral présenta au corps de ville les gentils-
hommes qui formaient ce que l'on appellerait aujourd'hui
son état-major, et qui devaient être ses intermédiaires au-
près des magistrats.
En outre, et en dehors de ces officiers, le capitaine Lan-
guetot fut nommé suriutendant de l'artillerie, avec disposi-
tion de di.x gens d'armes auxquels on assigna mission de
vérifier au^jrès des canonniers la quantité de poudre em-
ployée chaque jour, et qui furent particulièrement chargés
de veiller à ce que cette poudre si précieuse fût mise à l'abri
de tout danger.
En parcourant les remparts, Coligny avait remarqué, ''"•es
de la porte Saint-Jean, â cent pas de murailks a peine, un
grand nombre de jardins remplis d'arbres fruitiers et entou-
rés de haies élevées et touffues ; ces haies et ces arbres of-
fraient â l'ennemi un couvert qui lui permettait d'approciier
des remparts. Comme ces jardins appartenaient aux princi-
paux de la ville, l'amiral demanda au conseil son assenti
ment pour les déboiser : cet assentiment lui fut donné sans
difficulté aucune, et l'on mit ù l'instant même en réquisi
tion tous les charpentiers de la ville pour raser les arbres et
les haies.
Leur abatis était de.stinê à faire des fascines.
Alors, voyant l'assemblée unie d'un seul et même esprit
nobles, bourgeois et militaires animés, sinon d'un enthou-
siasme, au moins d'une énergie égale, Coligny se retira daii.-^
la maison du gouverneur, où il avait donné rendez-vous
aux officiers de toutes les compagnies.
Cette maison était située rue de la Monnaie, entre la Tem
plerie et les Jacobins.
Là, ces officiers furent mis au courant de ce qui venait
d'être fait. L'amiral leur dit le bon esprit des habitants de la
ville. leur résolution de se défendre jusqu'à la dernière
extrémité, et les invita, en adoucissant autant qu'il serait en
eux les rigueurs de la position, à maintenir la bonne harmo-
nie entre ces deux pouvoirs si rarement et si difficilement
d'accord : armée et bourgeoisie.
Chaque capitaine dut. en outre, fournir, séance tenante,
un état de sa compagnie, afin que l'amiral connût exacte-
ment le nombre des hommes dont il avait à disposer, et le
chiffre des bouches militaires qu'il avait â nourrir.
Puis, enfin, montant avec un ingénieur sur la galerie de
la Collégiale, il indiqua, de ce point élevé, et d'où l'on em
biassait toute la circonvallalion de la ville, les excavations
qu'il y avait A combler, et les élévations qu'il y avait à
aplanir
Ces ordres donnés, et resté seul avec l'officier qu'il comp-
tait envoyer au connétable pour en obtenir un renfort de
troupes, tandis qu'il était encore possible de ravitailler la
place, il décida que le chemin de Savy, tout couvert Je
vignes, et débouchant à travers une chaîne de petites col-
lines près de la chapelle d'Eparguemaille, était la voie la
plus favorable pour faire approcher des troupes de la place
Le capitaine Saint-.^ndré était, en effet, en plein Jour, et
sans être vu, arrivé de ce côté.
Puis, ces ordres donnés, ces dispositions arrêtées, Coligny
se souvint, enfin, qu'il était un homme, et rentra pour
prendre quelques heures de repos.
VIII
Lk TE.NTE PES AVE.NirRIBRS
Pendant que toutes ces mesures de sûreté publique étalent
arrêtées par Coligny, sur lequel pesait la responsabilité tout
entière de la défense de la ville, et que. un peu ra.ssurè.
comme nous l'avons dit. par l'ardeur des soldats et le cou-
rage des boui'geois. l'amiral était rentré au palais du gou-
verneur afin d'y prendre un instant de repos, nos aventu-
riers, prêts à combattre aussi pour la ville. — parce que
Coligny. sauf les réserves faites par Procope, les avad pris
à sa solde. — nos aventuriers, insoucieux de tout, attendant
patiemment le premier signal de la trompette et du tam-
bour, avaient posé leur lente ft une centaine de pas de la
porte d'isle. et établi leur domicile sur un terrain libre qui
s'étendait en face des Cordeliers, de l'extrémité de la rue
Wager au taltis de la muraille
Par suite de l'entrée de Coligny dans Saint-Quentin, ils
se trouvaient tous réunis.
On faisait les comptes
ïvonnet, debout, venait de verser fidèlement à la cais-e
LE PAGE Di; DUC DE SAVOIE
la moKlé de la somme qu'il tenait de la libéralité du roi
Henri 11 : Procope, la moitié des tionoraires qiiii avait re<,us
comme tabeliioiv; Maliieiit. la moitié du salaire nuil avait
reçu comme guide ; Malemort, la moitié de ia gratification
qu'il avait méritée en allant, tout blessé qu'il était, prévenir
Coiigny de larrivée des Espagnols; Pilletrousse, enfin, la
moitié de ce qu'il avait gagné en détaillant les bœuls des
deu.\ Scharlensteiu.
(Jtiant à ces derniers, comme il n'y avait pas eu combat,
ils n'avaient rien a apporter a la masse, et s occupaient, sans
s'inquiéter des futurs besoins de vivres qu'amènerait le blo-
cus de la ville, à faire rôtir le reste du quartier de bœuf
qui leur était demeuré après la distribution des trois autres
quartiers par Pilletrousse.
Lactance apportait, lui. deux grands sacs de blé et un sac
de haricots qu'il orfrait. au lieu d'argent, à la communauté :
c'était un présent que faisait à nos aventuriers le couvent
des Jacobins, dont les moines enrégimentés avaient, comme
ou sait, choisi Lactance pour leur capitaine.
Fracasso continuait de chercher, sans la trouver, sa rime
au verbe perdre.
Sous une espèce de hangar bâti à la liûte. les deux che-
vaux, celui d'Yvonnet et celui de Malemort. mâchaient leur
paille, et savouraient leur avoine
l'n moulin portatif était établi sous le hangar, non pas
pour qu'il fiH i\ proximité des chevaux, mais pour qu'il se
trouvât ainsi ii couvert ; c'étaient llcinrich et Frantz qui se
chargeaient de le tourner.
Le? affaires pécuniaires de la société étaient en bon train,
et quarante écus d'or, soigneusement comptés par Procope.
recomptés par Maldent, alignés en pile par Pilletrousse.
étaient prêts à entrer dans la caisse commune.
.Si la scKiété durait encore un an dans de pareilles condi-
tions. Procope se proposait d'acheter une étude de tabellion
ou de procureur; Maldenl. d'acquérir, sur la route de la
Fère à Ham. une petite ferme qu'il connaissait de longue
main, étant, comme nous l'avons dit. originaire du pays;
Yvonnct d'épouser quelque riche héritière, a la main de
laquelle lui donneraient dès lors double droit son élégance
et sa fortune ; Pilletrousse, de reprendre un grand fonds de
boucherie, soit dans la capitale, soit dans quelque forte ville
de province; Fraca.^so. de faire Imprimer .ses poésies à
l'instar de Xf. Ronsard et de M. Jodelle ; enfin. Malemort, de
se battre pour son propre compte, et. cela, tant qu'il Uil
conviendrait, ce qui le mettrait à l'abri des reproches de ses
camarades et des gens au service desquels il s'enrôlait, et
qui ne cessaient de l'admonester sur le peu de soin qu'il
apportait à la conservation de sa personne.
Pour les dpux Scharfenstein, ils n'avaient aucun projet.
n'ayant aucune idée.
.■\u moment où Maldent recomptait les derniers écus. et oi'i
Pilletrousse alignait la dernière plie, une espèce d'ombre se
projeta sur les aventuriers, indiquant qu'un corps opaque
venait de s'interposer entre eux et le jour.
Instinctivement. Procope étendit la main vers l'or; Mal-
dent, plus rapide encore, le couvrit de son chapeau.
Yvonnet se retourna.
Le même jeune homme qiil avait, au camp de la Fère.
marchandé son cheval, se tenait debout au seuil de la tente.
.Si vile que Maldent eflt couvert l'argent de son chapeau.
l'Inconnu l'avait vu. et. avec le prompt coup d'œil d'un
homme auquel les appréciations de ce genre sont familières.
Il avait calculé que la somme qu'on s'était liAté de sous-
traire à ses regards pouvait monter à cinquante écus d'or.
— .Ah : ah : dit-il. il paraît que la récolte n'a pas été mau-
vaise:... Fftcheux moment pour venir vous proposer une
affaire: vous allez être durs en diable, mes maîtres!
— C'est selon la gravité de l'affaire, dit Procope.
— Il y a des affaires de plusieurs genres, dit Maldent.
— Y a-t-il des chances de bénéfice en dehors de vos pro-
positions? demanda Pilletrou.sse.
— S'il y a des coups à donner, on sera coulant, dit Male-
mort.
— Pourvu que ce ne soit point une expédition contre
quelque église ou quelque couvent, on pourra s'arranger,
(lit Lactance.
- Surtout si cela se fait au clair de lufie. dit Fracasse;
Je suis pour les expéditions de nuit, mol; ce sont les seules
expéditions poétiques et pittoresques.
Yvonnet ne dit rien : Il regardait l'étranger.
Les deux Scharfenstein étaient absorbés dans la cuisson
de leur morceau de bceuf.
Toutes ces observations, dont chacune peignait le carac-
tère de l'individu qui la faisait, s'étaient élancées presque
simullanément de la bouche des aventuriers.
Le jeune homme sourit
Il répondit en même temps à toutes les questions, regar-
dant successivement celui des aventuriers auquel s'adres-
sait la fraction de sa réponse.
— Oui. l'affaire est grave, dit-il. du genre le plus grave
même ! et. quoiqu'il y ait des chances de bénéfice en dehors
de ma proposition, comme 11 y a bon nombre de coups à
ii me
donner et a recevoir. Je compte vous offrir une somme
raisonnable et qui satisfera les plus difficiles Au reste
que les esprits religieux se rassurent, ajouta-t-il il n'est
question ni .le couvent, ni d'églLse, et il est probable que
pour plus grande .sécurité, nous agirons la nuit seulement •
je dois dire, toutefois, que Je préférerais une nuit sombre
a une nuit éclairée
— Alors, dit Procope, qui d'habMfide était chargé de
débattre les intérêts de la société, développez la proposition
et l'on verra si elle est acceptable.
Il s'agit, répondit le jeune lioinine. de vous engager
e suivre, soit dans une expédition nocturne, soit dans une
escarmouche, un cDinbat ou une bataille en plein jour.
— Et qu'aurons-nous A faire à votre suite, dans cette expé-
dition nocturne, dans cette escarmouche, ce combat ou cette
bataille?
— Vous aurez :\ attaquer celui que j'attaquerai, à l'enlou-
rer et a le frapper Jusqu'à ce qu'il meure.
— Et s'il .se rend?
— Je vous préviens d'avance que Je ne le reçois pas ù
merci.
- Peste! dit Procope, c'est une haine à mort, alors?
— A mort! vous avez dit le mot, mon ami.
— lion I grogna Malemort en se frottant les mains, voilà
qui est parler :
— .Mais, dit Maldent, si. cependant, la rançon était bonne,
il me semble que mieux vaudrait pour nous recevoir il
rançon que tuer,
— .-Vussi traiterai-je et de la rançon et de la mort en
même temps, afin que ces deux cas soient prévus.
— C'est-ù-dire. reprit Procope, que vous nous achetez
l'homme mort ou vivant?
— Mort ou vivant, c'est cela.
— Combien pour le mort? combien pour le vivant?
— Le même prix.
— non ! dit Xlaldent, il me semble pourtant qu'un homme
vivant a plus de valeur qu'un homme mort ?
— Non. car je ne vous achèterais le vivant que pour en
faire un mort, voilà tout.
— Voyons, dit Procope. combien donnez-vous?
— l'n instant. Procope! dit Y'vonnet ! faut-il encore que
M. de Waldeck veuille bien nous dire de qui il est ques-
tion.
Le jeune homme fit >m bond en arriére.
— Vous avez prononcé un nom , . dit-il.
— Qui est le vôtre, monsieur, reprit Yvonnet, tandis que
les aventuriers se regardaient, commençant a comprendre
que c'était à l'amant de mademoiselle Gudule qu'ils de-
vaient laisser défendre leurs intérêts
Le jeune homme fron